Jorel Otal (N°62)

Chapitre 6 : Demain...

Chapitre final

3205 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:22

CHAPITRE SIX

La lumière de sa chambre était allumée. Red regardait la fenêtre à l’étage, espérant voir une ombre ou une manifestation quelconque de la présence de Lizzie mais, depuis dix bonne minutes qu’il patientait, rien n’était venu lui indiquer qu’elle était réveillée.

Il craignait de venir troubler sa quiétude, bien qu’il doutât qu’après leur dispute elle ait pu trouver le sommeil. Lui-même ne cessait de ressasser ce qu’elle lui avait dit et regrettait la froideur avec laquelle il l’avait traitée. Cela avait été indispensable, il le savait. Les dernières paroles d’Alden l’avaient conforté dans son choix. Il ne pouvait pas se rapprocher davantage de Lizzie sans les mettre tous les deux en danger. Que lui avait-elle dit, lors de l’enquête sur le Freelancer, dans ce restaurant de Montréal ? Qu’il ne pouvait se permettre d’avoir de relation intime qui le fragiliserait et que c’était pour cette raison qu’il était, à l’époque, si circonspect à son égard. C’était le tout début de leur rencontre et elle l’avait déjà parfaitement cerné. Il avait alors cru pouvoir gérer ses émotions vis-à-vis d’elle. Il n’avait pas prévu de s’attacher autant. Il n’aurait jamais dû laisser ceci arriver. La narguer, flirter. Il avait joué un jeu dangereux pendant un an dont ils payaient le prix aujourd’hui. A à cause de sa négligence, ils souffraient aujourd’hui tous les deux.

Mais si délectables que soient ces considérations dans leur morosité, il ne pouvait rester sur le désordre dont il était à l’origine.

Il ouvrit la portière et sortit dans l’air froid du milieu de la nuit. Il tourna la tête et regarda la maison située juste en face de celle d’Elizabeth, là où il avait installé l’un de ses hommes pour la surveiller. Il le vit à la fenêtre et lui fit signe, d’un bref hochement de la tête, qu’il prenait le relais pour la nuit. Dembe l’avait rejoint et se frottait les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer.

« Veux-tu que je t’attende, Ray ? demanda-t-il de sa surprenante voix calme et douce, si apaisante dans les moments de doute.

— Non. Nous avons beaucoup de choses à nous dire. Cela pourrait prendre du temps. Rentre et tiens-toi prêt à accueillir Jorel.

— Tu es sûr, Ray ? Votre dernière discussion vous a fait du mal à tous les deux. Veux-tu vraiment remuer le couteau dans la plaie si tôt ? »

Red secoua la tête, l’air perdu.

« J’ai besoin de la revoir, Dembe. Même si c’est la dernière fois. Si elle me demande de partir et de ne plus jamais chercher à la retrouver, je le ferai, mais je dois la revoir. Maintenant. »

Dembe posa une main réconfortante sur l’épaule de son ami.

« Il lui faut du temps, Ray. Son mari est mort et elle vient à peine de te pardonner pour Sam. »

Reddington leva vers lui des yeux tristes et fatigués.

« Tu es sage, mon ami. Bien plus sage que je ne le suis. Mais je ne peux pas laisser cette plaie suppurer entre moi et Lizzie. Il faut crever l’abcès.

— Ne fais pas de bêtise.

— Il est trop tard pour ce genre de conseils. »

Dembe acquiesça et lui ouvrit le coffre dans lequel se trouvaient les deux cartons de Château Angélus. Red les souleva en étouffant un juron d’effort et se dirigea vers la maison d’Elizabeth. Dembe le regarda s’éloigner et prit son téléphone portable. Il appuya sur la touche d’un numéro préenregistré et attendit patiemment que son interlocuteur décroche. Une voix faible et éraillée lui répondit.

« Elizabeth ? C’est Dembe. »

*

*    *

Red posa les caisses de vin sur le muret qui jouxtait la porte et fouilla dans sa poche pour en sortir un trousseau de clefs. Il batailla quelques secondes pour trouver la bonne et l’introduisit dans la serrure qu’il déverrouilla. Il était honteux d’avoir subtilisé les clefs de Lizzie pour en faire un double mais sa paranoïa n’aurait pas pu supporter moins. Il ouvrit la porte, reprit les cartons pesants et entra. Il referma la porte du bout du pied et s’avança jusqu’au salon pour poser les caisses à côté du canapé. Il poussa un soupir en se redressant et fit craquer sa nuque. Dans la poche intérieure de sa veste se trouvait encore l’enveloppe kraft dans laquelle l’hôpital avait rangé leurs effets personnels. Il l’ouvrit et la secoua légèrement pour faire bouger le collier inestimable qu’il avait acheté pour elle vingt-quatre heures auparavant. Au fond, il devinait l’alliance assortie qu’il lui avait offerte pour jouer leur rôle de jeunes mariés. Dénicher le collier chez Jorel avait été une chance insolente et il ne put s’empêcher de sourire en se souvenant de la façon qu’avait eue Lizzie de le remercier. Il aurait tout donné pour revenir à cet instant. Il déposa l’enveloppe sur les caisses, puis il revint sur ses pas et verrouilla la porte à double tour.

Il se retourna vers l’escalier menant à l’étage et vit la lumière qui filtrait sous la porte de la chambre d’Elizabeth. Il prit une longue inspiration, ne sachant exactement ce qu’il avait l’intention de faire. Toute sa vie, chacune de ses actions avait été menée après un raisonnement mûri et réfléchi. Cette nuit, pour la première fois, il agissait sans plan, sans autre raison que son désir de la voir, de la sentir, de la toucher. Cette nuit, il agissait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Et il savait que, d’une certaine manière, il n’y en aurait pas.

Il monta les marches avec précaution, se voulant plus silencieux que la nuit. Il avait l’impression effrayante que les battements effrénés de son cœur et le rugissement du sang résonnant dans ses tempes le trahissaient tandis qu’il s’avançait lentement vers la chambre de Lizzie. Arrivé devant la porte close, il eut un instant d’hésitation. La main posée sur la poignée, il se figea, croyant entendre une voix. Il s’approcha et colla son oreille au bois massif. Il ne s’était pas trompé : Elizabeth parlait avec quelqu’un. Sans doute au téléphone, puisqu’il n’entendait pas son interlocuteur. Et s’il la dérangeait ? S’il interrompait un moment qu’elle souhaitait intime ?

Sans réfléchir, il tourna la clenche et entra. Elizabeth était allongée sur son lit, le regard tourné vers la fenêtre. Elle tenait son bras plâtré contre elle, attaché en écharpe autour de son cou. En l’entendant, elle tourna vivement vers lui un visage baigné de larmes. Ses joues rouges et mouillées étaient les seuls endroits colorés dans sa face pâle et fatiguée et ses yeux, lourdement cernés, accusaient la douleur et le chagrin des dernières heures. Elle l’observa sans ciller, le téléphone à l’oreille.

« Merci, Dembe », dit-elle avant de raccrocher.

Ils se dévisagèrent quelques instants sans bouger. Seuls les discrets reniflements de Liz troublaient le silence qui s’était installé dans la pièce. Enfin, Red s’avança et s’approcha du grand lit à pas mesurés. Il s’assit au bord du matelas, à côté d’Elizabeth, et posa ses mains de part et d’autre de ses jambes nues. Elle était vêtue d’un T-shirt ample et d’un short léger qui en dévoilait plus que Red n’aurait osé rêver. Il laissa son regard se promener sur elle avant de remonter vers son visage défait. Son cœur chavira à la vue des larmes qui ruisselaient le long de ses joues et il leva la main pour les essuyer avec tendresse. Lentement, il se pencha vers elle et, de sa bouche, effleura ses lèvres, goûtant la saveur salée de ses pleurs. Elle se redressa, cherchant un contact qu’il ne fut que trop heureux de lui donner.

Leurs bouches se mêlèrent, avides et impatientes, et il sentit rapidement sa langue venir taquiner la sienne. Elle avait bu de l’alcool : il sentait l’arôme amer du malt sur ses lèvres et devina qu’elle avait goûté ce whisky qu’il avait un jour laissé chez elle.  Elle se colla à lui, écrasant ses seins contre sa poitrine, sa main droite s’agrippant à sa nuque et y caressant les cheveux courts qui la recouvraient. Il répondit à son baiser avec empressement et ses mains larges se glissèrent rapidement sous son T-shirt pour s’égarer sur son corps, explorant avec fièvre chaque recoin de son dos.

Taraudé par l’urgence de leur désir et l’envie brûlante de sentir sa peau contre la sienne, Red s’empara des bords du T-shirt et le souleva pour en débarrasser Lizzie. Elle leva le bras droit et le laissa la déshabiller, écartant autant qu’elle le put son coude plâtré pour lui faciliter le travail. Le T-shirt fut envoyé à terre et Red se recula pour la contempler. Ses doigts agrippèrent le short minuscule qui glissa dans un bruissement feutré le long des jambes fuselées de la jeune femme et elle fut rapidement nue devant lui, tremblante d’anticipation et de désir.

Sans un mot, ne la quittant pas des yeux, Reddington se leva et retira son pull, exposant son torse à la vue de Lizzie. Elle s’était souvent demandé, en voyant ses cols de chemise parfois largement ouverts, ce qu’il y avait dessous. Sous le costume chic et élégant. Sous la carapace de Raymond Reddington. Elle ne fut pas déçue. Il accusait son âge, bien sûr, mais sous l’embonpoint naissant se devinait un corps entretenu qui avait travaillé et s’était battu. Des cicatrices, certaines anciennes et d’autres plus récentes, marquaient sa peau à différents endroits, lui rappelant qui et ce qu’il était : un criminel. Un hématome s’épanouissait sous son foie, là où Otal l’avait frappé lorsqu’il était au sol, répondant à la partie droite de son visage, toujours marbrée de bleu et elle éprouva une colère fugitive et possessive à l’idée qu’elle avait failli le perdre la nuit dernière.

Descendant les yeux, elle observa, fascinée, la fine ligne de poils blonds qui descendait de son torse à la ceinture du pantalon et, bien qu’elle appréciât au plus haut point le spectacle inédit et délectable de Raymond Reddington torse-nu en jeans, elle fut soudain pressée qu’il l’enlève également. Il accéda à son souhait et se débarrassa rapidement du reste de ses vêtements pour se retrouver à son tour entièrement nu face à elle, son sexe érigé trahissant le désir impérieux qu’il ressentait à cet instant.

Elle se glissa sous les draps où il la rejoignit et ils se blottirent l’un contre l’autre, chacun goûtant le plaisir de sentir le corps de l’autre pour la première fois. Les mains et les lèvres, insatiables, partirent à la conquête de nouveaux territoires, explorant inlassablement chaque centimètre carré de peau nue, savourant les sensations offertes par la découverte fébrile de l’objet de leur désir respectif. Ils se perdirent en caresses et en baisers, le souffle court et rauque d’excitation contenue.

Le plâtre gênait Lizzie dans cette position latérale et, sans cesser de la couvrir de baisers voraces, Red l’enferma étroitement dans ses bras pour la faire basculer sous lui, lui donnant la possibilité de libérer sa main droite. Elle en profita aussitôt pour se glisser vers son entrejambe et effleurer son sexe tendu. Il étouffa un gémissement contre sa peau et la serra plus fort, l’emprisonnant sous son corps massif. Lizzie remua son bassin contre ses hanches, l’excitant encore davantage.

Il se redressa légèrement et la regarda, les yeux brillants de désir. Jamais il n’avait vu Elizabeth Keen dans cet état. Le visage rose, les pupilles dilatées à l’extrême, la respiration haletante, elle était en plein lâcher-prise et le voulait, lui. Raymond Reddington.

Un violent frisson les agita tous deux lorsqu’il se glissa en elle avec douceur, goûtant enfin l’exquise chaleur de son intimité. Il resta plusieurs secondes sans bouger, appréciant de sentir ses muscles délicieusement resserrés autour de lui. Les yeux rivés à ceux de sa compagne, il commença à aller et venir en elle, lui arrachant des gémissements de plaisir.

*

*    *

Il ouvrit les yeux. Le jour filtrait à travers les persiennes. Il savait que quelque chose venait de le réveiller mais le lieu inhabituel dans lequel il se trouvait le désorienta temporairement. Dans ses bras se lovait le corps chaud d’Elizabeth. Son Elizabeth. Lizzie.

Un sourire béat étira ses lèvres alors même qu’il savait qu’ils venaient de faire une bêtise. Une très agréable bêtise.

Leur première étreinte avait été brève et passionnée, assouvissant le désir violent qui couvait entre eux depuis des mois. L’acte avait eu quelque chose de désespéré, conscients qu’ils étaient tous deux que cette première nuit ensemble serait également la dernière. Une fois l’urgence de jouir rapidement dans les bras l’un de l’autre passée, ils avaient trouvé l’énergie de recommencer, plus doucement, avec lenteur et passion et avaient laissé leur discernement au placard pour se déclarer un amour absolu et éternel de la plus belle façon qui soit.

« Je n’impose aucune limite à cet amour », lui avait-il dit dans la cave de Jorel. Non, aucune limite. Il était entièrement à elle et il n’aurait pas supporté qu’il en soit autrement.

Son téléphone vibra à nouveau, lui rappelant pourquoi il s’était éveillé. Il s’écarta à regret d’Elizabeth et se pencha vers son jeans, fouillant dans la poche où était censé se trouver l’objet du délit.

« Oui ?

Raymond.

— Mr Kaplan ?

Nous l’avons, monsieur.

— Bien, dit-il à voix basse, soucieux de ne pas déranger Lizzie.

Il est prêt si vous le souhaitez. »

Red regarda le radio réveil posé à côté de lui. Six heures du matin. Il se sentait d’attaque pour une troisième fois, si Lizzie le lui permettait. A la seule pensée de pouvoir lui faire encore l’amour, son sexe s’agita, menaçant de se durcir une nouvelle fois.

« Demain, Kate. J’ai besoin de me reposer.

Il attendra, dit la voix sérieuse de Kaplan à l’autre bout du fil. Et… Raymond ? »

Il garda le silence, la laissant parler.

« Ne faites pas de bêtise.

— A demain, Kate », répondit-il dans un murmure avant de raccrocher.

Il laissa tomber le portable au sol et se retourna vers Lizzie. Couchée dos à lui, elle n’avait pas bougé et il fut presque déçu qu’elle ne se soit pas réveillée. Il allait devoir le faire lui-même. Il s’approcha et se colla contre elle, prenant garde à ne pas brusquer son bras plâtré. La gestion de cet artifice avait été un challenge intéressant mais ils s’en étaient tous deux bien sortis. Il s’imagina une nouvelle nuit ensemble, sans ce plâtre et le regretta aussitôt. Il n’y aurait pas de prochaine fois. Il le savait. Cette nuit serait la seule. C’était une erreur de trop dans une série de maladresses et d’imprudences déjà trop longue. Il la serra dans ses bras et lui baisa la nuque avec douceur, plaquant son bassin contre ses fesses nues.

Demain les rattraperait bien assez tôt. Pour l’heure, seul avec elle dans l’intimité de sa chambre, il pouvait se permettre de tout oublier.

*

*    *

Elizabeth ferma les yeux, appréciant la chaleur de Red et ses tendres baisers dans le cou. Ses bras la serraient avec force, comme s’il avait voulu l’empêcher de se sauver. Elle ne se sauverait pas. Plus maintenant. Les poils de son torse contre son dos la piquaient un peu mais elle se retint de bouger, de peur qu’il ne comprenne qu’elle s’était réveillée en même temps que lui et avait entendu sa conversation avec Mr Kaplan. Elle se doutait de ce qu’il était allé faire hier soir, avant qu’il ne la rejoigne. Elle le connaissait. Même s’ils n’avaient pas échangé une seule parole depuis sa venue, elle savait. Il les avait vengés. Vengés de la souffrance physique, mais aussi et surtout de l’éclatante lucidité que cette histoire les avait forcés à avoir sur eux-mêmes et sur leur couple. La période des jeux et des flirts était terminée. Cette nuit serait la seule. Elle et Red le savaient avec une absolue et terrifiante certitude.

Elle voulait prolonger ce moment au-delà du raisonnable, figer le temps et l’enfermer dans une petite boîte et elle s’obligea à tout ressentir avec une acuité décuplée. Son odeur musquée, teintée de tabac et de malt, son souffle tiède sur sa peau, ses bras forts et rassurants épousant son corps, les battements de son cœur se calmant progressivement, pulsant au rythme du sien. Son sexe tendu contre ses fesses offertes. Leurs jambes entremêlées.

Elle ne voulait rien oublier de tout ça et le rangea dans un coin de son esprit qu’elle savait accessible. Ce serait sa bouée dans les moments de doute et de tristesse.

Pour l’instant, elle s’interdisait de penser. Elle ne voulait que profiter.

Plus tard, demain peut-être, elle poserait les questions qui fâchent. Demain, peut-être, elle trouverait le courage de lui demander tout ce qu’elle avait sur le cœur.

Demain, peut-être, elle oserait lui parler des cicatrices qu’il avait dans le dos.

Demain les rattraperait bien assez tôt. Pour l’heure, seule avec lui dans l’intimité de sa chambre, elle pouvait se permettre de tout oublier.


FIN



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