Poveglia Island (No ?)

Chapitre 3 : Red

4851 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 08:36

RED

 

Vous reculez dans le fauteuil en cuir de la limousine que vous avez louée pour la semaine et vous prélassez, souriant tandis que vous observez les membres de la Task Force prendre leurs marques avec hésitation dans l’habitacle luxueux. La voiture démarre souplement et quitte la petite piste d’atterrissage privée de l’aéroport de Venise.

Vous tournez la tête vers Lizzie, installée à vos côtés et ne pouvez empêcher votre cœur de chavirer en la voyant, pâle et fatiguée, si belle dans sa fragilité. Elle vous semble un peu boudeuse et vous espérez que vous n’êtes pas encore une fois la cible de sa vindicte, même si c’est une situation contre laquelle vous devriez être désormais immunisé. Vous glissez discrètement votre main vers la sienne et la serrez doucement. Elle lève la tête et vous regarde avec curiosité. Vous lui souriez et avez le plaisir de voir son visage poupin s’illuminer en retour. Ce n’est donc pas à vous qu’elle en veut. Pour une fois…

« Voulez-vous prendre un verre, très chers ? » demandez-vous à la ronde tout en ouvrant le mini-bar.

- Ress’ prendra un whisky, je crois », ricane votre douce Lizzie, soudain plus aigrie qu’une harpie.

Vous voyez l’agent Ressler faire la moue et mimer « gna gna gna » avec exagération. Vous avez dû rater quelque chose.

« Oui, un Bourbon, renchérit Nevabi avec un sourire moqueur.

- Donald ? Dois-je m’inquiéter de quelque chose ?

- Un verre d’eau sera parfait, Reddington », répond-il en jetant un œil assassin aux deux femmes.

Vous lui servez un verre de San Pellegrino et avisez les autres. Samar vous fait un signe de la tête négatif et Aram hésite, indécis. Vous vous tournez vers Liz.

« Lizzie, champagne ? demandez-vous suavement.

- En quel honneur ? minaude-t-elle en vous retournant votre ton mielleux.

- Votre première fois à Venise, trésor, susurrez-vous en vous penchant imperceptiblement vers elle.

- Comment savez-vous que c’est ma première fois à Venise ?

- Vos yeux brillent, Lizzie…

- Si vous voulez, on vous laisse », grogne Ressler, visiblement mécontent.

Vous le regardez, stupéfait. Depuis quand Donald Ressler manifeste-t-il de la jalousie à l’égard d’Elizabeth ? Cette dernière jubile triomphalement et lui tire la langue dans une attitude extrêmement puérile qui ne devrait pas vous exciter autant. Vous vous demandez fugitivement ce qu’elle sait faire d’autre avec cette petite langue rose et mouillée qu’elle exhibe avec une telle nonchalance avant de vous reprendre bien vite et de toussoter, un peu embarrassé.

« Keen s’est ridiculisée devant Cooper à Washington et Ressler a fait un cauchemar dans l’avion après s’être enfilé trois verres de votre Bourbon, vous explique calmement l’agent Nevabi. Ils se chamaillent depuis le début du voyage. »

Vous adorez la franchise acérée de l’iranienne. Ses deux collègues, en revanche, lui lancent un regard mauvais auquel elle répond par un rire grave et roulant comme un coup de tonnerre.

« Au moins, les choses sont dites… », se justifie-t-elle, impassible, avec un haussement d’épaules.

Vous remarquez avec tendresse le regard énamouré qu’Aram braque sur elle. Vous vous félicitez du plan que vous avez prévu, qui permettra peut-être un rapprochement entre ces deux-là. Jouer les marieuses vous amuse beaucoup, surtout pour un couple aussi improbable que celui-ci. Le gentil nerd et la tueuse impitoyable.

Sans un mot, vous débouchez la petite bouteille de Taittinger avec un « pop » sonore et en servez une flûte à Lizzie d’un geste expert, bénissant les amortisseurs de la voiture qui vous facilitent la tâche. Vous vous en remplissez une seconde et trinquez avec elle sous les regards mi-suspicieux mi-moqueurs des trois autres.

« Alors, Reddington, intervient Donald entre deux gorgées de son eau pétillante, vous allez nous expliquer de quoi il s’agit exactement ? Les explications de l’agent Keen nous ont laissés sur notre faim.

- C’est parce que je n’avais pas moi-même toutes les cartes en main, Don, rétorque Liz avec brusquerie.

- Ça commence à être agaçant votre petit jeu, soupire Samar. Keen, Cooper vous conseillait de ne pas trop vous « gondoler » à Venise ce qui, à mon sens, constitue le pire jeu de mot de l’histoire de l’humanité. Ressler, vous avez trop bu dans l’avion, vous avez fait un cauchemar à propos de votre ex-femme et de Scooby Doo, ce qui nous a tous bien fait rire, mais il n’y a pas là de quoi avoir honte.

- Me gondoler…, répète lentement Lizzie, incrédule, en secouant la tête. C’est ça que vous m’avez caché pendant tout le vol ? Bravo, belle preuve de maturité…

- Scooby Doo…, dites-vous, l’air rêveur, en réprimant un sourire.

- Comment savez-vous que je rêvais de Scooby Doo ? rétorque Ressler, sur la défensive.

- Vous avez dit à l’agent Keen : couché, Scooby ! »

Aram éclate soudain de rire et Liz s’étrangle dans son champagne. Vous-même sentez vos lèvres s’étirer et vos muscles zygomatiques s’agiter spasmodiquement. Vous faites une moue qui doit vous mettre la bouche en cul de poule pour vous empêcher de vous joindre à eux et plongez le nez dans votre flûte pour boire une gorgée de champagne. Ressler, le visage cramoisi, fait une grimace à mi-chemin entre l’offense et la résignation et se tourne résolument vers la fenêtre.

« Alors, qu’ignore-t-on à propos de cette île ? vous demande Lizzie, permettant à tous de cesser de se focaliser sur l’agent Ressler.

- A propos de l’île ? Beaucoup de choses. Comme par exemple que la vente a été annulée hier par les autorités vénitiennes.

- Pour quelle raison ?

- La transaction est soupçonnée d’avoir été trafiquée. Des pots de vin auraient été échangés avec de hauts fonctionnaires du gouvernement italien, dites-vous d’un air innocent.

- Tiens donc… répond Lizzie en vous regardant avec intensité.

- Brugno n’en est plus le propriétaire légitime ? demande Aram.

- Cela ne change rien au fait qu’il ait disparu », rétorque Elizabeth.

Vous hochez la tête et faites cette petite moue dubitative que vous ne pouvez plus empêcher malgré toute votre bonne volonté.

« Ça n’y change rien, c’est vrai, mais la donne n’est plus la même pour ses ravisseurs.

- Ses ravisseurs ? s’enquiert Aram avec curiosité. Vous avez des soupçons ?

- J’ai toujours des soupçons sur tout et sur tout le monde, Aram. Vous n’avez pas cru qu’il s’était fait capturé par les fantômes de l’île, quand même ?

- Je voulais justement vous en parler, Mr Reddington. J’ai visionné des vidéos qui…

- Plus tard, Aram », le coupez-vous avec gentillesse.

L’ingénieur baisse le nez, contrit, et vous avez presque pitié de son air de petit garçon contrarié. Vous vous promettez d’écouter ce qu’il voulait vous dire, plus tard, quand les choses sérieuses auront été évoquées.

« Vous savez que l’île est plus ou moins protégée par une association de citoyens vénitiens qui militent pour la sauvegarde du patrimoine. J’ai enquêté de ce côté et ils ne sont pas dangereux, juste une bande d’illuminés qui pensent que l’île est mieux comme elle est, délabrée et à l’abandon. Ce ne sont pas eux qui sont à l’origine de la disparition de Luigi.

- Qui alors ? Cela ne nous laisse que les fantôôôômes… », dit Lizzie en prenant une voix d’outre-tombe.

Vous souriez et poursuivez.

« Il existe une autre association, occulte et informelle, qui réunit les plus grands pontes de la cité lacustre. Parmi eux se trouvent les propriétaires des plus beaux hôtels de Venise.

- Brugno voulait construire un complexe hôtelier ! », clame Aram comme Archimède criant « Eurekâ ! » dans sa baignoire.

Vous hochez la tête dans sa direction.

« Exact. C’est de ce côté que nous allons chercher.

- Vous connaissant, c’est étonnant que vous ne soyez pas déjà allé les trouver… insinue Liz.

- C’est compliqué, grimacez-vous. Je ne peux pas m’impliquer personnellement. Cette confrérie rassemble des gens qui rêvent de me nuire.

- Qui n’en rêve pas… ? », murmure distraitement Lizzie.

Vous lui lancez un regard ennuyé auquel elle vous répond par un sourire éclatant.

« Quoiqu’il en soit, reprenez-vous sans savoir si l’attitude de Liz doit vous amuser ou vous agacer, j’ai pensé faire intervenir les agents Nevabi et Mojtabai pour cette mission.

- De quelle manière ?  vous demande Samar.

- Vous êtes un riche couple iranien très intéressé par le rachat l’île. Elle sera remise en vente de façon totalement officieuse cet après-midi. Vous vous présenterez à 14h00 auprès de Maître Ripoli, le notaire en charge de l’île et lui déposerez cette mallette (vous tapotez du pied une valisette en cuir posée au sol). Cela devrait suffire à vous placer d’office comme les meilleurs prétendants à l’achat de Poveglia. J’ai déjà laissé filtrer l’information selon laquelle vous souhaitez, tout comme Brugno, investir dans un projet hôtelier de grande envergure.

- Que contient la mallette ?

- Un million d’euros. »

Un sifflement s’échappe des lèvres de Don. Vous n’y prêtez pas attention.

« Et après ?

- Après, vous irez demander à la mairie le droit de vous rendre sur l’île pour vous faire une idée de l’envergure des travaux et satisfaire votre curiosité d’amateurs de paranormal. A ce stade, nous laisserons faire le bouche à oreille. »

Vous regardez les deux agents. Samar hoche la tête sentencieusement, approuvant votre plan, et Aram semble s’être arrêté à votre première phrase, lorsque vous avez annoncé qu’ils formeraient un couple. Il a la bouche légèrement entrouverte et les yeux brillants, tous indicateurs de son profond émoi.

« Donald et Dembe joueront vos gardes du corps.

- Et vous ? »

Vous vous tournez vers Liz et la regardez par-dessus vos lunettes de soleil.

- Les époux Khan ont fait appel à deux spécialistes de renommée mondiale en parapsychologie pour mener une enquête sur Poveglia et prendre la mesure de la cohérence des témoignages d’activités ectoplasmiques.

- Deux spécialistes…, répète Lizzie. Vous et…

- Et vous, confirmez-vous avec un sourire.

- Depuis quand sommes-nous des spécialistes reconnus en parapsychologie ?

- Depuis que nous avons Scooby Doo dans l’équipe ! riez-vous en désignant Donald.

- J’étais Sammy, rétorque Ressler. Scooby, c’était Keen.

- Encore mieux ! vous exclamez-vous en tapotant amicalement le genou d’Elizabeth.

- Bon, on peut arrêter de parler de ce rêve stupide ? marmonne Donald. D’autant qu’il s’agissait d’un cauchemar éprouvant au départ.

- Eprouvant… comment ? demandez-vous, intrigué.

- Audrey. Et Tanida.

- Mako Tanida ? »

Donald hoche la tête silencieusement et vous lance un regard lourd de sous-entendus. Vous ne lui avez jamais fait l’affront de lui demander ce qu’il était advenu de la tête de Tanida et il n’en a de son côté jamais fait mention. Pour ce que vous en savez, il a très bien pu en faire un cache-pot ou une boîte à bonbons et vous vous en fichez. Vous ne pensiez pas que cette histoire d’île hantée allait autant remuer les tripes de l’agent Ressler. Vous espérez qu’il ne se fera pas pipi dessus quand vous passerez la nuit là-bas.

Le reste du trajet se déroule dans le silence et vous terminez votre champagne en coulant de temps à autres un regard discret vers Lizzie. Elle sirote sa flûte, l’air distrait, absorbée dans la contemplation de la lagune vénitienne. Vous ne parvenez pas à décrypter son expression absente et vous demandez encore une fois si elle n’est pas, d’une quelconque façon, fâchée contre vous. Vous savez que c’est un sentiment ridicule, mais Elisabeth Keen a parfois ses raisons que la raison ignore et vous avez appris à vos dépens que son humeur peut connaître des virages dramatiquement serrés en un rien de temps. Vous la considérez donc avec suspicion, vous promettant de profiter de ce voyage pour la distraire et, pourquoi pas ? tenter d’avoir une conversation avec elle sur vous et sur tout ce que le départ de Tom peut comporter d’implications dans votre relation. Non que vous veuillez la brusquer, mais vous avez besoin de savoir si elle ne vous voit toujours que comme un… comme un quoi, d’ailleurs ? Vous haussez les épaules en vous rendant compte que vous ignorez toujours ce vous représentez pour elle. Il vous faudra tôt ou tard éclaircir ce mystère et, si possible, avant que vous ne lui sautiez dessus, submergé par le désir que vous ressentez pour elle. Vous supposez qu’elle ne comprendrait pas et risquerait même de s’en offusquer. Une Lizzie en colère est un spectacle délectable et sexy mais un assaut amoureux de votre part pourrait bien sonner le glas de votre collaboration… Vous vous astreignez donc à la patience tout en songeant à ce que la ville de Venise peut compter comme endroits romantiques et propices à une tentative de séduction.

Après un quart d’heure de route, vous pénétrez dans la ville de Venise. Dembe tourne immédiatement à droite et gagne un parking à partir duquel vous pourrez prendre une navette fluviale pour vous rendre à l’hôtel.

« Un taxi vedette, dit Donald à mi-voix, déçu, en découvrant le bateau à moteur. On ne peut pas prendre une gondole ?

- Cet attrape-couillons ? vous exclamez-vous, hilare. Je refuse d’encourager cette escroquerie locale. »

Le vent froid de novembre balaye la gare fluviale en rafale violentes et inégales et vous rentrez la tête dans les épaules, frissonnant. L’air marin, chargé d’odeurs piquantes et iodées, se faufile jusqu’à vos narines et vous inspirez profondément, heureux d’être en hiver. L’été, la puanteur rance des eaux stagnantes et décrépies associée à l’invasion des moustiques rend la ville beaucoup moins sympathique. Vous encouragez vos ouailles à monter à bord pendant que le pilote et Dembe chargent les bagages. Le taxi démarre et, très rapidement, s’engage dans le Grand Canal. Les agents sourient, posant les yeux partout, ne sachant où donner de la tête. Vous vous souvenez de la première fois que vous avez découvert la cité et votre excitation mêlée d’un profond respect devant ce lieu majestueux et intemporel. Tout autour de vous, d’imposants bâtiments à l’architecture noble et élégante encadrent le canal, plongeant leurs fondations dans les profondeurs sombres du cours d’eau verdâtre.

A peine quelques minutes plus tard, votre embarcation se dirige vers le ponton d’un bâtiment que rien ne semble différencier de tous les autres. Vous y débarquez avec les autres et entrez dans le hall grandiose du Gritti Palace, vous amusant des regards émerveillés des membres de la Task Force.

« Si Cooper l’apprend, nous sommes bons pour un nouveau laïus sur la corruption des fonctionnaires…, marmonne Donald, les yeux écarquillés.

- Il suffira alors de ne pas lui dire, suggérez-vous avec un sourire.

- Un mensonge ?

- Une omission », précisez-vous, espiègle.

Vous vous présentez au comptoir d’accueil et êtes immédiatement pris en charge par un jeune homme gominé au maintien impeccable.

« Si signore ?

- Buon giorno. Sono il signore Kriticos. Accompagnato il signore et la signora Khan. Abbiamo prenotato tre suite per quella note.

- Bene signore. »

Il consulte son ordinateur et sort d’un tiroir trois cartes magnétiques qu’il configure pour les suites que vous avez réservées. Il fait un signe au garçon d’étage qui se précipite vers votre petit groupe.

« Prego ! dit-il en remettant vos clés au garçon avant de s’incliner aussi bas que le permet le comptoir.

- Grazie. »

Vous suivez le jeune homme fringuant qui s’empare de vos bagages et vous conduit à l’ascenseur.

« Vous parlez italien… remarque Lizzie, le teint rosé.

- Je le baragouine, tout au plus. Dembe le parle bien mieux que moi », répondez-vous avec humilité.

Vous ne manquez pourtant pas de constater que cette petite démonstration pas si anodine n’a pas laissé votre douce indifférente. C’est toujours bon à savoir. Prévisible Lizzie…

L’ascenseur vous mène au dernier étage du Gritti Palace et vous débouchez dans un couloir décoré avec opulence, foulant une moquette aussi épaisse qu’un matelas. Le garçon ouvre une première porte et s’écarte pour laisser passer le couple Khan. Aram, impressionné par l’ostentation des lieux, entre comme un animal aux abois derrière une Samar impassible.

« Dembe viendra vous trouver pour vous mener chez Me Ripoli, leur dites-vous. La boutique du palace vous attend pour vous faire essayer des vêtements plus appropriés. Vous devez faire bonne impression. Ayez l’air d’un couple aimant et soudé, un peu marginal sur les bords.

- Nous y parviendrons très bien », vous répond Samar avec un sourire carnassier.

Elle referme la porte sous votre nez et la dernière chose que vous apercevez est un Aram en pleine perte de ses moyens et en même temps irradiant de bonheur.

Donald et Dembe investissent la deuxième suite et un regard suffit à votre ami pour comprendre ce que vous attendez de lui. Le garçon d’étage vous ouvre enfin la dernière porte et vous vous effacez pour laisser Lizzie y entrer. Elle s’arrête au bout de trois pas et tourne sur  elle-même, se retenant de siffloter avec admiration. Vous faisant face, elle plante ses beaux yeux bleus dans les vôtres et vous souriez en la voyant si déconcertée. Vous remettez un pourboire conséquent au garçon et le poussez aimablement vers la sortie pour vous retrouver seul avec Elizabeth.

« Vous avez fait les couples à votre convenance… constate-t-elle en tordant sa bouche en une petite moue de contrariété.

- Cela vous ennuie ? demandez-vous avec malice.

- Je ne sais pas encore, fait-elle, boudeuse, mais vous voyez ses yeux briller avec éclat derrière ses paupières mi-closes.

- Laissez-moi vous convaincre, Lizzie », chuchotez-vous en employant votre arme secrète, votre voix baissée d’un demi-ton que vous savez chaude et vibrante de sensualité.

Eliabeth se tortille sous l’effet de vos regards appuyés et, plutôt que d’affronter son trouble, préfère effectuer une retraite prudente en prétendant explorer la suite Hemingway, la plus belle de l’hôtel.

Vous la regardez s’éloigner et allez vous servir un verre de scotch au bar. Vous l’entendez s’extasier à mi-voix et vous félicitez de lui imposer cette pause dans son quotidien pénible, répétitif et passablement perturbant depuis qu’elle a accepté de laisser Tom partir. Vous la savez en grande détresse et rien ne vous ferait plus plaisir que de la distraire de ses pensées moroses. Vous vous souvenez avec émotion de l’abandon avec lequel elle s’est laissée aller dans vos bras, à fond de cale, et de ses sanglots violents qui résonnaient avec bruit dans l’espace confiné. Vous donneriez tout ce que vous avez pour revenir à ce moment et avoir le courage de faire davantage que la serrer dans vos bras en déposant de chastes baisers sur son front.

« Que fait-on, maintenant ? demande-t-elle en revenant vers vous, vous coupant dans vos rêveries.

- Maintenant ? Que diriez-vous de visiter Venise ? La place Saint-Marc et sa basilique, le palais des Doges, Contarini del Bovolo… il y a de quoi faire.

- Mais… et notre mission ?

- Elle ne requiert pas notre présence cet après-midi. Tous les deux, nous sommes libres comme l’air.

- Je présume que ce n’est pas innocent.

- Vous me prêteriez des intentions grivoises, Lizzie ?

- Grivoises, je ne sais pas. Sournoises, c’est sûr.

- Vous êtes cruelle. Mon cœur saigne.

- C’est ça !

- Qu’en dites-vous ? demandez-vous, retrouvant subitement votre sérieux.

- Vous ne plaisantiez pas ?

- Je ne vous mentirai jamais, Lizzie. Avez-vous oublié ?

- Je n’ai pas oublié, murmure-t-elle en baissant la tête.

- Alors ?

- Alors quoi ?

- Me laissez-vous vous servir de guide ?

- Je ne sais pas… c’est peut-être à Dembe que je devrais demander ce service, puisqu’il parle mieux l’italien que vous…

- Il n’est malheureusement pas disponible, vous devrez vous contenter de moi.

- Nous risquons de nous perdre », suggère-t-elle.

Si seulement… Vous décidez de garder cette réflexion pour vous et attendez patiemment qu’elle se décide à avouer qu’elle en meure d’envie. Vous sirotez lentement votre verre de scotch, la scrutant attentivement.

« La place Saint-Marc ? demande-t-elle doucement.

- Et le palais des Doges, confirmez-vous. Lizzie… vous n’allez pas me laisser vous supplier, quand même ?

- Pas cette fois, rit-elle, taquine.

- Changez-vous, Lizzie. La cité est froide à cette période de l’année. La lagune amène une humidité qui vous transperce. Habillez-vous chaudement.

- D’accord, Ray. Je vous retrouve dans dix minutes. »

Ray… qu’il est doux de l’entendre vous appeler par votre nom.

« Rendez-vous est pris… », chuchotez-vous en inclinant la tête sur le côté.

*

*         *

Huit minutes plus tard, Elizabeth se présente à la porte de votre chambre, vêtue d’un jean et d’un épais pull en laine. A ses pieds, une paire de bottes en caoutchouc. Vous souriez en comprenant que, prévoyante, elle s’est documentée avant de partir.

Vous ne l’imaginiez pas si rapide. Vous vous êtes vous aussi changé et avez troqué votre habituel pantalon à pinces pour un jean, plus confortable, et êtes surpris au moment où vous cherchez un pull dans votre valise. Liz vous regarde, ébahie et vous réalisez qu’elle ne vous a jamais vu habillé autrement qu’en costume. Elle regarde votre T-shirt et vos bras nus comme si c’était la chose la plus étrange au monde. Cela ne dure qu’une seconde et elle secoue la tête, se redonnant une contenance.

« Vous êtes prêt ? demande-t-elle avec impatience.

- J’arrive, Lizzie. »

Vous vous détournez et enfilez votre pull en vitesse. Elle vous observe en douce et vous sentez ses yeux s’attarder sur certaines parties bien précises de votre anatomie, habilement mises en valeur par le vêtement serré. Vient-elle vraiment de regarder vos fesses ? Vous vous retenez de rire et sortez de votre chambre. Vous attrapez votre manteau au passage et lui ouvrez la porte, un large sourire de satisfaction sur les lèvres.

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