Une rose abandonnée

Chapitre 4 : Le seuil

Par RoseRebelle

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


CHAPITRE 3 | Le seuil

POV Bella



Au matin, j'avais décidé de partir.

La décision ne m'avait pas demandé d'effort. Elle s'était imposée d'elle-même, à mesure que le ciel pâlissait au-dessus de la forêt, comme une évidence qu'il me suffisait de cueillir. Rester était impossible. Je m'étais répété toute la nuit les raisons de m'en aller, et elles s'étaient empilées les unes sur les autres jusqu'à former un mur si haut que l'espoir, en face, n'était plus qu'une petite chose absurde, accroupie dans son ombre.

Le nom de Victoria, surpris la veille dans la bouche d'Alice, me tournait dans la tête sans que je sache qu'en faire. Il y avait également cette sensation, au creux de mon corps, ce fil qui tirait vers l'ouest et que je ne savais pas nommer, je m'étais efforcée, au bord de la rivière, de le mettre sur le compte de la mémoire et de l'eau. Je n'y croyais qu'à moitié. Mais à moitié, c'était encore assez pour me dire qu'il fallait fuir cet endroit, et vite.

Linton qu'aucun œil ne devait voir, Linton dont l'existence même était une question à laquelle je n'avais pas le droit de soumettre qui que ce soit, fût-ce des gens qui m'avaient aimée.

Je le regardai dormir contre moi. Le soleil, encore bas, ne perçait pas les nuages, mais une lumière grise s'était posée sur son visage, et dans cette lumière il avait l'air de ce qu'il aurait dû être : un enfant ordinaire endormi dans les bras de sa mère. Sa poitrine se soulevait à un rythme lent, régulier, ce battement de cœur trop discret pour un humain et trop présent pour l'un des nôtres, qui était la preuve vivante qu'il n'appartenait à aucun monde connu. Je posai mes lèvres sur ses cheveux. Ils sentaient la mousse et le froid.

« On s'en va », murmurai-je, sachant qu'il ne m'entendait pas.

Je me levai avec précaution, le calant contre mon épaule, et je tournai le dos à l'ouest. C'était le bon sens : l'ouest, c'était la traction, le fil, la forêt qui m'appelait. Le sud, c'était la fuite, le Canada à l'envers, une autre ville, une autre maison vide, une autre vie sans nom. Je fis trois pas dans cette direction.

Et le fil se tendit.

Ce n'était pas comme la veille au bord de la rivière. La veille, ça m'avait effleurée. Là, dès que je m'éloignai, dès que je donnai le dos à l'ouest, la traction se réveilla d'un coup, brutale, comme une corde qu'on aurait laissée mollir et qu'une main reprenait soudain en pleine paume. Mes jambes ralentirent sans que je le leur demande. Mon corps tout entier protesta, se retourna à demi vers la forêt, vers l'endroit d'où venait l'appel, et pendant une seconde de pur vertige je faillis lui obéir. Je faillis pivoter et marcher vers l'ouest, vers ce qui me voulait, avec la docilité d'un objet qu'on ramène à sa place.

Linton remua contre moi. Sa main se referma sur le col de mon manteau.

Et la corde se relâcha.

Pas entièrement. Le fil était toujours là, noué sous ma peau. Mais sa tension retomba, comme étouffée, comme si le petit corps tiède contre ma poitrine s'était glissé entre moi et la main lointaine et avait, de tout son poids dérisoire, repoussé cette main. Je m'arrêtai net, le souffle inutile bloqué dans une gorge qui n'en avait pas besoin, et je restai là, à éprouver l'étrangeté de la chose. Quand il dormait sans bouger, le fil tirait. Quand il s'éveillait, quand il me touchait, quand quelque chose en lui se redressait, le fil mollissait.

Je ne comprenais pas. Mais une part de moi, plus ancienne que la compréhension, rangea l'information à côté de toutes les autres choses que je ne comprenais pas chez lui, et en tira la seule conclusion qui m'importait : tant qu'il était contre moi, j'étais plus forte que l'appel.

« Reste contre moi », lui dis-je, alors qu'il dormait encore. « Quoi qu'il arrive, reste contre moi. »

Je repris ma marche vers le sud. Plus lentement. Le fil traînait derrière moi comme une ancre, mais il traînait, et c'était déjà ça.

Je n'avais pas fait deux cents mètres lorsqu'elle apparut.

Elle était devant moi, au milieu des arbres, là où il n'y avait personne une seconde plus tôt. Petite, immobile, les bras le long du corps, dans une posture qui n'avait rien de menaçant et qui pourtant m'arrêta plus sûrement qu'une arme braquée. Ses cheveux noirs dressés en pointes, sa silhouette d'oiseau, ses yeux dorés écarquillés qui me fixaient comme on fixe un revenant.

Alice.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes ainsi, à nous regarder. Pour des créatures comme nous, une seconde peut contenir une heure. J'eus le temps de voir tout passer sur son visage : l'incrédulité, puis la reconnaissance, puis une joie si nue, si violente, qu'elle me fit l'effet d'une agression. Personne ne m'avait regardée comme ça depuis une éternité. J'avais oublié qu'on pouvait être heureux de me voir.

Et cette joie me fit mal, parce qu'elle supposait une Bella qui n'existait plus. Elle était heureuse de retrouver la fille fragile et vivante qu'elle avait connue, celle qui rougissait, trébuchait, riait ; elle ne savait pas encore qu'à la place se tenait quelque chose de froid, de marqué, de réduit à la survie. J'allais lui retirer cette joie dans la seconde, et je le savais. Il suffirait qu'elle voie mes yeux.

« Bella », souffla-t-elle.

Mon nom dans sa bouche me traversa de part en part. Je ne l'avais plus entendu prononcé depuis si longtemps que j'avais presque oublié qu'il m'appartenait. Je reculai d'un pas, instinctivement, resserrant Linton endormi contre moi, et je vis le regard d'Alice descendre vers le paquet que je portais, vers la petite tête brune calée au creux de mon épaule, et son sourire se figer.

Derrière elle, à la lisière des arbres, une seconde silhouette se détacha de l'ombre, plus grande, plus tendue, qui n'avait pas eu besoin qu'on la prévienne pour comprendre que la situation était dangereuse. Jasper. Bien sûr. Alice ne serait jamais venue seule, elle était la moitié de ce couple d’inséparable. Il s'était tenu en retrait, prêt, lisant la scène à sa manière.

Ses yeux se posèrent sur mon fils que je tentais de cacher contre moi.

« Bella, qu'est-ce que tu fais ? Tu... »

Il s'arrêta en voyant la lueur rougeâtre dans mes yeux, la pâleur de ma peau de marbre. Il avait compris.

« Tu es comme nous... Qui… Qui t'a transformée ? » demanda Jasper.

Malgré moi, mes yeux se posèrent sur mon fils. Ils suivirent tous deux mon regard.

« Nous ne voulons pas te faire de mal », poursuivit Alice en mettant ses mains en évidence comme pour me prouver ses dires.

Jasper ne lâchait pas mon fils du regard. Je le sentais goûter l'air qui nous entourait.

« Qui est-ce ? » murmura-t-il.

Avec horreur, il ajouta « Qu’as-tu fait ? »

J'eus un hoquet de surprise.

« Qu'est-ce que j'ai fait ? » grondai-je.

« Bella, tu ne peux pas te nourrir d’enfants ! » s’exclama-t-il.

« Bien sûr que non ! » criais-je, en comprenant la méprise. « Il s’agit de mon fils, jamais je ne lui ferai de mal ».

« Ton fils ? » chuchota Alice comme frappée par la foudre.

Je hochais la tête.

« Comment tu fais pour rester si près de lui ? Attends…Tu… Il n’est pas humain ?! » continua Alice.

Je secouais la tête en guise de dénégation.

« Tu ne connais pas nos lois, Bella, mais le petit… » dit Jasper en pointant du doigt mon fils.

Je ne comprenais pas.

La seule loi que je connaissais, concerné la dissimulation même de l’existence des vampires, en quoi mon fils était-il concerné ?

« Il apprendra vos lois. A vrai dire, il les connait déjà il… »

« C’est un enfant immortel ! » hurla Jasper.

Je restais interdite. Depuis trois mois, je me questionnais sur la vie de Linton. Il grandissait tellement vite.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » continua Jasper.

Qu'avais-je fait ? J'avais fait ce qui devait être fait. J'avais survécu. Mon fils avait survécu. Mon regard passa de Jasper à Alice, cherchant une explication à leur fureur naissante.

« Qu'est-ce que vous racontez ? »

Alice laissa tomber ses mains.

« Les immortels... Bella, tu as créé un enfant immortel. Tu as brisé une des lois les plus sacrées des Volturi. »

« Je n'ai rien fait », ai-je hurlé, mon corps tremblant de rage.

Jasper fit un pas en avant, la peur et l'horreur peintes sur son visage. Ses yeux n'étaient plus sur moi, mais sur mon fils.

« Les enfants immortels sont une menace. Ils ne peuvent être contrôlés. On ne peut pas les élever. Bella... tu as mis en danger l'existence même de notre famille. »

« Votre famille ?! » ai-je éclaté. « Je ne vous ai rien demandé. Jamais ! »

Ma voix craqua. Je n'étais plus qu'une douleur et une colère pures, et je vis Jasper accuser le coup, non pas reculer, mais se raidir, comme quelqu'un qui prend une rafale en pleine figure. Il essaya de couvrir la forêt de ce calme qu'il savait répandre, cette pression douce sur les nerfs, je le sentis passer sur moi comme une main qu'on pose sur une épaule. Elle ne tint pas. Ma fureur était trop pleine, trop ancienne, elle avalait son calme sans même ralentir, et je vis dans ses yeux que ce qu'il lisait en moi le troublait plus que ma colère elle-même. Il sentait tout. Le fond. Ce qu'il y avait sous la rage. Et ce qu'il y avait sous la rage n'avait pas de nom poli.

« Qu'est-ce que… » commença Alice en tentant de s'approcher.

« N'approche pas. »

Ma voix sortit basse, dure, méconnaissable. Une voix que la captivité m'avait apprise et que je n'avais plus eu à employer depuis.

« Alice, n'approche pas. »

Elle s'immobilisa.

« Bella », dit-elle, et sa voix tremblait à présent. Mais elle ne me regardait plus, moi. Elle regardait Linton, et sur son visage se lisait la peur. La vraie. Celle qui n'a pas de fond.

Je n'avais pas prévu ça. Dans toutes les versions de cette rencontre que je n'avais jamais voulu imaginer, il y avait des cris, des questions. Il n'y avait pas cette terreur-là, cette terreur précise, dirigée non vers moi mais vers mon fils, et qui transformait les deux visages devant moi en quelque chose de blême et de fermé.

Jasper, se déplaça, d’un mouvement infime, latéral, mais je le reconnus pour ce qu'il était : il se plaçait. Il se mettait en position. Tout son corps avait pris cette immobilité particulière des nôtres juste avant qu'ils ne cessent d'être immobiles.

« C'est une condamnation à mort. » Sa voix s'était brisée. « Pour toi. Pour lui. Pour nous tous, si quelqu'un le voit. Bella, s'il te plaît, dis-moi que tu ne l'as pas… dis-moi que tu n'as pas transformé un enfant. »

Je ne compris pas tout de suite. Et puis je compris, et quelque chose en moi, qui croyait avoir épuisé toutes les formes de l'horreur, en découvrit une nouvelle. Ils pensaient que je l'avais fait. Ils pensaient que j'avais pris un enfant humain et que je l'avais vidé de sa vie pour le figer dans la nôtre, glacé, immuable, à jamais petit. Je ne savais pas pourquoi cette idée les terrifiait à ce point, ni de quelle loi elle relevait, mais je voyais sur leurs visages que c'était, pour eux, le pire des crimes, celui qu'on ne pardonne pas.

« Non. » Je secouai la tête.

Et, lentement, sans la quitter des yeux, j'écartai le pan de mon manteau qui couvrait le visage de Linton.

Il dormait encore. Sa joue était posée contre le tissu, ses lèvres entrouvertes, et sous la peau mate de sa gorge on voyait battre, faible et régulier, le pouls qui le condamnait à n'être ni l'un ni l'autre. Le vent porta son odeur vers eux, cette odeur que je ne savais pas nommer, ni tout à fait celle d'un humain, ni celle d'un vampire, sucrée et chaude et vivante, et je vis Jasper se figer, narines dilatées, dérouté. Je vis Alice pencher la tête, ses yeux dorés s'agrandir.

« Il dort », murmura-t-elle.

Et c'est à cet instant, dérangé par les voix, par la tension qui devait crépiter dans l'air à un niveau que même lui percevait, que Linton ouvrit les yeux.

Ses yeux. Bruns. Ce brun chocolat profond que j'avais porté toute ma vie d'humaine et que je lui avais légué, le seul cadeau de cette vie-là dont je n'avais pas honte. Il cligna des paupières, leva la tête de mon épaule, et son regard tomba sur les deux silhouettes immobiles devant nous, sur Jasper, surtout, sur cette grande forme tendue prête à bondir. Et je sentis son petit corps se raidir contre moi. Il avait peur. Pour la première fois depuis des semaines, mon fils avait peur.

Ce qui suivit, je ne le compris pas.

Jasper, jusque-là penché vers nous, prêt, dut tenter de nouveau ce qu'il avait tenté tout à l'heure, étendre son calme, désamorcer, étouffer la peur qui montait. Je vis l'instant où il s'y employa : ce léger affaissement des épaules, cette concentration qui lui plissait le front. Et je vis l'instant d'après.

Son visage se vida.

Il recula d'un pas, puis d'un autre, une main montant à sa poitrine comme si quelque chose l'avait frappé là, en plein centre, une chose que personne n'avait lancée et que je ne voyais pas. Sa bouche s'ouvrit sur un souffle qu'il n'avait pas besoin de prendre. Pendant une seconde, une seule, le grand soldat, l'homme dont chaque geste, depuis le début, disait la maîtrise et le danger, eut l'air d'un homme qui se noie. Ses yeux dorés s'écarquillèrent, fixés sur Linton, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n'avais jamais cru pouvoir y voir.

De la terreur. La sienne. Comme si on la lui avait rendue, plus grosse qu'il ne l'avait jamais éprouvée.

« Jasper ? » Alice avait bondi vers lui, les mains sur son bras. « Jasper, qu'est-ce que tu as ? »

Il ne répondit pas tout de suite. Il fixait mon fils, et mon fils le fixait, entre eux passait quelque chose que je ne percevais pas, dont je ne sentais que les bords, un courant, une tension dans l'air, comme la pression sourde qui précède l'orage. Puis Linton, effrayé peut-être par sa propre frayeur, enfouit son visage contre mon cou. Et Jasper, libéré d'un coup, tituba en arrière et se rattrapa à un tronc.

Je les regardai, l'un et l'autre, avec des yeux nouveaux. Ces gens pouvaient me briser d'un geste. Mais quelque chose venait de se déplacer dans l'équilibre, quelque chose que je ne comprenais pas mais que mon instinct, lui, avait parfaitement enregistré : mon fils n'était pas sans défense. Il portait, au fond de lui, une chose qui faisait reculer les prédateurs. Je ne savais pas ce que c'était. Je ne savais pas si c'était une bénédiction ou une malédiction de plus. Mais pour la première fois depuis sa naissance, je n'étais pas seule à le protéger : il y avait lui, aussi, et ce qu'il portait.

« Qu'est-ce que tu lui as fait ? » dis-je. Pas à Jasper. À personne. La question m'avait échappé, et elle ne s'adressait à aucun d'eux : elle s'adressait au monde, qui faisait de mon fils une chose dont même les monstres avaient peur.

Il n'avait pas trois mois. Il avait des yeux d'enfant et une peur d'enfant, et il venait, sans le vouloir, de faire reculer un guerrier. Quel monde était-ce, celui où il allait grandir ? Quel monde faisait d'un nourrisson une menace, d'une mère une criminelle, d'un miracle une condamnation ? Je n'avais pas de réponse. Je n'avais que la certitude, plantée en moi comme un pieu, que je le tiendrais hors de ce monde-là aussi longtemps que je le pourrais, et que le jour où je ne le pourrais plus, je ferais payer cher à quiconque tendrait la main vers lui.

Jasper se redressa contre son arbre. Il ne se détendit pas, je crois qu'il ne se détendit pas une seule fois de toute cette rencontre. Mais quelque chose, dans la manière dont il regardait Linton à présent, avait changé. La fureur y était toujours. La méfiance aussi. Mais par-dessous, il y avait maintenant autre chose, et il me fallut un moment pour le reconnaître, parce que je ne m'attendais pas à le trouver là.

Du respect. Ou de la peur, ce qui chez un homme comme lui revenait peut-être au même.

« Bella. » Sa voix était basse, prudente, et chaque mot semblait lui coûter. « Je ne sais pas ce qu'est ton fils. Je ne sais pas ce que tu es devenue. Mais ce que je viens de sentir, je ne l'ai jamais senti en deux siècles, et un truc qu'on n'a jamais senti en deux siècles, ça ne se range pas du côté des choses qu'on laisse approcher sa famille sans comprendre. Alors tu vas devoir m'expliquer. »

« Je n'ai rien à t'expliquer. »

« Tu vas devoir », répéta-t-il, et il fit un pas. Pas vers moi. Sur le côté. Et je compris, à la lenteur de ce pas, ce qu'il était en train de faire : il me coupait la retraite vers le sud, vers les arbres, vers la fuite.

Je reculai. Mon dos rencontra l'écorce d'un cèdre. Je n'avais pas même senti que je reculais : mon corps l'avait fait pour moi, par vieille habitude, cherchant un mur, une chose dure et fixe derrière laquelle plus personne ne pourrait passer. Et c'est seulement en sentant l'arbre dans mon dos que je compris où j'en étais arrivée.

Acculée. Encore. Le dos au bois, un enfant serré contre la poitrine, et devant moi des regards qui ne croyaient pas à ce que je vivais, qui le déclaraient impossible, interdit, monstrueux, et qui m'en faisaient, à moi, la coupable. J'avais traversé un pays pour ça. Pour me retrouver coincée contre un arbre, sommée de m'expliquer sur le seul miracle de ma vie.

Contre un mur, déjà.

Le dos contre des parpaings froids, et la voix qui demandait, du même ton tranquille, encore et encore :

 « Décris-moi ce que tu ressens. Sois précise. »

Comme si ma douleur était une donnée à consigner. Comme si, en la nommant assez bien, je pourrais l'aider à mieux comprendre ce qu'il me faisait.

Je connaissais cette position. Je connaissais ce mur dans le dos et ces regards qui attendaient des comptes. Mon corps, lui, ne l'avait jamais oubliée : il s'y était remis tout seul, comme on retombe dans une langue qu'on croyait perdue.

Quelque chose, en moi, bascula. Ce n'était pas du courage. C'était plus froid que ça, plus vieux. C'était ce qui m'avait tenue en vie dans le noir, quand il n'y avait plus rien d'autre à quoi se tenir.

« Tu veux que je t'explique ? »

Ma voix avait retrouvé ce timbre bas, mort, que la captivité m'avait appris, et je vis Jasper se figer en l'entendant, parce qu'un homme comme lui sait reconnaître une voix qui n'a plus peur de rien.

« Voilà ce que j'ai à t'expliquer. Je n'ai rien fabriqué. Je n'ai rien choisi. On ne m'a rien demandé. J'ai été prise, j'ai été gardée, et un jour il y a eu lui, et le jour d'après j'étais ce que je suis. Je ne sais pas ce qu'il est. Je ne sais pas ce que je suis. Et si ton savoir de deux siècles n'a pas de case pour nous, ce n'est pas nous qui sommes de trop dans le monde. C'est ton savoir qui est trop petit. »

Personne ne répondit. Dans le silence, je sentis Linton, contre mon cou, trembler doucement, et je posai ma main sur sa nuque, sur ses cheveux.

« Jasper. »

Alice s'était glissée à demi entre nous, une main toujours sur le bras de son mari, l'autre tendue vers moi, ouverte, désarmée.

« Recule. Regarde où elle en est. Tu l'as acculée contre un arbre comme une bête. Ce n'est pas une bête. C'est Bella. »

« Tu as senti ce que j'ai senti, Alice. »

« Oui. Et je ne le comprends pas plus que toi. C'est exactement pour ça qu'on ne tranche rien ici, dans le noir, contre un arbre, sur un coup de peur. »

Elle ne me quittait pas des yeux.

« On ne décide pas de la vie d'un enfant parce qu'il nous fait peur. »

Il y eut un long moment suspendu, où je sentis ma vie et celle de mon fils se jouer dans le silence entre ces deux-là, et où je calculai froidement, comme on me l'avait appris, lequel j'atteindrais en premier s'il fallait me frayer un passage. Puis Jasper recula. D'un pas. Puis d'un autre. Il me rendit l'espace devant moi, et l'air redevint respirable.

Je ne quittai pas mon arbre tout de suite. On ne lâche pas si vite le seul mur qu'on a trouvé.

« Viens à la maison, Bella. »

Alice avait laissé retomber sa main. Sa voix était douce, mais il y avait dedans une fêlure que je ne lui avais jamais connue.

« S'il te plaît. Tu ne peux pas rester seule. Carlisle, Esme, ils voudront… »

« Non. »

Le mot était sorti net, définitif, avant même que j'aie décidé de le dire. Mais en l'entendant je sus qu'il était juste. Je regardai au-delà d'Alice, vers l'endroit où, je le savais, la grande maison de verre attendait, pleine de tous les autres, de leurs regards, de leurs questions, de leur effroi.

« Je ne mettrai pas mon fils sous un toit où il y a six d'entre vous et une seule de moi », dis-je.

« Pas après ce que je viens de voir. Pas après ce que tu viens de dire, toi, je jetai un regard à Jasper, sur ce qu'on fait des enfants qui font peur. Je ne suis pas venue me jeter dans une pièce fermée avec des gens qui pèsent déjà s'il faut le laisser vivre. »

« Personne ne pèse… » commença Alice.

« Lui, si. » Je désignai Jasper du menton. « Et il a raison de le faire, c'est son rôle. Mais ce n'est pas dans cette maison, entourée de vous tous, que je le laisserai décider. »

Alice ouvrit la bouche, la referma. Elle savait que j'avais raison. Je le lus sur son visage, ce mélange de chagrin et de reddition, et pendant une seconde j'eus presque pitié d'elle.

« Alors quoi ? » dit-elle. « Tu repars ? Bella, je ne te vois pas. Je ne peux pas te protéger si je ne te vois pas. »

C'est là que l'idée me vint. Elle n'était pas belle. Elle ne me rassurait pas. Mais c'était un fil, un seul, entre la fuite et le rien, et je n'en avais pas d'autre.

Parce qu'il restait, malgré tout, malgré Jasper, malgré l'arbre dans mon dos, cette chose que je n'avais pas réussi à tuer : l'idée qu'il y avait peut-être, parmi eux, quelqu'un qui saurait. Pas Jasper, qui ne voyait en mon fils qu'une arme. Pas Alice, qui ne voyait rien du tout. Le médecin. Celui qui avait trois siècles de livres et qui, lui, ne céderait peut-être pas à la peur avant d'avoir compris.

« Il y en a un parmi vous que je veux bien revoir », dis-je. « Un seul. Carlisle. »

Alice cligna des yeux.

« Lui seul », poursuivis-je.

« Pas toi. Pas lui. » Jasper. « Pas Esme, pas les autres. Carlisle, et personne d'autre, et pas dans cette maison. Dehors. Un endroit dégagé, où je vois venir de loin, où je peux partir en une seconde si quoi que ce soit me déplaît. Dis-lui ça. S'il accepte ces conditions-là, lui seul, à découvert, je reviendrai, une fois, et je lui poserai mes questions. S'il en amène un autre, ou s'il refuse, vous ne nous reverrez jamais, et tu pourras continuer à scruter le vide pour le restant de l'éternité. »

Je ne sais pas ce que j'avais espéré. Peut-être qu'elle refuse, ce qui m'aurait libérée de l'espoir. Mais Alice hocha la tête, lentement, comme on accepte une chose dont on sait qu'elle est dangereuse mais qu'on n'a pas le pouvoir d'empêcher.

« Il acceptera », dit-elle. « Tu le sais aussi bien que moi. »

Je le savais. C'était Carlisle.

« Comment je le préviens, si je ne te vois pas ? » ajouta-t-elle. « Comment tu nous dis où, et quand ? »

« Je trouverai. »

Je commençais déjà à reculer, Linton serré contre moi, à gagner le couvert des arbres, sans jamais leur tourner le dos.

« Vous m'avez bien trouvée, vous. Je saurai me faire trouver quand je voudrai l'être. »

« Bella. »

Alice avait fait un pas, un seul, retenu aussitôt par sa propre promesse. Ses yeux dorés brillaient de larmes qui ne tomberaient jamais.

« Je suis désolée. Pour tout. Pour ce qu'on n'a pas vu. Pour ce qu'on n'a pas empêché. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé, mais je sais que ça n'aurait pas dû. »

Je m'arrêtai une seconde. Une seconde seulement. Parce que c'était la première fois depuis le début de cette nuit que l'un d'eux disait une chose vraie, une chose qui ne pesait ni ne jugeait ni ne condamnait, et que cette chose-là, je n'avais pas su m'y préparer.

« Je sais », dis-je. Et c'était tout ce que je pouvais lui donner.

Puis je me retournai et je m'enfonçai dans la forêt, Linton verrouillé contre moi.

Je courus longtemps, sans direction, le dos tourné aussi bien à la maison de verre qu'à l'ouest, à la traction, à tout ce qui voulait quelque chose de moi. Je ne m'arrêtai qu'à plusieurs kilomètres, sur la crête d'une colline d'où l'on ne voyait que la forêt noire à perte de vue, et là, enfin, je me laissai tomber à genoux dans la mousse.

Linton se dégagea de mes bras et s'assit en face de moi. Il ne pleurait pas. Il ne pleurait jamais. Il me regardait avec ces yeux que je lui avais donnés, attendant que je redevienne celle qui savait quoi faire.

« Le grand monsieur a eu peur de moi », dit-il enfin, très bas. Ce n'était pas une question. C'était un constat, et il y avait dedans une tristesse qui me brisa, parce qu'à trois mois il avait déjà compris qu'il faisait peur, et qu'il en souffrait.

« Pourquoi il a eu peur de moi, maman ? »

Je l'attirai contre moi. Je ne savais pas. Je ne savais jamais. Mais il y a des questions auxquelles une mère doit répondre quelque chose, même quand elle n'a rien.

« Il n'a pas eu peur de toi, mon cœur. Il a eu peur de ce qu'il ne connaît pas. Ce n'est pas pareil. Les gens confondent tout le temps les deux. »

Il médita ça un moment, avec ce sérieux qu'il mettait en toute chose, puis hocha la tête comme s'il rangeait la phrase quelque part, sur une étagère intérieure, à côté des noms de rivières et des mots russes. Il emmagasinait tout. Un jour, je le savais, il ressortirait cette phrase-là, et bien d'autres, et il me regarderait avec ces yeux trop vieux pour son âge, et il me demanderait pourquoi je lui avais menti. Parce que c'était un mensonge, bien sûr. Le grand monsieur avait eu peur de lui. De lui précisément. Et aucune mère au monde ne sait quoi faire de ça.

« Est-ce qu'on va le revoir ? »

« Peut-être un de ses amis. Une fois. Pour lui poser des questions. »

« Et après on s'en va ? »

« Oui » promis-je.

Il hocha la tête, satisfait, comme si ne pas rester était une réponse acceptable du moment qu'elle était vraie. Il vint s'asseoir contre moi, posa sa tête sur ma poitrine, à l'endroit même où le venin avait refait ce que des mains avaient défait, et ferma les yeux.

Je restai éveillée, à le bercer, le dos tourné à l'ouest. Le fil tirait toujours, là-bas, patient, vers ce point au loin dont je ne savais rien et qui, lui, ne me lâchait pas. Mais pour cette nuit, j'avais autre chose à quoi me tenir qu'à la peur : un rendez-vous. Un seul homme, à découvert, et toutes mes questions. Ce n'était pas de l'espoir, j'avais désappris l'espoir, ou je m'en méfiais trop pour lui rouvrir la porte. C'était plus maigre que ça. C'était une direction.

Je tournai mon visage une dernière fois vers l'ouest, vers la masse noire des arbres, vers ce point que je ne voyais pas et qui, lui, me voyait peut-être. La traction y était toujours, fidèle, patiente, et je crus presque la sentir sourire de ma petite résolution, comme on sourit d'un enfant qui décide de ne plus avoir peur du noir. Je n'avais pas de mot pour elle. Je n'en aurais pas avant longtemps.

Linton soupira dans son sommeil et se serra davantage contre moi. Je resserrai mes bras autour de lui. Tant qu'il dormait là, contre l'endroit où mon cœur s'était tu, le fil restait lointain, supportable, une rumeur plutôt qu'un ordre. C'était sans doute pour ça que je ne le lâchais jamais.

Depuis des mois, je ne faisais que fuir. Pour la première fois, j'allais vers quelque chose.

 




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés