Libertango

Chapitre 2 : Lapins & chapeaux

4927 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 09:17

CHAPITRE 2 : LAPINS & CHAPEAUX

 

« Celui qui ne sait pas chercher ne trouve pas. »

Umberto Eco, le Pendule de Foucault

 

Elizabeth Keen, allongée sur son lit, fixait le plafond miteux de sa chambre de motel, un bloc-notes sur les jambes et mordillait le bout usé d’un vieux crayon de papier.

Elle regardait la photographie en format A4, épinglée au plafond, qui trônait au centre de son schéma, explorant attentivement les détails du visage masculin qu’elle connaissait bien. A dire vrai, elle avait ces derniers temps l’impression étrange de ne connaître que lui. Il éclipsait toutes les autres personnes de son entourage présent et passé, comme s’il avait toujours été auprès d’elle. Il avait pris bien trop de place dans sa vie et, même absent, il parvenait encore à la tourmenter.

Raymond Reddington. Le fléau de son existence.

De la photo du Concierge du Crime partait un fil qui se dirigeait vers un portrait plus petit d’elle. Le fil était accompagné d’un point d’interrogation qu’elle avait dessiné au feutre sur la peinture écaillée. Au-dessus du point d’interrogation, elle avait écrit en lettre majuscule le mot « FULCRUM ».

Cela faisait longtemps qu’elle ne s’attendait plus à récupérer sa caution…

Autour des deux photos principales gravitaient deux autres portraits qu’elle ne savait pas comment organiser et relier aux précédents : Alan Fitch et Tom Keen.

Elle ignorait quels liens avaient unis Red à Alan Fitch mais elle soupçonnait que cela avait eu à voir avec Berlin puisque c’était ce dernier qui avait collé une bombe autour du cou de Fitch. Mais était-il lié au Fulcrum ? Liz n’en était réduite qu’à des hypothèses.

Quant à Tom… elle avait le pressentiment que son ex-mari avait encore un rôle à jouer dans ce grand échiquier. Il avait l’air d’en savoir long sur Reddington. Et sur son père. Ou bien était-ce qu’elle n’était pas encore prête à le savoir définitivement sorti de sa vie ?

Tout lui paraissait tellement plus simple à l’époque innocente et bienheureuse où Tom et elle s’aimaient d’un amour apparemment sincère et avaient des projets qu’ils comptaient mener sur le long terme. Depuis que Reddington avait fait cette entrée fracassante dans son quotidien, tout était parti de travers. Tom s’était révélé être un usurpateur qui ne l’avait séduite et épousée que pour servir un dessein qui la dépassait totalement. Sam, son père adoptif, était mort, la laissant seule et abandonnée au moment où elle aurait tant eu besoin de son réconfort. Les deux hommes de sa vie, ceux sur qui elle pensait pouvoir compter, l’avaient laissée tomber. Et voilà que Reddington, l’homme qui était au centre de son monde depuis plus d’un an, l’homme qui l’avait fait se sentir importante et spéciale, l’homme sur lequel elle s’était si souvent appuyée pendant ses moments de doute et de désespoir, cet homme aussi l’avait abusée. Il lui avait menti et s’était servi d’elle. Comme Tom.

« Il n’y a pas un homme sur Terre d’aussi doué que Raymond Reddington pour faire faire d’une femme le centre de son univers », lui avait dit Naomi Hyland. Elle n’avait pas écouté ses mises en garde, trop fière de cette relation privilégiée qu’elle entretenait avec le criminel et trop confiante aussi dans ce qu’il lui répétait si souvent.

Elle avait même eu la prétention de croire, dans sa très grande naïveté, qu’elle pourrait le changer. Le sauver. N’était-ce pas ce qu’il avait lui-même suggéré dans la salle des machines de l’Usine, lorsqu’il avait évoqué cette remarquable allégorie des poissons mexicains de la Sierra del Abra… ? Qu’elle serait la lumière qui le sortirait des ténèbres et le rendrait, selon ses propres termes, moins hideux…

Quelle vanité d’y avoir cru.

Mais il avait, une fois de plus, tout gâché. Pourquoi fallait-il toujours qu’il dénature tous les moments importants qu’ils passaient ensemble ?

Et, maintenant, elle était perdue. Encore. Et c’était sa faute.

Lorsqu’elle y repensait, raconter cette histoire de poissons contraints de s’adapter malgré eux à leur nouvel environnement avait ressemblé à une stratégie de Reddington pour lui faire également comprendre qu’il n’avait pas nécessairement choisi sa conversion au grand banditisme et que des forces plus importantes que lui avaient été à l’œuvre pour faciliter son passage vers l’illégalité. Il y avait indéniablement une piste à creuser à ce sujet mais sa curiosité et ses capacités de réflexion avaient été annihilées par le mascaret de sa déception.

Elle ne voulait plus y songer.

Elle était fatiguée. Epouvantablement fatiguée.

Le plafond devint subitement flou devant ses yeux et elle se rendit compte qu’elle pleurait. Elle essuya ses larmes d’un geste rageur et renifla avec force avant d’inspirer profondément plusieurs fois.

Elle n’aurait pas de répit avant d’avoir compris ce qui se tramait dans son dos et ce que Reddington cherchait réellement à obtenir de sa part. Elle fixa le mot « FULCRUM », le répétant plusieurs fois.

Un dossier de révélations, lui avait dit le criminel, la preuve de l’existence d’une organisation clandestine excessivement puissante. Des documents dont la divulgation publique ferait tomber plusieurs des hommes les plus puissants et les plus influents du monde.

Dans quelle mesure pouvait-elle le croire ? Elle ne se fiait plus à son axiome sempiternel selon lequel il ne lui mentirait jamais.

Cet objet qu’elle avait trouvé presque par hasard dans son lapin, cet appareil d’enregistrement de la fin du siècle dernier, était-ce le Fulcrum ou seulement un indice supplémentaire pour y parvenir ? Et comment était-il arrivé là ?

Elle secoua la tête. La vraie question était : depuis quand cet objet se trouvait-il dans son lapin ? Elle se souvenait avoir tenu cette peluche en main plusieurs mois auparavant, lorsqu’elle avait ouvert le carton que Sam lui avait fait parvenir et n’avait aucun souvenir d’avoir senti quoi que ce soit à l’intérieur. Bien sûr, à l’époque, elle ne cherchait rien d’autre qu’un peu de réconfort et de douceur de la part d’un objet chargé de souvenirs et d’émotions. Sam savait-il ce que le lapin contenait ? Sinon, pourquoi aurait-il conservé si longtemps cette relique carbonisée, vestige douloureux de l’incendie qui avait ravagé sa vie d’enfant ? Etait-ce lui qui y avait dissimulé l’enregistreur ? Et Pourquoi ?

Elle se massa l’arête du nez, sentant poindre un début de migraine. Elle dormait mal depuis plusieurs semaines et ce genre de réflexions ne l’aidaient pas à trouver facilement le sommeil.

Ce lapin avait échappé avec elle à la catastrophe qui l’avait conduite chez Sam. Quelqu’un l’y aurait-il mis pour le protéger, en pensant le récupérer plus tard ? Son père ? Red ?

Red se trouvait chez elle ce soir-là. Il n’avait pas nié lorsqu’elle l’en avait accusé après la séance d’hypnose du Dr Orchard. Elle commençait seulement à accepter l’idée que c’était lui qui l’avait tiré des flammes et l’avait emmenée auprès de Sam. Avec le lapin.

Si c’était bien lui qui avait caché l’enregistreur, cela signifiait qu’il le savait là depuis tout ce temps et n’avait jamais cherché à le récupérer. Quelle aurait été son intention en faisant ça ? Voulait-il qu’elle le trouve ou qu’il reste caché ? Avait-il tué Sam pour le faire taire à ce sujet ? Elle ferma les yeux et inspira encore pour écarter de ses pensées ce sujet douloureux. Il ne l’aiderait pas à avancer aujourd’hui.

Avait-il un moyen de savoir qu’elle avait découvert la cachette ? Cela signifiait-il qu’elle avait un avantage sur lui ? Ou bien la manipulait-il une fois de plus comme il le faisait de toute évidence depuis le début ?

Avantage ou pas, elle était bien résolue à ne pas lui en parler tant qu’elle n’aurait pas percé le secret de cet enregistreur. Elle ne craignait plus de le contrarier. Elle n’avait plus rien à perdre.

Machinalement, elle tourna la tête vers la table de nuit et son regard accrocha l’enveloppe déchirée qui s’y trouvait. Dans l’enveloppe, une convocation de l’inspecteur Martin Wilcox pour la veille. Elle ne s’y était pas rendue et n’avait pas prévenu de son absence. Elle espérait que son statut d’agent fédéral la protégerait encore quelques jours, le temps qu’elle trouve une solution.

Elle repensa à ce pauvre homme, le lieutenant Ames, entraîné malgré lui dans cette histoire sordide et qui l’avait payé de sa vie. Elle pensa à la veuve et peut-être aux orphelins qu’il laissait derrière lui. Elle était coupable, au même titre que Tom. Elle savait qu’elle devrait rendre compte pour ça. Mais pas maintenant. Elle avait bien trop à faire.

Elle se demanda ce que l’inspecteur Wilcox avait déjà contre elle. Avait-il retrouvé et interrogé Samuel Aleko, le gardien du Phœnix ? Le Samoa avait-il parlé ?

Plus elle y pensait, plus elle était convaincue que le très avisé Raymond Reddington avait fait une erreur le soir où il avait envoyé Mr Kaplan rejoindre Aleko pour enterrer le corps. Le gardien était un témoin indésirable qui risquait à tout moment de devenir trop encombrant. Elle se demandait pourquoi Reddington l’avait laissé vivre alors qu’il en savait autant, à la fois sur elle et sur le meurtre dont elle était la complice, mais également sur lui, le Concierge du Crime. Il pouvait témoigner contre eux deux. Cette négligence était incompréhensible et, de la part de Red, impardonnable.

Originellement soulagée de savoir qu’il s’était occupé de tout, elle lui en voulait à présent presque de l’avoir mise dans cette situation. Paradoxalement, elle savait qu’il lui suffirait de l’appeler à l’aide pour qu’il la sorte de ce pétrin indescriptible comme il l’avait déjà fait à de maintes reprises. Mais elle ne voulait pas de son aide. Pas cette fois. Pas avec ce qu’elle avait appris sur lui. Elle ne reviendrait pas vers lui, docile et repentante, alors qu’elle lui avait plusieurs fois craché à la figure que leur relation ne serait désormais plus que professionnelle. Cette fois, elle se sortirait seule de ce mauvais pas.

Mais, pour l’instant, rien n’indiquait qu’Aleko ait parlé. Elle espérait de tout son cœur que la réputation de Reddington pouvait suffire à lui faire garder le silence.

Pour l’instant, l’inspecteur ne devait donc avoir que des soupçons. Aucune preuve. A moins que…

Son téléphone sonna, l’interrompant brusquement dans ses pensées.

« Keen.

- Agent Keen, dit la voix grave de Reddington au bout du fil. Nous avions convenu de nous retrouver à votre bureau à neuf heures. Il est dix heures. La ponctualité est la politesse des rois.

- Et le privilège des reines est de se faire désirer.

- Vous n’êtes pas reine, agent Keen, rétorqua-t-il sèchement. Tout au plus une princesse insolente et trop gâtée. Vous avez trente minutes. »

Il raccrocha au nez d’Elizabeth qui en jeta son téléphone de colère. Elle regarda une dernière fois son plafond, plongeant dans les yeux verts du Concierge du Crime. Elle marmonna une litanie d’insultes à son encontre, puis, à court de mots venimeux et de malédictions malveillantes, soupira et se leva péniblement pour se diriger vers la salle de bain.

oooOoOooo

Elizabeth poussa vivement la porte de son bureau et se planta devant Reddington. Celui-ci, la mine fermée, était assis dans un fauteuil qu’il faisait tourner comme un enfant maussade. Devant lui, sur le bureau d’Elizabeth, une clef était posée bien en évidence. La clef de l’appartement qu’il avait acheté pour elle et qu’elle avait refusé. Elle n’y avait pas touché et il ne l’avait pas reprise. Cette clef était le symbole du statu quo de leur relation.

Qu’avait-il espéré en lui faisant un tel cadeau ? Qu’elle lui tomberait dans les bras ? Ce qu’il avait perdu avec elle ne se rachetait pas avec de l’argent.

Il la toisa gravement, détaillant sa tenue froissée et ses cheveux mal coiffés et un sourire moqueur vint planer sur ses lèvres.

« Le motel ne vous réussit décidément pas, agent Keen…, railla-t-il.

- Que voulez-vous, Reddington ? demanda-t-elle avec mauvaise humeur.

- La seule chose que vous attendiez de moi ces derniers temps : vous proposer une nouvelle affaire. »

Elle resta quelques secondes immobile, le regardant fixement. Enfin, elle s’assit en face de lui et posa son menton sur ses mains jointes.

« Qui ? demanda-t-elle en s’efforçant de garder un ton détaché.

- Un receleur d’informations confidentielles, spécialisé dans les données gouvernementales, répondit-il en lui faisant passer un dossier épais. C’est lui qui a fourni à Ruslan Denisov tous les renseignements sur la couverture de l’agent Burke en Ouzbékistan. Un homme insaisissable, qui bouge en permanence. Il ne passe jamais plus de deux nuits au même endroit et a fait de la discrétion une de ses priorités.

- C’est fou comme vos talents deviennent subitement des tares insupportables lorsque vous les détectez chez les autres, remarqua Liz à mi-voix.

- Une de mes sources vient de m’apprendre qu’il se trouve à Washington en ce moment même, poursuivit Reddington sans relever la pique de la jeune femme.

- Quelle est la fiabilité de cette source ?

- Excellente.

- Pour quelqu’un qui n’accorde sa confiance à personne, je trouve que vous vous emballez un peu vite.

- Croyez-moi, agent Keen, la source dont je vous parle n’était pas en mesure de me mentir au moment où je lui ai extorqué ces informations. »

Il mit un tel sous-entendu dans ses propos qu’Elizabeth ne put s’empêcher de penser qu’il parlait d’une femme et elle se sentit rougir comme une adolescente en imaginant dans quel genre de situation il pouvait avoir obtenu cet aveu. En même temps, un curieux sentiment d’oppression vint lui broyer le ventre et il se passa plusieurs secondes avant qu’elle ne comprenne qu’elle éprouvait de la jalousie.

Elle renifla avec dédain et tenta de lui dissimuler son trouble.

« Je doute qu’un homme aussi prudent que semble l’être votre receleur puisse inconsidérément laisser filtrer sa prochaine destination.

- Sauf si on lui promet le Graal, agent Keen.

- Le Graal, rien que ça ?

- La liste exhaustive de tous les agents dormants de la CIA, partout à travers le monde.

- La CIA serait assez bête pour avoir fait une telle liste ?

- Je me plais à croire que, dans CIA, le mot « intelligence » n’est là que pour faire joli, sourit Reddington.

- Si cette liste existait –et je dis bien « si », précisa Liz en fronçant les sourcils, elle serait encodée dans un fichier crypté, morcelé et dispatché sur plusieurs serveurs. Elle serait parfaitement inaccessible.

- En informatique rien n’est inaccessible, agent Keen. Il suffit simplement de trouver les bonnes personnes.

- Dans ce cas, peut-être devrions-nous également arrêter ces « bonnes personnes » dont vous semblez si familier, afin de nous préserver d’un futur Watergate ? dit-elle en guettant sa réaction.

- Et peut-être dans ce cas devriez-vous apprendre à jouer aux échecs pour apprendre à quel moment sacrifier vos pions, agent Keen… », répliqua-t-il en inclinant la tête sur le côté.

Elle sourit et acquiesça légèrement, lui montrant qu’elle n’était pas dupe. Elle savait qu’elle reverrait bientôt cette fameuse liste émerger au compte-goutte pour servir les intérêts du criminel. C’était le jeu. Elle le savait et l’acceptait.

Elle ouvrit le dossier sur le profil de la nouvelle cible de la Task Force et le feuilleta rapidement.

« Dans quel hôtel est-il descendu ? demanda-t-elle sans relever les yeux.

- Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous mâcher tout le boulot ? », ricana-t-il.

Le téléphone de la jeune femme se mit à vibrer, résonnant sur la surface métallique du bureau. Elle s’en empara et regarda l’écran. Un rictus d’appréhension tordit brièvement sa bouche et elle refusa l’appel avant de reposer brutalement le smartphone sur le bureau.

« Un problème, agent Keen ? s’enquit Red d’une voix distraite.

- Rien qui vous concerne, Reddington.

- Vous mentez mal, Lizzie. C’est regrettable pour un profiler. »

Il se leva brusquement et contourna le bureau pour venir auprès d’elle.

« Que me cachez-vous, Lizzie ?

- Vous croyez réellement que toute ma vie tourne autour de vous, Reddington ? s’offusqua-t-elle. Certaines choses ne regardent que moi ! Vous n’avez pas à vous immiscer partout en vous sentant chez vous. Votre ingérence permanente me fatigue.

- Lizzie… Vous n’êtes jamais autant en colère contre moi que lorsque vous me dissimulez un secret, susurra-t-il, mielleux. Alors ? Quel lapin allez-vous encore me sortir de votre chapeau… ? »

Elle sursauta en l’entendant employer le mot « lapin » et tenta de se persuader qu’il ne s’agissait que d’une coïncidence. Elle se leva à son tour et lui fit face en tentant de ne pas laisser paraître son inquiétude.

« J’en ai assez de vos énigmes et de vos insinuations égocentriques, Reddington, dit-elle d’une voix sourde. Je suis fatiguée de jouer avec vous à un jeu dont vous changez continuellement les règles, au gré de vos convenances. Chaque fois que vous tentez de vous faire pardonner quelque chose et que je suis assez sotte pour vous croire, je découvre un nouveau secret déplaisant sur vous et le lien maudit qui nous unit. Que vais-je encore apprendre que vous m’ayez soigneusement dissimulé ? Que c’est vous qui avez engagé Tom et l’avez envoyé chez Berlin dans je ne sais quel but inavouable ? »

Red cilla et la regarda fixement, l’air las et blessé.

« N’inversez pas les rôles, agent Keen », dit-il à mi-voix en se rapprochant d’elle.

Il avait bu de l’alcool. Elle pouvait sentir, au-delà de l’odeur entêtante de son aftershave, celle plus discrète mais bien reconnaissable du whisky et elle se souvint brusquement qu’elle l’avait souvent vu avec un verre à la main ces derniers temps. Cela ne lui ressemblait pas.

Sa proximité la dérangeait. Il était bien trop près et elle se sentait prise au piège. Elle voulut reculer mais elle buta contre le coin de son bureau. Red s’approcha encore et l’emprisonna entre ses bras en posant ses deux mains bien à plat sur le plateau métallique du bureau. Il baissa la tête et elle n’aima pas ce qu’elle lut dans ses yeux.

« Écartez-vous, Reddington.

- Ou sinon quoi, agent Keen ? » demanda-t-il, goguenard.

Il se pencha vers elle et la vit regarder ses lèvres un court instant. Il pourrait l’embrasser maintenant. Il en avait envie et pouvait faire en sorte qu’elle aime ça. Mais s’il le faisait alors qu’elle était en position de faiblesse, elle le repousserait et lui en voudrait. Il la perdrait. Encore.

Sans la lâcher des yeux, il inclina la tête sur le côté et se mordilla l’intérieur de la joue.

« Je finirai par trouver ce que vous me cachez, Lizzie. C’est toujours comme ça que ça se passe entre nous, vous le savez.

- Reddington, je…

- Désolé… »

Reddington, mécontent d’avoir été dérangé, se retourna lentement et regarda l’importun qui se tortillait, mal à l’aise, dans l’entrée du bureau.

« Donald, dit-il, les yeux étrécis.

- Je vous dérange, peut-être ? dit-il, indécis.

- Oui.

- Non, s’empressa de dire Liz en s’extirpant de l’espace dans lequel Red l’avait confinée. Reddington partait. N’est-ce pas ? »

Elle se tourna vers lui et le défia de la contredire. Le criminel l’observa fixement pendant quelques secondes avant de lui faire un sourire terrifiant. Il remit lentement son chapeau et en pinça le rebord entre le pouce et l’index pour l’ajuster sur sa tête. Il soupira et se dirigea vers la sortie. Arrivés aux côtés de Ressler, il lui tapota l’épaule et regarda Liz une dernière fois.

« Pensez à ce que je vous ai dit, agent Keen », dit-il avant de s’éloigner.

Don le regarda partir et se tourna vers Elizabeth.

« Vous avez décidé lequel de vous deux gardera le chien après le divorce ? », se moqua-t-il avec légèreté.

Elle lui lança un regard noir et il leva les deux mains en signe d’apaisement.

« Que veux-tu ? dit-elle d’une voix lasse.

- J’ai intercepté un appel de l’inspecteur Wilcox. Il voulait te joindre, je lui ai dit que tu étais en mission à l’extérieur.

- Fait chier, murmura Liz en se rasseyant.

- Il m’a dit aussi que tu ne t’étais pas présentée à ta convocation… »

Épuisée par son affrontement contre Reddington et les trop nombreuses nuits sans sommeil qui constituaient son quotidien, Elizabeth se cacha le visage dans les mains et étouffa un sanglot.

« Keen, poursuivit doucement Donald, je ne vais plus pouvoir te couvrir longtemps comme ça. Tu dois faire quelque chose. Parles-en à Reddington.

Non ! », cria-t-elle, paniquée. Non, Don ! »

Elle soupira entre ses mains puis tira ses cheveux en arrière et se redressa sur son siège.

« Écoute, j’ai besoin d’encore un peu de temps, le supplia-t-elle.

- Je ferai de mon mieux. Tu m’en dois une.

- Merci, Ress. Reddington nous a apporté une nouvelle affaire, dit-elle sur un ton qu’elle espérait détaché. Débriefing dans une heure avec l’équipe.

- OK », répondit-il.

Il saisit la poignée de la porte et l’ouvrit lentement. Il s’arrêta dans l’entrebâillement, tourna un instant les yeux vers Liz, comme s’il voulait lui dire encore quelque chose, puis sortit en silence en secouant la tête.

Liz le regarda fermer la porte derrière lui. Elle attendit de le voir s’éloigner à travers la vitre et laissa tomber sa tête en arrière contre le dossier. Elle ferma les yeux, sentant naître des larmes de fatigue qui coulèrent sous ses paupières closes.

Avec un reniflement, elle fouilla dans sa poche de pantalon et en sortit une carte de visite, tachée et déchirée. Elle lut attentivement l’inscription qui figurait sur le carton corné et, prenant sa décision, elle décrocha le téléphone et composa le numéro qui était indiqué.

Au bout de deux sonneries, quelqu’un décrocha et une voix féminine lui répondit.

« Cabinet Crane, Poole & Schmidt de Boston. Bureau de Denny Crane. Que puis-je faire pour vous ? »   

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