Libertango

Chapitre 3 : Denny Crane !

4901 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 08:23

CHAPITRE 3 : DENNY CRANE !

« Parfois, un cigare n’est rien d’autre qu’un cigare. »

Sigmund Freud

 

« Oszman Guluzar », dit Lizzie à voix forte en s’adressant à l’ensemble de la Task Force.

Sur le mur d’écrans s’affichait une série de photographies montrant diverses déclinaisons capillaires du même homme, un turc d’une quarantaine d’années au teint mat et au visage taillé à la serpe.

« D’après Reddington, poursuivit Lizzie selon un schéma immuable, il est responsable de la divulgation des plus grosses fuites gouvernementales de ces dernières années. C’est lui qui aurait vendu à Denisov l’information sur l’agent de la CIA infiltré dans une église ouzbèque. Il serait à Washington depuis hier.

- S’il est déjà intervenu dans autant d’affaires importantes, comment se fait-il que personne n’en ait jamais entendu parler ? demanda Samar en fixant attentivement les écrans.

- Il opère sous différentes identités et ne mène jamais ses transactions lui-même, rétorqua Liz en haussant les épaules. Il se sert toujours d’intermédiaires.

- Des intermédiaires comme Reddington ? avança Donald.

- Même s’il ne me l’a pas dit, c’est plus que probable, reconnut Elizabeth. Quelle qu’en soit la raison, il nous le livre aujourd’hui.

- Je suis le seul à noter que Reddington nous envoie souvent faire le ménage autour de lui pour l’aider à se débarrasser d’anciens associés devenus trop encombrants ? », murmura Ressler.

Samar se tourna vers lui et l’observa, moqueuse.

« Et tu ne t’en rends compte qu’aujourd’hui… ? sourit-elle.

- Je trouvais opportun d’en faire la remarque, se défendit-il.

- En tout cas, ce n’est pas aujourd’hui que l’on règlera la question, soupira Liz.

- Quand, alors ? demanda Donald.

- Sans doute jamais, Ress. Que veux-tu faire ? Aller trouver Red pour lui dire que nous ne voulons plus faire son sale boulot ? Tu m’as toi-même fait la leçon il n’y a pas si longtemps en évoquant toutes les vies que nous avions déjà épargné avec cette unité. Reddington est le pivot central de la Task Force. Sans lui, nous n’existons plus. Sans lui, nous ne sauvons plus personne. Tu veux vraiment être celui qui fera ce choix ?

- Non, bougonna-t-il.

- Alors le débat est clos », trancha Elizabeth d’un ton sec.

Samar et Aram se regardèrent brièvement avant de replonger le nez dans le dossier que le Concierge du Crime leur avait laissé.

« Aram a fait des recherches sur Guluzar, intervint l’iranienne.

- Oui », confirma l’ingénieur en pianotant sur son ordinateur.

Liz accepta le changement de sujet et fit un effort pour se détourner de Donald, non sans lui avoir adressé un sourire désolé. Elle devait apprendre à mieux gérer son stress. Donald hocha la tête avec rigidité, lui signifiant qu’il avait compris et pardonnait sa rudesse.

« Qu’as-tu trouvé, Aram ? demanda-t-elle en se tournant vers les écrans.

- Mr Reddington nous a renseigné un bon nombre des identités d’emprunt de Guluzar, malheureusement aucune d’elles n’apparaissaient dans les manifestes d’aéroport ou les listes de clients d’hôtels. Je m’étais résigné à le faire à l’ancienne, en cherchant dans tous les hôtels un homme correspondant au signalement du suspect, ce qui m’aurait pris au bas mot une bonne dizaine d’heures…

- Viens-en au fait, Aram, s’agaça Liz.

- Pardon ! s’excusa l’ingénieur. En épluchant plus attentivement le dossier de Mr Reddington, je me suis rendu compte qu’il avait adjoint des certificats immobiliers concernant des propriétés situées un peu partout à travers le monde.

- Washington ? s’exclama Liz, incrédule.

- Un appartement sur Arlington Road, confirma Aram.

- Bethesda, précisa Donald. On fonce. »

Les membres de la Task Force se dirigèrent vers l’ascenseur pendant qu’Aram lançait la procédure d’arrestation depuis le poste de contrôle. Liz courut derrière Ressler et le prit par le bras.

« Don, je ne vais pas vous accompagner.

- Keen, on a besoin de toi sur cette affaire.

- Toi et Samar suffirez à appréhender ce type. Je dois me rendre à Boston. J’ai rendez-vous avec quelqu’un qui peut m’aider pour… tu sais. »

Ressler se mordit la lèvre, indécis et détourna la tête un court instant.

« OK, dit-il en la regardant dans les yeux. Vas-y, je te couvre. Encore une fois.

- Merci Don, répondit Liz en s’éloignant vers les vestiaires.

- Keen ! »

La jeune femme s’arrêta et se tourna vers lui.

« J’espère que tu sais ce que tu fais.

- Oui », répondit-elle fermement.

Elle le regarda partir en compagnie de Samar et poussa un soupir.

« J’espère », murmura-t-elle.

Elle gagna les vestiaires et se dirigea vers son casier. Au moment où elle ouvrait le cadenas, son téléphone se mit à bourdonner dans sa poche et elle l’en sortit, agacée, pour vérifier l’identité de l’appelant. Elle fronça les sourcils en voyant le nom qui s’affichait et décrocha en levant les yeux au plafond.

« Reddington ?

- Agent Keen, fit la voix grave et posée de Reddington dans le combiné. Vous avez trouvé Guluzar ?

- Je peux savoir pourquoi vous m’appelez depuis un sex-shop ?

- Un sex-shop ? répéta-t-il, innocent.

- Vagina Turlutova, lut-elle  en détachant chaque syllabe sur l’écran de son smartphone. Vous n’allez pas me dire qu’il s’agit d’un magasin d’articles pour bébés ?

- Cette chère Vagina ! s’exclama Red en riant. Elle n’a certes plus la taille de guêpe qui la caractérisait autrefois, mais elle tient d’une main de fer son étonnant magasin. Vous l’adoreriez, Lizzie.

- J’en doute, répondit-elle, maussade.

- Une contorsionniste hors pair ! Cette femme était capable des plus inimaginables prouesses rien qu’avec sa langue !

- Je ne suis pas votre pote, Reddington. Si vous pouviez raconter à d’autres vos histoires graveleuses et m’épargner les détails scabreux, ça m’arrangerait. »

Elle l’entendit rire à l’autre bout du fil et résista à l’envie de lui raccrocher au nez.

« Avez-vous trouvé Guluzar, agent Keen ? reprit-il avec plus de sérieux.

- Nous avons envoyé une équipe, confirma-t-elle. Ressler et Navabi sont en route pour l’arrêter.

- Et vous ?

- Je suis restée avec Aram. Nous avons du travail au Bureau. »

Red resta silencieux quelques secondes avant de reprendre la parole.

« Je cherche un martinet, lui dit-il d’un ton froid. Il n’y a plus guère que dans ce genre de boutique que l’on puisse trouver un article aussi désuet.

- Un martinet ? murmura Liz, confuse.

- N’est-ce pas ainsi que l’on punit les enfants insolents et menteurs, agent Keen ?

- Moi, je suis une enfant insolente et menteuse, Reddington ? gronda-t-elle à voix basse. Surveillez vos paroles !

- Vous agissez comme tel, Elizabeth. Et si vous persistez à vous comporter comme une petite fille gâtée et mal élevée, vous pourriez bien tâter d’un coup de martinet.

- Vous êtes en train de me menacer de me donner une fessée ? s’étrangla-t-elle.

- Non, répondit-il après un court instant, la voix étrangement rauque. Je ne pensais pas forcément à cet partie de votre anatomie. Mais l’idée est troublante, Lizzie. »

La jeune femme, vexée, coupa brusquement son portable, mettant fin à cet échange qui devenait un peu ridicule et franchement dérangeant.

A l’autre bout de la ville, Raymond Reddington regarda stupidement son portable éteint, surpris et incapable de se souvenir de la dernière fois qu’on lui avait raccroché au nez de façon si cavalière.

« Elle n’aime pas les fessées, constata-t-il d’un air chagrin. Dommage…

- Encore un cœur brisé par le beau Raymond Reddington ? demanda Madeline en faisant la moue.

- Maddie, tu sais parfaitement que ton cœur est le seul que je m’autorise à briser… », dit-il avec un sourire charmeur qui découvrit le léger chevauchement de ses incisives inférieures.

Il prit entre ses mains le visage de sa compagne et déposa un chaste baiser sur ses lèvres. Elle ronronna et se coula contre lui en le mordillant dans le cou, avant de se dégager pour lui agiter sous le nez les menottes décorées de fourrure rose qu’elle venait juste d’acquérir.

« Viens », ordonna-t-elle.

Les yeux brillants, Reddington lui emboîta docilement le pas pour la suivre en dehors du magasin licencieux, non sans saluer chaleureusement la voluptueuse créature décolorée qui trônait à la caisse et semblait faire partie des meubles.

« Vagina, tu es toujours aussi belle, dit-il en lui envoyant un baiser.

- Et toi aussi beau parleur ! répondit la voix éraillée de l’ancienne danseuse. Ne tire pas trop sur les menottes, Red, c’est de la camelote. Je te connais…

- Quelle femme ! soupira-t-il sous les yeux blasés de sa maîtresse.

- Tes goûts me sidèrent, parfois », dit Madeline à mi-voix.

Il rit et, sans s’arrêter, il lui prit la main et y déposa un baiser.

« Je pourrais en dire autant de toi, ma douce », lui susurra-t-il avec un clin d’œil avant d’ouvrir la porte et de s’écarter galamment pour la laisser passer.

oooOoOooo

Lizzie regarda autour d’elle, détaillant le large couloir bruissant d’activité au milieu duquel se trouvait le comptoir d’accueil. Un nombre important de bureaux  aux vitres opaques s’alignaient devant ses yeux et un flot incessant d’hommes et de femmes impeccablement habillés déferlait dans le corridor, semblant jaillir d’une pièce pour pénétrer dans la suivante. Elle eut immédiatement en tête l’un de ses vieux dessins animés dans lequel on voyait les personnages entrer par une porte avant de sortir par une autre et elle sourit malgré elle, gagnée par la bonhommie de ce joyeux bordel organisé.

Où diable était-elle tombée ?

« Mme Keen ? »

Elle se retourna et avisa la jeune femme avenante qui se tenait près d’elle.

« Suivez-moi, lui dit-elle, je vais vous conduire auprès de Mr Crane. »

Liz acquiesça et se risqua derrière elle à travers la vague d’avocats qui ondoyait dans sa direction. Arrivée devant la porte massive du bureau qui se trouvait au bout du couloir, la secrétaire frappa trois coups discrets et ouvrit sans attendre de réponse. Elle fit signe à Liz d’entrer et referma la porte derrière elle.

Un homme trapu et corpulent, visiblement très satisfait de lui-même, se dirigea vers elle et lui décocha un sourire éclatant.

« Denny Crane ! » s’exclama-t-il en lui tendant une main ferme.

Elle la prit et la serra avec une certaine inquiétude, incertaine de savoir si elle avait fait ou non le bon choix.

« Elizabeth Keen », répondit-elle.

Il la détailla de haut en bas et lui lança un regard appréciateur qui déplut fortement à la jeune femme.

« Asseyez-vous, mademoiselle Keen.

- Madame », rectifia-t-elle machinalement.

Il s’arrêta et se retourna, un air choqué sur le visage.

« Quel dommage ! » s’étonna-t-il avec une moue contrariée.

Liz le regarda, interloquée, se demandant si elle allait réellement laisser sa liberté aux mains de cet homme bizarre aux allures de vieux dragueur de supermarché. Mais Sam semblait lui faire suffisamment confiance pour lui avoir conseillé de l’appeler si elle avait besoin d’une aide juridique et elle se fiait au jugement de Sam. Son père ne l’avait jamais déçue.

Elle s’assit lentement et observa Denny Crane avec attention. Souriant avec bonne humeur, l’homme s’était installé de l’autre côté de son bureau, les mains croisées sur son ventre proéminent. Ses épaules larges dépassaient du fauteuil dans lequel il se prélassait.

Il fixa sur elle des yeux malicieux et, s’avançant au-dessus de son bureau, finit par dire :

« Qui êtes-vous, mademoiselle Keen ? »

Liz soupira et renonça à le corriger une nouvelle fois sur sa civilité.

« Je suis la fille adoptive de Sam Milhoan.

- Sam ! Ce cher Sam ! Comment va-t-il ? »

Elizabeth inspira profondément, refusant de laisser son chagrin prendre le pas sur ce qu’elle devait accomplir aujourd’hui.

« Il est mort, Mr Crane. »

L’avocat ouvrit la bouche et ses yeux s’arrondirent de stupéfaction. Il se racla la gorge et afficha un air embarrassé et, nota Liz, parut réellement attristé de la nouvelle.

« Je suis désolée de vous l’apprendre d’une façon aussi abrupte, poursuivit Liz avec sollicitude.

- Je n’arrive pas y croire… murmura Crane avec une peine qui semblait sincère. Toutes mes condoléances, Elizabeth. »

Il s’interrompit brusquement et se figea, en pleine révélation.

« Elizabeth… répéta-t-il. Vous êtes Elizabeth Keen.

- C’est ce que je me tue à vous expliquer, répliqua-t-elle, agacée.

- La fille de Sam… », dit Crane sans l’écouter.

Il darda sur elle un regard inquisiteur et plissa les yeux.

« Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il sur un ton de conspirateur.

- J’ai besoin de vous, Mr Crane. Avant de mourir, Sam m’a laissé vos coordonnées avec la consigne de m’adresser à vous si je devais un jour être obligée de recourir aux services d’un avocat. Ce jour est arrivé.

- Est-ce que cela concerne Raymond Reddington ? chuchota Crane, aux aguets.

- Que… quoi ? Comment savez-vous que… ? bafouilla Liz.

- Répondez ! Cela concerne-t-il Raymond Reddington ?

- En… en partie, oui », reconnut la jeune femme.

Crane hocha plusieurs fois la tête et se pencha sur le côté pour ouvrir un tiroir. Il remonta avec une boîte de cigare à la main et l’ouvrit, la présentant à Liz.

« Non, merci, dit-elle », déconcertée.

Elle le regarda se servir. Il coupa délicatement le bout de son cigare et le mit en bouche avant de l’allumer à l’aide de l’énorme Zippo chromé qui trônait sur son bureau. Il tira deux ou trois fois sur le barreau de chaise et exhala une épaisse fumée nauséabonde qui arracha une quinte de toux à Elizabeth.

« Pardon, dit-il. La fumée vous dérange ?

- Non, mentit-elle.

- Bien. »

Il se tourna dos à elle pour faire face à la fenêtre de son bureau et s’abîma dans la contemplation des buildings de Boston.

« Je ne vais pas pouvoir m’occuper de votre affaire, dit-il brusquement.

- Comment ? Mais… Vous ne savez même pas de quoi il s’agit ! s’offusqua Liz. Vous connaissiez Sam Milhoan ! Il avait apparemment confiance en vous. Vous ne pouvez pas refuser de m’aider, Mr Crane ! »

Il se retourna et l’apaisa d’un geste.

« Je ne peux pas m’occuper de votre affaire, répéta-t-il lentement, comme s’il s’adressait à un enfant particulièrement têtu. Mais je peux demander à un confrère de me rendre ce service. »

Liz se tut, ne sachant que répondre. C’était à Denny Crane que Sam voulait qu’elle s’adresse. Devait-elle accepter son refus aussi facilement ?

« Pourquoi ne voulez-vous pas m’aider ?

- Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas, Elizabeth. Je ne peux pas.

- Cela a un lien avec Reddington ?

- Oui.

- Quel lien ?

- Je n’ai pas le droit de vous le dire. »

Liz soupira bruyamment et se leva pour arpenter le bureau. Même ici, à Boston, Red la poursuivait. Cela ne finirait donc jamais ?

« Asseyez-vous », ordonna Crane en lui désignant la chaise qu’elle venait de quitter.

Elle le considéra avec défiance, indécise.

« Lizzie, asseyez-vous, dit-il d’une voix plus douce. Et écoutez-moi. »

Elle obéit, intriguée par la soudaine familiarité dont il venait de faire preuve à son égard.

« Sam était un ami. Un ami très proche. Il m’a confié beaucoup de responsabilités en rapport avec vous – ou avec Raymond Reddington. Des responsabilités que le secret professionnel m’empêche de vous divulguer.

- Comme c’est pratique, marmonna Liz en regardant ailleurs.

- Raymond Reddington est également un ami. Un ami et un client très important du cabinet. Le genre de client qui a des prérogatives et des exigences quant à notre attitude vis-à-vis de ses occupations. Il m’a fait promettre il y a bien longtemps de ne jamais interférer dans ses affaires s’il ne m’en faisait pas la demande lui-même. Il semble que nous soyons dans ce cas de figure.

- Non, pas du tout ! se défendit Elizabeth. Cette histoire ne concerne que moi.

- En êtes-vous sûre ? insista-t-il. Raymond Reddington n’a rien à voir, de près ou de loin, avec cette affaire ?

- De loin, si, admit-elle à contrecœur.

- Laissez-moi vous confier à mon collègue, Elizabeth. C’est un excellent avocat, un des fleurons de notre cabinet, bel homme, orateur diabolique et il raconte de très bonnes blagues. Rien de tel pour détendre l’atmosphère. Je vous conduis à son bureau ? »

Liz soupira, vaincue, et acquiesça. Denny Crane se leva et lui fit signe de l’imiter avant de la guider vers la sortie de son bureau. Il la précéda dans le couloir et se dirigea vers un autre bureau dont il ouvrit la porte sans s’annoncer.

L’homme qui y travaillait leva la tête et, haussant les sourcils, posa un regard interrogateur sur Crane. Le cœur de Liz manqua un battement lorsqu’elle découvrit l’avocat. Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds tandis que ses yeux verts la scrutaient avec curiosité. Elle le dévisagea béatement, sans aucune pudeur, observant avec attention sa physionomie et ses manières.  Tout chez lui, jusque dans le pli de contrariété qui tordait sa bouche, lui rappelait Reddington.

L’homme inclina légèrement la tête sur le côté et, à la moue qu’il afficha, Liz devina qu’il caressait ses dents du bout de la langue. Une attitude qu’elle connaissait bien.

« Denny ? demanda l’homme de la même voix grave et sensuelle que celle du Concierge du Crime.

- Alan, je vous amène Elizabeth Keen. Son père était un ami très cher et cela m’empêche de m’occuper de son cas. Ça et d’autres détails que je serai heureux de vous expliquer plus tard. Je voudrais vous la confier. Elizabeth, je vous présente Alan Shore. »

Shore regarda à nouveau Elizabeth. Il lui sourit et le ventre de la jeune femme se serra.

« Je suis déjà sur une affaire, Denny, répliqua-t-il posément. Qui, d’après Lewiston, ne souffre aucun délai.

- Prenez cela comme un ordre, Alan.

- Dois-je comprendre que vous vous placez avant Paul dans l’attribution de mes dossiers… ?

- Le cabinet s’appelle « Crane, Poole & Schmidt ». Devinez qui, de Paul ou moi, tient la barre ?

- Denny Crane ! clama Shore en souriant.

- Exactement. Je vous laisse avec Elizabeth. »

Crane se tourna vers la jeune femme et se pencha vers elle.

« Denny Crane ! », lui chuchota-t-il, les yeux plissés, en se désignant du doigt.

Liz le regarda partir, stupéfaite, et se tourna vers Alan Shore. Souriant, la tête toujours inclinée sur le côté, celui-ci avait gardé les yeux rivés sur la porte de son bureau et affichait l’air ravi de celui qui vient d’entendre un bon mot. Il s’aperçut qu’Elizabeth le fixait et laissa échapper un petit rire qui la fit frissonner.

« Il fait toujours ça, dit-il sur un ton d’excuse.

- Dire n’importe quoi quand ça nous chante, c’est le privilège des vieux et des simples d’esprit, grommela Liz.

- Il est un peu des deux, reconnut Alan en hochant gravement la tête. Mais il est surtout le chef. Asseyez-vous, Mme Keen. »

Il l’invita d’un geste à prendre place en face de lui et Elizabeth s’exécuta, évitant au maximum de le regarder.

« Je vous écoute, dit-il en posant son menton sur ses mains jointes.

- Je ne sais pas vraiment par où commencer…

- Racontez-moi déjà le début et nous verrons si nous pouvons écrire la fin ensemble.

Liz hocha la tête et tâcha de mettre de l’ordre dans ses idées. Peut-être aurait-elle dû préparer un texte. Elle ne pensait avoir à faire à quelqu’un qui la troublerait autant qu’Alan Shore. Elle leva légèrement la tête et surprit son regard attentif et bienveillant posé sur elle. Il ressemblait tant à Red que cela ne pouvait être qu’une blague de mauvais goût. Un Red plus jeune, plus grassouillet et bien plus chevelu, mais, au-delà de ces différences minimes, la similitude était indéniable. Et très perturbante.

Ses yeux verts pétillaient d’intelligence, de gentillesse et d’un intérêt qui n’était pas que professionnel et Liz se sentit brusquement rougir sous l’intensité de ce regard qui la déshabillait. Elle avait le sentiment confus que la situation lui échappait progressivement et que cet homme qu’elle ne connaissait que depuis quelques minutes seulement était sur le point de fendre une carapace qu’elle s’efforçait depuis trop longtemps de maintenir hermétique.

Elle secoua la tête, comme si cela pouvait vider son esprit des pensées inappropriées qui l’envahissaient et fusaient en une succession sans fin d’images aussi suggestives que malvenues.

- Je suis agent fédéral, dit-elle d’une voix qui lui parut bien trop aigue. Je travaille pour une section très confidentielle du Bureau, au sein d’un groupe fonctionnant avec un réseau d’informateurs. »

Elle fit une courte pause, se demandant ce qu’elle pouvait révéler sans risque à l’avocat.

« Lors de l’une de mes missions, j’ai pu capturer un criminel et je l’ai fait garder dans une cellule sécurisée pour pouvoir lui arracher des aveux. »

Shore l’arrêta d’un geste et se mordilla la lèvre.

« Elizabeth… commença-t-il calmement. Je suis là pour vous aider et je vous assure que je le ferai avec le plus grand plaisir. Mais, pour cela, j’ai besoin que vous me racontiez toute la vérité. Ce que j’ai entendu jusqu’à présent – à part peut-être votre mystérieux statut d’agent fédéral très spécial – n’était pas la vérité. Si vous voulez que nous travaillions ensemble, vous allez devoir me faire confiance. »

Il s’avança vers elle par-dessus son bureau et planta ses yeux dans ceux, hésitants, de la jeune femme.

« Reprenez je vous prie et n’omettez aucun détail. »

 

Laisser un commentaire ?