Jorel Otal (N°62)

Chapitre 5 : William Alden

4863 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:18

CHAPITRE CINQ


William Alden sourit en levant son verre ballon. Il contempla le liquide carmin qui tournoyait lentement en accrochant la paroi. Un léger dépôt se déposa au fond du verre lorsqu’il cessa son mouvement et il but une longue gorgée de cette cuvée exceptionnelle. Il ferma les yeux et en savoura le goût âpre et lourd, caractéristique de la vigne issu d’un domaine bordelais.

Le FBI l’avait interrogé pendant deux heures avant que son avocat ne parvienne à le faire sortir de leur bureau. Ils avaient prétendu qu’un de leur agent, une certaine Elizabeth Keen, avait été enlevée et séquestrée dans l’un de ses vignobles. Il fit encore tourner le vin pour le faire respirer, contrarié. Comment avaient-ils retrouvé la jeune femme ? Et comment avaient-ils fait le rapprochement avec lui ?

Une seule explication s’offrait à lui et elle ne lui plaisait pas : Ray était en vie. Bien sûr, le FBI n’avait pas une seule fois mentionné Raymond Reddington pendant son interrogatoire. Jamais il ne reconnaîtrait qu’il travaillait en étroite collaboration avec l’un des criminels les plus recherchés du pays.

Même si l’évasion de Raymond semblait être l’explication la plus logique à ce brusque intérêt du FBI pour ses affaires, il peinait à le croire. Lorsqu’il avait quitté la cave, presque vingt-quatre heures plus tôt, Red faisait pitié à voir. Faible, agonisant, enroulé autour de sa protégée comme si ses bras avaient pu la prémunir du manque d’oxygène. Une loque. Il avait réduit Raymond Reddington à l’état de pauvre chose impuissante et ne manquerait pas de le faire savoir autour de lui.

Mais si Ray était en vie… il but une nouvelle gorgée de son vin et déglutit avec peine. Si Ray était en vie, cela signifiait qu’il était à sa poursuite. Il devait partir de Washington le plus rapidement possible. Dire qu’il avait été arrêté en plein rite de passage au grade de Maître du plus jeune sénateur de l’Assemblée. Quelle honte pour la Loge. Il ne doutait pas que des discussions en faveur d’élections anticipées étaient déjà en cours parmi ses Frères pour l’évincer avec discrétion de son poste de Vénérable. Il avait donc perdu cette influence-ci également. Heureusement qu’il avait d’autres cordes à son arc et bien des moyens de faire valoir son pouvoir auprès des grands de ce monde.

A ce propos, il était surpris de l’absence de nouvelles de la part de Jorel. L’homme n’était pas téméraire malgré sa folie et l’évasion de Reddington aurait dû suffire à le faire sortir de son trou. Il ne s’en plaignait pourtant pas : il ne voulait en aucun cas que quiconque puisse faire un rapprochement entre lui et ce cinglé d’Otal. Surtout pas le FBI. Surtout pas Red, même si cela semblait désormais inévitable.

Il observa son verre presque vide et se retourna pour prendre la bouteille numérotée par ses soins. Il ne lui en restait plus beaucoup et il en savourait chaque goutte. Son regard se posa sur la table où il était certain d’avoir posé la bouteille et il constata, interdit, qu’elle avait disparu. Il la chercha des yeux pendant plusieurs secondes, sentant une angoisse sourde s’insinuer lentement dans son esprit.

« Je ne comprends décidément pas ce que tu trouves à ce pinard », dit une voix grave et basse en provenance de son fauteuil Renaissance plongé dans l’ombre.

Reddington s’avança légèrement dans le fauteuil et alluma la lampe de lecture qui se trouvait à côté de lui. Alden sursauta en le voyant et se figea, dans l’attente de ce qui allait suivre. Red s’était servi un verre de vin et, comme Alden avant lui, il le fit tourner lentement, d’un geste souple du poignet, avant d’en boire une gorgée. Il fit une grimace dégoûtée.

« Sans saveur, ni caractère, dit-il avec dédain en regardant l’étiquette de la bouteille. Un peu comme ta femme, si je me souviens bien. »

Il reposa le verre sur la table basse et se leva lentement pour se diriger vers Alden. Celui-ci s’étonna que son esprit puisse s’attarder à remarquer que, contrairement à son habitude, Reddington portait un jeans et un pull à col roulé sous une veste décontractée.

« Que fais-tu ici, Ray ? Tu es venu me tuer ? Le FBI surveille ma maison, tu sais ? Au moindre coup de feu, ils débarqueront ici.

— Le FBI est le cadet de tes soucis, Bill.

— N’approche pas, Raymond !

— Ou sinon quoi ? », demanda Red sans cesser d’avancer.

Alden se précipita vers le buffet qui se trouvait juste à côté de lui et prit le revolver qui y était posé. Il le braqua en tremblant sur Reddington et recula de quelques pas.

« Je vais tirer, Ray ! Ne m’oblige pas à le faire. »

Red s’arrêta et leva les mains en affectant une mine ennuyée. Il fit une moue contrariée et regarda autour de lui avec des hochements de tête exagérés, comme s’il s’adressait à des témoins invisibles et les prenait à partie. Alden avait encore reculé en direction du téléphone et s’était emparé du combiné. Il peinait à composer un numéro sans cesser de menacer son ennemi.

« Qui appelles-tu là, Bill ? Le FBI ou Jorel ? Tu es conscient que ni l’un ni l’autre ne viendront ? »

William Alden tenait le téléphone contre son oreille. Une sonnerie répétitive lui indiquant que son correspondant était injoignable se fit entendre et il raccrocha, excédé.

« Oups. Occupé », plaisanta Red sans bouger.

Alden le mit en joue et jeta un coup d’œil derrière lui. La cuisine n’était pas loin. S’il pouvait la rejoindre, il ne serait pas loin de la porte de derrière. Il pourrait s’enfuir et aviser après. Il savait qu’il n’était pas de taille contre Reddington. La confiance que celui-ci affichait malgré la menace d’une arme pointée sur lui signifiait qu’il n’était pas seul. Raymond Reddingon ne laissait jamais rien au hasard. Il se tourna à nouveau vers lui et enragea de le voir si plein d’assurance et de calme alors que lui-même, pourtant en position de force, frôlait l’apoplexie.

« Tu faisais moins le fier dans la cave, Ray. Comment va la jeune Keen ? »

Red pencha la tête sur le côté, son expression reflétant soudain une rage démente qui menaçait de déborder. Cela ne dura qu’une seconde, puis il reprit son affabilité coutumière.

« Attention la tête, Bill », dit-il d’un air faussement affecté.

Alden cilla sans comprendre puis s’écroula sous le coup que lui asséna Dembe, sorti de la cuisine. Reddington rejoignit son ami et contempla l’homme inconscient à leurs pieds.

« Bonsoir, Raymond, lança Mr Kaplan de sa voix rocailleuse en entrant dans le salon.

— Bonsoir, Kate répondit Red en lui prenant les mains avant de déposer un baiser affectueux sur sa joue parcheminée.

— Vous vous assagissez avec l’âge, mon cher, constata-t-elle en regardant à son tour Alden étendu au sol. Pas de sang, ni de cervelle éparpillée partout. Je vais finir par ne plus avoir besoin de travailler. Vous vous passerez bientôt de mes services.

— Que ferais-je sans vous, Mr Kaplan ? dit Red avec amusement.

— Des bêtises, Raymond. Assurément. »

Elle s’agenouilla aux côtés d’Alden et ouvrit sa mallette pour en sortir une petite trousse noire fermée par une fermeture éclair. Elle y prit une seringue et, après en avoir expulsé l’air, piqua l’aiguille à travers les vêtements d’Alden, directement dans son muscle fessier.

« Voilà qui vous offre une bonne heure de dodo.

— Parfait. Juste le temps qu’il faut pour nous rendre dans son antre secret.

— Nous y avons déjà fait amener l’autre, lui apprit-elle d’un ton égal en se relevant.

— Parfait. Rien ne vaut les réunions de famille. »

Red ferma soudain les yeux et se massa la tempe droite en soupirant d’un air exaspéré. Kaplan fouilla dans sa mallette et sortit un flacon de médicaments. Elle en fit tomber un dans sa main décharnée et le tendit à son employeur.

« Qu’est-ce ? demanda-t-il d’un air méfiant.

— Opium et caféine, avec un peu de paracétamol. »

Red secoua la tête.

« Non, Kate. Je dois être en possession de toutes mes facultés pour ce qui va suivre. Je ne peux pas me permettre d’être à moitié ensuqué.

— Ne m’insultez pas, Raymond. Vous avez une résistance aux drogues que je n’ai jamais rencontrée chez aucune autre personne. Ceci sera juste assez fort pour soulager votre migraine. Faites-moi confiance. »

Haussant les épaules, Red prit le comprimé et retourna vers le fauteuil à haut dossier où il avait laissé la bouteille de vin. Il se resservit le fond d’un verre et l’avala d’un trait pour faire passer le médicament. Il grimaça en sentant le goût rugueux et piquant caractéristique d’un vin trop riche en tanins et regarda une nouvelle fois la bouteille en secouant lentement la tête. Puis il la reposa, prenant soin de la laisser à la lumière. Il caressa l’étiquette qui ne portait pour toute mention que les mots « Laura n° 8 ».

« Trouvez le dernier, Mr Kaplan.

— Mr Vargas fait de son mieux, monsieur, répondit Kaplan de son ton calme.

-— Qu’il fasse plus. Je les veux tous.

— Vous les aurez, Raymond. »

Il hocha la tête et Kate Kaplan sortit de la pièce, escortant les hommes qui étaient venus enlever le corps de William Alden. Reddington s’apprêtait à les suivre quand Dembe l’arrêta avec douceur.

« Raymond, je n’ai pas eu l’occasion de te rendre ça. C’est l’hôpital qui me les a remis. »

Red baissa les yeux vers les mains de son ami. Il tenait une enveloppe de papier kraft fermée. Il s’en saisit et l’ouvrit avant d’en contempler l’intérieur d’un air absent. Sans un mot, il y plongea la main et en ressortit un anneau simple et ouvragé en or blanc. Il le fit tourner entre son pouce et son index et le fixa avec une indescriptible mélancolie dans le regard.

« Ray ? demanda Dembe avec inquiétude.

— Je crois que je l’ai perdue, Dembe. »

Il fit glisser l’alliance le long de son annulaire gauche et serra le poing, enfonçant profondément ses ongles courts et manucurés dans la paume de sa main. Il soupira et leva des yeux trop brillants vers son garde du corps.

« Allons-y mon ami. »

*

*    *

Des murmures, tout près de lui. Une odeur familière de terre, d’humidité et de sucre derrière l’entêtant effluve douceâtre du vin. Il était chez lui. Dans sa cave personnelle. Qui avait su ? Comment ?

Prudemment, Alden ouvrit les yeux. De prime abord, il ne vit rien. Il faisait sombre et son corps engourdi était tourné vers le mur de pierres de taille qui fermait le cellier. Progressivement, sa vue s’habitua à l’obscurité et, en se contorsionnant pour se retourner, il distingua des silhouettes floues en train de farfouiller dans sa réserve privée.

« Regarde ça, Dembe : mes deux caisses de Château Angélus ! Ce vieux rat les a embarquées chez lui ! »

Il se souvint. Reddington. Jorel. Le FBI.

Il gémit, attirant l’attention des deux hommes. Il vit Reddington se tourner lentement vers lui et l’observer avec intérêt.

« Ah, Dembe, notre hôte est réveillé, dirait-on. Alors, Bill, prêt pour une balade ? »

Tandis qu’il parlait, son homme de main s’était avancé vers Alden et le releva sans ménagement pour le mettre sur ses jambes flageolantes. Le vieux maître de chai tituba, retenu par la poigne du jeune noir, et fut poussé brutalement vers la porte menant aux vignobles sacrés.

« Je me suis toujours demandé ce que tu cachais dans cet endroit, William, dit Red d’un ton enjoué. Qu’est-ce qui pouvait avoir assez d’importance pour un qu’homme tel que toi, qui a déjà tout, veuille le protéger avec autant d’acharnement ? Oh, bien sûr, je sais que tu commerces avec quelques cinglés parmi les plus riches de ce monde, mais jamais, jamais, je n’aurais imaginé ce genre de vice chez toi. Chez Jorel, peut-être. Mais toi ? »

Ils étaient arrivés dans un petit enclot à l’abri des regards, sur un terrain où s’épanouissaient une centaine de pieds de vignes âgés et maigrichons.

« Bill…, continua Red en marchant au milieu des vignes rabougries. Ce vin n’est même pas bon, mon vieux ! »

Il s’approcha d’un groupe de cinq vignes plantées en cercle autour d’un monticule de terre. Le premier pied de vigne avait une étiquette. Red la souleva et, braquant sa lampe torche, lut l’inscription qui y était rédigée à la plume, dans une calligraphie ampoulée.

« Laura, 1996. »

La photo d’une femme blonde, dans la cinquantaine, lui souriait avec tristesse sous des yeux noisette fatigués et apathiques. Red releva la tête et regarda Alden avec attention.

« C’est avec elle que tu as commencé n’est-ce pas ?

— C’est la seule façon que j’ai trouvé pour l’avoir près de moi encore quelques années, Ray », se défendit Alden d’une voix misérable.

Red déambula parmi les pieds, lisant çà et là d’autres étiquettes, toutes accompagnées de photographies, pour la plupart tirées d’un polaroïd. Certaines lui firent froncer les sourcils, mais il ne fit aucun commentaire. Il revint vers Alden et Dembe et s’arrêta devant un trou profond qui semblait avoir été creusé récemment dans de la terre encore meuble. Les vignes qui le bordaient étaient très petites et paraissaient aussi vieilles que les autres. Il prit l’étiquette que portait l’une d’entre elle et lut à voix haute.

« Raymond Reddington, 2014. (il leva la tête et scruta Alden, les yeux étrécis) Un peu présomptueux, Bill. »

Il arracha le bout de papier sepia auquel était attachée une photo de lui prise de toute évidence au cours de sa période de captivité avec Lizzie. Il regarda le portrait de cet homme hâve et émacié qu’il ne reconnaissait pas, s’attardant sur la partie du visage d’Elizabeth qui se devinait à côté du sien et le déchira sans un mot. A pas lents, il revint vers les deux hommes.

« Ce que je vois ici permet de répondre à bien des questions sur certaines disparitions mystérieuses. Qui prend ce genre de décisions, Bill ? Toi ? »

— Parfois oui, répondit l’autre, abattu. Il arrive aussi que quelqu’un me passe une commande, disons, spéciale.

— Quelqu’un comme Jorel ?

— Tu connais Jorel et son amour pour les enfants, acquiesça Alden d’un ton neutre. Il m’est arrivé de lui rendre ce service pour lui permettre de les savourer encore longtemps après leur mort.

— Et comment vis-tu avec ça ? », demanda Red d’un air dégoûté en se remémorant malgré lui la photo d’un trop jeune garçon exsangue et famélique qui ornait l’une des vignes.

Alden haussa les épaules.

« Je me contente de répondre à une certaine forme de demande, mon ami. Peux-tu t’imaginer plus belle preuve de respect pour quelqu’un que de boire le vin issu de son corps défunt ?

— Nous avons sans doute une conception différente du respect, Bill. »

Alden soupira et se redressa péniblement sous la poigne de Dembe.

« Tu aurais fait un cru exceptionnel, Ray. Les bouteilles se seraient vendues une fortune.

— Je suppose que je dois m’en sentir flatté…

— Essaie un instant d’imaginer le plaisir qu’auraient éprouvé tes ennemis à boire l’essence de Raymond Reddington…

— Je n’aime mieux pas. »

Red s’était suffisamment rapproché d’Alden pour sentir l’odeur de sa peur qui commençait à sourdre, tel un voile rance, sous son eau de Cologne luxueuse.

« Tu vas me tuer, Ray ? demanda William Alden d’une voix qu’il parvint presque à contrôler.

— Où est Jorel ?

— Ah… soupira Alden avec lassitude. Jorel. (il leva vers Red des yeux cernés et striés de rouge) Je ne crois pas qu’il soit aisé à trouver. Tu sais comme il lui est facile de disparaître. »

Un sourire insolent lui étira les lèvres.

« Il a eu un bon professeur.

— Le meilleur, confirma Red. Où est-il ?

— Je ne suis pas dans ses petits secrets.

— Tu l’étais pourtant assez pour t’allier à lui et me piéger. »

Alden haussa un sourcil.

« Nous avions un objectif en commun, rien de plus. Il a été si facile de t’attirer chez lui. Avec la jolie Keen en plus. Ray… (il secoua la tête, oubliant soudain sa position ô combien précaire) Quelle déchéance, Ray. Toute ta vie, tu as été d’une défiance maladive et, depuis quelques mois, tu accumules les imprudences.

— Où est Jorel ? répéta Red, peu enclin à continuer sur un sujet si sensible pour son ego.

— Je ne sais pas et je m’en fous, Raymond. Que vas-tu faire ? Me tuer ? »

Red se pencha vers lui, amenant presque son front au contact de celui du Maître de Chai.

« Oui », répondit-il d’une voix dangereusement calme.

Alden frémit légèrement avant de se reprendre.

« Tu as trop besoin de moi. Tu veux Jorel et tu sais que je suis sans doute le seul à savoir où le trouver, dit-il, semblant vouloir changer de stratégie.

— Tu as tort.

— Je t’assure, Ray, paniqua-t-il. Je connais beaucoup de ses cachettes.

— Non, ce n’est pas ça, dit Red en inclinant la tête sur le côté. Tu n’es pas le seul à savoir où trouver Jorel. »

Aussitôt, comme si sa phrase avait été un signal attendu, deux hommes se présentèrent, trainant avec eux une femme minuscule qui se débattait frénétiquement en hurlant comme une furie. Alden la regarda arriver à leur hauteur, une lueur terrifiée dans les yeux.

« Qu’as-tu fait, Ray ? bredouilla-t-il.

— Voyons, Bill, tu ne reconnais pas Lorène ? Dis bonjour, Lorène. »

Un torrent d’injures lui répondit et Red haussa les sourcils, amusé.

« Quel langage, Lorène ! dit-il en remuant l’index devant le nez de la jeune femme pulpeuse.

— Ray, tu es fou ! gronda Alden. Il va te tuer ! Il va tous nous tuer.

— Il t’arrachera la peau, Red ! Il t’ébouillantera et te désossera. Il va t’ouvrir le ventre et laisser tes entrailles se répandre, encore fumantes, sur les braises brûlantes !

— Quelqu’un a encore trop lu le Marquis de Sade, je vois…, ironisa Reddington. Où est-il, Lorène ?

— Va te faire foutre !

— Pourquoi personne ne comprend-il que je n’aime pas cette réponse ? »

Il souleva sa veste et saisit le revolver qu’il avait coincé à l’arrière de son jeans. Il le braqua sur Lorène et, sans prévenir, lui tira une balle dans la jambe. La femme hurla et s’écroula entre les bras de ses gardiens, perdant d’un coup toute sa morgue et sa dignité. Red se pencha et lui prit le menton, l’obligeant à soulever la tête pour le regarder.

« Où est-il, Lorène ? Où est Jorel ?

— Je ne sais pas, je… », pleurnicha-t-elle.

Red ne la laissa pas finir et, visant à peine, tira une nouvelle fois, l’atteignant au bras. Lorène geignit et se tordit en tous sens malgré la poigne de des geôliers, pleurant de rage et de douleur.

« Je demande pourtant poliment, Lorène, dit Red d’un ton patient.

— Ray, je t’en prie…, commença Alden, pétrifié.

— Ton tour viendra, Bill », murmura Reddington sans se retourner, son attention entièrement focalisée sur Lorène.

La femme le regardait avec terreur, les yeux brillants de larme de souffrance. Elle connaissait Reddington. Elle savait que sa réputation n’était pas usurpée. Si elle ne parlait pas, il continuerait à la torturer, prenant un grand soin à n’abimer que des endroits qui ne mettraient pas sa vie en péril immédiat. Et il n’hésiterait pas à employer des moyens plus radicaux si elle persistait à se taire. Il n’ignorait ni ses faiblesses, ni ses peurs. Son corps. Son visage. Son apparence. Il savait qu’il obtiendrait d’elle tout ce qu’il voulait rien qu’en menaçant son intégrité esthétique. Elle accordait tant d’importance à des choses tellement futiles que c’en était frustrant. Mais elle était ainsi. Elle comprit que son frère, son cher frère, ne pouvait la protéger de tout. Et certainement pas de Raymond Reddington. En un instant, elle prit sa décision.

« Il est à la Nouvelle Orléans, chuchota-t-elle, honteuse de trahir le secret de Jorel.

— Où à la Nouvelle Orléans ? demanda Red d’une voix sourde.

— L’hôtel Monteleone, dans Royal Street », intervint Alden.

Red se retourna enfin vers lui et lui fit un sourire carnassier.

« Regardez qui essaye de sauver les meubles… grinça-t-il.

— Tu ne l’y trouveras pas, Red, reprit Lorène dans un regain de superbe. C’est lui qui vous dénichera, toi et Elizabeth. Il la sautera devant tes yeux et elle aimera ça.

— Tu devrais apprendre à fermer ta gueule, Lorène, soupira Red avec ennui. Ce n’est pas parce que toi tu jouis sous les coups de rein asthéniques de ton frère que tout le monde doit apprécier. »

Il la vit prendre son élan et elle lui cracha un jet de salive épais à la figure. Il se recula, contrarié, et fouilla dans sa poche pour en sortir un mouchoir avec lequel il s’essuya soigneusement. Il observa fixement Lorène pendant quelques secondes puis leva les yeux pour regarder l’un des mercenaires qui encadrait la jeune femme. Il fit un petit mouvement de la tête et les deux hommes trainèrent Lorène vers le trou qui avait été originellement creusé à son intention. Ils l’y balancèrent avec force et il entendit le bruit mat que fit son corps en atterrissant deux mètres cinquante plus bas. Un craquement d’os qui se brise accompagna sa chute et elle se mit à hurler comme un porc à l’abattoir, pleurant et suppliant Red de la faire sortir.

Reddington se tourna vers Alden qui tremblait comme une feuille et fit mine de s’approcher de lui. Les beuglements désespérés de Lorène redoublèrent de puissance, le coupant dans son mouvement. Il leva les yeux au ciel et, reprenant le revolver qu’il avait enfoncé dans son jeans, se dirigea vers la fosse.

« Ta gueule, Lorène, dit-il froidement en lui tirant une balle dans la tête.

Les cris s’arrêtèrent net et Alden sentit un violent frisson secouer son vieux corps. Il ne se faisait désormais plus aucune illusion quant à son sort. Reddington était en pleine vendetta et il savait que, lorsque cela arrivait, il ne s’arrêtait qu’une fois tous ses ennemis éliminés. Il aurait dû prendre la mesure le danger qu’il y avait à devenir l’ennemi avoué de Reddington. Il avait été sot de croire que l’influence et l’argent de Jorel pouvait le protéger d’un homme comme lui. Quel gâchis.

Il regarda les quelques pieds de vigne qui charriaient encore le sang et l’énergie vitale de son épouse.

Laura.

Qu’aurait-elle pensé de ce qu’il était devenu ?

Il secoua la tête. Qu’importait. Il allait mourir cette nuit. Il vit Raymond reporter son attention sur lui. Il s’approcha, la tête inclinée dans une mimique qu’Alden lui avait toujours vu faire au cours de leurs nombreuses années d’une collaboration fructueuse. Il se souvint s’être demandé à une époque s’il ne souffrait pas d’un torticolis chronique, avant de comprendre qu’il s’agissait d’un tic pérenne. Il en avait ri plus d’une fois avec lui. Sans le vouloir, il l’imita et pencha la tête à l’oblique, mettant leurs yeux à niveau.

« Tu as signé ta perte, Ray, dit-il avec gravité. Lorène avait raison : si ce n’est pas Jorel, un autre partira à la recherche d’Elizabeth et se servira d’elle pour t’atteindre. Si Jorel et moi savions pour elle, tu peux être sûr que d’autres savent aussi. Tu peux être sûr qu’il le sait. »

D’un nouveau signe de la tête, Red intima à ses hommes de l’emmener à son tour vers la fosse béante.

« Tu ne voudrais pas qu’il s’en prenne à Lizzie, Ray ? », parvint encore à dire Alden avant d’être jeté sans ménagement au fond du trou humide.

Il cria le temps que dura sa chute et atterrit durement sur le sol meuble. Lorraine gisait à côté de lui, aussi désarticulée qu’une poupée de chiffons, le front percé d’un trou sanglant. Il leva les yeux et vit le Concierge du Crime s’approcher du bord, les bras dans le dos, un intérêt poli sur le visage.

« Réfléchis, Raymond ! Je peux te protéger !

— Non, Bill. Tu ne peux pas, répondit calmement Reddington.

— Il t’aura, Ray.

— Pas si c’est moi qui le trouve avant. »

Il recula hors de la vue d’Alden, s’attirant des cris déchirants et paniqués de la part de celui-ci. Aussitôt, les deux hommes de main s’approchèrent, pelle à la main, et entreprirent de remplir la fosse de terre. Alden, comprenant quelle était sa sentence, hurla plus fort, tentant vainement d’attirer l’attention de Reddington.

Le remplissage de la tombe prit une bonne demi-heure pendant laquelle Red écouta William Alden essayer de marchander, puis le menacer avant finalement de le supplier. Lorsqu’il n’eut plus que la tête hors de terre, seuls des sons inarticulés et véhéments sortaient de sa bouche à moitié remplie de fange. Red le regarda disparaître, vit ses yeux terrifiés contempler la lente montée de terre, pelletée après pelletée, et perdre subitement leur éclat de vie juste avant d’être eux-mêmes recouverts.

Il resta face à la fosse jusqu’à ce qu’elle soit entièrement comblée et, une fois Alden définitivement enterré, il se détourna et s’éloigna rapidement, Dembe sur les talons. Ils sortirent du domaine viticole et regagnèrent la Lincoln noire qui patientait, moteur allumé, prête à démarrer. Dembe remercia l’homme qui était resté en poste et prit place au volant. Red s’installa derrière lui et regarda pensivement par la fenêtre. Puis il prit son téléphone et composa un numéro de mémoire.

« L’hôtel Monteleone, Nouvelle Orléans »

Il raccrocha sans attendre la réponse et remit le téléphone dans sa poche. Il baissa les yeux vers sa main gauche et contempla l’alliance qui ornait son annulaire, la faisant tourner silencieusement, absorbé dans ses pensées.

« Ray ? », demanda Dembe en l’observant dans le rétroviseur.

Reddington tourna le poignet pour regarder sa montre. Deux heures du matin. Dans moins d’une heure, il pouvait être à Washington D.C..

« Emmène-moi chez elle, Dembe. »



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