Runalog

Chapitre 10 : Arc 2 - Chapitre 10 - La route de l'Eau

Par natsucaron

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I.

Ils mirent trois jours à apprendre la charrette.

Sigurd n'avait jamais mené un attelage de sa vie. Halvard avait possédé un mulet, mais c'était un mulet, pas un cheval — et Halvard le menait à pied, pas attelé. Le premier matin, en sortant de Steinsmiðr, Sigurd serra les rênes trop fort. Le brun foncé qui tirait la charrette ralentit, hésita, se mit à boiter d'un postérieur. Sigurd descendit, vérifia le sabot, ne trouva rien. Il remonta, repartit, le cheval boita encore. À la troisième fois, Runa, qui avait la tête dans un livre depuis le départ, leva les yeux et dit calmement :

— Tu lui fais mal à la bouche. Tu tires trop.

— Je tire à peine.

— Tu tires plus que ce qu'il faut.

Sigurd la regarda. Elle avait neuf ans et trois mois. Elle n'avait jamais mené de cheval non plus. Mais elle avait, à Steinsmiðr, passé deux après-midi à regarder un charretier emmener du minerai depuis la mine — et elle avait, comme toujours, pris note.

— Tu sais comment il faut tenir.

— Plus mou. Comme si tu tenais une corde où il y a déjà un nœud, juste pour le sentir bouger. Tu ne tires que pour dire là, on tourne, ou là, on s'arrête.

Il essaya. Le brun foncé cessa de boiter à la fin de la journée. Au troisième jour, Sigurd avait compris. Au cinquième, il menait sans y penser. Au septième, il dormait à demi sur le banc pendant que la charrette avançait — Runa veillait depuis l'arrière, sous la bâche, qui le réveillait d'une voix calme s'il y avait un croisement à prendre.

C'était mieux qu'à pied. Il fallait l'admettre. Eirvardr avait eu raison.

II.

Le premier soir, Sigurd s'entraîna.

Il avait attendu que Runa s'endorme dans la charrette. Il avait fait un feu à l'écart. Il avait sorti Smáeldingr du fourreau. Il s'était mis à distance des chevaux, qu'il ne voulait pas effrayer.

Il avait infusé.

C'était devenu naturel. La rune Sowilō chauffa sous le brassard, la foudre coula dans le bras, descendit dans la garde, monta le long de la lame. Smáeldingr brilla d'un bleu propre. La trace de la rune Sowilō imprimée le long du fil — celle qui s'était fixée à la liaison sur la place de Steinsmiðr — devint visible, lumineuse, vivante.

Bon. Il savait faire ça. Il l'avait fait contre Halvar.

Il essaya autre chose.

Il avait pensé à ça toute la journée. Halvar lui avait demandé, sur la place : pourquoi tu ne fais pas comme la première fois, gamin, lance-la. Garm aussi : la lancer — pas dans la lame, sur moi. Sigurd avait ressenti, dans les deux cas, le même mur invisible — il ne savait pas comment. Le geste qui était sorti de lui le jour où Halvard était mort dans la cour de Brynnadalr, ce geste-là n'avait jamais voulu revenir. Il l'avait essayé deux ou trois fois depuis, sans penser à mal — la nuit, dans la grange du Refuge, contre un mur de la cour pavée — et n'avait obtenu que la chaleur sans projection. La foudre voulait rester en lui. Elle ne voulait pas sortir.

Il essaya encore.

Il leva la main droite. Il ferma les yeux. Il essaya de se rappeler le geste — pas l'idée du geste, le geste lui-même. Comment son bras s'était levé sans qu'il décide. Comment la corde dans sa poitrine s'était rompue. Comment l'éclair était sorti.

Rien.

Il ouvrit les yeux. Il essaya différemment — il essaya de viser une cible, un caillou, à dix pas, et de pousser sa foudre vers le caillou comme on lance une pierre. Sa rune chauffa. Sa main resta inerte. Le caillou ne bougea pas.

Il essaya en colère. Il pensa à Halvard. Il pensa au moment où la lame du sbire était entrée dans le dos de Halvard. Il pensa à tout ce qui devait sortir.

Rien.

Au bout d'une heure, il était trempé de sueur. Ses bras tremblaient. La rune Sowilō lui battait dans le bras comme un cœur qui aurait couru. Mais la foudre n'avait pas voulu jaillir une seule fois.

Il rangea Smáeldingr. Il s'assit près du feu. Il se prit la tête dans les mains pendant un moment.

Demain. Demain il essaierait demain.

III.

Demain ne donna rien non plus. Ni le surlendemain. Ni la semaine suivante.

Sigurd s'entraînait chaque nuit. Quand le voyage le permettait — quand il y avait une clairière à l'écart, un bois calme, une berge inhabitée — il sortait Smáeldingr et il essayait. Il ne disait rien à Runa. Elle ne posa pas de questions. Elle l'avait probablement deviné — elle le voyait revenir aux petites heures du matin, fatigué d'une fatigue qui n'était pas celle de la marche — mais elle n'évoquait pas. Elle attendait, peut-être, qu'il le dise lui-même.

Il essayait de lancer. Il essayait de viser. Il essayait sans viser. Il essayait à mains nues. Il essayait avec Smáeldingr en main, sans infuser, en cherchant à pousser la foudre par la pointe sans la passer par le métal. Il essayait en se mettant en colère. Il essayait en se concentrant, calmement, comme Ornir l'aurait recommandé. Il essayait en ne pensant à rien.

Rien ne marchait.

Il essaya, une fois, d'autres choses. Conduire, comme Ornir l'avait évoqué à la fin de l'hiver — rediriger une foudre qui aurait été projetée sur lui. Mais il n'avait personne pour projeter une foudre sur lui. Il essaya de la faire ressortir de Smáeldingr après l'avoir infusée, en tentant de la faire passer par la pointe. Échec — la foudre restait dans la lame ou redescendait dans son bras à la fin. Il essaya d'augmenter la puissance de l'infusion, en y mettant tout d'un coup. Sa main faillit lâcher la garde. Il dut s'arrêter avant de se brûler.

Tout ce qu'il savait, c'était infuser, et il savait infuser à un niveau qu'il ne pouvait pas dépasser. Il avait atteint, en quelques semaines, le plafond de ce que Smáeldingr pouvait porter sans qu'il y mette plus de lui-même. Et ce plus de lui-même, justement, il ne savait pas comment le donner.

Il en parla une seule fois — à voix haute, à personne — un soir tard, près d'un feu mourant.

— Je ne sais pas comment apprendre, dit-il.

Ce fut tout. Il n'y avait personne pour lui répondre. Les deux chevaux mâchaient leur foin, indifférents.

Il pensa à ce que Vigdis lui avait dit avant de partir. Ornir est un excellent premier maître. Il est dépassé pour ce qui t'attend. Cherche un autre. Il pensa à la lettre scellée au fond de son sac — celle qu'il devait ouvrir seulement en dernier recours. Il regarda son sac de loin, à travers les flammes. Il ne se leva pas pour aller la chercher.

Pas encore, pensa-t-il. Pas encore.

IV.

La carte de Vakri était plus précise qu'il n'avait osé l'espérer pour la première moitié du voyage.

Vakri avait passé sa dernière nuit à recopier, sur une grande feuille de parchemin pliable, une route depuis Steinsmiðr jusqu'à l'entrée de Niflheim. Pas un trait droit — il avait été clair là-dessus la veille. Je ne sais pas où est Orðstœðr, gamin. Personne ne le sait. Tout ce que j'ai, c'est un faisceau de bornes anciennes que j'ai recopiées au cours de ma vie, qui pointent toutes vers le même pays. Le pays de l'eau. Une fois là-bas, vous chercherez. Vous demanderez. Vous patienterez. Mais je peux au moins vous y conduire.

Tu suis les bornes que je t'ai numérotées, lui avait dit Vakri en lui remettant la feuille la veille du départ. Une, deux, trois. Tu ne devras pas chercher loin entre chacune. Elles sont à un ou deux jours de marche les unes des autres, sur des routes principales ou en pleine forêt selon. Une fois que tu auras la onzième, tu seras à l'entrée de Niflheim. Là, ma carte s'arrête. Le pays de l'eau, je ne le connais pas — je n'y suis jamais allé, et les livres anciens que j'ai sont silencieux sur sa géographie. Vous chercherez sur place. Vous demanderez doucement, sans crier de noms. Vous écouterez plus que vous ne parlerez. Si la cité existe encore, quelqu'un finira par savoir. Ne vous attendez pas à ce que ce soit rapide.

Sigurd avait pris la feuille avec un soin religieux. C'était l'objet le plus important qu'il portait avec lui maintenant — plus que Smáeldingr, en un sens. Sans la feuille, ils erreraient des semaines avant même d'atteindre le pays.

La première borne, ils la trouvèrent au bout de cinq jours, à un croisement de chemins qui était indiqué sur la carte. C'était une simple pierre dressée, à demi enfoncée dans le sol, mangée par la mousse. Sigurd avait failli passer à côté sans la voir — c'est Runa qui l'avait repérée. Sur la face exposée, sous une couche de mousse que Sigurd gratta du couteau, il y avait le signe que Vakri avait dessiné en marge de la carte. Le même signe.

— C'est ça, dit Runa.

— C'est ça.

Ils repartirent dans la direction que pointait la borne — le sud-est. Deuxième borne au bout de deux jours, sur le bord d'une route plus large. Troisième au bout de trois, au pied d'un arbre énorme dont les racines avaient à demi soulevé la pierre. À chaque borne, Runa posait la main dessus brièvement, sans fermer les yeux, juste pour sentir. Sigurd n'osait pas demander ce qu'elle sentait. Elle ne disait rien d'elle-même. Elle remontait dans la charrette et ils repartaient.

À la cinquième borne, elle dit, sans le regarder :

— Les bornes nous mènent au pays. Pas à la cité.

— Tu en es sûre.

— Vakri l'avait dit. Et la pierre le confirme.

Il accepta ça. Il avait appris, depuis le tombeau, à accepter ce qu'elle savait sans qu'elle puisse l'expliquer. Si elle disait oui, c'était oui.

V.

La première rumeur leur parvint à la quatrième semaine.

C'était dans une auberge où ils s'étaient arrêtés pour un repas chaud — la première en deux semaines, parce que Sigurd avait pris l'habitude de cuisiner dehors. Mais la pluie tombait depuis trois jours, le foin des chevaux était trempé, Runa avait le visage qui rougissait au froid, et il avait fini par céder. L'auberge était pleine — voyageurs, marchands, deux soldats de Jörd qu'ils avaient évités du regard. Sigurd avait pris une table dans un coin, le dos au mur, le capuchon rabattu, son brassard renforcé par les nouvelles mitaines de cuir épais qu'il avait achetées à un marché trois jours plus tôt — invisibles, indiscernables des mitaines d'un charretier.

Il mangeait sa soupe quand il l'entendit. Une table de quatre, voyageurs ordinaires, qui parlaient fort.

— …à Greinholt, j'te dis. Greinholt. Le gamin était passé là il y a six semaines, ou sept. Six. Et déjà l'histoire avait dépassé la ville et descendait jusqu'à Tjörnvík. Maintenant je suis sûr que ça circule jusqu'à la mer.

— Il faisait tomber des éclairs en plein duel, c'est ça ?

— Tomber, je sais pas. Mais il en avait plein la main, paraît. Il a brûlé un homme à la cape sombre dans une rue. Et un autre, plus tard, plus fort, qu'une femme inconnue est venue lui faire la peau. Une femme de glace.

— De glace, sérieux ?

— C'est ce qu'on dit.

— On dit beaucoup.

— Justement. Ce qu'on dit beaucoup, c'est jamais rien. Ces deux-là, ils existent. Y a plusieurs marchands qui sont allés à Steinsmiðr depuis. Le forgeron en chef, là, le vieux à la tête nue, il refuse de répondre quand on lui pose des questions. Tu sais ce que ça veut dire, ça, refuse de répondre ?

— Ça veut dire oui.

— Ça veut dire oui.

Sigurd baissa la tête sur sa soupe. Runa, à côté, qui avait écouté chaque mot, ne tourna pas la tête. Elle avala sa cuillère lentement. Sigurd vit, à la pointe de son menton, la goutte de bouillon qu'elle ne s'essuya pas tout de suite.

L'un des hommes à la table d'à côté ajouta :

— Les triangles le cherchent. Sûr.

— Les triangles le cherchent. Les chasseurs aussi. Y a une prime sur lui depuis deux semaines à l'est. Pas officielle, mais elle existe.

— Elle est de combien.

— On dit cent pièces d'or, livré vivant. Cinquante mort.

Cent vivant.

— Vivant, oui. Quelqu'un veut le voir. Pas le tuer. Le voir.

— Tabarnouche.

Sigurd posa sa cuillère sans bruit.

Cent pièces d'or. C'était dix années de salaire pour un manœuvre. Quelqu'un quelque part — il ne savait pas qui — était prêt à payer dix ans de la vie d'un travailleur pour voir Sigurd vivant. Pas pour l'avoir mort, ce qui aurait pu être de la haine. Pour l'avoir vivant, ce qui était autre chose.

Il finit sa soupe sans hâte. Il paya. Ils sortirent. Sous la pluie battante, il aida Runa à remonter dans la charrette, attela, fit avancer.

— Sigurd, dit Runa quand ils furent loin de l'auberge.

— Oui.

— Cent pièces.

— J'ai entendu.

— C'est beaucoup.

— Oui.

— Tu vas faire quoi.

— On va continuer. On va éviter les villes. On va dormir dehors le plus possible. On va parler le moins possible. Et on va arriver à Niflheim avant que la rumeur n'y arrive nous-mêmes.

— D'accord.

Elle réfléchit.

— Sigurd. Si tu changeais de cape encore. Une autre. Pas brune.

— Comment ça.

— Un voyageur qui change de cape souvent, on s'en méfie. Mais un voyageur qui en a une que personne n'attend — vert sombre, peut-être, ou d'une couleur qu'on ne pense pas — passe sans qu'on le remarque. Tu portes du brun depuis Drengsvik. Tout le monde te cherche en brun maintenant.

Sigurd la regarda. Elle avait neuf ans. Elle pensait à ce genre de choses comme un vétéran qui aurait passé sa vie sur les routes.

— Tu as raison, dit-il. On change au prochain marché.

VI.

Au prochain marché — un bourg-relais entre deux nations, avec son lot de marchands, de soldats et de voyageurs perdus — Sigurd acheta deux capes neuves. Une vert sombre pour lui, qui tirait sur le gris dans la lumière du jour. Une grise pour Runa, qui n'avait plus vraiment l'air d'une cape de petite paysanne mais d'une cape pratique de servante de marchand. Il acheta aussi d'autres choses : un chapeau à larges bords pour lui, qui ombrait la moitié du visage. Une coiffe de tissu pour Runa, qui cachait ses cheveux clairs. Un foulard pour le cou. Du cirage à bottes — les leurs commençaient à parler trop bien d'une longue route.

Il prit aussi, au comptoir d'un fripier qui l'avait laissé fouiller, deux choses qu'il n'avait pas prévu d'acheter mais que son œil avait accrochées : un brassard en cuir noir épais qui ressemblait à un bracelet de cocher, complètement banal, et un petit gant simple pour la main droite seule, qui couvrait à demi la paume. Pour cacher la rune. Pour cacher aussi la trace de la liaison sur le fil de Smáeldingr quand il dégainait — une trace qui aurait crié foudre à qui aurait su voir.

Quand ils ressortirent du marché, ils ne ressemblaient plus aux deux qui y étaient entrés. Sigurd vit dans le reflet d'une vitrine un voyageur qu'il ne reconnut pas tout à fait. Cape vert sombre. Chapeau bas. Brassard noir. Visage qui pouvait être de n'importe où.

— Tu es bien, dit Runa en montant dans la charrette.

— Tu es bien aussi.

Elle ajusta sa coiffe.

— On dirait quelqu'un d'autre.

— C'est ce qu'on cherche.

Ils repartirent.

VII.

Septième borne au bout d'une autre semaine. Huitième. Neuvième.

Le paysage changeait. Les pins cédaient la place aux sapins, puis les sapins à des feuillus plus rares — il faisait plus chaud, le sol devenait plus humide. Les rivières se faisaient plus larges. Les chemins suivaient leurs berges. Il pleuvait plus souvent. La charrette laissait des traces plus profondes dans la terre molle — Sigurd dut deux fois aider à la pousser, dans des passages où la roue s'enlisait.

Runa lisait beaucoup. Le petit livre de Holm, déjà bien usé. Les feuilles que Vakri avait recopiées pour elle. Et un livre qu'elle avait pris à un colporteur en passant — un livre d'histoires de marins, avec des illustrations un peu naïves, qu'elle avait dévoré en deux jours. Elle parlait peu. Elle observait beaucoup. Quand ils passaient un nouveau village, elle posait à Sigurd une question précise — cet homme là-bas, tu vois sa boucle de ceinture, c'est quelle nation ? — et écoutait sa réponse comme si elle prenait des notes. Sigurd commençait à se demander combien de choses elle savait maintenant qu'il ne savait pas.

Une nuit, à la dixième borne — qui se trouvait dans une vieille forêt humide où le sol était couvert de mousse comme un tapis — Sigurd s'entraîna encore. Il essaya, encore, de lancer. Encore rien. Il s'assit contre un tronc, fatigué, déçu d'une déception qu'il commençait à avoir l'habitude de porter. Runa vint s'asseoir à côté de lui sans qu'il l'ait entendue venir.

— Tu n'arrives pas, dit-elle.

— Non.

— Depuis combien de temps tu essaies tous les soirs.

— Depuis qu'on est partis.

— C'est presque deux mois, Sigurd.

— Je sais.

Elle ne dit rien pendant un long moment. Puis elle posa sa tête sur son épaule.

— Tu vas trouver, dit-elle.

— Je ne sais pas.

— Si.

Elle ne donna aucune raison. C'était une affirmation d'enfant, qu'elle n'argumenta pas. Sigurd la laissa dire. Il pensa, sans le formuler, qu'il avait besoin de quelqu'un pour lui dire ça même si ça ne reposait sur rien. Il ferma les yeux. Il garda Runa contre son épaule. Il pensa que c'était bientôt son anniversaire — fin de l'été, début de l'automne, il avait perdu le compte exact des jours depuis Steinsmiðr — et qu'il aurait dix-sept ans dans peut-être deux ou trois semaines, peut-être un peu plus. Il pensa qu'il ne célébrerait pas. Qu'il y avait une chose qu'on faisait à l'anniversaire dans son village — une chose simple, un repas un peu meilleur, une chemise neuve — et que Halvard la lui avait faite seize fois sans manquer une seule. Que cette année, si l'anniversaire tombait pendant le voyage, il passerait sans qu'on le remarque.

Il se sentit presque vieux pour cette pensée. Il avait seize ans et neuf mois. Il s'était senti vieux à seize ans le matin où Halvard était mort, et il s'était senti plus vieux encore à seize ans et trois mois quand il était arrivé au Refuge. Il se sentait toujours plus vieux que l'âge qu'il avait. Il commençait à penser que c'était permanent, et qu'à trente ans il aurait l'impression d'en avoir cinquante.

Ce n'était peut-être pas grave.

VIII.

La deuxième rumeur leur arriva à la sixième semaine, en plein voyage cette fois.

Ils avaient dépassé un convoi — quatre marchands à pied avec deux mulets — qui montaient vers le sud. Sigurd avait salué d'un signe de tête, comme on salue un convoi qu'on ne connaît pas, et il s'apprêtait à dépasser sans s'arrêter. C'est l'un des marchands qui leva la main pour qu'il ralentisse.

Sigurd ralentit. Sa main glissa sur la garde de Smáeldingr — geste réflexe, qu'il avait pris depuis Steinsmiðr.

Le marchand approcha. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, gros, en sueur, qui portait son sac comme un homme qui avait beaucoup marché.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, dit Sigurd.

— On vous demande pas grand-chose. Juste si vous savez si y a des ennuis sur la route plus loin. On entend des choses, on aime mieux savoir.

— Quelles choses.

Le marchand se passa la main sur le front. Il regarda les deux enfants, c'est ce que Sigurd corrigea aussitôt dans sa tête, parce qu'il devait toujours se rappeler que le marchand voyait des enfants. Pas un guerrier de presque dix-sept ans et une petite fille qui portait deux faces gravées contre sa peau, mais un grand frère et sa sœur dans une charrette modeste.

— On dit qu'y a des chasseurs sur les routes en ce moment. Plus que d'habitude, je veux dire. Pas des chasseurs de gibier — vous me comprenez.

— Je comprends.

— Ils cherchent quelqu'un. Un gamin. À peu près votre âge, monsieur — sauf votre respect — un gamin avec quelque chose, vous voyez. On nous dit de faire attention parce que ces chasseurs-là, quand ils croisent quelqu'un qui pourrait ressembler, ils posent des questions. Et quand ils sont pas contents des réponses, ils peuvent être désagréables. C'est arrivé à un de mes collègues il y a une semaine.

Sigurd hocha lentement la tête.

— Merci de me prévenir.

— On est à la moitié du voyage, vous comprenez. On préfère prévenir tout le monde qu'on croise. Ça fait un service. Et on espère que d'autres le font pour nous, dans l'autre sens.

— Vous avez bien fait. Je reste prudent.

Le marchand le regarda longtemps. Sigurd vit ses yeux passer brièvement sur le brassard noir — pas plus longtemps qu'il n'aurait fallu pour un coup d'œil ordinaire. Il vit ensuite ses yeux revenir au visage de Sigurd. Il eut, l'espace d'une seconde, l'impression que le marchand savait. Pas savait avec certitude. Savait avec un soupçon.

Mais le marchand sourit doucement.

— Bonne route à vous, monsieur. Et à la petite.

— Bonne route à vous.

Il se retourna, rejoignit ses compagnons, ils repartirent. Sigurd les regarda s'éloigner pendant un long moment. Il pensa que ce marchand-là savait peut-être qui il était, et qu'il avait choisi de ne rien faire. Il pensa à la vieille femme de la ferme, deux mois plus tôt, qui leur avait conseillé la rive ouest sans poser de question. Il pensa qu'il y avait, partout sur le continent, des gens qui voyaient des choses et qui faisaient le choix de la discrétion. Il ne saurait jamais combien. Mais ils existaient, et c'était grâce à eux, en partie, qu'il était encore vivant.

Il fit avancer la charrette. Il accéléra l'allure pour sortir vite de cette portion de route.

Le soir même, en s'entraînant, il fut frustré comme jamais. Il n'arrivait toujours à rien. Il jeta Smáeldingr au sol — geste qu'il n'avait jamais fait — et il s'assit en serrant les poings. Smáeldingr vibrait sur la mousse, posée à plat. Il la ramassa cinq minutes plus tard, lui demanda pardon mentalement, l'essuya, la rangea. Il alla dormir avec la sensation qu'une porte qu'il cherchait existait quelque part mais qu'il n'aurait pas la clé tant qu'il n'aurait pas trouvé qui il était.

IX.

L'incident du chasseur arriva à la septième semaine, vers la fin de l'après-midi.

Ils approchaient de la onzième borne — la dernière de la liste de Vakri, celle qui marquait l'entrée dans le pays de l'eau — quand Sigurd remarqua qu'on les suivait depuis trois jours.

Il ne l'avait pas remarqué tout de suite. Au troisième jour, il avait cru d'abord à une coïncidence — un cavalier qui aurait fait le même chemin qu'eux par hasard. Mais le cavalier restait à distance, ne dépassait pas, ne s'arrêtait pas. Quand Sigurd faisait halte pour faire boire les chevaux, le cavalier faisait halte une demi-lieue en arrière. Quand Sigurd repartait, il repartait. Il était toujours là, comme une ombre, comme une chose patiente.

Sigurd décida d'en finir au quatrième matin. Il arrêta la charrette à l'entrée d'un défilé étroit où le sentier passait entre deux rochers. Il fit signe à Runa de descendre et de se cacher derrière un buisson. Il prit Smáeldingr. Il attendit.

Le cavalier arriva au bout d'une heure. Il s'arrêta net en voyant la charrette vide sur le chemin. Il chercha. Il vit Sigurd debout à côté, au milieu du défilé, l'épée tirée mais pointe vers le bas.

C'était un homme dans la trentaine, mince, le visage taillé en lame de couteau, des yeux bleus très vifs. Il portait des vêtements de voyageur ordinaire — rien qui le désignerait comme un chasseur — mais Sigurd vit, à sa ceinture, un sabre court qui n'avait rien d'un sabre de marchand. Un sabre court de cavalier rapide. Et à l'avant-bras gauche, sous la manche relevée pour l'aisance, une rune. Sigurd n'avait pas le temps de l'identifier.

L'homme leva la main libre, paume ouverte.

— On parle, dit-il.

— On parle.

— Tu sais que je te suis.

— Depuis trois jours.

— Quatre. J'ai été plus discret le premier.

— Quatre. Tu veux quoi.

L'homme inclina la tête sur le côté. Il n'avait pas l'air agressif. Il avait l'air professionnel.

— Je veux te voir, gamin. Pas plus. Te regarder. M'assurer que c'est bien toi. Si c'est toi, je vais m'en aller, et peut-être que je reviendrai plus tard ou peut-être que je me passerai d'avoir envie de la prime — j'ai pas encore décidé. Si c'est pas toi, je m'en vais de toute façon, et on s'oublie tous les deux.

— Pourquoi je te laisserais me regarder.

— Parce que sinon je vais me battre avec toi, et que je suis bien meilleur que tu ne crois, et que je préférerais qu'on n'en arrive pas là. Toi aussi, je suppose. La petite est probablement quelque part — il fit un signe vague vers le buisson — et tu n'as pas envie qu'elle voie ça.

Sigurd réfléchit deux secondes. Il pesa ses options.

— Tu enlèves ton sabre. Tu le poses par terre. Et après tu me regardes.

— D'accord.

L'homme, sans hésiter, détacha son fourreau et le posa sur les pierres. Il leva les deux mains.

— Vas-y.

Sigurd s'avança. Il ne baissa pas Smáeldingr. Il s'arrêta à trois pas de l'homme. L'homme le regarda longtemps — pas son visage, son brassard, ses bottes, la manière dont il tenait l'épée, la posture des pieds. Il regardait avec l'attention d'un évaluateur qui aurait des centaines de gens à comparer. Il finit par hocher le menton.

— C'est toi.

— Oui.

— Plus jeune que ce que je pensais. On t'avait dit dix-sept. T'as quoi.

— Bientôt dix-sept. Pas tout à fait.

— Mince.

L'homme regarda Smáeldingr. Il vit la trace, sur le fil. Sa bouche fit une moue presque admirative.

— C'est de la belle ouvrage. Eirvardr ?

— Eirvardr.

— J'ai vu un sabre de lui une fois. Y a quinze ans. Le proprio en parlait comme d'un saint. Voilà. Maintenant je sais.

Il recula d'un pas. Il garda les mains levées.

— Je m'en vais, dit-il. Je ne touche plus à mon arme. Tu vas me laisser remonter à cheval et partir.

— Tu ne reviendras pas.

— Pas dans la semaine. Je te le dis franchement. Plus tard, peut-être. Je n'aime pas mentir, et je te dois rien. Mais cette semaine, je rentre. J'ai vu ce que je voulais voir.

Sigurd le regarda. L'homme tenait parole, autant que Sigurd pouvait en juger.

— Pars, dit-il. Mais tu emportes ton sabre. Je veux pas qu'on dise que je laisse une arme en travers du chemin pour le prochain qui passe.

L'homme rit — un vrai rire, court, surpris.

— Tu es plus civilisé que ton âge, gamin. Bon.

Il ramassa son sabre, le rattacha à la ceinture, remonta à cheval, fit un demi-tour, et partit dans la direction d'où il était venu. Sigurd resta dans le défilé à le regarder s'éloigner pendant longtemps. Quand il fut hors de vue, il rentra Smáeldingr dans le fourreau et alla chercher Runa.

Elle n'avait pas bougé. Elle avait écouté. Elle se leva sans rien dire et remonta dans la charrette.

— Sigurd.

— Oui.

— Il était comme l'homme qui nous avait donné le fromage en venant ici. Tu te rappelles. Le vieux marchand sur la route, il y a longtemps. Cachez-le bien, les enfants.

— Je me rappelle.

— Lui c'était pas pareil mais c'était… le même genre de regard. Pas méchant. Curieux.

— Oui.

— Il y en a beaucoup, ces gens-là.

— Plus qu'on ne pense, Runa.

Elle hocha le menton. Elle reprit son livre.

Ils continuèrent vers la onzième borne. Sigurd se sentait fatigué mais bizarrement plus calme. La rumeur courait, oui. Les chasseurs venaient, oui. Mais tous n'étaient pas des tueurs. Certains étaient des gens qui voulaient seulement voir.

Il ne saurait pas combien. Mais il pourrait, peut-être, vivre.

X.

La onzième borne se trouvait au sommet d'un petit col, posée de telle sorte qu'on la voyait de loin. Elle était plus grande que les autres. Plus travaillée aussi — la mousse n'avait pas tout effacé, on pouvait lire encore une moitié des inscriptions à sa surface, qui avaient été gravées profondément à l'origine.

Sigurd arrêta la charrette devant. Runa descendit, posa la main sur la pierre — comme aux autres bornes — et resta plus longtemps cette fois.

— Elle dit que c'est la dernière, dit-elle au bout d'un moment.

— La dernière borne ?

— La dernière de Vakri. Après, c'est à nous.

— Tu vois autre chose.

Elle réfléchit. Elle garda la main sur la pierre.

— De l'eau. Beaucoup d'eau. Pas un seul lac — plusieurs. Tu cherches quelque part dans tout ça. Mais la borne ne sait pas où. Elle sait juste que c'est dans le pays.

— Comme nous.

— Comme nous.

Elle retira la main. Sigurd regarda ce qu'il y avait au-delà du col. Pas grand-chose, à cet endroit — la pente descendait dans un brouillard épais qui mangeait tout après cinq cents pas. Il faisait gris, mais ce n'était pas la grisaille d'une journée nuageuse — c'était une grisaille de pays différent. Il sentit, en respirant, que l'air avait changé. Plus humide. Plus lourd. Avec un goût qu'il ne reconnaissait pas — un goût de terre mouillée et d'algues lointaines.

— Niflheim, dit-il.

— Niflheim.

Ils commencèrent à descendre.

XI.

Les premières heures à Niflheim furent un choc.

Le brouillard ne se levait jamais entièrement. Pas la brume fine des matins de Brynnadalr ou du Refuge — c'était une brume dense, qui restait à hauteur d'épaule en permanence, où les arbres se découpaient en silhouettes vagues et où les bruits portaient autrement. Sigurd entendit, au loin, des cris d'oiseaux qu'il ne connaissait pas. Il entendit aussi de l'eau, beaucoup. Pas une rivière, pas un ruisseau — plusieurs eaux, qui couraient à des vitesses différentes, comme si tout le pays était un grand canal qui se subdivisait en mille bras.

Le sol était mou. Les sabots des chevaux laissaient des traces profondes. Sigurd dut, à un croisement, descendre pour vérifier la solidité du chemin avant d'engager la charrette.

Ils croisèrent leur premier habitant au bout de deux heures. C'était un vieil homme qui pêchait au bord d'un petit lac, assis sur une souche, une longue ligne souple en main. Il leva la tête quand il entendit la charrette. Il avait des yeux clairs, un bonnet de feutre, une cape mouillée d'humidité — pas de pluie, juste de la brume condensée.

— Vous venez de loin, dit-il sans préambule.

— Oui, monsieur.

— D'où.

— De loin à l'ouest.

Le vieux pêcheur cligna des yeux. Il vit, dans la manière dont Sigurd avait répondu, qu'on n'allait pas donner de noms.

— Et vous allez où.

Sigurd hésita.

— On voyage. On cherche à comprendre des choses. On a entendu dire que c'était un pays où on peut apprendre.

— Apprendre quoi.

— Des vieilles choses.

Le vieux pêcheur ne réagit pas tout de suite. Il regarda Runa. Il vit ses cheveux blonds qui dépassaient de la coiffe, ses yeux gris-vert. Il regarda à nouveau Sigurd. Il avait sur le visage l'expression d'un homme qui voit ce qu'il voit et qui choisit, comme on choisit ses mots un à un, ce qu'il va laisser passer.

— Y a beaucoup de vieilles choses ici, dit-il. C'est un vieux pays.

— On nous l'a dit.

— Y a aussi beaucoup de gens qui prétendent savoir des vieilles choses. Faites attention à ceux-là — ceux qui prétendent. Les gens qui savent vraiment ne le disent pas vite.

— Bien.

— Si vous voulez un conseil. Ne demandez pas vos vieilles choses dans les villages bruyants. Allez là où c'est calme. Là où il y a peu de monde. Quand un endroit est gardé, c'est qu'il est gardé pour une raison — vous trouverez des chemins qui ne mènent nulle part, et c'est précisément à ces endroits-là qu'il faut s'attarder. Vous me suivez ?

— Je vous suis.

Le vieux pêcheur, sans regarder Sigurd, lui tendit deux poissons qu'il avait sortis d'un panier.

— Pour la petite. Elle a faim. Faut la nourrir.

Sigurd voulut payer. Le vieux pêcheur secoua la tête.

— Pas pour ça. Allez.

Ils repartirent. Sigurd tint les poissons dans sa main libre tout le temps qu'il fallut pour reprendre le chemin. Runa, à côté de lui, ne disait rien. Mais il sentit sa main qui prenait son bras, juste au-dessus du coude, et qui restait là.

Sigurd pensa, en s'éloignant, que le vieux pêcheur lui avait donné moins qu'une direction et plus qu'un poisson. Il avait donné une règle de conduite.

XII.

Trois jours d'errance plus tard, Sigurd s'arrêta sur une hauteur et regarda autour de lui.

Il faisait gris. Il pleuvait à fines gouttes. Il n'avait rencontré, depuis le pêcheur, que trois personnes — deux paysans qui n'avaient su lui donner que des indications vagues, et un homme qu'il avait soupçonné de vouloir l'attirer dans un piège et qu'il avait laissé sans répondre. Il avait suivi une rivière qui s'était divisée en cinq bras. Il avait pris le mauvais bras, deux fois. Il avait dormi deux nuits sur trois sous une bâche tendue qui ne tenait pas à cause du vent. Niflheim, le pays de l'eau, était un pays où il n'y avait pas de routes droites. Tout serpentait, tout se dérobait, on ne savait jamais où on était.

Il s'assit sur une pierre. Runa s'assit à côté de lui.

— On est perdus, dit-elle.

— Oui.

— Tu vas faire quoi.

Sigurd réfléchit longtemps. Il pensa à ce que le pêcheur lui avait dit. Ne demandez pas dans les villages bruyants. Il pensa à ce que Vakri lui avait dit. Vous chercherez sur place. Vous écouterez plus que vous ne parlerez. Il pensa à ce que Holm lui avait dit, un soir d'hiver dans la bibliothèque au Refuge — quand Sigurd lui avait posé une question sur où étaient les vieux livres. Holm avait répondu avec le calme qui était le sien : Dans les capitales, mon garçon. Toujours dans les capitales. Les rois aiment posséder ce qu'on ne peut plus produire — les vieux livres en font partie. Tu en trouveras dans les bibliothèques des nations. Pas tous. Mais beaucoup.

Sigurd se leva.

— On va à la capitale, dit-il.

— La capitale ?

— Le pêcheur a dit ne demande pas dans les villages bruyants. Il n'a pas dit ne demande pas dans les capitales. Une capitale, ce n'est pas un village. C'est un endroit où il y a des bibliothèques, des archivistes, des vieux qui ont étudié. Ce n'est pas en errant dans des marais qu'on apprendra où est cette cité. C'est en allant vers ceux qui pourraient le savoir.

— Et la règle du pêcheur.

— On l'appliquera dans la capitale. On ne criera pas le nom. On écoutera. On posera nos questions doucement, à des gens choisis. C'est plus risqué qu'errer ici, peut-être. Mais errer ne nous mène nulle part.

Runa hocha le menton lentement.

— D'accord.

— Tu connais le nom de la capitale de Niflheim ?

Elle réfléchit. Elle avait dû le lire quelque part.

Vatnsfjörd, dit-elle. Le fjord d'eau. C'est dans un livre que Holm m'avait laissé.

— Vatnsfjörd. Bon.

Il remonta sur le banc de la charrette. Runa monta à côté. Au prochain croisement, ils prirent la direction qu'un panneau leur indiqua — Vatnsfjörd, est, douze jours.

Douze jours. Sigurd serra les dents et fit avancer le cheval.

XIII.

Les douze jours en prirent quinze.

Pas par errance cette fois — par mauvais temps. La pluie qui tombait en Niflheim ne ressemblait à aucune pluie que Sigurd avait connue. Elle ne tombait pas en averses qu'on attendait passer — elle tombait en présence, à demi continue, qui s'arrêtait sans s'arrêter, qui semblait reprendre dès qu'on espérait son départ. Le ciel restait gris pendant des journées entières. Le sol était saturé. La charrette dut deux fois être traversée par un bac sur des bras de rivière trop larges pour être franchis à gué — Sigurd avait dû payer en pièces de cuivre, comme le pêcheur l'avait suggéré, et avait remarqué que les bateliers prenaient sans poser de questions et débarquaient sans dire un mot. Niflheim était un pays où la discrétion était une vertu nationale.

Il croisèrent, sur cette portion de route, plus de soldats qu'auparavant. Pas toujours en troupe — souvent un seul ou deux, qui passaient à cheval, en cuirasses de cuir bouilli teint en bleu-vert, avec de petites runes Laguz brodées en fil argenté à la hauteur de l'épaule droite. Aucun ne s'intéressait à Sigurd. Il avait l'air, désormais, d'un voyageur ordinaire — cape vert sombre, chapeau bas, charrette modeste, petite fille à côté. Personne n'a regardé deux fois.

Sigurd s'entraînait toujours, le soir, quand il pouvait. Toujours rien. Il commençait à se demander s'il n'y aurait jamais rien — si ce qu'il cherchait à faire ne ferait pas que confirmer, mois après mois, qu'il avait atteint le plafond de ce qu'il pouvait apprendre seul. Il pensait à la lettre scellée plus souvent. Il ne l'ouvrait pas.

Au matin du seizième jour — il avait perdu le compte exact, c'était quinze ou seize — la pluie cessa pour la première fois depuis longtemps. Le ciel, qui avait été gris mat, devint gris pâle, presque blanc. La brume au sol descendit. Sigurd vit, à l'horizon, les toits.

Vatnsfjörd.

XIV.

La capitale de Niflheim se découpait dans la brume comme une chose énorme qui aurait pu, à tout moment, redevenir invisible.

C'était une vraie ville, plus grande que Drengsvik et Greinholt réunis — Sigurd s'en rendit compte en approchant. Construite sur une succession d'îles plates et de hauts-fonds, à l'embouchure d'un grand fjord qui s'ouvrait sur le lac immense en arrière-plan, elle avait la particularité d'avoir des canaux à la place de la moitié de ses rues. Sigurd vit, depuis la route qui descendait vers les portes, un dédale de toits en ardoise grise, certains hauts, certains bas, traversés par des bras d'eau plats sur lesquels glissaient des barques noires et longues. Il y avait, ici et là, des tours basses qui ne dépassaient pas trois étages — Niflheim n'aimait pas la hauteur, on aurait dit. Des fumées partaient de partout — fumées de cuisines, fumées de forges plus rares, fumées de poissons qu'on séchait à l'air libre dans des séchoirs ouverts. Au-dessus de la ville volaient des centaines d'oiseaux marins qui criaient en cercles.

Au cœur de la ville, plus haut que les autres bâtiments, deux structures se distinguaient : un palais bas mais étendu, qui devait abriter le pouvoir, et une bibliothèque — Sigurd la reconnut au type de toiture, mais aussi à l'instinct, comme on reconnaît à distance le bâtiment qui contient ce qu'on cherche. Les bibliothèques ont quelque chose dans leur silhouette qui les distingue.

Vatnsfjörd était bondée. Sur la route qui menait à la porte principale — une grande arche de pierre grise gardée par quatre soldats — une longue file de voyageurs attendait son tour. Charrettes, attelages, marchands à pied, cavaliers, paysans avec leurs paniers. Sigurd compta au moins cinquante personnes devant lui. Il rangea Smáeldingr soigneusement enroulée dans un linge sous le banc — invisible — et il prit la file.

— On va attendre, dit-il à Runa.

— Combien de temps.

— Une heure, peut-être plus.

— D'accord.

Il regarda autour de lui pendant qu'ils avançaient lentement. Les voyageurs étaient de tout ordre — il vit un colporteur avec ses balles de tissu, un marchand de poissons fumés qui criait sa marchandise à ceux qui attendaient, deux jeunes hommes qui parlaient une langue qu'il ne comprenait pas, une vieille femme en deuil qui avait les yeux rouges. La porte avançait lentement. Les soldats demandaient quelques mots à chacun, regardaient les sacs sans fouiller vraiment, faisaient passer.

Sigurd pensa, en attendant, à ce qu'il ferait dans la ville. Il ne savait pas encore. Il avait des idées vagues — trouver une auberge modeste pour une nuit ou deux, repérer la bibliothèque, peut-être y entrer comme un voyageur curieux et poser une question à un archiviste. Pas le nom de la cité. Une question latérale — peut-être sur Mímir, peut-être sur la Dernière Voix, peut-être sur les inscriptions de Vakri. Voir ce qu'on lui répondrait. Écouter. Repartir si quelque chose alarmait. Revenir si ça semblait sûr.

Il pensa, sans le formuler clairement, qu'il se sentait étrangement adulte à formuler ce plan. Il avait, en arrivant au Refuge il y a un an, été un garçon qui sortait à peine de chez son père adoptif. Il avait, en attaquant le chasseur de primes au printemps suivant, été un garçon qui se découvrait capable de tuer. Il avait, dans la grande halle de Steinsmiðr en plein été, été un garçon qui recevait sa première arme et qui ne savait pas encore que sa première arme servirait dès le lendemain. Maintenant, à l'automne d'après, il était à l'entrée de la capitale d'un pays étranger, en train de planifier dans sa tête une enquête à laquelle aucun homme de son village n'aurait pu rêver. Plus d'un an avait passé.

Il avait seize ans et neuf mois. Il en aurait dix-sept dans deux ou trois semaines. La mémoire de Halvard, des chemises neuves d'anniversaire, lui pesa une seconde dans la poitrine. Il la chassa.

Runa, à côté de lui, sortit son livre. Elle avait, désormais, neuf ans et trois mois. Elle avait grandi pendant le voyage — pas seulement en taille, qui avait gagné un demi-pouce, mais en quelque chose d'autre. La rondeur de ses joues d'enfant avait commencé à céder à des lignes plus nettes. Ses yeux étaient plus calmes. Sa manière de se tenir, plus posée. Elle était toujours une enfant. Mais le tombeau l'avait touchée, et la longue route l'avait creusée, et il y avait dans son regard une chose neuve qui ne se laisserait plus oublier.

Sigurd la regarda pendant qu'elle lisait. Il lui passa une main rapide dans les cheveux. Elle sourit sans lever les yeux.

XV.

C'est à ce moment-là qu'il entendit le rire.

Pas tout de suite. Il était à dix pas de la porte — son tour viendrait dans quelques minutes — quand un rire bref, joyeux, monta depuis le côté de la file. Pas dans la file elle-même — sur le côté, à une vingtaine de pas, près d'un muret de pierre qui longeait la grande place de la porte.

Sigurd ne fit pas attention au début. Il y avait beaucoup de bruit autour de la porte, le marchand de poissons criait, des gens parlaient fort, des chevaux hennissaient. Un rire de plus dans la masse n'avait rien d'extraordinaire.

Mais ce rire-là — ce rire-là, il le connaissait.

Il l'avait entendu cent fois dans la cour pavée du Refuge. À chaque fois que le garçon plus jeune que lui faisait une plaisanterie qu'il trouvait drôle, à chaque fois que Sigurd ratait un coup et que le garçon en riait sans méchanceté pour le mettre à l'aise. Le rire avait mué un peu — c'était le rire d'un garçon plus vieux maintenant — mais l'intonation, le rythme, la manière de finir court, tout ça était identique.

Sigurd se figea sur le banc.

Sa rune Sowilō, sous le brassard noir, se mit à battre — pas urgence, attention. Il tourna lentement la tête vers le muret.

Il y avait là deux personnes assises, qui devaient attendre que la file diminue avant d'entrer eux-mêmes en ville, ou qui peut-être attendaient quelqu'un qu'ils savaient à venir. L'un, plus petit, plus jeune, riait encore — il venait de dire quelque chose à l'autre, qui ne riait pas mais qui avait à demi souri, ce qui chez l'autre était l'équivalent d'un grand rire chez n'importe qui d'autre.

Le plus jeune avait quatorze ans maintenant, calcula Sigurd machinalement. Il avait grandi de plusieurs pouces. Il était plus mince, plus dur, comme un jeune arbre qu'on aurait laissé pousser droit dans le vent. Le visage encore couvert de la même tache de rousseur sur le nez, mais durci par la route. Il portait une veste de cuir solide qui n'était pas celle du Refuge, des bracelets de métal aux poignets — pas les mêmes que ceux qu'il avait alors, plus épais, certains avec des inscriptions — et une fronde à la ceinture. Son bras gauche, que Sigurd avait vu en écharpe au matin du départ il y a un an, semblait s'être réparé proprement. Mais Sigurd remarqua qu'il ne le levait jamais aussi haut que le droit. Une vieille blessure qui avait laissé sa marque.

L'autre, plus grande, devait avoir maintenant dix-huit ans. Elle avait grandi plus en présence qu'en taille. Mince, élancée, assise sur le muret avec la simplicité de quelqu'un qui s'était assise mille fois sur des murets de pierre. Elle portait une cuirasse de cuir bouilli souple sous une cape grise — pas la cape grise de Vigdis, plus claire, plus pratique — avec deux dagues longues à la ceinture comme avant, mais aussi, désormais, une troisième arme dans le dos qu'elle n'avait pas auparavant : une lame courte de cavalier, dans un fourreau ouvragé. Elle avait dû apprendre à monter à cheval depuis. Ses cheveux noirs étaient plus longs maintenant, attachés en arrière en une queue lâche. Son visage avait la même calme dureté qu'avant, mais avec quelque chose en plus — quelque chose qui ressemblait à du poids. Du poids des choses qu'elle avait faites entre-temps.

Ils avaient changé tous les deux. Plus d'un an avait passé depuis l'aube où Sigurd les avait laissés au Refuge.

Sigurd resta immobile sur le banc de la charrette. Il sentit, dans sa poitrine, quelque chose qui montait sans qu'il puisse le retenir. Il aurait voulu dire un mot. Il n'en trouva pas.

Le plus jeune tourna la tête. Il vit la charrette dans la file. Il vit le banc. Il vit le visage sous le chapeau bas. Son sourire, qui était encore en train de finir le rire d'avant, se figea une demi-seconde — puis il s'élargit, pour de bon, un sourire qui prenait toute la moitié inférieure de son visage et qui avait la chaleur d'un soleil. Il donna un coup de coude à sa compagne sans la quitter des yeux.

Sa compagne — qui ne souriait pas, parce qu'elle ne souriait jamais à l'arrivée — suivit son regard. Son visage ne bougea pas. Mais elle leva la main lentement et la posa, paume ouverte, contre sa propre poitrine en signe de salut. Le même geste qu'elle avait posé contre l'épaule de Sigurd au matin du départ, sur le sentier au-dessus du Refuge, il y a un an.

Sigurd lâcha les rênes. Sa main tremblait — il ne s'en rendit pas compte tout de suite. Il ne savait pas s'il pleurait ou s'il riait. Il avait probablement les deux.

— Sigurd ?

C'était Runa, à côté de lui, qui avait levé les yeux de son livre. Elle suivit son regard. Elle vit Leiv — qu'elle n'avait pas vu depuis un an, quand elle avait huit ans et qu'il en avait treize — et elle vit Kára à côté de lui. Elle posa son livre sur ses genoux.

Leiv, dit-elle.

Et elle sauta du banc avant que Sigurd ait pu la retenir, traversa les vingt pas qui les séparaient du muret en courant comme une enfant de neuf ans peut courir quand elle voit quelqu'un qu'elle aime, et se jeta dans les bras du garçon de quatorze ans qui se redressa en riant pour la rattraper.

Sigurd descendit lentement de la charrette. Il fit cinq pas. Il s'arrêta. Il regarda Kára.

Kára, qui avait quatre mois de plus que ses dix-huit ans, qui avait trois armes maintenant et un poids dans les yeux, et qui n'avait jamais souri à une arrivée même quand elle aimait quelqu'un.

Elle le regarda longtemps. Puis elle dit, simplement, de sa voix qui avait à peine bougé :

— Tu en as mis du temps.

Leiv, par-dessus l'épaule de Runa qu'il portait à demi, lança avec son rire :

Bah. Voilà ce que je disais. Tu en as mis du temps.

Au-delà de la grande arche de pierre grise de Vatnsfjörd, des centaines de canaux et de rues fumantes les attendaient. Et plus loin, quelque part dans le pays de l'eau dont aucun d'eux ne connaissait encore les chemins, attendait Orðstœðr — la Cité des Mots, la cité des Érudits, la cité que quatre adolescents en route allaient désormais chercher ensemble.

Sigurd avait seize ans et neuf mois. Kára en avait dix-huit et quatre. Leiv en avait quatorze et deux. Runa en avait neuf et trois. Plus d'un an avait passé depuis l'attaque du village. Sept mois depuis le départ du Refuge. Deux mois et demi depuis le tombeau de Steinsmiðr.

Le voyage commençait.






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