Plusieurs jours de marche intensive étaient nécessaires pour rallier la Passe Thalassienne, aux confins méridionaux du royaume. La colonne, restreinte mais rapide, ne comptait que l’escouade de Randril, l’héritier du trône et une poignée de gardes d’élite. La présence de Kael’Thas étant requise sans délai à Lordaeron, le convoi n’accordait que peu de répit à ses montures, ne marquant d’haltes que pour l’eau et un sommeil sommaire. Dans les bourgades qui bordaient la Route Dorée, les habitants s’attroupaient au passage de la suite princière. Pour Kâel, c’était l’occasion de constater l’immense ferveur que suscitait la famille royale, en dépit des séjours prolongés du prince à Dalaran.
Lointain mais courtois, Kael’Thas ne manquait jamais de saluer la foule, accueillant d’un geste noble les offrandes déposées sur son chemin. Il lui arrivait même d’aborder les forestiers de l’escorte, bien que ceux-ci préféraient rester concentrés sur les taillis alentour, les armes au poing. Lors d’une courte pause le premier jour, le prince était déjà venu remercier personnellement les forestiers, laissant les jeunes recrues oscillant entre intimidation et fierté discrète.
Au troisième matin, alors que le convoi avait franchi la moitié du territoire, une bifurcation s’imposa vers l’ouest, à travers les frondaisons dorées menant au village de Brume d’Or. L’héritier des Haut-Soleil tenait à inspecter la pierre runique d’An’Daroth, l’un des sanctuaires majeurs soutenant Ban’Dinoriel, le bouclier magique protégeant Quel’Thalas des intrusions extérieures, érigé après l’envahissement de la Horde des années plus tôt.
Loin d’être un simple monolithe dressé aux quatre vents, la structure reposait au cœur d’un temple d’albâtre aux voûtes élancées, fermé par de lourdes portes gravées de glyphes. Sur le parvis, une unité d’élite en armure de cérémonie salua l’arrivée du cortège. À l’intérieur, l’air était frais, saturé d’une électricité statique qui dressait les fins cheveux de la nuque. Le bourdonnement grave de la pierre, érigée au centre de la nef et gravée de runes rougeoyantes, faisait vibrer les dalles sous les bottes.
Deux magistères en robe d’apparat s’inclinèrent profondément à la venue du prince. Pendant que Kael’Thas effleurait la roche sculptée pour mesurer l’état des lignes telluriques et le niveau d’énergie drainé depuis le Puits de Soleil, l’escouade de forestiers déploya silencieusement son périmètre de sécurité en lisière du bosquet. Kâel, appuyé contre un tronc d’alisier, observait la lueur arcanique qui s’échappait du monument. Cette magie puissante ravivait chez le jeune Quel’dorei le souvenir oppressant des leçons de son frère et l’ombre de l’ambition paternelle.
L’inspection achevée, l’archimage fit signe aux autres de patienter et s’avança seul dans la pénombre de l’allée centrale vers la position de Kâel.
— Forestier, au rapport, déclara-t-il d’une voix grave.
Pris au dépourvu, Kâel sursauta avant de s’incliner à la hâte.
— Rien à signaler Votre Altesse, la voie est sûre et aucun mouvement n’a été détecté.
—Parfait, approuva le prince. Accordez-moi donc quelques instants.
— Je… mon poste exige une vigilance de chaque instant, hésita Kâel en lorgnant vers l’entrée.
— La garde royale prend le relais, trancha Kael’Thas en faisant un signe discret à son garde personnel le plus proche. Faisons quelques pas.
Les deux elfes s’éloignèrent de quelques pas. La carrure de Kâel n’avait rien à envier à celle de l’héritier souverain, mais Kael’Thas dégageait une prestance presque écrasante, amplifiée par la résonance magique qui émanait encore de sa robe.
— J’aime connaître le visage de ceux qui veillent sur mes pas, entama le prince pour rompre le silence du sous-bois. Quel est votre nom ?
— Kâel, Monseigneur. Mes parents me l’ont transmis en votre honneur.
Un sourire sincère éclaira le visage de l’archimage.
— Une noble attention. Il est rare que nos pairs attribuent ce nom de nos jours. J’espère qu’il vous portera chance, et je transmets mes remerciements à votre maison.
— Ils en seront honorés. Ma mère a d’ailleurs eu le privilège de collaborer à vos travaux à Dalaran.
— Vraiment ? Une mage du Kirin Tor ?
— En effet. Elenna Lame-Solaire.
Kael’Thas marqua une pause, la main posée sur le menton.
— Lame-Solaire… Mais oui ! Elenna ! Ses recherches sur l’impact des énergies arcaniques sur la faune du Bois des Chants Éternels m’ont été fort utiles. Une théoricienne d’une précision remarquable.
Le prince s’arrêta net. Ses yeux d’un bleu d’éther se posèrent sur le jeune forestier avec une intensité troublante.
— En franchissant le seuil d’An’Daroth, mes sens étaient encore imprégnés des lignes telluriques du royaume… Et j’ai décelé en vous une résonance. Quelque chose que vos camarades n’ont pas. Je me trompe ?
Le cœur de Kâel rata un battement. Sous son plastron bleu, une onde de chaleur parcourut son échine. Il avait scrupuleusement caché son sort ancestral à ses compagnons du Bastion, redoutant la méfiance qu’inspiraient parfois les mages au sein de son ordre.
— Non, Monseigneur.. avoua-t-il à voix basse. Ma lignée m’a transmis notre magie du feu. Mais comment l’avez-vous deviné ?
— J’ai arpenté les flux du Puits de Soleil pendant des siècles, Kâel. Je reconnais son empreinte là où elle affleure. C’est sa sève qui nourrit notre civilisation et qui coule dans nos veines, dans celles de la terre ou de chaque créature vivante ici. La vôtre est là, enfouie sous l’armure, mais elle ne demande qu’à trouver sa voie.
Observant la nervosité du jeune haut-elfe, il reprit d’un ton apaisant.
— N’ayez crainte, je garderai le silence.
— Merci infiniment, souffla Kâel en s’inclinant, soulagé.
— Sachez toutefois que la magie, lorsqu’elle est maîtrisée, est un outil précieux. Ne la reniez pas. Il pourrait arriver un jour où vous serez forcé de l’utiliser.
— J’espère ne pas avoir à en arriver là, mais je garderai vos conseils en mémoire.
— Bien. Il est temps de rallier le convoi. Ce fut un plaisir, Kâel Lame-Solaire.
Alors que le prince s’apprêtait à regagner le sanctuaire, Kâel fit un pas en avant.
— Votre Altesse… puis-je vous poser une dernière question ?
— Je vous écoute, répondit le prince en se retournant.
— Pensez-vous qu’un elfe capable de manier les arcanes puisse réellement trouver sa place parmi les forestiers ?
Kael’Thas garda le silence un moment. La brise d’après-midi faisait voler ses longs cheveux d’or.
— La chose est rare, concéda-t-il. Les forestiers privilégient la symbiose avec la terre et l’acier, laissant la magie aux académies. Votre héritage vous ouvrirait sans peine les portes du Kirin Tor ou des magistères.
Son regard se fit plus perçant encore.
— Je vous sens partagé. Pourtant, ce feu en vous ne demande qu’à brûler. Vous avez choisi la lame plutôt que le livre, et ce choix exige du courage. Pour obtenir la réponse que vous cherchez, posez-vous plutôt cette question : Pourquoi avoir renoncé à la voie qui était toute tracée ?
— J’ai toujours pensé que…
— Gardez cette réponse pour vous, Kâel, le coupa le prince d’un geste bienveillant. C’est face à vous-même que cette vérité prendra tout son sens.
Lorsque le convoi s’ébranla de nouveau vers Tranquillien, Kâel réintégra la formation en queue de peloton. L’esprit encore étourdi par cet échange inédit, il savourait en silence l’air chaud des sous-bois quand une ombre se porta à sa hauteur. Elyria avait ralenti le pas, ses grands yeux clairs pétillants de curiosité.
— Je n’en reviens pas… Tête-à-tête avec l’héritier du trône ? Tu te rends compte du privilège ? murmura-t-elle à voix basse.
— Il faut croire que le prince sait reconnaître les éléments d’élite, ironisa Kâel avec un demi-sourire.
— S’il n’y avait pas dix gardes royaux pour nous observer, je te jure que je te poussais dans le premier ronceau.
— Jalouse ?
— Absolument pas ! grimaça-t-elle en jetant un coup d’œil admiratif vers la silhouette du prince qui chevauchait devant eux.
— Vous avez fini vos gamineries ? coupa une voix sèche.
Tina’Thiel venait de s’immiscer entre eux sans le moindre bruit, le regard acéré.
— On est en patrouille, au cas où vous l’auriez oublié.
Les deux jeunes forestiers baissèrent la tête, pris sur le fait.
— Raconte au moins ! enchaîna aussitôt Tina’Thiel en assénant une tape amicale sur l’épaule d’Elyria. Qu’est-ce qu’il te voulait ?
— Rien d’extraordinaire. Il a reconnu le nom de ma mère et nous avons parlé de Dalaran.
— C’est tout ? s’insurgea la forestière, déçue. Tu ne l’as même pas interrogé sur les tensions avec l’Alliance ? Ou sur sa vie sentimentale ? Il est célibataire, par le Puits !
—Évidemment que non ! protesta Kâel en levant les mains.
Tina’Thiel leva les yeux au ciel avec un soupir théâtral avant de filer vers la tête de colonne. Soulagé de voir la curieuse s’éloigner, Kâel replongea dans les interrogations laissées par le prince. À ses côtés, Elyria observa son visage soucieux. Devinant que son ami portait un poids bien plus lourd qu’il ne le laissait paraître, elle s’abstint de toute autre taquinerie et poursuivit la route en silence.
La nuit tombait sur Quel’Thalas, rafraîchissant brusquement l’air des sous-bois. Une fois le périmètre sécurisé, le rituel du bivouac s’imposa naturellement aux forestiers, rodés par des années de discipline commune.
Kâel ôta ses lames de leurs fourreaux pour les nettoyer, enchaînant les gestes machinalement avant de les envelopper dans un tissu huilé. À quelques pas, Solanna creusait une fosse peu profonde dans la terre noire pour y aménager le foyer. Une précaution indispensable pour masquer la lueur directe du feu aux yeux d’éventuelles patrouilles trolles. Delios, agenouillé dans l’herbe humide, appliquait un baume apaisant sur les coussinets de Ronae. La lynx laissait échapper un ronronnement grave en fermant les yeux de bien-être. Pendant ce temps, Tina’Thiel tendait des toiles brunes entre les arbres pour parer la brise nocturne.
Ce n’est qu’une fois les tours de garde répartis et les armes vérifiées que la rigidité militaire s’adoucit. L’odeur de la résine de pin se mêla à celle du bois de cèdre qui craquait doucement au fond de la fosse.
Autour des braises rougeoyantes, l’escouade ne tarda pas à assaillir Kâel de questions. Tina’Thiel et Delios brûlaient d’envie d’en savoir plus, tandis que Solanna frottait la garde de sa masse avec un chiffon imbibé, l’oreille attentive, sous le regard bienveillant du capitaine.
— Allons, laissez-le respirer… gronda Randril, adossé contre une souche, un sourire en coin. Kâel a survécu à un tête-à-tête avec un Haut-Soleil. C’est déjà une sacrée journée.
— Survécu ? Il a même l’air bien en vie, plaisanta Delios en tisonnant le feu. Je parie qu’il a été impressionné par ses beaux discours.
Kâel esquissa un léger sourire, cherchant un moyen d’esquiver le vrai sujet de leur conversation.
— Il est... différent. Pas aussi distant que je l’aurais cru avant de partir. Il m’a parlé de ma famille et m’a posé beaucoup de questions.
— Et tu penses qu’il a obtenu ce qu’il cherchait ? Ces gens-là ne posent pas de questions sans avoir une idée derrière la tête, lança Solanna, sans lever les yeux de son arme.
Kâel haussa les épaules, les yeux perdus un instant dans les flammes vacillantes. Lui en tout cas n’avait pas obtenu de réponses, mais encore davantage de questions.
Le silence s’installa doucement, troublé uniquement par le crépitement des bûches. Une brise fraîche fit danser les flammes, projetant sur leurs visages fatigués des ombres mouvantes. Elyria resserra sa cape autour de ses épaules, le menton appuyé sur ses genoux.
— Vous savez, murmura-t-elle. Je crois que je me suis posé mille questions après ma première séance d’entraînement avec vous. Je me demandais si j’avais vraiment ma place ici.
Elle esquissa un sourire timide, teinté d’une pointe de nostalgie.
— Je me souviens encore de la tête de Randril quand j’ai raté ma première flèche. C’était censé être un tir d’avertissement… sauf que j’ai manqué l’arbre de trois bons mètres.
Un éclat de rire sincère s’échappa de Delios, rapidement étouffé dans sa manche sous le regard noir de la jeune Quel’dorei.
— Je m’en souviens ! On s’est tous demandé si tu voyais correctement, ou si c’était l’arbre qui avait bougé.
— J’étais nerveuse, d’accord ? lança Elyria en le fusillant du regard, même si son sourire trahissait un fond d’amusement.
— Ce n’est pas si ridicule, répondit Randril d’un ton calme. Chacun a eu une première fois. Une erreur, une peur. Ou une bonne surprise.
Il marqua une pause, le regard levé vers les étoiles.
— Tenez, je me souviens de la mienne. C’était ma première mission en tant que capitaine de cette escouade… j’étais censé guider une patrouille aux alentours du Sanctum oriental, déclara Randril en jetant une brindille dans le feu. Je connaissais la région comme ma poche. Du moins, c’est ce que je croyais.
— Résultat ? Trois heures à tourner en rond dans les mêmes sentiers, à faire croire à tout le monde qu’on “encerclait l’ennemi”, glissa Solanna avec un sourire en coin.
Le capitaine fit un geste large avec sa main droite.
— On a encerclé une famille de daims. Très menaçants, cela va sans dire.
— Et depuis, tu refuses qu’on utilise une carte, ajouta Delios en riant.
— Les cartes mentent, répliqua Randril d’un ton solennel. Et les sentiers bougent. Et toi Solanna, au lieu de te moquer, raconte-nous donc.
La guerrière grogna. Sachant que son supérieur ne lui laisserait aucun échappatoire, elle reprit avec une pointe d’embarras.
— Je n’avais pas encore mon équipement règlementaire, alors j’ai emprunté un bouclier trop grand pour moi, raconta Solanna en resserrant fermement une sangle en cuir de son armure, comme pour extérioriser sa colère. Nous avons été attaqués, et je me suis élancée pour couvrir Randril… mais j’ai trébuché.
— Le bouclier l’a emportée comme un traîneau sur une pente d’herbe mouillée, ricana Randril.
— J’ai percuté deux combattants Amani. Ils sont tombés, mais moi aussi. C’était la victoire la moins élégante de ma carrière.
— Mais efficace. C’est pour ça que je t’ai gardée, conclut Randril en hochant la tête.
L’escouade rit collectivement et Solanna finit elle aussi par sourire en souvenir de cette mission.
— On devrait te remercier, dit Delios en s’étirant. Grâce à toi, on sait maintenant que les boucliers peuvent aussi servir d’armes de siège improvisées.
— Et de luge, renchérit Tina’Thiel, un sourire narquois aux lèvres.
— Moi, j’ai préféré miser sur un coéquipier plus stable, répliqua Delios en désignant Ronae d’un signe de menton.
Le lynx au poil bai leva mollement la tête, comme si elle comprenait qu’on parlait d’elle, puis referma les yeux dans un soupir tranquille. Delios reprit.
— À peine arrivé, Randril m’a confié un secteur à patrouiller seul. Pour “voir ce que j’avais dans le ventre”, comme il dit.
— Tu étais insolent, se défendit le capitaine avec un grand sourire.
— Le premier soir, je tombe sur une jeune lynx preste-patte, blessé, pris dans un piège. J’aurais pu continuer ma route, mais j’ai coupé le piège. Je l’ai soignée.
— Et tu as dormi à côté d’elle, dans un buisson détrempé, précisa Solanna.
— Je croyais qu’elle partirait après la nuit, mais elle était encore là à mon réveil. Et depuis, elle marche à mes côtés.
Delios baissa les yeux vers Ronae qui ronronnait doucement et tapota son flanc, avant de conclure.
— On est rentrés dans l’escouade ensemble. Et j’espère qu’on en sortira ensemble.
Tous les regards se tournèrent alors vers Tina’Thiel. La petite elfe lança un regard sombre à ses compagnons.
— Très bien, très bien. À mon tour de m’humilier, dit-elle en levant les mains. Ma première mission avec vous n’a pas exactement été un chef d'œuvre.
Elle croisa les jambes avec nonchalance, le regard maintenant pétillant d’amusement.
— J’étais censée éliminer discrètement un éclaireur troll. Simple, net, rapide. J’avais préparé un venin paralysant très délicat… et j’ai soigneusement enduit la mauvaise lame.
— Quoi ? s’étonna Kâel.
— Oui. J’ai utilisé mon couteau de camp au lieu de ma dague. Et devinez ce que j’ai fait après avoir “préparé mes armes” ? J’ai partagé un morceau de viande séchée avec ce glouton, dit-elle en désignant Delios d’un mouvement de tête.
Ce dernier ouvrit grand les yeux et manqua de recracher le contenu de sa gourde.
— Attends… c’était ça ?! J’ai cru que je faisais une réaction à ton “ragoût à l’herbe” !
— Tu es resté paralysé de la moitié du visage pendant deux heures. C’était spectaculaire, nota-t-elle en riant et en essayant d’imiter la paralysie faciale de Delios.
— Et pendant ce temps, l’éclaireur troll a eu tout le loisir de filer, reprit Randril, impassible.
— Pas tout à fait, il était blessé, terrorisé et a fui vers la côte. Il a trébuché sur une racine avant de tomber en contrebas dans un camp de Murlocs. Ils ont fini le travail pour moi, conclut-elle en haussant les épaules, l’air satisfaite.
L’escouade rit à nouveau de l’histoire de Tina’Thiel. Puis le calme retomba. Les rires s’évanouirent lentement, ne laissant place qu’au souffle du vent dans les arbres. Kâel, curieux, jeta un regard en biais à Randril, toujours appuyé contre sa souche, observant les flammes.
— D’ailleurs, Randril, comment es-tu devenu chef de l’escouade ?
Le regard de Randril quitta un instant le feu pour se poser sur lui. Il y eut un moment de flottement, presque imperceptible. Il redressa un peu le torse, comme pour mieux porter le poids de ce qu’il s’apprêtait à dire.
— À mon entrée, j’étais sous les ordres du capitaine Lareth, un vétéran. Juste, expérimenté. Il m’avait pris sous son aile. On escortait un convoi de ravitaillement vers le gîte de Quel’Danil, notre camp avancé plus au sud, au sein du royaume de Lordaeron. Ce devait être simple.
Il sortit un pendentif argenté en forme d’étoile de sous son col et le serra dans la main avant de reprendre.
— Sauf que ce n’était pas si simple. Une embuscade de trolls, sortis de la brume. Rapides et organisés. Lareth a crié pour que je prenne la tête des survivants, pendant qu’il restait en arrière avec deux autres forestiers pour nous couvrir. Les autres étaient déjà tombés.
Un silence pesant suivit, et même Tina’Thiel se redressa un peu. Randril reprit.
— J’ai hésité. Une seconde de trop. Et quand je me suis retourné… il était trop tard. J’ai vu leur silhouette disparaître dans la brume, et j’ai compris que je ne reverrais plus Lareth.
Il inspira profondément.
— On est arrivés au poste avec la moitié du convoi, blessés et épuisés. À ce moment-là, les autres m’ont regardé. Pas comme un camarade, mais comme leur chef, parce qu’il ne restait que moi.
Il présenta finalement le pendentif à ses compagnons.
— C’est tout ce qu’il me reste de Lareth, ce cadeau qu’il m’a fait. Ce n’était pas censé être moi, mais depuis ce jour, je me bats chaque jour pour être digne de sa mémoire… et de votre confiance.
Un mutisme respectueux suivit ses mots, même le vent semblait s’être tu pour entendre les paroles du capitaine forestier.
— C’est très émouvant tout ça… mais tu sais que Lareth m’aurait quand même trouvée insupportable, hein ? glissa Tina’Thiel pour briser la tension.
Un léger sourire parcourut les lèvres de Randril.
— Oh, sans le moindre doute… soupira-t-il en regardant les étoiles.
Après quelques instants de contemplation, il raviva la fosse du pied, faisant voler une nuée d’étincelles dorées vers le ciel nocturne.
— Vous voyez ce foyer ? Il crépite, vacille parfois, mais il ne s’éteint pas. Il reste vivant parce que nous l’alimentons ensemble. Notre escouade, c’est pareil. Ce sont vos histoires, vos erreurs, vos rires, vos cicatrices et vos doutes qui nourrissent cette flamme. Et tant qu’on restera ensemble, elle ne faiblira pas.
Ses yeux parcoururent tout à tour chaque visage.
Kâel, lui, fixait encore les braises rougeâtres. Les mots du capitaine avaient touché quelque chose de profond. Depuis quelques jours, il avait douté, cherché sa voie, son identité, son feu. Il avait pourtant toujours été si sûr de lui depuis son entrée chez les forestiers, à ses 8 ans. Mais il croyait depuis peu devoir choisir entre deux mondes.
En observant Randril et sa loyauté sans faille, Solanna et sa colère disciplinée, Delios, rieur et imprévisible, Tina’Thiel, insaisissable, mais fidèle. Elyria… Il tourna la tête. Elle était déjà en train de l’observer, comme si elle l’avait senti. Un simple regard, mais chargé de tout ce qu’ils avaient traversé ensemble.
Ces elfes étaient chacun marqués par leurs propres douleurs, leurs propres doutes peut-être, mais quelque chose les liait. Une loyauté sans condition. Une volonté de se battre pour l’autre. Ce feu, que Randril évoquait, ne brûlait pas que dans la braise du camp. C’était ce qu’ils représentaient les uns pour les autres. Et Kâel, lui qui avait vu ses pensées se chambouler si durement en l’espace de quelques jours, y trouva alors une quiétude bienvenue. Ici, il ne se sentait ni jugé, ni attendu, juste… accueilli.
Il ne savait pas encore quelle forme prendrait son destin face à la magie qui coulait dans ses veines. Mais cette nuit-là, sous la voûte étoilée de Quel’Thalas, une certitude s’imposa à lui. Ce foyer-là méritait qu’on se batte pour le protéger.