Poveglia Island (No ?)

Chapitre 6 : Aram

6956 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 06:50

Juste un mot avant de vous laisser commencer à lire : aujourd'hui, suite à l'acte odieux de personnes qui rabaissent l'humanité à ce qu'elle a de plus vile, je voudrais vous dire que, comme vous tous, je suis Charlie. Nous sommes tous concernés. Ne laissons pas gagner la haine.

ARAM

« Signora Kahn. Sono Aro Venturi, il sindaco di Venezia. È un piacere vederti. » (1)

Vous observez avec stupéfaction cet homme hors du temps baiser la main de votre épouse sans même un regard pour vous. Son accoutrement et son physique improbables de méchant d'héroïc fantasy vous font penser à un personnage tiré tout droit de l'un de ces films de vampires pour adolescente hormonalement submergée.

« È bellissima » (2), murmure-t-il d'une voix grave et vibrante qui vous met étrangement mal à l'aise.

Il lève son regard sur le visage de Samar et vous retenez un hoquet de surprise. Vous contemplez avec stupeur ses pupilles abyssales, dilatées au point de manger la couleur des iris, et vous vous retrouvez face à un précipice affolant de noirceur. Cela ne dure qu'un instant avant ses yeux ne reprennent la teinte chaude et lumineuse du chocolat et vous vous convainquez que vous avez été victime d'une illusion.

Vous éprouviez jusqu'alors les plus grandes difficultés à vous plonger dans votre rôle et vous étiez presque résigné à décevoir Mr Reddington et conforter vos collègues dans l'idée que vous n'étiez définitivement pas le meilleur choix pour une mission de ce calibre. Mais, en voyant ce prétentieux mal fagoté emballer ainsi l'agent Navabi, votre sang ne fait qu'un tour et vous toussez avec force pour attirer son attention avant d'avancer comme dans un rêve, la main tendue fermement vers lui.

« Sono Mehran Khan, dites-vous dans un italien que vous savez parfait. Lieto di conoscerla. » (3)

Venturi tourne vers vous un visage à la fois surpris et mécontent. Vous désignez Samar d'un geste gracieux.

« Le presento mia moglie, la signora Ilhan Khan. » (4)

Samar vous regarde avec une admiration non déguisée et vous jureriez voir flotter sur ses lèvres un sourire intéressé.

« Signore Khan, poursuit enfin Venturi en italien après un court silence, je suis enchanté de vous rencontrer. »

Il ment mal. Vous serrez sa main sans conviction et sentez qu'il met plus de force que nécessaire dans ce contact. Vous résistez de votre mieux et gardez un sourire poli. Il se passe quelques secondes pendant lesquelles l'homme semble vous jauger et vous ne bougez pas, attendant qu'il ait terminé son examen. Il finit par lâcher votre main avec une expression méprisante et vous vous empêchez de la secouer pour évacuer les fourmis dues à la compression. Il ne vous plaît pas. Il s'est déjà détourné de vous et, après un nouveau regard avide vers Samar, se dirige vers son bureau. Il s'y assied dans un mouvement fluide et élégant et vous invite à vous installer en face de lui.

« Alors, signora Khan, que puis-je faire pour vous ? »

Vous le regardez avec consternation. Etes-vous si transparent qu'il ne daigne même pas vous adresser la parole ? Samar vous jette un coup d'œil et vous la voyez sursauter devant vos traits crispés, vous faisant prendre conscience que votre expression ne doit pas être engageante. Vous n'aimez pas la façon qu'il a de la dévisager avec envie, ni davantage l'indifférence dont il fait preuve à votre égard. Comment ose-t-il vous ignorer de la sorte, vous, son mari ? Vous prenez une longue inspiration et bombez le torse. Vous vous avancez par-dessus l'immense bureau d'acajou et posez votre menton sur vos mains jointes.

« Nous venons d'acquérir l'île de Poveglia, dites-vous en baissant volontairement le ton de votre voix. Nous sortons de l'étude de Me Ripoli auprès duquel nous avons signé l'acte de propriété.

- Je suis au regret de vous apprendre que cela ne fait pas encore de vous les propriétaires de l'île, signore Khan, lâche Venturi d'une voix dédaigneuse. Cette transaction doit maintenant être débattue en commission.

- Ce n'est pas ce que nous avons convenu avec Me Ripoli, murmurez-vous, obligeant le maire à se pencher vers vous pour vous entendre.

- Me Ripoli n'est pourtant pas sans ignorer comment fonctionnent certains rouages vénitiens, vous rétorque Venturi avec un calme inquiétant. La ville a des frais… »

Samar remue à vos côtés mais vous enchaînez avant qu'elle puisse intervenir.

« Qu'insinuez-vous, signore Venturi ?

- Rien. Simplement que vous n'avez payé que, disons, un prix hors taxes.

- Combien voulez-vous ? », tranchez-vous sans prendre de gants.

Le maire recule dans son fauteuil et vous regarde avec une incertitude que vous êtes fier de provoquer chez ce déplaisant personnage. A qui pensait-il avoir affaire ? Connait-il votre proximité avec Reddington et Brugno ? Probablement pas : Mr Reddington vous a confié qu'il ne voulait pas que son nom apparaisse dans cette affaire. Est-ce avec le maire qu'il a eu des « différends » ? Avec lui ou un autre, vous comprenez qu'il vaut mieux en dire le moins possible. Vous êtes soudain soucieux d'éviter une trop longue conversation et songez qu'il est préférable de vous comporter très rapidement comme le couple de riches iraniens que vous êtes supposés être. Et que ferait un couple de riches iraniens trempant dans le trafic d'armes entre autre magouilles inavouables, sinon payer un pot de vin dérisoire avec un ennui apparent ?

Venturi vous étudie avec un intérêt nouveau et vous vous laissez aller dans votre fauteuil, tentant de paraître à la fois confiant et détendu. Vous sentez la main de Samar venir se poser sur la vôtre avec légèreté, vous instillant force et courage. Sa présence réconfortante est une aide précieuse pour jouer cette comédie inhabituelle et vous découvrez que vous pourriez y prendre goût si toutes vos missions impliquaient la même promiscuité avec l'agent Navabi.

« Un million d'euros », finit-il par dire, guettant votre réaction.

Vous vous fendez d'un sourire effrayant et plantez vos yeux dans ceux de Venturi, essayant de ne pas laisser transparaître le stress qui vous envahit à l'idée de ce que vous allez faire.

« Cinq cents mille », répondez-vous le plus calmement possible.

Vous évitez de penser au fait que vous êtes en train de marchander avec l'argent de Mr Reddington et qu'il ne sera peut-être pas ravi du gaspillage. Vous cherchez un soutien du côté de Samar et lui serrez imperceptiblement la main, espérant un signe de sa part. Ses doigts pressent les vôtres avec douceur et vous prenez ça comme un encouragement.

« Huit cents.

- Ce n'est pas un maquignonnage, signore Venturi. Cette île est à l'abandon et je sais que Venise ne peut assumer sa remise en état. J'ai un projet hôtelier qui vous amènerait un tourisme fortuné. Des stars et des héritiers parmi les plus riches et les plus futiles de ce monde.

- Nous avons déjà bon nombre de palaces luxueux qui abritent ce genre de jeunes écervelés, dit-il avec méfiance.

- Pas comme celui que nous envisageons. (vous secouez la tête en souriant) Songez-y, signore Venturi. Songez à la publicité… L'île de Poveglia, à la réputation si mauvaise que la ville a dû en restreindre l'accès, enfin ouverte au public. Songez à l'attrait irrésistible pour les nantis désœuvrés à la recherche d'un peu d'adrénaline.

- Quel projet avez-vous en tête, signore Khan ? » demande enfin le maire avec curiosité.

Vous souriez. Vous avez ferré votre poisson.

« Un hôtel unique au monde. Nous allons reconstruire l'asile à l'identique et offrir aux touristes la possibilité d'y passer une nuit et d'avoir un contact privilégié avec l'au-delà. »

Samar gigote à côté de vous et vous serre la main presque douloureusement. Cet argument n'est peut-être pas ce qu'elle avait prévu mais vous sentez que vous accrochez Venturi avec ce projet et vous décidez de continuer sur votre lancée.

« Il y a un public grandissant pour les phénomènes paranormaux, signore Venturi. Vous et moi pouvons faire fortune sur la base d'un hôtel à thème. »

Venturi vous observe avec méfiance avant de porter son regard sur Samar. Ce qu'il voit semble lui convenir puisqu'il sourit subitement et se prélasse dans son fauteuil, affable et détendu. Vous préférez ne pas penser à ce que Samar a laissé paraître sur son visage qui ait réussi à l'amadouer et vous baissez légèrement la tête, pleinement concentré sur le maire.

« De quel arrangement parlons-nous ? vous demande-t-il sans perdre votre épouse des yeux.

- Cinq cent mille aujourd'hui et un pourcent des futurs gains de l'hôtel.

- Cinq pourcent.

- Ne m'insultez pas, monsieur le maire. »

Vous vous taisez et attendez patiemment qu'il daigne reporter son attention distraite vers vous.

« Deux pourcent, consentez-vous.

- Trois. »

Vous soupirez. Cette discussion ressemble de plus en plus au marchandage du prix d'une vilaine paire de babouches dans le souk marocain. Vous faites mine de vous lever, excédé.

« Deux pourcent… », vous concède Venturi d'une voix dégoûtée.

Il s'est levé à son tour et tout dans sa gestuelle indique qu'il souhaite vous retenir en dépit de l'aversion que vous lui inspirez. Vous souriez. Jamais vous n'auriez pensé prendre autant de plaisir à une mission d'infiltration. Vous vous faites silencieusement la réflexion que ce n'est après tout pas si différent des jeux de rôle de votre jeunesse. D'autant qu'avec auprès de vous les présences rassurantes des agents Navabi et Ressler, ainsi que l'efficacité aussi discrète que redoutable de l'homme de main de Mr Reddington, vous ne courez guère plus de risque que si vous jouiez à The Hitman.

« Deux pourcent », confirmez-vous en vous rasseyant face au maire.

Samar vous lance un regard approbateur qui vous fait frissonner jusqu'aux tréfonds de votre âme. Elle est si belle, votre coéquipière. Si dangereusement fascinante… Vous ignorez pourquoi vous faites l'objet de son attention ces derniers temps mais vous ne songez pas un seul instant à vous en plaindre. Vous avez même rompu avec votre dernière petite amie voilà plusieurs semaines, tant Samar seule occupe vos pensées les moins avouables. Un détail prévisible mais déplaisant vient gâcher vos pensées : l'agent du Mossad ne plaira pas à votre mère. Celle-ci a toujours eu le chic pour détester les femmes de vos rêves. Vous êtes à peu près sûr que Samar sera en haut de sa liste de petites amies honnies. A peine cette pensée a-t-elle effleuré votre esprit que vous vous reprenez. Vous êtes un peu trop présomptueux et il n'est pas approprié de mettre ainsi la charrue avant les bœufs. Vous espérez de tout votre cœur que la situation évoluera de cette façon entre vous mais, pour le moment, vous ne savez pas si c'est ou non en bonne voie. Vous aimeriez tant pouvoir cesser de bafouiller et d'être nauséeux en sa présence… Elle vous intimide tant que ça en devient inconfortable.

Comment fait Mr Reddington pour ne pas perdre toute contenance lorsqu'il s'adresse aux femmes qu'il convoite ? Il a un tel charisme, une telle assurance face à Elizabeth. Cet homme est votre héros. Bien sûr, pas un héros au sens noble du terme, plutôt un super-vilain qu'on adore sans pour autant oublier qu'il œuvre pour le Mal. Un anti-héros, en quelque sorte. Oui, Mr Reddington est votre anti-héros préféré. Et vous éprouvez une sensation privilégiée à l'idée de travailler pour lui. Vous ne vous leurrez pas comme Don et Cooper qui croient encore à une collaboration. Vous savez que la seule raison d'être de la Task Force est de servir les desseins personnels de Mr Reddington. Et cela ne vous offusque même pas ! Au contraire, vous vous en sentez honoré. Et, vous devez l'admettre, un peu effrayé parfois. Vous vous souvenez très précisément d'un tête-à-tête angoissant au cours duquel vous avez dû lui prouver en moins de deux minutes que vous n'étiez pas la taupe qui l'avait vendu lors de l'invasion du Bureau par Garrick. Vous voyez encore, dans vos cauchemars les plus abominables, les mains agiles de Mr Reddington remonter à une vitesse phénoménale ce fameux colt 45 de 1911 avec lequel il avait menacé de vous tuer si vous ne parveniez pas à faire une transaction intraçable avant que lui-même n'ait fini de remettre toutes les pièces de l'arme en place.

Vous réprimez un violent frisson à ce souvenir pénible et avalez votre salive en sentant votre pomme d'Adam monter puis descendre douloureusement. Vous ne devez pas vous déconcentrer. Il vous reste encore une demande primordiale à formuler au maire et vous savez qu'il s'agit de la seule vraie raison de votre visite ici, au palais Ca'Farsetti. Pas question de foirer cette partie si importante du plan de Mr Reddington après avoir dépensé sans le consulter un million cinq cents mille euros en moins d'une heure.

Vous détournez vos yeux du visage délicieux de Samar et regardez Venturi. Celui-ci s'est remis à reluquer sans vergogne votre collègue et vous en éprouvez une réelle jalousie. Pour qui se prend-il ? Ici, au sein de cette pièce à l'ostentation presque vulgaire, vous n'êtes pas l'insignifiant agent Aram Mojtabai ! Vous êtes le prince Mehran Khan, héritier d'une fortune estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars, trafiquant réputé d'armes de masse et mécène essentiel de Daech. Comment cet homme ridicule, déguisé en héros de collection Harlequin, ose-t-il éveiller votre jalousie et votre colère ? Ignore-t-il les conséquences que de tels actes peuvent engendrer pour lui, sa famille et sa ville ?

Le regard brûlant de haine que vous posez sur lui ne doit pas retranscrire avec toute l'exactitude espérée votre état d'esprit car Venturi se contente d'un bref coup d'œil amusé dans votre direction avant d'arborer un sourire éblouissant à l'intention de Samar. Vous auriez préféré le voir blêmir et reculer au fond de son fauteuil, aux abois.

Soudain hors de vous, vous vous voyez bondir sur le bureau. Avant qu'il ait le temps de réagir, vous êtes sur lui et lui enfoncez un tisonnier chauffé à blanc dans la gorge. Vous touillez bien pour que le métal en fusion se colle aux chairs déliquescentes et vous poussez, encore et encore, jusqu'à ce que la pique lui sorte par le fondement en faisant fondre au passage ses viscères dégoulinants.

« Quelle étrange idée, signora Khan, de vous rendre sur l'île et d'y passer la nuit… murmure votre victime indemne en se frottant pensivement le menton.

- C'est la raison de notre visite ici, signore Venturi », roucoule Samar, affalée sur le bureau.

Vous haussez les sourcils et prenez une profonde inspiration en vous rendant compte que vous vous êtes laissé aller à un fantasme de meurtre particulièrement horrible. Par pure jalousie. Votre désir pour Samar aura raison de votre innocence.

« Ne me dites pas que vous croyez à ces histoires de fantômes, susurre le maire en se rapprochant d'elle par-dessus le plateau en bois massif.

- Nous somme accompagnés par deux spécialistes reconnus en parapsychologie. Cyrus Kriticos et Margareth Matheson.

- Je les connais de réputation, lâche l'homme du bout des lèvres. Ce sont des démystificateurs, n'est-ce pas ? »

Vous serez toujours surpris du talent de Mr Reddington pour se créer de toute pièce des sommités faisant autorité dans tous les domaines possibles et imaginables.

« Parmi les plus estimés, confirme Samar. Mon époux et moi les avons engagés pour faire le point sur le potentiel paranormal du site de Poveglia. »

Vous aimez la façon qu'elle a de vous désigner comme son époux. Vous ne devriez pas être aussi excité par ces identités factices, pourtant, vous jubilez de l'entendre parler de vous à un rival potentiel comme si vous étiez réellement mariés.

« Vous serez déçue, à n'en pas douter. Ce ne sont là que des racontars de bonnes femmes, justes bons pour les idiots et les crédules.

- Vous ne craignez donc rien à nous laisser nous en rendre compte par nous-mêmes ? demande Samar avec un sourire charmant, sans relever l'insulte sous-jacente aux propos du maire.

Venturi hausse les épaules, une expression désolée sur le visage.

« Ma foi, qui suis-je pour vous dissuader d'une telle bêtise, signora Khan ? Vous risquez de passer une nuit bien ennuyeuse sur Poveglia.

- Ne vous inquiétez pas pour nous, monsieur le maire. Je compte toujours sur mon mari pour embellir mes nuits, surtout les plus ennuyeuses », répond Samar avec malice.

Vous êtes suffoqué par son audace. Fier, aussi. Venturi, quant à lui, a soudain l'air d'avoir avalé un citron. Il vous considère d'un œil contrarié et semble devoir faire un effort considérable pour admettre l'idée que vous puissiez avoir un quelconque potentiel sexuel.

« Et quand comptez-vous vivre votre expérience ectoplasmique ? demande-t-il froidement.

- Le plus tôt possible. Demain, si c'est réalisable. »

Venturi vous observe tous les deux. Ses traits se sont sensiblement durcis et son attitude envers Samar n'a soudain plus rien de charmante. Ses yeux passent d'elle à vous avec l'acuité d'un rapace et vous êtes à nouveau victime de cette curieuse illusion qui vous les fait paraître plus insondables qu'un puits sans fond. Vous réprimez un frisson tandis qu'il vous examine avec une minutie qui vous met mal à l'aise et vous vous forcez à ne pas baisser les yeux. Vous inclinez la tête sur le côté, comme vous avez si souvent vu Mr Reddington le faire, et pincez les lèvres d'un air ennuyé. Venturi fronce les sourcils sans vous quitter du regard et une violente sensation de froid vous saisit, horripilant le duvet dans votre nuque. Une brusque bouffée d'angoisse monte dans votre poitrine et votre gorge se resserre implacablement, vous empêchant de respirer. Une crise d'asthme. Incapable de détacher vos yeux de ceux du maire, vous sentez vos pores dilatés exsuder une transpiration froide qui vous trempe instantanément. Une panique sourde enfle inexorablement et vous restez ainsi, tremblant et désemparé, soumis à son pouvoir.

Après une interminable agonie, Venturi cligne des yeux et vous revenez à la vie. Le poids qui barre votre poitrine s'allège légèrement et vous respirez à nouveau librement. Vous n'aviez pas conscience que vos oreilles s'étaient bouchées, pourtant vous constatez avec étonnement que les sons vous parviennent avec une clarté qui n'était pas là juste avant. Les sirènes des vaporetti retentissent avec force au-delà des vitres et, avec elles, vous percevez à nouveau le bruit des moteurs et la rumeur étouffée des couloirs du palais.

« Demain ne pose aucun problème, signora Khan, murmure-t-il sans vous lâcher des yeux.

La gorge sèche, vous tâchez de dissimuler le sifflement qui accompagne votre respiration saccadée. Vous passez une langue malhabile sur vos lèvres crevassées et mâchonnez votre bouche pâteuse qui exhale un déplaisant goût de bile.

« Un verre d'eau, signore Khan ? s'inquiète le maire.

- S'il-vous-plaît, vous entendez-vous répondre d'une pauvre voix croassante.

- Venise est une plaie pour les asthmatiques », acquiesce-t-il, compatissant, en se levant de son fauteuil.

Il se dirige vers un petit bar dans l'angle de la pièce et en sort trois verres.

« Signora Khan, que puis-je vous offrir ?

- Un verre d'eau sera parfait », répond distraitement Samar en coulant vers vous un regard soucieux.

Elle presse votre main avec douceur et vous fermez les yeux en tentant d'apaiser vos battements de cœur affolés. Vous tâchez de vous convaincre que vous venez de faire une simple crise d'asthme, un incident banal au cœur d'une cité lacustre et à l'aube d'un hiver rigoureux. Pourtant, vous ne parvenez pas à chasser le souvenir atroce de l'impuissance que vous avez ressentie face à cet homme et à son regard pénétrant, plus ténébreux qu'un abîme. Les yeux encore larmoyants, vous le voyez remplir deux verres avec une carafe et vous vous demandez s'il est judicieux de boire ce qu'il vous propose. Lui-même se sert généreusement un liquide ambré qui répand une odeur d'amande douceâtre dans l'immense bureau. Il revient vers vous en portant les verres dans ses mains et vous remarquez à quel point celles-ci sont grandes et fortes. Ses épaules larges tendent le tissu de sa veste et ses manches ajustées se gonflent sous la proéminence de ses biceps épais. Tous ces détails sur son anatomie vous parviennent en même temps et il vous vient à l'esprit que cet homme grand et musculeux, plus taillé pour le combat en cage que pour batailler avec des devoirs administratifs, est totalement incongru ici, à sa place de maire. Arrivé à votre hauteur, il vous tend votre verre avec un sourire empreint d'une sollicitude que vous le soupçonnez de ne pas éprouver.

Vous avalez votre eau en deux gorgée, appréciant la sensation du liquide à température ambiante couler dans votre gorge aride. A vos côtés, Samar boit doucement, ses yeux inquiets fixés sur vous. Sa bienveillance vous touche mais ruine un peu votre couverture et vous vous redressez subitement pour vous redonner une contenance avant de hocher fermement la tête à son attention.

« Tout va bien, Mehran, chéri ? vous demande-t-elle en anglais.

- Une crise d'asthme. Tu sais comme je suis sensible à l'humidité », dites-vous d'une voix que vous espériez plus affirmée.

Elle acquiesce et repose son verre à moitié rempli sur le bureau.

« Signore Venturi, nous vous remercions de nous avoir reçus avec autant de gentillesse, dit-elle en se levant face au maire. Nous n'allons pas abuser de votre temps.

- Une femme aussi belle que vous, signora Khan, n'abuse jamais de mon temps », répond-il avec insolence en lui prenant la main pour y déposer un baiser.

Samar lui renvoie un sourire crispé et vous avez l'impression que, tout comme vous, elle tente de résister à sa poigne. A cet instant précis, vous ne souhaitez rien autant que quitter cette pièce aussi rapidement que possible et vous vous levez à votre tour, une main tremblante tendue vers Venturi. Il la serre avec fermeté et vous la rend immédiatement, à votre grand soulagement. Vous ne désirez pas un combat de dominance maintenant, pas avec ce souffle ténu et spastique qui vous écrase la cage thoracique et vous empêche de penser avec cohérence.

Il vous accompagne jusqu'à la porte et l'ouvre pour vous avant de s'écarter dans une profonde révérence pour vous laisser le passage.

« A bientôt, signori… », vous dit-il dans un anglais impeccable.

Le ventre noué, vous vous pressez de sortir, sentant dans votre dos son regard acéré vous traverser et vous percer à jour.

« Tout va bien ? », vous demande Dembe lorsque vous les rejoignez, lui et Donald, au rez-de-chaussée.

Vous hochez vaguement la tête et, au bras de Samar, marchez résolument vers la sortie du palais Ca'Farsetti. Dembe vous rattrape et vous retient.

« Un moment, dit-il en vous prenant le bras. Les membres de l'association de défense du patrimoine sont rassemblés devant le palais. Ils vous attendent. »

Vous soupirez, exténué.

« Sont-ils hostiles ? s'inquiète Samar.

- Non. Ils brandissent des pancartes et scandent le même slogan depuis vingt minutes : « Poveglia ai veneziano » (5). Ils n'ont pas l'air dangereux mais vous risquez de vous faire chahuter.

- Allons-y, décide Samar. Plus nous attendrons et pire ce sera.

- Nous vous couvrons », assure Don.

Vous assistez à l'échange entre vos amis, hébété, l'esprit embrumé par l'épuisement consécutif à votre crise de dyspnée. Samar vous entraine avec elle sans ménagement et, en un instant, vous vous retrouvez noyé au milieu d'une foule vociférante qui vous bouscule et vous harangue avec mauvaise humeur. Vous vous laissez mener par votre collègue, étourdi et nauséeux et percevez la présence rassurante de Dembe et de Ressler à vos côtés. Vous entendez, au-delà du brouillard qui étouffe vos sens, des insultes racistes et malveillantes qui vous sont adressées, à vous et à l'agent Navabi.

Vous êtes poussé dans la navette-taxi qui vous attend à quai. Dembe crie un ordre au pilote qui démarre instantanément, vous arrachant au rassemblement de vénitiens furieux.

Tandis que le bateau s'éloigne rapidement, vous écartant de la rumeur vindicative, vous levez les yeux vers les fenêtres du premier étage et devinez Aro Venturi, dissimulé derrière les lourdes tentures, vous observer fixement.

oooOoOooo

« Ils n'ont toujours pas reparu », vous annonce Samar, préoccupée.

Elle entre dans la suite avec Dembe et Donald et tous s'assoient à vos côtés sur le large canapé en cuir. Dembe fait des efforts considérables pour se calmer mais vous voyez une petite artère dilatée battre avec férocité sur sa tempe et vous devinez qu'il n'éprouve pas la sérénité qu'il tente d'afficher.

Vous avez décidé de garder pour vous vos réflexions sur le maire et l'aura étrange qui l'entourait. Le voyage de retour en bateau vous a éclairci les idées et vous avez convenu que vous ne pouviez pas accuser cet homme d'avoir provoqué votre crise d'asthme juste avec le pouvoir surnaturel de ses yeux noirs. Du moins pas si vous souhaitez garder votre crédibilité au sein de la Task Force. Vous êtes sans doute influencé par ces histoires de fantômes et d'île hantée. Le stress de vous savoir en mission importante pour le compte de Mr Reddington et la crainte débilitante de tout faire capoter aura fait le reste.

Vous regardez vos camarades se ronger les sangs. Plusieurs heures se sont écoulées depuis votre retour et vous n'avez aucune nouvelle de Mr Reddington et de l'agent Keen. Vous vous demandez pourquoi ils s'inquiètent tellement. Il s'agit de Mr Reddington ! L'homme qui résout tout, à qui rien n'arrive et que vous appelez quand la situation est désespérée. Cet homme est invincible ! Aussi naïvement qu'un enfant croit au Père Noël, vous ne vous faites aucun souci pour eux. Ils sont sans doute en train de visiter sagement la ville et n'ont pas vu l'heure passer.

Un claquement retentit soudain dans le silence de la pièce et tout le monde se tourne vers Dembe qui a brisé un verre dans sa poigne convulsive. Il bafouille une excuse et se lève pour ramasser les débris et nettoyer sa main couverte de sang. Vous le voyez s'éloigner en grommelant des promesses de sanction à l'encontre de son patron.

Vous vous retenez de sourire en songeant que Mr Reddington, tout criminel international qu'il soit, va se faire gronder comme un adolescent indiscipliné qui aurait dépassé l'heure limite de sortie.

oooOoOooo

Vous vous adossez au fauteuil et regardez Liz manger avec appétit son risotto al funghi. Vous aviez raison : elle et Mr Reddington visitaient sagement la cité et ils n'ont pas vu l'heure passer. Vous étiez mal à l'aise d'assister au savon que leur a passé Dembe alors que rien de grave n'était survenu. Vous le saviez. Mr Reddington est invincible. Et être avec lui, c'est bénéficier de son aura protectrice. Lui et l'agent Keen ne craignaient définitivement rien. Vous êtes étonné que Dembe n'en ait pas conscience, depuis le temps qu'il travaille au service du criminel…

Mr Reddington observe Liz avec une tendresse qui vous émeut. Vous aviez milité pour la théorie du père au tout début de sa collaboration avec le FBI, puis, le temps aidant, votre sens de l'observation a remarqué des détails, infimes et souvent anodins, émanant pour la plupart de Mr Reddington, qui signifiaient qu'il tenait à elle d'une façon qui n'avait rien à voir avec l'amour d'un géniteur pour sa fille. Il n'est pas son père. De cela, vous en êtes sûr. Vous lui souhaitez de tout votre cœur parvenir à trouver le bonheur avec Elizabeth. Que cela ne soit pas déontologique n'est qu'une broutille à vos yeux. L'Amour n'est-il pas le plus fort ? Cette histoire incroyable du criminel repenti, amoureux de la jeune et belle agent du FBI et capable de tout pour la protéger de ses ennemis est la plus belle que vous ayez jamais vue. On dirait presque le Silence des Agneaux… Vous vous sentez réellement privilégié d'assister in vivo à un scénario romantique digne des meilleures comédies musicales.

Dembe boude dans un coin de la pièce et Donald louche avec envie sur les plats dans lesquels Liz pioche sans vergogne.

Samar s'est lancée dans un rapport que personne ne semble vouloir écouter avec l'attention qu'il mérite et vous vous tenez bien droit, prêt à intervenir si elle vous le demande. Vous n'avez su que penser du maire et attendiez de voir ce que Mr Reddington voulait bien vous en dire avant de déduire quoi que ce soit sur une éventuelle implication de sa part dans l'enlèvement de Brugno.

« Les vénitiens ne semblent pas heureux que l'île soit confiée à des étrangers, murmure-t-elle, le regard perdu dans le Grand Canal. Un italien, passait encore, mais ils ne digèrent pas les iraniens.

- Les vénitiens sont très chauvins, répond distraitement Mr Reddington. Ils accepteront plus facilement Luigi lorsqu'il reviendra.

- Cela dit, vous aviez raison, cette association est totalement inoffensive. Ils nous attendaient à la sortie du palais Ca'Farsetti et nous ont invectivés sans guère de violence. Je ne les pense pas capables d'avoir enlevé ou tué Brugno. Ils n'ont ni la carrure, ni les moyens d'une telle opération. »

Vous vous souvenez des lazzis virulents qui vous ont accueillis après votre entrevue avec le maire et vous n'êtes pas sûr de partager son optimisme sur leur potentiel de dangerosité. Vous n'exposez pourtant pas votre point du vue devant le criminel, par timidité d'une part, et par respect pour la faculté qu'a Samar de juger la nature des gens d'autre part. Si elle l'affirme avec une telle certitude, c'est qu'elle a raison.

Vous voyez Mr Reddington étouffer un long bâillement. Il a l'air épuisé.

« Vous avez eu l'autorisation de vous rendre sur l'île ? », demande-t-il.

- Nous avons rencontré le maire, esquive Samar.

Ses yeux se posent sur vous, comme si elle attendait un soutien de votre part. Curieusement, le simple fait d'évoquer Aro Venturi réveille chez vous à la fois peur et jalousie.

« Ça ne répond pas à ma question, s'étonne Mr Reddington.

- Non, mais c'est un bon préambule. Que savez-vous sur lui ? »

Le Concierge du Crime acquiesce et vous vous redressez, aux aguets, impatient d'entendre ce qu'il va vous révéler. A-t-il déjà entendu des rumeurs étranges sur le maire ?

« Aro Venturi. Un des proches du Cavaliere. Il traine assez de casseroles derrière lui pour ouvrir une quincaillerie mais les vénitiens l'aiment beaucoup, ce qui explique qu'il soit toujours à sa place. »

Samar fait une moue ennuyée et vous lance un regard appuyé auquel vous ne savez que répondre.

« Quel type de casseroles ? demande Donald.

- Les classiques italiennes : pots de vin, prostitution, blanchiment, racket... Il travaille pour et avec la Mafia, comme la plupart des hommes politiques de droite de ce pays. Néanmoins, pour des raisons totalement incompréhensibles, la ville tient à lui et il tient à sa ville. Que vous a-t-il dit ? »

Samar secoue la tête, comme si elle avait attendu une autre réponse. Vous ne pouvez pas lui en vouloir. Vous-même espériez une révélation, même minime, vous prouvant que vous n'êtes pas tout à fait à côté de vos pompes.

« Il a accepté de nous laisser visiter l'île et y passer une nuit, dit Samar en haussant les épaules. Il nous a trouvé bizarres et excentriques mais n'a pas trouvé d'arguments à opposer à notre demande. »

Votre langue réagit soudain plus vite que votre cerveau et vous sentez la jalousie prendre le pas sur tout autre sentiment.

« A la vérité, il était trop occupé à draguer l'agent Navabi pour s'embarrasser des mots qu'elle employait », vous entendez-vous dire, catastrophé, sans aucun moyen d'arrêter vos paroles.

Vous vous sentez rougir et vous baissez le nez pour ne pas voir la réaction de vos amis. Mr Reddington se lève et vous tapote l'épaule amicalement.

« Bien, dit-il en s'étirant. Nous partirons demain matin pour l'île. Je vous conseille d'aller dormir, les deux prochains jours risquent d'être mouvementés. »

Samar quitte la fenêtre à laquelle elle était appuyée et se dirige lentement vers vous, de cette démarche langoureuse qui vous fait perdre la tête.

« Moi, je sortirais bien, dit-elle, mielleuse. Nous n'avons presque rien vu de la ville cet après-midi. (elle se tourne franchement vers vous et vous sourit avec chaleur) Aram ? Vous m'accompagnez ? »

Vous ne bougez pas, de peur de vous apercevoir que vous avez imaginé cette invitation. Vous la regardez avec incrédulité et votre bouche soudain très molle peine à articuler un faible « oui ». Aussitôt, vous vous tournez vers Mr Reddington, cherchant son approbation.

« Ce serait dommage de ne pas en profiter, Aram », dit-il avec une gentillesse qu'il ne réserve d'ordinaire qu'à l'agent Keen.

Vous avez soudain l'impression de sentir très mauvais. D'être décoiffé et mal rasé. Maladroitement, vous vous levez et vous vous précipitez sans un mot hors de la suite de Mr Reddington pour aller prendre une douche et vous préparez convenablement à votre premier rendez-vous galant avec l'agent Navabi.

Vous vous souvenez trop tard que vous n'avez même pas informé le plus grand criminel du monde que vous avez dépensé cinq cent mille euros qui lui appartiennent.

(1) Madame Khan, je suis Aro Venturi, le maire de Venise. C'est un plaisir de vous rencontrer.

(2) Vous êtes magnifique.

(3) Je suis Mehran Khan. Je suis heureux de vous connaître.

(4) Laissez-moi vous présenter mon épouse, Ilhan.

(5) Poveglia aux vénitiens.

 

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