Poveglia Island (No ?)

Chapitre 5 : Samar

5837 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 09/11/2016 07:19

SAMAR

Vous refermez la porte sous le nez de Reddington qui vous sourit d'un air entendu. Vous n'aviez nul besoin d'aide de sa part pour séduire Aram mais vous reconnaissez volontiers qu'il vous facilite les choses aujourd'hui. Une suite des plus luxueuses rien que pour vous deux, dans le plus bel hôtel de la très romantique cité des Doges… et une couverture impliquant que vous deviez former un couple… vous ne pouviez pas rêver mieux. Vous êtes assez persuadée qu'Aram éprouve les mêmes sentiments à l'égard du déroulement de cette mission mais, pour le moment, une peur irrationnelle semble avoir pris le dessus sur toute autre émotion et votre première tâche semble devoir consister à apaiser ses angoisses, quelles qu'elles puissent être. Vous espérez toutefois que ce n'est pas vous qui lui faites cet effet et que c'est bien sa timidité qui est à l'origine de sa pâleur et du fait qu'il transpire à grosses gouttes. Vous vous tournez vers lui et lui faites votre sourire le plus charmeur. Il déglutit et lève la main pour vous faire coucou. C'est si mignon et enfantin que vous pouffez avant d'avancer vers le salon pour explorer votre suite. Vous le voyez du coin de l'œil se frapper le front en s'injuriant silencieusement.

Vous ne savez pas pourquoi Aram vous attendrit autant. Vous n'aviez jamais été attirée par un homme aussi inoffensif. Tous vos ex sans exception appartiennent à l'élite des services secrets du monde entier et tous sont capables de tuer n'importe qui à l'aide d'une pince à escargots en moins de deux secondes. Jamais vous n'auriez imaginé être attirée par un geek filiforme en costume cravate, plus anxieux qu'une pucelle à son premier rendez-vous. Peut-être est-ce ce qui vous touche autant chez lui. Sa candeur, sa spontanéité, son honnêteté. Parfois, il vous fait penser à un enfant. Un enfant timide et dévoué, prêt à tous les sacrifices pour aider et combler les attentes de son entourage.

Sa générosité. Vous acquiescez pour vous-même. C'est sa générosité qui vous impressionne chez lui. Personne n'a jamais eu autant d'attentions à votre égard. Personne ne s'est jamais tenu à votre chevet jusqu'à votre réveil. Personne ne vous a regardé avec autant d'amour et d'admiration dans les yeux. Pas un de vos ex ne vous a aimée. Vous ne leur avez jamais laissé cette opportunité. Cette constatation effrayante se fracasse au mur de votre conscience et fissure l'armure impénétrable dans laquelle vous vous dissimulez depuis l'enfance. Aram, à force de douceur et d'émouvantes maladresses, a réussi là où tous les hommes de votre vie ont échoué : il vous a séduit. Et vous l'avez laissé faire.

Un long frisson remonte le long de votre dos et vous sentez votre cœur se serrer un court instant. Il s'écoule un temps anormalement long avant que vous n'analysiez l'émotion qui vous étreint et la reconnaître vous coupe le souffle : vous êtes heureuse. Heureuse d'être ici avec lui. Heureuse de la vie qui s'offre à vous et de ses infinies possibilités. Certes, le Mossad n'en a pas fini avec vous et vous êtes parfaitement consciente du danger qu'il peut encore représenter pour vous et vos proches mais vous bénéficiez à présent des protections conjointes de Reddington et du FBI qui, alliées à votre habileté en terme d'utilisation d'informations, devraient suffire à vous protéger des agressions de vos anciens collègues. Trahir le Mossad en dévoilant au FBI le nom d'Ali Hassan a fait de vous la cible prioritaire de vos anciens employeurs mais vous avez pour vous de connaître la moindre opération d'importance des services secrets israéliens et possédez suffisamment d'informations pour les tenir en respect encore quelques mois. Jusqu'à présent, ils ont eu le bon goût de ne pas insister en comprenant que vous étiez prête à divulguer bien plus qu'un simple nom de trafiquant. Vous avez dans vos bagages de quoi faire tomber les têtes de plusieurs dirigeants, dont le Premier Ministre israélien lui-même. Vous savez qu'ils ne tenteront rien de plus pour le moment. Cela vous laisse le temps de préparer votre défense et de vous entourer des meilleurs.

Vous ne regrettez rien. Comme vous l'avez dit à Reddington, vous ne pouvez envisager de travailler au sein de la Task Force sans considérer votre équipe comme la première des priorités. Votre allégeance ne peut aller qu'aux personnes dont vous avez la charge. Et Reddington vous a confié la vie de chacun de vos partenaires en vous impliquant dans cette histoire. Pas seulement Elizabeth. Vous êtes désormais engagée envers tous les membres de cette équipe, professionnellement et personnellement. Qu'ils le veuillent ou non, ils sont tous sous votre protection et vous donneriez sans hésiter votre vie pour eux.

Et vous en éprouvez une grande satisfaction. Et un immense bonheur. Tout en réfléchissant, vous êtes entrée dans l'une des chambres et vous êtes avancée vers la fenêtre d'où vous contemplez les eaux calmes du Grand Canal. Sur la rive opposée, vous voyez une imposante basilique qui vous rappelle le Sacré Cœur de Paris. Les rues et les canaux sont calmes et vous songez que les conditions sont excellentes pour visiter une ville d'ordinaire si prisée par les touristes. Une nouvelle fois, vous louez l'initiative de Reddington qui vous permet de vous évader quelques jours du quotidien pesant. Si l'affaire n'était pas si étrange, vous vous croiriez presque en vacances.

« Je… je crois qu'il faut nous préparer, agent Navabi », bafouille Aram avec embarras.

Vous vous retournez et le voyez dans l'encadrement de la porte, hésitant à entrer franchement dans la pièce. Vous soupirez et vous vous approchez de lui à pas lents.

« Aram, dites-vous d'une voix douce, combien de fois vous ai-je demandé de m'appeler Samar ?

- Environ cinquante-deux fois, dit-il en vous souriant d'un air désolé.

- Et de me tutoyer ?

- Moins, sans doute.

- Alors ?

- Alors ça va être difficile, vous m'impressionnez beaucoup trop. »

Vous riez. Sa franchise teintée d'ingénuité vous plaît.

« Commencez par Samar, proposez-vous. Le reste suivra. »

Il acquiesce et vous le voyez déglutir à mesure que vous vous approchez. Vous appréciez sa compagnie dénuée de fourberie et de faux-semblant. Aram est incapable du moindre mensonge. Vous qui avez navigué toute votre vie au milieu des intrigues et des louvoiements, vous trouvez le monde de l'agent Mojtabai apaisant et y puisez un réconfort inattendu.

Vous n'êtes plus qu'à un pas de votre partenaire tétanisé lorsque des coups discrets frappés à la porte retentissent, vous interrompant dans votre manœuvre d'approche. Aram pousse un soupir et le soulagement qui se dessine sur ses traits ne vous échappe pas. Trop pressée. Vous êtes trop pressée pour lui. Il ne semble pas avoir l'habitude des attaques frontales et, à trop vouloir le brusquer, vous allez le braquer et annihiler vos chances de voir évoluer la situation à votre avantage. Vous reculez d'un pas pour lui rendre son espace vital et le laissez s'enfuir en direction de la porte d'entrée, le suivant de loin comme un félin en chasse. A peine cette comparaison évoquée, vous vous sentez honteuse de la façon dont vous envisagez de séduire Aram. Il n'est pas une proie et vous ne le chassez pas. Pas lui. Pas comme ça. Vous laissez partir le prédateur en vous et vous astreignez à calmer vos ardeurs, brusquement décidée à lui laisser l'initiative de la manœuvre.

Il ouvre la porte sur Dembe et Donald, tous deux en costume noir. Votre mission vous revient en tête et vous songez qu'elle vous fera une distraction bienvenue pour évacuer le désir de vous approprier Aram. Vous vous concentrez sur votre rôle tandis que les deux hommes entrent dans votre suite.

« La boutique de l'hôtel nous attend, dit Dembe avec son habituelle efficacité.

- Allons-y, confirmez-vous de votre ton le plus professionnel. Reddington nous rejoint ?

- Mr Reddington ne vient pas avec nous. »

Vous ricanez. Le salaud vous laisse faire le boulot emmerdant pendant qu'il conte fleurette à l'agent Keen. Cela ne vous étonne même pas. Peu importe. Vous connaissez votre rôle et les enjeux, pour le reste, vous improviserez. Vous avez l'habitude.

« Ah bon ? Mr Reddington ne vient pas ? »

Aram a l'air plus déçu qu'un petit garçon apprenant que le Père Noël ne passera pas cette année. Vous savez l'importance qu'il accorde au criminel et la fascination que celui-ci exerce sur lui et une nouvelle bouffée de tendre sympathie vous envahit. Vous vous approchez de lui et lui prenez le bras avec douceur.

« Nous n'avons pas besoin de lui, Aram. Dembe connait la situation aussi bien que Reddington.

- Je vous expliquerai tout ce que je sais quand nous serons en route », le rassure Dembe.

Aram se laisse convaincre et vous sortez tous les quatre de la suite pour rallier le rez-de-chaussée du palace où trône la boutique luxueuse dans laquelle s'entassent avec un raffinement discret les complets Armani et les robes Chanel. Votre choix se porte sur un tailleur noir à la coupe stricte. La jupe crayon vous fait une silhouette fine, toute en longueur et vous vous rehaussez encore de quelques centimètres à l'aide d'une paire d'escarpins noirs au talon si fin qu'il en semble instable. A l'autre bout de la boutique, Aram et Don vous jettent un regard dérobé et vous entendez presque le hurlement excité du loup de Tex Avery en voyant leurs yeux s'attarder sur vos jambes. Vous vous approchez d'eux de cette démarche langoureuse que vous avez travaillé des années durant et qui vous permet d'aborder n'importe quel homme, quel que soit son influence et son niveau de pouvoir, avec l'assurance tranquille que son attention vous est acquise. La charmeuse de serpents. C'est ainsi que vos collègues vous appelaient au sein du Mossad. Un surnom qui n'est pas fait pour vous déplaire.

Les agents Ressler et Mojtabai n'en perdent pas une miette et vous regardent avancer en retenant leur souffle. Votre catwalk chaloupé les subjugue et vous prenez un grand plaisir à vous montrer en spectacle. Seul Dembe a compris votre petit jeu et un sourire amusé vient jouer sur ses lèvres tandis qu'il vous observe avec une curiosité attentive, d'un prédateur à un autre. Aram est en train d'essayer un costume noir qui, bien que splendide, ne lui rend pas justice. Vous avisez le vendeur et lui demandez quelque chose qui mettrait davantage en valeur la haute taille et la minceur de celui qui doit être votre mari et qui, à ce titre, se doit de présenter aussi bien que vous. Le jeune homme s'incline très bas et part demander conseil au gérant qui vous observe depuis le comptoir. Vous les voyez s'entretenir à voix basse, puis le gérant, un immense italien au maintien précieux et exagérément efféminé, hoche la tête dans votre direction pour vous signifier qu'il a compris votre souhait et vous rejoint en quelques longues enjambées maniérées, ses mains s'agitant au rythme de sa marche sautillante.

Arrivé à vos côtés, il vous prend la main et fait mine d'y déposer un baiser

« Chère madame, dit-il avec en français avec un fort accent méridional. Monsieur.

Il se tourne vers Aram et lui fait un sourire éblouissant. Vous toussotez légèrement en voyant votre prétendu mari se tortiller sous le regard appuyé et éloquent du vendeur qui, soit dit en passant, ne manque pas de culot.

« Je comprends parfaitement votre demande, Madame Khan, vous dit-il avec un sourire en coin qui vous agace prodigieusement. Monsieur est taillé un peu comme moi, si ? Long et fin comme un angelo di Bernini… »

C'est sans doute la première fois qu'Aram se voit comparé à une sculpture d'un maître italien et il ne sait de toute évidence que faire de cette allégation. Le vendeur farfouille en chantonnant dans ses collections et en sort triomphalement un complet bleu nuit qu'il confie à Aram avant de le guider vers la cabine d'essayage. Il s'y enferme, les bras encombrés du costume et vous attendez patiemment, la chanson « Pretty Woman » s'insinuant insidieusement dans votre tête. Lorsqu'il émerge de la petite pièce, moins de deux minutes plus tard, vous laissez échapper une exclamation admirative. Le costume cintré marque sa taille tout en gommant sa minceur et ajoute adroitement de l'étoffe à ses épaules étroites. Même Donald Ressler, resté en retrait, ne peut s'empêcher un sifflement enthousiaste. Dembe, quant à lui, hoche la tête avec approbation.

Aram avale vos compliments avec une gêne touchante. Il regarde ses pieds et ses joues se colorent imperceptiblement sous l'effet de l'embarras qu'il ressent à être le centre de l'intérêt de magasin entier.

« Nous prendrons celui-ci, informez-vous le vendeur qui acquiesce d'un mouvement de tête.

- Pronto, répond-il en claquant des doigts vers son employé. Et des chaussures aussi ? »

Il s'est exprimé sur un ton un peu trop condescendant à votre goût et vous baissez les yeux vers les mocassins noirs à l'aspect confortable que porte Aram. Vous grimacez, sachant à quel point cet accessoire est important pour les italiens. Votre ami va devoir souffrir un peu pour les besoins de la mission.

« Qu'avez-vous à nous proposer ? », demandez-vous d'une voix sèche.

Le gérant se racle la gorge et son léger recul vous indique qu'il a compris votre mécontentement devant sa moquerie à peine voilée. Il s'absente quelques minutes en arrière-boutique et vous le voyez revenir avec plusieurs boîtes empilées qu'il porte avec adresse jusqu'à vous. Il en sort des chaussures vernies de marque italienne et vous vous apercevez en voyant Aram les essayer sans protester qu'il a d'instinct choisi la bonne taille. Le jeune agent fait la moue en effectuant quelques pas et vous devinez qu'il ne se sent pas à l'aise dans ces souliers trop rigides. Malheureusement, l'heure avance et vous craignez qu'il n'ait pas le loisir de faire la fine bouche.

« Mehran, chéri ? », vous enquérez-vous en utilisant son nom d'emprunt.

Il hausse les épaules et lève vers vous un visage indécis. Vous vous mordillez les lèvres en songeant qu'il vous aurait fallu travailler vos rôles avec davantage de professionnalisme.

« Elles me serrent un peu.

- Elles se feront, Mr Khan, lui assure vendeur d'un ton confiant. C'est de l'excellent cuir de vache, très souple. De la très belle qualité.

- Je les prends », dit-il avec une soudaine gravité.

Il darde sur vous un regard impénétrable et vous souriez, soulagée de le voir enfin endosser sa fausse identité de magnat du pétrole iranien.

« Vous ferez remonter nos vêtements dans notre suite, dit-il avec un mépris nouveau.

- Bien, monsieur. »

Dembe s'est avancé vers la caisse et présente une carte de crédit au jeune italien qui s'empresse d'encaisser le paiement. Vous ne l'attendez pas et sortez, accompagnée d'Aram qui se redresse à vos côtés, plus fier qu'un paon. Vous ralliez le centre du hall du palace et vous vous arrêtez avant de franchir les portes. Ressler vous suit à une distance raisonnable pour un garde du corps et vous voyez Dembe presser le pas pour vous rejoindre, vos manteaux sur le bras.

« Aram, dites-vous à voix basse, nous devons parler de nos personnages. »

Vous vous rendez compte avec bien trop de retard que le jeune agent n'est pas habitué aux missions de terrain, et encore moins aux infiltrations. Il n'est pas formé à jouer un rôle et vous devez l'affranchir avant d'aller où que ce soit. Vous vous giflez mentalement. Au lieu de tenter une approche romantique dans votre suite, vous auriez dû commencer par là. Cela vous aurait épargné l'attitude hautaine du vendeur de la boutique. Vous soupirez. Il n'est pas trop tard.

Aram hoche gravement la tête face à votre air sérieux.

« Pardon commence-t-il, je ne suis pas…

- Ne vous excusez pas, c'était à moi de m'assurer que tout se passerait bien. Nous devons nous tutoyer et nous appeler par nos prénoms. Tu es Mehran.

- Et vous… toi… bafouille-t-il, Ilham.

- Nous sommes un couple de riches iraniens. Notre fortune nous vient en partie du pétrole, en partie du trafic d'armes.

- Du trafic d'armes ? gémit-il. C'est indispensable ?

- Ce n'est pas quelque chose que nous allons crier sur les toits, mais cela nous donne de la substance pour nos personnages, lui indiquez-vous. Tu dois être plus froid et moins effacé. Intransigeant. Et, en même temps, un peu excentrique.

- Ça va être dur.

- Je sais. Nous t'en demandons beaucoup.

- Je peux le faire, dit-il avec assurance.

- Je n'en doute pas.

- Tout va bien ? demande Dembe qui vous a rejoint et vous tend vos manteaux avec diligence.

- Briefing de dernière minute.

Il approuve d'un signe de tête avant de regarder sa montre.

« Nous devons y aller. Me Ripoli nous attend dans 15 minutes. Le taxi est déjà là. »

Vous regardez Aram. Vous devez reconnaître qu'il a fière allure dans son costume Yves Saint-Laurent qui apporte de la consistance à sa silhouette juste aux bons endroits. Ses cheveux noirs en désordre et sa courte barbe bien taillée correspondent parfaitement à l'idée qu'un vénitien pourrait se faire d'un prince iranien et vous songez que l'illusion tiendra tant qu'il s'efforcera d'afficher la même expression un peu lointaine et indifférente qui pourrait presque passer pour du dédain avec de l'entraînement. Vous voyez qu'il fait de son mieux et cela s'avérera suffisant pour tous ceux qui ne chercheront pas plus loin. A vous de vous arranger pour que nul n'ait envie d'aller chercher plus loin.

Vous suivez Dembe sur le pont d'accostage où une navette taxi attend, moteur allumé. Vous embarquez tous les quatre et le pilote démarre en trombe avant de faire demi-tour pour remonter le Grand Canal.

« Où allons-nous ? demandez-vous à Dembe.

- Le quartier juif. C'est là que se trouve l'étude du notaire chez qui vous allez signer l'acte de vente. »

Il tient à la main la mallette de Reddington. Un million d'euros en liquide. Cela ne vous émeut pas vous avez déjà transporté davantage lors de transactions bien plus hasardeuses. Vous vous tournez vers Aram qui se tient très droit et jette des coups d'œil exagérément hautains tout autour de lui. Vous le laissez faire, amusée qu'il se prenne au jeu.

« Ce notaire, chez qui nous allons… reprenez-vous à l'attention de Dembe.

- Me Ripoli.

- Que sait-il exactement ?

- C'est un associé de Raymond. C'est lui qui était en charge de l'achat de l'île par Brugno.

- Il est fiable ?

- Bien sûr que non, murmure le jeune noir. Personne n'est jamais fiable à cent pour cent.

- Même pas vous ? »

Dembe tourne son corps massif vers vous et vous regarde de toute sa hauteur.

« Jusqu'à quel point l'est-il dans ce cas ? », insistez-vous sans vous laisser impressionner.

« Nous en savons suffisamment sur lui pour le dissuader de nous doubler. Et nous le payons bien. Il a l'oreille des élus de la cité et assez d'influence pour faire pression sur le maire.

- Mais vous ne lui faites pas confiance. »

Ce n'était pas une question. Dembe ferme les yeux et vous sourit avec malice.

« Cela fait longtemps que je travaille avec Raymond. », dit-il, laconique, comme si cela devait trancher le sujet.

Vous hochez la tête. Vous comprenez ce qu'il veut dire. Reddington n'a pas survécu pendant vingt ans parmi les requins en faisant aveuglément confiance au plus insignifiant de ses larbins. Vous regardez Dembe avec intérêt. Depuis combien de temps est-il au service du Médiateur du Crime ? Quelles leçons a-t-il apprises de lui ? Le garde du corps discret et taciturne pourrait bien être sa plus belle création. Est-ce ce qu'il s'efforce de reproduire avec Keen ?

Votre navette taxi suit les méandres tranquilles du Grand Canal et remonte la ville jusqu'au Cannaregio, qui délimite l'entrée du quartier du Ghetto, ancienne patrie des juifs de la Sérénissime. Vous accostez à quelques encablures de l'embranchement entre les deux canaux et vous entendez Dembe demander au pilote de vous attendre. Il lui fait passer une liasse de billets confortable qui semble convenir à votre chauffeur : il fait une courbette magistrale et part se coucher en travers des sièges de son embarcation, visiblement prêt à renoncer à d'autres clients pour avoir le plaisir de vous conduire où bon vous semblera.

L'argent n'est pas une fin en soi mais il arrange bien des situations. Reddington ne serait pas l'homme influent et redouté qu'il est aujourd'hui s'il n'avait pas une immense fortune à sa disposition pour lui ouvrir toute sorte de portes. Pourtant, il l'utilise avec bon goût et intelligence, la mettant sans aucune arrière-pensée au service de sa cause. Cet homme force votre respect. Vous êtes honorée de travailler pour lui.

Dembe vous guide à travers les ruelles pavées et propres menant aux synagogues du Ghetto. L'endroit vous semble paisible, éloigné du centre touristique que constitue la place Saint-Marc et vous comprenez qu'on puisse vouloir y établir son lieu de travail. A peine deux minutes de marche vous suffisent pour parvenir au pied d'un immeuble jaune poussin, fraîchement repeint, perdu parmi ses voisins ocre et bleus. L'ensemble vous donne l'impression d'une aquarelle naïve aux couleurs vives et gaies. Dembe pousse la porte et vous laisse entrer en vous précisant : « au premier étage ». Vous montez, suivie de près par Aram et Ressler. Sur le palier, un petit homme replet vous attend avec une impatience à peine dissimulée. Il vous sourit d'un air affable et attrape votre main avec la rapidité d'un serpent pour y déposer un baiser humide et gluant. Vous souriez à votre tour et tentez de récupérer votre main le plus délicatement possible.

« Monsieur et madame Khan ! Quelle joie de vous voir enfin chez nous ! Je suis Me Ripoli. »

Vous aviez deviné. Vous vous effacez pour permettre à votre époux de serrer à son tour la main molle et moite du notaire, puis celui-ci vous fait entrer dans son étude à grand renfort de bruyants éclats de voix congratulant votre venue tant attendue. Vous roulez les yeux, songeant qu'il en fait un peu trop. Un début de migraine vient gâcher cette journée qui avait pourtant si bien commencé. Un rapide coup d'œil vers Dembe vous apprend qu'il est habitué au numéro du notable et son haussement de sourcils vous conforte dans l'idée que vous n'êtes pas la seule à le trouver agaçant. Il vous mène jusqu'à son bureau, un antre digne d'un épisode de Sherlock Holmes : les murs lambrissés de bois verni disparaissent derrière des étagères croulantes de vieux livres à la couverture usée et craquelée. Dans un coin de la petite pièce trône un fauteuil Voltaire élimé à l'air confortable près duquel s'entassent des piles de livres instables. Une puanteur faite de de tabac, de vieux papier et de moisi stagne dans l'air renfermé. Le tapis usé sur lequel vous marchez montre des traces de griffures et vous comprenez brusquement d'où provient cette odeur prégnante d'urine de chat qui vous a agressée à votre entrée dans l'appartement. Un immense bureau en chêne massif, encombré de dossiers posés pêle-mêle, coupe littéralement la pièce en deux. Me Ripoli le contourne d'une démarche pesante et s'assoit dans son imposant fauteuil en cuir, vous invitant d'un geste à prendre place face à lui. Vous regardez Aram et Dembe et vous asseyez à votre tour, les yeux rivés à ceux du notaire. Vous ne l'aimez pas. Vos activités vous ont rendue excellent juge de la nature humaine et vos sens sont en alerte face à cet homme. Vous vous raclez la gorge et vous préparez à jouer votre rôle.

oooOoOooo

L'humidité brumeuse et glacée venue du canal vous transperce et vous remontez votre col en frissonnant. Vous avez pris place dans le taxi fluvial, allégés d'un million de dollars. La transaction s'est passée sans aucun souci et vous et Aram avez signé les documents de propriété de vos faux noms de Mehran et Ilham Khan. Le notaire, volubile, vous a félicités pour votre magnifique acquisition et vous a appris que le maire de la Cité des Doges en personne vous attendait à l'hôtel de ville pour discuter d'une visite de l'île dans les jours prochains. Vous ignorez jusqu'à quel point Ripoli est impliqué dans les affaires de Reddington et où s'arrête sa connaissance de cette affaire. Ce manque d'informations vous a gênée dans votre échange avec lui. Dembe, fidèle à son personnage de garde du corps, ne vous a été d'aucune aide, pas plus que Don ou Aram, qui vous a laissé l'entière direction des opérations. Beaucoup de détails vous restent inconnus et vous n'aimez pas le manque de préparation avec lequel vous avez abordé cette affaire. Votre formation d'agent du Mossad vous a appris à ne rien laisser au hasard et vous avez l'habitude de préparer chacune de vos missions avec une minutie maniaque. Le jour où vous avez permis à Reddington d'entrer dans votre vie, vous avez compris qu'il serait toujours le seul à avoir toutes les cartes en main et que vous devriez jouer selon ses règles. Bien que vous lui fassiez curieusement confiance, vous aimez savoir où vous allez. Là, vous vous sentez aveugle et suivre un fil d'Ariane n'a jamais été votre tasse de thé.

Pas une fois, le notaire n'a évoqué Brugno et sa disparition malencontreuse, pas plus que l'achat de l'île ou le rejet de celui-ci par les autorités compétentes. Supposait-il que vous le saviez ? Où jugeait-il qu'il n'était pas nécessaire de vous en informer ?

Le trajet vous semble durer une éternité sur les eaux froides et, lasse et frigorifiée, vous vous appuyez sur Aram, qui contemple avec la même incrédulité innocente des bâtiments que vous croisez pour la troisième fois aujourd'hui. Il tourne vers vous un visage surpris et vous l'apaisez d'un sourire. Il passe un bras maladroit autour de vos épaules et vous attire davantage contre lui. Vous sentez sur votre front la rude caresse de sa barbe et vous soupirez, bienheureuse, en laissant sa chaleur vous envelopper.

Votre pilote ralentit aux abords d'un magnifique palais vénitien, aux colonnes étroites et régulières. Ca'Farsetti. Les locaux de la mairie de Venise. Le bateau s'arrête au ponton et vous débarquez au bras d'Aram. Vous levez la tête et admirez un instant le bâtiment majestueux avant d'être entraînée par vos compagnons. Vous entrez et laissez Dembe vous annoncer à l'accueil. Le branle-bas de combat qui suit votre présentation ne laisse aucun doute quant au fait que vous êtes attendus. Les regards des employés se font soudain curieux, empreints d'une certaine hostilité et leur animosité vous rappelle que vous incarnez deux étrangers orientaux venus acheter une propriété vénitienne jalousement gardée par toute une frange de la population. Un employé municipal jusqu'alors désœuvré vous fait signe de le suivre et vous montez avec lui l'étage qui vous mène au bureau du maire. Il frappe un coup discret à l'immense porte massive et la pousse sans attendre de réponse. Il s'écarte et vous cède le passage dans les appartements luxueux, richement décorés dans des tons rouges et or. De longues fenêtres, donnant sur le Grand Canal, éclairent la pièce d'une lueur orangée, reflet de la teinte du ciel en ce milieu d'après-midi. Face à l'une des fenêtres se tient un homme grand, habillé comme un aristocrate du XVIIIème siècle. Ses longs cheveux d'un noir de jais tombent souplement sur ses larges épaules et vous êtes un instant hypnotisée par la vision inattendue de cet individu tout droit sorti d'un roman de pirates pour adolescentes. Il se tourne vers vous avec une lenteur exagérée et, souriant, s'approche d'une démarche gracieuse que seule peut donner la pratique de la danse. Ou du combat. Pétrifiée, vous le regarder vous rejoindre, consciente d'être sa cible principale. Arrivé à votre hauteur, il s'incline respectueusement en prenant votre main. Vous ne pensez même pas à protester contre ce nouveau baisemain. Là où les précédents vous avaient agacée, celui-ci vous subjugue pour une raison que vous ne comprenez pas. Après une révérence interminable, il relève la tête et darde sur vous des yeux plus rouges que le sang, brillant comme deux rubis dans sa face exsangue.

« Mme Khan, susurre-t-il avec langueur. Je suis Aro Venturi, le maire de Venise. »

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