Le Chêne et le Loup

Chapitre 6 : Osmose et plume

Par Angine

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Osmose



Elle dormait beaucoup les tout premiers jours.

Bastien s'était installé dans le fauteuil près de la fenêtre, il en avait pris possession et, maintenant qu'il avait ses entrées dans la chambre royale, il ne se faisait pas prier pour prendre ses aises.

Sur le guéridon, les restes d'un fruit qu'il n'avait pas su identifier, à moitié entamé puis abandonné avec méfiance, comme s'il avait mordu dedans en s'attendant à autre chose.

La poignée de la fenêtre pendait un peu de travers depuis qu'il avait voulu l'ouvrir en grand, un matin, avec plus de force que nécessaire. Il l'avait remise en place tant bien que mal et n'en avait plus reparlé. Personne, jusqu'ici, n'avait eu l'idée de tirer dessus.

Ses bottes traînaient sous le lit. Une tasse de tisane froide, oubliée, faisait un cerne sur le bois clair du guéridon. Quelque part sous un coussin dormait une dague égarée depuis deux jours. Bastien avait fini par renoncer à la chercher.

Des fois, il lisait. Ou faisait semblant.

À d'autres moments, il sculptait un petit morceau de bois trouvé au hasard d'une balade. Il lui avait évoqué la forme d'un chêne et il s'échinait à y incruster un chat, laissant autour de lui des copeaux en bataille sur le sol, le guéridon et les coussins.

Chaque fois qu'Elric entrait ou ressortait, il lui lançait un regard qui signifiait très clairement qu'il était de trop. Bastien n'avait manifestement pas reçu le message.

Elisabeth se réveillait par intermittence, quelques heures de conscience, puis de nouveau le sommeil. Chaque réveil la trouvait un peu plus là. Un peu plus ancrée. Comme quelqu'un qui apprend à réhabiter une maison longtemps fermée.

Un matin, il la vit regarder par la fenêtre avec cet air de quelqu'un qui fait des plans. Il reposa son ouvrage.

— Non, dit-il.

— Je n'ai rien dit.

— Tu regardes dehors comme ça depuis cinq minutes... Tu n'es pas encore en état de sortir.

Elric, qui ne s'affairait jamais bien loin, se surprit à acquiescer aux propos de l'encombrant invité.

Elle sourit.

— Le balcon. Je veux juste aller sur le balcon. Il faut que je me lève ! Je n'ai pas marché depuis un siècle... au sens propre... et j'ai besoin d'air frais.

Il la regarda.

Elle le regarda.

Il capitula.

Le vieil elfe, dans l'encadrement de la porte, prit une inspiration qui signifiait clairement qu'il désapprouvait. Il ne dit rien. Mais ses mains se joignirent dans son dos, ce geste précis, contrôlé, de quelqu'un qui s'interdit d'intervenir et trouve ça difficile.

Il se tint en retrait, juste assez près pour intervenir au premier signe.

Elle avait repoussé les draps, posé les pieds au sol avec cette concentration particulière de quelqu'un qui ne fait pas tout à fait confiance à ses jambes. Puis elle s'était arrêtée. Elle ferma les yeux et ses mains se crispèrent sur les draps. Sa tête tourna légèrement, mais le sol s'arrêta vite de bouger.

Quelque chose dans ce geste l'avait fait se lever de son fauteuil sans réfléchir, faisant glisser le long de ses jambes une pluie de copeaux de bois.

Il lui tendit la main. Pas par galanterie. Par réflexe.

Elle regarda la main tendue.

— Je peux marcher, dit-elle.

— Ah oui ? Peut-être as-tu oublié depuis le temps.

Elle lui adressa une magnifique grimace, mais prit sa main quand même.

Prudemment, elle s'ancra au sol. Ce n'était pas le sol qu'elle testait, mais ses jambes. Elle prit appui sur la main de Bastien plus fort qu'elle ne l'aurait voulu. Il l'accompagna, saisit son autre main, l'attira doucement vers lui.

Elle était debout.

Elle regarda Bastien. Sourit.

Il lui rendit son sourire.

Puis son regard glissa vers le balcon.

Elle lâcha une main. Garda l'autre. Et se mit en marche.

Si on lui avait dit un jour...

Un premier pas, ça passe.

...qu'elle devrait faire un tel effort de concentration...

Un deuxième, ça passe aussi.

...juste pour avancer...

Le troisième, c'est bon.

Elle ne l'aurait pas crue.

Allez, maintenant, ce sera un jeu d'enf...

Ses jambes se dérobèrent.

— Merde !

Bastien la rattrapa. Bras autour de sa taille, sans bruit, sans commentaire. Il la laissa reprendre pied à son rythme. De l'autre côté de la chambre, Elric avait retenu son souffle.

— Tu as dit quelque chose ? demanda-t-il.

— Non, souffla-t-elle avec le regard de celle qui promet un mauvais quart d'heure si cela se savait.

— Autant pour moi, dit-il, l'air faussement navré et un sourire qu'il ne cherchait même plus à cacher.

Ses pas devinrent plus sûrs au fil des mètres.

Les muscles se souvenaient malgré elle. Cent ans... les jambes retrouvaient quand même le bon tempo, la bonne façon de s'ancrer sur le sol. Peu à peu, la mémoire du corps se réveillait.

Elric, dans l'encadrement de la porte, les regarda partir.

Un siècle qu'il n'avait pas vu cette démarche. Un siècle qu'il avait fini par en oublier jusqu'au souvenir exact.

Il ne s'attendait pas à ce que ça lui serre la gorge à ce point.

Et encore moins à devoir ce moment à l'énergumène qui avait passé la semaine à saccager les appartements royaux avec l'application d'un enfant livré à lui-même.

Elric soupira. Long, sincère, presque douloureux à admettre.

Il lui était reconnaissant.

La porte du balcon s'ouvrit.

L'air arriva d'un coup. Chaud. Chargé de résine et de fleurs sauvages. Pas une odeur ordinaire, quelque chose qui venait des arbres eux-mêmes, de la magie qui les traversait depuis des siècles. L'âme de Tirënnog, tout simplement.

Elisabeth s'arrêta sur le seuil.

Sa main se resserra un instant sur celle de Bastien. Comme un réflexe. Elle prit une grande inspiration, remplit ses poumons de cet air qui lui avait tant fait défaut.

Puis elle avança.

Ses doigts trouvèrent la rambarde, le bois vivant, tiède sous les paumes, les nervures de l'écorce exactement là où elles avaient toujours été. Comme si la cité l'avait attendue. Comme si rien n'avait bougé.

Mais tout avait bougé.

Elle embrassa du regard ce qui se trouvait sous ses pieds.

La cité s'étendait sous eux dans la lumière du matin, vivante, grouillante, dorée. Les passerelles de lianes qui reliaient les tours de bois blanc. Les jardins suspendus entre les branches maîtresses, chargés de fleurs qu'elle ne reconnaissait pas toutes. Des maisons nouvelles là où il n'y en avait pas. Des arbres plus grands qu'elle ne s'en souvenait, un siècle de pousse, un siècle de vie qui avait continué sans elle.

En bas, la cité s'éveillait. Des silhouettes se croisaient sur les passerelles, portant des paniers, des outils, des enfants accrochés aux hanches. Une échoppe ouverte sur une plateforme suspendue, des étoffes qui pendaient dans l'air du matin. Des voix montaient, fragmentées par la hauteur, trop lointaines pour être comprises. Quelqu'un riait. Quelqu'un appelait un nom. Une odeur de pain chaud et de résine se mêlait à l'air.

La ville vivait. Simplement. Comme elle l'avait toujours fait.

Sa gorge se serra.

Pas de tristesse exactement. Quelque chose de plus complexe, la joie et la perte mélangées, impossibles à démêler.

— Elle a poussé, dit-elle enfin.

Sa voix était étrange. Plus petite que d'habitude.

— Qu'est-ce qui a poussé ? Ta ville ?

— Oui, ma ville. Et mon peuple. Elle marqua une pause. Ils ont continué. Ils ont construit. Ils ont vécu.

Elle laissa les mots retomber.

— C'est bien, dit-elle.

Bastien ne répondit pas. Il restait un pas derrière elle, ne la quittait pas du regard, subjugué par cette façon qu'elle avait de tenir le monde à distance derrière ses yeux même quand il la traversait de part en part.

Le soleil montait entre les branches. La lumière changeait, plus vive à mesure que l'aube s'éteignait. Tirënnog s'éveillait.

Elle ne bougeait pas.

— Tu veux rentrer ? demanda-t-il.

— Non... Pas encore.

Elle resserra les mains sur la rambarde, le dos tourné.

Ses cheveux, mal coupés, inégaux, flottaient légèrement dans la brise du matin. Auburn. Ce roux profond qui vire au cuivre quand la lumière s'y pose. Bastien n'avait jamais prétendu être coiffeur.

La chemise de lin souple qu'on lui avait apportée était trop grande. Ou était-ce elle qui était trop petite ? Le tissu, léger, flottait et épousait ses formes à chaque souffle de vent. Laissant deviner la finesse de ses épaules. La courbe de son dos.

Ses pieds nus sur le bois du balcon, solidement ancrés à présent.

Il y avait quelque chose dans cette image... cette femme de deux cents ans aux pieds nus sur son balcon, les cheveux en désordre, qui regardait sa cité se réveiller comme si elle avait tout le temps du monde.

Le sorceleur, lui, ne regardait pas la cité.





Plume


Les jours suivants trouvèrent leur rythme.

Le balcon devint une habitude.

Puis les passerelles. Puis la cité tout entière, par petits morceaux.

Au fur et à mesure, ses jambes retrouvèrent leur aplomb. Dans la cité, les conversations finirent par trouver d'autres sujets. Les promenades de la reine au bras du sorceleur cessèrent d'être un spectacle.

Elle lui montrait. Il regardait.

Elle lui parlait d'un arbre aux fleurs qui ne s'ouvraient qu'à la pleine lune, sous lequel elle avait autrefois pris ses quartiers le temps d'un été.

Ils traversèrent une ruelle où les lianes formaient, à la bonne saison, une voûte si dense qu'on avait l'impression d'y marcher dans la pénombre en plein midi.

Elle lui montra une maison qu'elle avait connue occupée par une lignée d'artisans, et qui appartenait maintenant à une autre. Elle fut surprise de constater que la peinture florale qui ornait les murs tenait bon encore un siècle après.

Ils riaient parfois.

Souvent.

Ils aimaient se rendre dans le jardin suspendu qui jouxtait son balcon.

Une plateforme de bois vivant entre deux arbres maîtres, reliée au reste de la cité par un pont de lianes si fin qu'on avait l'impression de marcher dans les airs. Des fleurs partout, des espèces qui poussaient directement dans l'écorce, à même le bois vivant. Et quelque part au-dessus, une fontaine invisible. L'eau dévalait de terrasse en terrasse, disparaissait sous les racines avant de rejaillir un peu plus bas dans un bruissement continu.

Tirënnog respirait en contrebas.

Ils ne se regardaient pas. Ils regardaient la cité. Mais quelque chose avait changé dans l'air entre eux, quelque chose qui avait un nom que ni l'un ni l'autre ne prononça.

La main de Bastien trouva la sienne.

Pas de geste brusque. Pas de décision. Juste leurs doigts qui glissèrent l'un contre l'autre, naturellement.

Elle ne retira pas sa main.

Ils restèrent comme ça, les jambes dans le vide, la cité en contrebas, l'eau qui coulait quelque part, jusqu'à ce que la lumière change et que Tirënnog s'allume doucement dans le soir qui venait.

Ce fut d'abord un parchemin.

Il avait été posé discrètement sur le guéridon pendant qu'ils étaient sur le balcon. Elle le vit en rentrant, le regarda un moment, et le posa plus loin sans l'ouvrir.

Puis deux parchemins.

Puis une délégation qui attendait depuis trois jours et ne pouvait plus attendre.

Parmi tous les elfes qui allaient et venaient dans le palais, il y en avait un que Bastien remarquait immanquablement. Toujours vêtu de noir. Toujours le premier arrivé. Toujours le dernier à repartir. Les serviteurs s'écartaient sur son passage avec le même respect qu'ils témoignaient à Elisabeth. Sans couronne, sans titre proclamé, il semblait toujours porter une partie du palais sur ses épaules.

Bastien avait fini par apprendre son nom complet : Aethryu Du'hael vae Kharis. Lui aussi était de sang royal, mais sa lignée avait perdu son trône depuis longtemps. Ou quelque chose du genre. Chaque fois que le sujet approchait, un silence poli tombait sur la conversation. Bastien n'avait jamais cherché à en savoir davantage. En revanche, il avait de toute évidence gardé son blase à rallonge : intendant de la Maison Aen Tír, Aethryu Du'hael vae Kharis. Bastien abandonna rapidement l'idée de le prononcer en entier.

Depuis le retour d'Elisabeth, le jeune sorceleur n'avait pas seulement appris son nom, il avait compris quel rôle il avait tenu.

Après le sacrifice de leur Reine, Aethryu avait assumé la charge de régent, refusant de porter une couronne qui n'était pas la sienne. Pendant un siècle, il avait maintenu le royaume d'Elydorn debout. Il avait tout tenté pour la ramener et, malgré les désillusions, n'avait jamais cessé d'espérer son retour. Il lui rendait aujourd'hui ce pouvoir avec une simplicité qui en disait long sur l'homme.

Ce matin-là, l'elfe en noir, impeccable comme toujours, entra dans les appartements royaux.

Il posa une pile de documents sur la table. Pas tous. Les plus urgents seulement. Il avait trié, filtré, éliminé tout ce qu'il avait pu absorber à sa place.

— Quand tu seras prête, dit-il simplement.

Pas d'urgence dans la voix. Pas de reproche. Juste ces quatre mots posés là comme une main tendue.

Elle signa le premier parchemin ce soir-là. L'ancien régent était assis en face d'elle, patient, silencieux, lui expliquant ce qu'il fallait savoir sans jamais l'accabler. Cent ans d'absence ne se rattrapaient pas en une semaine. Il le savait mieux que personne.

Les conseils recommencèrent le lendemain.

Pas longtemps d'abord. Une heure. Deux. Mais les heures s'allongèrent. Les délégations se succédèrent. La reine reprenait ses droits sur la femme, doucement, sûrement, comme une marée qui monte sans qu'on la voie venir.

Bastien attendait.

Il était doué pour ça maintenant.

Depuis que les affaires du royaume avaient repris, Bastien avait peu à peu déserté les appartements royaux. Elisabeth y passait désormais moins de temps que dans les salles du conseil, et il ne savait plus très bien à quel moment il avait une chance de l'y trouver.

Un soir, elle vint frapper à sa porte au milieu de la nuit.

Bastien ouvrit, la main sur le pommeau. Un vieux réflexe de sorceleur.

Il la trouva là. Sans couronne, sans cérémonie. Ses cheveux défaits sur les épaules, une simple robe de lin, son regard fatigué posé sur lui avec une sincérité désarmante.

— Je ne veux pas être seule, dit-elle.

Il s'écarta pour la laisser entrer.

Elle s'installa dans le grand fauteuil près de la fenêtre, les genoux remontés contre la poitrine, et regarda la cité endormie en contrebas. Lui resta assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux. Ils ne parlèrent pas tout de suite. Ils n'en avaient pas besoin, c'était la même chose que dans l'Immatériel, cette capacité à exister l'un à côté de l'autre sans que le silence devienne inconfortable.

— Comment vas-tu ? demanda-t-il finalement.

— Je règne… dit-elle.

Il ne répondit pas. Elle n'attendait pas de réponse.

Dehors, la cité respirait doucement, ses lumières filtrées sous le clair de lune. Quelque part, un oiseau de nuit chantait.

— Dans les rêves, dit Ely sans le regarder, tu ne posais jamais cette question.

— Dans les rêves, j'étais un chat. Tout le monde sait que les chats ne parlent pas.

Elle tourna la tête vers lui. Et elle rit, un vrai rire, bref et surpris, celui qu'on ne calcule pas. Toujours ce rire qui lui faisait dresser les poils des bras à chaque fois qu'il l'entendait.

— Tu es le chat le plus bavard que j'aie jamais entendu !

— Parce que tu en as connu d'autres…

— Peut-être que oui. Peut-être que non, dit-elle, un sourire malicieux aux lèvres.


Le silence retomba doucement entre eux. Aucun des deux ne détourna le regard.

Il se leva. S'approcha lentement, sans brusquerie, comme on s'approche de quelque chose qu'on ne veut pas effaroucher.

Elle ne bougea pas. Le laissa venir.

Elle suivit son mouvement et leva la tête alors qu'il approchait.

Il plongea dans ces yeux qui évoquaient la forêt profonde, cerclés d'or. Ce regard lui promettait tant de choses à découvrir.

Il prit son visage entre ses mains. Des mains de sorceleur, abîmées, calleuses, qui tenaient quelque chose de fragile pour la première fois depuis longtemps sans savoir exactement comment.

Elle posa les siennes sur ses poignets. Pas pour l'arrêter. Juste pour être là.

Il l'embrassa doucement. Comme une question.

Elle y répondit. Comme une évidence.





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À très vite pour la suite ! 🌳🐺








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