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Le Tribun Marcus Corvinus Crassus, les poings serrés, les mâchoires crispées, marchait deux pas en avant du jeune Magos à l'air crâne. Les échos de leurs pas sur le métal du sol sanctifié le renvoyait aux douloureux souvenirs du Schisme de Mars.
Sur ses optiques, se projetaient en surimpression les couloirs effrayants de Noctis Labyrinthus, il sentait la présence de ce Kastelan corrompu qui marchait alors deux pas derrière lui, le conduisant nu, dépourvu de toute dignité vers un autel répugnant et impie du Mechanicum Noir sur lequel le sang et l’huile de ses frères luisait encore.
Heureusement, ses prières silencieuses au Dieu-Machine avaient été entendues et son destin complètement réécrit par le tranchant des lances de gardien maniées par les Champions Aurics, véritable miracles tombés du ciel.
Comme à l’époque, il éleva une oraison dans son esprit abattu : “Omnimessie, que ce jour ne soit pas le prix de ma délivrance d’alors”. Mais aucune épée-tronçonneuse n’interrompit la marche du Magos, aucun signe divin, pas le moindre présage.
Le jeune Cawl, conitnuait à fanfaronner dans une audace mal venue. Il n’avait plus la moindre trace de doute : ses choix hardis étaient sanctifiés par le Dieu-Machine. Il voyait dans cette escorte l’expression tangible de Sa volonté, il se voyait comme l’envoyé de l’Omnimessie, un honneur rare et mérité car il était son plus digne porte-parole.
Dans ce silence pesant, les deux chefs atteignirent une porte monumentale à deux battants, suffisamment haute et large pour y faire passer un chevalier Cerastus équipé. Les lourds battants s’ouvrirent sur la salle d'entraînement à l’éclairage brutal : toute la Legio XLII s’était rassemblée pour saluer le retour de leur Tribun… et observer l’étrange et frêle ambassadeur des ordres religieux, à leur yeux tout juste digne d’un cogitateur bipède.
Des commentaires en binharique, moqueurs et suffisamment indiscrets pour être audibles, accueillirent le jeune homme en robe. Le Tribun les peçrut immédiatement, et sans un mot, transmit dans la noosphère un impératif doctrinaire de niveau Dominus : soumission immédiate à la hiérarchie.
La ligne de code fit son effet. La Legio réagissant comme un seul organisme, fut parcouru d’un frisson de stupeur glacée balayant l’atmosphère goguenarde de l’instant d’avant.
L’officier s'avança d'un pas. Son haut-parleur vox grésilla dans la nef figée, projetant sa voix comme une onde de commandement sans appel :
— L'Omnimessie, par sa grâce, nous fait l'honneur de nous mettre sous la direction de Son bien-aimé serviteur, le Magos Explorator Belisarius Cawl, que voici.
Alors qu’un murmure d’incompréhension parcourait l’organisme-Legio et que des impulsions de désapprobation filtraient dans la noosphère, Crassus envoya un second signal.
Plus fort.
Brutal :
Un impératif doctrinaire d’obéissance absolue à la hiérarchie sacerdotale, codé avec une réinitialisation prioritaire des ordres. Chaque Skitarii se sentit écrasé par la volonté nue du Tribun. Dans le même temps, pour couper court à toute velléité d’insubordination, Crassus ploya le genou devant Belisarius Cawl, l’appelant « mon Magos. »
Une chape de silence recouvrit la Legio. Pas le moindre grincement de rouage. L’organisme-Legio était désormais une bête muselée, sa laisse tendue, prête à bondir, son maître en situation de faiblesse.
La camaraderie franche et rugueuse instillée par le Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2 cédait la place à l’écrasante rigueur doctrinale du Tribun Marcus Corvinus Crassus λ2¹.
Le changement brutal de l’atmosphère était palpable par tous les sens du Magos : les ondes d’adrénaline, les effluves d’hormones de combat que l’organisme multiple exhalait, les appareillages de guerre grésillant à leur seuil d’alerte maximum. La bête était prête à tuer - ou à mourir.
À la fois flatté par cette crainte, effrayé d’avoir à dompter la Legio, et galvanisé par l’air surchargé d’adrénaline, Cawl sentit le besoin de partitionner son esprit. La voix du fil d’or emplissait tous ses esprits :
« Arx Tarpeia Capitoli proxima. »
Les plus grands honneurs ou la mort ! C’était maintenant le moment de vérité. Un tremblement le prit : qui lui avait implanté cette maxime si profondément ? Ce fil ne pouvait provenir de la noosphère locale. Était-ce un écho du warp ? Une entité, ou une conscience, scrutait son esprit multiple comme un livre ouvert y écrivant sa propre mystique. Était-ce pour son bien ou pour sa perte ? Il fut pris de vertige, se sentant au bord du précipice : La roche Tarpéienne est proche du Capitole.
Son introspection n’avait duré qu’une fraction de seconde. Tous les regards étaient braqués sur lui. L’instant l’appelait, il devait réagir sinon la bête le tuerait, littéralement.
Il laissa la partie la plus apte de son esprit prendre le contrôle, dans une immobilité religieuse, sacrée. Très lentement, il leva les bras et joignit les mains au-dessus de sa tête dans le signe du Saint Engrenage, les doigts croisés, les index joints. Sa capuche glissa dans son dos, dévoilant un crâne pour partie de chair et de métal.
Le chant de sa voix douce et basse, soigneusement modulée, jaillit du haut-parleur vox :
« 01000100 01100101 00100000 01001101 01100001 01100011 01101000 01101001 01101110 01100001 00100000 01000100 01100101 01101001 00100000 01000011 01100001 01101110 01110100 01101001 01100011 01101001 00100000 01000001 01110000 01110000 01100101 01101100 01101100 01100001 01110100 01101001 01101111 01101110 01101001 01110011. »1
L’hymne saint se répandit comme un baume sur la bête. Les esprits-machines, tendus à la quasi-rupture par les impératifs doctrinaires du Tribun, se détendirent, imprégnant la noosphère d’une doctrine de paix et de recueillement. Dans un geste patriarcal, il approcha et effleura l’étendard sacré de la Legio XLII. L’organisme-Legio ressentit cette caresse apaisante comme une bénédiction. Les dernières tensions se relâchèrent. L’adrénaline avait été muée en adoration : c’est la force de la religion.
Belisarius Cawl reprit pied devant les marches du Capitole, laissant la roche Tarpéienne dans son dos et la Legio XLII était maintenant dans sa main comme un bon chien en laisse.
La Bête était domptée.
Dosant la puissance de son vox, Cawl entama son sermon. D’un ton clair, sacré, théâtral il se lança :
– La Legio est forte et a prouvé sa dévotion inébranlable à l'Omnimessie et au Dieu-Machine durant toute la trahison. Sa loyauté est sans faille. Loué soit le Dieu-Machine et l’Omnimessie !
– Loué soit le Dieu-Machine et l’Omnimessie…» répondit mollement la Legio, dans un souffle mécanique, dépourvu de ferveur.
Cawl continua, sans se troubler, infusant insidieusement des codes de production d’adrénaline, modulant sa voix avec le soin d’un chef de chœur :
– Gloire à Lui dans les circuits et les âmes. Tous les enfants de la Legio XLII tombés au combat lors de ces sombres années sont bénis à jamais. Ils sont réunis dans la félicité de l'Omnimessie. Leur mémoire est inscrite dans les circuits sacrés et leur gloire rayonne à tout jamais sur l'étendard de notre Legio. Loué soit le dieu machine et l'Omnimessie !" sa voix se faisait de plus en plus profonde et solennelle.
– Loué soit le Dieu-Machine et l’Omnimessie ! lui répondit plus vivement la XLII. Les mots du deuil qu’ils portaient ensemble touchaient les circuits encore sensibles.
Cawl, les paumes en direction de la voûte céleste, les mains tremblantes cria :
– Que Ses bénédictions circulent dans vos circuits d’huile sainte. Pour que la Legio reste forte… pour que les mondes extérieurs voient que les enfants de Mars sont les enfants du Dieu-Machine, l’Omnimessie nous envoie en quête sacrée vers les confins de la galaxie. Cette mission est sainte. Aucun être sain d’esprit ne saurait le contester. Vous êtes Ses élus. Choisis parmi les purs. Vous porterez Sa volonté. » Les échos de cette voix divine résonnèrent longtemps contre les parois de la cathédrale d'entraînement, ce qui arracha un frisson à l’assemblée.
– Loué soit le Dieu-Machine et l’Omnimessie ! » L’organisme-Legio avait poussé un cri qui résonna fort. Le tribun lui-même d’ordinaire si froid, portait maintenant un zèle brûlant. Toujours un genou à terre, il lançait vers le Magos un regard quasiment fanatique.
Baissant les bras, le Magos tendit les mains en direction de la foule devant lui, le regard paternel du prêtre descendit sur eux. D’une voix feutrée, il continua :
– Votre Tribun vous transmettra les détails de la mission. Il désignera les élus, mes champions... qui m’accompagneront dans ma Sainte Croisade en terre hérétique. Quant à moi, je vais me retirer pour une prière fervente, rigoureuse, accompagnée des huiles les plus pures et des encens les plus précieux en votre faveur et en souvenir de ceux qui sont tombés pour la gloire de l’Omnimessie.
Il lança un regard circulaire sur la foule qui buvait ses paroles, soupira et poursuivit :
– Nous nous retrouverons sur le pont de notre vaisseau, choisi en personne par le Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2.
Il conclut le prêche d’un « Ave Omnissiah », que la Legio reçut dans un silence mystique.
Le Magos sourit : la bête ronronnait sous sa main à présent. Il sentit la pression retomber de ses épaules : il avait réussi l’épreuve et conquis le cœur de la Legio Skitari XLII. S’inclinant brièvement, il se détourna de son auditoire.
Le fil de guidage s’éclaira faiblement, semblant hésiter, s’éteignit puis se ralluma avec des bénédictions appropriées. Il prit le chemin proposé vers sa nouvelle cellule. Ses pas résonnaient clairement sur le métal du sol.
Deux Alphas Decimus lui emboîtèrent le pas suivis de leurs escouades de Rangers, et prirent position de part et d’autre de lui. Le Compilateur Cybernétique qui les accompagnait activa le protocole Égide de ses deux Kastelans formant ainsi un cercle protecteur autour du Magos. Un Vorax partit en éclaireur de son pas sautillant.
Chaque porte que la compagnie approchait s’ouvrait d’elle-même en tintant un chant binaire de bénédiction. Les murs, illuminés par les lueurs crue des Servocrânes Illuminateurs racontaient des faits d'armes antiques contre une entité étrange semblable à un dragon, et son enfermement sur Mars.
Le cortège s’arrêta finalement devant une simple porte d'adamantium. Leur compilateur, immatriculé TO-Dulus N-Diaye 9498² leur assigna chacun sa place :
`[définition du mode plancton]`
`Affectation Hypn-0X montant de porte gauche`
`Affectation Than-4X montant de porte droite`
`[Activation mode plancton]`
Les Kastelans se postèrent avec la gravité mécanique de quelques chevaliers antiques de part et d’autre de l’entrée. TO-Dulus s’immobilisa à distance respectueuse tandis que les deux Alphas mettaient leurs Rangers sur deux files en haie d’honneur, au garde-à-vous.
Cawl s’avança vers la porte qui s’ouvrit dès que l’auspex le reconnut. Les Alphas demandèrent congé d’une ligne binaire, sans qu’aucun mouvement ne trahisse la moindre impatience. Le jeune Magos, las, les congédia d’un geste gracieux et le vacarme du pas des Skitarii se perdit dans le couloir sombre. Il franchit alors la porte en soupirant. Un rapide coup d'oeil lui révéla un espace vaste et haut de plafond, aux murs d’adamantium agrémentés de bas-reliefs géométriques. Ce n’était pas l’une de ces simples cellules dont il avait l’habitude : c’était un véritable sanctuaire privé, avec son propre autel à l’Omnimessie, éclairé par la lumière douce de photolampes filtrées au verre d’obsidienne précieuse.
Immobile à côté d’un large bureau taillé dans le bois rouge d’un monde-paradis, se tenait Tez-Lar, son fidèle Servitor, prêt à servir son maître, le masque de plastique de son visage esquissant un mince sourire. Le jeune Magos, soudain envahi par le poids de cette journée, sentit ses membres pourtant de métal, céder sous la tension accumulée. Il avisa une alcôve ornée d’une large couche, s’y laissa choir sans un mot et sombra dans ce lourd sommeil que seule la jeunesse connaît, depuis l’aube de l’humanité.
Une dernière pensée, presque un rêve prophétique, effleura son esprit glissant dans les bras de Morpheus : « Qui a dit ces mots ‘Arx tarpeia Capitoli proxima’? Et quel arcane s’y dissimulait ? »
Dans le silence et la pénombre, Tez-Lar veillait sur son créateur, la lueur dans ses yeux pulsant lentement d’un orange tranquille. On n’entendait plus que le bercement du respirateur de Cawl.
¹NDA : De Machina Dei Cantici Appellationis, ‘Hymne d’Invocation du Dieu-Machine’
²NDA in memoriam : Abdoulaye N'Diaye dernier survivant des tirailleurs sénégalais de la 1ère GM