[free access BC/*.*.*015.M31 required _ id : BCClawu / PassWord :*]
Lorsque le compilateur cybernétique de garde sonna à l’intervox le lendemain matin, Cawl était à genoux devant son petit autel personnel dédié au dieu-machine, il n’avait pas pu trouver le sommeil, son esprit agité par l’écho de la voix du Havoc et les murmures de ses voix intérieures. Tez-Lar répondit comme à l’accoutumée, mais sa voix étranglée sonnait étrangement dans le vox.Cawl était prêt. Il acheva sa prière et se redressa, accablé par les millénaires d’expériences accumulées dans sa mémoire kaléidoscopique.
Il quitta sa cellule sans un mot. Sa suite se forma précipitamment derrière lui, manquant de peu la discipline martienne en cette heure sombre. Seul le genou gauche d’un robot Kastelan grinçait, brisant le silence.
Personne n’osait s’exprimer. L’humiliation de la veille pesait encore sur leurs esprits comme une chape de lithobéton.
Lorsque le Magos entra dans le hangar, une appréhension sourde étreignit son cœur mécanique. Mais il eut la surprise de voir ses Skitarii alignés en une rangée impeccable, s’étirant jusqu’à la rampe du ’Vieux Ronchon’ – tel était désormais le sobriquet dont la corvette se voyait affublée. La colonne s’ébroua au ’In ordinem’ scandé par les Princeps immédiatement relayés par les Alphas et présenta les armes pour la revue. Cette initiative martiale redonna au Magos quelques onces de confiance.
Jetant un regard sur la coque noire du Vieux Ronchon, encore badigeonnée de graffitis se voulant pirates, il se tourna vers le Princeps vétéran Gaïus LaBath Ωσσ117, son ordonnance attitrée, et lui transmis par liaison privée :
– Commencez par faire inspecter puis lancez immédiatement les réparations de la coque…
Après une courte pause, il fit un vague geste de la main en direction du squelette blanc qui dansait sur la coque avec une bouteille à la main et reprit:
– Faites-moi repeindre ça au plus vite. Affectez-y la moitié des ouvriers et 30% des Skitarii. L’aspect extérieur est pour l’instant trop important pour le moral des troupes. Le reste attendra.
Puis, pivotant d’un quart, il fit face aux rangs, et leva les mains en signe de bénédiction. Les Skitarii de la XLII répondirent d’un piétinement cadencé, battant la mesure avec une synchronisation parfaite.
Ce pas d’honneur l’accompagnait encore alors qu’il gravissait la rampe, s’enfonçant à nouveau dans le ventre de métal du vaisseau, où l’atmosphère empestait toujours la fétidité des chairs putréfiées et des huiles avariées.
Une fois à l’intérieur, Cawl se tourna de nouveau vers son second et lui intima l’ordre d’affecter le personnel restant au nettoyage : la passerelle d’abord, puis le reste du vaisseau.
Le Princeps vétéran inclina la tête de 17,3°. Un rictus soulevait le coin gauche de sa lèvre – une large balafre paralysait le côté droit de son visage, lui donnant une asymétrie dérangeante.
– Ita, répondit-il, énigmatique.
Cawl prit l’ascenceur vers la passerelle décidé à superviser son inspection en personne, quoi qu’il fut écœuré d’avance à l’idée de se reconnecter à ce Vieux Ronchon infâme. Les portes s’ouvrirent dans une harmonie de grincements et de craquements, signes d’un mécanisme à l’agonie. Ce qu’il découvrit en entrant lui aurait coupé le souffle s’il n’avait été automatisé : le poste de commandement était rutilant. Les consoles avaient été nettoyées, décapées et lustrées. Le sol brillait. L’atmosphère était saturée d’une douce odeur de chlore et de caustique dont chaque martien dûment modifié pouvait apprécier pleinement – les autres auraient suffoqué dans ces vapeurs « toxiques ». Cawl regarda son Princeps en face. Ce dernier souriait à pleines dents – du moins du côté où il pouvait encore le faire – révélant des gencives de plastacier étincelantes sous la lumière crue du servo-crâne illuminateur qui les suivait partout.
– Cette nuit la Myriade a jugé bon de préparer les lieux pour votre retour. Vos Skitarii demandent désormais quelles sont les couleurs que nous devons appliquer pour que la peinture vous soit agréable ?
Cawl, ému autant qu’un martien peut l’être, répondit dans un mélange de fierté personnelle et patriotique :
– Les couleurs de Mars.
À l’extérieur, les équipes avaient déjà commencé à nettoyer et décaper la coque. Il était maintenant seul maître à bord. Il s’autorisa une pause, s’imprégnant de son nouveau rôle et se complaisant dans l’autosatisfaction. S’approchant du trône de commandement, il s’aperçut qu’il avait été remis à neuf. Outre un nettoyage approfondi et une remise en état, les connectiques avaient été remplacées et les surfaces avaient été recouvertes d’un velours rouge brodé au motif d’or du Magos aux épis croisés. Il s’installa avec précaution, puis se laissa aller à savourer le confort inattendu de ce trône – marque incontestable de son pouvoir en ces lieux. Malgré ses appréhensions, il sortit ses mécadendrites-najas qui formaient un dais autour de sa tête, et se connecta à la machine. La noosphère se déploya aussitôt dans le volume de la passerelle, mais avec quelques clignotements erratiques et une intensité un peu faiblarde. L’esprit de l’antique vaisseau, dont l’humeur semblait adoucie, écoutait d’une oreille distraite ce qu’on attendait de lui, apaisé d’être un peu bichonné.
– Démarre les moteurs auxiliaires pour recharger tes batteries.
Le bruit d’une explosion secoua le hangar, faisant chanceler quelques ouvriers sur les échafaudages. Puis les moteurs entonnèrent leurs borborygmes [Ron-ron-KLANK, Ron-ron-ron-KLANK]. Baigné dans la fumée âcre de ses auxiliaires, le Vieux Ronchon semblait endormi. Il ne disait rien, son esprit se contentait de ronfler. Comme un vieux chat confortablement installé sur les genoux de son maître, il semblait dompté. Cawl, rassuré, envoya une ligne de code à chacun de ses acolytes avec la référence de la console à laquelle il était affecté. Un peu inquiet chacun s’approcha de son pupitre et, à son tour, se connecta à l’esprit du Vieux Ronchon, tandis que les Novicii faisaient onduler les encensoirs bénis, psalmodiant une berceuse sacrée pour garder le vieil esprit revêche dans de bonnes conditions.
+ Deωter Pouli 22 quel est l’état des moteurs auxiliaires, sans oraison s’il-vous-plaît ? +
Un long silence se fit sur la passerelle tandis que l’adepte paraissait plongé dans une transe mystique.
+ Deωter Pouli 22 ? Votre rapport ? +
+ Pardonnez-moi Magos, je terminais mon chapelet. Moteur auxiliaire gauche : Efficience à 42%, Moteur auxiliaire droit : Efficience à 44% Les deux en hausse +
+ Ok, merci. État des batteries Γl’il ? +
+ Les batteries sont chargées à 17% mais ne tiennent pas bien la charge. Nous avons des pics de perte en ligne de l’ordre de 7%. +
+ Gaïus LaBath ωσσ117, dans quel état sont les armes de ce… vaisseau ? + Il avait failli dire « rafiot », mais s’était ravisé à temps.
+ Le canon lourd de proue ne répond pas, mon Magos Explorator. Les autres armements demandent tous un entretien profond, mais aucun n’a l’air HS. +
+ Deωter, dans quel état est le système de propulsion WARP ? +
+ Le générateur WARP est hors service. Il ne répond pas du tout. Le moteur WARP a l’air endommagé également, il ne semble pas fonctionnel. J’ai pourtant récité les prières d’usage. +
+ Okay… ça commence bien. Quid des moteurs plasma ? Donnez-moi une bonne nouvelle ou j’explose ! +
+ l’efficience des moteurs plasma est estimée à 64%. Il y a une importante fuite de plasma à bâbord. Les chambres à plasma demandent un nettoyage et les systèmes une révision profonde. Un grand nombre de pièces est en état critique ou défectueux. +
+ Γl’il quel.le est l’état des boucliers ? +
+ Les boucliers, sont d’une efficience de 87% à l’avant, et 73% à l’arrière, ils demandent tous un entretien profond et le remplacement urgent de centaines de pièces d’usure. +
+ Z-01ΩN, pouvez-vous me fournir des nouvelles de la noosphère ? À 1 près et en une seule ligne de code ? +
+ [system reboot 80.901699435%] +
+ Bien… On dirait qu’on va attendre encore un peu pour savoir que la noosphère ne fonctionne pas bien. +
’Je vais devoir contacter Agrippina Behn Θ23, se dit Cawl. Heureusement qu’elle est dans son sanctuaire cartographique. Rien que d’imaginer la voir dans sa toile avec tous ces cogitateurs, Brrrr, ça me dégoûte. Plus je suis loin d’elle, mieux je me porte ! Mais bon c’est la meilleure cartographe que j’avais sous la main…’
+ Cartographie pour passerelle, ici le Magos Explorator Belisarius Cawl, vous me recevez ? +
+ Cartographie, je vous écoute, Magos Explorator. À vous passerelle. +
Cawl avait toujours de la réticence à parler à cette Techno-Prêtresse. Sa froideur, son manque total d’humour, son apparence même était une offense à tous ses sens. Elle le lui rendait bien d’ailleurs ! Mais c’était la seule cartographe qu’il avait sous la main et il lui fallait admettre qu’elle excellait dans sa spécialité.
+ État des cartes de navigation ? +
+ La fiabilité globale des cartes de bord est de 72%, il y a un certain nombre de systèmes de guidage défaillants et les cartes du Segmentum Ultima commencent à dater. Le guidage warp semble plutôt fiable quant à lui. +
+ Précisez Θ23, qu’entendez-vous par fiable ? +
+ De l’ordre de 93% +
+ Vous osez dire que c’est fiable ? C’est intolérable, Techno-Prêtresse Agrippina Behn Θ23. C’est très insuffisant pour naviguer sans risque : le système de navigation et les cartes de navigation de l’Immaterium doivent impérativement être de 100%. C’est votre priorité, votre urgence. Je n’accepterai pas une telle négligence de votre part ! +
Il coupa la communication avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre.
«Quel toupet ! des cartes de l’immatérium qui ne sont pas à jour, et elle se prétend cartographe ! Et de quelle façon me parle-t-elle ? elle n’a donc pas compris qui est le seul maître à bord ?»
+ Bon… avons nous retrouvé les systèmes de transmission ? Z-01ΩN ? Votre rapport sur la Noosphère « à ±1 » ? +
+ [protocole de repentir activé]
/Gloire soit rendue à la divine précision de la machine ! Que le Dieu-Machine, l’Omnimessie et le Force Motrice, les trois en un me pardonnent ces approximations./
[protocole de rapport simplifié activé]
’’’Print:
→ Noosphère efficiente à 63±10-0% niveau passerelle
→ Noosphère efficiente à 0±10-0% couloirs et coursives
→ Noosphère efficiente à 0±10-0% soutes principales et secondaires
→ Noosphère efficiente à 0±10-0% dans les soutes secondaires babord / tribord.
[protocole de prière binharique]
01010011 01100001 01101001 01101110 01110100 00100000 01000101 01101110 01100111 01110010 01100101 01101110 01100001 01100111 01100101 00100000 01110000 01110010 01101001 01100101 01111010 00100000 01110000 01101111 01110101 01110010 00100000 01101110… +
+ Je crois que nous avons perdu la liaison avec les systèmes de transmission + lança Cawl après avoir coupé la voix de Z-01ΩN.
+ Message Noosphérique à toutes les unités techniques : +
+ Échéance : 120 minutes. Fournissez liste exhaustive des réparations d’urgence. Personnels, matériaux et outillages requis inclus. Copie au Tribun pour une action immédiate après validation par Mag. Expl. Belisarius Cawl. +
+ @Γl’il : où en est la charge des Batteries ? +
+ Les batteries sont chargées à 19%. La charge semble varier énormément : nous avons toujours 7±3% de perte en ligne. +
+ Bien, laissez les auxiliaires tourner, il nous faudra une charge à 100% pour un test d’allumage des moteurs plasma demain. +
Après avoir donné ses instructions pour la suite, Cawl rétracta ses mécadendrites qui se glissèrent gracieusement dans leur logement. Il confia la surveillance des opérations aux trois techno-prêtres, puis d’un signe, interpella T0-Dulus et Gaïus. Il se releva et descendit lentement de l’estrade du trône de commandement sacré. Tez-Lar lui emboîta le pas de sa démarche lourde ponctuée de chuintements de vérins.
– Il est temps de faire connaissance avec notre nouveau compagnon de guerre. Voyons le potentiel de ce grincheux antique.
Le Vorax en position de veille, déplia brusquement ses pattes en un bond nerveux, redressa la tête hors de sa carapace et se mit à trépigner d’un pied sur l’autre, tel un chiot impatient à l’idée de se promener. «Quel étrange protocole de sortie de veille…» se dit Cawl, surpris.
T0-Dulus envoya ses instructions en binharique aux Kastelans :
`[définition du mode garde rapprochée]`
`[VIP : Belisarius Cawl / Protocole sacré]`
> Affectation Hypn-0X posit AV gauche
> Affectation Than-4X posit AR droite
`[mode garde rapprochée ACTIF]`
Une lueur rouge erratique commença à balayer lentement l’intérieur de leurs visières. Les robots jumeaux étaient passés en veille tactique.
– Mor-4S, toi tu sécurises notre progression, ordonna T0-Dulus, en gratouillant la puce électronique sous le menton de son familier, qui répondit par un petit « Grrrzzzziiiiii ? ».
Le Vorax se mit ensuite à explorer les recoins de la passerelle, de son pas guilleret et rapide. Puis il dévala les escaliers de service quatre à quatre, tandis que la compagnie monta dans l’ascenseur, qui gémit sous le poids des deux Kastelans.
Durant le bref trajet, la cabine monopolisait la conversation, récitant sa litanie grinçante de gémissements ponctuée de craquements sinistres. Chacun écoutait, pieusement et avec compassion, la plainte métallique de cet esprit trop longtemps laissé sans entretien. Les portes s’ouvrirent enfin dans un soupir pneumatique, dernier souffle liturgique. Par la grâce du Dieu-Machine, ils étaient arrivés au pont inférieur.
[Note prioritaire confidentielle
de: Belisarius Cawl
pour : Belisarius Cawl
copie : Gaïus LaBath Ωσσ117]
>Faire procéder rapidement à une cérémonie d’onction d’huile sainte, adjointe d’encens de qualité supérieure pour la machinerie de l’ascenseur PK027, autant pour apaiser l’esprit de cette machine que pour ma sécurité personnelle.<
>Dans l’attente utiliser les escaliers de service.<
[Enregistrement note prioritaire confidentielle - Statut : validé]
Le Vorax regarda la compagnie sortir, inclinant sa tête d’un quart de tour à droite puis à gauche. Dans un chuintement d’articulations, il pivota en direction de l’artère principale, et disparut furtivement dans la pénombre humide du ventre du vaisseau. De temps à autre un gloussement cybernétique discret signalait sa position, une sorte de [Rrzzii! Rrzzii! Rrzzii!], toujours précédé d’un craquement quasi organique. Cawl, intrigué par cette pseudo-cérémonie qui ne lui paraissait pas protocolaire, fronça les sourcils.
Sorti de la zone du pont de commandement, les artères baignaient dans le fluide lumineux, rouge et poisseux, que pulsaient les éclairages d’urgence. La troupe s’enfonça dans l’aorte du monstre d’acier. Tout en arpentant ces veines innombrables, une partition de l’esprit de Belisarius, cartésien à son usage, constata machinalement que si l’ossature semblait étonnamment saine, la peau d’acier portait des stigmates d’oxydation. L’âme de Cawl, quant à elle, s’envolait vers des pensées moins prosaïques, sur l’Humanité, son avenir personnel et la situation présente :
«Il reste encore à cette vieille coque une certaine noblesse d’âme de l’époque où elle servait l’Empereur de l’Humanité, celui que le Mechanicum a élevé au rang d’Omnimessie.»
Tandis qu’il effleurait du bout des doigts la commande manuelle d’une porte haute de 60 mètres faute d’automatisme, il constata dans un soupir :
«Encore un Servitor mort dans sa châsse de rouille. Combien de vies ont été perdues par négligence ? Quel gâchis ! Moi, Cawl, je fais serment à ce belliqueux sanctuaire de lui rendre la splendeur qui lui revient.»
Belisarius envoya froidement à Gaïus :
[Note Vox-prioritéNormale-confidentialitéNormale
de: Belisarius Cawl
pour : Gaïus LaBath Ωσσ117
-POUR ACTION-]
>Réviser porte ACA-47 : remplacement des pièces usées, remplacement du Servitor de contrôle, protocole de sanctification standard.<
[Enregistrement note prioritaire confidentielle - Statut : validé]
L’immense ouvrage aux motifs ancestraux se mit en mouvement. Tout en cheminant, Cawl caressait les pores rugueuses laissées par les bolts dans les cloisons. Il huma l’air un milliard de fois recyclé, songeant, contemplatif : ’L’esprit de ce ’Vieux Ronchon’ est vindicatif, il ne tolère ni défaite ni humiliation. Son sobriquet ne rend pas justice à sa gloire passée.’ Machinalement, Belisarius émit :
[Note Vox-prioritéNormale-confidentialitéNormale
de: Belisarius Cawl
pour : Gaïus LaBath Ωσσ117
-POUR ACTION-]
>Procéder au remplacement des luminaires de service des artères principales.<
>Réviser le système de ventilation, changer les atmosphères, protocoles de sanctification standard.<
[Enregistrement note prioritaire confidentielle - Statut : validé]
Dans l’exploration d’un boyau secondaire, le faisceau croisé des luminaires d’épaule des Kastelans capta la silhouette du Vorax penché sur le cadavre putrescent d’un pirate, les bras en croix. Levant la patte, il écrasa la tête dans un craquement sinistre. Un instant, la funeste machine resta immobile à contempler un scalp de chair encore ornée d’une mèche de cheveux dégoulinants, qui s’était coincé entre ses serres. Satisfait, Mor-4S émit un petit gloussement [Rrzzii! Rrzzii! Rrzzii!]. Choqué, Belisarius Cawl se dressa de toute sa hauteur. Ses mécadendrites-najas sortirent dans un souffle, puis crachèrent un sifflement strident, leurs extrémités se gorgeant d’énergie dans une blancheur incandescente. Il était la figure vivante d’un Saint en croisade, ses excroissances cybernétiques l’auréolaient d’une lumière apocalyptique. Se tournant lentement vers TO-Dulus, il lança un protocole inquisiteur tandis qu’un flot d’hormones de combat envahissait son sang :
– Quel est le comportement de votre Vorax ? Cette unité semblait… prendre plaisir à jouer ! Possède-t-elle une Silica Animus, une Intelligence Abominable ? Vous connaissez le décret de l’Omnimessie ! Cette machine est heretek ! Daemon ex machina ! Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
À ces mots, le Compilateur sembla s’affaisser sur lui-même. Cette impression fut renforcée par la masse métallique imposante de Tez-Lar, qui se postait d’instinct derrière lui, menaçant. T0-Dulus émit une ligne de code d’excuses officielles, accompagnée d’une copie de fiche protocolaire : Mor-4S figurait sur l’Index ’Reliquiarum Sacrarum de Omnis Bibliotheca Mechanicus Martis’.
– Pardon mon Magos Explorator, Élu du Dieu-Machine : ce comportement est l’écho d’un protocole utilisé pendant la conquête d’Artemia Majoris. Il avait pour ordre d’achever les blessés. Cet engramme est trop profondément inscrit dans sa mémoire : l’effacer provoquerait l’effondrement de l’intégralité de sa structure de programmation. Mor-4S est répertorié parmi les artefacts précieux de l’Ordre.
Cawl reprit sa posture voûtée habituelle. Du haut de ses deux mètres cinquante, il tapota amicalement l’épaule de T0-Dulus et lui lança, amusé :
– Un Vorax au comportement bien singulier. Protégé par le Magisterium du Mechanicus, tu n’as rien à craindre. Tout de même, c’est la première fois que je vois une machine si proche du jeu. Ces Vorax sont très fascinants… de vénérables reliques de l’Âge d’Or.
Le Vorax fixa le Magos dans les yeux d’un air interrogateur, comme s’il cherchait un sens à ses paroles, puis repartit dans son silence de cliquetis, disparaissant dans l’ombre des artérioles du golem d’acier antique.
«Quel dommage que les SCS des Vorax aient disparus. J’aimerais bien en démonter un, en exhumer les entrailles, en dérouler les lignes de codes, ce serait un exercice de reverse engineering intéressant. Leurs engrammes d’instincts sont très puissants.»
«Évidemment, les Ordos Hereticus ne tarderaient pas à y mêler leur grain de sel… Pouah ! Dans cet Imperium sans Empereur on ne peut plus rien faire de vraiment innovant sans se heurter à un Inquisiteur.»
«L’Empereur, lui, savait innover, il était le chantre de la découverte scientifique. Je revois encore la rencontre entre Sedayne et Lui ! Quelle aura scientifico-mystique, quelle gloire !»
Le petit groupe avait repris son auscultation du vénérable tas de ferraille. L’accumulation de notes, ordonnance du médecin Belisarius pour son vieux malade spatial, devenait une liste à la Prévert : chaque recoin faisant l’objet d’une observation.
«Qui a bien pu rédiger les SCS de ce vieil Havoc ? Est-ce l’Empereur lui-même ? Ce n’est pas impossible après tout. Bien sûr, nous n’en saurons jamais rien. Mais SON Esprit ce manifeste dans l’Esprit du Havoc : il respire la force, l’âme guerrière, l’envie punitive. C’est d’ailleurs très surprenant pour un si petit bâtiment. Mais sa colère est palpable, il a soif de revanche : c’est un Vengeur assoiffé de sang…»
Cawl se figea un instant. Il venait de recevoir une illumination :
«Il est l’incarnation de l’Ekdikos des anciennes légendes !»
Cawl prit conscience qu’il avait prononcé ce nom « Ekdikos » à voix haute. La compagnie s’était arrêtée et chacun le regardait d’un air interrogateur. Comme s’il avait réveillé quelque dragon endormi, le souffle des ventilateurs se mit en marche, chassant l’atmosphère malsaine, et l’espace fut soudainement envahie d’une aura de codes purs qui dansaient, reflétant sur les parois leur lueur bleutée : la noosphère revenait à elle. Le flux de données binharique de Z-01ΩN parvint à Belisarius :
+ [protocole de litanie d’allégresse]
>Gloire soit rendue au Dieu-Machine, à l’Omnimessie et à la Force motrice, trois et pourtant Un ! >Dans leur Sainte Volonté ils ont rebooté le Protocole sacré de leurs données noosphériques! Ils ont illuminé leurs enfants de prières binaires.<
[rapport simplifié]
’’’Say: Mon Magos, voici les données actuelles de la noosphère du bord:
→ Noosphère efficiente à 87±10-0%, couloirs et coursives, 81±10-0% soutes principales et secondaires, 67±10-0% soutes secondaires babord & tribord.
[Fin de communication] +
Profitant du retour du réseau, Cawl souffla à l’Esprit de la Corvette :
+ J’ai trouvé le nom qui te sera donné : Ekdikos (le Vengeur). Cela te convient-il ? +
À ces mots, les données se mirent à briller plus vivement. Les moteurs se mirent à tourner sans heurt. Les lumières du bord s’illuminèrent toutes de concert. L’Esprit d’un autre temps acceptait ce nom issu des mythologies du fond des âges. Z-01ΩN, exalté, pérorait :
+ [Rapport simplifié]
’’’Say: Mon Magos, voici les données actuelles de la noosphère du bord:
’’’Print:
→ Noosphère efficiente à 100±10-0% passerelle, 98±10-0% couloirs et coursives, 96±10-0% soutes principales et secondaires, 86±10-0% dans les soutes secondaires babord & tribord.
’’’Say: Mes prières ont été entendues.
[Fin de communication] +
Alors, Cawl ouvrit le canal de communication de commandement :
+ Message Noosphérique à toutes les unités : +
+ Par la grâce de l’Omnimessie m’est venue l’inspiration de baptiser notre nouveau compagnon de voyage et de combat.
Son esprit est fier et revêche. Son histoire ancienne l’a couvert de gloire. Sa soif de vengeance fait de lui Ekdikos, le Vengeur des légendes anciennes. Ce nom sera gravé sur les flancs de sa proue et à sa poupe.
Loués soient le Dieu-Machine, l’Omnimessie son Prophète, et la Force Motrice, qui sont Trois et pourtant Un.
Mag. Expl. Belisarius Cawl. +
Cawl était fier de sa trouvaille : ce nouveau nom de baptême plaçait leur périple sous les meilleurs auspices. Quand il sortit de sa rêverie, il vit les Kastelans qui ouvraient une lourde écoutille menant au générateur du canon à plasma. Cawl admira la gracieuse conception de cette cathédrale de fer, toute de dentelle et de breloques. Chaque machine y trouvait une place évidente, chaque espace était minutieusement calculé, le tout sous les arcs des voûtes qui se perdaient dans l’ombre. Quel contraste avec l’état d’abandon qui y régnait : l’atmosphère délétère portrait une odeur d’huile rance, de camboui faisandé et de métal jadis surchauffé, témoignage coupable d’une éternité de négligence. Cawl se félicitait de rendre à cet endroit la dignité qui lui était dûe.
Mor-4S gambadait de partout au milieu des colosses machiniques gardiens de la nef et des transepts, à la recherche de quelque corps à mutiler, comme un chien obsédé par sa baballe. Les Kastelans adoptèrent leur posture de protection rapprochée : Hypn-0X à l’avant gauche, Than-4X à l’arrière droite, ombres jumelles de douze à quatorze tonnes. T0-Dulus montait la garde à l’entrée, accompagné de Tez-Lar, avec qui il improvisait un langage de bataille binharique. Gaïus scrutait les structures et les machines, relevant la moindre faille, qu’il l’ait constatée par lui-même ou qu’elle lui soit transmise par le Magos.
Cawl, quant à lui, errait de manière aléatoire, perdu dans ses dialogues intérieurs. Tantôt il murmurait des sortes d’incantations dans des langues incompréhensibles dans de grands gestes théâtraux, tantôt il tombait dans une apathie muette. Au détour d’un générateur titanesque en forme de coquille de nautile dont le coeur formait le Cog sacré du Mechanicum, il remarqua un câble massif, posé à côté de sa fiche. Il fit un signe au Compilateur. T0-Dulus s’avança, régla les interfaces et les jumeaux rétablirent le branchement dans une gerbe d’arcs bleutés qui parcoururent la surface de leur carapace. Gaïus qui plongé dans l’auscultation d’une valve de sortie d’énergie, se redressa brusquement et s’exclama dans le vox :
– Connexion établie ! Le canon est opérationnel et efficient à cent pour cent !
À peine avait-il achevé qu’une alarme retentit. La voix de Z-01ΩN envahit toute la noosphère:
+ [⚠_INFORMATION_PRIORITÉ_ABSOLUE_⚠]
Print: ⚠ DANGER SURCHARGE DES SYSTÈ…
Un immense arc jaillit de la connexion, suivi d’une explosion assourdissante. Les vingt-six tonnes de Kastelans furent projetées plusieurs mètres en arrière et tous les systèmes s’effondrèrent. L’Ekdikos entier sombra dans l’inconscience, englouti par les ténèbres. Quelques données noosphériques crépitèrent encore un instant, étincèlements collés aux parois, avant de s’éteindre dans un dernier spasme turquoise. Puis, brutalement, un frisson parcourut les structures : les moteurs calèrent, provoquant un coup de bélier dont l’onde ébranla la carcasse du vieux kraken assommé.