Poveglia Island (No ?)

Chapitre 11 : Mr Kaplan : épilogue

Chapitre final

2942 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 10:03

MR KAPLAN : ÉPILOGUE

 

Elizabeth ferme enfin les yeux et s’endort paisiblement sous l’effet du sédatif que vous lui avez injecté. Vous lui ôtez précautionneusement le pansement de fortune que lui a appliqué Raymond et qui s’est collé aux chairs sanguinolentes. Un simple coup d’œil vous suffit pour évaluer les dégâts et faire une première estimation de sa blessure : le poumon a été épargné mais sa clavicule, cassée en plusieurs petits morceaux, mettra du temps à se consolider. Peut-être même devra-t-elle subir une intervention.

Mais, pour l’instant, le plus urgent consiste à retirer la balle qui s’est logée très près de l’artère sous-clavière, une manœuvre qui va requérir toute votre dextérité. Vous disposez un champ stérile sur toute la partie supérieure du corps d’Elizabeth et badigeonnez son épaule et sa gorge de Bétadine. Puis vous incisez proprement la peau pour agrandir la vilaine plaie d’entrée aux berges déchiquetées et en écartez doucement les bords. Vous distinguez la balle aplatie, logée entre l’artère et le bord supérieur du poumon. Tout en respirant profondément, vous introduisez lentement la longue pince dans le corps de la jeune femme et l’approchez avec précaution du projectile. Vous voyez l’artère palpiter et se gonfler de sang à intervalle régulier et vous vous concentrez sur ce spectacle lénifiant, trouvant le calme et la rigueur nécessaire pour opérer sans brusquerie.

Après une lente progression au milieu des chairs brûlées et des esquilles d’os, vous refermez enfin la pince sur la balle et l’extrayez prudemment, sans à-coup, attentive au moindre signe de rupture de la sous-clavière dangereusement proche.

Vous vous autorisez un soupir en retirant l’instrument de la plaie béante et la déposez dans une cuvette métallique. Le plus dur est fait mais vous n’en avez pas encore fini. Vous chaussez une paire de lunettes surmontée de loupes et vous attelez au nettoyage des débris osseux qui se baladent un peu partout dans l’épaule d’Elizabeth et risqueraient, tôt ou tard, de provoquer une hémorragie.

Pendant que vous œuvrez méticuleusement, vous percevez dans votre dos le regard de Raymond, lourd d’inquiétude et un nouveau soupir s’échappe de vos lèvres étroites tandis que vous tentez de vous reconcentrer sur votre travail d’orfèvre.

Il vous faut une bonne demi-heure pour venir à bout des minuscules vestiges claviculaires et vous êtes en nage lorsque vous vous redressez, fière de vous. Vous inclinez la tête et sentez avec soulagement votre nuque craquer. Un bref coup d’œil derrière vous vous apprend que Raymond est resté collé à la vitre séparant l’antenne médicale du reste du yacht et vous levez les yeux au ciel, agacée par tant d’opiniâtreté. Sans lui accorder plus d’attention, vous préparez une aiguille et du fil tressé .5, soucieuse d’éviter à Elizabeth d’hériter d’une cicatrice trop voyante.

Vous recousez rapidement la plaie avec les gestes habiles et précis nés de l’habitude et posez une quinzaine de Stéristrip pour recouvrir entièrement l’entaille refermée. Une compresse imperméable vient encore s’ajouter aux protections et vous retirez vos gants, satisfaite.

C’est seulement à ce moment que vous vous retournez complètement et regardez Raymond, trépignant d’impatience derrière la vitre sécurisée. Vous vous levez sans précipitation et sortez à sa rencontre.

« Comment va-t-elle ? demande-t-il sans aucun autre préambule.

- Bien, le rassurez-vous. J’ai extrait la balle et rien de vital n’a été touché. »

Vous le voyez pousser un long soupir de soulagement et songez que la nuit a dû être longue pour qu’il dévoile autant ses émotions, même à vous. Son visage crispé se détend et laisse brusquement apparaître les signes d’une grande lassitude.

« Il faut vous reposer, dites-vous sans grand espoir d’être écoutée.

- Plus tard, Kate. J’ai encore beaucoup à faire. Et vous aussi. »

Vous hochez la tête, résignée. Vous saviez, en travaillant pour cet homme, que votre tâche serait ardue. Mais quel défi incroyable ! Quelles aventures avez-vous déjà vécues tous les deux, alors qu’il vous demandait de repousser toujours plus loin les limites de vos capacités ! Vous n’avez jamais regretté votre choix et êtes heureuse de votre dévouement le plus total envers cet homme extraordinaire.

« Elizabeth a la clavicule cassée, l’informez-vous. Ça n’est pas très beau, il faudra peut-être réduire chirurgicalement.

- Vous ne pouvez pas le faire ici ? demande-t-il, surpris.

- Non, Raymond, répondez-vous en secouant la tête. Vous avez doté le bateau d’une antenne médicale absolument fantastique, à la pointe de la technique et, depuis que nous nous connaissons, j’ai rarement eu l’occasion d’opérer dans de telles conditions d’hygiène et de confort. Mais j’ai des limites et, si vous voulez qu’Elizabeth récupère toute la fonction de son bras gauche, il vaudrait mieux pour elle avoir affaire à un véritable chirurgien.

- Dès que nous serons de retour à Washington, promit-il.

- Je préconise en attendant d’éviter toute activité un peu trop sollicitante pour son bras. »

Vous mettez un tel sous-entendu dans votre mise en garde que vous avez la surprise de voir Raymond Reddington, le très craint et très respecté Raymond Reddington, rougir comme un adolescent et baisser les yeux, embarrassé.

« Raymond, dites-vous avec douceur, êtes-vous sûr de ce que vous faites ? Je m’inquiète autant pour vous que pour Elizabeth. Est-elle prête à ça ?

- Elle est à même de choisir, Kate. Quant à moi, mon choix a été fait il y a des années et je n’en ai jamais dévié.

- Vous êtes têtu, approuvez-vous.

- Et pourtant, vous me soutenez toujours.

- Comment pourrais-je faire autrement, Raymond ? Vous savez combien je vous aime.

- Je le sais. Et, comme avec Dembe, j’ai parfois le sentiment d’être un usurpateur et de ne pas mériter votre loyauté.

- Vous la méritez amplement, mon ami. De notre part à tous. Vous oubliez parfois l’homme que vous êtes. Nous sommes là pour vous le rappeler.

- Avec le même enthousiasme lorsque je vous aurai demandé d’aller exhumer Luigi Brugno ? », demande-t-il avec malice.

Vous pincez les lèvres, consciente de vous être faite avoir une nouvelle fois par ce démon.

« Où est-il enterré ? soupirez-vous.

- Dans la partie sud de l’île, près des vignes. Je vais envoyer des hommes vous aider. Comment va Dembe ?

- Sonné et il a une belle plaie à l’arrière de la tête. Mais il n’est pas en danger. J’ai dû insister pour qu’il se repose mais il ne tient pas en place et je suppose que nous allons le voir apparaître d’une minute à l’autre.

- S’il le peut, je voudrais qu’il vous accompagne. Nous partirons dès que vous aurez retrouvé ce que je cherche.

- Et que cherchez-vous ?

- Je n’en sais rien, admet-il. Je compte sur vous pour le trouver.

Vous hochez la tête, résignée.

« Je vais m’habiller, dites-vous à mi-voix. Il fait froid dehors. »

oooOoOooo

Vous passez en revue les photos du cadavre de Brugno sur votre ordinateur, éliminant les floues et les redondantes. En face de vous, vautré dans son fauteuil de cabine préféré, Raymond joue avec la clef de chambre d’hôtel que vous avez récupéré dans les poches du défunt. Elle dégage un fumet pestilentiel de putréfaction et vous froncez le nez, ennuyée.

Il tourne et retourne l’imposant et grossier porte-clefs en bois dans ses mains, passant ses doigts sur l’inscription tracée au pyrograveur.

« Nomer 209, dit-il, décryptant pour vous le mot écrit en cyrillique.

- Nomer ?

- Chambre. Ceci est la clef de la chambre 209 d’un hôtel russe.

- Quel hôtel ? »

Il soupire et lève des yeux désolés et rouges de fatigue sur vous.

« Bonne question, souffle-t-il.

- Ceci a-t-il quelque chose à voir avec Alan Fitch et le fulcrum ?

- Je l’ignore et je n’ai aucun moyen de le savoir. »

Il se redresse et s’étire en grognant comme un lion paresseux. Elizabeth, appuyée contre son épaule, gémit faiblement et il la regarde avec tendresse.

« J’ai mal, se plaint-elle en grommelant.

- Je sais ma douce.

- Je peux encore augmenter la morphine, suggérez-vous, mais j’ai déjà injecté une dose limite pour un voyage en avion.

- Je survivrai, murmure Liz sans que vous puissiez déterminer si elle parle de sa douleur ou de la dose supplémentaire de morphine.

- Raymond… intervient soudain Dembe, le téléphone satellite à la main, ton avocat de Boston.

- Ah ! », fait Ray en se levant.

Il dégage patiemment son épaule du poids de la tête de Liz, à moitié somnolente et la fait gentiment basculer vers le hublot. Puis il s’empare du téléphone que lui tend Dembe, le crâne enturbanné d’un large pansement.

« Denny Crane ! », clame-t-il en s’éloignant pour discuter à l’abri des oreilles indiscrètes.

Vous haussez un sourcil. Vous étiez persuadée que c’était désormais Alan Shore qui s’occupait de ses affaires, Crane souffrant de trop de pertes de mémoire. Haussant les épaules, vous jetez un dernier coup d’œil à Elizabeth, marmonnant toute seule sous l’effet des drogues que vous lui avez déjà administrées et vous vous replongez dans les photos de Brugno.

Bien au chaud dans l’avion qui vous ramène aux USA et jouissant de l’excellente qualité des photos prises par votre réflexe numérique haut-de-gamme, vous percevez des détails qui vous avaient échappés dans le froid et la nuit. Ainsi, votre œil acéré accroche les deux trous profonds à la base de la gorge, autour desquels le pourrissement semble avoir progressé plus vite que partout ailleurs sur le corps décharné de l’entrepreneur italien. Vous coulez un regard discret vers l’agent Navabi, dont le cou est recouvert d’un large pansement. Vous avez personnellement recousu les deux plaies sanglantes qui plongeaient droit dans sa jugulaire et la coïncidence vous semble trop grosse pour être avalée sans s’étrangler. Originaire de l’Europe de l’est, vous savez reconnaître une morsure de strigoï lorsque vous en voyez une. Vous êtes seulement surprise de devoir reconnaître la présence de l’un d’eux dans un endroit aussi éloigné des Carpathes que l’est la Cité des Dodges. Samar sent votre regard sur elle et vous observe d’un œil poliment interrogateur. Vous vous faites la réflexion qu’elle et le jeune agent oriental qui l’accompagne ont l’air préoccupé de ceux qui ont quelque chose à cacher et vous vous demandez si vous devez en parler à Raymond.

En parlant du loup… Votre employeur revient, la mine soucieuse, et s’assied sans grâce en face de vous.

« Mauvaise nouvelle ? hasardez-vous.

- Catastrophique, rumine-t-il. Denny vient de m’apprendre que quelqu’un est en train de s’en prendre à mes avoirs parmi les sociétés écrans les mieux dissimulées de mon capital.

- Braxton ? »

Il secoue la tête.

« Braxton est un outil, une main armée. Ce n’est pas un stratège. »

Il regarde Elizabeth, endormie à ses côtés et vous décelez dans ses yeux une peur comme vous n’en aviez plus vu depuis bien des années.

« Alors qui ? demandez-vous, craignant de deviner à qui il pense.

- Je savais depuis longtemps qu’il reviendrait, murmure-t-il, les yeux rivés à Liz. Je ne m’attendais à ce que cela soit si tôt.

- Il n’aura pas pu sortir seul de sa prison. Quelqu’un a dû l’aider, dites-vous, pensant au dédale de galeries qu’il aurait fallu parcourir par cet homme avant de se retrouver sous le soleil implacable du désert de Gobi. Une prison ancienne et oubliée, digne d’un être aussi malfaisant.

- C’est bien trop tôt, répète Raymond, subitement perdu dans ses pensées.

- Nous serons prêts, assurez-vous sans ressentir la confiance que vous mettez dans vos mots.

- Venturi, dit-il soudain, comme revenu de sa rêverie. Nous devons retrouver Venturi, il a les clefs qui nous manquent. Il n’a pas reparu à Venise ce matin. »

Il se tourne vers les agents de la Task Force et les dévisagent un par un.

« Avez-vous vu Aro Venturi sur l’île ? », demande-t-il d’un ton qui ne laisse aucun doute quant à l’importance de la question.

Ressler secoue la tête avant de refermer les yeux, le visage tourné vers le hublot. Vous voyez les agents Navabi et Mojtabai se regarder brièvement, les traits crispés et teintés de culpabilité. Puis ils se tournent vers Raymond et secouent à leur tour la tête avec un bel ensemble.

« A propos de Venturi, commence Navabi, mal à l'aise, il était sur l'île. Il nous a agressés et Aram lui a planté un pieu dans le cœur. Il s'est désagrégé. »

Raymond la regarde fixement sans dire un mot, puis éclate de rire et secoue la tête en essuyant une larme perlant à ses yeux.

« Il me le faut, Kate. Trouvez-le. »

Vous croisez le regard désolé de Navabi et n'y lisez que de la sincérité. Au moins avez-vous résolu le mystère de l'identité du strigoï.

Règle numéro un, ne jamais froisser le patron. Si le patron a tort, improvisez.

« Bien, Raymond, faites-vous avec une impassibilité exemplaire, délestant Navabi et Mojtabai de leur fardeau.

 

FIN

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