Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions .fr de septembre-octobre 2026 « Si ma mémoire est bonne ».
Bonne lecture !
Une mer d’huile s’étendait, noire et infinie, par-delà la loggia de l’ambassade. Accoudée à la balustrade de la terrasse, Lindefrela sirotait une flûte de vin doré d’Auridia. La robe limpide du breuvage chatoyait aux reflets de la coupe de cristal qui tournoyait entre ses doigts. L’elfe attendait.
Son haut front artificiellement dégarni et ses sourcils épilés accentuaient la longueur de son visage étroit, poudré d’or, au nez aussi rectiligne qu’une lame de couteau, aux joues percées de plaquettes d’or. Une partie des cheveux de Lindefrela se déployait dans son dos, noir de jais, et l’autre se déployait en une queue de cheval si longue qu’elle eût touché le sol si elle ne s’élevait vers les cieuxen partant sommet de son crâne, retenue par un empilement d’anneaux d’or, avant de retomber derrière son dos tel un serpent d’ébène. Des anneaux similaires enserraient son cou et retenaient sa nuque guindée au centre d’une fine collerette de plumes, aussi noires et chatoyantes que sa chevelure. Une ceinture de perles retenait à ses hanches une robe de soie noire brodée d’or. Le décolleté et les crevées des manches, pendant jusqu’au sol, dévoilaient l’armure de cérémonie que Lindefrela portait en dessous. Cette armure épousait si bien ses formes qu’on l’eût crue moulée autour de son corps, forgée de métal coulé à même la peau. D’ébonite aussi fine qu’un parchemin, elle reproduisait en sculpture les moindres détails d’une anatomie féminine seulement vêtue de tatouages, que figuraient les niellures d’or et de vif-argent. Ces motifs imitaient les tatouages, bien réels ceux-là, dessinés sur la peau des mains de Lindefrela, là où armure et bijoux la laissaient nue. D’innombrables bracelets garnissaient ses poignets et des bague, ses doigts aux ongles vernis d’or. Enfin, une traîne interminable prolongeait sa robe qui, serpentant autour des jambes armorées de Lindefrela, se déployait sur la dentelle métallique dont le sol était tissé.
Le temps pressait. Allait-il, oui ou non, se montrer avant qu’elle ne s’en allât ?
Elle huma longuement le bouquet capiteux qui émanait du vin et, les yeux fermés, laissa chaque arôme de fruits blancs, chaque note d’agrume imprégner ses narines, flotter autour de son esprit et se mêler aux effluves de roses bleues et des lys-à-phalènes importés à grand frais de Tamriel pour égayer ses appartements. Lindefrela, sans le ciel au-dessus de sa tête et la mer devant elle, se serait crue chez elle, sous les ombrages parfumés des jardins d’Alinor. Mais ce n’était pas le cas. Et elle devait attendre. Un art subtil qui s’apprenait tôt, pour qui embrassait une carrière diplomatique. Attendre et faire attendre devenait une arme, entre les mains de qui le maîtrisait.
Lindefrela ne piétinait pas. Ne pianotait pas. Ne ruminait pas. Le temps ne l’emporterait sur son esprit que si elle se laissait devenir victime de cette attente.
Ouvrant les yeux, elle contempla par-dessus la balustrade le morne paysage qui s’étalait en delà. Des nuages jaunes et fantomatiques flottaient par filaments dans un ciel aussi huileux que la mer qu’ils dominaient. Ils plongeaient le monde entier dans une pénombre pisseuse, de laquelle se détachaient, jaillissant des flots, les hautes silhouettes ténébreuses d’absurdes tours déformées.
Dans le ciel, un point luisant naquit au zénith.
Déjà ? s’étonna Lindefrela. La singularité enflait, se transformait à vue d’œil en aveuglante boule de feu.
Le temps s’écoulait différemment en Oblivion. Depuis combien de temps y était-elle restée en poste ? Quelques mois ? De longues années ? Cela importait peu. Passé, présent, futur ; ils se mêlaient, confus, lorsqu’elle portait son regard au-delà du Voile qui la séparait du monde mortel, sans qu’elle ne pût dire avec certitude lequel était lequel. La dernière fois que Lindefrela était retournée à Alinor, elle s’était inquiétée auprès d’un vice-protomagistère pseudosublimissime des conséquences de l'invasion d’Akavir par Uriel V, laquelle datait déjà de centaines d’années. Et lors du Bal des Ambassades : elle s’était enquise de la santé déclinante d’un plénipotentiaire, qui ne naîtrait pourtant qu’au prochain millénaire.
Le temps de songer à ces futilités, l’étoile devint un soleil qui grossissait encore et encore et emplissait l’air d’un chant cristallin. Un oiseau de flammes de la taille d’un navire de guerre survola l’ambassade, baignée désormais de l’écrasant éclat d’un astre estival. Il se posa sur la terrasse inférieure. Habituée à la banalité de ce spectacle, Lindefrela ne tourna même pas la tête.
L’oiseau ressemblait à un cygne, peut-être à un aigle ou même à un paon, ou bien quelque mélange des trois : un long cou, un bec recourbé, une longue traîne enflammée et un plumage ardent si lumineux qu’il fallait plisser les yeux pour l’admirer de face.
Servir le Thalmor au rang d’ambassadrice dans les Royaumes Extérieurs donnait accès à quelques menus privilèges. Jouir d’un Sunbird personnel n’était pas le moindre d’entre eux.
Lindefrela vida sa coupe d’une traite. Elle la posa sur un guéridon et tourna les talons. Les six épées qui lui servaient de garde du corps formèrent une haie d’honneur à son passage et flottèrent dans le sillage de sa traîne, en double rang docile et impeccable. Elle traversa la loggia jusqu’au balcon qui donnait sur la terrasse inférieure, où l’on préparait le Sunbird pour son prochain départ.
L’équipage le savait, l’escale serait brève : juste le temps de récupérer leur passagère et de repartir aussitôt à travers le Vide qui séparait les mondes. Les prêtres-techniciens scandaient des hymnes à Auri-el. Tandis que les zoomécaniciens inspectaient une à une les plumes de l’oiseau, traquaient la moindre imperfection, managraphes et oracles-pilotes, plongés dans la lecture du Parchemin des Anciens, prédisaient la route à emprunter pour le retour. Le Sunbird de Lindefrela n’emportait qu’un armement sommaire. Son chant suffisait à éliminer les menaces potentielles que l’on croisait parfois en route. Il était loin le temps où les Battlespires impériales faisaient régner dans le Vide l’ordre et la loi Septim et qu’il fallait à chaque envol craindre la bataille. Sur la fin, Cyrodiil n’en entretenait plus qu’une et il n’en restait plus aujourd’hui qu’une ruine peuplée de fantômes. Sur Nirn comme en Oblivion, la puissance de l’Empire déclinait et les sunbirds du Domaine Aldméri voyageaient désormais en toute sécurité. Ou presque : des choses sans noms, créations perdues ou vestiges de kalpas oubliés, rôdaient parfois dans le Néant.
Quand Lindefrela jeta un œil à l’horloge d’or qui meublait ses appartements, les aiguilles tournaient dans le sens inverse. Il fallait s’y attendre : il ne faisait ni jour ni nuit et de toute façon, ces notions n’avaient aucun sens par ici. En réalité, elle ne possédait cet objet que parce que le contraire eût été inconvenant.
Oh oui : la vie qu’elle menait dans cet enfer sans queue ni tête, Lindefrela méritait bien son propre sunbird. De quoi rendre jaloux de cette compensation les diplomates en poste à la Cité Impériale, en Akavir ou même en Pyandonée. Quant à ceux qui représentaient le Thalmor auprès des sloads, des dreughs, des ogres ou des gobelins, ils ne ramassaient que les miettes et le mépris des autres. Des affectations tout juste bonnes pour les altmers bâtards à la Praxis déficiente. Lindefrela, elle, avait été mutée dans les Royaumes Extérieurs à cause de son affiliation à la mouvance daedrophile des administrations du Thalmor. Elle détestait cet endroit, mais ne pouvait nier l’influence que ce poste lui offrait.
L’oracle-capitaine se présenta derrière Lindefrela. Il la salua avec une raideur toute protocolaire.
— Très Haute et Grande Estimée Matriarche, votre Sunbird est prêt pour le départ. Nous attendons votre bon vouloir, lorsque vous souhaiterez l’exprimer.
Ses yeux aveugles ne la voyaient pas, mais ils savaient pourtant où la chercher. Ceux de Lindefrela se posèrent une dernière fois sur l’horizon lugubre, où la mer d’huile épousait le ciel jaune pisse.
Il ne viendrait pas. Tant pis. On l’attendait ailleurs.
— Allons-y.
Lindefrela descendit de son pas chaloupé l’escalier qui menait à la terrasse inférieure, escortée par son cortège d’épées de compagnies. À mesure qu’elle s’approchait, le sunbird déployé de toute l’envergure de ses ailes irradia son visage d’une chaleur torride, qui chassait la froide pénombre de l’Oblivion. Un vent sec fouettait sa peau. Lindefrela ne détourna ses yeux mordorés ni ne cligna des paupières. C’eût été inconvenant.
— Vous nous quittez déjà ? résonna dans le ciel une voix lente et profonde, aussi glaciale que son Sunbird était ardent.
Lindefrela stoppa ses pas et attendit que l’écho de ses talons se fût estompé avant de répondre.
— J’ai attendu assez longtemps l’audience que vous me refusiez, ô Seigneur Hermaeus Mora. Puisque des affaires m’appellent au palais lunaire de Secunda, j’ai jugé opportun de prendre congé.
— Et je juge quant à moi opportun de vous accorder cette… audience, ambassadrice. À… mmh… l’instant même.
Lindefrela retint les mots narquois qui lui venaient à la bouche. Sa daedrophilie notoire et les machinations des factions dont elle avait le soutien n’étaient après tout pas la seule raison de son accession à ce poste. Elle le devait aussi à sa capacité à manier l’humilité nécessaire pour communiquer avec les Princes Daedras aux incommensurables pouvoirs et l’indispensable fierté dont tout altmer devait faire preuve pour représenter avec honneur la puissance d’Aldméri. Bien plus qu’au creux de toute oreille mortelle, il s’agissait de trouver le juste équilibre de paroles assez douces pour ne pas froisser ces dieux irascibles, capables d’infliger d’un claquement de doigts la torture éternelle, mais assez fermes pour faire entendre les intérêts de sa nation. Heureusement, en Oblivion, tout se marchandait. Même la damnation. C’était grâce aux talents de Lindefrela que, par le passé, le Thalmor s’était assuré la neutralité du prince Hircine lors de l’annexion du Val-Boisé.
D’un geste, Lindefrela ordonna l’annulation de l'essor de son Sunbird. Il fallait s’attendre à ce genre d'imprévus et ce n’était pas comme si elle caressait l’espoir de s’échapper en douce. C’était, ici, le domaine du Prince : rien n’échappait à sa vigilance. Il observait même la scène, caché quelque part, avant même que le rideau ne se levât.
— À votre guise, Seigneur. J’en suis fort aise.
Elle tourna les talons et la traîne de sa robe suivit le mouvement. Elle ne se pressa pas pour retourner au balcon, face à la mer. Elle obéissait à la convocation du Prince Daedra, mais sans servilité ni dévoiler aucun soulagement. Le temps d’arriver, elle se présenta en égale ; personnification du plus puissant État qui régnait sur les terres mortelles.
Les épées de compagnie de Lindefrela formèrent un demi-cercle derrière elle, pointe en bas, solennelles. En son centre, l’ambassadrice caressait l’anneau sigillaire enfilé à son annulaire gauche, gravé de l’aigle essorant du Domaine Aldméri.
— Eh bien, parlons affaires.
Le ciel tout entier se couvrait, masse d’yeux fixés sur Lindefrela et de matières visqueuses difformes qui remuaient, palpitaient, parcourues de spasmes, animées d’imprévisibles courants de fluides lluisants. Des tentacules barraient l’horizon, se tortillaient en tout sens, plongeaient depuis les cieux ou jaillissaient de la mer, aussi huileux que s’ils n’étaient constitués que de la même substance semi-liquide. Des excroissances naissaient, nimbées de brume, enflaient, se rétractaient et disparaissaient au même rythme erratique que s’ouvraient et se fermaient ces innombrables yeux sans paupières et qui pourtant clignaient, si proches que Lindefrela pouvait les toucher, si lointains qu’ils se perdaient dans les nuages.
Ainsi se dressait Hermaeus Mora, prince de la connaissance et des savoirs interdits, devant Lindefrela, dans toute la majesté de son illogique apparence.
— Vous avez certainement reçu la liste de requêtes que le secrétariat de mon ambassade vous a fait parvenir. Avez-vous trouvé le désir de les consulter ?
Lindefrela pesait avec soin chacun des mots qui franchissaient ses lèvres : « Les requêtes », non « les demandes ». Demande était une manière polie de parler d’exigence. Une requête n’était qu’une requête. « Le désir », non « le temps ». Elle se ridiculiserait, bien sûr, à questionner le temps d’un être qui transcendait ce concept. « Les consulter », non « y jeter un œil ». Allons, avez vous vu un peu le vieux Mora ? Si oui, a raison coulait de source.
— Ah, vos… requêtes, répondit la voix caverneuse d’Hermaeus Mora, qui provenait de partout à la fois… Oui… je les ai ici.
Une farandole de glyphes et de runes fantomatiques se matérialisa dans le ciel. Les lettres dansaient, se mouvaient si vite entre les tentacules et les nuages que l’on ne saisissait le sens de ces chaînes de signes qui se succédaient, se changeaient en d’autres, s’évaporaient, formaient des cercles et des boucles sous le regard attentif de centaines d’yeux globuleux.
— Oui… tout me semble, mmh… correct. Sauf certaines de vos propositions. Voyons… Corpus B, appendice 4, partie 2bis, chapitre 76, paragraphe 130, article 24-5, alinéa J, treizième amendement : mmh… blablabla… offre d’exclusivité sur les avantages fiscaux concernant l’exportation et la distribution de mémospores, etc., etc. Quel… intérêt ? Moi, Hermaeus Mora, me le demande. Je suis en affaire avec les despotats sloads pour me fournir en la matière. Leurs, mmh… méthodes de fabrication assurent un approvisionnement à une échelle que votre… Domaine est incapable de concurrencer.
Lindefrela éclata d’un rire cristallin, aussi calculé que ses paroles :
— Allons, soyez sérieux : les sloads sont des dagonites. Leur nature est le changement. Ils sont aussi imprévisibles que les marées sous lesquelles ils construisent leurs domaines. Pensez-vous qu’il s’agit-là de partenaires de confiance ?
Croyez-vous votre approvisionnement perdurera lorsque vos querelles avec le Prince de la Destruction se dégraderont en guerre ouverte et que vos fidèles respectifs, eux aussi, se livreront bataille à la surface de Nirn ? Le Thalmor vous promet une distribution de mémospores, certes en plus faible quantité, mais régulière. Stable. Vous connaissez notre réputation, en ce qui concerne la stabilité : j’engage la parole de mon gouvernement pour cet âge, pour les suivants et pour les kalpas à venir, s’il nous est donné de survivre aux changements de cycles.
— Me croyez-vous incapable, ambassadrice, de… reproduire les mémospores si mon approvisionnement s’avérait interrompu ? Ce ne sont que de, mmh… vulgaires babioles mortelles, juste assez amusantes pour que j’y porte un intérêt.
— Reproduire, ô Seigneur Hermaeus Mora. Ce sont vos mots. Et non produire. Les mémospores que vous fabriqueriez en auront la semblance, mais non l’essence. De pâles imitations, aussi déformées qu’un drémora n’est que l’obscène reflet d’un elfe, façonné par un Prince incapable de comprendre la nature véritable de la Création. Voilà bien la raison pour laquelle vous portez un intérêt moins amusé qu’il n’y paraît à ces vulgaires babioles mortelles, n’est-ce pas ?
Les tentacules se contractèrent de concert. Lindefrela craignit un instant avoir poussé un peu fort la balance de la fierté par rapport à celle de l’humilité. Un jeu dangereux, mais elle n’agissait pas au hasard. Elle avait étudié des décennies entières la démonologie autant que la théologie. Hermaeus était l’un des seigneurs d’Oblivion les plus réfractaires au changement. Sa sphère d’influence l’associait par nature au conservatisme. La stabilité promise par Lindefrela devait alors trouver écho dans son esprit, mais il subsistait un revers à cette médaille : ancré dans ses habitudes, le vieux Mora répugnerait à modifier une routine chaotique, même en échange de stabilité. L’audace agissait comme un coup de fouet. Il garderait en mémoire cette discussion et en méditerait les paroles. Elle maîtrisait la situation.
— Peut-être. Je ne souhaite plus songer à ces, mmh… idioties.
Lindefrela exulta. Il y songerait. Encore quatre ou cinq siècles et le Thalmor arracherait enfin ce juteux marché des mains gluantes de ces ignobles sloads.
— N’y songeons plus, alors, si tel est votre bon plaisir. Je vous prie d’excuser mes paroles brutales.
Brutale, mais vraie. Les daedra ne savaient créer, la laideur de cet endroit l’attestait : Seul le véritable divin prétendait au démiurge.
— Oui, oui. Je vous… excuse, ambassadrice.
Lindefrela joua jusqu’au bout cette parodie d’incident diplomatique. Elle baissa les yeux. Pas la tête : nulle raison d’en faire des caisses.
— Alors ceci est oublié. Et nos autres propositions ? Vous portent-elles satisfaction ?
— Oui, oui…
— Alors consentez-vous, Seigneur, à officialiser ces accords ?
— Peut-être, peut-être… Il y a encore un point que je souhaiterais, mmh… éclaircir.
— Je suis pour cela à votre entière disposition.
— Mmh… Corpus E, appendice 7, partie 1ter, chapitre blablabla, paragraphe truc… qui titre « dépôt de formulaire d’une requête concernant l’ouverture d’une procédure de Damnatio Memor[IA]e ».
— C’est exact : en échange des âmes listées dans les paragraphes 12 à 51 du chapitre précédent, nous requérons humblement de faire usage de vos pouvoirs pour appliquer une peine de Damnatio Memor[IA]e à un sujet de notre choix.
— Qui en serait la, mmh… victime ?
— Tout est détaillé dans l’alinéa B : il s’agit d’un prisonnier détenu par le Thalmor.
— Ah, oui. Je l’ai : @#^°%?*. Est-ce exact ?
— C’est bien lui, en effet. Cela pose-t-il le moindre problème ?
— Mmh… oui… la Damnatio Memor[IA]e. Pour effacer quelqu’un de l’histoire, raser tout souvenir de son être, toute preuve de son existence. Une vie purement supprimée, rétroactivement non-engendrée. Ce n’est pas la première fois que le Thalmor formule une telle requête, n’est-ce pas ? Voyons… oui… La dernière fois, votre gouvernement souhaitait effacer le passage de l’homme-dieu Talos de l’histoire de l’univers.
Lindefrela grinça des dents. La colère qui aveuglait les altmers les avait, ce jour-là, rendus arrogants et impulsifs.
— Les Dieux n’existent qu’à travers le regard et les prières de leurs fidèles. Un dieu oublié est un dieu mort. Je reconnais l’erreur commise par mon gouvernement : on ne supprime pas un dieu de la mémoire du monde. Enfin, pas si facilement. La tentative d’effacer l’existence de Jyggalag a exigé l’alliance de puissances daedriques inconciliables et pour quel résultat ? Un semi-échec, qui n’a conduit qu’à la preuve que même un dieu mort peut encore rêver. Et Talos ? Détruirait-on le souvenir de son existence, le concept lui survivrait, ancré dans l’humanité même.
— Mmh… Je vois. Effacer la notion de meurtre d’un code de loi échouerait à éradiquer de la société la… violence réelle que ce mot symbolise. Le meurtre existe, avec ou sans définition, tant qu’untel assassine autrui.
— Précisément, Seigneur. Ainsi, tant qu’il y aura des hommes, il y aura un Talos. Ou sa possibilité. Cela, le Thalmor l’a compris. Pour cette raison, la Damnatio Memor[IA]e ne sera plus requise pour des objectifs si ambitieux. Mon gouvernement émet toutefois le désir d’en éprouver les limites sur des cibles de moindre envergure. Un prisonnier insignifiant serait un départ assez modeste pour en mesurer l’efficacité. Nous espérons ainsi ne pas mobiliser de forces cosmiques trop conséquentes.
— Ma bonne sœur Nocturne a concentré une malédiction de ce type dans le capuchon qu’elle s’amuse parfois à jeter sur Nirn. Pourquoi payer si cher mes services plutôt que de vous le procurer ?
— Nous souhaitons une solution plus définitive, qui ne dépende ni des caprices d’un artefact, ni de l’esprit d’une Princesse aussi incompréhensible.
— Ne suis-je pas moi-même incompréhensible ?
— On ne peut voir les rayons de lumière, mais on peut en mesurer l’effet par contemplation du monde. Nul besoin de les comprendre. Ainsi êtes-vous, Seigneur Hermaeus Mora.
— Un prisonnier insignifiant peut jouer un rôle cosmique qui nous dépasse tous. Il se peut que je puisse en effet damner sa… mémoire pour que son nom sombre dans l’oubli. Mais il est des forces qui, mmh… dépassent les miennes et le temps échappe à mon emprise. Comment puis-je effacer ce qui n’est pas écrit ?
— Insinuez-vous que @#^°%?* pourrait figurer dans les Parchemins des Anciens ?
— Qui sait ? Ils se lisent au passé, au présent et au futur. Les prophéties d’aujourd’hui s’écrivaient demain et s’accompliront hier.
— Il n’est rien. Les chances sont minces.
— Mais vous les augmentez en retirant à @#^°%?* son ultime possession : son identité. Car qui n’est personne peut devenir qui il souhaite et qui n’est rien, enfermé sous les tréfonds des fondations de la Tour, n’a que l’ascension pour perspective. Votre… prisonnier est plus puissant qu’un roi, plus libre qu’un rebelle, car son… mmh… destin est vierge de toute entrave. Même de celles qui l’enchaînent à un nom et un passé. Et ses actes ne seront pas… dictés par les lignes d’un Parchemin de Anciens ; ils en seront la… mmh… plume.
Lindefrela garda le silence un instant.
— Nous prenons acte de votre refus vis-à-vis de la ratification de cet article.
— Oh, non ! Bien au contraire ! Je l’accepte. Ce sera… fort distrayant. Livrez-moi les âmes promises et par ma volonté, le nom de @#^°%?* sera gommé de tous les registres, effacé de toutes les histoires, oublié de toutes les légendes. Il n’aura jamais existé.
— Au nom du Thalmor, je vous remercie, ô Seigneur Hermaeus Mora. Tout sera fait selon vos désirs, je vous en donne ma parole.
— Au fait, de quel acte @#^°%?* est-il coupable pour mériter un châtiment si, mmh… radical ?
— Des crimes innommables. Voilà pourquoi il sera innommé.
— Vraiment ? Racontez-moi.
— Il vaudrait mieux que ses actes sombrent avec lui dans l’oubli.
— C’est sa violence que vous désapprouvez ? Mais nous sommes vous et moi tout autant capables de violence sans nom.
— Oh non : nous sommes capables de violence extrême, mais elle a un nom. Elle fait l’objet d’un cadre normatif qui lui donne définition. C’est la déviance que nous désapprouvons. Beaucoup de sociétés considèrent la violence comme une déviance en tant que, au point d’en devenir indissociable et donc, par nature inacceptable. C’est une confusion que nous ne faisons pas.
— Certes… Mais de quelle déviance parlons-nous, racontez-moi, dis-je. À quel crime le puissant Thalmor ne donne-t-il pas de nom ? L’humiliation ? Je dirais que oui… C’est là le crime moins… mmh… pardonnable de tous, pour vous qui méprenez si souvent… l’arrogance pour de la fierté, lorsque vous traitez avec plus puissant que vous. Racontez-moi, petite ambassadrice, ou je ferai de @#^°%?* le vainqueur qui écrit l’histoire.
Lindefrela se drapa dans sa fierté et avala la couleuvre :
— Soit, consentit-elle. Mais que son nom soit oublié ; il n’a guère d’importance. Que notre dialogue soit la dernière fois que ses méfaits sont évoqués.
— Ainsi… soit-il, gronda la lourde voix d’Hermaeus Mora.
Quand l’écho retomba, Hermaeus Morapa attendit, silencieusement, que Lindefrela prit d’elle même la parole. Après avoir elle-même patienté le temps nécessaire pour n’exprimer ni hâte, ni reluctance, elle parla :
— L’une de nos forteresses dans la région du Val-boisé fût, voilà peu de temps (selon le référentiel de mon gouvernement), le théâtre d’une série d’étranges phénomènes. Des officiers s’évaporèrent, sans laisser de trace. Tous hauts gradés qui n’avaient aucun motif de désertion. Nous soupconnames d’abords des tactiques de harcèlement ou de renseignement militaires. L'œuvre de sauvages autochtones, de l’Empire de Cyrodiil ou de toute autre puissance étrangère hostile. Mais lorsque la garnison, relevée de son poste, fût renvoyée à Foyeraie et que les disparitions la suivirent dans son dépacement, nous comprimes que le coupable se cachait dans les rangs du bataillon.
Lindefrela marqua une pause dramatique, mais Hermaeus Mora ne lui offrit pas le privilège de manifester le moindre intérêt à cette histoire. Ses centaines d’yeux mi-clos, comme bouffis de sommeil, il feignait de n’y prêter nulle attention. Feignait, seulement. Lindefrela le savait. Elle poursuivit son récit :
— Le bataillon en question était une force territoriale de moindre qualité militaire, composée pour l'essentiel d’infanterie légères et de tirailleurs bosmers recrutés sur place. Mais l’encadrement était altmer, évidemment. Une commission de Justiciars du Thalmor secondaire même l’état-major, afin de veiller à la conformité politique de l’unité. Les agressions ciblaient ces officiers, mais à Foyeraie, ils ne furent plus les seules victimes. Des fonctionnaires, des magistrats disparurent à leur tour. Altmer, pour la plupart, mais quelques notables bosmers et un fortuné marchand khajiit s’évanouirent aussi dans la nature. Nous découvrimes enfin le premier corps : celui du commandant des Justiciars. Découpé. Partiellement dévoré. Nous réalisames alors que le coupable était un fanatique bosmer, qui vouait un culte dévoyé au Pacte-Vert de son peuple, au point de plonger dans une frénésie cannibale. Nous orientames l’enquête dans cette direction : nous testames discrétement chaque soldat bosmer du bataillon, pour observer leur degré de respect de cette coutume. Nous cherchions un fondamentaliste, pour qui le moindre usage de végétaux relevait d’un absolu tabou. Nous avions plusieurs suspects. Mais nul n’était un Pactisant suffisamment extrémiste pour correspondre au profil recherché. Le temps de s’égarer dans cette direction, ne nouveaux disparus s’accumulaient. Les morts également, puisque nous retrouvions un nombre de plus en plus grand de cadavres.
Si le meurtrier n’était point adepte d’Yffre et Pacte-Vert, c’était qu’alors il vénérait les deadras. Nous vîmes dans ces cadavres sauvagement mutilés la marque d’Hircine. Les traces de rites de chasses l’attestaient. Ou de Namira : le cannibalisme entre dans sa sphère d’influence. Puis la découverte des reste du marchand khajiit nus fît changer d’avis : ces découpes précises, minutieuse, témoignaient d’un subtil raffinement derrière l’apparente brutalité. Les meilleurs morceaux avaient été prélevés. Le thymus ( ou plutot, les ris, puisqu’il s’agit de cuisine) avait subit un délicat procédé de cuisson, alors que cet organe était encore attaché au corps de la victime vivante…
— Oh ? Je reconnais ce… mmmh… met… Exquis… exquis… Mon cher ami Boéthia le sert comme… hors-d’oeuvre à l’occasion des petites collations qu’il donne en son domaine. C’est un… mmh… événement à ne point manquer pour tout… gastronome.
— C’est là en effet la recette décadente du Quatorzième Service des Quatre-Vingt-Dix-Neuf plats du Banquet de Boéthia. Les sectes vouées à ce Prince s’attirèrent donc notre attention. Dans la fureur de leurs recherches, les enquêteurs de mon gouvernement en démantelèrent pas moins de cinq. Trois vouées à Hircine subirent le même sort, un covent de prêtres de Namira également, pour faire bonne figure. Le meurtrier n’appartenait à aucune de ces congrégations.
— L’avez-vous trouvé, petite ambassadrice ?
— Vous savez que oui, Ô prince, sans quoi notre présent discours n’aurait jamais eu lieu. J’aimerais dire que le sens de la déduction de nos enquêteurs dénoua avec succès les fils de ce mystère. Pour être honnête avec vous, nous le démasquâmes par l’usage de châtiments collectifs et la surveillance généralisée. Mais la manière importe peu. Nous le tenions.
— Ainsi le…mmh… chasseur était devenue la proie.
— Chasseur ? rit Lindefrela. Un boucher, oui. Rien de plus.
— Mmh… Je vois… c’était des meurtres sanglants, mais ce n’était pas là son… véritable crime Il a… humilié votre inestimable Domaine Aldméri en assassinant ses, mmh… représentants, en mettant si longtemps en échec… l’intelligence de vos enquêteurs les plus retors. Un simple boucher.
— C’est l’évidence même…
— Et pourtant je ne vois là rien…d'innommable.
— Car l’humiliation n’est qu’un produit dérivé de son véritable crime. Nos enquêteurs ont gâché leurs talents en regardant sans cesse dans le mauvais sens. Ils cherchaient un motif religieux, car tout les indices pointaient dans cette direction : le coupable était un croyant. Il ne restait plus qu’à décider s’il vénérait le Pacte Vert, Hircine, Namira, Boéthia ou que sais-je encore. Les rites, les marques, pourtant n’étaient que des parodies. Le Boucher de Prasin (car c’est ainsi que le public a surnommé @#^°%?*) était en réalité un individu qui ne croyait en rien. Ne pas croire, c’est nier.
— Ne croire en aucun dieu ? Voilà qui qui est, mmh… tout aussi ridicule que de pas croire à… l’existence des poissons. Cela n’est que folie : Il suffit d’ouvrir les yeux pour… voir. Il suffit de leur parler pour les… entendre.
— Je ne crois pas que mon récit et la description de ses actes laissaient entendre d’une quelconque manière que notre prisonnier était sain d’esprit, seigneur Hermaeus Mora. Voyez-vous, le Thalmor combat l’hérésie et la daedrophilie oú qu’elle se trouve. Il peut comprendre que l’on se voue au mauvais dieu. Il le combat, mais il comprend. C’est l’ordre des choses :Le mortel en dessous le divin au-dessus, quelque soit sa nature. . Mais l’être qui ne croit en rien nie la divinité elle-même : y compris celle du peuple Aldméri, notre destin et l’horizon de mon gouvernement. Or, le pouvoir le nier lui offre la capacité d’effacer notre divinité et de là notre existence, qui s’y rattache entièrement. Alors il nous faut l’effacer le premier. Lui et sa pensée.
— Et s’il croyait, mmh.. en lui-même ? La puissance d’un dieu se mesure à la… dévotion de ses fidéles. Il n’existe nul… dieu, selon son paradigme, mais s’il croyait à sa propre….mmmh… divinité, il serait alors l’unique. Il jouirait par ailleurs du plus grand nombre d’adorateurs. Un seul : lui. Le voici de fait le plus… mmh puissant dieu de sa propre logique, vous coiffant au poteau dans cette amusante course à l'absolu. Un, mmh… nouveau Talos, qui sait ?
Lindedrela tiqua.
— Vous avez donné votre parole. Il sera effacé. Comment @#^°%?* pourrait-il croire en lui-même, si lui-même n’existe pas ?
— Mmh… J’ai, en effet, donné ma très précieuse parole. Ainsi votre souhait sera… exaucé.. Votre Boucher de Prasin ne causera plus aucun tort. Ni à vos corps, ni à votre réputation, ni à votre, mmh… divinité. Il y a-t-il autre… chose dont vous souhaitez m’entretenir ?
— Non, seigneur. Je vous remercie.
— Rentrez chez vous, mmh… petite Lindefrela. Revenez bien vite offrir compagnie au vieil Herma-Mora. Je vous attendrais…
Ses mots se répercutèrent sur les vagues noires de la mer d’huile et à travers les tours livresques et sinueuses où rôdaient de silencieux gardiens, sans noms et sans visages. Ici, en Apocrypha, plus précieux que l’or, s’entassait la somme des connaissances de l’univers, dans l’infinie bibliothèque d’Hermaeus Mora.