Poveglia Island (No ?)

Chapitre 7 : Lizzie

6192 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/11/2016 21:11

LIZZIE

 

Vous vous éveillez dans un frisson. L’angoisse d’une menace imminente vous submerge sans que vous puissiez préciser de quoi il s’agit et c’est la gorge nouée que vous émergez d’un sommeil sans rêve avec la soudaineté d’une bulle de savon qui éclate. Désorientée, vous regardez sans comprendre la chambre luxueuse dans laquelle vous vous trouvez avant de sentir dans votre dos le poids et la chaleur d’un corps masculin.

Votre premier réflexe est de penser à Tom et, à cette idée, une boule se forme dans votre ventre et votre souffle s’accélère douloureusement. Vous serrez fermement les paupières et vous vous astreignez au calme en caressant votre cicatrice du bout des doigts. Vous savez comment contrôler vos peurs. Vous devez seulement vous rappeler comment faire.

Cela ne peut pas être Tom. Tom est parti. Loin. Et Reddington vous a promis qu’il ne le laisserait plus jamais vous approcher et vous faire du mal.

Reddington. Vous laissez échapper un soupir de reconnaissance. C’est Red qui se trouve derrière vous. Il a glissé son bras sous votre T-shirt et vous enserre étroitement le ventre, son corps massif collé au vôtre. Réaliser qu’il ne s’agit pas de Tom vous soulage mais une nouvelle crainte s’empare de vous, laissant sourdre son venin sur vos plaies émotionnelles encore à vif.

Que s’est-il passé ?

Avez-vous fait l’amour ? Vous avez les pires difficultés à vous souvenir de cette nuit. Red vous a porté jusqu’à votre lit, vous a bordée et embrassée sur le front. Il vous a souhaité bonne nuit et vous jureriez qu’il est sorti de la pièce. Alors que fait-il dans votre lit ?

Le cœur battant, vous faites un violent effort de mémoire et vous commencez à vous rappeler : c’est vous qui l’avez rejoint dans sa chambre, puis dans son lit. Il a crié dans son sommeil et vous êtes venue vous assurer que tout allait bien. Vous l’avez trouvé trempé de sueur, encore à moitié endormi, répétant votre nom d’une façon insensée. Il s’était emmêlé dans ses draps et se débattait contre un ennemi invisible. Sans réfléchir, vous l’avez pris dans vos bras et il s’est réveillé.

La suite vous semble confuse et vous hésitez presque à l’évoquer. Vous vous souvenez de Red, en pleurs, se blottissant contre vous, vous caressant et vous embrassant. Vous vous sentez rougir alors que le souvenir de ses mains et de ses lèvres sur vous ressurgit avec un luxe de détails dont vous auriez préféré vous passer. Soudain, sa présence vous paraît plus concrète. Son souffle tiède vient caresser votre nuque, son poids devient écrasant dans votre dos et son odeur riche et musquée, tellement masculine, vous enivre. Vous baignez tout à coup dans un cocon de Red.

Vous n’osez pas bouger, de peur de le réveiller et de ce qui pourrait se passer si cela arrivait.

Vous êtes entrée dans une ère de changement et vous le savez. Hier, vous étiez plus que disposée à envisager une évolution dans vos rapports avec Red. Hier, vous l’avez laissé vous séduire avec son numéro de charme auquel vous n’avez jamais été insensible. Hier, cela vous semblait non seulement possible, mais en plus parfaitement cohérent. Vous et Red. Une évidence, même aux yeux de vos collègues. Si l’on vous a reproché d’être restés trop longtemps dans les rues de Venise sans donner de nouvelles, en revanche personne n’a émis le moindre commentaire sur le fait que vous étiez en pleine promenade galante. Cela semblait parfaitement naturel à tout le monde. Vous y compris.

Mais, à présent, lovée contre lui dans ce grand lit chaud et moelleux, plus proche de lui que vous ne l’avez jamais été jusqu’à présent, vous savez que le moment a passé. La magie et la connivence d’hier ont disparu.

Qu’est-ce qui a changé ? Vous étiez si heureuse hier auprès de lui, prête à rattraper tous les actes manqués des derniers mois. Prête à faire l’amour avec cet homme qui est devenu le pivot de votre existence et que vous avez appris à apprécier. A aimer. Pourquoi ce matin, enveloppée dans son étreinte rassurante, peau contre peau, vous faites soudain machine arrière ?

Vous connaissez la réponse. Faire l’amour, oui, mais après ? Que ferez-vous ? Vous ne pensez même pas à la déontologie de votre métier qui vous apparaît à l’instant comme un détail futile et hors de propos. Non, vous vous demandez ce qui se passerait ensuite entre vous. Vous verrez-vous par intermittence, entre deux missions, dans ses planques ? Vous contenterez-vous des quelques instants volés qu’il voudra bien vous accorder avant de repartir risquer sa vie dans quelque affaire périlleuse à l’autre bout du monde, pendant que vous-même vaquerez à vos propres impératifs ? Attendrez-vous avec angoisse et impatience qu’il daigne vous faire l’honneur de sa présence et partage avec vous un bref moment d’intimité ?

Ou bien vous emmènera-t-il avec lui ? Le suivrez-vous comme le fait Dembe, ombre derrière l’ombre, pour partager son quotidien et  vivre au jour le jour avec lui ? Etre un couple… Un couple.

Vous savez ce qu’est un couple et ce que cela implique de sacrifices et de compromis. Les habitudes, les disputes, les remarques mesquines… Avez-vous réellement envie de devoir vous fâcher avec Red pour une histoire de lunette de toilettes relevée ou de poils de barbe dans le lavabo ?

La vie de couple ne correspond pas à l’idée que vous vous faites de Reddington. Vous ne voulez pas avoir de quotidien avec lui. Vous aimez qu’il vous surprenne et qu’aucun jour en sa compagnie ne se ressemble. L’idée de vous habituer à lui vous est insupportable. Vous vous rendez compte qu’inconsciemment, vous l’avez mis sur un piédestal et que le connaître trop intimement risquerait de l’en faire tomber.

Telle est la vraie raison : vous avez peur d’être déçue. Déçue qu’il ne soit pas en réalité celui que vous imaginez. Vous êtes terrifiée à l’idée de perdre Red tel que vous connaissez et d’altérer votre relation actuelle, platonique certes, mais stable et complice.

Une larme roule sur votre joue tandis que vous réalisez que vous ne pouvez pas vous permettre d’être heureuse avec Ray. Pourtant, vous mourrez d’envie d’essayer. Hier, s’il avait tenté quoi que ce soit, vous auriez succombé. Ce matin, le réveil est triste et brutal et vous avez beau retourner le problème dans tous les sens, vous savez qu’il n’existe pas de solution raisonnable.

Red remue dans votre dos et vous sentez son bras se resserrer autour de vous. Il se rapproche en grognant et se colle davantage à vous, plaquant son bassin contre le vôtre. Vous vous tendez et retenez votre respiration, ne sentant que trop bien son sexe tendu contre vos fesses malgré la protection du jogging. Et s’il se réveillait maintenant et manifestait l’envie de vous faire l’amour, auriez-vous la volonté de lui dire non ?

Non, bien sûr que non. Vous le désirez ardemment. Vous ne résisteriez pas.

Et vous en souffririez tous les deux.

Vous fermez les yeux avec force et tâchez d’oublier le corps nu de Red tout contre vous, sa douce tiédeur et son poids réconfortant, son érection bien blottie dans votre giron. Vous essayez de ne pas vous emplir de son parfum entêtant mêlant le musc et le bois humide. Une odeur brute et rassurante dont vous n’avez que peu l’occasion de vous gorger tant il la dissimule derrière l’artifice de son aftershave mentholé. Vous essayez de vous convaincre que vous n’êtes pas en train de reculer contre lui pour sentir encore un peu plus ses arguments virils. Votre main s’est égarée sur le bras qui vous entoure et vous le caressez avec légèreté en sentant sous votre paume la douceur de ses poils blonds. Vous sursautez lorsqu’il pose ses lèvres dans votre nuque.

« Dors, Lizzie », vous murmure-t-il dans un souffle chaud.

Son visage se cherche une place dans votre cou et il gémit d’aise en se pelotonnant contre vous. L’une de ses jambes force le passage pour se glisser entre les vôtres et il vient peser de tout son poids sur vous, vous écrasant d’une façon presque confortable.

Vous vous détendez peu à peu dans ses bras en écoutant sa respiration redevenir lente et régulière. Vous n’avez jamais toléré qu’un homme vous serre de trop près la nuit. Vous êtes trop indépendante et avez toujours détesté vous sentir prise au piège. Vous tenez à votre espace vital. Pourtant, vous vous sentez bien dans ses bras. En sécurité. Parfaitement à votre place. Pourquoi vos convictions les plus profondes sont-elles invariablement remises en question dès qu’il s’agit de Reddington ? Vous vous sentez comme une enfant avec lui, une enfant à qui un adulte montrerait l’étendue de son ignorance et les limites de son système de valeur.

Et vous ne savez pas si vous devez détestez cela ou non.

Vous soupirez et fermez les yeux. Vous calmez à votre tour votre respiration pour maîtriser les pensées qui tourbillonnent dans votre esprit. Vous avez bien le droit de profiter du peu que la vie vous offre. Vous vous abandonnez enfin et vous vous laissez glisser lentement dans cette somnolence abrutissante propre au petit matin, génératrice de rêves au réalisme troublant.

oooOoOooo

La chambre baigne dans la lumière du jour lorsque vous ouvrez les yeux et vous devinez que la matinée est déjà bien avancée. Vous posez une main derrière vous et, sans surprise, vous ne trouvez personne sur le matelas froid. Une forte odeur de café embaume l’air et, par la porte ouverte, vous entendez des bruits étouffés de vaisselle que l’on manipule. Vous baillez et vous étirez longuement dans le lit avant de rabattre les couvertures et de vous mettre debout. Vous sortez de la chambre, consciente de présenter un look déplorable, et vous dirigez vers le salon où vous retrouvez Red, attablé devant un copieux petit-déjeuner. Il est déjà habillé et, comme hier, joue la décontraction dans une paire de jeans délavés. Son sweat à capuche, incongru à souhait, le rajeunit de dix ans et vous donne l’impression de voir une de ces photos-montage dans laquelle on aurait collé sa tête si digne sur un physique improbable. La peau de son visage brille encore de l’application récente de sa crème hydratante après-rasage. Vous sentez jusqu’ici cette odeur de menthe que vous connaissez bien.

La vision de la table surchargée de mets vous met l’eau à la bouche et vous vous rendez compte que vous êtes affamée.

« Lizzie, dit Red avec un sourire charmeur. Bien dormi, mon ange ? »

Vous hochez la tête et vous asseyez face à lui en baillant. Vous passez la main dans la masse fournie de vos cheveux et tentez de reprendre figure humaine.

« Vous êtes très belle, vous rassure Red avec clin d’œil. Que voulez-vous ? »

Vous regardez la table et souriez niaisement devant la profusion du choix. Vous avez l’impression d’avoir un buffet garni pour vous toute seule.  L’odeur entêtante du café noir remplit vos narines et vous désignez la cafetière du doigt.

Il se lève et vous sert généreusement avant de se rasseoir devant son bol de thé. Vous ne songez même plus à protester devant sa galanterie parfois embarrassante. Elle fait tellement partie de lui qu’il vous semble absurde de chercher à lui faire perdre cette habitude. Et, au fond, vous trouvez cela très agréable. Quelle femme ne rêverait pas d’avoir un homme comme lui auprès d’elle ?

Vous secouez la tête et plongez le nez dans votre café. Vous n’avez pas oublié les réflexions qui vous hantaient à potron-minet et ne savez pour l’instant ce que vous devez en faire.

« Red… ? finissez-vous par dire timidement.

- Oui, Lizzie ?

- Cette nuit… votre cauchemar. Vous voulez en parler ? »

Il fixe sur vous un regard impénétrable, presque dur, que vous peinez à soutenir. Enfin, il cligne des yeux et boit une gorgée de son thé.

« Non, dit-il d’un ton qui ne souffre aucune réplique.

- Je croyais que vous deviez toujours me dire la vérité.

- Et c’est ce que je fais : la vérité, c’est que je ne souhaite pas vous parler de ce cauchemar.

- Il me concernait, pourtant.

- Non, Lizzie. Mes cauchemars ne concernent que mes propres démons. Vous n’avez aucune responsabilité là-dedans. »

Il repose son bol et s’essuie la bouche avec un coin de serviette. Votre regard glisse vers ses lèvres humides et une bouffée de désir vous fait frissonner. Vous avez dû rougir parce qu’il sourit, de ce petit sourire entendu qui suggère qu’il sait parfaitement ce que vous avez en tête. Vous le trouvez excessivement agaçant lorsqu’il fait ça mais vous ne parvenez jamais à lui en vouloir tout à fait.

« Merci d’être venue me réveiller. Jamais encore sortir d’un mauvais rêve ne m’avait paru aussi agréable. », précise-t-il d’une voix qui ne parvient pas complètement à dissimuler une certaine gêne.

Vous ne savez que répondre. Votre corps se souvient de son contact tremblant et moite de transpiration froide, de cette forte odeur âcre trahissant sa peur et de sa peau brûlante, presque fiévreuse. Vous éprouvez une légère honte à l’idée de l’avoir surpris dans cet état de faiblesse. Lui, Raymond Reddington. Le surhomme. Le héros. Votre héros. Vous vous contentez d’acquiescez et éprouvez soudain le besoin d’en rester là. Vous vous comprenez d’un simple regard et le reste du petit-déjeuner se poursuit dans le silence respectueux, légèrement embarrassé, de ceux qui ont trop en commun pour faire semblant de croire que l’autre va bien.

oooOoOooo

Vous êtes en train de vous laver les dents lorsque vous entendez frapper à la porte. Vous laissez à Red le soin d’aller ouvrir à celui que vous imaginez être Dembe mais le criminel ne semble pas pressé de se déplacer et les coups redoublent, vous forçant à sortir de la salle de bain pour l’appeler, la bouche pleine de dentifrice.

Après quelques secondes d’un silence troublé par un tambourinage de plus en plus fort, vous vous décidez à aller ouvrir vous-même la porte et, comme prévu, tombez nez-à-nez avec un Dembe de mauvaise humeur qui tente visiblement d’apaiser son interlocuteur téléphonique. Il vous contourne sans cérémonie et entre dans votre suite à la recherche de Reddington, débitant à toute vitesse un flot de mots en italien dont le sens vous échappe totalement.

« Encore un problème en perspective. »

Vous sursautez et vous tournez vers Mr Kaplan, restée sur le palier. Vous vous écartez machinalement et la laissez entrer.

« Bonjour, ma chère. »

Vous tentez une réponse avant de vous souvenir que vous avez toujours votre brosse à dents dans la bouche. Un peu de dentifrice a coulé sur votre menton et vous l’essuyez contre votre T-shirt en bavant une vague excuse. Vous regagnez la salle de bain et, en chemin, vous voyez Red sortir de sa chambre en compagnie de Dembe. Il discute presque trop calmement au téléphone. Si vous ne le connaissiez pas si bien, vous jureriez de l’extrême civilité de sa conversation. Mais vous savez parfaitement que ce ton bas et dangereusement posé n’est réservé qu’aux mises en garde et aux menaces contre ses ennemis ou ses associés imprudents. Vos regards se croisent et, en vous voyant toujours en pyjama, ses épaules s’affaissent et il lève une main en signe d’impatience et d’incompréhension. Vous haussez les épaules et continuez votre chemin, sentant dans votre dos le poids de son regard chargé de reproches.

Vous vous penchez au-dessus du lavabo et crachez l’écœurant mélange de salive et de dentifrice qui marinait dans votre bouche depuis cinq minutes.

« La vie est faite d’imprévus, murmure la voix rauque de Kate Kaplan derrière vous.

- Je ne m’attendais pas à vous voir ici, dites-vous en observant son reflet dans le miroir.

- Vous devriez pourtant savoir qu’on ne peut jamais le laisser sans surveillance, répond-elle, moqueuse, en désignant le salon. Partout où va Raymond, vous me trouverez dans son ombre. »

Vous acquiescez, digérant l’information. Normal que Red ait toujours son propre service de coroner – légiste – nettoyeur (biffer la mention inutile). Vous savez par expérience qu’il ne fait pas toujours dans la dentelle.

Le ton de la discussion enfle soudain et un violent éclat de voix vous parvient du salon.

« Que se passe-t-il ?

- Certains de nos associés semblent avoir perdu leur sens de la loyauté envers Raymond. Ce qui est fort regrettable. Raymond place la loyauté au-dessus de toute autre vertu et sait la récompenser à sa juste valeur, mais il ne punit rien autant que son parjure. Du matériel a disparu de nos entrepôts de Gênes.

- Du matériel ? »

Mr Kaplan vous sourit avec chaleur et vous comprenez qu’elle ne vous en dira pas davantage. Au fond de vous, vous avouez que vous n’avez pas envie d’en savoir plus. Si vous ne pouvez oublier les activités criminelles de Reddington, au moins pouvez-vous faire en sorte de vous en préserver au maximum.

« Je suppose qu’il va devoir prolonger son séjour en Italie, remarque-t-elle à voix basse. Et vous, comment allez-vous, ma chère ? »

Vous vous rincez une dernière fois la bouche.

« Bien, mentez-vous.

- Depuis que je vous connais, je ne vous ai jamais vu aller « bien », chérie, dit-elle en secouant la tête. De ce point de vue, vous lui ressemblez comme deux gouttes d’eau. Vous êtes deux belles têtes de mule tous les deux.

- Vous le connaissez depuis longtemps ? »

Elle vous scrute un instant, semblant déterminer dans quelle mesure elle peut vous répondre sans en divulguer plus que nécessaire.

« Assez longtemps, finit-elle par dire, amusée. Suffisamment pour savoir quand il va bien ou mal.

- Vous et lui… »

Vous hésitez, mal à l’aise. Qu’est-ce qui vous a pris de poser cette question ?

« Raymond et moi ? s’esclaffe-t-elle avec un rire sec qui ressemble à un aboiement. Ray et moi ? Non, chérie. Dans aucun univers connu. Je suis plus une sorte de grande sœur pour lui. Une gouvernante, à la rigueur. Quelqu’un qui répare ses bêtises. Certainement pas une maîtresse.

- Je suis désolée, bredouillez-vous. Je n’aurais pas dû…

- Tout va bien, vous apaise-t-elle. Je n’ai pas de raison de m’offusquer d’une question aussi innocente. Ça ne va pas fort, là-haut, n’est-ce pas ? »

Elle tapote sa propre tempe et vous soupirez, perdue.

« Je ne sais plus ce que je dois penser, avouez-vous.

- De lui ?

- De moi. »

Elle hoche la tête gravement et fait demi-tour pour sortir de la salle de bain et vous rendre votre intimité.

« Peut-être est-ce le signe que vous êtes prête, dit-elle en s’éloignant.

- Prête à quoi ? », demandez-vous, irritée par son laconisme narquois.

Kaplan referme la porte en souriant et vous vous retrouvez seule avec sa réponse sibylline, ne sachant que faire de cette conversation pour le moins surprenante. Vous connaissez l’affection que vous porte Mr Kaplan, affection qui vous semble n’être que le reflet de celle qu’elle éprouve pour Red. Vous avez l’étrange sentiment que, dans l’actuelle mer d’incertitudes dans laquelle vous vous noyez pitoyablement, elle est l’une de vos meilleurs alliés. A-t-elle elle aussi un lien avec votre passé ? Ou bien n’est-elle qu’une recrue de plus dans l’entourage d’élite de Reddington ?

Vos questions les plus importantes restent encore une fois sans réponse et vous avez de plus en plus l’impression de vous heurter à un mur. Pourtant, vous sentez que la solution est là, à portée de main. Quelque part en vous. Il vous semble parfois qu’un déclic suffirait à faire surgir la vérité.

Un déclic comme le rêve de cette nuit.

Comme chaque nuit depuis des mois, vous avez encore vécu le feu. Vous avez vu l’incendie qui a ravagé votre enfance et l’homme qui vous a sauvée. Et, pour la première fois, vous n’êtes plus aussi certaine que c’est bien votre père qui vous a sortie des flammes. Sa poigne ferme mais rassurante, l’épaisse masse de ses cheveux blonds, sa voix grave, apaisante. Et ses yeux, verts et perçants, qui vous ont attrapée, capturée et vous ont gardée sous leur emprise, vous empêchant de voir autour de vous la maison s’effondrer, les poutres tomber et les murs s’embraser.

Vous regardez d’un œil morne le tas de vêtements chauds que vous avez préparés pour votre excursion sur l’île. Vous retirez le jogging et le vieux T-shirt informe qui vous ont servi de pyjama et entrez dans la cabine de douche. Vous laissez l’eau couler, attendant qu’elle soit assez chaude pour vous glisser sous le jet et vous fermez les yeux en tremblant légèrement.

Vous vous demandez quand vous aurez le courage de parler à Red des brûlures qu’il a dans le dos.

oooOoOooo

« Et qu’est-ce qu’on attend ? demande Samar en sautillant sur place.

- Je ne sais pas », répondez-vous en soufflant sur vos doigts engourdis.

Vous vous tenez tous sur l’embarcadère du lido. Le vent souffle avec force sur le littoral, déchaînant la mer dont les vagues énormes vous noient dans un brouillard d’embruns salés et froids. Au loin se dresse l’île de Poveglia et, à l’intérieur de ses terres, vous voyez se dessiner les ruines sombres et menaçantes de son asile. La Task Force au grand complet est rassemblée sur le petit ponton balloté par les flots et vous tentez tous de vous réchauffer vainement en attendant Dieu sait quoi.

« Reddington, finit par dire Don en claquant des dents, on attend quoi au juste ? »

L’intéressé se balance sur ses jambes et observe la côte italienne avec attention. Vous ne pouvez vous empêcher de remarquer à quel point le jeans lui va bien. Il a glissé les mains dans les poches de son manteau et il danse d’un pied sur l’autre. Son visage disparait sous la capuche de son sweat et, pour un peu, vous le compareriez à une jeune racaille de banlieue. Une racaille malgré tout très classe et très séduisante.

Enfin, un large sourire anime ses traits rougis par le froid et il tend le doigt vers l’horizon avec satisfaction.

« Alors ? insiste Don.

- Alors voilà ! », répond Reddington en vous désignant un point grandissant qui semble fendre les flots pour se diriger vers vous à toute vitesse.

Vous plissez les yeux et distinguez un bateau qui file droit vers votre groupe. Alors qu’il s’approche, vous comprenez qu’il ne s’agit pas de n’importe que bateau. Etroit et profilé, il vous fait penser à la batmobile. Noir mat, entièrement fermé, il ressemble aux patrouilleurs tactiques de dernière génération, ceux que vous ne voyez que dans les jeux vidéos ou les films et dont votre gouvernement garde jalousement le secret.

Vous entendez Donald et Samar siffler d’admiration tandis qu’Aram s’avance, en transe, tel Moïse devant son buisson. Dans sa contemplation stupéfaite, vous craignez un instant qu’il ne tombe à l’eau.

L’engin du futur rejoint votre ponton et un panneau arrière coulisse, ouvrant une large porte donnant sur l’intérieur. Reddington sourit comme un gamin et, faisant une large courbette, vous invite à monter à bord.

« Qu’est-ce que c’est que cette chose, Ray ? murmurez-vous en passant à côté de lui.

- Mon dernier jouet. Vous aimez ?

- C’est américain ? demandez-vous, suspicieuse.

- Russe. Nos amis russes sont très en avance sur le plan de la furtivité maritime. Disons qu’un client très haut placé me devait de l’argent et qu’il a préféré me régler en nature.

- Je préfère ne pas imaginer le genre service que vous lui avez rendu pour obtenir cette compensation.

- Vous n’aimeriez pas, approuve-t-il. Venez. »

Il vous précède dans le yacht et vous vous engagez à sa suite, accompagnée de vos collègues. La coque peinte en noir doit le faire paraître plus petit qu’il ne l’est en réalité car vous vous retrouvez dans une coursive immense donnant sur la passerelle de contrôle. Celle-ci, entièrement opaque, contient une dizaine d’écrans, tous allumés et montrant des données chiffrées que vous ne cherchez pas à comprendre.

« Il y a aussi une piscine, un jacuzzi, une salle de cinéma – modeste, vous précise-t-il, une petite vingtaine de places – et un héliport sur le toit.

- C’est stupéfiant, clame Aram, ravi.

- Aram, pour vous, j’ai fait embarquer le nec plus ultra des détecteurs EMS et les meilleurs systèmes d’enregistrement vidéo infra-rouges. Vous aurez accès à toutes les données dont vous aurez besoin pour notre chasse au fantôme.

- Mr Reddington, vous êtes mon Père Noël, bredouille Aram, les larmes aux yeux.

- Aram, par pitié, appelez-moi Red, le supplie le criminel.

- D’accord, Mr Red… »

Vous riez, vite imitée par Samar. Aram rougit violemment et vous voyez l’iranienne lui sourire tendrement. Vous vous souvenez soudain qu’ils ont passé la soirée ensemble et qu’ils partageaient la même suite. Votre curiosité l’emporte sur votre délicatesse et vous vous penchez vers l’agent du Mossad.

« Que s’est-il passé avec Aram ? », lui demandez-vous en chuchotant.

Elle vous regarde bizarrement avant de se pencher à son tour vers vous avec un air de conspirateur.

« Que s’est-il passé avec Reddington ?

- Rien ! », vous défendez-vous.

Elle sourit avec condescendance et tourne la tête pour regarder un des écrans de contrôle.

« Pareil », dit-elle d’un ton égal.

Vous grommelez et vous éloignez d’elle. Red vous rejoint et vous montre une carte photographique sur laquelle vous reconnaissez l’île en trois parties, avec une forme générale de trapèze.

« Regardez, Lizzie. L’asile est ici (il pose le doigt sur la partie médiale). C’est là que nous allons établir le campement. Nous nous séparerons en trois groupes et nous explorerons chaque recoin de l’île aujourd’hui et cette nuit.

- Vous croyez vraiment que nous allons voir des fantômes ? », demandez-vous d’un ton las.

Il tourne vers vous un regard rieur. Vous voyez se plisser les petites rides qu’il a au coin des yeux.

« Qui sait ? », dit-il, malicieux.

Il roule la carte avec précaution et la range avant de vous entraîner au-dehors sous les regards goguenards de vos collègues. Il vous fait monter un escalier étroit et vous vous retrouvez au sommet du yacht, à presque dix mètres de hauteur. La vue vous coupe le souffle. Au loin, vous distinguez la lagune de Venise et la cité elle-même, baignant dans les lueurs bleutées et immatérielles de l’hiver. Devant le navire, l’île de Poveglia gagne en substance et grandit de seconde en seconde. Une brume blanche flotte sur les eaux tourmentées et vous donne une impression malsaine de mystère et d’inconnu. Le vent vous fouette le visage et vous vous abritez de votre mieux en relevant le col de votre manteau. Sans un mot, Red vous entoure de ses bras et vous serre gentiment contre lui. Vous vous laissez aller à son étreinte et cachez votre visage dans la fourrure de sa capuche. Vous l’entendez rire brièvement avant d’enfouir lui aussi son visage dans votre cou. Vous n’avez pas oublié vos réflexions de la nuit mais vous n’avez pas le cœur de briser cet instant qui vous semble précieux.

Vous restez enlacés jusqu’à ce que l’île soit devenue trop proche pour continuer à faire semblant de l’ignorer. Avec un soupir, Red vous lâche et cueille votre visage dans ses mains. Il écarte les mèches de cheveux qui virevoltent et battent joyeusement vos joues et vous embrasse. Simplement. Tendrement. Ses lèvres se posent sur les vôtres avec un naturel désarmant et vous vous accrochez à lui, offerte et désespérée. Votre baiser, doux et chaste comme une caresse, ne dure qu’une courte seconde et il frôle une dernière fois votre visage de ses doigts avant de vous lâcher avec un petit sourire désolé.

« Descendons », propose-t-il alors que le navire a accosté.

Vous acquiescez faute de pouvoir prononcer la moindre parole et le suivez. Il vous fait rejoindre l’embarcadère en vous tenant par la main et vous êtes trop distraite pour protester. Il vous abandonne là pour retourner sur le bateau et vous restez bêtement à observer sans la voir la silhouette sinistre des vieux bâtiments délabrés.

Vous sursautez lorsque quelqu’un laisse tomber une lourde caisse à terre juste à vos côtés et vous vous retrouvez face à Don qui s’étire en faisant craquer son dos.

« Bienvenue au Club Merde », dit-il avec cynisme.

 

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