Poveglia Island (No ?)

Chapitre 1 : Lizzie

3831 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 08:18

LIZZIE

« Une maison hantée ? »

Vos doigts pianotent avec agacement sur votre bureau en formica et vous tapez nerveusement du pied sur le lino fatigué. Dans le combiné, vous entendez ce petit rire grave et sensuel que fait Reddington lorsqu’il vous trouve amusante.

« Pas une maison hantée, trésor, dit-il avec une langueur savamment calculée, une maison tueuse.

- Vous vous êtes trompé de service, Red. C’est Mulder et Scully qu’il fallait contacter.

- Je l’ai fait, ils sont morts. Tués par la maison », plaisante votre interlocuteur.

Vous soupirez au téléphone, faussement irritée. Cela fait trois jours que vous n’aviez pas de nouvelles et vous devez reconnaître que sa voix vous manquait terriblement. Peu importe que la raison de son appel concerne un souhait ridicule de sa part de vous envoyer à la chasse au fantôme, vous êtes heureuse de l’entendre. Et, bien sûr, vous vous planteriez un tournevis dans la jambe plutôt que de le lui avouer.

« Red, cette maison… (vous achoppez un peu sur le mot) tueuse… (vous vous sentez lever les yeux au ciel malgré vous) se trouve où ?

- A côté de Venise.

- En Italie ?

- Vous en connaissez une autre ? raille-t-il.

- Cooper n’autorisera jamais ses agents à aller enquêter sur une maison hantée…

- … tueuse, corrige-t-il, laconique.

- … en Italie, terminez-vous sans tenir compte de sa remarque. Il va falloir m’en dire plus, Red.

- Vous avez de quoi noter, agent Keen ? »

Vous farfouillez dans le désordre indescriptible qu’est votre partie de bureau et lorgnez en maugréant vers celle de Ressler, impeccablement rangée. Enfin, vous dénichez un bout de papier et un stylo qui semble en état de fonctionnement et vous vous asseyez, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille.

« Je vous écoute. »

*

*         *

« Une maison hantée ? s’étrangle Harold Cooper lorsque, mal à l’aise, vous exposez devant l’équipe l’affaire saugrenue sur laquelle le Médiateur du Crime souhaite vous lancer.

- En fait, monsieur, il s’agit d’une île hantée. Et d’une maison tueuse. Sur l’île hantée.

- En face de Venise ? Il croit que je peux me permettre de perdre du temps à envoyer mes agents se rendre ridicules en Italie ? »

Cooper est à la limite de l’apoplexie. Vous voyez battre cette petite veine au niveau de sa tempe, celle-là même qui vous permet d’apprécier avec une assez bonne estimation son niveau de stress. Il aurait intérêt à ce que la pression retombe, sinon vous lui prédisez un AVC avant la fin de l’année.

- C’est peu ou prou ce que je lui ai dit, monsieur, dites-vous de votre ton le plus apaisant.

- Et quelle raison a-t-il trouvé pour vous convaincre, agent Keen ? »

Vous prenez une grande inspiration en songeant que Raymond Reddington n’a jamais eu besoin d’arguments percutants pour vous rallier à ses projets, aussi farfelus soient-ils. Cette fois encore, vous vos êtes révélée incapable de lui résister et êtes tombée dans son piège avec enthousiasme, sans même prendre le temps de vous demander dans quelle mesure votre venue à Venise dans ces conditions ne relevait pas d’un gag uniquement destiné à divertir le Médiateur du Crime.

« Un de ses associés, Luigi Brugno, a disparu sur cette île depuis une semaine.

- Et depuis quand sommes-nous au service de Reddington ? Aux dernières nouvelles, c’est lui qui nous aide et pas l’inverse.

- En fait, monsieur, Brugno est l’un des informateurs principaux de Reddington. Il était en train de l’aider à débusquer l’un des dix premiers noms de la Blacklist.

- Ça reste le problème de Reddington.

- Arrêter les blacklistés est notre travail, monsieur. Tout informateur de Reddington est aussi, par extension, notre informateur. Et le FBI protège ses informateurs.

- Et c’est comme ça qu’il vous a vendu cette affaire ? vous demande Cooper en vous toisant d’un air grave.

- Il n’a pas tort », plaidez-vous, piquée au vif.

Vous voyez du coin de l’œil Samar et Donald sourire discrètement. Eux aussi savent que vous ne refusez rien à Reddington. Que tant de personnes aient l’air persuadées que vous êtes à sa botte vous froisse un peu mais vous ne pouvez leur en vouloir : le fait est qu’il exerce sur vous cette fascination troublante qui vous pousse à lui faire une confiance quasi aveugle, et ce en dépit de tout ce qu’il a déjà pu vous faire subir. De votre point de vue de psy, vous trouvez votre propre cas captivant.

- Et quel lien avec les fantômes ? », demande  avidement Samar, vous sauvant tout à la fois de votre introspection et du corroux de votre chef.

Vous voyez Aram gigoter sur son siège, pressé de briller devant l’agent Nevabi et vous ne pouvez vous empêcher de sourire en le voyant excité comme un adolescent.

« L’île de Poveglia est célèbre dans le monde entier, commence-t-il d’un ton exalté. Plusieurs émissions consacrées au surnaturel l’ont évoquée ces dernières années. C’était un lazaret,  un endroit où l’on envoyait en quarantaine les malades de la peste au XVIème siècle. Plus de 150 000 personnes, malades avérés ou supposés de la peste, y seraient mortes dans des conditions particulièrement douteuses. Dans les années vingt, un asile fut construit sur l’île pour y accueillir des malades mentaux mais ceux-ci se sont rapidement plaint de voir des apparitions.

- Des apparitions ? répète Cooper, sceptique.

- Les fantômes des personnes décédées de la peste, confirme Aram.

- Ils voyaient des gens morts… ? », murmure Donald en feignant l’ébahissement.

Vous ne soupçonniez pas Donald Ressler capable d’humour ou d’une quelconque référence cinématographique. Vous réalisez qu’il y a peut-être beaucoup de choses que vous ignorez sur les membres de votre équipe, occupée que vous étiez à torturer Tom et à vous regarder le nombril ces quatre derniers mois.

Pendant qu’il parle, Aram bombarde les écrans géants de photos d’un immense bâtiment sinistre, en état de délabrement avancé, perdu au milieu d’une nature qui semble avoir depuis longtemps repris ses droits.

« Croyant à des sortes d’hallucinations collectives, le psychiatre en charge a multiplié les lobotomies avant d’être lui-même victime de ces visions. Se croyant fou, il a sauté du haut du clocher de l’asile. »

Aram parle vite, avec l’air émerveillé d’un petit garçon déballant ses cadeaux de Noël. Un peu en retrait, Samar lui lance un regard attendri. Surprendre le Mossad en flagrant délit d’affection est un spectacle rare que vous savourez discrètement. Pour autant, vous ne parvenez pas à vous empêcher de vous demander ce qu’il y a exactement entre ses deux-ci. Vous n’éprouvez aucune honte de faire preuve d’une curiosité mal placée : vous savez pertinemment que le TBTF a engagé des paris concernant la nature de votre propre relation avec Reddington et vous vous réjouissez avec malice de les mener de fausse piste en écueil.

« Après l’abandon de l’asile, en 1968, continue Aram à toute vitesse, l’île est devenue l’une des destinations en vogue pour les chasseurs de surnaturel. Beaucoup y sont morts ou ont disparu entre les années 70 et le début des années 2000, lorsque l’île a été décrétée interdite au public.

- De quoi sont-ils morts ? demande Donald, intrigué.

- Officiellement, des éboulements dans les bâtiments en ruine. Mais, comme je vous l’ai dit, certains corps n’ont jamais été retrouvés, alors il est difficile d’avoir la moindre certitude. De nombreuses émissions ont été tournées récemment sur l’île, par différentes équipes spécialisées dans l’étude du paranormal. »

Il affiche sur l’un des écrans une vidéo filmée de nuit, en infrarouge, dans laquelle trois jeunes hommes musclés et ahuris déambulent dans les ruines de l’asile, hurlant et gesticulant comme des fillettes apeurées. Vous ne vous doutiez pas que les douch bags s’étaient reconvertis dans le web-reportage paranormal.

« Spirit Adventures, lâche Aram avec un dédain que vous ne lui connaissez pas. De vrais charlatans. Celle-ci est plus crédible. »

Il en sélectionne une autre dans laquelle vous voyez un français se filmer à l’aide d’une caméra GoPro, elle aussi équipée en infrarouge. Il parait beaucoup plus calme que le minet bodybuildé de la vidéo précédente et vous semble plus compétent.

« Mais ce qui est sûr, c’est que, quels que soient les reportages, certains détails sont troublants. L’EVP qui enregistre des sons inhabituels, l’EMS qui s’affole et la température qui baisse brusquement, tous signes de la présence d’un ou plusieurs ectoplasmes. »

Vous ne comprenez rien aux divers anagrammes qu’il vient d’employer mais vous saisissez en l’écoutant pourquoi Red a insisté pour qu’Aram vous accompagne à Venise. Nul doute que l’ingénieur appréciera l’expérience et bénira Reddington jusqu’à la fin de ses jours.

« Tout ceci est très édifiant, Aram, dit Cooper en se massant l’arête du nez d’un air las, mais quel est le lien avec l’informateur de Reddington ?

- J’y viens, monsieur, s’excuse Aram. L’économie italienne n’est pas au beau fixe et le gouvernement cherche à se débarrasser de certaines propriétés encombrantes, comme l’île de Poveglia. C’est une véritable verrue en vis-à-vis de la place Saint-Marc, dont la ville ne sait que faire. Il y a deux mois, Poveglia a été mise aux enchères et a été rachetée par... (il affiche la photo d’un homme souriant d’une cinquantaine d’années, bronzé et lifté au-delà du raisonnable) Luigi Brugno. Pour 500 000 dollars. 

- Brugno est donc le nouveau propriétaire de l’île ?

- Oui, répondez-vous à la place d’Aram. D’après Reddington, il est fasciné par ces histoires de fantômes et a voulu passer une nuit seul sur l’île pour juger du bien-fondé de ces allégations paranormales. Les hommes qui devaient revenir le récupérer le lendemain ne l’ont pas vu au lieu de rendez-vous. Des recherches ont été entreprises les jours suivants, en vain. Il est introuvable.

- Avait-il des ennemis ? »

Vous haussez les épaules, surprise par la stupidité de la question.

« Brugno était sur le point de renseigner Reddington sur l’identité et la localisation d’un des dix premiers noms de la liste, monsieur. J’imagine qu’il a des centaines d’ennemis !

- Et sachant cela, il est allé passer une nuit, tout seul, sur une île à la réputation plus que douteuse ! Ce n’est pas un stratège, votre Brugno… persifle-t-il.

- Cela dit, le rachat de l’île n’a pas fait que des heureux, intervient Aram. Des habitants de Venise se sont regroupés pour former une association de défense du patrimoine. Ils ont fait appel de la vente, mais leur demande a été rejetée. »

Vous haussez les épaules, peu convaincue. Reddington n’a pas fait mention de cette association et vous imaginez mal une poignée de quidams s’en prendre à l’un de ses associés sans qu’il puisse être au courant. A moins qu’ils n’aient agi masqués, comme au Carnaval… Cette idée vous ravit subitement et vous vous plaisez à imaginer un enlèvement commis par des malfrats en habits d’apparat. Votre esprit s’égare soudain et, vivant sa propre vie, vous pousse vous demander à quoi ressemblerait Red en costume vénitien.

« Que sait-on des membres de cette association ? demande Cooper avec intérêt, vous interrompant à temps dans vos considérations inappropriées.

- Ils appartiennent à différentes catégories de la population vénitienne. Rien de suspect, monsieur. Ils ont manifesté pacifiquement devant le palais de justice lorsque celui-ci a rendu le jugement en appel. Il n’y a jamais eu aucune menace de leur part ni aucun acte un tant soit peu violent. »

Cooper a l’air déçu de celui qui voit sa géniale hypothèse terroriste voler en éclats.

« Leur appel a été jugé d’autant plus déraisonnable que le projet de Luigi Brugno concernant l’île est d’en faire une complexe hôtelier grand luxe et éco responsable. », précise Aram, le nez dans son écran.

- Éco responsable…, marmonne Cooper d’un ton dédaigneux. Je déteste ces gens fortunés moralisateurs et donneurs de leçons. »

Vous reconnaissez bien là la préoccupation inexplicable de Red pour les sujets écologico-politico-pouet-pouet. Le braconnage, les animaux en voie de disparition et, maintenant, les hôtels respectueux de l’environnement. Le Médiateur du Crime, balançant de l’argent dans tous les projets garantissant de sauvegarder un tant soit peu la planète. Dans votre esprit, c’est tellement anti-Red ! En attendant, vous vous demandez quelle tête fera George Clooney, grand amateur de la Cité des Doges s’il en est, lorsqu’on lui demandera de bien vouloir faire son auguste caca dans la sciure.

« Si je résume bien, s’immisce Ressler qui était resté très discret, un magnat italien impliqué dans des affaires louches a disparu sur une île hantée dont il est le propriétaire et nous avons deux suspects principaux : soit l’ennemi de Red, que Brugno allait aider à débusquer, soit des vénitiens fâchés mais pacifiques.

- Tu oublies les fantômes de l’île, lui rappelez-vous malicieusement.

- On dirait un épisode de Scooby-Doo », rit-il, narquois.

- Quand part-on ? demande Samar avec un large sourire.

- J’aurais aimé vous accompagner, pour une fois, soupire Aram d’un air malheureux.

- C’est prévu, Aram, lui répondez-vous avec douceur. Vous êtes le premier sur la liste de Reddington. »

Vous voyez son visage s’illuminer et vous réjouissez d’être à l’origine de sa joie. Vous espérez simplement que cette mission, qui semble si simple, ne le mettra pas en danger. Vous placez toute votre confiance en Red et en Samar pour veiller à la sécurité de votre petit Bisounours si mignon.

« Le premier après vous ? dit-il avec un sourire entendu.

- Le premier après moi », confirmez-vous avec une pointe de fierté.

Oui, vous êtes fière d’être l’objet principal de l’attention de Reddington. Il serait temps d’assumer cet état de fait. Vous aimez qu’il ne s’adresse qu’à vous et vous appelle, vous, en priorité pour toutes les affaires que la Task Force gère avec lui. Vous aimez être au centre de ses préoccupations, qu’elles soient professionnelles ou privées. Vous aimez la façon qu’il a de s’immiscer, l’air de rien, dans votre vie et d’y faire sa place petit à petit. Vous vous rendez compte qu’en à peine plus d’un an, il a pris plus de place dans votre monde que n’importe qui d’autre avant lui. Votre vie entière tourne désormais autour de lui et vous adorez ça. Ou plutôt vous adorez détester ça. Vous savez qu’il n’est jamais loin de vous et cela vous rassure autant que ça vous exaspère. Vous n’êtes pas seule. Jamais. Quoi que vous fassiez, il sera toujours là pour vous et son omnipotence vous donne une impression d’invulnérabilité enivrante.

Depuis quelques semaines, il vous semble que vous respirez à nouveau. L’oppression qui barrait votre poitrine a disparu et vous vous sentez plus légère, plus gaie. Presque frivole. Sans Tom, vous vous rendez compte que vous êtes libre de repartir à zéro. De recommencer une nouvelle vie. Là où vous aviez craint un vide effrayant, c’est en réalité une liberté vertigineuse qui s’offre à vous et vous en êtes encore à vous demander par quel bout l’aborder tant ses innombrables possibilités vous coupent encore le souffle.

Et, dissimulée dans l’ombre, vous sentez la présence constante de Red, discrète, plus douce et légère qu’un souffle. Red qui vous guide, vous conforte, vous réconforte. Tout à la fois père, ami, frère, confident, mentor. Mais, depuis votre brève étreinte dans la cale du bateau, dans ce moment de grâce et de félicité où le temps vous a semblé comme suspendu, vous imaginez plus. Trop sans doute pour que ça reste raisonnable. Vous rêvez. Beaucoup. De ses mains, larges et fermes tandis qu’il vous caressait les cheveux. De sa voix grave et envoûtante vous répétant que rien ne clochait chez vous. De ses lèvres, si douces lorsqu’il les a posées sur votre front. De son corps massif, rassurant et confortable, contre lequel vous vous êtes laissée aller sans honte, toute à votre chagrin.

« … n’est-ce pas, agent Keen ? »

Vous émergez de vos pensées délicieusement inadaptées à la situation pour entendre la fin de la phrase de Cooper. A son ton, cela devait être une réprimande. Il se tient à présent devant vous, les sourcils froncés et les poings sur les hanches et attend de toute évidence une réponse. Il a dû vous poser une question bien précise que, bien sûr, vous n’avez pas écoutée. Vous êtes bien embêtée et vous regardez, implorante, vos collègues qui semblent tout aussi impatients que Cooper de vous entendre.

Vous souriez niaisement, l’air un peu gêné. Vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’ils attendent de vous et nul ne semble vouloir vous aider à vous sortir des affres de l’embarras.

Et, au fond de vous-même, vous admettez que c’est bien fait pour vous.

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