Jorel Otal (N°62)

Chapitre 4 : Le meurtre d'Hiram

4928 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:17

CHAPITRE QUATRE


C’était un bruit de fond constant, pas vraiment désagréable mais, une fois qu’elle en eut pris conscience, il lui fut impossible d’en faire abstraction. Il l’éveilla tout à fait et elle comprit qu’elle ne parviendrait plus à se rendormir. Elle était pourtant si bien, en paix et en sécurité. Elle ne voulait pas retourner dans le monde réel, là où vivait celui qui l’avait condamnée à cet enfer. Un long soupir s’échappa de ses lèvres sèches et craquelées et les murmures  cessèrent aussitôt. Sa main droite fut capturée dans une poigne ferme et elle sentit quelqu’un se pencher sur elle.

A contrecœur, elle ouvrit les yeux.

La blancheur des murs autour d’elle lui confirma ce que son nez avait déjà subodoré : elle était dans une chambre d’hôpital. Red se tenait juste à côté d’elle, les yeux agrandis par l’inquiétude. Le côté droit de son visage était bleu très foncé, presque noir, et son œil droit, gorgé de sang, était un abîme que sa pupille, dilatée par le traumatisme, rendait insondable. Il était vêtu de son habituel complet bleu et l’un de ses fedora assortis était posé sur ses genoux.

Derrière lui, un peu en retrait, se tenaient Dembe et Ressler, la mine fermée.

Elle sentait son bras gauche désagréablement comprimé et baissa les yeux pour s’apercevoir qu’elle avait un plâtre immense qui maintenait son bras en flexion. C’était à peine si elle pouvait remuer les doigts.

« Bonjour, Lizzie », murmura Red avec un faible sourire.

— Vous avez une sale tête, parvint-elle à dire, la gorge sèche.

Elle vit la ligne de sa mâchoire se contracter un bref instant, puis, au prix d’un effort qui sembla immense, il se détendit et sourit à nouveau.

« Vous aussi, répondit-il.

— Que s’est-il passé, Red ? »

Il prit une grande inspiration et se retourna pour regarder les deux hommes qui se trouvaient derrière lui.

« Vous pouvez remercier Dembe et Donald, agent Keen. Ce sont eux qui nous ont retrouvés à temps et nous ont sortis de la cave de Jorel. Sans eux… »

Il baissa les yeux et secoua la tête, laissant sa phrase en suspens.

« Dembe m’a prévenu que vous aviez disparu, intervint Ressler. Il vous a attendu après la soirée et, voyant que vous ne reveniez pas à la voiture, il s’est caché et a guetté les allées et venues d’Otal.

- Je n’ai pas eu à attendre longtemps, continua Dembe de sa voix de baryton. J’ai vu Otal revenir de je ne sais où moins d’une heure après la fin de la soirée. Je n’avais même pas remarqué qu’il était parti de chez lui. Je suis resté à proximité de sa propriété et, peu de temps après, j’ai vu sa voiture repartir. Je l’ai suivi jusqu’à un vignoble et j’ai appelé l’agent Ressler pour un peu d’aide. »

Red était resté silencieux pendant l’explication de son garde du corps. Liz l’observait avec insistance pour essayer d’attirer son attention mais il mettait un acharnement particulier et incompréhensible à éviter son regard.

« Je vous dois beaucoup, dit-il. A tous les deux.

— Disons que nous sommes quittes, Reddington, répondit Ressler. Vous avez sauvé ma jambe et probablement le reste aussi, lors de l’affaire d’Anslo Garrick. Et je n’ai pas non plus oublié Mako Tanida. »

Liz regarda Donald, surprise. Mako Tanida, l’homme qui avait tué Audrey ? Qu’avait fait Red qui puisse mériter la reconnaissance de son plus grand détracteur au sein de la Task Force ?

« Nous ne sommes pas quittes, agent Ressler, car je n’endette jamais mes amis. C’est moi qui vous suis redevable pour ce que vous avez fait cette nuit. »

Donald cilla et soutint le regard de Reddington, ne sachant que répondre. Il avait devant lui l’homme qu’il avait poursuivi pendant cinq ans. Cinq longues années pendant lesquelles Reddington s’était moqué de lui, avait joué avec ses nerfs et avait foutu sa vie privée en l’air. Comme il aurait été heureux, à l’époque, de loger une balle dans le crâne de cet homme. Et, aujourd’hui, il lui avait sauvé la vie.

Il se souvenait de ce que Red lui avait confié lors de leur confinement dans la cellule, le jour où Anslo Garrick avait pris d’assaut le Bureau de Poste. Que sauver une vie n’avait rien à voir avec le fait d’apprécier ou non la personne. Peut-être Reddington l’avait-il empêché de mourir cette fois-là uniquement pour que lui, Donald, puisse lui rendre la pareille cette nuit. Il avait depuis longtemps cessé de croire au hasard.

Reddington, l’homme sans attaches, sans morale, sans conscience, avait donc un sens de l’honneur et de l’amitié et il estimait suffisamment Donald pour l’inclure dans son cercle de confiance.

Ressler en éprouvait une satisfaction indescriptible.

Red ne l’avait pas quitté des yeux et semblait suivre sans mal le cheminement de ses pensées.

Donald était un bon agent. Un homme honorable. Et il y avait tant de colère en lui, tant d’émotions contradictoires qui ne trouvaient pas leur issue sous cette carapace d’impassibilité qu’il s’imposait. Il savait, aussi sûrement que s’il s’était trouvé à sa place, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il explose et emporte toute la Task Force avec lui. Son professionnalisme souffrait de la perte de sa compagne et des drogues qu’il prenait avec de plus en plus de régularité. Il savait qu’il ne demanderait pas d’aide. Qu’il était persuadé de ne pas en avoir besoin. Comme lui à l’époque. Il espérait que le jeune homme aurait seulement plus de bon sens que lui-même et ne se laisserait pas submerger par la haine et la colère. Il espérait qu’un jour, il remarquerait sa main tendue vers lui et l’accepterait, d’un ami à un autre.

« Et Jorel Otal ? finit par demander Liz. Vous l’avez arrêté ?

— Et sous quel prétexte, Keen ? demanda Ressler. Comment aurions-nous pu justifier une arrestation au Canada, sans mandat ? Toi et Reddington étiez en sous-marin et nous ne pouvons pas divulguer sa participation avec le FBI.

— Il savait qui j’étais.

— Oui. Nous avons été piégés. J’ai été piégé. »

Red serrait toujours la main de Lizzie et elle put estimer sa rage à la pression qu’il exerçait sur ses doigts.

« Jorel n’était pas seul. Avant que vous n’arriviez, il est venu voir l’avancée de notre état avec un autre homme.

— Qui ?

— Je ne sais pas. J’étais proche de l’inconscience. Tout ce dont je me rappelle, c’est qu’il avait une chose urgente à faire à Washington et qu’il ne pourrait pas revenir avant trois jours.

— Une autre voiture est arrivée après Jorel, confirma Dembe. Mais je n’ai pas pu reconnaître l’homme qui en est sorti.

— Que sait-on sur l’endroit où nous étions enfermés ? Jorel m’a dit qu’il avait décidé de se lancer dans un vignoble... »

Red se tut soudain et secoua lentement la tête en faisant une moue d’agacement, un éclair de compréhension brillant dans son œil valide.

« Alden, lâcha-t-il entre ses dents serrées.

— Alden ? dit Lizzie, perplexe. Le Maître de… quoi déjà ?

— Le Maître de Chai. »

Red se leva, agité et mécontent. Il se dirigea vers la fenêtre et contempla l’horizon, sa bouche mâchonnant dans le vide.

« Qui est ce… Alden ? demanda prudemment Ressler.

— Un autre blacklisté que nous avons rencontré à la soirée d’Otal, répondit Liz.

— J’ai été stupide ! », gronda Reddington.

Tous se turent et baissèrent les yeux. La colère de Raymond Reddington enflait dangereusement dans la petite pièce et la tension quasi-palpable qui émanait de lui mettait tout le monde mal à l’aise.

« Si vous vérifiez, agent Ressler, dit Red avec une froideur contenue, vous trouverez sans doute que William Alden est le propriétaire légitime de ce vignoble. Il déteste vendre ses propriété et préfère les louer. Nul doute qu’il n’aura pas dérogé à sa règle avec Jorel.

— C’est un citoyen américain ?

— Oui.

— Dans ce cas, nous pourrions avoir un mandat d’arrêt contre lui. Enlèvement et séquestration d’agent dans une de ses propriétés. Je vais contacter Aram pour qu’il fasse une recherche sur son patrimoine. »

Il fouilla dans sa poche et en extirpa son téléphone portable. Il s’éloigna quelques instants, donna quelques instructions et revint.

« Nous aurons vite la réponse. »

Reddignton se retourna vers lui et hocha sèchement la tête. Il revint s’asseoir aux côté de Lizzie et lui reprit la main tout en évitant de la regarder dans les yeux.

Une éternité plus tard, le téléphone de Ressler sonna. Il décrocha d’un geste preste et porta l’appareil à son oreille.

« Ressler. Oui, Aram… Tu es sûr ? Bien. Pas chez lui ? OK. Merci. »

Il raccrocha et regarda les trois autres.

« Vous aviez raison, Reddington. Parmi ses propriétés viticoles, on trouve un domaine à proximité de Toronto, là où on vous a retrouvé. Cooper a fait une demande de mandat mais il n’est pas chez lui. »

Red ferma les yeux. Sa migraine lancinante ne l’avait pas quitté et il luttait contre la douleur qui lui vrillait les tempes.

« Il était attendu à Washington, murmura-t-il.

— Que savez-vous sur lui ?

— Il est franc-maçon. Du 33ème degré. »

Tout le monde se tourna vers l’agent Keen, qui venait de parler. Red la contempla avec stupéfaction.

« Sa chevalière, dit-elle d’un air presque désolé.

— Quelle heure est-il, Donald ? demanda Red.

— Vingt-et-une heures. »

Red se retourna vers Lizzie et la regarda avec fierté.

« Bien observé, Lizzie. Mais William Alden n’est pas un simple franc-maçon, il est le Vénérable de la Grande Loge de Washington DC. Une fois par an a lieu le passage au grade de Maître. C’est une cérémonie importante, à laquelle le Vénérable ne peut se déroger. Elle commence ce soir, à 21h30. C’est là-bas que vous le trouverez.

— Et comment trouve-t-on la grande loge d’une société secrète, Reddington ? demanda Ressler avec scepticisme.

— 5428 McArthur Blvd NW, dit Dembe

— Comment savez-vous ça ?

— Google, répondit laconiquement le garde du corps en brandissant son smartphone.

— Société secrète…, ricana Red. Laissez-moi rire, Donald. Il n’y a plus rien de secret dans ces réunions de cacochymes condescendants.

— Je croyais que les francs-maçons œuvraient pour le bien de l’humanité. Et vous nous apprenez que son plus grand chef…

— Vénérable, précisa Red.

— … est un criminel qui a tenté de vous tuer, vous et l’agent Keen..., bredouilla Ressler, désemparé.

— C’est ce que j’aime chez vous, agent Ressler : votre naïveté. Je ne saurais que trop vous conseiller de vous presser si vous voulez l’arrêter ce soir. La cérémonie ne durera pas éternellement et Dieu seul sait où Alden se rendra après. »

Ressler acquiesça et sortit rapidement de la chambre, son téléphone collé à l’oreille. Red continua de regarder la porte longtemps après qu’elle se fut refermée avant de se tourner vers Dembe.

« Va préparer la voiture. Nous ramenons l’agent Keen chez elle. »

Dembe sortit à la suite de Ressler, laissant Red et Lizzie seuls.

Red soupira et regarda enfin sa compagne de ses yeux tristes et fatigués.

« Voulez-vous de l’aide pour vous habiller ? », demanda-t-il en s’approchant d’elle.

Ah. Ils étaient revenus au vouvoiement. Liz en ressentit une inexplicable tristesse. Elle secoua la tête et agrippa la poignée située au-dessus de son lit pour se redresser et s’asseoir. Un vertige l’accueillit et elle grimaça en attendant que la pièce cesse de tourner autour d’elle. Red l’observait avec inquiétude mais gardait curieusement ses distances. Elle le trouvait froid avec elle depuis son réveil. Peut-être souffrait-il lui aussi.

« Votre tête… ça va ?

— Ça ira. Il paraît que j’ai eu de la chance. A quelques centimètres près, je perdais mon œil. »

Il n’en dirait pas plus. Elle rejeta la couverture et se leva avec précaution. La blouse hospitalière dont elle avait été affublée était ouverte dans son dos et elle sentit un vent coulis se faufiler jusqu’à ses fesses, la faisant frissonner. L’air grave, Red lui tendit ses vêtements et sortit de la pièce pour lui permettre de s’habiller en toute intimité.

*

*    *

L’impétrant avançait avec terreur dans la pièce carrée cernée de draperies noires. Torse-nu, une lourde corde de chanvre nouée autour du cou, il marchait lentement vers le cercueil, flanqué de quatre hommes portant de longues épées effilées à la ceinture. La lumière ténue des bougies renforçait le côté macabre de la scène et il déglutit avec difficulté tandis que devant lui se découvrait le crime dont il devait se disculper. Un corps recouvert d’un tablier blanc reposait dans la bière, mains croisées sur le torse. Le visage, caché par un mouchoir ensanglanté, était parfaitement immobile et aucun souffle n’animait le carré de tissu.

L’impétrant avait peur. Peur de n’être pas digne. Peur de ne pas être capable de convaincre ses Frères de son innocence. Que se passerait-il s’ils ne le croyaient pas ? Il regarda le vieil homme assis à son pupitre se lever et, le regard flamboyant, se diriger à pas lents vers la Chambre du Milieu. Il s’approcha de leur Frère trahi et le regarda avec tristesse avant de reporter son attention sur le Compagnon. Celui-ci sentit l’un des hommes situés derrière lui saisir la corde qui lui serrait le cou et la tirer avec suffisamment de force pour le faire reculer d’un pas.

« Compagnon, il faut que vous soyez bien téméraire pour vous présenter ici dans un moment où tous vos camarades nous sont à juste titre suspects, lui dit soudain le Vénérable d’une voix basse et tendue. Les marques de douleur et de consternation que vous voyez répandues sur nos visages ; le deuil qui nous environne ; ces tristes débris renfermés dans un cercueil, tout doit vous peindre l’image de la mort ; et encore, si cette mort eut été l’effet de la cause ordinaire de la nature, nous nous plaindrions sans doute ; mais nous n’aurions pas un crime à punir et un ami à venger. »

Il garda le silence quelques instants puis s’approcha et planta ses yeux d’un bleu limpide dans les siens.

« Dites-moi, avez-vous trempé dans cet horrible attentat ? Êtes-vous du nombre des infâmes Compagnons qui l’ont commis ? »

L’impétrant commençait à paniquer. Ils allaient le percer à jour. Ils allaient comprendre qu’il n’était pas prêt et qu’il n’avait pas sa place parmi eux. La gorge sèche, il déglutit avec peine. Les paroles rituelles lui échappaient. Il ne savait plus ce qu’il devait répondre.

C’est le moment que choisit le cadavre allongé dans le cercueil pour bouger et se relever lentement. Le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, le Compagnon s’apprêta à prendre enfin la parole pour se défendre de l’accusation lorsque la porte du Temple s’ouvrit avec fracas et que la lumière fut rallumée, rompant brusquement la mysticité du rituel.

« FBI ! hurla une voix. Personne ne bouge ! »

Le Compagnon, ahuri, tourna la tête en tous sens, ne sachant si cela faisait partie de la cérémonie de son passage au grade de Maître. Autour de lui, ses Frères ne brillaient pas davantage et affichaient des mines éberluées. Une colonne d’hommes en uniforme envahissait le Temple, arme au poing, et mettait en joue les protagonistes du meurtre.

« William Alden, dit l’homme blond qui était entré en premier. Mettez les mains sur la tête. Je vous arrête pour enlèvement et séquestration d’agent. »

Il s’était avancé jusqu’au Vénérable et lui intima d’un geste de faire demi-tour. Il lui prit les mains et les lui attacha dans le dos à l’aide d’une paire de menottes sous les regards consternés de tous les membres de la Loge. Puis il le saisit rudement par l’épaule et le conduisit au dehors dans un silence de mort.

Le Compagnon, l’épaisse corde toujours autour du cou, grelottant et frissonnant de stress, regarda partir son Vénérable en se demandant confusément si cela signifiait qu’il avait échoué.

*

*    *

Red ouvrit la porte et laissa passer Liz. Dembe s’adossa à la Lincoln noire avec laquelle il les avait emmenés chez la jeune femme et les regarda entrer dans la maison.

Liz fit quelques pas dans l’entrée et regarda autour d’elle, désabusée. Elle avait oublié que sa maison, leur maison, à Tom et elle, était quasiment vide. Les yeux brillants de larmes, elle se rendit dans le salon où leur vieux canapé l’attendait fidèlement, comme un ami sur lequel on pouvait compter.

Red la suivait à distance, perdu dans ses pensées. Il regarda Liz s’asseoir dans les coussins moelleux et défoncés du sofa et se tint devant elle sans bouger, inhabituellement silencieux.

« Asseyez-vous près de moi, Ray », demanda-t-elle d’une voix cassée.

Il secoua la tête.

« Vous êtes fatiguée, agent Keen. Je préfère vous laisser vous reposer. »

Il tourna les talons et s’apprêtait à repartir quand Liz se leva comme une furie et lui courut après.

« Reddington ! Restez ici ! »

Il s’arrêta et baissa la tête.

« Vous voici revenue à Reddington, nota-t-il sans prendre la peine de se retourner.

— Comme vous à agent Keen, rétorqua-t-elle en s’approchant. Que se passe-t-il, Ray ? Depuis mon réveil, vous êtes plus froid et plus distant que je ne vous ai jamais vu l’être à mon égard. Pourquoi ? »

Il haussa les épaules et, poussant un profond soupir, se retourna vers elle. Il darda sur elle son étrange regard asymétrique et pencha la tête sur le côté. Sans s’en rendre compte, elle l’imita et tous deux se jaugèrent pendant de longues secondes.

« J’aimerais qu’on parle de ce qui s’est passé.

— Lizzie, j’ai mal au crâne. Je ne suis pas en état de soutenir une conversation comme celle que vous attendez. Il va falloir remettre ça à plus tard.

— Asseyez-vous avec moi, Ray. Juste quelques instants. »

Elle revint s’asseoir sur le canapé et tapota les coussins à côté d’elle pour l’encourager.

« Je ne vais pas vous manger, sourit-elle avec tristesse.

— Je sais », répondit-il en venant la rejoindre.

Il s’assit aussi loin d’elle que le lui permettait la largeur du sofa. Une larme roula sur la joue d’Elizabeth qu’elle essuya d’un geste brusque en reniflant discrètement.

« Vous devriez dormir, Lizzie. Vous êtes épuisée.

— Pas avant d’avoir eu une conversation sur ce qui s’est passé. Sur nous.

— Nous ? »

Il releva la tête et regarda ailleurs en faisant une moue contrariée.

« Oui, nous, Raymond Reddington ! Après ce qui s’est passé chez Jorel d’abord, puis dans cette cave, tu pensais que je te laisserais t’en tirer à si bon compte ?

— Les choses ont changé, Lizzie. Je ne pense pas qu’à l’heure actuelle il soit approprié qu’il y ait un « nous », si tant est qu’il y en ait jamais eu un. »

Elle encaissa stoïquement sa remarque mais sentit ses yeux la picoter un peu plus qu’ils ne l’auraient dû. Red avait raison, elle était épuisée. Peut-être n’était-ce pas le meilleur moment, pour eux deux, d’avoir cette conversation. Mais elle ne demandait pas grand-chose. Juste la confirmation du basculement qu’il y avait eu dans leur relation et de la promesse qu’elle pourrait évoluer vers quelque chose d’autre. Or cela n’en prenait pas le chemin. Elle le regarda, si loin et si méfiant et douta tout à coup que lui veuille s’engager dans le genre de rapport qu’elle envisageait. Pourtant… ces baisers… sa déclaration…

« Tu m’as parlé dans cette cave, dit-elle timidement.

— Je me souviens.

— Pensais-tu ce que tu m’as dit ?

— Jusqu’au dernier mot, oui. »

Enfin il la regarda. Mais ce n’était pas vraiment ce à quoi Liz s’était attendue. C’était le regard d’un homme aux aguets, d’un homme blessé et, au-delà, le regard du criminel calculateur qu’il était. Le regard d’un homme qui savait prendre une décision, si douloureuse fut-elle. Une sonnerie discrète interrompit le silence glacial qui s’immisçait entre eux, les dévorant comme un chancre. Red fouilla dans sa poche pour en sortir l’un de ses téléphones prépayés et consulta sa messagerie, le visage fermé.

« Je devrais y aller, Elizabeth. Cette conversation ne nous mènera nulle part. Je vais te faire pleurer et je n’aurai même pas la satisfaction d’imaginer une réconciliation. »

Il se leva et se dirigea une nouvelle fois vers la sortie. Liz le regarda partir, abasourdie.

« Raymond ! Tu ne peux pas partir comme ça ! Tu m’as fait des promesses dans cette cave, lorsque nous étions en train de mourir tous les deux ! Et maintenant que nous en sommes sortis, tu fais semblant de rien et tu t’enfuis ! Tu t’enfuis ! »

Elle l’avait rattrapé et agrippé par la manche de sa veste pour le forcer à s’arrêter et à lui faire face. Il baissa la tête vers elle et lui jeta un regard glacé.

« Tu ne comprends pas, Lizzie ? s’emporta-t-il subitement. Je ne peux pas t’offrir ce que tu me demandes. J’ai cru te perdre, bon sang ! Quand Dembe nous a sorti de cette cave et qu’il m’a forcé à te lâcher, j’ai cru que tu étais morte ! Morte, Lizzie ! A cause de moi ! Tu ne vois donc pas que, si je m’oublie au point de me rapprocher de toi plus que de raison, tu deviendras une cible pour tous mes ennemis ? Tu es déjà une faiblesse pour moi. Tu l’as toujours été mais, tant que nous étions loin l’un de l’autre, j’ai toujours pu composer avec ça. Si je fais de toi ma compagne, si je montre à mes ennemis à quel point tu comptes pour moi, je te condamne ! Regarde ce qui s’est passé cette nuit, merde !

— Et si moi je m’en fiche, Ray ? cria-t-elle à son tour. Et si moi je suis prête à courir le risque ? Tu ne peux pas décider pour moi, Ray, tu n’as pas le droit ! Je suis assez grande pour prendre mes décisions toute seule. Et moi je veux plus. Je veux retrouver le Ray de cette nuit, celui qui me chuchotait qu’il m’aime à l’oreille.

— Nous étions à deux doigts de mourir, Lizzie, dit-il avec mauvaise humeur.

— Et qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu as menti ? Que tu m’as raconté n’importe quoi ? Si c’est le cas, Red, tu aurais mieux fait de ne rien me dire du tout. Quand je pense que je t’ai cru ! J’étais si bien dans tes bras ! Même aux portes de la mort, j’avais confiance en toi. »

Elle le frappait de son bras valide, de façon désordonnée et confuse, comme une enfant déçue et blessée.

« C’est à cause de toi tout ça ! explosa-t-elle. A cause de toi si Tom est venu dans ma vie. A cause de toi s’il a fait semblant de m’aimer et m’a épousée. Quand je pense que toute ma vie est un mensonge et que c’est toi le responsable ! »

Elle laissa brusquement sortir toute la rancœur qu’elle avait accumulée depuis près d’un an. Elle se vida sans s’inquiéter de savoir si ses paroles allaient ou non blesser. Elle s’en fichait. Elle voulait simplement qu’il ait aussi mal qu’elle.

« Depuis que tu fais partie de ma vie, Red, j’ai perdu tout contrôle. Je ne sais plus où je vais ni ce que je dois faire. Tu es là, à tout gérer à ma place, à faire comme si je n’avais pas le moindre choix, comme si tout était écrit à l’avance par toi ! Tu te fous de ce que je ressens, tant que ça sert tes intérêts. Je ne t’intéresse pas au-delà des profits que tu peux tirer de notre collaboration. J’ai été tellement aveugle de croire qu’il pouvait y avoir autre chose ! »

Elle le frappait toujours avec cette nervosité propre aux femmes en colère. Si lui-même n’avait pas été si exaspéré, il en aurait volontiers souri. Il lui prit brusquement la main pour la faire cesser et la repoussa.

« Et pourquoi crois-tu que je fasse tout ça ?! Je veille sur toi depuis plus longtemps que tu ne peux l’imaginer ! Je t’ai observée et admirée. Je t’ai vue grandir. Je t’ai vue mûrir. Je t’ai vue faire des erreurs dont j’aurais voulu te protéger. Mais je t’ai laissée faire tes choix. Je l’ai toujours fait. Ces derniers mois, il fallait que je me rapproche de toi. Il fallait que tu saches que j’existe. Bon sang, tu ne vois pas que je t’aime, Lizzie ! »

Elle ne put retenir sa main. Sous l’impact de la gifle, la tête de Red tourna violemment vers la droite. Il regarda fixement le mur devant lui, sans ciller, tentant avec peine de ravaler les larmes qui lui étaient montées aux yeux.

« Non, Red, dit-elle froidement. Tu n’as pas le droit de me dire ça. Tu t’es imposé dans ma vie comme un bulldozer, en me retirant tout ce en quoi je croyais. Tu m’as enlevé mon père. Mon mari. Tu t’es arrangé pour que je te fasse confiance, pour que je me sente bien auprès de toi. En un an, tu es devenu le centre de mon existence. Tu m’as laissé croire des choses que je n’aurais jamais pensées possibles. Et tout ça pour quoi ? Pour que tu me rejettes au moment où j’ai le plus besoin de t’avoir près moi ? Tu es un monstre, Red. Tu ne vaux pas mieux que Tom. »

Il n’y avait pas de bonne réponse à ça. Red la regardait et voyait les larmes couler abondamment le long de ses joues sans qu’elle fasse le moindre geste pour les essuyer.

Comme il aurait aimé la prendre dans ses bras, la consoler et lui dire que tout irait bien. Comme avant.

Mais cela n’aurait fait qu’empirer les choses et ajouter encore à sa confusion. Il ne pouvait pas être proche d’elle. Il ne le pouvait plus, plus maintenant que ses ennemis connaissaient son existence. Parce qu’il l’aimait, il devait s’éloigner et recommencer à veiller sur elle depuis les ombres dont il n’aurait jamais dû sortir.

« Va-t-en Ray, dit-elle en pleurant. Sors de ma vie. »

Il la regarda une dernière fois, savoura son doux visage que le chagrin avait rougi et gonflé, puis tourna les talons et sortit de chez elle sans se retourner.

Il avait une affaire en cours et une cible à offrir à sa colère.


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