Poveglia Island (No ?)

Chapitre 10 : Red

7633 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/11/2016 00:59

RED

 

Vous vous avancez à pas lents vers la petite tente de trek dans laquelle Lizzie s’est enfermée dix minutes plus tôt. Les mots apaisants de Dembe ont beau résonner dans votre esprit, c’est avec une confiance écornée que vous ouvrez la fermeture éclair pour vous glisser dans l’habitat de toile. Vous attendez quelques secondes que vos yeux s’habituent à l’obscurité et vous finissez par distinguer une forme allongée et immobile.

Elizabeth s’est résolument tournée vers la toile, dos à vous et vous réprimez un soupir en songeant à la douloureuse discussion qui vous attend. Vous saviez pourtant que celle-ci devait avoir lieu. Vous n’imaginiez simplement pas qu’elle se ferait ici, à Venise, à l’opposé des plans que vous aviez prévu pour Liz et vous. Hier, elle semblait si joviale, si libérée, presque impatiente de savourer plus d’intimité avec vous. Sa fatigue à la fin de la journée vous a empêché de mener à bien vos fantasmes mais vous avez pensé, visiblement à tort, que vous aviez partie gagnée et que cela n’était plus qu’une question de jours avant de la voir vous tomber dans les bras.

Quelle arrogance ! Vous avez immédiatement senti ce matin, lorsqu’elle s’est réveillée contre vous, que l’heure n’était plus au batifolage et que les questions raisonnables commençaient à tourner dans sa tête. Vous ne les imaginez que trop bien pour vous être posé les mêmes à son sujet. Vous deviez vous y attendre : Lizzie n’est pas une imbécile et elle a déjà souffert plus qu’elle ne l’aurait dû au cours de la dernière année. Normal qu’elle envisage tous les aspects d’une relation avec vous et les conséquences personnelles et professionnelles que cela impliquerait. Vous ne pouvez pas lui reprocher de vouloir rationnaliser votre relation et d’énumérer les pours et les contres. Vous craignez seulement qu’un tel tableau comparatif ne soit pas à votre avantage. Que ferait-elle de vous, un vieux criminel plus ou moins repenti, recherché dans le monde entier à la fois par les services de sécurité et les pires crapules de tous les pays ? Quelle vie aurait-elle avec vous ? L’aventure perpétuelle, le changement incessant, la fuite. Pas d’habitudes, pas de routine, pas de sécurité. Elle serait en danger permanent à vos côtés.

Et si elle voulait un enfant ? Comment géreriez-vous cette situation ?

Un enfant…

Vous soupirez. Vous n’avez pas le droit de refuser une vie normale à Elizabeth. Elle mérite mieux que vous. Bien mieux.

Vous vous rendez compte que cela fait cinq minutes que vous êtes accroupi dans l’entrée de la tente, dos à la fermeture éclair, à réfléchir dans le vide et vous décidez d’agir. Vous devez avoir cette conversation. Elle vous fera du mal à tous les deux, mais vous savez pertinemment que vous ne pouvez pas y couper. Y renoncer ce soir ne serait qu’une façon de reculer l’échéance inéluctable.

Vous vous avancez et vous couchez à ses côtés sans la toucher. Vous contemplez son dos pendant de longues secondes, l’écoutant respirer lentement, avec régularité. Vous admirez sa capacité à faire semblant de dormir mais vous n’êtes pas dupe. Sa nervosité transpire jusqu’à vous et vous sentez l’odeur douceâtre, un peu âcre de sa peau lorsqu’elle a peur. Ou qu’elle est en colère.

Vous prenez une grande inspiration et décidez de vous lancer.

« Je suis désolé, Lizzie, dites-vous à mi-voix dans le noir. Je n’ai pas le droit de m’imposer dans votre vie et de vous obliger à choisir entre moi et votre devoir. »

Vous la sentez remuer doucement et un léger reniflement vous informe qu’elle est en train de pleurer. Vous êtes un imbécile. Vous ne savez décidément rien accomplir de mieux que la faire souffrir. Sa voix s’élève soudain, faible et tremblante, presque un murmure et vous devez tendre l’oreille pour l’écouter.

« Ce choix n’a jamais été de mon ressort, Ray. Il a été fait il y a longtemps, bien malgré moi. »

Elle se retourne soudain dans un bruissement feutré et vous distinguez ses yeux brillants dans la pénombre.

« Et c’est bien ça qui me fait peur. Je ne me sens pas maître de ma vie, Ray. Et j’ai peur de ce qui va arriver. Peur de ce que je ressens. Pour vous. »

Elle a chuchoté les deux derniers mots et vous retenez votre respiration, ne sachant quel sens vous devez donner à ses paroles.

« Si notre relation devait changer, si je vous décevais, je vous perdrais. Et ça m’effraie plus que tout, Ray. »

Vous secouez la tête et vous vous rapprochez assez pour pouvoir poser une main sur son bras et le serrer.

« Jamais, Lizzie. Jamais je ne me détournerai de vous. Jamais rien ne changera notre relation, quoi que vous fassiez, quoi que vous décidiez. Si vous jugez que je deviens trop encombrant et souhaitez que je m’éloigne, je le ferai. Mais je serai toujours là pour vous. Au moindre signe de votre part, je reviendrai. Vous ne me perdrez pas, Lizzie. J’ai conscience que ce que je suis est en contradiction avec vos valeurs et que, souvent, vous préfèreriez que je reste loin de vous et de votre vie. C’est légitime. J’ai été tellement maladroit tout à l’heure avec Ressler. C’était stupide et puéril et vous avez toutes les raisons de m’en vouloir. »

Elle étouffe un sanglot et vous vous recroquevillez, vous sentant encore plus minable.

« Vous ne comprenez pas, Ray ! dit-elle d’une voix qui monte dans les aigus et déraille un peu. J’ai peur que, si je vous avoue mes sentiments, vous partiez de vous-même, vous finissiez par vous rendre compte que je ne suis pas celle que vous croyez ! Je ne suis pas très jolie, ni très intéressante et je ne mérite pas d’être au centre de l’attention d’un homme tel que vous. Un jour, vous prendrez conscience que je ne suis pas digne de l’intérêt que vous me portez. Vous allez partir et m’abandonner. »

Elle pleure à présent et vous ne savez que répondre, ne comprenant pas avec certitude ce qu’elle essaye de vous annoncer.

« Et je ne veux pas que vous me laissiez seule, poursuit-elle, la voix mouillée de sanglots. Je ne veux pas parce que je vous aime. »

Elle se tait soudain et plante ses délicieux yeux bleus mouillés de larmes dans les vôtres.

« Je t’aime », dit-elle avec plus d’assurance.

Votre cœur rate un battement alors qu’elle vous fait cette déclaration inattendue et votre cerveau se met momentanément en stand-by au moment précis où vous devriez réagir.

C’est si soudain, si imprévu et surtout tellement en contradiction avec son attitude que vous béez un long moment sans savoir que faire. C’est elle qui interrompt votre désolant moment de solitude en posant une main fraîche sur votre joue et vous vous réveillez subitement de votre stupeur pour recouvrir sa main de la vôtre. Vous la portez à vos lèvres et en baisez les doigts avec douceur avant de la lâcher pour venir prendre son visage en coupe dans vos deux mains. Des pouces, vous essuyez les larmes qui roulent abondamment sur ses joues et vous vous approchez pour poser vos lèvres sur les siennes.

Vous buvez ses pleurs salés, les goûtant du bout de la langue, laissant vos mains caresser la peau douce de son visage et de sa gorge. Vous osez à peine appuyer votre baiser tant l’instant vous paraît fragile.

« Tu es ce que j’ai de plus cher dans ma vie, Lizzie, murmurez-vous contre sa bouche. Comment pourrais-je t’abandonner ? Comment pourrais-je envisager de te faire le moindre mal, sachant tout ce que tu as déjà vécu à cause de moi ? Je t’aime, Lizzie. Je t’aime tellement.

- J’ai peur que tu te lasses, Ray. Tu n’es pas le genre d’homme à avoir des habitudes. Tu as besoin de nouveauté, d’imprévus. Je ne suis pas sûre de pouvoir toujours te satisfaire. Ou te suffire. »

Vous riez, amusé de l’entendre énoncer ce genre de craintes. Vous ne pouvez nier qu’elles ne sont pas fondées. Après tout, vous avez une réputation cavaleuse et vous n’oubliez pas qu’elle a déjà rencontré quelques-unes de vos conquêtes. Dont Madeline, l’archétype de la maîtresse libre mais amoureuse qui attend votre bon vouloir. Vous n’êtes pas l’homme d’une seule femme. Vous ne l’avez jamais été. Vous ne pouvez reprocher à Liz d’appréhender de vivre la même situation que votre amante la plus dévouée.

« Me satisfaire ? répétez-vous avec malice en tachant de détourner la conversation de la pente ô combien glissante de la fidélité. Attention Liz, tu confonds amour et tuyauterie… Mon amour pour toi est entier et absolu et ne se limite pas à la sexualité. Jamais ne me lasserai de toi, ma douce. C’est toi qui me laisseras tomber d’ici quelques années, quand je serai trop vieux et sans intérêt. »

Vous la serrez dans vos bras et roulez sur le dos, l’entraînant avec vous. Elle s’accroche à vous en riant doucement et pose sa tête sur votre poitrine. L’instant est aussi magique qu’inespéré et vous aimeriez que le temps s’arrête là, que votre discussion soit close et que vous n’ayez pas à aborder le thème suivant. A ce moment précis, il vous vient l’envie de croire en une puissance supérieure pour pouvoir la remercier de vous accorder ce répit et vous en éprouvez une profonde reconnaissance. Mais vous savez que vous ne pouvez en rester là.

« Je t’aime, Lizzie, répétez-vous à mi-voix en lui baisant le front. Mais j’ai promis à Sam de te protéger et c’est ce que ferai. Même si pour cela, je dois t’éloigner de moi. »

Vous la sentez secouer la tête contre vous et ses cheveux viennent caresser votre menton.

« Je reste avec toi, Ray. Quoi qu’il arrive.

- Pas si c’est trop dangereux. Tu ne te rends pas compte de ce que signifie d’être un proche de Raymond Reddington. Autant te dessiner tout de suite une cible sur la tête et leur fournir les balles.

- Tout le monde sait déjà, et visiblement depuis longtemps, que je suis l’une de tes principales faiblesses.

- LA principale, marmonnez-vous machinalement.

- Ce qui veut dire que je suis de toute façon un objectif privilégié pour tous ceux qui veulent t’atteindre. Je t’ai déjà vu te battre, Ray. C’est à tes côtés que je serai le plus en sécurité. »

Elle relève la tête et vous regarde avec défi.

« L’endroit le plus sûr au monde, c’est près de toi. »

Elle vous chevauche à présent et vous surplombe de toute sa taille. Avec un sourire triomphant, elle se penche et vous embrasse avec sincérité, ouvrant la bouche et jouant avec votre langue. Vous souriez contre ses lèvres et, l’enveloppant étroitement dans vos bras, la faites basculer sous vous sans cesser de la couvrir de baisers. Votre rêve de la nuit dernière vous revient en mémoire et vous sentez votre appétit pour elle s’enflammer brusquement. Vos baisers sont plus appuyés, presque voraces, et vous pesez de tout votre poids sur elle, votre bassin collé au sien. Votre pantalon devient vite trop serré et, inconsciemment, vous vous frottez contre elle pour assouvir une partie du désir qui vous échauffe les sens. Vos mains sont parties à l’aventure et s’égarent sur son corps, s’infiltrant sous les vêtements, dénudant et caressant sa peau parcourue de frissons.

Brusquement, elle saisit vos mains et vous repousse, sans conviction mais avec suffisamment de détresse que vous vous arrêtiez, hébété et le souffle court.

« Raymond…, dit-elle avec embarras, attends. Attends. »

Vous vous redressez légèrement et la soulagez du poids de votre corps impatient. Elle baisse un peu la tête et déglutit péniblement, elle aussi à bout de souffle.

« Je ne veux pas que nous fassions l’amour, continue-t-elle timidement. Pas ici. Pas comme ça. »

Bien sûr. Encore une fois, vous êtes un idiot. Vous aussi confondez amour et tuyauterie. Vous prenez un instant pour retrouver vos esprits et essayez de badiner pour cacher votre frustration.

« Quel dommage, Lizzie. Moi qui comptais tant sur toi pour réviser les cinquante premières positions du Kamasutra.

- Ray ! Je suis sérieuse !

- Mais moi aussi…, assurez-vous, taquin. »

Vous riez avec légèreté et sentez Liz se détendre un peu. Vous la serrez plus fort et lui embrassez le bout du nez.

« J’ai des défauts, Lizzie, lui murmurez-vous à l’oreille, et je peux être maladroit pour bien des choses, mais tu dois savoir avec certitude que jamais, jamais, je ne te forcerai à faire quoi que ce soit dont tu n’aies pas envie. Ce soir, tu m’as fait le plus beau des cadeaux en me disant que tu m’aimes. Je ne suis pas sûr de mériter ton amour mais c’est un présent que je chéris de tout mon cœur. Le reste peut attendre. Nous aurons tout le temps de nous découvrir plus tard et je te promets que ça sera merveilleux. Je vais faire de toi la femme la plus heureuse du monde.

- Tu te flattes, Reddington, dit-elle, la voix un peu rauque.

- Tu crois ? », répondez-vous en l’embrassant tendrement dans le cou.

Vous reculez et vous allongez sur le dos, la laissant vous rejoindre pour se lover contre vous et poser sa tête dans le creux de votre épaule.

« Ça veut dire que je vais enfin avoir la réponse à mes questions sur notre passé ? demande-t-elle, pleine d’espoir.

- Je crois que tu vas devoir me faire encore un peu confiance pour ça, Lizzie…

- Tu tiens tellement à tes secrets, soupire-t-elle.

- Tu n’es pas encore prête à découvrir certaines choses, répondez-vous, sage et sentencieux.

- Comme les cicatrices de brûlures dans ton dos ? murmure-t-elle, soudain sur la défensive.

- Je me demandais quand tu allais te décider à m’en parler, dites-vous avec quelque chose qui ressemble fort à du soulagement. Qu’en déduis-tu ?

- Que c’est toi qui m’as sortie de cet incendie il y a vingt-huit ans, répond-elle sans hésiter.

De toute évidence, elle a eu le temps d’y songer. De quand date ce revirement ?

- Hier soir, tu croyais encore que c’était ton père, avancez-vous prudemment.

- Hier soir, je me trompais sur bien des choses, murmure-t-elle. C’était toi ?

- C’était moi.

- Pourquoi ? Que faisais-tu chez moi justement le soir de l’incendie ? »

Vous gardez le silence quelques secondes, le temps de réfléchir à ce que vous pouvez ou non lui révéler. Comme elle doit être lasse de vos non-dits et de vos mystères. De vos omissions, parfois. Même si vous avez toujours mis un point d’honneur à ne jamais lui mentir, il vous est souvent arrivé de déguiser la vérité pour la rendre plus présentable. Mais vous n’avez pas oublié que cela a failli vous séparer lors de la mort de Sam et vous savez qu’elle ne tolérera pas un autre écart de cette importance. Après tout, pour cette fois, vous pouvez lui donner un petit os à ronger.

« Liz, je te promets que j’aurai toujours pour toi la plus totale honnêteté par rapport à ce que je sais avec certitude. Mais je refuse de t’imposer mes suppositions et mes hypothèses sans issues. Et, pour tout ce qui touche à ton passé, c’est encore à ça que j’en suis réduit : suppositions et hypothèses. Le seul homme qui aurait pu m’aider dans cette quête est mort.

- Alan Fitch ?

- Alan Fitch, acquiescez-vous. L’homme qui a créé Reddington.

- Créé ?

- C’est une autre histoire ma douce. Une autre histoire pour un autre soir.

- Toujours des secrets…

- C’est ce qui te plaît tant chez moi. Les secrets. Quand je n’en aurai plus, tu te lasseras. Tu me quitteras.

- Raymond Reddington, à court de secrets ? ricane-t-elle. Il pleuvra des grenouilles avant ça.

- Des toutes les plaies d’Egypte, c’est ma préférée, lui confiez-vous.

- Et puis cesse de reprendre mes craintes à ton compte, geint-elle. C’est moi qui ai peur que tu partes.

- Jamais, Lizzie. Je t’appartiens. »

Vous vous taisez et regardez la toile au-dessus de vous se débattre contre le souffle puissant vent qui se déchaîne au-dehors. Liz bouge contre vous et tente de se trouver une place confortable dans vos bras. Vous posez votre menton sur son front et soupirez d’aise et de bonheur, jouissant de ce simple et précieux moment de paix et de connivence.

« Et maintenant ? demande Liz d’une voix ensommeillée.

- Maintenant quoi ?

- Que fait-on ?

- Puisque tu as rejeté ma première proposition, je suppose qu’il ne nous reste plus qu’à dormir.

- C’est pas drôle, se plaint-elle, boudeuse.

- Tu peux toujours revenir sur ta décision, chantonnez-vous en lui effleurant les fesses.

- Ray… »

Hum… terrain dangereux. Vous opérez un retrait prudent.

« Je te taquine.

- Raconte-moi une histoire.

- Quel genre d’histoire ?

- Une de tes histoires. Les aventures de Raymond Reddington.

- Je crains que cela ne soit moins passionnant et certainement pas aussi glamour que celles d’Indiana Jones.

- J’imaginais plutôt une histoire d’espionnage. De la cavale, des cachettes. Mensonges et secrets. Chantage. Une sorte d’histoire à la Keyser Söze.

- Keyser Söze ? (vous souriez) Si je te disais que je connais l’homme qui a inspiré le personnage ?

- Vraiment ?

- Vraiment.

- Qui est-ce ?

- Un indice : le même soir, un violent incendie a dévasté sa vie tout en lui offrant la plus belle des raisons de survivre en la personne d’une petite fille de six ans.

- Tu mens, Raymond Reddington.

- Je ne te mentirai jamais, lui rappelez-vous. Je vivais en Turquie à cette époque. Dans un petit village à côté d’Istanbul…

oooOoOooo

Vous regardez Liz onduler de la croupe juste devant vous, éclairée par le faisceau puissant de votre lampe torche. Vous riez et songez avec anticipation aux délices promis par un tel déhanché. Elle passe un coin de mur en le frôlant d’un air lascif et disparait de votre vue. Souriant, vous laissez votre imagination vagabonder vers des scénarii sensuellement érotiques dont vous devriez avoir honte. A votre âge !

« Nous ne sommes pas déjà passés par ici ? », demande-t-elle en retrouvant son sérieux.

Vous la rejoignez et observez les lieux avec attention. Vous reconnaissez instantanément le couloir étroit qui se trouve dans le bâtiment sud et qui dessert les anciennes salles de vie de l’asile. Vous mériteriez une gifle pour la nonchalance dont vous faites preuve ce soir. Ou une fessée. Votre esprit s’évade à nouveau vers des pensées peu reluisantes mêlant Lizzie et châtiment corporel et vous devez faire un effort monumental pour vous en échapper.

« Si », répondez-vous laconiquement en essayant de ne pas vous représenter pour la centième fois la jeune femme nue dans votre lit.

Depuis votre discussion sous la tente, qui a bien mieux tourné que vous ne l’aviez craint, vous êtes pire qu’un adolescent en rut. Cette femme causera votre perte. Aussi délicieux que cela soit, il faut absolument cesser vos digressions lubriques et vous concentrer sur votre mission. Ici et maintenant. La vie de Liz peut à tout moment dépendre de votre capacité à la défendre. Et vous devez reconnaître que vous êtes tellement distrait à la fois par sa présence et par vos pensées que vous n’entendriez pas un éléphant approcher. Alors un mercenaire… vous vous demandez fugitivement si vous n’avez eu tort de vouloir faire équipe avec elle. Elle vous trouble beaucoup trop pour que vous restiez efficace. En même temps, vous n’auriez pas supporté de la savoir loin de vous.

Vous grommelez indistinctement. Vous avez à nouveau quinze ans et vous devez avouer que ce n’est pas de tout repos. Quelle torture pour un homme d’âge mûr de revivre toute la passion dont est capable un adolescent. Le cœur devient fragile avec le temps et le vôtre n’est pas loin de finir broyé sous les assauts répétés de vos émotions exacerbées.

« Où va-t-on ? », demande Liz sans se douter du combat intérieur que vous êtes en train de mener.

Vous rassemblez vos souvenirs et boostez un peu votre cerveau engourdi.

« Demi-tour. Nous allons retomber dans des endroits que nous avons déjà explorés. »

Elle hoche la tête et vous suit docilement. Vous appréciez la confiance aveugle qu’elle place en vous mais ne pouvez paradoxalement vous empêcher de vouloir lui reprocher cette foi absolue en vos capacités. Vous aimeriez tant qu’elle pense davantage par elle-même. Qu’elle soit comme vous. Votre alter-ego.

Patience. Cela viendra.

Vous faites le chemin inverse le long des pièces que vous venez de traverser et, dix minutes plus tard, vous vous retrouvez au pied de l’escalier que vous cherchiez à atteindre. Vous souriez, satisfait. De toute évidence, il vous reste encore assez de neurones pour garder un sens de l’orientation et une mémoire photographique en bon état de fonctionnement. Tout n’est pas perdu. Peut-être parviendrez-vous même à faire abstraction de cette moitié d’érection qui semble être devenu l’état de repos de votre pénis depuis les trois dernières heures. Non que cela soit désagréable, cette semi-rigidité permanente ayant l’avantage de vous maintenir éveillé pour cette mission nocturne, mais vous avez surpris le regard de Lizzie obliquer plusieurs fois vers votre braguette et vous la soupçonnez d’y prendre goût. Ce qui a pour effet de vous faire bander davantage. Satané cercle vicieux.

« Nous montons, Liz », dites-vous de votre ton le plus égal.

Elle vous précède et gravit les degrés abimés avec précaution. Soudain, son pied glisse sur une plaque de plâtre instable et vous la voyez basculer en arrière, les bras battant l’air en longs moulinets inutiles. Vous vous avancez et la retenez d’une main, posée sans aucune préméditation sur son joli fessier. Vous la poussez et la remettez d’aplomb sans pouvoir retenir une caresse bien innocente. Elle glousse comme une écolière et se remet à monter les marches prudemment.

« Sacha Guitry disait que le meilleur moment dans l’amour, c’est l’escalier, dites-vous en haussant la voix.

- Pourquoi ?

- La vue, Lizzie. La vue. La mienne est imprenable. »

Elle éclate de rire et se retourne pour vous regarder, l’œil coquin.

« Peut-être pas si imprenable que ça, vous dit-elle, langoureuse. Attends que nous soyons rentrés à Washington… »

Le ton qu’elle vient d’employer contient assez de provocation pour damner un saint. Vous aimez cette femme.

« Je n’ai que faire de promesses, Lizzie. Je veux des actes.

- Tu demanderas grâce bien avant moi, rétorque-t-elle.

- Jeune présomptueuse… », susurrez-vous en vous approchant d’elle.

Votre radio crachote brusquement et vous baissez les yeux vers votre ceinture, mécontent de l’interruption.

« Navabi pour Reddington. Votre radio est branchée, alors si vous pouviez nous épargner les détails… »

Vous haussez les sourcils et jetez un coup d’œil à Lizzie. Celle-ci s’est couvert la bouche de ses deux mains, comme une petite fille et vous l’entendez pouffer derrière ses lèvres closes.

« Jalouse, agent Navabi ? hasardez-vous.

- Seulement soucieuse d’éviter à Aram de vivre un traumatisme auditif », répond-elle.

Vous riez avec bonne humeur, résolu à épargner l’innocence du jeune ingénieur.

« Je ne nous pense pas capable d’être verbalement raisonnables ce soir, agent Navabi. Par égard pour les chastes oreilles d’Aram, je coupe la radio.

- Soyez quand même prudents. Nous ne vous voyons pas constamment sur les vidéos. Restez sur vos gardes.

- Ne craignez rien. », répondez-vous avec gravité.

Vous vous apprêtez à couper votre radio pour couper court aux écoutes indiscrètes pouvant mener à un éventuel scandale du Redgate quand la voix d’Aram retentit. Vous suspendez votre geste, curieux de les surprendre à votre tour. Lizzie vous fait des gros yeux plein de reproches auxquels vous répondez par un sourire angélique.

« Vous croyez qu’ils ont… ? demande le jeune agent au milieu d’un concert de crachotements.

- Si ce n’est pas fait, ça ne tardera pas, répond Samar d’un ton las. Il était temps, je commençais à perdre patience. On avait parié combien contre Ressler ?

- Trois cents. »

Vous faites une petite moue déçue. Seulement trois cents ? Vous auriez dû mettre un billet ou deux dans cette cagnotte.

- Ça nous paiera un bon restaurant… », rétorque Navabi.

Au regard que vous lance Liz, vous décidez que la plaisanterie a assez duré.

- Reddington pour Navabi…, dites-vous haut et fort. Nous sommes toujours en ligne… »

Vous entendez un cliquetis qui vous indique que leur radio vient d’être coupée. Liz vous scrute d’un air inquisiteur et vous levez un sourcil, l’invitant à parler.

« Pourquoi Samar ? demande-t-elle.

- Je te demande pardon ?

- Pourquoi as-tu imposé Samar dans la Task Force ?

- Tu es mal renseignée, Liz. Seul Cooper a l’autorité nécessaire pour inclure quelqu’un dans votre équipe.

- Red… fait-elle, impatiente.

- Je m’arrange toujours pour avoir les meilleurs de mon côté. L’agent Navabi fait partie de ces gens qu’il vaut mieux garder près de moi avant qu’un autre ne décide de s’en servir contre moi.

- Tu lui fais donc confiance ?

- Comme à chacun des membres de la Task Force », répondez-vous sans vous avancer davantage.

Vous ne lui dites pas que vous comptez sur la reconnaissance que vous avez induit chez l’agent Navabi à votre égard pour éviter qu’elle ne se retourne contre vous le jour où elle apprendra le rôle que vous avez joué bien malgré vous dans l’attentat qui a tué son frère. Même si vous n’êtes pas directement responsable, le fait que votre associé le plus proche en ce temps-là ait pris la liberté de commercer avec le Cimeterre en lui fournissant le C4 ayant servi à fabriquer les bombes des attentats de Pishin pourrait vous valoir, à juste titre, l’animosité de l’agent du Mossad. Et un désir de vengeance que vous êtes prêt à assumer. Votre associé mort, c’est à vous que revient la responsabilité de cette transaction. La savoir près de vous limite en partie le risque qu’elle l’apprenne seule.

Lizzie semble absorbée dans des réflexions dont vous ignorez la teneur. Vous la saviez jalouse de Samar lorsque la jeune femme a fait son entrée dans la Task Force. Craignant encore une fois pour cette relation si singulière que vous avez tous les deux. Votre douce Lizzie, si accrochée à l’idée d’être la seule dans votre vie. La seule femme. La seule fille. Elle est tant de choses à vos yeux. Votre amour pour elle ne se limite pas à celui d’un homme pour une femme. Il va bien au-delà, est bien plus absolu et universel. Vous l’avez sauvée alors qu’elle n’avait que six ans. Quel homme choisirait de tomber amoureux de la fillette dont il a eu la garde pendant de longs mois ? Vous avez mis du temps à être au clair avec cette idée pseudo-incestueuse, avant d’admettre que cela n’avait rien de malsain. Vous aimiez Elizabeth enfant comme un père et vous avez pris soin d’elle comme il le fallait. Vous aimez à présent la femme qu’elle est devenue, mûre et sensuelle et cela n’a rien de répréhensible. Elle est votre rédemption. Votre raison de vivre. Elle l’a toujours été et votre amour pour elle, s’il a changé de cible, est toujours aussi fort.

Et vous avez à présent tout le temps nécessaire pour le lui faire comprendre.

Vous la regardez s’éloigner dans la lueur de votre lampe, un peu boudeuse, en souriant. Fière et têtue. Si elle n’était pas la fille de votre plus féroce ennemi, vous jureriez qu’elle est de vous.

Un son étrangement incongru vous distrait d’Elizabeth et vous tournez la tête vers un couloir repartant vers le sud de l’asile.

Le rire d’enfant retentit à nouveau, clair et aigu et vous vous avancez de quelques pas, interloqué. Une fillette, guère plus âgée qu’Elizabeth quand vous l’avez recueillie, joue derrière un cerceau à quelques mètres de vous et vous sentez vos yeux se mouiller de larmes en contemplant votre propre fille, fraîche et innocente. La vision ne dure qu’un bref instant, un instant de stupeur qui vous remplit d’autant de chagrin que de joie.

Jennifer relève soudain la tête et vous gratifie de ce sourire édenté dont vous vous moquiez gentiment. Votre cœur se gonfle, lourd et triste, tandis qu’elle lève lentement son bras et vous désigne le passage par lequel Elizabeth est partie. Alors seulement, vous vous rendez compte que vous avez cessé d’entendre votre compagne. Vous abandonnez le fantôme de votre fille et suivez la piste de Liz, soudain inquiet.

En silence, vous dégainez votre colt et avancez le long du mur à pas lents et précautionneux. Un rai de lumière provenant de la pièce située au bout du couloir vous guide et vous vous gardez instinctivement d’appeler Lizzie. Vous parvenez en quelques secondes à l’entrée de la petite pièce et tendez l’oreille.

« Où est Reddington ? », demande une voix masculine avec un fort accent italien.

Vous serrez les dents en sachant Liz en danger. A cause de vous. Toujours à cause de vous. Vous affermissez votre prise sur le colt et jetez un coup d’œil furtif à l’intérieur de la pièce. En moins d’une seconde, grâce à sa lampe torche habilement disposée, vous avez vu Liz, les mains en l’air, tenue en joue par deux hommes qui vous tournent le dos.

Vous dégainez votre second colt et entrez dans la pièce, avançant sans bruit vers les hommes habillés comme des mercenaires. Vous les mettez en joue tous les deux et posez le canon de vos armes sur leur crâne recouvert d’une cagoule.

En sentant le contact des pistolets, les deux hommes se figent et amorcent un mouvement.

« Tut-tut… dites-vous, désapprobateur. Jetez vos armes et mettez les mains en l’air, messieurs. »

Ils s’exécutent presque trop docilement et vous regrettez presque de ne pas devoir en tuer un pour faire obéir l’autre. Plus tard, peut-être. Lizzie pousse un imperceptible soupir de soulagement et va ramasser leurs armes avant de les mettre en joue à son tour, éclairant la scène de son mieux.

« Vous cherchiez Reddington, je crois ? dit-elle. Il est juste derrière vous, messieurs.

- Assis, aboyez-vous. Dos au mur. »

Les mercenaires se regardent un instant, hésitants, et vous tirez une balle dans la jambe de celui de gauche. Il tombe au sol dans un gémissement surpris et vous menacez l’autre qui s’est tourné vers vous.

« Ramasse ton camarade, emmène-le contre le mur et assieds-toi près de lui. Si tu m’obliges encore à me répéter, c’est ta tête que je viserai. »

L’homme hoche la tête et prend son compagnon sous les bras pour le trainer vers le mur le plus proche. Vous les suivez à distance sans cesser de les menacer tous les deux.

« Très bien dites-vous une fois qu’ils sont au sol, que se passe-t-il ici ? Qui êtes-vous et que faites-vous sur cette île ? Pourquoi me cherchez-vous ? »

A nouveau, les deux hommes se regardent et vous levez les yeux au plafond, exaspéré. Visant à peine, vous tirez sur celui qui est déjà blessé et l’abattez d’une balle dans le crâne. Vous entendez Lizzie hoqueter et remettez lentement en joue l’autre homme.

« Je dois vraiment répéter ? », demandez-vous avec ennui.

- Nous sommes avec Venturi.

- Aro Venturi ? Le maire de Venise ? », répétez-vous, incertain.

Vous ne cherchez pas à cacher votre étonnement. Jamais vous n’auriez pensé à lui. D’accord, il n’est pas très clair et baigne dans tout un tas de scandales, mais de là à imaginer qu’il puisse vouloir orchestrer votre mort...

« Que veut-il ?

- Il s’inquiète de votre venue ici. Il pense que vous voulez mettre fin à ses transactions.

- Quelles transactions ? demandez-vous, comprenant de moins en moins ce qui se passe.

- Poveglia est un lieu d’échanges. Nous déposons des marchandises ici et d’autres viennent les récupérer.

- De la drogue ?

- Et des armes », confirme l’homme, soudain très bavard.

Vous secouez la tête en signe d’incompréhension.

« Luigi Brugno ? demandez-vous.

- Mort. Venturi ne voulait pas que quiconque puisse avoir cette île. Il a mis trop longtemps à monter cette route commerciale pour voir ses plans réduits à zéro par un baba-cool adapte du bio-environnement.

- Où est-il ?

- Nous l’avons enterré dans la partie sud de l’île. »

Vous faites les cent pas devant le mercenaire, dubitatif, refusant de croire que cela puisse être si simple.

« Non, dites-vous avec assurance. Venturi avait d’autres moyens, tout à fait légaux, de compromettre la vente de l’île. D’ailleurs, il l’a fait : la vente a été annulée. Même si Brugno voulait passer une nuit sur l’île, ça n’aurait pas desservi un éventuel commerce, il suffisait à Venturi de suspendre les transactions. Il y a une autre raison à sa mort. »

L’homme vous regarde à travers les trous de sa cagoule noire mais ne répond rien.

« Brugno était sur le point de me renseigner un nom. Le nom d’un homme qui ne voulait pas que je le découvre. C’est pour ça que vous l’avez tué. Avec qui travaille Venturi ? »

L’homme secoue fermement la tête et garde le silence. D’un geste nonchalant, vous lui tirez dans le genou. Il hurle et saisit son genou, l’étreignant avec le désespoir que provoque la douleur fulgurante d’une rotule éclatée.

« Qui ? hurlez-vous.

- Je ne peux pas vous le dire ! répond-il en criant à son tour. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! »

Lizzie sursaute tandis que vous tirez une nouvelle fois, transperçant son autre genou. Il s’agite et glisse dans le sang qui s’accumule autour de lui.

« Tu n’as plus de genoux, murmurez-vous. Dans quelle partie de ton anatomie vais-je tirer ma prochaine balle ?

- Braxton ! hurle-t-il. Luther Braxton ! C’est l’associé de Venturi. Luther Braxton. »

Il s’écroule brusquement sous l’impact de votre dernière balle qui lui répand la cervelle contre les briques. Vous baissez votre arme, défait. Braxton. Pas lui. Pas ce fou dangereux. A côté de lui, Anslo Garrick est un Télétubbies évoluant au pays des Bisounours… Vous vous tournez vers Lizzie, horrifié.

« Tu le connais ? demande-t-elle.

- Oui, avouez-vous. Et ce n’est pas bon. Pas bon du tout, Lizzie. Je te fais partir tout de suite.

- Pas question, Raymond ! Nous avons déjà eu cette conversation. Je reste avec toi.

- Bon sang, Lizzie ! Ce n’est pas un jeu ! »

Vous la voyez soudain écarquiller les yeux et se jeter sur vous en criant votre nom. Dans un ralenti effrayant, vous vous voyez la cueillir dans vos bras au moment où retentit un nouveau coup de feu et elle s’affaisse contre vous, inconsciente, une tache sombre s’élargissant au niveau de sa poitrine. Vous vous tournez immédiatement et abattez l’homme, qui s’est approché sans bruit et qui vient de tirer sur la femme que vous aimez.

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