L'Exil Impérial

Chapitre 2 : Prodigieuse Palingénésie

2926 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/08/2021 22:26

Le néant. Comme si Namira avait embrassé, dévoré sa joue, puis l’avait laissé de côté. Après ce vide, un étrange éclat le guida pour sortir de cette obscurité. Était-ce la main d’une divinité qu’il voyait se déployer devant lui ? Il ouvrit soudainement les yeux, comme sortant d’un simple cauchemar. Mais Vaermina n’avait rien à voir avec cet évènement troublant et il le savait pertinemment. Il porta la main à son cœur, en perçut les battements : il allait bien, ne saignait guère. Pourtant il s’en souvenait, il s’en rappelait, ses sensations ne mentaient pas : il avait bel et bien été tué !


Titus Mede II resta assis un moment, à réfléchir et retrouver ses esprits. Quand il jeta un œil sur lui-même, il demeura interloqué. Pourquoi était-il ainsi vêtu ? Alors qu’il s’interrogeait à propos de son accoutrement, il aperçut le parchemin dépassant de sa poche, et le saisit. Là étaient rédigées toutes les explications de la jeune Khajiit quant à son statut actuel, et ses indications pour son futur.


L’Empereur était abasourdi. Il avait nargué la mort, l’avait goûtée pour aussitôt la recracher. Il avait du mal à garder l’esprit clair et à comprendre ce qui s’était réellement déroulé, voire même ce qui était purement réel. Et ce qu’avait indiqué Zin’jirfran… Qu’en penser ? Lui faire confiance semblerait être l’option la plus sûre, maintenant que tout était incertain pour lui. Un gigantesque bruit sourd l’arracha à ses réflexions, la porte venait de s’ouvrir violemment. Quelques soldats pénétrèrent dans la pièce où se tenait assis le vieil homme désorienté. 


« Votre Altesse ! s’exclama l’un d’eux. Allez-vous bien ? »


Ils examinèrent la mine ahurie de l’Empereur, puis fixèrent sa tenue sans rien n’y comprendre. Ce dernier se releva avec précipitation afin d’apaiser les craintes de ses subordonnés. Il ne pouvait pas leur révéler la vérité, qu’il comptait éternellement garder pour lui. Personne ne le croirait, et quel intérêt aurait-il à risquer de tout perdre à nouveau ? Il lui fallait seulement les rassurer et clore précocement tout débat risquant d’éclore. Tout en veillant à maintenir le parchemin hors de leur vue, il leur répondit:


« N’ayez crainte, oui, je me porte bien. Il semblerait que des bandits en aient eu après ma fortune… Toutefois, ils ne semblaient pas en avoir après ma vie, ou bien n’en avaient-t-ils pas la bravoure. Comme vous pouvez le constater, je suis indemne et c’est bien le principal. Ne les avez-vous donc pas croisés en accourant jusqu’ici ? Ils étaient pourtant plusieurs. Ils ont sûrement dû plonger, maintenant… »


Les soldats perturbés ne cherchèrent pas à en apprendre davantage, ils savaient désormais que l’Empereur était sain et sauf, peu importaient les mystérieuses circonstances gravitant autour de lui. Ils savaient que Titus Mede II ne leur dirait que ce qu’il désirait, insister serait vain. Il ordonna alors d’un ton ferme et décidé:


« Dites au commandant Skush de changer immédiatement de direction, je vous prie. Mettez le cap sur l’île de Solstheim. 


– Entendu, Votre Altesse ! »


S’en allèrent donc ensemble consécutivement les soldats impériaux, se dirigeant vers la cabine de commandement. Titus Mede II regagna sa chaise, ferma les yeux, et prit le temps de réfléchir. Il ne pouvait pas pleinement comprendre ce qui lui était arrivé. Néanmoins, l’Empereur était empli de grâce envers la Khajiit, puisqu’il se savait vivant alors qu’il ne devait plus l’être. Il décida de se concentrer principalement sur son futur puisqu’elle lui avait permis, par un moyen dont il ignorait tout, d’en conserver un. Ce n’était pas un hasard s’il avait donné l’ordre de se diriger vers Solstheim : il suivait les conseils notés par Zin’jirfran. L’Empereur lut posément ses indications.


Elle lui avait d’abord écrit tous ses regrets et toutes ses excuses sans pour autant lui expliquer ce qui avait pu lui arriver, puis lui avait conseillé de fuir. De fuir loin, loin de Bordeciel, là où personne ne le reconnaîtrait. Car Titus Mede II constituait désormais aux yeux du pays un homme mort, un Empereur déchu. Avec sa deuxième vie, sa seconde chance, il pouvait en vivre une toute nouvelle. Zin’jirfran savait que la région reculée de Solstheim abritait un peuple de Nordiques, dénommés Skaals, dont l’honneur était la principale vertu. Elle s’était déjà aventurée jusque-là. Les directives suggérées par la Khajiit lui semblaient sensées et parfaitement ordonnées avec le futur qu’il pensait mener. Titus Mede II devait abandonner ses croyances, sa vie, son titre, pour rejoindre ce peuple comme elle le lui indiquait, il en était bien conscient. Toutefois, il ne savait pas à quoi s’attendre, ou même s’il allait parvenir à se faire accepter d’eux. Il se leva, et songeur, regarda l’horizon.



Ayant rejoint dans la cabine de commandement le capitaine Skush, ainsi que ses hommes de confiance, il leur exposa lui-même sa volonté de se rendre à Solstheim. Ils étaient rassurés de voir l’Empereur ayant retrouvé sa vigueur ainsi que son regard vif.


« Je n’y vois pas d’objection, la mer est calme. Nous prendrons quelque temps pour arriver il est vrai, mais nous avons toutes les ressources nécessaires. J’ai pris soin de faire vérifier le stock des provisions. Cependant, pourquoi un changement de cap si soudain de votre part, Votre Altesse ? interrogea le capitaine, pensif.


– Les soldats vous ont sans doute fait part de l’attaque que nous venons de subir. Même si je m’en suis sorti indemne, il s’agissait certainement d’un avertissement… C’en est assez. Je vous mets également en danger et je ne puis le supporter davantage. Il faut que je me retire de cette vie, je dois disparaitre de Bordeciel, pour ne plus jamais y revenir, répondit posément l’Empereur.


– Est-ce bien raisonnable, Sire ? Où allez-vous vous rendre, sur cette île dont vous ignorez la faune, la flore, la culture ? Pouvez-vous vraiment tout abandonner ? Pourquoi ne pas simplement revenir discrètement et rester caché ? »


L’homme esquissa un sourire, avant de poser les yeux sur Skush et de lui expliquer :


« Il est vrai que je n’y ai jamais posé les pieds. Néanmoins, être Empereur pousse à apprendre à connaître ses terres et ses peuples. Je suis loin d’être un simple ignorant de la vie menée à Solstheim, croyez-moi. Ma décision est prise, capitaine. Je serai plus en sécurité là-bas. Vous êtes tout autant que moi au fait que je suis grandement déprécié à travers toute la nation, tant pour mes actes que pour mes croyances. Il est temps pour moi de me reposer, de laisser place à un nouvel Empereur, à de nouvelles pensées : un règne neuf. »


Le capitaine et les hommes de confiance de Titus Mede II gardèrent le silence face aux sages paroles prononcées par celui-ci. Ils avaient pleinement conscience de la réalité de ses propos, ce qui faisait de l’Empereur un homme brave et sage. Dans leurs esprits, en tout cas. Il poursuivit alors :


« Nous amarrerons à Corberoc, là, je sais que vous pourrez tous prendre du repos avant de repartir pour Solitude. Une fois arrivés, faites savoir au Jarl que l’Empereur est mort, attaqué par des brigands qui en avaient après sa fortune et sa vie. Que son corps est passé par-dessus bord et que vous n’avez rien pu faire. Bien sûr, dispersez-vous. Cela serait suspect que l’Empereur soit la seule victime de leur attaque, n’est-ce pas ? Je compte sur vous tous pour que tout se passe comme prévu, que vous trouviez un digne remplaçant au vieil homme que je suis devenu. 


– Entendu Votre Altesse, nous ferons de notre mieux pour honorer vos volontés. »


L’Empereur devait alors se préparer à son arrivée. Il détenait certes, comme il l’avait affirmé, les connaissances de base nécessaires à propos de Solstheim mais il prit soin d’étudier les quelques livres qu’il possédait dans la bibliothèque de la chambre du navire. Solstheim était une île rattachée à la province de Morrowind, bien que la façon de vivre se rapprochât grandement de celle de Bordeciel. Ce fait rassurait légèrement Titus Mede II. Les difficultés quant à son intégration s’en voyaient déjà légèrement amoindries.


Il pouvait choisir de se rapprocher de la population de Corberoc, toutefois, elle maintenait bien trop de contacts avec celle de Bordeciel ; tout comme il aurait pu se rapprocher de la tribu de Thirsk, mais trop affaiblie par les incessantes attaques des Riekelins. Il semblait vraiment préférable de faire partie des Skaals, et de suivre le plan de la Dovakhiin. Ceux-ci croyaient uniquement en un Créateur, seule entité qu’ils vénéraient, étant animistes. Ils respectaient profondément la nature et les âmes qui les entouraient. Certains étaient des chamans et géraient les traditions, et c’était dans leur culture de se spécialiser dans la magie de froid, devenant alors des Lancegivre. Les ours et les loups tenaient une place très importante au sein de leur culture.


Tout ceci était loin de paraître repoussant aux yeux du sage homme qui était prêt à concilier l’ensemble de l’inconnu se présentant à lui. Il avait toujours été une personne à l’écoute qui n’était pas campée sur ses positions. Cependant, on ne pouvait pas dire de lui qu’il manquait de détermination, il savait seulement faire une place à la différence de l’autre et la prendre en considération. Le jour étant tombé depuis quelque temps déjà, Titus Mede II se décida à se coucher, toujours ébaubi par le fait concret qu’il était encore là, bien vivant. Envahi par l’adrénaline que lui procurait ce renouveau, le sommeil ne vint pas à lui avant plusieurs heures, avant de l’envelopper doucement.



Le voyage se déroula sans encombre pour l’ensemble de l’équipage. Tous étaient grandement bienveillants les uns envers les autres, ce qui facilitait la gestion du Katariah. La vie à bord était rythmée par la météo et par les fêtes des marins et des soldats. L’Empereur lui, gardait toujours un regard plein de bonté sur ces hommes qui l’accompagnaient jusqu’au bout. Lorsque le port de Corberoc fut visible depuis le mât, ce fut un soulagement pour l’ensemble de l’embarcation. L’accomplissement du voyage fut une fierté pour le capitaine et ses subordonnés, ils étaient parvenus au but malgré les imprévus.


Quand ils purent poser le pied à terre, le vent très frais de Corberoc envahit leurs poumons. Le tumulte du port se faisait agréable à leurs oreilles, habituées seulement aux inlassables assauts des vagues, et le monde grouillait autour d’eux. Ses bottes faisant grincer les planches du ponton, son regard tourné vers les neiges des monts de l’île, Titus Mede II prit une résolution. Il allait faire honneur à ces Nordiques, à sa terre d’accueil. Sa nouvelle vie maintenant commençait sous un autre patronyme, patronyme témoignant de tout son respect pour cette tribu et son chef initial.


Il était convenu entre l’Empereur et ses hommes qu’une fois à terre, il se séparerait d’eux afin de ne pas se faire remarquer. Contrairement à eux il n’avait pas la nécessité de faire d’achats dans la ville. Ses biens semblaient maigres, même si en réalité, ils se résumaient simplement au strict nécessaire. Avant de partir, il avait prévu une tenue des plus chaudes pour affronter l’éternel hiver régnant sur Solstheim. Vêtu d’un long manteau marron sous lequel son visage pouvait se dissimuler aisément, l’homme avait conservé avec lui une simple épée de verre pour se préparer à toute éventualité. Ses bottes remontaient le long de son mollet, protégeant sa cheville et recouvrant son pantalon d’un noir profond. Plusieurs dizaines de septims en poche, il considérait que cela serait suffisant en vue de son voyage. Dans un sac ayant déjà subi les ravages du temps, il transportait quelques provisions pour tenir lors de ses jours de marche. Il observa ses hommes se diriger vers le centre de Corberoc tandis que ceux-ci tentaient de garder leur bonne humeur malgré le déchirement de la séparation.


Le martellement du forgeron se mêlait aux discussions des passants et aux appels des marchands. Il semblait faire bon vivre, tout du moins c’était l’apparence que pouvait donner Corberoc. Avant de pénétrer dans la taverne de la ville, le Netch Éméché, le capitaine Skush lança un dernier regard à son Empereur, témoignant ainsi tout le respect et l’admiration qu’il avait toujours eus pour lui, offrant tout son courage. L’homme le vit et en fut véritablement touché, puis se dirigea vers les plaines enneigées à la sortie de la ville. En foulant de ses bottes la neige épaisse, il fit définitivement ses adieux à son ancienne vie, à son ancienne identité : maintenant débutait son exil impérial. Dorénavant, il se nommait Argormys.


La marche solitaire qu’il avait entreprise n’était pas sans danger, sans risque. Le principal étant de se perdre et de ne plus avoir de repère. L’ancien Empereur était un homme empli de savoir et de connaissances, ainsi il était capable de se repérer à l’aide des positions de Masser et Secunda, les deux lunes décorant le paysage nocturne du ciel de Nirn. Ce n’était pas lui qui risquait d’être déboussolé si facilement. Plus aujourd’hui. Cet après-midi-là, il se sentait chanceux pour son premier jour de randonnée. Effectivement, le soleil brillait d’une agréable chaleur sans toutefois perturber sa vue. Même s’il ne savait pas quelle route suivre précisément, il avait une idée de là où il devait arriver. Le vieil homme se doutait qu’en suivant son chemin vers l’est, continuant toujours tout droit, il finirait par atteindre un minuscule village isolé, voire reclus, formé par quelques champignons géants servant de maison à leurs habitants. Tel Mithryn. Il espérait y trouver l’hospitalité ainsi que quelques renseignements à propos de la suite de son voyage.


Alors qu’Argormys avançait tout en songeant à ce village des plus originaux, il aperçut au loin, vers le nord, un fort dont il ignorait le nom. Il avait pourtant lu avec grande attention les ouvrages qu’il possédait sur l’île et avait emporté avec lui un croquis de celle-ci, mais il ne se rappelait pas l’avoir déjà vu mentionné quelque part. Il en conclut donc qu’il s’agissait d’un fort, sans doute, abandonné, plus ou moins, évidemment. Sur ces terres hostiles, un endroit paraissant désert l’était rarement en réalité. Il y avait toujours un spriggan, un draugr, un ragnar ou endémiquement des engeances des cendres. Son livre lui avait indiqué qu’il s’agissait d’une sorte d’atronach furieusement véhément. Parcourant son chemin seul et n’étant pas habilité à ce genre de combats houleux, il préférait faire profil bas tant qu’il le pouvait. Bien que robuste pour son âge, il n’était pas immortel, et ses vieux os souffraient déjà assez des dommages du temps. L’Empereur déchu décida de ne pas prendre de risque et continua tout en ignorant le fort. Il faisait preuve d’une constante vigilance, restant sur ses gardes à chaque instant.


Il avait déjà dépassé la forteresse depuis un moment lorsque l’horizon commença à se recouvrir d’un voile d’obscurité. Néanmoins, sa volonté de continuer était plus forte que tout, la fatigue ne l’atteignant pas. Peut-être était-ce également à cause du mélange d’excitation et de découverte qui emplissait le cœur du vieil homme. En terrain sauvage comme celui-ci mieux valait faire preuve de prudence et de vaillance. Argormys se sentait libre, il se sentait vivant. Guidé par les pâles lueurs de Masser et de Secunda, il n’avait aucun mal à se repérer malgré la nuit. Après s’être fait la remarque à lui-même qu’il avait dévié excessivement vers l’ouest, il entreprit de se sustenter légèrement avant de repartir en corrigeant son trajet. Il ne pouvait pas apercevoir grand-chose, de là où il était. La mer se trouvait bien plus à l’est. Une rivière serait bientôt atteignable mais il lui restait encore du chemin pour la traverser.

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