POV Aiden
Après avoir laissé Nocturne se reposer au manoir de Lylia, nous marchions vers les bas quartiers. Je jetai un regard derrière moi : Damien restait de marbre, le visage fermé, d'un sérieux à croire qu'il portait le poids du royaume entier. Je soupirai, m'arrêtai, puis me tournai vers lui : "Soyons clairs cinq secondes, voulez-vous ?"
Il s'arrêta et me fixa, prêt à m'écouter. Je poursuivis : "Toi et moi sommes deux personnes complètement opposées. Là où je vois du pragmatisme, tu vois du déshonneur, et là où tu vois l'honneur des chevaliers, je vois un ramassis de conneries qui servent à se donner bonne conscience sans jamais se salir les mains."
Damien serra les dents, la main sur le pommeau de son épée : "Où voulez-vous en venir, sorceleur ?" Je le regardai : "À ceci : quand nous arriverons dans les bas quartiers, nous devrons cesser de nous voir comme des ennemis. Là-bas, nous ne serons que deux. Je préfère savoir que celui qui marche derrière moi, même s'il déteste ma façon de faire, ne me plantera pas une dague dans le dos, ne serait-ce que parce que ce ne serait pas honorable."
Il me regarda, surpris, mais dit avec sérieux : "Sa Magnificence m'a ordonné d'être à vos côtés durant l'enquête, si vous pensez que..." Je l'interrompis : "Je me fous de l'ordre de la duchesse. Je te parle d'homme à homme, de moi à toi, Damien de la Tour. Puis-je être sûr que tu seras avec moi ?"
Il se tut quelques secondes, puis hocha la tête : "Je te le promets : même si je n'approuve pas tes méthodes, tu auras mon épée à tes côtés." Je hochai la tête, tout en sentant que je resterais malgré tout sur mes gardes, au cas où.
Puis je désignai du doigt son armure chic, qui criait "garde ducale" à des lieues, et dis avec un sourire amusé : "Deuxième chose : tu ne comptes pas y aller comme ça, n'est-ce pas ?" Il fronça les sourcils : "Pourquoi pas ? C'est le royaume de Sa Magnificence et je suis le capitaine de la garde. Nous obtiendrons plus facilement des informations."
Je secouai la tête en soupirant : "Depuis combien de temps n'es-tu pas allé dans les bas quartiers ?" Il réfléchit : "Quelques mois, je dirais. Nous y sommes allés la dernière fois pour calmer les mouvements de foule."
Je hochai la tête : "Alors il faut d'autant plus changer d'armure et ressembler beaucoup moins à un chevalier", dis-je en me dirigeant vers une armurerie derrière nous. Damien me demanda : "Attends ! Pourquoi ça ?!"
Tout en marchant, je lui expliquai : "En tant que sorceleur, je peux aller n'importe où. Premièrement, seuls la duchesse, toi et ceux qui étaient présents savent qu'elle m'a engagé pour découvrir et arrêter les enlèvements, donc je n'ai aucun souci à me faire : j'y vais."
Arrivés devant l'armurerie, assez vide, je désignai l'intérieur : "Toi, en revanche, n'oublie pas que tu as calmé la foule il y a quelques mois. Même si c'était pour les protéger, les bas quartiers n'aiment pas qu'on leur dicte quoi faire. Je peux t'assurer qu'à la moindre apparition d'un capitaine de la garde ducale, plus aucune des personnes qui nous intéressent, chefs de gangs ou tenanciers de bordels, ne voudra nous parler. On sera simplement observés avec hostilité."
Damien me regarda comme si j'étais bizarre, mais je dis : "Crois-moi, ne sous-estime pas les bas quartiers. En matière de surveillance, tu pourrais être surpris : là-bas, la survie compte plus que l'autorité. Va mettre une tenue de cuir usée et une cape pour cacher ton visage, au cas où quelqu'un te reconnaîtrait."
Finalement convaincu, Damien entra dans l'armurerie et ressortit quelques minutes plus tard, vêtu d'une vieille armure de cuir, avec un fourreau d'épée tout simple et une cape. Souriant, je dis : "Eh bien, bienvenue dans l'équipement des pauvres. Alors, côté liberté de mouvement, tu peux encore te battre ?"
Il essaya de bouger un peu : "Oui, ça devrait aller. On peut y aller maintenant ?" Je hochai la tête et me dirigeai vers les bas quartiers : "Oui, mais tu me laisses parler. Tu n'interviens que si tu juges que c'est nécessaire. Ce n'est pas que je ne te fais pas confiance, c'est surtout pour éviter que quelqu'un te reconnaisse malgré nos précautions." Il hocha la tête. Il semblait me faire un peu plus confiance, mais bon.
En arrivant dans les bas quartiers, je sentis déjà des regards : des gens, assis par terre, quémandaient l'aumône, et plus loin, des catins me faisaient des clins d'œil, à moi comme à Damien sous sa capuche. En approchant d'une foule, je lui dis : "Garde la main sur ta bourse." Il hocha la tête. Pendant que nous traversions la foule, je sentis parfois des mains baladeuses chercher ma bourse, et Damien dut subir la même chose, mais il était assez solide pour les repousser.
Près du port, où l'on entendait des mouettes, j'aperçus un bordel déjà bien peuplé de marins et d'autres clients. Je m'y dirigeai, Damien sur mes talons. Quand nous entrâmes, plusieurs regards se posèrent sur nous, certains curieux, d'autres méfiants. En balayant la salle des yeux, je repérai celle qui servait les verres, et je souris. On aurait pu croire qu'elle n'était qu'une serveuse, mais sa tenue était plus propre, d'une qualité supérieure à celle des autres, et surtout son visage était soigné. Elle était l'une des rares à ne pas avoir levé la tête pour nous regarder.
Cela voulait dire qu'elle dirigeait l'endroit. Soit elle savait déjà que nous étions arrivés dans les bas quartiers, ce qui était fort probable, soit c'était autre chose. J'avançai vers elle en esquivant les mains des catins, tandis que Damien, peu habitué à cela, s'excusait poliment auprès des filles à chaque fois.
Je m'assis sur un tabouret devant le comptoir, face à la femme qui essuyait des verres : "Quelle est votre meilleure boisson, pour moi et mon ami ?" La femme se tourna vers moi et répondit avec un sourire : "J'ai un Blanc de Beauclair, c'est notre meilleure bouteille." Je hochai la tête : "Deux verres." Elle hocha la tête à son tour, et Damien se pencha vers moi pour me chuchoter : "Qu'est-ce qu'on attend pour l'interroger ?" Sans quitter la femme des yeux, je murmurai : "Nous sommes sur son territoire. Même si ça peut te paraître étrange, il faut lui montrer un certain respect : c'est comme ça que ça fonctionne dans les bas quartiers. Alors profite de cet alcool."
Elle nous servit les deux verres. Je goûtai et dis : "Très bon." Damien goûta aussi et hocha la tête. Elle dit : "Je vous remercie. Alors, qu'est-ce qui vaut votre visite, sorceleur, et celle de votre ami qui sent la noblesse ?", tout en continuant d'essuyer ses verres sans me quitter des yeux.
Damien fut surpris, mais pas moi : "Vous allez droit au but ! Puis-je au moins avoir le nom de la dame ?" Elle rit : "Anastasia, mais tu peux m'appeler Nastia. Je suis curieuse de savoir comment un sorceleur si jeune connaît les ficelles des bas quartiers." Je souris : "J'avais une amie d'enfance. Nous aimions nous faufiler, malgré l'interdiction de sa grand-mère, et nous allions souvent nous amuser dans les bas quartiers. C'était la vraie vie, et nous en avons pris l'habitude."
Elle hocha la tête : "Bien. Que veux-tu ?" Je la regardai et, vidant mon verre, dis : "Je suis ici pour des informations sur les enlèvements." À ces mots, elle se rétracta : "Je ne connais..." mais je secouai la tête et dis avec sérieux : "Soyez honnête, Nastia. Vous êtes sûrement l'une des cheffes de ce bas quartier, vous devez forcément savoir quelque chose." Je soupirai : "Écoutez, je vais être honnête avec vous. C'est vrai, j'ai été engagé par une personne du pouvoir pour régler le problème des enlèvements." Sans avoir besoin de le voir, je sentis Damien froncer les sourcils à mes mots.
Je poursuivis : "Mais, cela mis à part, j'ai aussi des raisons personnelles de m'occuper de ces enlèvements. Ce n'est donc pas uniquement pour la prime, et je suis très différent des chevaliers, qui placent l'honneur avant tout. Je me fous de vos activités illégales, je veux seulement des informations pour rendre la paix au bas quartier."
Elle me fixa un long moment, puis se tourna vers une serveuse : "Lis, prends ma place, je vais discuter avec ces messieurs à l'étage."
Nous la suivîmes jusqu'à un bureau faisant office de salon. Elle s'assit sur l'un des canapés et nous désigna l'autre. Je m'assis ; Damien resta debout derrière moi, les bras croisés, comme un garde. Elle alluma sa pipe et sourit : "Beau gosse, tu devrais t'asseoir, je ne vais rien te faire." Damien répondit : "Je préfère rester debout."
Je souris, amusé : "Désolé pour lui, il est sûrement constipé." Elle sourit à son tour. Je repris : "Qu'avez-vous pour moi ?" Nastia fuma, puis expliqua : "Pas grand-chose, et non, je ne te mens pas. À vrai dire, les rares personnes qui ont aperçu quelque chose ont vite disparu ensuite. Mais nous savons une chose : ils opèrent la nuit, et ce ne sont pas des humains."
Je croisai les jambes. C'étaient donc bien des vampires. Je demandai : "Avez-vous une idée d'une base, ou d'un endroit étrange ?" Elle réfléchit : "Non. Par contre, vous n'êtes pas le premier à me poser la question." Damien et moi fronçâmes les sourcils. "Qui ?" demandai-je.
Elle sourit : "Un homme assez beau, mais âgé. Il portait une tenue de vagabond plutôt chic pour ce que c'est, mais il avait le teint pâle. Il se renseignait sur ces enlèvements. Si vous voulez en savoir plus, il a un entrepôt à l'extérieur de la ville." Je hochai la tête et me levai ; Damien s'apprêtait à partir aussi, mais je me retournai : "Je vous fais une faveur : n'essayez pas de les combattre, ces kidnappeurs. Ce sont des vampires." Puis je partis, sans voir le visage de Nastia.
Une fois dehors, Damien marmonna à contrecœur : "Elle a vu ce que j'étais malgré tout, mais je dois reconnaître que sans cette tenue, nous n'aurions même pas passé la porte." Puis il ajouta : "On va à l'entrepôt." Je hochai la tête. Tandis que nous marchions dans cette direction, le bruit de la foule s'éteignit peu à peu, nous laissant dans un silence pesant. Je dis à Damien : "Main sur le pommeau, au cas où." Puis je lui donnai des bombes de Moon Dust. Vesemir serait fier : un sorceleur doit toujours être prêt à toutes les situations. J'ajoutai : "Si on est attaqués, lance-les et reste derrière moi. Si ce sont des vampires supérieurs, tu ne pourras quasiment rien faire."
Il hocha la tête en prenant les bombes, malgré sa réticence, et dit : "Sorceleur, si tu vois que la situation est impossible et que tu ne peux pas me protéger, donne la priorité à ta vie." Je le regardai, surpris, mais il sourit : "Inutile d'être surpris. Tu es la meilleure chance de la duchesse. Moi, je ne suis pas aveugle au point de ne pas voir ton efficacité." Je soupirai : "Je ne peux pas te promettre de partir."
Puis, sans attendre sa réponse, nous arrivâmes à l'entrepôt, d'où l'on entendait des chocs de griffes. Je dis : "Reste là." Voyant une ouverture à la fenêtre, je me téléportai jusqu'à elle. De là, je vis un homme aux longues griffes, qui correspondait à la description de Nastia, en train de se battre contre trois autres vampires qui l'attaquaient de tous côtés. Décidant de tenter un pari fou, je me téléportai derrière l'un des assaillants, un vampire supérieur, qui fut pris par surprise et n'eut pas le temps de réagir. Je lui plantai ma dague dans le cœur et, avec ma magie de glace, j'anéantis son intérieur, le tuant en le gelant de l'intérieur. Je me dis qu'en face à face, je n'aurais pas eu cette chance.
Esquivant de peu une attaque de griffes, je vins me placer à côté de l'homme, qui se faisait acculer, et lançai : "Dure nuit ?"
L'homme me regarda, surpris, comme s'il me reconnaissait, puis dit en souriant : "Effectivement. Je suppose que nous avons beaucoup de choses à nous dire, Aiden de Cintra." Je fronçai les sourcils, et il ajouta : "Ne t'inquiète pas, c'est Geralt qui m'a parlé de toi. Mais pas le temps de discuter : deux vampires m'énervent. Tu veux bien m'aider ?" Je hochai la tête et partis combattre l'un des vampires pendant qu'il s'occupait de l'autre.