CHAPITRE 2 | Dans l'ombre
POV Bella
La frontière de l'État de Washington n'était marquée par rien. Pas de panneau lumineux, pas de poste de contrôle, juste une ligne invisible que nous franchîmes un peu avant minuit, et pourtant je la sentis passer sous mes pieds comme une marche sur laquelle j’aurais buté. Quelque chose se referma dans ma poitrine. Nous avions traversé le Canada en deux nuits et demie, suivant les forêts plutôt que les routes, et durant tout ce temps je m'étais répété que je pouvais encore faire demi-tour, que rien ne m'y obligeait. C'était faux. J'avais su, dès le premier kilomètre, que mes jambes m'amèneraient jusqu'au bout. Elles le faisaient toujours. C'était le reste de moi qui hésitait.
J'avais passé ces deux nuits et demie à négocier avec moi-même. À chaque pause, je m'étais dit : si je trouve une raison de m'arrêter, je m'arrête. Une ville où Linton pourrait avoir une chambre. Où je pourrai avoir un travail honnête. Un nom à porter sans qu'il brûle. Je n'avais trouvé aucune de ces choses, et au fond je ne les avais pas cherchées. Forks m'attirait comme la langue revient sur une dent cassée, non pour la guérir, mais pour vérifier qu'elle fait toujours mal.
Linton courait à ma droite, un peu en retrait, réglant son allure sur la mienne sans que j'aie besoin de la lui demander. Il avait compris depuis longtemps que je ralentissais pour lui, et il ne s'en plaignait jamais. Il acceptait mes mensonges avec une grâce qui ne devrait pas exister chez un enfant de trois mois.
« On est presque arrivés ? » demanda-t-il.
« Bientôt. »
« Tu as dit bientôt cette nuit aussi. »
« Cette fois c'est vrai. »
Il ne répondit pas. Il avait appris à reconnaître le ton que je prenais quand je ne voulais pas mentir davantage, et il le respectait. Je le regardai du coin de l'œil. Depuis Fairbanks, il avait encore poussé. Quelques jours à peine, et déjà ses poignets dépassaient des manches, ses chevilles des chaussures que je venais de lui trouver. C'était comme ça depuis le début : il grandissait par à-coups, plus vite que tout ce que je croyais possible, et chaque réveil me rendait un enfant un peu différent de celui que j'avais endormi. Il restait petit, pourtant, un petit garçon, rien de plus, pour qui regardait sans savoir. C'était le reste qui ne collait pas : la précision de son regard, les mots qu'il employait, cette manière qu'il avait de comprendre avant qu'on ait fini de parler. Je ne savais pas à quel rythme cela ralentirait, ni où cela s'arrêterait, ni quand. Je ne savais rien de ce qu'il était. Je vivais avec lui dans une ignorance que j'avais fini par appeler confiance, faute d'un meilleur mot.
Nous avions voyagé presque sans nous arrêter. Le Canada n'avait été qu'une succession de forêts identiques, de lacs noirs, de petites villes endormies que nous contournions de loin. Une nuit, à court de vêtements secs pour lui, j'étais entrée dans un chalet inoccupé et Linton avait trouvé, sur une étagère, un atlas routier corné. Il l'avait dévoré pendant que je le séchais, et au matin il connaissait par cœur le nom de chaque rivière entre l'Alaska et l'État de Washington. Il me les récitait en courant, comme une comptine, et je le laissais faire parce que sa voix couvrait le silence et que le silence, certaines nuits, devenait plus lourd que tout le reste. Il n'avait pas demandé pourquoi nous descendions si vite, si droit, si obstinément vers le sud. Il avait dû comprendre que je suivais quelque chose qui n'était pas sur la carte.
L'air avait changé en même temps que le sol. Il s'était alourdi, chargé de résine, de mousse, de cette humidité particulière qui ne tombait pas du ciel mais montait de la terre. Je connaissais cette odeur. Je l'avais respirée des mois durant sans y prêter attention, du temps où je respirais encore par nécessité, et la retrouver maintenant, multipliée par cent par mes nouveaux sens, me fit l'effet d'un coup. Forks. La forêt sentait exactement comme dans mon souvenir, et c'était insupportable, parce que tout le reste avait changé et qu'elle, non.
Nous ralentîmes en approchant des premières lumières. Forks n'avait jamais été une ville bruyante : à cette heure, elle était simplement morte. Quelques fenêtres éclairées, une enseigne de station-service qui bourdonnait, le clignotement orange d'un feu réglé sur la nuit. Je m'arrêtai à la lisière des arbres, là où la forêt cédait la place aux jardins, et Linton s'arrêta avec moi.
« C'est ici que tu as grandi », dit-il.
Ce n'était pas une question. Il regardait les maisons avec cette attention qu'il portait à tout, comme s'il essayait d'en extraire une information.
« Non », dis-je. « J'ai grandi ailleurs. Plus au sud, au soleil. Je ne suis venue ici qu'à dix-sept ans. »
« Pourquoi ? »
« Pour vivre avec mon père. »
Le mot resta suspendu entre nous. Linton tourna la tête vers moi, et je sus à son silence qu'il avait entendu ce que je n'avais pas dit. Il entendait toujours. C'était l'une des choses qui me terrifiaient chez lui, cette manière qu'il avait de capter le creux d'une phrase plutôt que la phrase elle-même. Je n'avais jamais prononcé le nom de Charlie devant lui. Je n'avais jamais dit qu'il était mort. Et pourtant je crois que Linton le savait, de la même façon qu'il savait quand il pleuvait avant que la première goutte ne tombe.
« On va voir sa maison ? » demanda-t-il doucement.
J'avais voulu dire non. C'était la réponse raisonnable, la seule qui ne me ferait pas plier en deux. Mais j'avais traversé un pays entier pour ça, sans me l'avouer, et le mensonge n'avait plus de sens si près du but.
« Oui », dis-je. « On va y aller. Mais tu restes près de moi. Tu ne t'éloignes pas. »
Il hocha la tête. Je le pris par la main, et nous entrâmes dans la ville.
La maison de Charlie était à l'autre bout de Forks, dans la rue tranquille où je l'avais laissée. J'aurais pu m'y rendre en quelques secondes. Je mis presque une demi-heure. Je passai par les arrière-cours, les ruelles, les angles morts, m'arrêtant à chaque carrefour pour écouter, pour sentir, pour me donner une raison de ne pas avancer. Linton ne dit rien. Il comprenait que ce n'était pas de la prudence. La prudence ne tremble pas.
Quand je débouchai enfin dans la rue, je m'immobilisai net.
La maison était là. Le même bardage clair, le même porche un peu de travers, la même allée de gravier où la voiture de patrouille s'était garée mille fois. Mais une lumière brûlait à l'étage. Une lumière chaude, jaune, derrière des rideaux que je ne reconnaissais pas. Sur le perron, deux paires de bottes d'enfant séchaient en désordre. Un vélo rose était couché dans l'herbe. Une balançoire neuve pendait à la branche du vieil érable.
Quelqu'un vivait là.
Je ne sais pas ce que j'avais imaginé. Une ruine, peut-être. Une maison condamnée, des planches clouées sur les fenêtres, un panneau « À vendre » mangé par la pluie. Quelque chose qui ressemblerait à ce que j'avais laissé derrière moi. J'avais besoin que le monde se soit arrêté en même temps que ma vie. Et le monde avait fait exactement le contraire. Le monde avait repeint les volets, accroché une balançoire, et installé des enfants dans la chambre où j'avais dormi.
Je reculai dans l'ombre de la haie d'en face et m'y accroupis. Linton se glissa contre moi sans un mot. Mon corps n'avait plus de cœur pour s'emballer, plus de souffle à retenir, et pourtant je reconnus dans ma poitrine la mécanique exacte de la panique, à vide, comme un moteur qui tourne sans courroie. C'était l'une des cruautés de ma nouvelle condition. La douleur n'avait plus besoin du corps pour exister. Elle s'était installée ailleurs, dans un endroit que le venin n'avait pas atteint, et elle y régnait sans partage.
J'écoutai. Des respirations à l'étage, lentes, profondes, des enfants endormis. Une femme, éveillée, qui tournait les pages d'un livre. Un homme qui ronflait doucement dans une autre pièce. Une vie entière, étrangère, déposée comme une couche de neige sur l'endroit où la mienne avait pris fin. Aucune trace de Charlie. Pas son odeur, pas ses objets, rien. On avait dû vider la maison, la nettoyer, la vendre. On avait dû déclarer la mort de Bella Swan quelque part dans un dossier, faute de corps, faute de réponse. La vie de mon père avait été rangée dans des cartons par des mains inconnues pendant que j'apprenais à un nourrisson à chasser le cerf.
« J'ai une surprise pour toi, chérie. »
La voix m'était parvenue à travers le brouillard. J'avais ouvert les yeux sans comprendre, la vision trouble, le corps si lourd que je n'arrivais pas à le distinguer du sol. Et puis le bruit d'un tissu épais traîné sur le ciment, une forme qu'on déposait devant moi, et mes yeux qui s'ajustaient enfin sur ce visage. Ce visage que je connaissais mieux que le mien. Les joues mal rasées, les yeux écarquillés de terreur, la bouche bâillonnée. Charlie. Charlie qui me regardait, et qui ne comprenait pas non plus, il essayait de me parler à travers le tissu, je m'étais levée, j'avais hurlé, on m'avait plaquée au sol avant que j'aie pu faire un pas vers lui.
Je rouvris les yeux. La balançoire bougeait à peine dans le vent. Linton me regardait. Il avait posé sa petite main sur mon avant-bras, par-dessus le gant, il la laissait là, immobile, sans rien dire. Il ne me demandait pas ce que j'avais vu. Il ne me demandait jamais. Il se contentait d'être là, comme un poids qui m'empêchait de m'envoler en éclats.
Je tentai de me rappeler la maison telle qu'elle avait été. La veste de Charlie jetée sur la rampe de l'escalier. L'odeur de café brûlé le matin. Le bruit de la télévision réglée sur un match, le dimanche, et lui qui s'endormait dans son fauteuil avant la mi-temps. Je n'avais jamais su lui dire que je l'aimais, nous étions pareils sur ce point, économes de mots, persuadés l'un et l'autre que l'autre savait. Il savait, j'en étais sûre. Mais j'aurais voulu le lui dire une fois, une seule, à voix haute, et cette occasion-là m'avait été retirée comme tout le reste, sans que j'aie pu m'y préparer, dans une cuisine, par une ombre contre un mur.
Une lumière s'alluma brièvement à l'étage, un enfant qui se réveille, peut-être, qui réclame de l'eau ou se rendort. La femme reposa son livre. Tout, dans cette maison, fonctionnait comme une maison doit fonctionner : des gens qui dorment, qui veillent, qui s'inquiètent pour des riens. C'était obscène de banalité. J'avais oublié que la vie ordinaire continuait quelque part, indifférente, et la revoir là, par une fenêtre, dans la maison de mon père mort, me fit l'effet d'une gifle.
« Ce n'est plus chez lui », murmurai-je.
Je ne sais pas si je le disais pour Linton ou pour moi.
« Il n'habite plus là. »
« Où est-ce qu'il habite ? »
Je ne répondis pas. Il y a des questions auxquelles on ne peut pas mentir et auxquelles on ne peut pas répondre, la seule chose à faire avec celles-là, c'était de les laisser tomber dans le silence et espérer qu'elles n'en remontent pas.
Linton attendit un moment. Puis, voyant que rien ne venait, il se rapprocha encore et appuya son front contre mon épaule. La chaleur de son corps traversa le tissu. Il était la seule chose tiède dans ma vie. Tout le reste était à la température de la pierre.
« On peut partir », dit-il. « Je n'aime pas cet endroit. »
Moi non plus. Mais je restai encore quelques secondes, à graver dans ma mémoire la maison qui n'était plus la mienne, la rue, l'érable, comme on regarde une dernière fois un visage qu'on ne reverra pas. Puis je me relevai, je le pris dans mes bras, et je m'enfonçai dans la nuit.
Nous quittâmes la ville par le nord, en suivant la rivière que je connaissais. C'était une erreur. J'aurais dû prendre par l'est, par les terres, par n'importe où sauf par là. Mais mes pieds avaient choisi avant moi, et quand je m'en aperçus, nous étions déjà engagés sur le sentier qui longeait l'eau, là où les arbres se penchaient au-dessus du courant et où l'air se chargeait d'une fraîcheur minérale qui me prit à la gorge.
C'est là que je le sentis pour la première fois.
Ce n'était presque rien. Une inclinaison. Comme lorsqu'on marche sur un sol prétendument plat en découvrant, à la fatigue d'une seule jambe, qu'il penchait depuis le début. Quelque chose, quelque part vers l'ouest, au cœur de la forêt, tirait. Pas mon attention, je n'y pensais pas, je ne le regardais pas. Cela tirait plus bas que la pensée, dans les tendons, dans la plante des pieds, une traction sourde et patiente, comme si un fil m'avait été noué quelque part sous la peau et qu'une main, très loin, en éprouvait doucement la résistance.
Je m'arrêtai. Linton, dans mes bras, releva la tête.
« Maman ? »
« Rien », dis-je.
Je restai immobile, à tester la sensation. Tant que je ne bougeais pas, elle restait là, en sourdine, presque agréable dans son insistance, et c'était ça le pire, qu'elle ne fût pas désagréable. Qu'une partie de moi, une partie que je ne reconnaissais pas et qui pourtant venait du fond de moi, eût envie d'aller voir. De suivre le fil jusqu'à son origine. De savoir qui, à l'autre bout, tirait avec tant de douceur.
C'était cette douceur qui me terrifiait le plus. J'avais connu la peur sous toutes ses formes : la peur, je savais la combattre, ou au moins la subir. Mais ceci n'était pas de la peur. C'était une invitation, adressée à une part de moi que je n'avais pas choisie, et qui répondait sans me demander mon avis. Mon corps connaissait l'autre bout du fil. Mon corps s'en souvenait avec une intimité qui me donnait envie de m'arracher la peau. Et ma tête, elle, ne se souvenait de rien, ou refusait de se souvenir, ce qui revenait au même.
Je me souvins du collier.
Il était dans la poche intérieure de mon manteau, comme toujours, et sans même y penser j'avais porté ma main libre à ma poitrine, à l'endroit où il pesait. Le contact, à travers le tissu, déclencha la douleur familière, cette contraction sourde qui n'avait jamais d'explication. Sauf que cette nuit, pour la première fois, elle me parut accordée à autre chose. La traction venait de l'ouest. Le collier pesait. Et les deux, dans un coin de moi que je refusais de regarder en face, semblaient être la même chose vue de deux côtés.
« Tu trembles », dit Linton.
Je baissai les yeux sur lui. Il me fixait avec une gravité qui n'appartenait pas à son âge, à aucun de ses âges. Et au moment où nos regards se croisèrent, la traction reflua. Pas complètement. Elle ne disparut pas. Mais elle perdit son tranchant, se réduisit à un fond sourd, comme une voix qu'on couvre en montant le son d'une autre. Je le serrai plus fort.
« On ne passe plus par la rivière », dis-je.
« Jamais. Tu m'entends ? Si un jour je veux passer par là et que tu n'es pas d'accord, tu me le dis, et on n'y va pas. »
« D'accord », dit-il, sans comprendre, mais sérieux, parce que je l'étais.
Je m'écartai de l'eau aussi vite que je pus, en coupant à travers les fougères, et je ne ralentis qu'une fois la rivière hors de portée. La traction me suivit un moment, têtue, puis s'estompa à mesure que nous nous enfoncions dans les terres. Je mis cela sur le compte de la mémoire. C'était la rivière, me dis-je. C'était l'eau, et tout ce que l'eau réveillait en moi. Mon corps gardait des peurs que ma tête avait essayé d'oublier : il était logique qu'un cours d'eau, la nuit, dans cette forêt, fasse remonter des choses. C'était une explication. Elle avait le mérite d'exister. Je m'y accrochai parce que l'autre, celle que je sentais battre juste en dessous, était de celles qu'on ne se formule pas si on veut continuer à avancer.
Je n'avais pas prévu d'aller chez les Cullen.
Je me le répète encore. Je n'avais pas prévu d'y aller. J'étais venue pour Charlie, pour la maison, pour dire au revoir à un endroit. Les Cullen avaient quitté Forks un mois avant qu'on m'enlève : ils s'étaient évaporés, tous, du jour au lendemain, comme ils savaient le faire. Dans mon esprit, leur grande maison de verre au bord de la forêt était une coquille vide, fermée, peut-être déjà reprise par la mousse et l'humidité. Une autre tombe, parmi celles que j'étais venue saluer.
Alors quand mes pas me portèrent dans cette direction, encore une fois, mes pas, qui décidaient avant moi, je me dis que c'était pour la même raison que pour la maison de Charlie. Pour constater. Pour voir l'endroit mort et m'autoriser enfin à passer à autre chose. J'avais besoin de voir la maison des Cullen éteinte. J'avais besoin de cette confirmation que ce monde-là aussi avait pris fin.
Je remontai la longue allée par le couvert des arbres, Linton toujours dans mes bras, et plus j'approchais, plus quelque chose clochait. L'odeur, d'abord. Elle aurait dû être éventée, refroidie, réduite à ce parfum résiduel que laissent les lieux abandonnés. Elle était vive. Fraîche. Et pas une odeur : plusieurs. Je les distinguais une à une à mesure que le vent me les apportait, et chacune ouvrait en moi une porte que j'avais cru murée.
D’abord je sentis, l'odeur de fleurs et de terre chaude, celle de cuir et de vieux livres, légèrement clinique. Puis une note vive, électrique, qui changeait sans arrêt.
Je m'arrêtai à la lisière de la clairière, le dos contre un cèdre, et je regardai.
La maison était illuminée. Toutes les fenêtres, du rez-de-chaussée à l'étage, déversaient leur lumière blanche dans la nuit. À travers le verre, je les voyais. Esme, debout près de la baie, une main posée sur la vitre, qui regardait la forêt sans la voir. Carlisle assis à une table couverte de papiers, immobile, les coudes posés, le front contre ses mains jointes. Alice qui passait d'une pièce à l'autre d'un pas trop rapide, trop léger, le pas de quelqu'un qui ne tient pas en place. Ils étaient revenus. Ils étaient là, exactement là où je les croyais effacés, la maison vivait, respirait, et brillait dans le noir comme si elle ne s'était jamais vidée.
Je crois que je serais tombée si je n'avais pas eu le cèdre dans le dos.
Linton ne fit aucun bruit. Il avait suivi mon regard, et ses yeux, mes yeux, le brun chocolat que je lui avais transmis, passaient d'une silhouette à l'autre derrière les vitres avec une curiosité prudente. Il sentait que c'était grave. Il sentait que ces gens comptaient. Il ne savait pas qui ils étaient, mais il avait compris à mon immobilité qu'ils tenaient, d'une façon ou d'une autre, tous les fils que je passerai ma vie à éviter.
J'aurais dû partir. Chaque principe que je m'étais donné depuis trois mois me commandait à fuir : ne pas être vue, ne pas être connue, ne laisser à personne de prise sur moi ou sur lui. Ces gens me connaissaient. Ces gens m'avaient aimée, autrefois, ou avaient fait semblant : je n'avais jamais su démêler les deux, et c'était précisément ce qui me retenait clouée là. Partir, c'était renoncer à savoir. Et il y avait en moi une faim de savoir qui était presque aussi vieille que ma douleur.
Alors je restai. Et j'écoutai.
Leurs voix me parvenaient à travers le verre, basses, feutrées, mais parfaitement nettes pour mes oreilles neuves. Je les entendais comme si j'avais été dans la pièce.
« … recommencer cette nuit », disait Carlisle. Sa voix était lasse d'une lassitude que je ne lui avais jamais connue. « Alice, tu te rends malade. Ce que tu vois ne suffit pas pour agir. »
« Ce que je vois ne suffit jamais. » Alice s'était arrêtée. « C'est ce que tu ne comprends pas. Ce n'est pas que je vois mal. C'est qu'il y a des trous. Des endroits où ça s'éteint, d'un coup, comme si quelqu'un coupait la lumière. Je n'ai jamais eu ça avant. Jamais. »
« Des trous », répéta Carlisle.
« Comme si quelque chose, ou quelqu'un, échappait complètement à ma vision. Et autour de ces trous, je sens… » Elle chercha le mot. « Je sens de la douleur. Beaucoup de douleur. Et je n'arrive pas à voir d'où elle vient, parce que dès que j'approche, ça s'éteint. »
Il y eut un silence. Esme, près de la vitre, n'avait pas bougé.
« Tu crois que c'est lié à elle », dit Esme. Sa voix était à peine un souffle. « C'est ça que tu n'oses pas dire. »
Personne ne répondit tout de suite. Et dans ce silence, je compris de qui ils parlaient. Je le compris à la manière dont aucun d'eux ne prononçait le nom, à la manière dont l'air, dans la pièce, s'était figé. Ils parlaient de moi.
« Je ne sais pas », dit enfin Alice. « Depuis des mois, il y a un vide à l'endroit où elle devrait être. Un vide qui ne ressemble pas à la mort. La mort, je la verrais. Le néant, je le verrais. Ça, c'est autre chose. C'est… caché. »
« Et Edward ? » demanda Esme.
Ce prénom me transperça.
« Il ne sait rien », dit Carlisle. « Toujours rien. Il croit l'avoir laissée en sécurité. Il croit qu'elle vit sa vie, quelque part, qu'elle a grandi, qu'elle a oublié. C'est la seule chose qui le tient debout. Si je l'appelle pour lui dire qu'Alice voit des trous et de la douleur, sans rien de certain, sans rien qu'il puisse faire… » Il s'interrompit. « Je le briserais pour rien. »
« Et si ce n'est pas pour rien ? »
Carlisle ne répondit pas.
Esme s'était éloignée de la vitre. J'entendis le frottement léger de sa main sur le dossier d'un fauteuil, le genre de geste qu'on fait pour se retenir à quelque chose.
« Il y a autre chose », dit-elle. « Tu ne nous dis pas tout, Alice. Qu'est-ce que tu vois, dans ces trous ? »
Un silence. Puis la voix d'Alice, plus basse, presque honteuse.
« Du roux. Une fois. Une seule. Une femme aux cheveux roux, de dos, qui marche vers quelque chose que je n'arrive pas à voir. Et l'instant d'après, le trou. Comme si elle l'éteignait elle-même en avançant. »
Le mot me gela sur place. Roux. Je n'avais pas besoin d'en entendre davantage. Je connaissais cette chevelure. Je l'avais vue pour la dernière fois dans une clairière, encadrant un visage qui souriait pendant qu'un autre brûlait. Le nom remonta du fond de moi avec une certitude qui ne laissait aucune place au doute, et avec lui remontèrent des images que je tenais enfermées depuis si longtemps que j'avais cru les avoir tuées.
« Ce n'est pas possible », murmura Carlisle, mais sa voix disait le contraire. « Elle ne s'en serait pas prise à Bella. James était mort, l'affaire était close. »
« L'affaire n'est jamais close pour les nôtres », dit Alice. « Tu le sais mieux que personne. »
Victoria. Je n'avais pas prononcé ce nom, même en pensée, depuis des mois. Je l'avais enterré sous d'autres horreurs, plus récentes, plus intimes, qui avaient pris toute la place. Mais il était là, intact, et avec lui la certitude froide que rien de ce qui m'était arrivé n'avait été le fruit du hasard. On m'avait choisie. On m'avait suivie, attendue, prise. Tout ce que j'avais subi dans le noir avait eu un commencement, et ce commencement portait un visage, des cheveux de feu, un sourire dans une clairière. La rage que j'avais cru perdue remonta d'un coup, propre et tranchante, presque réconfortante après tant de chagrin. Au moins la rage, on peut la diriger quelque part.
Je m'étais laissée glisser le long du cèdre sans m'en apercevoir, jusqu'à me retrouver accroupie dans les fougères, Linton serré contre moi. Il ne savait rien. C'étaient les mots qui tournaient dans ma tête, encore et encore, recouvrant tout le reste. Il ne savait rien. Il croyait m'avoir laissée en sécurité. Il croyait que je vivais quelque part, que j'avais grandi, que j'avais oublié.
Pendant tous ces mois, dans le noir, enchaînée, j'avais construit un récit dans lequel Edward savait. Dans lequel il savait et ne venait pas. C'était un récit terrible, mais il avait un avantage : il faisait de lui un coupable, et tant qu'il était coupable, ma rage me tenait chaud. Je m'étais nourrie de cette colère comme d'une braise. Il savait, et il avait choisi de ne pas venir, parce que je ne valais pas le déplacement, parce que tout ce qu'il m'avait dit dans la forêt ce jour-là était vrai et qu'il n'avait jamais eu l'intention de revenir, quoi qu'il arrive.
Et voilà qu'on m'arrachait ça aussi. Il ne savait rien. Il n'avait pas choisi de me laisser pourrir. Il l'ignorait, simplement, comme on ignore le sort d'un objet qu'on a posé quelque part et qu'on suppose toujours là où on l'a laissé. Ce n'était pas mieux. D'une certaine façon c'était pire. La cruauté de l'indifférence pesait moins lourd, soudain, que la cruauté de l'innocence. Il vivait tranquillement, où qu'il fût, persuadé de m'avoir sauvée, pendant qu'on me noyait dans une baignoire d'eau croupie.
Et pourtant, c'était ça, l'aveu que je n'arrivais pas à me faire, une part de moi, en l'entendant, s'était allégée. Une part minuscule, méprisable, qui avait passé des mois à se demander si elle avait mérité l'abandon, venait d'apprendre qu'il n'y avait pas eu d'abandon du tout. Qu'on ne m'avait pas pesée pour me trouver trop légère. Qu'on m'avait simplement perdue de vue. C'était une consolation de mendiant, et je la pris quand même, parce qu'à ce stade je prenais tout ce qui ne faisait pas mal.
« Tu es tellement sale et répugnante. »
Je secouai la tête. Pas maintenant. Pas ici.
« Maman », chuchota Linton. Si bas que seule moi pouvais l'entendre. « Ils sont tristes. La dame à la fenêtre, elle est très triste. »
Je suivis son regard. Esme avait posé son front contre la vitre. Elle regardait dans notre direction, droit vers le cèdre, vers les fougères où nous étions tapis, et pendant une seconde mon ventre se serra, mais non. Elle ne nous voyait pas. Elle regardait la nuit, simplement. Elle ne savait pas que j’était là, à trente mètres d'elle, accroupie dans le noir avec un enfant impossible dans les bras.
Et c'est à cet instant qu'Alice s'immobilisa.
Au milieu du salon, en plein mouvement, elle se figea. Sa tête se redressa d'un coup. Ses yeux se vidèrent, fixés sur rien, sur ce point intérieur où ses visions se déroulaient, et tout son corps se tendit comme une corde. Carlisle leva la tête. Esme se détourna de la vitre.
« Alice ? »
Elle ne répondit pas. Elle voyait. Je ne savais pas quoi, un éclair, un fragment, l'un de ses trous peut-être, ou pire, quelque chose qui n'en était pas un. Mais je sus, à la vitesse à laquelle la peur me remonta le long de l'échine, que je ne pouvais plus rester. Qu'une seconde de plus et le fil ténu qui me gardait invisible se romprait.
Je reculai. Lentement d'abord, à reculons, sans quitter la maison des yeux, puis plus vite, en me coulant d'arbre en arbre, Linton verrouillé contre moi, jusqu'à ce que la lumière des fenêtres ne soit plus qu'une lueur entre les troncs, puis plus rien du tout. Je ne m'arrêtai qu'à plusieurs kilomètres, sur la crête d'une colline d'où l'on ne voyait que la forêt noire à perte de vue, et là, enfin, je me laissai tomber à genoux dans la mousse.
Linton se dégagea de mes bras et s'assit en face de moi. Il ne pleurait pas. Il ne pleurait jamais. Il me regardait avec ces yeux que je lui avais donnés, attendant que je redevienne celle qui savait quoi faire.
« On va rester ? » demanda-t-il. « Près d'eux ? »
C'était la question. La seule qui comptait. Toute ma vie de ces trois derniers mois tenait dans un principe simple : avancer, ne jamais s'arrêter, ne laisser à personne le temps de nous trouver. Rester, c'était trahir ce principe. Rester, c'était m'exposer, exposer Linton, à des gens dont je ne savais plus s'ils étaient un danger ou un refuge, et il y avait, en plus, cette chose dans la forêt, cette traction venue de l'ouest, ce fil noué sous ma peau que j'avais fui ce soir au bord de la rivière et qui m'attendait, j'en étais sûre, à l'autre bout de cette nuit.
Mais ils étaient là. Vivants. Edward ne savait rien, un jour il saurait, et ce jour-là je voulais comprendre ce que cela changeait. Alice voyait des trous et de la douleur à l'endroit où j'avais disparu. Esme pleurait contre une vitre. Pour la première fois depuis que j'avais ouvert les yeux sur un sol glacé, dans une autre vie, le monde me proposait autre chose que la fuite.
Mais proposer n'est pas donner. Je connaissais ce piège mieux que personne : l'espoir était une cage aux barreaux plus fins que les autres, et plus on s'y blottissait, plus il faisait mal d'en sortir. Rester près des Cullen, c'était accepter d'espérer de nouveau, et je n'étais pas certaine d'y survivre une seconde fois. Il y avait aussi Linton à protéger, Linton qu'aucun d'eux ne pouvait imaginer, dont la seule existence soulèverait des questions auxquelles je n'avais pas de réponses, que je ne laisserais devenir l'objet de la curiosité de personne, fût-elle bienveillante. Et il y avait, par-dessus tout, ce que j'avais senti au bord de la rivière, ce fil, et cette femme aux cheveux roux qui marchait vers quelque chose dans les visions d'Alice. Si elle était à Forks, alors je n'avais pas fui mon passé en venant ici. J'étais rentrée droit dedans.
« Je ne sais pas », dis-je à Linton. Et pour une fois, ce n'était pas un mensonge. « Je ne sais pas encore. »
Il hocha la tête, satisfait, comme si ne pas savoir était une réponse acceptable du moment qu'elle était vraie. Il vint s'asseoir contre moi, posa sa tête sur ma poitrine, à l'endroit même où le venin avait refait ce que des mains avaient défait, et ferma les yeux.
Je restai jusqu'à l'aube, berçant un Linton endormis, le dos tourné à l'ouest, à surveiller la direction d'où, je le savais déjà, finirait par venir ce qui nous cherchait.