Poveglia Island (No ?)

Chapitre 9 : Samar

7178 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/11/2016 09:34

SAMAR

 

Un craquement sec retentit dans le sous-bois et vous levez le nez de l’écran, aux aguets.

Les troncs noirs et décharnés de la petite forêt caducifoliée forment un rideau opaque devant vous et vous plissez les yeux pour tenter d’apercevoir un détail qui réduirait votre méfiance exacerbée à néant.

A votre grand dam, vous vous apercevez que vous vous êtes laissé gagner par l’anxiété ambiante et que l’atmosphère angoissante de l’île a fini par déteindre sur vous. Vous jouez nerveusement avec vos doigts, les faisant pianoter d’une manière compulsive sur la console de contrôle. Aram émet un bruit désapprobateur et vous vous tournez vers lui en soupirant.

« Pardon, Aram.

- Qu’est-ce qui vous trouble comme ça ? », demande-t-il avec sollicitude.

Vous souriez. Les rôles semblent inversés ce soir. Votre compagnon fait preuve d’une confiance en lui qui vous ébahit et vous vous sentez irrésistiblement attirée par son aplomb et sa quiétude. Il est dans son élément ici, baigné de l’aura fantastique de Poveglia.

« Samar, vous dit-il en posant une main rassurante sur votre bras, les fantômes n’ont aucune influence physique sur le monde matériel. »

Vous songez que vous êtes en progrès depuis la veille : il a enfin accepté de vous appeler par votre prénom.

« Les fantômes ne m’inquiètent pas, Aram. Les personnes qui ont enlevé Brugno me préoccupent bien davantage.

- Ah… oui, évidemment », bredouille-t-il.

Vous regardez machinalement son ordinateur portable qui vous montre, sur un écran partagé, des images de toute l’île via les caméras infrarouges que vous avez passé l’après-midi à installer. Des vues successives de l’intérieur de l’asile et de ses environs vous permettent de suivre la progression de vos co-équipiers. Vous voyez un court instant Dembe et Donald explorer les vignes au nord de l’île, puis, une à une, les vidéos changent de décor et vous surprenez Reddington en train d’aider Keen à monter les escaliers d’une bien étrange manière. La radio grésille et la voix grave, pleine de sensualité du criminel vous parvient, entrecoupée de sifflements dus à la réception exécrable.

« Sacha Guitry avait l’habitude de dire que le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier, clame-t-il, espiègle.

- Et pourquoi ? demande Elizabeth qui le précède sur les marches.

- La vue Lizzie. La vue. La mienne est imprenable. »

Aram, le visage cramoisi par l’embarras, fait un geste pour couper la radio. Vous interceptez sa main et lui faites signe de ne pas faire de bruit. Vous entendez le rire clair d’Elizabeth retentir au milieu des crépitements du talkie-walkie.

« Ce n’est peut-être pas si imprenable que ça. Attends que nous soyons rentrés à Washington.

- Je n’ai que faire de promesses, Lizzie. Je veux des actes.

- Tu demanderas grâce bien avant moi, rétorque-t-elle.

- Jeune présomptueuse… »

Aram vous lance un regard affolé et vous saisissez le poste de radio pour l’amener à portée de bouche, un sourire amusé aux lèvres.

« Navabi pour Reddington. Votre radio est branchée, alors si vous pouviez nous épargner les détails… »

Un grand silence gêné suit votre annonce, puis vous les entendez pouffer de rire tous les deux.

« Jalouse, agent Navabi ? susurre le Concierge du Crime.

- Seulement soucieuse d’éviter à Aram de vivre un traumatisme auditif », répondez-vous.

Un nouveau rire vous répond. Cette mission à Venise aura au moins eu le mérite de débloquer cette situation-ci.

« Je ne nous pense pas capable d’être verbalement raisonnables ce soir, agent Navabi. Par égard pour les chastes oreilles d’Aram, je coupe la radio.

- Soyez quand même prudents, rappelez-vous à Reddington. Nous ne vous voyons pas constamment sur les vidéos. Restez sur vos gardes.

- Ne craignez rien. »

Un léger crachotement suit sa phrase et vous en déduisez qu’il vient de couper la fréquence. Vous regardez Aram. Bouche bée, les yeux écarquillés, il a l’air particulièrement choqué par la situation.

« Vous croyez qu’ils ont… ? demande timidement l’ingénieur.

- Si ce n’est pas fait, ça ne tardera pas, répondez-vous en haussant les épaules. Il était temps, je commençais à perdre patience. On avait parié combien contre Ressler ?

- Trois cents. »

Vous hochez la tête en sifflotant.

« Ça nous paiera un bon restaurant…, proposez-vous.

- Reddington pour Navabi… crache brusquement la radio. Nous sommes toujours en ligne… »

Vous rougissez et tournez le bouton de mise en marche du talkie. Sur une des vidéos, vous voyez Red agiter l’index d’une manière désapprobatrice en direction de la caméra. Aram rigole doucement, mi-gêné, mi-amusé et vous finissez par l’imiter.

« Un restaurant ? répète-t-il.

- Je connais un très bon indien à D.C. », approuvez-vous avec chaleur.

Il se tortille sur son siège et son sourire d’enfant vous émeut.

« C’est un rendez-vous ?

- C’est un rendez-vous », confirmez-vous en lui rendant son sourire.

Lentement, vous vous penchez vers lui. Vous le voyez déglutir mais il ne cherche pas à se dérober. Vous prenez son visage dans vos mains et frottez doucement votre nez contre le sien. Il ferme les yeux et tend les lèvres vers vous. Il est si mignon que vous prenez un instant pour le contemplez. Vous le trouvez beau et noble ; un diamant brut, brillant et chargé de promesses. Vous avez eu l’occasion de voir éclater son potentiel au cours de votre visite chez le maire et vous avez aimé le voir se grimer et s’adapter, tenir tête à l’odieux Venturi et s’adresser à vous comme si vous étiez son épouse. Pourtant, vous n’aimez rien tant que cet Aram-ci, tendre, enfantin et naïf. C’est celui qui vous a séduit et vous ne souhaitez pas le changer. Ni le corrompre. Vous devez préserver cette part d’innocence chez lui.

Sans un mot, vous vous penchez davantage. Vos lèvres frôlent les siennes et un délicieux frisson vous prend par surprise tandis que vous goûtez sa saveur douce et fruitée, légèrement épicée.

« Aram ! »

Vous vous écartez brusquement l’un de l’autre, tous les deux plus essoufflés que si vous aviez couru un marathon. Aram s’empare de la radio et en pousse le bouton d’appel.

« Aram. Qu’y a-t-il, Don ?

- Nous sommes à l’endroit que tu nous as indiqué. Tu as les relevés que tu voulais ? »

Aram regarde le second écran rassemblant et analysant en direct les données des différents appareils de mesure disséminés dans l’île.

« J’ai tout, Don, confirme-t-il.

- Où veux-tu qu’on aille, maintenant ? »

Il plisse les yeux et se plonge dans l’examen des données brutes qui arrivent pêle-mêle sur son écran.

« Retournez au sud de votre position actuelle.

- On en vient.

- Je sais, mais quelque chose n’est pas clair. Je voudrais procéder à quelques vérifications.

- OK », répond Ressler avec lassitude.

Vous les voyez faire demi-tour et reprendre leur patrouille. Vous savez que le moment propice à un baiser est passé et vous gardez vos yeux fixés sur l’écran. Vous laissez passer plusieurs cycles dans l’affichage des vidéos sans vraiment les regarder, plongée dans vos pensées.

« Samar…, commence timidement Aram. Je vous trouve très belle. Vous êtes magnifique. Mais vous m’impressionnez tellement que je me sens perdu face à vous. Et ça me rend maladroit.

- Tu n’es pas maladroit, Aram, murmurez-vous sans bouger. Tu es l’homme le plus gentil et le plus attentionné que je connaisse. C’est moi qui suis maladroite. Trop pressée. Trop envahissante.

- Non ! proteste-t-il. Tu n’es pas envahissante. »

Une douce chaleur vous envahit à l’emploi inespéré du tutoiement.

«  C’est juste… je n’ai pas l’habitude qu’une femme comme toi s’intéresse à moi.

- Une femme comme moi ? demandez-vous en souriant enfin.

- Tu pourrais avoir tous les hommes que tu veux… », chuchote-t-il avec embarras

Il a tout du soldat évoluant en terrain hostile et vous vous demandez avec une pointe de tristesse ce qui l’effraie autant chez vous.

« C’est toi que je veux », lui répondez-vous avec douceur.

Ses yeux brillent soudain un peu trop et vous le voyez ciller plusieurs fois. Vous hésitez à le prendre dans vos bras lorsque l’ordinateur se met à biper avec insistance. Il renifle en inspirant brusquement et se tourne vers son écran.

« Que se passe-t-il ?

- L’EMS de Dembe s’affole, vous répond-il en fronçant les sourcils.

- Et ça veut dire ?

- Attends, dit-il en prenant à nouveau la radio. Dembe ? Pouvez-vous faire demi-tour, j’ai quelque chose à l’EMS. »

Il agrandit la vidéo sur laquelle apparaissent les deux hommes et vous voyez Dembe faire demi-tour et revenir sur ses pas. A nouveau, le son crépitant de la sonde électromagnétique s’amplifie et Aram l’interpelle.

« Stop. Vous pouvez allumer votre caméra ? »

L’écran de l’ordinateur se scinde en deux au moment où la caméra GoPro de Dembe commence à filmer. Vous voyez apparaître une image en dégradé de gris qu’Aram s’empresse de paramétrer.

« Merci, dit-il, préoccupé. Maintenant, tournez lentement sur vous-même. »

Le paysage change tandis que le jeune soudanais s’exécute. Il vous semble voir une ombre blanche et opaque passer devant l’objectif et disparaître aussitôt. Au même instant, l’appareil enregistre une brusque poussée magnétique et vous le signale par un bip-bip incessant. L’image se fige, signe que Dembe s’est arrêté de tourner.

Aram joue avec quelques réglages et modifie le contraste de la vidéo mais rien de nouveau n’apparaît. Vous posez la main sur  son épaule et lui montrez du doigt les données de la sonde de température. Sur la vidéo, Ressler vient de croiser ses bras contre lui et bouge d’une jambe sur l’autre, comme s’il tentait de se réchauffer.

« Dembe ? dit Aram. Tout va bien ? D’après les relevés, la température autour de vous vient de baisser de cinq degrés en quelques secondes. »

Cinq degrés, c’est énorme. Et inexplicable sur à peine un mètre carré. Vous entendez la voix de Ressler à distance de la radio.

« Ce qui veut dire ? demande-t-il en réprimant un claquement de dents.

- Ce qui veut dire que vous devez être en présence d’un ectoplasme, répond Aram le plus sérieusement du monde.

- Ou que nous sommes dans un courant d’air, raille Ressler, peu convaincu.

- Dembe ? insiste Aram. Que voyez-vous ? »

Le jeune noir se tient immobile, droit comme un i et vous avez presque l’impression de le voir lutter contre une entité invisible. Une sueur glacée coule dans votre dos devant l’étrangeté de la situation et une angoisse sourde vous étreint, rendant pénible votre respiration.

 « Rien du tout, Aram », répond-il faiblement.

Vous entendez à peine votre compagnon insister pour obtenir plus de détails, toute entière accaparée par la perception anormale de votre environnement. Vous sentez vos poils se dresser sur vos avant-bras et de longs frissons vous parcourir l’échine. Un froid sournois et pénétrant vous entoure et vous voyez votre souffle se transformer en une brume blanche et gelée.

« Aram… », murmurez-vous, effrayée.

Il se tourne vers vous, inquiet du ton hésitant de votre voix et se raidit en sentant à son tour l’air glacé dans lequel vous baignez.

Vous sentez physiquement quelque chose vous frôler et vous laissez échapper un hoquet de surprise en faisant un bond sur le côté. Le crépitement des EMS enfle rapidement et Aram regarde autour de lui d’un air à la fois apeuré et excité en articulant silencieusement :

« Fantôme. »

Il allume les caméras depuis son poste de contrôle et vous vous voyez sur plusieurs images simultanées, pris sous différents angles. Il les examine minutieusement et vous faites quelques pas, les bras étroitement serrés autour de vous dans une attitude auto-protectrice. Vous dépassez le poste de contrôle et observez distraitement les bois qui vous font face, vaguement éclairés par la lueur blafarde des astres. Une ombre bouge soudain au milieu des troncs dénudés et vous vous avancez prudemment. Une silhouette apparaît, longue et imposante, impossible à confondre avec une forme animale et vous dégainez votre arme en même temps que la lampe torche. Prise dans la lumière, l’apparition vacille et se désagrège instantanément en trainées brumeuses, vous laissant cependant largement le temps de distinguer son visage.

« Shahin ! hurlez-vous en vous précipitant vers la première rangée d’arbres.

Derrière vous, Aram vous appelle et vous l’entendez se lancer à votre poursuite. Votre course vous emmène à l’intérieur du bois et vous vous retrouvez entourée d’arbres noirs et décharnés dans les branches desquels le vent souffle avec violence. Les mains tremblantes, vous baladez le faisceau de la lampe torche au hasard parmi les ombres.

Soudain, Shahin se tient devant vous et vous ne bougez plus, le cœur battant, chancelant sur vos jambes sans force. Au milieu de son visage blafard et émacié, deux yeux verts vous regardent. Vous connaissez ces yeux, vous les avez contemplés et admirés de longues années durant, jalouse de leur couleur insolite et de la bonté infinie que vous y lisiez. Ce soir, ces yeux que vous aimiez tant n’existent plus. Ils brillent d’une lueur folle et fanatique que vous n’avez jamais vue chez votre jeune frère et, pour la première fois de votre vie, vous avez peur de lui.

Il vous regarde avec une haine féroce, sans aucune humanité et, d’un geste lent et saccadé, il ouvre le manteau dans lequel il s’est enveloppé, dévoilant une ceinture d’explosifs. Vous poussez un cri désespéré, empli de colère et de souffrance avant de braquer votre arme sur lui. Il vous sourit, un sourire cruel et exalté que vous ne lui connaissez pas et, l’instant d’après, le souffle de l’explosion vous jette à terre, propulsant une multitude de projectiles sur vous. Vous hurlez son nom sans comprendre ce à quoi vous venez d’assister, dévastée par la triste vérité que vous aviez jusqu’à présent refusé avec violence. Votre frère n’est pas mort dans un attentat. Walid Abu Sitta, le Cimeterre, l’homme que vous aviez toujours accusé du meurtre de Shahin, cet homme avait raison. Votre frère n’était pas une victime. Et c’est votre faute. Vous saviez. Vous saviez qu’il avait été approché par des extrémistes au moment où il se posait le plus de questions sur lui et son rôle au sein de votre section. Au moment où vous, sa sœur, auriez dû l’écouter et le conseiller. Au moment où vous-même aviez déjà rejoint le Mossad et étiez prête à trahir votre ancienne allégeance aux Moudjahidines pour punir le mal que vous aviez vu là l’œuvre en Iran. Vous avez fait votre choix et, de toute évidence, lui aussi. Vous l’avez laissé se radicaliser et œuvrer au nom d’un Dieu qui ne connaît pas la miséricorde.

Vous avez tué Walid Abu Sitta pour vous avoir rappelé la cruelle vérité et vous avoir mise face à vos responsabilités. Vous avez cru qu’en l’exécutant, vous pourriez oublier que c’est vous qui êtes seule coupable de la mort de Shahin. Mais c’était une illusion. Une énorme supercherie. On ne triche pas avec sa conscience.

A genoux sur le sol gelé, prostrée, le visage dans les mains, vous pleurez de honte et de tristesse en songeant à ce frère que vous avez trahi et que vous avez laissé aux mains des mauvaises personnes. Que vous avez laissé devenir une arme.

Les larmes coulent, chaudes et abondantes sur vos joues et vous ne trouvez nul réconfort dans ces sanglots douloureux. Une main vient se poser sur votre épaule avec la douceur d’une caresse et vous sentez subitement la chaleur d’Aram vous entourer comme un manteau, protectrice et bienveillante.

« Je l’ai tué… dites-vous dans un hoquet.

- Chut… », murmure Aram en vous prenant dans ses bras.

Il vous serre avec force et vous enfouissez votre visage dans son cou en reniflant, reconnaissante.

« Que s’est-il passé ? demande-t-il.

- Mon frère. J’ai vu mon frère. Shahin. Il est mort en 2009 dans les attentats de Pishin. »

Vous prenez une longue inspiration et tâchez de calmer votre nervosité. Vous sentez Aram frotter son menton contre votre joue et le contact rude de sa barbe vous apaise légèrement. Vous posez vos lèvres sur son cou et goûtez le sel de sa peau.

« C’est lui qui servait de bombe, murmurez-vous contre lui. Et c’est ma faute. Je n’ai rien fait pour l’empêcher.

- Nous faisons tous nos choix, Samar. Il vient un moment où nous prenons nos propres décisions et devons les assumer jusqu’au bout. Tu n’es pas responsable des actes de ton frère.

- J’aurais dû être plus présente pour lui. J’aurais dû être plus vigilante quant à ses fréquentations. Je ne me suis jamais remise en question. C’était mon frère, Aram. Et il n’avait que moi. Il n’a jamais eu que moi. C’était à moi de le protéger. Et j’ai failli. Je l’ai trahi.

« C’est une épreuve, dit-il, fasciné, en regardant autour de lui. Quelque chose ici nous oblige à faire face aux parties de nous que nous n’osons pas affronter. Accepte le passé, Samar. Rien de ce que tu feras ne pourra le changer. Ce qui comptes, c’est ce que tu fais, ici et maintenant. Dépasse ça. Ne laisse pas gagner tes démons. Tu es forte, tu peux les affronter et les vaincre. Ne sombre pas. Ne me laisse pas. Pas maintenant. »

Vous pleurez encore, secouée par de longs sanglots silencieux. Aram vous caresse les cheveux et vous murmure des mots à l’oreille, des mots dont vous reconnaissez la douce musicalité avant la signification.

 » (1) من شما را دوست دارم«

 

Vous levez les yeux vers lui, surprise de l’entendre parler perse. Il rougit et vous regarde avec une tendresse embarrassée.

« Tu parles perse… dites-vous avec un sourire triste.

- Je ne sais dire que ça, s’excuse-t-il. Je l’ai appris pour toi… »

Un coup de feu venant de l’asile interrompt votre moment et vous vous tournez tous deux en direction des bâtiments dissimulés par les arbres.

« Qu’est-ce que c’était ? », crie Aram, paniqué.

Vous n’avez pas le temps de répondre. Aram est brusquement arraché de vos bras et vous voyez ses yeux s’écarquiller de surprise avant qu’il ne s’envole à plusieurs pas de vous et retombe lourdement sur le sol dans un silence déconcertant. L’instant d’après, votre gorge est prise dans un étau et vous êtes à votre tour soulevée sans ménagement puis plaquée contre un arbre avec une force qui vous coupe le souffle. Votre lampe est tombée et son faisceau éclaire le corps sans vie d’Aram allongé à plusieurs mètres de vous. Un grondement sourd enfle juste devant vous et vous finissez par distinguer deux yeux rouges brillant dans l’obscurité à moins de vingt centimètres de votre visage.

Une poigne impitoyable serre votre cou avec une puissance inhumaine et vous suffoquez, impuissante, des éclairs dansant devant vos yeux. La lueur blafarde de la lune est suffisante pour que vous puissiez voir la créature qui vous tient à sa merci ouvrir la bouche et découvrir deux crocs jaunâtres et démesurés qu’il approche de votre gorge en poussant un grognement obscène.

Vous perdez lentement conscience, sentant avec dégoût l’haleine chaude et pestilentielle de votre agresseur sur votre visage. Il vous semble entendre d’autres coups de feu provenant de derrière vous et vous songez un instant à Reddington et Elizabeth. Sont-ils eux aussi aux prises avec un ennemi surnaturel ? Se défendent-ils mieux que vous ? Vous fermez les yeux. Vos poumons sont en feu et vous haletez vainement dans l’espoir de faire rentrer encore un peu d’air dans votre trachée écrasée.

De nouveaux coups de feu claquent, plus proches de vous et, soudainement, votre gorge est libérée, vous permettant de prendre une inspiration salvatrice. Vos jambes flageolent et vous tombez à terre, faible et suffocante. Vous ouvrez les yeux et regardez autour de vous.

Aram tient en joue une silhouette imposante qui se trouve entre vous. Son revolver fume encore et vous comprenez que c’est lui qui vient de tirer sur votre agresseur, vous sauvant la vie.

« Maudit humain », siffle la créature en se redressant.

En un instant, elle fond sur votre ami et l’envoie voler contre un arbre dans un craquement sinistre qui vous glace les sangs.

Sans réfléchir, vous pointez votre arme sur elle et lui videz votre chargeur dans la tête. Vous voyez la créature chanceler, la tête pendante, avant de se tourner lentement vers vous, défiguré par la violence de vos tirs. Hébétée, vous observez son visage ravagé se reconstituer progressivement, retrouvant chair et muscles là où les balles ont creusé des trous sanglants et déchiquetés.

« Jolis tirs, signora Khan », gronde-t-il avec un sourire mauvais.

Vous regardez ce monstre effroyable, éprouvant pendant une longue seconde une peur ancestrale vous broyer les entrailles et un sentiment diffus, primitif et atavique, vous dictant de rester le plus loin possible de cette chose incarnant le Mal dans ce qu’il a de plus symbolique et de plus authentique. Aro Venturi s’approche de vous à pas lents et vous vous trouvez incapable de bouger, pétrifiée et fascinée.

« Qu’êtes-vous ? murmurez-vous faiblement.

- Ce que je suis importe peu, répond-il d’une voix rauque et éraillée. Qui vous êtes, en revanche, m’intéresse beaucoup plus, Samar Navabi. »

Vous encaissez la révélation et trouvez enfin le courage de reculer pour le tenir à distance.

« Que font donc le FBI, le Mossad et Raymond Reddington ensemble sur mon île ? », demande-t-il d’un ton suintant la menace et le danger.

Vous avez relevé la façon très possessive avec laquelle il a désigné Poveglia et vous vous demandez avec inquiétude quelle est la réelle utilité de cet endroit et dans quelle monstrueuse tanière vous avez bien pu échouer. En attendant, vous ne voyez plus l’intérêt de vous dissimuler derrière de fausses identités éventées et vous préférez jouer cartes sur table.

« Luigi Brugno », dites-vous en lui tournant autour, la lampe braquée sur lui.

Il s’arrête et ouvre la bouche en inspirant fortement, semblant goûter l’air autour de lui.

« Brugno est mort, répond-il distraitement. Il s’intéressait de trop près à mon associé. Comme votre ami Reddington.

Il éclate soudain de rire et secoue la tête, visiblement amusé.

« Cyrus Kriticos… Qui choisirait un pseudonyme aussi lamentable pour passer inaperçu ? Quel cabot… »

Vous vous taisez prudemment, vous demandant si Reddington connait la véritable nature du maire de Venise. Vous admettez qu’il ne vous a jamais mis sciemment en danger et vous espérez, pour le profond respect que vous éprouvez à son égard, qu’il ignore tout de la condition surnaturelle d’Aro Venturi.

Le monstre hume encore consciencieusement l’atmosphère lourde et oppressante et fronce soudain les sourcils en fixant des yeux plein d’intérêt sur vous.

« Je sens la peur, agent Navabi. Avez-vous peur ? »

Vous ne répondez pas et le maintenez en joue malgré l’évidente futilité de la menace de votre arme. Il incline légèrement la tête sur le côté et vous observe silencieusement, le visage impassible. Ses yeux luisent et rougeoient, semblant absorber la lumière de votre lampe. Ils vous transpercent et vous sondent jusqu’aux tréfonds de votre âme, provoquant chez vous un détestable sentiment de viol.

« Qu’êtes-vous ? », répétez-vous avec plus de fermeté.

Vous n’avez pas le temps de réagir. Il vous plaque contre un arbre sans que vous ne l’ayez vu bouger et vous écrase sous le poids de son corps.

« A votre avis, Samar ? Que suis-je ? ronronne-t-il. Faites appel à votre instinct. Examinez votre cœur et dites-moi ce que vous voyez.

- Vampire », soufflez-vous sans réfléchir.

Vous voyez ses lèvres s’étirer en un sourire effrayant, cruel et narquois.

« Non, répond-il doucement. Mais j’imagine que c’est la comparaison la plus correcte que vous puissiez faire avec le peu de connaissances dont vous disposez. »

Il se rapproche, vous obligeant à respirer sa puanteur fangeuse, répugnante d’humidité et de décrépitude qui vous envahit les narines et vous met le cœur au bord des lèvres.

« Samar Navabi, murmure-t-il avec gourmandise en passant une langue agile sur ses lèvres fines et exsangues.

Vous sentez l’air pulser et se charger d’électricité tandis qu’il prononce votre nom, vidant brutalement votre corps de son énergie.

« Vous autres, humains, aimez crier votre nom sur tous les toits, si bien que sa signification finit par vous échapper totalement, dit-il avec un mépris ironique. Vous avez oublié le pouvoir des noms et vous les utilisez à outrance, les vidant de leur substance. »

Il se rapproche encore et frotte durement son nez contre votre cou pour inhaler votre odeur.

« Personnellement, je préfère la magie du sang. Plus fiable. Plus puissante. Tellement enivrante. »

Vous ressentez soudain une horrible brûlure à la gorge et Venturi s’accroche férocement à vous, la bouche collée à votre peau. La vie s’échappe de vous à une vitesse terrifiante et vous ne trouvez pas la force de résister à l’abjecte sensation de plaisir qui vous envahit. Vous l’entendez pousser un long gémissement satisfait, lourd de lubricité et ses mains s’égarent sur vous avec volupté tandis que vous vous affaiblissez de plus en plus.

Vous vous accrochez vainement à lui de vos doigts gourds et maladroits et sentez un froid insupportable s’infiltrer impitoyablement en vous, mordant vos chairs et vos os, rongeant chaque parcelle de vie tentant de résister à la lente et douloureuse agonie promise par son baiser.

Enfin, il s’écarte de vous et vous chancelez entre ses bras. Le bas de son visage est barbouillé de sang et son sourire n’en devient que plus ignoble. Il vous porte presque et un rire grave vient secouer sa poitrine, se répercutant dans votre corps alangui de torpeur.

« Je sais qui tu es, Samar. Je te connais. Tu es une guerrière, fière et solide. Tu es comme moi. »

Il se rapproche encore et sa langue vient jouer un instant sur vos lèvres glacées sans que vous ne puissiez manifester la moindre résistance.

« Quitte ce rat de Reddington, vous murmure-t-il à l’oreille. Avec un talent comme le tien, Samar, on règne en Enfer. On ne sert pas au Paradis. Joins-toi à moi. Sois ma reine.

- Plutôt mourir… répondez-vous dans un chuchotement à peine audible.

- Je sais pour Shahin. Je sais la culpabilité que tu ressens. Je l’ai déjà éprouvée, avant. Il y a bien longtemps. Je sais la souffrance de savoir que l’on aurait pu faire quelque chose. Que l’on aurait dû faire quelque chose. Et que nous n’en avons pas eu le courage ou la motivation. Je sais la honte de savoir qu’au fond, cela nous était égal.

- Je ne suis pas comme vous, grondez-vous. J’aimais Shahin.

- Et tu l’as laissé mourir pour une cause contraire à la tienne, rit-il avec bonne humeur. Samar… Ne sais-tu pas que tout est écrit ? Rien n’est dû au hasard. Ne t’es-tu jamais demandée pourquoi Reddington t’avait imposée dans cette équipe de bras cassés ? »

Les dents serrées, vous ne répondez pas et il continue avec un sourire entendu.

« Parce qu’il t’a livré Walid Abu Sitta sur un plateau, tu lui fais une confiance aveugle, n’est-ce pas ? Il est si doué. Il rend de menus services, attise la loyauté. Il te flatte. Il te dresse. Comme un bon toutou.

- Je ne suis pas le chien de Reddington !

- Assurément, dit-il, moqueur. Quelle vision étriquée… Il est toujours si bien renseigné sur tout et tout le monde… Qui, crois-tu, a permis à Walid Abu Sitta de se procurer les explosifs pour les attentats de Pishin ? Qui a mis la ceinture d’explosifs autour de la poitrine de Shahin ?

- Non ! hurlez-vous.

- Débarrasse-toi de cette souffrance, Samar. Laisse la peine et le péché derrière toi. Sois libre. Viens avec moi.

Des larmes de fureur roulent le long de vos joues, brûlantes et acides. Vous revoyez Shahin, son visage rieur et enfantin, si jeune, si innocent. Sacrifié à une cause absurde et fratricide. Il était bien une victime. En dépit de ce que vous a dit Abu Sitta, Shahin n’était pas coupable. Pas plus que vous ne l’êtes. Vous avez tué le vrai responsable de la mort de votre frère, celui qui l’a converti et l’a envoyé à la mort. Aram avait raison, vous ne pouvez pas laisser le passé gouverner votre futur. Quant à Reddington… pourquoi croiriez-vous la créature malfaisante et perfide qui vous fait face ? Oui, vous êtes loyale à Reddington. C’est un homme bien, qui fait le choix de ses actes et les assume. Si vous deviez lui demander un jour quelle a été sa part de responsabilité dans les attentats de Pishin, vous savez qu’il vous répondra avec franchise, quelles que puissent être les conséquences pour lui et pour votre relation.

Vous êtes fière et honorée de travailler pour cet homme.

« Plutôt mourir », répondez-vous à nouveau.

Un nouveau rire, presque hystérique, le fait renverser la tête en arrière pendant plusieurs secondes. Lorsqu’il la rabaisse, vous voyez ses traits se durcir et un air lupin se peindre sur son visage d’aristocrate. Tout à sa jouissance, il ne remarque pas plus votre regard qui se porte légèrement derrière lui que le sourire triomphant que vous tentez de réprimer.

« Soit… », dit-il d’une voix dangereusement calme.

Il se penche vers vous, s’apprêtant à vous mordre à nouveau mais il est brusquement stoppé dans son mouvement et vous le voyez se cabrer violemment en arrière, les yeux agrandis de surprise et de souffrance. Son regard croise le vôtre un court instant et vous y lisez une incompréhension mêlée de quelque chose que vous identifiez comme de la peur. Ses pupilles se dilatent, plus noires que l’abîme avant de se rétracter au maximum, vous dévoilant un iris ambré noyé de larmes de sang. Pendant un instant, vous percevez toute la solitude de son étrange condition et sa quête éperdue d’une compagne pour partager l’éternité à laquelle il était voué. L’ombre d’une reconnaissance passe comme un voile devant ses yeux, puis ceux-ci deviennent fixes et vitreux. Figé dans sa posture, son corps se met à frémir avant, subitement, de voler en poussières.

Vous vous laissez aller contre le tronc auquel Venturi vous avait acculée et regardez l’homme stupéfait et hésitant qui se tient devant vous, un pieu effilé tremblant dans sa main crispée.

« Je… j’ai tué le maire de Venise ? », bégaye Aram, indécis.

Vous haussez les épaules et laissez tomber votre tête en arrière avec lassitude. Elle heurte avec un bruit sourd l’arbre qui vous supporte et vous grimacez en sentant différentes douleurs se réveiller un peu partout dans votre corps.

« J’ai tué le maire de Venise, répète Aram avec inquiétude.

- Un pieu ? demandez-vous, essoufflée, en désignant son arme de fortune.

- C’est tout ce que j’ai trouvé, murmure-t-il, contrit. On va m’arrêter pour avoir tué le maire ?

- Pas si on évite d’en parler », marmonnez-vous en fermant les yeux.

De toute façon, personne ne vous croirait. Si seulement la terre pouvait s’arrêter de tourner autour de vous, vous pourriez songer à l’incongruité de ce qui vient de se passer. Vous passez la main dans votre cou et tâtez du bout des doigts les deux morsures déchiquetées qui plongent droit dans votre jugulaire. Du sang s’en écoule paresseusement et il vous vient à l’esprit qu’il faudrait bander cette plaie avant que vous ne vous évanouissiez.

Aram se penche et vous prend dans ses bras. Il sent bon les épices et le pain frais et vous vous abandonnez à son étreinte en soupirant. Il caresse vos cheveux et frotte son visage contre le vôtre en respirant votre parfum.

« J’ai cru te perdre…, murmure-t-il, la voix blanche d’émotion.

- Tu m’as sauvé la vie.

- Je t’aime », dit-il en baisant doucement vos lèvres.

Vous lui rendez son baiser, éperdue et amoureuse. Ses lèvres vous goûtent avec une timidité touchante qui achève de vous séduire et vous faites taire la douleur lancinante qui pulse de votre mâchoire jusqu’à l’épaule pour vous pendre à son cou avec enthousiasme. Sa chaleur réchauffe votre corps glacé et vous éprouvez le besoin de sentir sa peau contre la vôtre. Au moment où vous cherchez à soulever son pull, vous sentez votre tête tourner et vous vous accrochez à lui avant de perdre l’équilibre.

« Hé, dit-il doucement. Ça va ?

- Ça va, le rassurez-vous. C’est juste… »

Un nouveau coup de feu claque au loin et vous tournez tous les deux la tête vers l’asile.

« Reddington », murmurez-vous avec effroi.

(1) Je t'aime.

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