L'Exil Impérial

Chapitre 3 : Grandiloquent Génie

2554 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/10/2021 20:39

Repu, le vieil homme se remit en route.


Lorsqu’il s’aperçut que le jour avait enfin refait surface, il était toujours en train de se diriger vers Tel Mithryn, distinguable dans l’humide brouillard matinal. Ne pas s’arrêter, de jour comme de nuit, lui avait permis d’atteindre son but bien plus rapidement que ce qu’il avait pu imaginer. Il n’aurait jamais imaginé effectuer une telle randonnée, ni que son corps puisse s’en révéler capable, ses articulations étant déjà si usées. Le rythme qu’il s’était imposé l’avait certes épuisé, mais lui avait prodigué également une certaine sécurité. Il n’avait croisé qu’un loup fortement inamical, qu’il avait dû éliminer de son épée, n’ayant aucun désir de laisser Argormys en paix.


À travers la bruine légère se dessinaient les champignons démesurés du minuscule village, dont un était particulièrement impressionnant. Le sage homme se demanda alors pourquoi celui-ci dépassait grandement les autres, et quelle pouvait être son utilité. Il en avait forcément une plus importante que les autres, enfin, d’après l’image qu’il s’était créée. Tandis qu’il se rapprochait des habitats, un cri perçant se fit entendre. Il ne semblait pas hostile ou agressif, c’était plutôt un appel qui transperçait le cœur. Sans pouvoir en déterminer l’origine, l’ancien Empereur fut empli d’une soudaine tristesse inexpliquée. Il ne put en définir la provenance, et jugea préférable d’achever sa route, épuisé.


Lorsqu’il atteint finalement les abords de Tel Mithryn, il aperçut une elfe noire, une Dunmer d’âge mûr, agenouillée près d’une des multiples racines géantes. L’homme encapuchonné ne désirait point effrayer l’elfe, très concentrée, mais celle-ci très alerte distingua aisément le bruit de ses pas dans la neige, qui se faisaient entendre au milieu d’un silence sourd. Elle se releva en vitesse, méfiante. Une silhouette dont on ne pouvait distinguer le visage pouvait se révéler être un dangereux ennemi à tout instant. Argormys ne désirant aucune hostilité avec la Dunmer, se précipita d’ôter la capuche de son manteau. Elle l’interpella :


« Qui êtes-vous donc, et que venez-vous faire ici ? Parlez, répondez sur le champ !


– Veuillez excuser ma maladresse, j’aurais dû me douter que vous seriez effrayée par l’apparition d’un inconnu. Je viens seulement vous demander l’hospitalité, j’ai de quoi payer. J’aurais également besoin de quelques renseignements, en tant que voyageur solitaire. »


Il leva ses mains vides pour faire preuve de sa bonne foi envers la Dunmer.


« Quel est votre nom, étranger ?


– Je m’appelle… »


Le vieil homme ressentait un sentiment particulier en lui alors qu’il était sur le point de se présenter à elle. C’était bel et bien la première fois qu’il allait se dévoiler sous sa nouvelle identité.


« Je suis Argormys. 


– Je m’appelle Elynea Mothren. Mais vous pouvez juste m’appeler Elynea. Pardonnez mon agressivité et ma vigilance, mais vous n’êtes certainement pas sans savoir que Tel Mithryn n’a pas pour habitude de recevoir des visiteurs. Comment avez-vous donc terminé votre périple ici ?


– J’ai bien étudié la carte de cette île. De là d’où je viens, je savais que j’atteindrais votre village en suivant l’est.


– Un érudit, alors ! Enfin, je voulais dire, un de plus. C’est un plaisir de vous accueillir ici. Vous faites bien de dire ‘’votre village ‘’ car c’est dans un sens véritablement le mien. En tant que mycologue, ces fongus colossaux sont mes créations et ma plus grande fierté. Ils sont résistants mais ne pensez pas une seconde à vous en prendre à eux. »


Argormys était amusé et touché du comportement d’Elynea. Il pouvait comprendre ce qu’elle ressentait. C’était son propre empire à elle, c’est ce qu’elle avait érigé de ses mains, le fruit de son labeur. Il répondit calmement :


« Bien entendu, ne vous inquiétez pas pour cela. Je ne suis pas ce genre de personne. Félicitations pour votre travail, l’entretien ne doit pas être simple et le résultat de vos recherches est la preuve de votre acharnement. Il offre un paysage des plus impressionnants. »


Après tant d’années de règne, l’éloquence de l’Empereur n’était plus à refaire et était des plus fines. Il avait ainsi réussi à toucher l’égo de la Dunmer.


« Je vous remercie, voyageur. Je vais vous mener à Maître Neloth, il sera de meilleur conseil que moi quant à votre excursion.


– Maître Neloth ?


– Oui, en personne. Mieux vaut surveiller votre langage en sa présence. Il est… assez original, disons.


– Ah oui ? Quel genre de personne est-il ?


– Il est excentrique, à n’en pas douter. Voyez sa tour qui est démesurée. C’est là que nous nous rendons. Il ne s’intéresse pas à grand-chose d’autre que ses maudites recherches, et il nous fait preuve de si peu de considération ! C’est très certainement un génie incompris, mais j’ai l’impression que parfois lui-même peine à se comprendre…


–Eh bien, j’ai hâte de faire sa connaissance, alors. Merci de me mener à lui Elynea. »


Elle lança un regard rempli d’un mélange de surprise et d’incompréhension. Neloth et elle avaient beau se connaitre depuis maintes années désormais, la relation qu’ils entretenaient n’était pas des plus chaleureuses. Elle avait beaucoup de mal à supporter son ego surdimensionné, elle-même étant pleine de fierté. Il était difficile, voire presque impossible, d’entretenir une conversation normale avec ce Dunmer, et elle espérait qu’il saurait se montrer calme, et un minimum agréable avec ce pauvre voyageur qu’elle trouvait un peu faiblard. 


Un flash lumineux éclata au sommet de la tour fongique provoquant des cris de protestation :


« Maître Neloth, arrêtez je vous en prie ! Je n’en peux plus ! 


– Pardon ? Déjà ? Alors que je viens à peine de commencer ? Mais qui m’a donné un soi-disant apprenti aussi pitoyable ? »


Elynea avait invité Argormys à pénétrer dans l’enceinte de la tour. Lorsque les échos de la dispute lui parvinrent, il lança un regard inquiet à sa guide qui lui répondit simultanément :


« Ce n’est rien, c’est habituel ici vous savez ! »


Puis elle l’invita à se placer au centre du cercle qui était disposé devant eux. Une lueur bleutée s’en échappait, et un grand flux de magie semblait s’en dissiper. Il préféra lui demander au préalable :


« Qu’est-ce donc ? Vais-je être téléporté ?


– Non, mais veillez bien à plier les genoux lors de la réception. Vous verrez bien », offrit la Dunmer en guise de réponse à son regard confus.


Il suivit donc ses indications et se plaça comme elle le lui avait indiqué. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le flux magique s’intensifia d’une telle force qu’il le souleva, le transportant dans les airs. L’homme, peu habitué à de telles coutumes, ne put réprimer un Oh ! d’étonnement. Âgé mais pas rabougri, il veilla malgré tout à plier les genoux. Il avait bien fait : le ponton sur lequel il avait atterri ne disposait pas de barrières de protection, s’il basculait en arrière lors de la réception, c’en était fini de lui. Il se pressa d’avancer pour permettre à la Dunmer de le rejoindre, sa réception étant bien plus stable que la sienne.


« C’est normal, elle est habituée après tout », pensa l’ancien Empereur. 


Elle s’enquit de son cas. Bien qu’orgueilleuse elle n’avait pas un cœur de pierre. Après tout elle lui accordait déjà l’hospitalité, et Argormys en était pleinement reconnaissant. Il avait conscience qu’il était véritablement un étranger ici.


« Tout s’est bien passé ? Pas trop douloureux pour les chevilles ?, lança-t'elle en souriant


– Je n’en ai peut-être pas l’air mais vous savez, je suis plutôt en forme pour mon âge ! », répliqua-t’il en lui rendant son sourire, même s’il avait effectivement les chevilles douloureuses. 


Face à eux les deux individus qui se disputaient n’avaient pas cessé pour autant, comme s’ils ne les avaient pas vus atterrir grâce au bruyant flux magique bleu.


« Non, c’est vrai, il faut que je m’habitue définitivement au fait qu’eux ont l’habitude de ceci », se dit-il 


Ce fut toutefois le jeune Dunmer effrayé qui leva les yeux sur eux en premier, sans qu’ils n’aient eu à faire part de leur présence.


« Elynea ! Vous tombez à point nommé ! J’ai beau répéter incessamment à Maître Neloth que ma spécialité est la conjuration, il ne m’écoute pas et continue à pratiquer des expériences sur moi en imaginant que je serai assez fort pour me soigner. Mais je ne maîtrise pas la magie de guérison ! Et avant tout, je ne suis pas un cobaye ! Faites-lui entendre raison, je vous en prie, s’emporta le Dunmer visiblement agacé.


– Sa spécialité ? La conjuration ? Ah, mais quelle bonne blague mon cher Talvas Fathryon ! Mon arrière-grand-père me ferait plus d’effet que vous en pratiquant la conjuration, et mon arrière-grand-père est mort, c’est pour vous dire. »


Il se tourna vers Elynea et son visiteur, et dit plus calmement :


« Il aurait eu aujourd’hui 2000 ans ! », puis laissa échapper un petit rire suffisant.


La mycologue soupira, ce comportement était devenu normal, habituel à ses yeux, venant de Maître Neloth.


« Maître Neloth, Talvas, je vous présente un visiteur exécutant a priori un long périple en solitaire. Je lui ai offert l’hospitalité, il souhaiterait également quelques informations, alors j’ai pensé à vous le présenter. En espérant évidemment que vous trouviez du temps à lui accorder.


– Elynea a parfaitement résumé ma situation. Je me nomme Argormys, voyageur solitaire. Je vous remercie pour votre hospitalité. 


– Vous tombez à point nommé, Argo…truc ! Vous ne souhaiteriez pas remplacer mon bon à rien d’assistant ?


– Je ne suis pas un bon à rien, assignez-moi des tâches correctes et je les ferai, je veux progresser Maître Neloth !! objecta vivement son apprenti


– Je vous remercie pour votre offre, Maître, mais votre apprenti semble plein de bonne volonté et d’envie d’apprendre. Quant à moi, je dois poursuivre mon périple, mais je ne refuserais pas un échange cordial avec vous et vos connaissances incomparables », fit le vieil homme en souriant.


Neloth fut décontenancé un instant, mais seulement un, par le tempérament posé et le charisme de cet inconnu. Il le prit directement d'affection, lui, sa voix posée et son regard possédant cette lueur d’intelligence qu’il recherchait chez le commun des mortels. Il l’invita à aller s’assoir à la table et s’exclama :


« Peut-être qu’une personne en ce bas monde sera enfin capable de percevoir ne serait-ce qu’une parcelle de mon génie ! »


Elynea indiqua à Argormys comment descendre à l’aide du flux de magie, ainsi que l’emplacement de son habitation personnelle, ajoutant qu’il pouvait la rejoindre pour manger ou prendre du repos quand il le désirerait. Il la remercia chaudement puis elle prit congé, ce qui lui permit d’observer comment redescendre. Il prit place comme lui avait indiqué Neloth. Talvas le remercia d’avoir pris sa défense et d’avoir compris à quel point il tenait à sa place d’assistant puis se dépêcha de rejoindre une salle où il pouvait s’exercer à ses sorts de conjuration.


« C’est un brave petit, il est plein de bonne volonté. Avec un bon apprentissage rude comme lui offre ce Neloth, il deviendra un Dunmer des plus puissants », pensa l’ancien Empereur.


Il se fit interpeller par ce dernier qui lui apportait des petits pains, ce qui l’étonna. Il savait que les Dunmer avaient pour habitude de consommer des mets plutôt salés, amers et épicés, alors ce n’était vraiment pas dans leurs habitudes de consommer de telles gourmandises.


« Je lis sur votre visage que vous êtes surpris, vieil homme ! Mais voyez-vous, je n’aime pas me plier aux us de mon peuple, et j’aime manger ce qu’il me plait. Même si le puissant sang de la famille Telvanni coule dans mes veines, rien ne m’empêchera de déguster ces savoureux petits pains ! »


Original et excentrique, Argormys se dit qu’Elynea avait bien choisi ses mots pour décrire l’alchimiste Dunmer. Celui-ci continua de plus belle :


« J’ose supposer que vous avez déjà ouï de notre puissance supérieure, à nous les Telvanni, n’est-ce pas ?


– Bien entendu, répondit simplement Argormys, plein de sagesse.


– Oh vraiment ? C’est donc un homme de culture que j’ai assis en face de moi, oh, quelle chance vraiment ! Comme cela me change d’enfin disposer de quelqu’un qui puisse me faire la conversation. »


L’ancien Empereur était presque amusé de cette situation et de cet homme qui avait un bon cœur malgré sa façade, pour le moins farfelue. Il le laissa parler un bon moment, très enthousiaste. Il échangea avec lui à propos de divers sujets, leur conversation étant d’une fluidité déroutante pour deux hommes qui ne se connaissaient pas la veille. Tous les sujets y passèrent, de la gastronomie de Bordeciel à l’histoire de Morrowind, de la puissance des Telvanni aux récents exploits du Dovakhiin. Échanger avec Neloth permit à Argormys de comprendre davantage l’île, mais il le savait : on apprend bien dans les livres, cependant rien ne vaut l’expérimentation par soi-même ainsi que l’échange humain ! Il obtint ainsi les renseignements qu’il cherchait, et avait désormais des repères pour accéder au village des Skaals.


Après avoir remercié le génie Dunmer pour son temps et sa disponibilité, ainsi que pour les petits pains qui étaient succulents, il salua Talvas puis se rendit sur le ponton. Il avait bien observé Elynea, il se positionna correctement et ne bougea pas, ainsi le flux magique pu le détecter puis le transporter vers l’entrée. Toujours un peu surpris, car cela remuait ses vieux os, il fut pris d’un rire franc :


« Que de sensations fortes, pour un vieux dragon comme moi ! »

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