CHAPITRE 1 | Nouvelle vie
POV Bella
D'une certaine manière, j'étais heureuse. J'avais auprès de moi un être que j'aimais plus que tout au monde. Je n'aurais jamais cru que ce rôle m'épanouirait avant de ressentir sa présence pour la première fois. J'étais assise sur un rocher, les yeux levés vers le ciel, fixant chaque flocon qui tombait.
« Hé ! Maman, regarde ! » me cria mon fils.
Je baissai les yeux vers lui et le regardai construire son bonhomme de neige. Il avait roulé de la neige sur plus de cent mètres, arrivant à destination avec une boule deux fois plus grande que lui. Debout sur un petit muret, il avait sculpté deux bras avant d'ajouter une boule plus petite qu'il avait également façonnée, lui donnant une expression de joie intense.
« C'est bien, chéri », lui dis-je.
J'aimais cette façon qu'il avait de toujours voir ce qui l'entourait comme des choses merveilleuses. Il portait le bonheur perdu que je n'avais plus la force d'afficher sur mon visage.
J'avais obtenu ce que j'avais voulu plus que tout, autrefois. J'étais devenue immortelle. Seulement, la personne avec qui j'aurais désiré partager cette immortalité n'était plus là. Cette pensée déclencha une douleur vive là où mon cœur avait battu autrefois.
« Tu es prêt pour y aller ? » demandai-je en tentant d'oublier l'agonie.
« Oui ! » hurla-t-il avec entrain.
Il sauta sur le bonhomme de neige, le faisant éclater en milliers de cristaux de glace.
Je m'efforçais d'atténuer la couleur de mes yeux en chassant plus que nécessaire. Je ne pouvais pas me balader avec des prunelles rouge sang sans attirer l'attention.
« On va aller vers le sud, d'accord ? »
Je le regardai partir devant moi et maintins une allure constante, volontairement réduite, pour le garder à l'œil.
Il marchait depuis tout juste trois semaines et m'accompagnait à chacune de mes sorties. Je ne supportais pas de le laisser loin de moi, même s'il était déjà capable de se débrouiller seul. Il n'avait pas besoin de chasser, la nourriture humaine lui suffisait, mais n'ayant pas les moyens de lui acheter tout ce dont il avait besoin, j'avais choisi l'option la moins coûteuse. Je volais uniquement lorsque cela était nécessaire. Ma conscience me retenait de ce genre de délits.
« On fait la course ? » cria-t-il joyeusement.
J'augmentai l'allure jusqu'à me retrouver à sa hauteur et lui adressai un sourire.
« On s'arrête au volcan », lui dis-je en fixant l'énorme montagne à environ un kilomètre.
Nous zigzaguâmes entre les sapins, la neige volant autour de nos jambes. Je me sentais presque libre.
« Gagné ! » hurla-t-il en sautant sur place lorsqu'il atteignit le flanc du volcan.
Inutile de préciser que je l'avais laissé gagner. Avec ses petites jambes, si j'avais montré toutes mes capacités, il n'aurait eu aucune chance.
À cette hauteur, nous avions une vue imprenable sur le parc national de Gates of the Arctic. Un groupe d'élans se tenait à quelques kilomètres. Bien que non protégée à ce jour, cette espèce était menacée par des épidémies et passerait sans doute en espèce protégée dans quelques années. J'avais surpris une conversation à ce sujet en m'approchant d'une ville pour récupérer des vêtements.
Je préférais chasser le cerf, en surnombre dans certaines régions. Nous repartîmes vers le sud-ouest pour dénicher notre repas. Le temps commençait à s'adoucir à mesure que nous descendions des montagnes. Je souris à cette pensée : je m'étais finalement habituée au froid et à l'humidité, même s'il avait fallu pour cela que je cesse de souffrir du froid. Une légère brise soufflait face à nous, m'envoyant en plein visage le doux parfum des mammifères. Ma bouche s'emplit de venin, mes muscles se bandèrent, prêts à bondir sur des proies que je ne voyais pas encore. Je jetai un coup d'œil à ma droite sur mon fils, qui avait adopté la même posture que moi.
Lorsque nous atteignîmes l'attroupement de cerfs, nous nous arrêtâmes derrière un gros rocher où s'attardaient quelques taches de neige. Mon fils avait le regard rivé sur le plus gros cerf, proche de lui. Je hochai la tête pour lui signifier que j'avais compris. Je jetai mon dévolu sur un cerf plus petit.
Je poussai un sifflement pour lui donner le signal d'attaquer au même moment que moi. Je bondis tout droit sur ma proie avant même qu'elle n'eût le temps de fuir. Le reste des cerfs partirent au galop dans un concert de sabots frappant le sol. Je plantai directement mes dents dans la carotide de l'animal et ne mis que quelques minutes à le vider de son sang. Je me relevai pour observer mon fils.
Son visage était penché au-dessus de sa proie, ses doigts enfoncés dans le sol. Le spectacle aurait horrifié toutes les mères du monde. Moi, c'était la fierté qui dominait.
Il était un parfait mélange entre l'humaine que j'avais été et le vampire qu'il était. Il avait hérité de mes yeux, de ma peau, bien que matte comme celle de son père. La sienne ne brillait pas. Il pouvait dormir, même si cela ne lui était pas vital, et se nourrir de nourriture humaine. Son cœur battait, moins fort qu'un mortel mais certainement plus qu'un immortel. Pour le reste, il était vampire : force incroyable, vitesse hors norme, et naturellement une beauté qui n'appartenait pas tout à fait au monde ordinaire. Ce dernier point était sans doute à nuancer. Tous les parents ne voyaient-ils pas leurs enfants comme des êtres surnaturels ?
Cette pensée raviva le souvenir douloureux de mon propre père, agonisant sous mes yeux. Telle avait été ma punition pour avoir aimé un vampire.
Je secouai la tête comme si ce geste pouvait effacer le souvenir. Au même instant, mon fils se releva, rassasié. Baissant les yeux sur ma proie, il eut un sourire.
« J'ai encore gagné », dit-il.
C'était comme un défi pour lui. Il voulait me montrer qu'il était fort. Je ne savais pas si c'était normal pour un enfant de son âge, ou s'il cherchait à me prouver qu'il était capable de me protéger. Je ne savais rien de sa condition. J'ignorais même qu'il était possible de concevoir un hybride, mais la preuve était devant mes yeux.
Il ne m'avait encore jamais posé de questions sur ma vie d'avant. Je n'avais aucun moyen de savoir si c'était un manque d'intérêt de sa part ou, au contraire, s'il avait très bien compris mais préférait ne pas me blesser. Il était né il y a tout juste trois mois et il y avait déjà des sujets tabous entre nous. J'aurais aimé changer cela, si seulement j'en avais été capable.
Il tendit les bras vers moi. Je le pris et le serrai très fort avant de le faire basculer sur mon dos.
Le soleil commençait à redescendre dans le ciel. La nuit, nous pouvions profiter des installations des villes. C'est ainsi que je nous avais dégoté des vêtements. Cette nuit, il allait falloir en trouver de nouveaux pour mon fils. Il grandissait à une vitesse vertigineuse. Lui aimait se balader dans les bibliothèques et lisait tous les livres qui lui tombaient sous la main. C'est ainsi qu'il avait appris le russe en trois soirées.
Nous changions chaque soir de ville et n'avions pas de pied-à-terre fixe. Mon fils ne souffrant pas du froid, s'il voulait dormir il restait contre moi. Il était donc inutile de nous arrêter, si ce n'était pour faire un brin de toilette. En général, il y avait toujours une piscine municipale avec des douches, ou même une habitation vide que nous pouvions utiliser quelques minutes.
Je courais à travers les prairies et les montagnes un peu à l'aveugle. Je ne savais pas si je croiserais une ville avant la nuit mais j'avançais quoi qu'il en soit.
Quelques minutes plus tard, j'atteignis un petit village. Seules quelques maisons étaient disposées autour d'une rivière. Je m'arrêtai à une centaine de mètres des premières habitations, attendant que la nuit tombe complètement pour pouvoir déambuler en toute quiétude. Je posai mon fils sur le sol. Il regardait tristement les bâtisses au loin.
« Il y aura pas de livres », murmura-t-il en me regardant.
« On en trouvera peut-être quelques-uns chez des habitants », répondis-je.
À en juger par le nombre de maisons, il devait y avoir moins de mille âmes qui vivaient là. On pouvait distinguer l'église au loin ainsi qu'une petite supérette. Toutes les constructions se ressemblaient : crépi marron, toit gris, ce qui donnait au paysage une tristesse tranquille. Le bruit de conversations nous parvenait. Nous allions devoir attendre.
Je préférais ne pas avoir de contact avec les humains. Leurs regards me dérangeaient, leurs questions me dérangeaient, et par-dessus tout leur odeur. Pourtant, au fond de moi, je voulais retrouver une vie normale, si je puis m'exprimer ainsi. Me mêler à la population. Mais il était difficile d'expliquer que mon fils de trois mois savait lire, écrire et courir.
Je ne savais pas réellement comment les vampires fonctionnaient après leur transformation. Edward, ma poitrine devint douloureuse à la simple pensée de son nom, ne m'avait rien dit à ce sujet.
Alors je m'étais entraînée. Je me plaçais face au vent pour qu'il m'envoie le parfum enivrant de promeneurs isolés en forêt. La douleur me surprenait à chaque fois, cette sensation de brûlure dans la gorge pareille à de la lave avalée. Malgré cela, j'avais réussi à tenir. À ne pas me jeter sur eux. Je recommençai l'expérience plusieurs jours de suite, me rapprochant un peu plus à chaque fois.
Lorsque je me sentis prête, je décidai de trouver un travail, me faisant passer pour malvoyante, pour porter des lunettes de soleil. C'était le meilleur moyen de dissimuler mes prunelles rouges.
« Bonjour », avais-je dit en m'approchant du bar avec une attitude faussement prudente.
« Bonjour », m'avait répondu l'homme derrière le comptoir.
À voir son costume, il ressemblait plus à un homme d'affaires qu'à un barman. Son regard s'était attardé trop longtemps sur moi, avec ce sourire en coin de celui qui croit avoir affaire à quelqu'un de vulnérable. Il avait tort, mais je n'avais pas envie de le lui démontrer.
« J'ai entendu parler de votre annonce. »
Inutile de préciser que j'avais en réalité vu l'affiche sur la devanture. Après m'avoir inspectée de haut en bas comme un morceau de viande, il m'avait demandé :
« Hum... Pourquoi portez-vous des lunettes ? »
« Je ne vois pas très bien, mais je m'habitue vite. »
« Évidemment », avait-il murmuré en pouffant comme si je lui avais raconté une bonne blague. « Et bien, pourquoi pas ! » avait-il ajouté plus fort.
Durant toute une journée, il avait insisté pour m'apprendre à être une « bonne barmaid », ce qui signifiait m'expliquer à quoi servait chaque centimètre carré de ce bar tout en me posant des questions un peu trop personnelles à mon goût. J'étais finalement partie sans demander mon reste lorsqu'il m'avait parlé d'uniforme : un pantalon en cuir et un soutien-gorge, réglementaire selon lui. Je ne supportais de toute façon pas d'être séparée de mon fils aussi longtemps.
Je le regardai, lui aussi perdu dans ses pensées.
À quoi penses-tu ? voulais-je lui demander. Mais j'avais bien trop peur de connaître la réponse. Alors je me contentai de regarder droit devant moi en attendant que la nuit tombe.
Lorsque le bruit des conversations laissa place à celui des respirations des habitants endormis, je décidai qu'il était temps. Je me levai, suivi de mon fils.
En passant devant les maisonnettes, j'en repérai une qui me sembla inhabitée. Aucun bruit ne m'en parvenait. Je cherchai un double de clef à tous les endroits imaginables avant de distinguer un petit objet reflétant la lune sous la bordure du toit.
« Ils ont fait preuve d'imagination, ceux-là », murmurai-je.
J'entrai rapidement. Tout cela n'avait pris que quelques secondes entre le moment où nous avions quitté notre cachette et notre entrée dans la maison. Nous n'allumions jamais la lumière. Nous n'en avions pas besoin.
Nous pénétrâmes directement dans le salon, plutôt petit : un canapé usé, une télévision datant d'un autre âge, une table avec une unique chaise. Il y avait une petite bibliothèque contre le mur de droite, et naturellement mon fils juste en dessous, qui regardait avidement chaque reliure. Je le laissai là et passai devant la petite cuisine pour trouver la salle de bain.
À en juger par les produits de beauté, un homme seul vivait ici. Je fermai la porte et me déshabillai aussi vite que possible. Les yeux fermés, je laissai couler l'eau chaude contre ma peau. Je pris le gel douche et en déposai une noisette dans ma paume avant de me frictionner vigoureusement, m'efforçant de ne pas prêter attention aux cicatrices qui parcouraient mon corps. Il n'y avait pas un centimètre de peau intact. Mon corps me dégoûtait. Je sortis rapidement, pensant en avoir fini avec ce corps ingrat. C'était sans compter sur le miroir accroché au mur, qui me renvoya mon reflet.
Mes yeux avaient perdu de leur intensité. Le rouge était moins vif qu'aux premiers jours de ma transformation. Mon visage ne portait plus les stigmates de mon calvaire, mais ma poitrine, c'était une autre histoire.
« Toi et moi, on va jouer », l'avais-je entendu murmurer.
Penché au-dessus de moi, ses cheveux tombant sur mon visage, je ne ressentais même plus la peur que sa voix aurait dû m'inspirer. Je me souviens d'avoir trouvé la sensation de ses cheveux chatouillant mon visage presque agréable, comme une absurdité de plus que mon cerveau épuisé s'était résigné à accepter.
J'entendis un lourd objet métallique traîner sur le sol glacé, et quelques secondes plus tard, une douleur lancinante sur ma poitrine. Je m'évanouis presque instantanément. À mon réveil, j'avais porté mes mains tremblantes contre mon buste. Lisse. Dégoulinant de sang.
Lors de ma transformation, le venin m'avait rendu les formes que j'avais perdues. Ma poitrine ressemblait à celle des poupées de porcelaine qu'on garde sous verre. Je pris une serviette pour me sécher avant d'enfiler mes vêtements, cette combinaison qui camouflait chaque centimètre carré de mon corps, du cou jusqu'aux orteils.
Je sortis pour laisser la place à mon fils. Je le trouvai debout sur la chaise qu'il avait déplacée devant la bibliothèque pour atteindre les étagères les plus hautes.
« Tu veux que je t'aide à te laver ? » lui demandai-je.
Il tourna la tête vers moi. « Non, je suis grand, je peux le faire tout seul. »
« Naturellement », pensai-je avec un sourire.
Il rangea son livre, sauta de la chaise et courut jusqu'à la salle de bain.
Je remis la chaise à sa place et restai au milieu du salon en l'attendant. Je n'aimais pas entrer chez les gens de cette manière. Je m'arrangeais toujours pour fouiller le moins possible et rendre la maison dans l'état exact où nous l'avions trouvée. Je m'approchai de la fenêtre et regardai ce petit village si paisible. J'aurais aimé y vivre. Avoir une vie simple, ne pas courir en permanence. Pour cela, Forks me manquait. Je n'y étais pas retournée depuis ce jour-là.
Après être rentrée du lycée, j'avais directement couru dans ma chambre. Roulée en boule sous mes couvertures, je ne pouvais empêcher mes larmes de couler. Quelques heures plus tard, mes sanglots s'étaient tus et j'avais sombré dans un sommeil sans rêve. Je fus réveillée par des bruits de pierres contre le verre. Je m'avançai vers ma fenêtre. Rien. Ma bouche sèche me dérangea. Je descendis boire un verre d'eau, le plancher grinçant sous mes pieds.
Je me souvins d'être entrée dans la cuisine, avoir distingué une ombre contre le mur et m'être réveillée enchaînée sur un sol froid.
Certains souvenirs de ma vie précédente étaient restés nets. D'autres étaient plus flous, celui-là en particulier. J'en étais presque mélancolique. Je me demandais ce qu'était devenue la maison de Charlie. Était-elle tombée en ruine ? Quelqu'un d'autre y vivait-il ? J'aurais tant aimé y voir grandir mon fils. Naturellement, je ne pouvais pas retourner à Forks comme ça. Les gens me reconnaîtraient et je devrais raconter mon histoire inlassablement, ou plutôt inventer un mensonge assez crédible. Mais je pourrais peut-être m'y rendre en restant dans l'ombre.
À cet instant, mon fils revint dans le salon.
« On peut y aller ? » lui demandai-je.
Il hocha la tête. Nous sortîmes tous les deux. Je fermai la porte et remis la clef dans sa cachette.
Nous courûmes sans but apparent. Je repensais à cette idée de retourner à Forks. Peut-être pourrais-je y expliquer mon histoire à mon fils, ou peut-être pas. Peut-être n'arriverais-je même pas à franchir les limites de l'État de Washington. Qu'importe, je voulais au moins essayer. Nous devions traverser le Canada. Le voyage ne se ferait sans doute pas en une journée. J'orientai subtilement mon fils vers le sud. Je ne tenais pas à lui faire part de mes plans. Si je n'avais pas la force d'aller jusqu'au bout, au moins il ne me le reprocherait pas.
Au lever du jour, nous arrivions dans la ville de Galena. En fin de journée, nous étions à Nenana. Je ne m'arrêtai pas avant d'atteindre Fairbanks, qui disposait de nombreuses boutiques de vêtements. Mon fils et moi avions tous les deux besoin de nous changer. Les frottements du vent abîmaient les tissus, et le contact répété du sol usait les semelles. À voir la course de la lune et le trafic routier presque inexistant, il ne devait pas être cinq heures du matin. J'en profitai pour entrer par effraction dans un centre commercial.
Mon fils choisit lui-même ses vêtements dans un magasin pour enfants pendant que je dénichais les miens dans un magasin adjacent. Je trouvai un pantalon noir, un sous-pull à manches longues marron, des gants noirs montant jusqu'au coude et un manteau noir avec de nombreuses poches. Je sortis du magasin pour voir mon fils hésiter entre deux t-shirts, tous les deux très colorés, trop colorés. Je poussai un soupir intérieur. Un peu plus loin, j'entrai dans un magasin de sous-vêtements. Le strict minimum, voilà ce qu'il me fallait. Malheureusement, il n'y avait là que de la lingerie. Je pris l'ensemble ayant le moins de dentelle possible. Mes nouvelles acquisitions sous le bras, je montai à l'étage supérieur dans un magasin de chaussures. De simples bottes noires feraient amplement l'affaire. Il n'y en avait pas sans talon. Avec un grognement, je les pris quand même. Ma nouvelle vie m'avait apporté un tout nouvel équilibre. Je pouvais courir sur des échasses sans trébucher. Mais j'aimais les semelles plates.
Mon fils vint à ma rencontre avec un grand sourire.
« J'ai tout trouvé », me dit-il en brandissant ses chaussures.
« Bien. On va trouver le local technique maintenant », dis-je d'un ton calculateur.
Même si nous marchions trop vite pour l'œil humain, un simple arrêt sur image suffirait à nous démasquer. Les lieux publics étaient remplis de caméras de surveillance. Un panneau « Entrée interdite » attira mon attention. Je passai la porte, suivi de près par mon fils.
Au bout d'un long couloir se trouvaient cinq portes. J'ouvris celle tout à fait à gauche. Par chance, je tombai directement sur la pièce que je cherchais. Des dizaines d'écrans permettaient de voir chaque mètre carré du centre commercial. Rien ne surveillait ce local en dehors des caméras elles-mêmes. Il y avait de moins en moins d'agents de sécurité la nuit, surtout dans les petites villes. Je posai mes vêtements sur une chaise et me penchai sur les appareils. Il me suffisait d'avancer les lecteurs pour que l'enregistrement se fasse par-dessus. Je laissai tourner les caméras quelques minutes pour couvrir notre arrivée et nos emplettes, puis coupai le système. Les employés croiraient à un simple bug. Je sortis du local et me changeai dans le couloir, laissant mon fils à l'intérieur. Lorsqu'il me demanda s'il pouvait ouvrir la porte, je lui tendis ses anciens vêtements. Nous les jetterions dans une benne en partant.
Je récupérai mon seul bien dans la poche de mon ancien manteau. Mes doigts se refermèrent sur le collier de cuir. Je ne savais pas pourquoi je le gardais. Il était lourd d'une façon qui n'avait rien à voir avec son poids réel. Chaque fois que je le touchais, quelque chose se contractait dans ma poitrine, une douleur sourde, presque familière. Je ne le portais pas. Je ne pouvais pas m'en débarrasser. Je le glissai dans la poche de mon nouveau manteau sans le regarder.
Nous courûmes autour de la ville à la recherche d'une maison vide pour faire un brin de toilette. Mon fils et moi parlions rarement. Il me ressemblait beaucoup sur ce point. C'était agréable. Pas de discussions inutiles. Le strict minimum.
Après nous être débarbouillés dans la petite maison d'un chasseur, nous le sûmes aux nombreuses photographies de lui et de ses proies accrochées aux murs, nous reprîmes notre route vers Forks. À mesure que passaient les kilomètres, mon appréhension augmentait. Qu'espérais-je trouver là-bas ?
« J'ai une surprise pour toi, chérie », avais-je entendu.
J'avais ouvert les yeux, complètement groggy. Ma vision était trouble. Je n'avais pas compris la scène qui se jouait devant moi et j'entendis simplement le bruit d'un tissu lourd traîner sur le sol. Mes yeux s'ajustèrent, se posèrent sur un visage effrayé que je reconnus immédiatement. Je me levai, hurlai de toutes mes forces avant d'être maîtrisée. Recroquevillée dans un coin de la pièce, les larmes coulant sur mes joues, j'avais eu cette pensée : « Pardonne-moi, Charlie. »
Je m'efforçai de garder une expression neutre. Mon fils n'avait pas besoin de connaître la teneur de mes pensées.
Nous arrivâmes près d'une rivière bordée de falaises.
« On peut se baigner, maman ? »
« Si tu veux », lui répondis-je.
Il retira ses vêtements et les posa près de moi. Je ne savais pas s'il savait nager, mais il n'avait pas besoin de respirer. Alors je supposai que ça ne poserait aucun problème.
Je le regardai prendre son élan pour mieux sauter. Il riait aux éclats. Les minutes s'écoulèrent. Je le vis remonter pour plonger de nouveau, encore et encore, comme si chaque saut était le premier. Il passa plusieurs heures ainsi, le soleil haut dans le ciel, bien caché derrière d'épais nuages. Lorsqu'il fut lassé, il vint s'asseoir à côté de moi.
« Pourquoi tu sautes pas ? » me demanda-t-il.
« Je n'aime pas l'eau », répondis-je.
C'était bien plus qu'un demi-mensonge. Même vampire, même incapable de me noyer, l'idée de me retrouver encerclée par l'eau réveillait quelque chose que je ne savais pas nommer. Une mémoire dans les muscles. Une panique que mon nouveau corps n'avait aucune raison d'éprouver.
Dans une pièce adjacente se trouvait une vieille baignoire remplie d'eau croupie. Elle m'y jeta sans ménagement.
« Tu es tellement sale et répugnante », siffla-t-elle.
J'étais d'accord. Je me sentais sale et répugnante. Elle posa sa main sur ma tête et l'enfonça dans l'eau. Je retins ma respiration aussi longtemps que je le pus. Arrivée au bout de mes réserves, j'ouvris la bouche par réflexe et l'eau s'infiltra dans mes poumons. Lorsque j'étais sur le point de perdre connaissance, elle me fit remonter à la surface. À peine avais-je recraché toute l'eau que je recommençai à respirer qu'elle recommença son manège. Encore et encore.
Arriverais-je un jour à arrêter de revoir ces images ? J'espérais que le temps ferait son œuvre. Mais le temps avait une signification différente pour moi, maintenant.
Je m'allongeai dans l'herbe, respirant l'air humide. Mon fils m'imita. Nous restâmes ainsi le reste de la journée sans échanger un seul mot.
« Où est-ce que tu nous amènes ? » demanda-t-il tout à trac.
« Je ne sais pas », mentis-je.
« J'aimerais bien avoir une maison », dit-il tout doucement.
Ces paroles me firent mal. J'en avais furieusement envie moi aussi. Je pourrais peut-être voler un peu d'argent à quelqu'un de riche, quelqu'un qui ne s'apercevrait pas de la disparition d'une petite somme, ou du moins à qui elle ne manquerait pas. Je pourrais aussi récupérer mes quelques économies, mais cela ne suffirait pas, et je prendrais le risque d'être découverte. La première solution restait envisageable. Je pourrais acheter un cottage près d'une petite ville et nous construire une nouvelle vie avec de nouvelles identités.
Malheureusement, je ne savais pas comment m'y prendre. Dans les films, les gens payaient d'autres personnes, souvent malhonnêtes, pour obtenir de faux papiers. Cela fonctionnait-il dans la vraie vie ?
L'avenir semblait incertain pour mon fils et moi. Jusqu'à présent, je me contentais de vivre au jour le jour. Mais j'espérais pouvoir lui construire quelque chose de beau, un jour. Un vrai foyer. Un endroit où il pourrait poser ses livres sur une étagère qui lui appartienne, et où je n'aurais pas besoin de surveiller la porte en permanence.