Les enfants de Bordeciel

Chapitre 57 : Affaires de Famille

Par hieronymus-lex

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Chapitre 57 – Affaires de Famille

La porte noire s’était ouverte.

Aventus avait retenu son souffle jusqu’à ce que le battant eût entièrement dégagé le passage. Il connaissait le mot de passe, l’avait prononcé des dizaines de fois, et rien ne lui donnait de raison de penser que cette fois serait différente. Pourtant, en posant la main sur la pierre sombre, il avait entendu de nouveau la voix de Babette.

Si le Sanctuaire te rejette, je te tuerai moi-même.

Elle ne plaisantait pas ; il le savait.

Mais la porte s’était ouverte, comme toujours. Aucune force invisible ne l’avait repoussé, aucun spectre n’avait surgi des ténèbres pour réclamer son sang.

Il était donc entré, et à présent, descendait derrière Babette l’escalier qui menait aux salles communes du sanctuaire. L’air se réchauffait progressivement ; une odeur de pierre humide, de cire et de viande rôtie lui parvenait depuis les profondeurs ; quelqu’un riait.

Aventus sentit ses épaules se détendre malgré lui. Il était de retour. Babette dévala les dernières marches avec son entrain habituel, puis s’arrêta devant l’ouverture de la grande salle.

« Nous voilà ! » annonça-t-elle, faisant se tourner plusieurs têtes vers eux.

Nazir était installé près du feu, une tasse à la main. Veezara occupait une chaise voisine, ses longues jambes écailleuses étendues devant lui. Festus Krex feuilletait un ouvrage posé sur ses genoux, tandis qu’Arnbjorn entretenait une pièce d’armure avec un chiffon noirci.

Cicéron apparut presque aussitôt derrière le vieux mage. Il écarta les bras avec une joie si manifeste qu’Aventus ne put retenir un sourire.

« L’Oreille Noire est revenue ! La Mère sera contente, oh oui ! Très contente !

— Elle aura surtout intérêt à lui demander de se laver », remarqua Nazir sans lever sa tasse.

Babette tira une grimace offensée.

« Nous avons voyagé plusieurs jours, figure-toi ! »

Veezara émit un petit sifflement amusé. Aventus baissa les yeux vers ses bottes. Elles étaient effectivement dans un état lamentable.

Au fond de la salle, Astrid se leva.

« Eh bien, voilà une bonne chose. Nous commencions à nous demander si Faillaise avait décidé de… vous garder. »

La jeune femme considéra Babette, puis Aventus, avec ce sourire tranquille qu’il avait appris à ne jamais interpréter trop vite. Il se surprit à penser que même cette voix traînante lui avait manqué.

« Vous avez fait bon voyage ?

— Excellent ! répondit Babette. À part le froid, la boue, les auberges misérables et mon petit frère qui ne sait toujours pas monter convenablement à cheval. »

Aventus lui lança un regard indigné.

« Je sais monter !

— Tu sais rester dessus. C’est différent. »

Les autres rirent. Même Astrid eut un sourire plus franc.

« Vous me raconterez vos exploits tout à l’heure. Nous allions justement faire le point sur les derniers contrats. Prenez quelque chose à manger. »

Aventus n’avait pas très faim, pourtant, lorsque Arnbjorn lui indiqua un plat posé près du feu, il s’approcha et se servit un morceau de viande encore tiède. Personne ne lui demandait où il était passé. Personne ne le regardait étrangement.

Il s’assit près de Veezara, qui lui adressa un petit signe de tête.

« Content de te revoir, mon frère.

— Moi aussi. »

La réponse lui vint sans effort. C’était vrai.

Astrid reprit sa place à la grande table, une jambe passée sur l’autre. Plusieurs parchemins étaient étalés devant elle, à côté d’une carte de Bordeciel et d’un poignard dont elle faisait parfois tourner la pointe contre le bois.

« Bien. Puisque presque tout le monde est rentré, autant ne pas attendre davantage. Veezara ? »

L’Argonien redressa légèrement la tête.

« Aubétoile, ma sœur. Le commanditaire s’appelait Leiglif. Un propriétaire de mine.

— Et la cible ?

— La propriétaire de l’autre mine de la ville. Une certaine Beitild. »

Nazir posa sa tasse.

« Une concurrence commerciale ?

— Entre autres. Ils avaient été mariés.

— Oh, intervint Babette, une histoire d’amour qui finit mal ! Quelle tragédie ! »

Veezara émit un sifflement amusé avant de répondre :

« L’idylle était terminée depuis longtemps. Leiglif avait plusieurs griefs à exposer. J’ai retenu ceux qui concernaient le paiement. »

Festus eut un reniflement approbateur.

« Sage précaution. »

Aventus sourit. L’argonien poursuivit avec son calme habituel.

« Beitild est morte deux jours après notre entretien. Un accident dans l’une des galeries de sa mine. Les ouvriers avaient signalé depuis plusieurs semaines que certains soutènements étaient en mauvais état. Personne ne semble avoir été surpris. »

Astrid leva les yeux.

« Aucun soupçon ?

— Aucun qui mérite notre attention. Les mineurs accusent leur contremaître, le contremaître accuse Beitild, et Leiglif a fait semblant de regretter la disparition d’une concurrente estimable. »

Nazir eut un petit rire.

« C’est généreux de sa part.

— Il a payé la somme convenue, ajouta Veezara. Je suis reparti le lendemain. »

Astrid acquiesça.

« Parfait. Du travail propre, comme toujours. »

Veezara inclina la tête et se réinstalla confortablement.

Aventus observa un instant ses mains écailleuses. L’Argonien parlait de la mort d’une femme avec la même précision tranquille qu’il aurait employée pour vérifier un livre de comptes.

Quelques mois auparavant, cela l’aurait troublé, voire scandalisé. À présent, il se demandait surtout comment Veezara avait réussi à provoquer un accident sans éveiller les soupçons des ouvriers.

« Nazir ? » reprit Astrid.

Le Rougegarde reposa sa tasse.

« Eh bien, Morthal est une ville charmante, pour peu qu’on apprécie les marais, les moustiques et les conversations sur les morts qui refusent de rester morts.

— Et nos quatre commanditaires ?

— Jonna, Falion, Benor et Lami. Tous avaient accompli le Sacrement Noir. Tous souhaitaient la mort du même homme. »

Astrid haussa légèrement les sourcils.

« Vraiment ?

— Un orque nommé Lurbuk. Barde à ses heures perdues, qu’il avait en excès. »

Arnbjorn éclata de rire.

« Un barde ? »

Nazir lui adressa un regard parfaitement sérieux.

« Si tu l’avais entendu, tu ne rirais pas. »

Le rire d’Arnbjorn redoubla.

« À ce point ?

— J’ai eu l’occasion d’assister à une partie de son répertoire. Je comprends désormais certaines choses sur la pratique du Sacrement Noir. »

Même Festus sourit.

Nazir croisa les bras.

« Le problème, c’est qu’aucun de nos quatre clients ne disposait de la somme nécessaire pour un contrat ordinaire. Chacun pensait naturellement que son cas méritait une réduction exceptionnelle.

— Et tu leur as fait une réduction ? demanda Babette.

— Non. Je leur ai expliqué qu’ils pouvaient partager les frais. »

Aventus releva la tête.

« Tu les as réunis ?

— Pas exactement. J’ai commencé par convaincre Jonna que Falion était prêt à payer une partie. Puis j’ai expliqué à Falion que Benor avait accepté le principe. Lorsque Benor a appris que Lami participerait, il a cessé de discuter. »

Il marqua une pause.

« Lami a été la plus difficile. Elle trouvait injuste de payer autant que les autres alors qu’elle avait déjà passé des mois à supporter les chansons de cet imbécile. »

Un rire parcourut la salle.

« Et alors ? demanda Astrid.

— Alors ils ont payé. Tous les quatre. »

Nazir reprit sa tasse.

« Lurbuk est mort dans son sommeil, officiellement d’avoir trop forcé sur l’hydromel. J’aurais pourtant presque pu me permettre de m’occuper de lui en pleine représentation. Pour une fois, on aurait crié « Encore ! » »

Cette fois, Aventus rit franchement avec les autres.

Il essaya d’imaginer quatre habitants d’une même ville priant séparément la Mère de la Nuit pour obtenir la mort d’un mauvais musicien. Cela lui semblait absurde, et pourtant, il avait lui-même entendu leurs prières. Il n’avait jamais songé qu’elles concernaient toutes le même homme.

Astrid attendit que les rires se fussent calmés.

« Voilà qui simplifie la comptabilité. Et toi, Babette ? »

La fillette s’était installée sur le bord d’une chaise trop grande pour elle, les jambes se balançant au-dessus du sol.

« Oh, rien d’aussi amusant ! Un certain Claudius souhaitait se débarrasser de son frère, Telmah. Une histoire de famille épouvantablement ennuyeuse. »

« Encore une histoire de femme ? demanda Festus.

— En partie. Des jalousies, des héritages, des accusations d’adultère… Claudius a passé une bonne partie de notre entretien à m’expliquer pourquoi sa belle-sœur avait épousé le mauvais frère. »

Elle soupira.

« Je commençais à regretter de ne pas avoir apporté de quoi l’empoisonner lui aussi. »

Arnbjorn eut un rire bref.

« Et le frère ?

— Il dormait. J’ai versé quelques gouttes de poison dans son oreille. Il ne s’est même pas réveillé. »

Babette joignit les mains sur ses genoux.

« Propre, rapide, sans douleur. Claudius était ravi. Enfin, il le sera quand il aura suffisamment pleuré devant les voisins. »

Astrid acquiesça.

« Très bien. »

Elle abaissa les yeux vers ses parchemins, tourna une page, puis releva la tête.

« Et notre jeune Oreille Noire ? »

Aventus sentit son sourire disparaître. Il posa le morceau de viande qu’il n’avait pas terminé. Les autres s’étaient tournés vers lui. Cicéron, debout derrière Festus, lui adressait un sourire encourageant.

Aventus avala sa salive. Il avait répété son récit pendant le voyage. Plusieurs fois. Babette lui avait même demandé de le raconter à voix haute, avant de lui recommander de ne pas ajouter de détails qu’il serait incapable de confirmer.

Il redressa légèrement les épaules.

« Nous sommes allés voir Delvin Mallory. Babette le connaissait. »

Nazir hocha la tête.

« Un homme qui sait se rendre utile.

— Il nous a appris que le Sibbi qu’on cherchait était un Roncenoir. Le fils de Maven. Il était enfermé dans la prison de Faillaise. »

Il hésita une fraction de seconde.

« Pour une histoire de meurtre, je crois. Delvin n’a pas donné beaucoup de détails. »

Astrid ne réagit pas.

« Et ensuite ?

— Babette avait son propre contrat. Alors nous nous sommes séparés. Je devais essayer de rencontrer Sibbi. »

Aventus posa les mains sur ses genoux, sous la table.

« Je suis allé près de la prison. Mais il y avait beaucoup de gardes. Les accès étaient surveillés et des hommes entraient et sortaient du fort. J’ai attendu un moment pour voir si je pouvais passer. »

Il revit malgré lui le couloir, les grilles, le visage de Sibbi derrière son bureau. Il repoussa l’image.

« Puis j’ai entendu deux gardes parler. Ils disaient que Sibbi avait été assassiné dans sa cellule. »

Le silence se fit autour de la table. Astrid le regardait toujours avec la même attention.

« Assassiné ?

— Oui. »

Elle laissa passer un instant.

« Et qu’as-tu fait ? »

Aventus sentit ses doigts se refermer.

« J’ai attendu encore un peu. Mais les gardes surveillaient tout le monde. Alors je suis reparti. Je ne pouvais plus lui demander qui il voulait faire tuer, de toutes façons. »

Astrid inclina légèrement la tête.

« Tu n’as rien appris d’autre ?

— Non.

— Rien sur le meurtrier ?

— Non. »

Il soutint son regard.

« Je ne l’ai pas vu. Je ne sais même pas comment il a pu entrer. »

Le poignard d’Astrid tourna lentement entre ses doigts.

« Je vois. »

Elle posa l’arme sur la table.

« Eh bien, au moins, nous savons que les nouvelles voyagent correctement. »

Aventus sentit quelque chose se contracter dans son ventre.

« Quelles nouvelles ? »

Astrid le considéra quelques secondes.

« J’ai reçu un message de Maven Roncenoir. Un messager est arrivé hier. »

Aventus resta immobile.

« Elle m’a fait part de la mort de son fils. Elle semble également avoir découvert qu’il cherchait encore à faire assassiner quelqu’un sans avoir eu la délicatesse de l’en informer. »

Un léger sourire passa sur ses lèvres.

« Apparemment, Sibbi avait quelques affaires dont sa mère ignorait l’existence. Elle aimerait beaucoup savoir lesquelles. Et moi aussi, à présent. »

Aventus baissa brièvement les yeux.

Hier.

Astrid savait depuis la veille, et elle l’avait laissé raconter toute son histoire.

« Maven a également écrit qu’un portrait d’enfant avait été retrouvé sur le corps de Sibbi, poursuivit-elle. Elle pense qu’il pourrait s’agir de la personne que son fils voulait faire tuer. »

Aventus sentit la chaleur quitter son visage. Il connaissait ce portrait. Il l’avait lui-même abandonné sur le cadavre.

« Un enfant ? » demanda Festus.

Astrid acquiesça. Arnbjorn haussa les épaules.

« Drôle d’idée. Mais les riches ont parfois de drôles de problèmes. »

Aventus garda les yeux fixés sur le bord de la table, tâchant d’apaiser la colère sourde qui s’insinuait au creux de son estomac.

« Voilà qui aurait… compliqué ton travail, n’est-ce pas ? » commenta Astrid.

Il releva la tête, s’efforçant de ne rien dire. Astrid connaissait ‘ses… dispositions particulières’ comme elle disait. Au moins, il n’avait pas à garder un visage neutre à ce moment-là.

« Tu n’as rien entendu à ce sujet ?

— Non. Seulement que Sibbi était mort.

— Pas même une rumeur sur l’assassin ?

— Non. »

Elle le regarda encore un moment, puis son sourire s’effaça.

« C’est dommage, Aventus. Très dommage. Les Roncenoir ne sont pas une famille dont on peut se permettre d’ignorer les difficultés. Quand le fils de Maven se fait assassiner dans une cellule, je m’attends à ce que les agents présents sur place cherchent à comprendre ce qui s’est passé. »

Aventus fronça les sourcils.

« Mais je ne pouvais pas entrer !

— Peut-être. Tu pouvais néanmoins… te renseigner. »

Elle marqua une petite pause.

« Un peu davantage. »

Aventus sentit une irritation lui monter à la gorge.

« J’ai attendu ! Les gardes bouclaient tout ! »

Sa voix avait été plus forte qu’il ne l’aurait voulu. Astrid leva légèrement un sourcil. Il se força à reprendre plus calmement.

« Je ne savais pas ce qui s’était passé. Ils cherchaient un meurtrier. Je n’allais pas rester à rôder autour de la prison ! »

« Tu aurais pu retourner voir Delvin », remarqua Nazir.

Aventus tourna la tête vers lui.

« Pour quoi faire ? Il ne pouvait pas me faire entrer non plus. »

Nazir reposa sa tasse.

« Pour apprendre ce que les gens racontaient. Les gardes parlent, les serviteurs aussi. Delvin aurait probablement pu te trouver quelque chose. »

Aventus ouvrit la bouche, puis la referma. C’était vrai. Delvin connaissait beaucoup de monde.

« Je… ne pensais pas que ça changerait quelque chose », répondit-il finalement.

Astrid poussa un petit soupir.

« C’est précisément le problème. Tu n’as pas pensé aux conséquences de cette affaire.

— Tu m’avais demandé de recueillir un contrat ! protesta Aventus. Pas d’enquêter sur un meurtre ! »

Le silence qui suivit fut plus net que le précédent. Arnbjorn posa lentement son chiffon.

« Fais attention à la manière dont tu parles à Astrid, petit. »

Aventus sentit ses joues s’échauffer.

« Je ne voulais pas… »

Il s’interrompit. Astrid avait levé une main.

« Laisse, Arnbjorn. Notre jeune ami a le droit d’expliquer ses décisions. »

Elle revint vers Aventus.

« Mais tu dois comprendre quelque chose. Quand les circonstances changent, un assassin doit savoir s’adapter. Et quand ces circonstances concernent une famille aussi influente que les Roncenoir, nous avons tout intérêt à montrer que nous sommes des alliés… fiables. »

Aventus serra les dents. Il aurait voulu lui demander pourquoi elle ne lui avait jamais expliqué tout cela avant de l’envoyer à Faillaise. Pourquoi personne ne lui avait dit qu’il devrait protéger les intérêts de Maven Roncenoir.

Mais la question risquait d’en entraîner d’autres…

« Il n’était pas seul, pourtant », intervint Festus.

Astrid tourna la tête. Le vieux mage avait enfin refermé son livre.

« Babette l’accompagnait.

— Babette avait son propre contrat, répondit Astrid.

— Justement. »

Festus posa l’ouvrage près de lui.

« Nous avons envoyé deux assassins à Faillaise pour deux tâches distinctes. L’un devait recueillir une demande, l’autre exécuter un contrat. La demande n’a pas pu être recueillie parce que le commanditaire était mort. C’est regrettable, mais je ne vois pas bien ce que nous pouvions attendre de plus d’un apprenti. »

Aventus sentit un soulagement immédiat, presque honteux. Astrid regarda Babette.

« Et toi ? Tu n’as pas jugé utile de t’intéresser à cette affaire ? »

Babette ouvrit de grands yeux.

« Moi ? »

Elle désigna innocemment sa propre poitrine.

« Je venais de terminer mon travail, et Aventus m’a expliqué que la prison était bouclée, que les gardes cherchaient un meurtrier et qu’ils commençaient à fouiller partout. Les cloches de la ville se sont mises à sonner à ce moment-là. »

Elle pencha légèrement la tête.

« Nous n’avions plus rien à accomplir sur place. J’ai trouvé plus raisonnable de quitter Faillaise avant que quelqu’un décide de fermer les portes.

— Tu aurais pu faire quelques recherches », observa Nazir.

Babette lui adressa un sourire.

« Bien sûr. Et si les gardes avaient commencé à interroger une petite fille qui se promenait près d’une prison où venait d’être assassiné le fils de Maven Roncenoir, nous aurions eu tout le temps d’expliquer notre présence. »

Nazir eut un mouvement de tête.

« Ce n’est pas faux.

— Merci, mon cher. »

Astrid, elle, ne souriait plus.

« Le problème n’est pas seulement que nous avons perdu un contrat. Maven va vouloir des réponses. Et je préférerais pouvoir lui en donner avant qu’elle ne vienne les exiger.

— Qu’elle les cherche elle-même ! » s’écria soudain Cicéron.

Aventus tourna la tête. Le Gardien s’était redressé derrière Festus. Son sourire avait disparu, remplacé par une grimace de contrariété grotesque.

« La Mère adorée a reçu les prières. L’Oreille Noire les a entendues. Le petit Roncenoir est mort sans dire ses désirs ? Voilà qui est triste, oh oui, très triste ! Mais pourquoi l’Oreille Noire porterait la faute de cet imprudent ?

— Personne ne parle de faute, Cicéron », répondit Astrid.

— Ah ! Pourtant on gronde, on soupçonne, on reproche… »

Cicéron s’approcha de la table.

« La Mère sait, elle ! Elle sait ce qui s’est passé ! Et si la petite Oreille l’avait courroucée… »

Il ouvrit théâtralement les bras.

« Le sanctuaire l’aurait rejetée ! Sithis aurait envoyé sa colère ! Mais regardez-le ! Il est ici, avec nous ! »

Aventus sentit un frisson courir le long de son dos. Il revit la porte noire, la seconde pendant laquelle il avait craint qu’elle refuse de s’ouvrir. Et pourtant, Cicéron avait raison. La Mère de la Nuit savait. Elle savait, et s’était contentée de rire.

« Cicéron, dit Astrid d’un ton égal, personne n’accuse Aventus d’avoir trahi la Mère de la Nuit. Mais il a échoué dans une mission importante et cet échec nous place dans une situation délicate. »

Elle marqua une pause, puis reprit plus lentement :

« La Mère de la Nuit ne négocie pas avec les familles influentes. Elle ne règle pas les problèmes avec les gardes, les jarls ou les commanditaires mécontents. C’est à nous de le faire. »

« Mais nous restons des serviteurs de la Mère, remarqua Festus. Ce ne sont pas les commanditaires qui dirigent la Confrérie »

Astrid tourna lentement les yeux vers lui. Le vieux mage soutint son regard sans bouger.

Arnbjorn se redressa.

« Vous allez quand même pas remettre ça sur le tapis ?

— Je ne remets rien sur le tapis, répondit Festus. Je rappelle simplement ce que nous sommes.

— Des assassins, dit tranquillement Nazir, sans hausser la voix. Et des assassins qui ont besoin d’être payés. »

Festus lui lança un regard agacé.

« Je n’ai jamais prétendu le contraire.

— Alors nous sommes d’accord sur l’essentiel. »

Nazir posa ses coudes sur la table.

« Aventus aurait dû se renseigner davantage. C’est une erreur. Pas une trahison, ni un crime contre la Mère. Une erreur de novice. »

Il regarda Astrid.

« Nous lui avons appris à écouter et à transmettre les demandes. Il faudra peut-être lui apprendre à gérer ce qui se passe quand les choses tournent mal. »

Aventus baissa les yeux. Se voir qualifié de novice devant tout le monde l’exaspérait, mais il préférait encore cela au regard qu’Arnbjorn lui lançait depuis l’autre côté de la table.

« Voilà au moins une remarque sensée », dit Astrid.

Cicéron ouvrit la bouche.

« Et la Mère…

— Nous avons entendu, Cicéron. »

Il se tut, affichant un air renfrogné. Astrid reprit son poignard et le fit tourner une fois entre ses doigts.

« Maintenant, il reste un autre problème. Quelqu’un est entré dans une prison surveillée, a assassiné le fils de Maven Roncenoir et a laissé une marque sanglante sur son cadavre. »

Aventus sentit son estomac se contracter.

« Une marque ? demanda Veezara.

— Des empreintes de doigts ensanglantés sur le visage. Apparemment disposées avec soin. »

Le silence retomba.

Aventus baissa un instant les yeux vers ses propres mains. Il les avait lavées plusieurs fois depuis Faillaise. Pourtant, pendant une seconde, il crut retrouver sous ses ongles l’odeur métallique du sang.

« Un assassin qui signe son travail, murmura Nazir.

— Un imbécile, alors, commenta Arnbjorn d’un grognement méprisant.

— Ou quelqu’un qui souhaite être reconnu », répondit Veezara.

Festus plissa les yeux.

« La Morag Tong ? Ça ne leur ressemble pas. »

Astrid haussa légèrement les épaules.

« Peut-être une nouvelle bande qui cherche à se faire un nom. Nous n’en savons rien. »

Elle posa enfin son poignard.

« Mais je compte bien le découvrir. »

Aventus ne bougea pas.

« Je vais faire demander des renseignements à nos contacts, poursuivit-elle. Delvin pourra peut-être nous apprendre quelque chose. Et Maven ne manquera certainement pas de poursuivre ses propres recherches. »

Elle regarda les assassins réunis autour de la table.

« Si l’un de vous entend parler de cette marque, je veux être prévenue. Immédiatement. »

Les autres acquiescèrent, Aventus fit de même.

Astrid se tourna une dernière fois vers lui.

« Quant à toi, mon cher… »

Elle marqua cette petite pause qui lui était familière.

« La prochaine fois qu’une mission tourne mal, essaie de revenir avec autre chose que des questions. »

Aventus sentit une réponse fielleuse lui monter aux lèvres. Il la retint et acquiesça silencieusement.

Astrid le contempla encore quelques secondes, puis son sourire revint, léger, presque affectueux.

« Bien. Nous en resterons là pour aujourd’hui. »

La réunion se dispersa sans cérémonie. Arnbjorn retourna à son armure. Nazir se leva pour remplir sa tasse, tandis que Veezara rejoignait la pièce voisine. Festus reprit son livre en marmonnant quelque chose à propos des jeunes gens qui compliquaient inutilement les affaires des adultes.

Cicéron s’approcha d’Aventus.

« L’Oreille Noire ne doit pas s’inquiéter ! La Mère sait ! Elle sait toujours ! »

Il lui tapota l’épaule avec une vigueur excessive.

Aventus s’efforça de sourire.

« Merci, Cicéron.

— Ah ! L’Oreille Noire devrait aller la voir ! Elle sera ravie d’entendre ses aventures !

— Plus tard, peut-être. Je suis fatigué. »

Le Gardien parut déçu, puis retrouva aussitôt son sourire.

« Bien sûr, bien sûr ! Une Oreille fatiguée entend moins bien, et la Mère n’aime pas devoir se répéter ! »

Il disparut vers la crypte en fredonnant.

Aventus resta un moment près de la table. Babette s’était levée à son tour. Elle passa près de lui et s’arrêta juste assez longtemps pour lui adresser un regard.

« Tu t’en es sorti, murmura-t-elle en inclinant légèrement la tête. Pour aujourd’hui. »

Puis elle poursuivit son chemin.

Il la regarda s’éloigner sans bouger. Il aurait voulu lui demander ce qu’elle pensait réellement de tout cela. Si Astrid avait cru son histoire, si elle finirait par comprendre.

Mais Babette avait déjà disparu dans le couloir.

Aventus ramassa ses affaires et gagna sa chambre.

Il referma la porte derrière lui.

La petite pièce était exactement comme il l’avait laissée. Son lit occupait un angle, sous une étagère où s’entassaient quelques livres et des vêtements pliés. Sa dague d’entraînement reposait sur la table, à côté d’une chandelle presque consumée.

Il posa son sac. Après les conversations de la grande salle, le silence lui apportait une étrange solitude. Il retira lentement ses bottes, puis resta assis au bord du lit.

Astrid allait chercher le meurtrier de Sibbi.

Delvin serait interrogé. Maven poursuivrait ses recherches. Quelqu’un finirait peut-être par trouver un garde qui se souviendrait d’un jeune domestique inconnu venu visiter la prison.

Alors, il doutait que la Mère de la Nuit ne puisse le sauver.

Mais Hroar était vivant. C’était tout ce qui comptait.

Il revit son ami dans le dortoir d’Honorem, la clef d’une maison dans la main, les yeux agrandis par la peur.

Il était déjà loin de Faillaise, et c’était très bien ainsi. Il était en sécurité.

Peut-être que François était parti avec lui. Et Hunfen…

Aventus s’immobilisa. Il n’avait pas voulu repenser à cette matinée, Pourtant…

Hunfen, lumineux, émergeant de sa couverture devant le feu. Ses cheveux blonds en désordre. Son visage qui s’éclairait en le reconnaissant. Puis ses bras autour de lui.

Aventus sentit une chaleur familière lui remonter dans la poitrine. Il avait été si heureux de le revoir. Pendant une seconde, il avait eu envie de rester ainsi, de rendre cette étreinte, de rire avec lui comme si les mois écoulés n’avaient rien changé.

Puis il y avait eu cette autre sensation. Cette chaleur étrange, plus profonde, qui avait semblé naître de son propre corps.

Il serra les mains.

Non.

Il ne voulait pas repenser à cela.

Mais l’image de Hunfen restait là, obstinée, éclatante. Son sourire. Ses yeux clairs. Cette joie si simple avec laquelle il s’était précipité vers lui.

Hunfen n’avait rien fait de mal. C’était précisément ce qui rendait le souvenir insupportable.

Aventus baissa la tête.

Il revit une autre main, beaucoup plus grande, une odeur de sueur et de cuir sale lui revint avec une précision écœurante.

Il ferma les yeux et porta une main à son visage.

La Mère de la Nuit l’avait laissé rentrer au sanctuaire. Il était toujours l’Oreille Noire. Cicéron lui faisait confiance. Festus l’avait défendu. Même Astrid, malgré ses reproches, ne l’avait pas chassé.

Tout cela aurait dû le rassurer.

Il regarda la chandelle posée sur la table.

La porte noire pouvait reconnaître un traître. Elle pouvait rejeter ceux qui avaient offensé la Mère et les livrer à la colère de Sithis. Mais elle ne pouvait pas lui dire ce qui s’était passé lorsque Hunfen l’avait pris dans ses bras.

Aventus resta longtemps immobile, puis il se releva, éteignit la chandelle et se glissa sous sa couverture. De l’autre côté du mur, quelqu’un éclata de rire. La voix de Nazir répondit, suivie de celle de Babette.

Il sentit ses épaules se détendre légèrement ; il était chez lui.

Pourtant, avant de fermer les yeux, il se surprit à souhaiter ne plus jamais les poser sur Hunfen.

Cette pensée lui fit plus mal qu’il ne l’aurait cru.





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