Poveglia Island (No ?)

Chapitre 8 : Dembe

5672 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/11/2016 07:40

DEMBE

 

Vous mettez une nouvelle buche dans le feu et la regardez s’embraser lentement en crépitant. Vous retournez vous asseoir sur la bâche posée à même le sol sur laquelle vous avez élu domicile.

Autour du feu se trouvent Raymond, Elizabeth et Ressler. Voilà une heure qu’Aram et Navabi sont allés contrôler une dernière fois les équipements de la partie septentrionale de l’île et vous supposez qu’ils ne tarderont pas à revenir.

A l’écart bourdonnent les moniteurs et les écrans de contrôle que l’ingénieur de la Task Force a passé la journée à installer et à paramétrer pour les enregistrements de cette nuit. Il règne sur Poveglia une atmosphère étrange, à la fois vide et suffocante, chargée d’une énergie malfaisante qui oppresse vos sens et vous force à rester sur vos gardes. Vous croyez aux esprits. Votre grand-père était le sorcier du village et, à son contact, vous avez appris à respecter ce que vos yeux ne pouvaient voir. Même aujourd’hui, plus de 25 ans après votre enlèvement, vous n’avez pas oublié les enseignements et les croyances du vieux shaman et vous sentez que cette île est loin d’avoir livré tous ses secrets. Vous risquez de vivre une nuit mouvementée.

Mais vous n’êtes pas inquiet. Si les esprits peuvent tourmenter l’âme humaine, ils ne peuvent en revanche rien d’un point de vue physique et, du moment que votre bon sens vous prémunisse contre les murmures empoisonnés et enjôleurs des fantômes errants, vous savez que vous et vos compagnons ne craignez rien. Et si les esprits devaient s’avérer plus matériels que prévu, vous et Ray avez emporté assez de munitions pour les renvoyer six pieds sous terre.

Vous entendez distraitement Raymond énoncer le programme de la nuit et les patrouilles par équipes de deux.

« Une équipe par territoire. Liz et moi, l’asile. Aram et l’agent Navabi, les extérieurs de l’asile d’où ils pourront plus facilement contrôler les images venant de l’île entière. Dembe et Donald, les vignes, au nord, où les manifestations sont censées être les plus fréquentes et les plus puissantes en termes d’électromagnétisme.

- Quand commençons-nous ? demande Elizabeth en baillant.

- A minuit, Lizzie.

- Pourquoi minuit ?

- L’heure du crime », sourit Raymond.

Vous souriez aussi et buvez une gorgée d’eau avant de plonger votre regard dans la l’incandescence fascinante des flammes. Un reniflement de mépris vous fait brusquement relever la tête vers Ressler et vous le voyez observer Raymond et Liz d’un œil noir, les mains crispées sur sa timbale métallique.

« Pourquoi est-ce vous qui décidez des équipes, Reddington ? demande-t-il d’une voix que la colère rend sourde et presque inaudible. Restez donc avec Dembe et rendez-moi ma coéquipière ! »

Ray le regarde avec attention avant de relever légèrement le menton, l’air sûr de lui. Il plisse les yeux et, à sa grimace, vous savez qu’il est en train de se caresser les dents du bout de la langue. Vous connaissez bien cette expression et vous appréhendez ce qui va d’arriver.

« Liz ? », dit Raymond en se tournant légèrement vers la jeune femme.

Elizabeth se raidit et ne répond pas. Elle fixe Donald un long moment avant de ciller et de détourner les yeux, un air désolé sur le visage. Vous percevez d’ici la bataille d’allégeance qui fait rage dans son esprit et vous regrettez d’en arriver là. Raymond ne l’a pas quittée des yeux et sourit avec suffisance devant la reddition muette et sans concession d’Elizabeth Keen.

Ressler se lève brusquement en balançant son gobelet au feu et s’éloigne de votre camp en jurant violemment. Elizabeth sursaute et fait mine de se lever mais Ray la retient d’un geste. Vos regards se croisent et, dans le sien, vous lisez à la fois regret et approbation. Acquiesçant d’un signe de la tête, vous vous levez à votre tour et suivez le chemin qu’a pris Ressler. Vous avez l’habitude de réparer les erreurs de Raymond.

Vous rejoignez rapidement le jeune agent et le retrouvez appuyé contre un arbre, grommelant à voix basse. Il fouille dans sa poche et en sort une flasque d’alcool qu’il dévisse avant de la porter à ses lèvres. Vous vous approchez prudemment, lui laissant le temps de ranger sa bouteille et de croire que vous ne l’avez pas surpris en train de se saouler.

« Il la corrompt, dit-il d’un air misérable, sans prendre la peine de se retourner.

- Raymond ne corrompt pas, répondez-vous en secouant la tête. Il rallie. C’est un homme bien, Ress.

- Que veut-il à Elizabeth ?

- Cela ne te concerne pas.

- S’il doit la détourner de son devoir, si, ça me concerne.

- Le moment venu, ce sera à elle de faire son choix, quel qu’il soit. Et nul ne pourra s’y opposer, pas même Ray.

- Je n’aime pas ça.

- Moi non plus, avouez-vous. Mais j’ai confiance en Ray et tu devrais en faire autant. Il est le seul à avoir une vue d’ensemble de l’immense échiquier dans lequel nous jouons tous notre rôle. Il est celui qui peut encore tout arrêter.

- Arrêter quoi ?

- Lui seul le sait, répondez-vous, fataliste.

- Ce n’est plus de la confiance, Dembe, c’est de l’abnégation, soupire Donald. Tu lui dois tant que ça ?

- Il m’a trouvé là où l’humanité m’avait abandonné, dans un endroit où même le Diable n’avait plus d’emprise. J’étais moins qu’un animal quand il m’a recueilli. Il m’a emmené avec lui, m’a soigné, m’a donné une éducation, des valeurs. Il m’a rendu ma dignité d’être humain. Il m’a donné une vie. »

Vous gonflez la poitrine et relevez la tête avec fierté, conscient d’énoncer pour la première fois cette vérité à une tierce personne.

« Je la lui dois. », murmurez-vous, les yeux humides d’émotion.

L’agent baisse la tête, las et vaincu, à court d’arguments.

- Moi aussi je lui dois la vie, soupire-t-il avec un sourire contraint.

- C’est un homme bien, répétez-vous.

- J’ai peur pour Elizabeth. Peur de ce qu’elle est en train de devenir.

- Est-ce un sort si peu enviable que d’être aux côtés de Reddington ? demandez-vous en souriant. Jamais il ne lui fera le moindre mal.

- Red non, mais les autres ? Ses ennemis ?

- Il la protégera comme il l’a toujours fait.

- Pourquoi ? Qu’est-il pour elle ?

- Et c’est à moi que tu poses la question ? riez-vous.

- Tu sais beaucoup de choses.

- Et j’en ignore plus encore, mon ami. Elizabeth est le secret le mieux gardé de Raymond. Mais je peux t’assurer d’une chose : jamais il ne la forcera à quoi que ce soit.

- Il n’aura pas besoin de la forcer, remarque-t-il avec aigreur. Elle est déjà acquise à sa cause, quelle qu’elle puisse être.

- Et ça te gêne ? »

Donald vous lance un regard étrange, à la fois courroucé et surpris.

« Je ne sais pas, avoue-t-il piteusement. Je hais Tom pour ce qu’il lui a fait subir et il me semble que c’est légitime. Je n’ai pas envie qu’elle se fasse avoir une nouvelle fois par un homme en qui elle aura à nouveau placé sa confiance. Keen… elle est fragile, tu sais. Plus qu’elle ne veut bien l’admettre. Je ne laisserai personne d’autre lui faire du mal. Même s’il doit s’agir de Reddington. »

Vous hochez la tête avec compréhension.

« Alors tu me trouveras sur ta route », concluez-vous simplement.

Il acquiesce et vous tend la main. Vous la serrez avec sincérité, espérant que jamais vous n’aurez besoin d’en arriver là. Si sa relation avec Raymond devait nuire à Elizabeth, vous savez que vous serez le premier à intervenir. Mais vous savez aussi que si la jeune femme devait un jour souffrir à cause de votre ami, il ne vous laisserait pas le temps de faire quoi que ce soit : il se punirait lui-même immédiatement, et ce d’une façon impitoyable.

« Vas-y, vous dit Ressler. Je vais rester un peu seul. J’ai besoin de réfléchir. »

Vos yeux se portent machinalement sur la poche gonflée par la flasque d’alcool et il rit amèrement.

« Je ne boirai pas », vous promet-il.

Vous voulez le croire. Vous n’aimeriez pas faire équipe avec quelqu’un qui n’est pas maître de se moyens et de ses réactions. Vous le fixez avec intensité et attendez que ses yeux vous en fassent la promesse. Lorsque vous avez aperçu dans son regard le serment muet de son abstinence, vous faites demi-tour et marchez en direction de la lueur flamboyante du feu.

Raymond se rassoit aux côté d’Elizabeth au moment où vous franchissez la lisière des arbres et vous supposez qu’il vient de remettre du bois dans le brasier crépitant. Vous vous asseyez sans dire un mot et sortez de votre poche un petit livre à la reliure de cuir lisse et patinée. Vous l’ouvrez à l’endroit sauvegardé par le marque-page et commencez votre lecture silencieuse, absorbé dans la complexité artistique et espiègle des vers du Don Juan de Lord Byron.

Témoin discret et taciturne, vous vous apercevez à peine que le ton monte entre Elizabeth et Raymond jusqu’à ce que le son aigu d’une fermeture éclair remontée brusquement vous fasse lever le nez de votre recueil. Ray s’avance lentement vers vous et vient s’asseoir lourdement à vos côtés, avec un manque de grâce qui ne lui ressemble pas. Elizabeth s’est enfermée dans sa tente et l’absence de lumière émanant de la toile opaque vous informe qu’elle se confine dans l’obscurité relative de l’abri. Comme toute femme contrariée, elle attend patiemment que l’objet de son mécontentement daigne faire le premier pas. Etonnant que Raymond se laisse encore prendre par ce genre de stratagème. Il joue nerveusement avec ses mains et ne parvient pas à détacher son regard de la petite tente hermétiquement fermée qui se dresse devant vous, symbole flagrant de la féminité outragée.

Avec un calme olympien, vous replongez votre attention dans le pamphlet sarcastique que fait Byron de l’hypocrisie du monde aristocratique du XIXème siècle. Vous sentez le regard de Raymond se déplacer de la tente vers vous et vous vous astreignez au détachement, le laissant maître de la conversation qui va suivre.

« Byron ? », demande-t-il sans pour autant en faire une question.

Vous acquiescez sans le regarder.

« Un choix judicieux », approuve-t-il.

Il ferme les yeux et laisse sa belle voix grave et rauque enfler et se souvenir des vers qu’il vous a lui-même appris à aimer voilà des années.

« Je ne prétends pas moi-même comprendre tout

Ce que je dis lorsque je veux être sublime,

Mais le fait est que je n’ai nul projet en tête,

Si ce n’est celui de m’amuser un moment ;

M’amuser, mot nouveau dans mon vocabulaire.

- Rejoins-la », murmurez-vous sans bouger.

Le regard au loin, il plisse les yeux et se mord la joue, en proie à un doute que vous ne lui connaissez que rarement.

« Que suis-je en train de faire avec Elizabeth, Dembe ? Elle mérite une vie tranquille et heureuse, loin de moi, loin des dangers que je traine dans mon sillage. Je n’ai pas davantage le droit de lui demander de choisir entre moi et son devoir que de lui imposer ma disgrâce.

- Vous vous êtes tous les deux engagés bien trop loin l’un envers l’autre pour vous arrêtez là, au milieu du chemin. C’est à elle de choisir, Raymond. Tu ne pourras pas éternellement décider à sa place.

- Je veux seulement la protéger.

- De quoi, Ray ?

- De moi. Et de la malfaisance qui m’entoure.

- Il est trop tard pour ça. Si tu ne voulais pas qu’elle plonge dans notre monde, il ne fallait pas aller la chercher. Si tu l’abandonnes maintenant sous le prétexte de la protéger, tu la condamnes et tu le sais parfaitement. Elle est trop impliquée avec toi pour que nos ennemis s’en détournent d’un simple claquement de doigts. C’est avec toi qu’Elizabeth sera le plus en sécurité.

- C’est ironique de songer que je dois désormais la protéger du danger que j’ai moi-même placé au-dessus de sa tête.

- Tu savais depuis le début que ça se passerait comme ça.

- Je le savais, confirme-t-il. Je voulais juste éviter d’y penser.

- Faire l’autruche ne fait pas partie de tes stratégies. Je ne t’ai jamais vu nier avec autant de mauvaise foi les conséquences de tes actes.

- Lorsqu’on en vient à Elizabeth, Dembe, plus rien ne fait sens.

- Rejoins-la. Vous devez parler.

- Je le sais. Merci mon ami. »

Il se lève et marche pesamment vers la tente, comme un condamné vers son gibet.

« Ray ? »

Il s’arrête et se redresse. Vous savez que son attention vous est acquise.

« Fais-lui confiance, comme tu l’as fait pour moi. Laisse-la libre de prendre ses propres décisions. »

Vous le voyez hocher la tête avant de se baisser pour faire coulisser la fermeture à glissière de la tente. Il l’ouvre entièrement et se faufile à l’intérieur avant de la refermer derrière lui. Vous gardez un œil circonspect sur la toile immobile avant de vous délecter à nouveau de la description moqueuse des aventures insensées et ridicules de ce pauvre Don Juan, décidément malmené par la plume intraitable de Byron.

oooOoOooo

« Cette mission est quand même grotesque », soupire Ressler en abattant son bâton de marche sur une touffe d’herbes hautes.

Vous le laissez râler à sa guise. Cela fait presque deux heures que vous patrouillez dans la partie septentrionale de l’île et en explorez inlassablement le moindre recoin, alternant sans cesse entre les vignes clairsemées et les bois denses et touffus. Vous passez régulièrement devant les caméras installées pendant la journée et, de temps en temps, un message grésillant en provenance d’Aram vient vous suggérer de vous diriger plutôt par ici ou par-là. Il se fie pour cela aux données de vos transmetteurs, analysées en direct, et vous guide en conséquence.

Pas besoin de lire votre capteur EMS en ce qui vous concerne. Vous vous gardez cependant d’évoquer votre hypersensibilité énergétique. Raymond avait raison à propos de la puissance des manifestations paranormales dans cette partie de l’île. Votre perception aigue des esprits prend ici une dimension physique et, depuis le début de votre patrouille dans cet endroit, vous sentez la peau de vos avant-bras et de votre nuque s’horripiler de frissons qui ne doivent rien au froid. Vous n’êtes pas seuls, c’est une certitude. Mais rien ne laisse supposer que ceux qui vous entourent vous veuillent le moindre mal. Difficile de croire que Luigi ait pu être la victime malencontreuse d’âmes aussi tristes que les pauvres créatures désincarnées errant ici sans la moindre conscience de votre présence parmi elles.

Souffrance et peur sont les seules émotions qui vous parviennent. Nulle haine, nul ressentiment n’animent les esprits de cette partie de Poveglia. Pas étonnant lorsque l’on sait que vous vous trouvez sur le cimetière géant ayant servi de charnier au temps de la Peste.

Ponctuellement, une voix sépulcrale s’adresse à vous dans le secret de votre tête et vous mettez toute votre énergie à ne pas l’écouter. C’est la preuve indubitable qu’au moins un fantôme de Poveglia vous sait ici et vous veut du mal et vous ne tenez pas à lui donner la moindre emprise sur vous ni à le laisser vous drainer de votre force.

Vous étiez un très jeune enfant lorsque votre grand-père s’est aperçu que vous pouviez communiquer avec les esprits. Il n’a malheureusement pas eu le temps de vous former correctement à la maîtrise de ce don et, le peu que vous savez, vous l’avez appris par vos propres moyens, de façon purement empirique et bien souvent à vos dépends.

Vous savez les dégâts qu’un esprit puissant et mal intentionné peut faire à un homme faible et indolent. Vous l’avez vécu personnellement. Ils instillent le doute en vous, laissant croitre colère et rancœur comme un cancer. Ils se délectent de vos tourments, s’en abreuvent et vous vident de vos espoirs et de votre vie. Pendant de longues années, vous les avez laissés gagner ce combat dans les profondeurs obscures de votre cerveau tourmenté et rendu difforme par les maltraitances dont vous avez été la victime. Vous savez que vous aviez abandonné tout espoir durant ces années, en laissant la victoire aux démons qui vous soufflaient leur discours venimeux. Vous savez aussi ce que vous devez réellement à Raymond. Plus que le salut de votre corps, vous lui devez celui de votre âme.

Plus jamais vous ne laisserez le Mal gagner.

C’est donc sourd aux appels doucereux du fantôme que vous continuez votre exploration aux côtés d’un Ressler maugréant, louant sa grande gueule qui vous préserve de toute distraction.

Un nouveau grésillement retentit dans le silence relatif et vous tendez l’oreille, attentif aux nouvelles instructions d’Aram.

« Dembe, dit-il dans un crépitement agaçant, pouvez-vous faire demi-tour, j’ai quelque chose à l’EMS. »

Vous vous exécutez et reculez de quelques pas.

« Stop, s’exclame l’ingénieur. Vous pouvez allumer votre caméra ? Merci. Maintenant, tournez lentement sur vous-même. »

Vous obéissez docilement sous les yeux dubitatifs de Ressler. Votre détecteur EMS s’affole soudain, crachant une série de bip hystériques et vous vous figez.

« Merde, dit brusquement Ressler en serrant ses bras contre lui, il fait froid ici, non ? »

Vous ne répondez pas, trop occupé à résister à l’intrusion de l’esprit que vous essayez d’éviter depuis tout à l’heure.

« Dembe ? demande Aram. Tout va bien ? D’après les relevés, la température autour de vous vient de baisser de 5°C en quelques secondes.

- Ce qui veut dire ? demande Ress en claquant légèrement des dents.

- Ce qui veut dire que vous devez être en présence d’un ectoplasme.

- Ou que nous sommes dans un courant d’air, raille Donald en regardant autour de lui, l’air pourtant peu rassuré.

- Dembe ? insiste Aram. Que voyez-vous ? »

Les dents serrées, vous défendez vos pensées contre la progression insidieuse du fantôme. Vous fermez les yeux et le repoussez avec violence, cloisonnant votre esprit. Enfin, ses doigts glacés vous lâchent et vous le sentez s’éloigner avec mauvaise humeur. Vous essayez de vous convaincre qu’il n’est pas parti se chercher une autre cible parmi vos autres compagnons.

« Rien du tout, Aram, répondez-vous le souffle court.

- Vous avez entendu l’EMS ?

- Nous sommes peut-être au-dessus d’une ligne électrique, proposez-vous.

- Je ne crois pas que des lignes électriques soient enterrées ici, rétorque timidement Aram.

- En tout cas il n’y a plus rien, dites-vous d’un ton sec pour couper court à la conversation.

- D’accord. On se rappelle. »

Vous coupez votre radio d’un geste agacé. Ressler vous regarde avec curiosité et vous ne pouvez vous empêcher de lui en faire le reproche.

« Quoi ? aboyez-vous.

- Rien, répond-il, circonspect. Tout va bien ?

- Je n’aime pas cet endroit, dites-vous sèchement. Trop de choses se sont passées ici. »

Il fait une moue sans cesser de vous regarder.

« Continuons », suggère-t-il du ton doux du dresseur s’adressant à un fauve dangereux.

Vous acquiescez d’un signe de la tête et lui emboîtez le pas en direction du centre de l’îlot. A une dizaine de mètres du petit pont reliant votre section à l’asile, il vous semble apercevoir une silhouette. Un enfant. Vous regardez Ressler qui continue son chemin sans manifester le moindre signe qu’il ait vu quoi que ce soit sortant de l’ordinaire. Vous regardez à nouveau vers le pont et voyez l’enfant l’emprunter pour rejoindre la partie méridionale. Cet enfant vous est familier et vous accélérez le pas en tremblant.

Arrivé au pied du pont, vous vous contemplez, à 26 ans d’écart et sentez votre cœur cogner avec force dans votre poitrine. L’enfant que vous avez été vous regarde patiemment depuis le sommet du pont et pointe le doigt en direction de l’asile. Ses lèvres bougent et articulent un mot silencieux qui résonne comme un coup de tonnerre dans votre esprit.

« Raymond. »

Sans réfléchir, vous laissez Ressler sur place et vous vous mettez à courir vers les bâtiments lugubres qui se dressent au loin et dans lesquels vous savez que votre ami est désormais en danger.

Votre dopplegänger juvénile vous précède de quelques mètres et, malgré vos plus grandes jambes et votre musculature d’adulte, vous vous retrouvez incapable de le rattraper. Il court devant vous en direction des murs délabrés et vous ne pouvez faire davantage que le suivre de loin, essoufflé et craignant ce que vous risquez de découvrir. Les mains croisées devant vous pour brandir à la fois votre arme et la lampe torche, vous voyez le faisceau lumineux puissant tressauter au rythme de votre course effrénée et éclairer les environs déserts. Vous distinguez l’endroit où vous avez installé le poste de contrôle mais ne voyez nulle trace de Navabi et d’Aram. Vous ne perdez pas de temps à vous poser de questions et continuez votre route.

Vous pénétrez dans un immense couloir dont le plafond s’est à moitié effondré et tâchez de ne pas vous laissez distancer par votre guide. Il tourne brusquement et emprunte une large ouverture menant à l’intérieur de l’asile et vous accélérez, l’arme au poing. Arrivé à l’angle du mur, vous vous arrêtez un instant et calmez votre respiration haletante. Du revers de la main, vous essuyez la sueur piquante qui vous coule dans les yeux et amenez votre revolver prêt de votre visage en inspirant lentement.

Vous pivotez brusquement et braquez votre arme dans le hall où le fantôme vous a emmené. Vous tournez rapidement sur vous-même pour contrôler les quatre coins de la pièce et, en à peine une seconde, vous avez compris qu’elle ne comportait aucun danger et vous vous relâchez, cherchant la prochaine étape. Votre guide a disparu et vous braquez votre lampe partout pour tenter d’apercevoir quelque chose.

Un silence angoissant s’est emparé de l’endroit et vous peinez à comprendre ce qui vous dérange jusqu’à ce que vous vous rendiez compte que vous n’entendez plus les bruits de l’extérieur. Dehors, la vie nocturne était à son apogée entre le bruissement des rongeurs et le hululement des rapaces noctambules. Ici, avec à peine un mur de séparation, le silence est absolu et oppressant, comme si vous aviez pénétré dans une bulle. Vous déglutissez et avalez vainement votre salive en espérant déboucher vos oreilles mais l’atmosphère ouatée qui vous isole de la réalité ne disparait pas.

Après une exploration minutieuse, vous apercevez un escalier étroit menant à l’étage supérieur et, avec une grande prudence, vous montez les degrés vous séparant du palier, votre arme et la lampe torche conjointement pointées devant vous. Au fur et à mesure de votre progression, il vous semble percevoir un son étrange, entre le sanglot et le grondement. Un animal blessé, pensez-vous sans conviction.

Et, par-delà cette plainte troublante, vous entendez un murmure, presque un chuchotement, faible mais incessant, chuintant et sifflant. La meilleure comparaison qui vous vienne à l’esprit est celle de la langue des serpents du roman Harry Potter.

Le Fourchelang.

Est-ce Voldemort qui vous attend au-dessus ?

Vous souriez et secouez la tête, sidéré par l’absurdité de la situation.

Vous franchissez la dernière marche, surveillant les alentours. Votre lampe s’attarde sur les détails de la pièce mansardée dans laquelle vous avez atterri et vous vous étonnez d’être déjà sous les toits au bout d’à peine un étage. De longues toiles d’araignées pendent des poutres de bois pourries formant le plafond et des décombres de carton gisent çà et là sur le plancher vermoulu. Dans un angle, une forme bouge par saccade et vous vous approchez, effrayé à l’idée de ce que vous allez découvrir. Comme dans un cauchemar, vous voyez apparaître le corps tremblant d’un jeune noir, vêtu de vêtements en lambeaux, prostré sur le sol, gisant dans une mare de sang noir et épais. Ses mains et ses pieds nus ne sont plus que des griffes sans chairs et ses membres décharnés, couverts d’ecchymoses et de plaies purulentes, sont tellement maigres que vous pouvez distinguer les os à travers la peau fine et tendue.

Il lève soudain vers vous son visage, et vous laissez échapper un hoquet d’horreur en voyant la masse informe et sanglante qui vous fait face. Ses yeux disparaissent derrière ses paupières gonflées mais vous les voyez briller avec force au-delà du sang et des œdèmes.

De sa gorge enfle un grognement sourd et menaçant et vous reculez instinctivement, au bord de la panique. Votre double vous toise avec une colère dont vous ne vous souvenez que trop bien et que vous savez se trouver encore tout au fond de vous, enfouie et cachée dans les profondeurs de votre âme meurtrie. Vous levez votre arme et le mettez en joue, lui braquant la lumière aveuglante dans les yeux.

Comment Raymond a-t-il vu en cet enfant sauvage l’homme que vous alliez devenir ? Comment a-t-il deviné qu’il pouvait encore faire quelque chose de vous alors que toute humanité avait déserté votre esprit ?

Les larmes aux yeux, vous admirez la confiance dont il a su faire preuve à votre égard, en regardant au-delà des apparences. Vous, vous n’auriez pas donné sa chance à ce garçon galeux et perdu.

Vous baissez votre arme et éloignez le faisceau lumineux de l’adolescent qui se ramasse davantage sur lui-même et geint avec plus de force.

Un coup de feu claque dans les profondeurs du dédale de brique.

Raymond. Vous vous rappelez que vous êtes ici parce qu’il est en danger et vous faites demi-tour pour redescendre les escaliers.

Parvenu au bas des marches, un choc violent emporte votre crâne et vous vous écroulez lourdement dans la poussière sans avoir eu le temps de voir votre agresseur. Vous luttez contre l’évanouissement et le voile qui assombrit votre vision. Une paire de bottes apparaît devant vous et la dernière chose que vous voyez est une semelle qui vous vient vous exploser le nez dans une gerbe de sang et de douleur.

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