Jorel Otal (N°62)

Chapitre 3 : Oenococcus Oeni

5545 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:15

CHAPITRE TROIS


Derrière l’immense bureau en tek s’étalaient une dizaine d’écrans de télévision, tous montrant un plan particulier de l’étage. Chacun des écrans montrait des personnes nues se vautrant dans la luxure sans avoir la moindre conscience d’être épiés par leur hôte.

« Raymond Reddington ! Le grand Raymond Reddington, fricotant avec le FBI. Sais-tu ce que cela fait de toi, Ray ? Une balance. »

Jorel Otal se leva sans cesser de les mettre en joue. Il avança vers Red et Liz d’une démarche souple et langoureuse.

« Quelle honte, Raymond. Une balance… Toi ! Sais-tu ce qu’on fait aux balances en prison ? »

Il s’était approché et se tenait à moins d’un mètre de Red, agitant son revolver devant le visage crispé du Concierge du Crime.

« Remarque, je ne te blâme pas, mon ami, dit-il en se tournant vers Liz. Tu aurais pu choisir bien pire… »

Il se détourna de Red et se dirigea vers Liz à pas lents et mesurés.

« Si jeune, si fraîche. Si innocente… », murmura-t-il en tournant autour de la jeune femme comme un rapace, son visage penché vers celui de Lizzie.

Il était suffisamment près pour qu’elle puisse sentir son aftershave mentholé et toujours cette même odeur prégnante de terre et d’humidité. Elle respirait par à-coups, perturbée par la proximité malsaine de cet homme détestable. Elle jeta un coup d’œil vers Red qui fulminait non loin d’elle, flanqué de près par deux gorilles armés de kalachnikov.

« N’a-t-elle pas l’âge d’être ta fille, Raymond ? », demanda Otal en se plantant face à Lizzie et en la dévisageant longuement avec un intérêt faussement poli.

Reddington se raidit et serra les dents. Il vit Jorel se pencher en avant et humer le parfum de Lizzie.

« Je parie que tu ne l’as même pas touchée, Raymond. Pas encore. Il y avait trop de passion dans ce baiser que vous avez échangé il n’y a pas cinq minutes, dit-il mielleusement en désignant l’un de ses écrans. Trop de désir inassouvi. Trop d’interdit, peut-être ? C’est ce qui t’excites, n’est-ce pas, mon ami ? L’interdit ? Qui est-elle ? Qu’est-elle pour toi ? »

Il s’était à nouveau approché de Red et lui soufflait à présent son fiel au visage, son arme tournoyant de façon inquiétante au bout de sa main qui voltigeait en tous sens tandis qu’il s’exprimait avec exaltation. Liz l’observait, se demandant ce qu’il savait exactement de la nature de sa relation avec Red. Bluffait-il ou essayait-il de lui arracher des aveux ?

« Regarde-là, Ray, chuchota Jorel à l’oreille de Red en le forçant à tourner la tête vers Elizabeth. Regarde-là bien. Ta petite protégée. Elle est bien plus âgée que les douceurs auxquelles je suis habitué mais je saurai faire une exception pour elle. Et pour toi. Quand j’en aurai fini avec elle, la masse informe et sanglante de son sexe pourra servir de chair à saucisse. »

Red voulut amorcer un mouvement vers Otal mais fut interrompu par une des deux gardes qui le frappa violemment d’un coup de crosse dans le creux des reins. Red étouffa un cri et s’agenouilla en se tenant le flanc. Jorel baissa la tête pour le regarder et éclata d’un rire strident qui glaça les sangs de Lizzie.

« Qu’en dis-tu, Ray ? Je prendrai mon temps avec elle. Tout le temps qu’il faut pour qu’elle puisse souffrir et t’appeler en espérant que tu viennes la sauver. Elle pleurera, Red, et elle criera, je te le promets. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que tu ne viendras pas. Que tu l’auras laissée tomber. Qu’elle est seule. Toute seule. Le découragement est la plus belle des tortures, Ray. Une fois qu’ils en sont victimes, les gens ne luttent plus. Ils sont résignés. Ils attendent la mort qui les délivrera. Veux-tu voir Elizabeth se résigner face à moi ? Cesser de se débattre sous mon corps transpirant et se contenter d’attendre placidement que je veuille bien lui accorder la seule chose qui la libérera ? »

Toujours à terre, Red murmura quelque chose, si doucement que Jorel dut se pencher pour l’entendre. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques centimètres de lui, Red se releva brusquement pour l’attraper par les cheveux et lui écrasa son coude sur le nez. Otal poussa un cri suraigu et Red tenta de le suivre, le poing levé. Il sentit sa pommette droite craquer en même temps qu’un éclair de douleur l’étourdissait et il comprit que quelqu’un venait de le frapper au visage. Il tomba lourdement à terre, entendant vaguement Liz hurler son nom avec terreur.

Un nouveau coup le cueillit au ventre et il se recroquevilla sur lui-même, le souffle coupé. Son visage baignait dans un liquide chaud et visqueux qu’il identifia comme son sang et il se demanda si les dégâts étaient importants. Son œil semblait avoir doublé de volume et il ne parvenait déjà plus à l’ouvrir.

Liz contemplait, terrifiée et impuissante, le corps de Red prostré au sol. Comment avaient-ils pu être si négligents, tous les deux ?

Elle reporta son attention sur Jorel Otal qui s’épongeait le nez avec un mouchoir trempé d’écarlate, ses yeux injectés de sang brillant d’un éclat dément. Il la regarda d’un air mauvais avant de se détourner brusquement.

« Mettez-les dans la chambre », dit-il d’un ton agacé en faisant un geste vague en direction d’une petite porte située derrière son bureau.

L’un des gardes poussa Liz en avant et elle tenta de résister. Elle en fut récompensée par une gifle et le garde lui prit le bras gauche qu’il tordit dans son dos, amenant son épaule à la limite de la luxation. Elle cria et cessa de se débattre, les larmes aux yeux.

« Voyons, voyons, dit Otal en s’approchant. Une vraie tigresse. »

Sa voix s’était faite nasillarde sous l’effet de son nez tuméfié. Il observait Lizzie avec attention, toute bonne humeur envolée. Son visage était tordu par la douleur et la colère et Liz sut qu’elle ne devait pas mener cet homme au-delà du seuil de son indulgence. Pourtant, elle ne put pas s’empêcher de le pousser encore un peu à bout.

« Et votre testicule, ça va ? », demanda-t-elle avec insolence.

Jorel roula les yeux vers le plafond d’un air ennuyé et fit un signe de la tête au garde qui tenait Liz. Celui-ci pesa plus fort sur son bras et le lui cassa avec un bruit sinistre. Liz hurla de douleur et tenta de se soustraire à la poigne de fer qui lui broyait les os.

« Ttt… fit Jorel en faisant claquer sa langue avec désapprobation. Mauvaise fille. »

Il s’écarta pour laisser passer l’homme qui mena rudement Lizzie vers la porte. Derrière elle, deux hommes prirent Red par les bras et le tirèrent sur le sol à sa suite, traçant un sillage sanglant sur le tapis. Elle fut poussée dans une petite pièce aveugle aux murs tapissés d’une paroi de verre. Les deux gardes trainèrent Red au centre de la chambre et l’y jetèrent avec indifférence comme ils se seraient débarrassés d’un sac de pomme de terre. La porte se referma violemment sur eux et Liz se retrouva seule aux côtés de Red. Son bras cassé étroitement serré contre elle, elle s’agenouilla vers son ami et passa une main fraîche sur son visage ensanglanté.

« Red ? »

Sa respiration était hachée et difficile et Liz comprit qu’il était inconscient. Cela encore plus que le reste la laissa désemparée. Red, inconscient ? Lui qui l’avait si souvent habituée à son omnipotence en toutes conditions, lui qui l’avait sauvée de situations inextricables avec toujours la même facilité et la même nonchalance. Inconscient ?! Elle ferma les yeux et laissa les larmes rouler le long de ses joues. Son bras la lançait terriblement et elle n’aima pas la façon dont l’hématome grandissait à vue d’œil.

Elle s’assit aux côtés de Red et lui caressa le visage avec tristesse. Pourquoi étaient-ils venus ici ? Comment la situation avait-elle pu leur échapper à ce point ?

La réalité la frappa soudain avec la violence d’un coup de poing. On avait piégé Red. Lui d’ordinaire si prudent, si préparé, lui qui avait toujours deux tours d’avance sur tout le monde, il s’était fait duper comme un amateur.

Un sifflement interrompit ses pensées et elle regarda autour d’elle pour trouver l’origine de ce bruit désagréable. Des quatre coins de la pièce montaient des colonnes d’une fumée blanchâtre qui envahit rapidement la petite pièce. Red en fut immédiatement recouvert et Liz se remit péniblement debout et chancela, prise de vertiges qui la déséquilibrèrent. Elle s’appuya contre une des parois et la frappa de toutes ses forces dans une tentative désespérée de s’enfuir de ce piège.

Bientôt, la brume l’atteignit à son tour et elle suffoqua, la gorge brûlée par l’air âcre et brûlant. Elle se laissa glisser le long du mur et s’écroula lentement au sol, baignant dans un univers ouaté et immaculé, les membres insensibles et le cerveau abruti de torpeur.

*

*    *

Ce fut la douleur qui le réveilla.

Il ouvrit les yeux et grimaça en sentant le côté droit de son visage exploser et le bombarder d’éclairs de souffrance qui le laissèrent suffoqué et pantelant sur le sol froid et bétonné.

Prudemment, il releva la tête. Il était plongé dans une obscurité opaque et étouffante. Ses oreilles sifflaient, lui cachant le moindre son qui aurait pu le renseigner sur sa localisation. Il était aveugle et sourd.

Ses mains tâtonnèrent autour de lui et finirent par se poser sur un cylindre métallique. Un profond soulagement l’envahit lorsqu’il reconnut ce contact familier. Il souleva la lampe torche de ses doigts gourds et l’alluma. La lumière vive des ampoules LED blessèrent ses yeux qu’il referma vivement. Une vive migraine commença à taper avec insistance derrière ses orbites.

Lentement, il rouvrit les yeux et les laissa s’accoutumer à la lumière blanche et froide de la lampe. Il balaya l’espace autour de lui avec le faisceau et se figea en voyant une silhouette sans vie allongée non loin de lui.

Indifférent aux protestations de son corps meurtri, il se releva et tituba en direction de la jeune femme. Il se laissa tomber à genoux à ses côtés et éclaira son visage. Il glissa un doigt vers sa carotide et poussa un long soupir de reconnaissance en sentant son pouls, faible mais régulier.

« Lizzie ? »

Elle vivait mais était encore inconsciente. Il se redressa et explora de son mieux l’endroit dans lequel ils se trouvaient. La lumière ténue de la lampe lui montrait des détails de la pièce que son esprit engourdi peinait à organiser de façon logique. Une cave ? Un abri antiatomique ?

Ils étaient dans un espace restreint d’environ dix mètres carrés, pas très haut de plafond. Red avisa un écran de télévision accroché à l’une des parois et s’en désintéressa pour le moment. Le sol de béton laissait la place à deux grilles de métal de chaque côté d’eux et il s’éloigna de Liz pour aller y jeter un coup d’œil. De l’air froid montait des grilles et il frissonna en s’en approchant. Une fois au-dessus de la plus proche, il fut agressé par une forte odeur de vin et de beurre un peu rance. Il braqua le lampe vers le bas et distingua une cuve remplie d’’un liquide sombre. Les effluves d’alcool étaient entêtants et il s’en écarta, intrigué.

Voulait-on les faire mourir de coma éthylique ? Les vapeurs de vin étaient certes puissantes et désagréables, mais il ne pensait pas que ça puisse les atteindre d’une quelconque façon.

« Red ? »

La voix d’Elizabeth n’avait été qu’un murmure qu’il avait eu peine à entendre, noyé dans le bourdonnement incessant de son oreille droite. Il délaissa la cuve de vin et son rôle mystérieux dans leur captivité et revint auprès de Liz.

« Bonjour, Lizzie, dit-il en s’asseyant à côté d’elle.

— Où sommes-nous ?

— Je l’ignore. Comment te sens-tu ?

— J’ai mal au bras. »

Red déplaça le faisceau de la lampe vers les bras de son amie et poussa un grognement de contrariété. Il posa la lampe de manière à rester éclairé et posa sa main sur le coude gonflé et noir de Liz, lui arrachant un sifflement de douleur.

« Qui a fait ça ? gronda-t-il.

— Un des gardes d’Otal », dit-elle en gémissant.

Il rangea l’information dans un coin de sa tête, se promettant de le retrouver et de le lui faire payer. Ainsi qu’à Jorel.

Le bras gauche de Liz était plié dans un angle qui était tout sauf physiologique et qui formait une boule noire et dure un peu au-dessus du coude. Son avant-bras et sa main étaient gonflés et bleuâtres.

« Tu peux remuer les doigts ? »

Il vit Liz grimacer sous l’effort et elle remua faiblement les doigts. Red les toucha. Ils étaient froids. Il se caressa l’intérieur des dents avec la langue, sachant que cela tordait sa bouche vers la droite. Un des nombreux tics de stress qu’il n’avait jamais réussi à éliminer de son panel d’expressions. Il réfléchit rapidement et enleva sa veste.

« Lizzie, ton bras est cassé et tu fais une hémorragie interne. Je vais devoir réduire la fracture. »

Tout en parlant, il s’était mis en chemise et remontait ses manches sur ses avant-bras. Il défit sa ceinture de pantalon et ôta ses chaussures.

« Je vais remettre l’os en place et immobiliser ton bras. C’est le mieux que je puisse faire avec si peu. »

Elle hocha la tête et le regarda avec détresse. Il avança la main et lui caressa le visage. Puis il se positionna de côté par rapport à elle, bloqua son épaule à l’aide de son genou et serra fermement son avant-bras.

« Tu es prête ? A trois. Un. »

Il tira violemment sur son bras et entendit un craquement tandis que l’os se remettait dans l’axe. Lizzie hurla et se contorsionna pour échapper à la douleur mais Red la maintint avec force et attendit patiemment qu’elle se calme.

« C’est fini, Lizzie. Je suis désolé. »

Il l’entendit pleurer doucement et sa main revint lui caresser le visage avec tendresse.

« C’est fini, ma douce. Je n’ai plus qu’à immobiliser ton bras. Je vais devoir faire avec ce que j’ai… »

Il plaqua ses chaussure de chaque côté de son bras, la semelle contre la peau, et fit passer sa ceinture autour de cette attelle de fortune. Il fit plusieurs tours et serra pour faire tenir les deux os ensemble. Liz retint son souffle sous la pression mais ne se laissa faire, résignée.

« Voilà. Je vais déposer un brevet, je crois. Comment te sens-tu ?

— J’ai froid, Red. »

Bien sûr qu’elle avait froid. Lui grelottait dans son smoking, alors Lizzie, en robe de soirée, devait être gelée. Il déboutonna sa chemise et se plaça derrière elle. Il la souleva légèrement pour la mettre assise et défit la fermeture éclair qui tenait sa robe, dénudant son dos. Puis il se plaqua contre elle, peau contre peau et laissa la relative chaleur de son corps se répandre vers Lizzie. Il saisit sa veste et la déposa sur elle, puis passa ses bras sous sa robe et les referma sur son ventre nu. Il l’enlaça étroitement, laissant sa tête tomber vers l’épaule droite de la jeune femme. Leurs joues se touchaient et il tourna un peu la tête pour poser ses lèvres sur son cou et lui faire bénéficier de son souffle tiède.

Il ne sut combien de temps ils restèrent ainsi, immobiles, à tenter vainement de se réchauffer l’un l’autre. Liz tremblait et claquait des dents dans les bras de Red et, malgré ses efforts, il la sentait se refroidir de minute en minute.

Ce fut à ce moment que l’écran en face d’eux s’alluma pour laisser apparaître le visage tuméfié mais radieux de Jorel Otal.

« Raymond ! Vous êtes si mignons tous les deux ! »

Il les voyait… Red prit la lampe et chercha une caméra. Il la trouva à quelques centimètres de l’écran et brandit son majeur tendu dans sa direction.

« Quel vilain geste, Ray, toi qui es toujours si distingué. Sais-tu que je t’admirais beaucoup, Ray ? Ton assurance, ta classe, ton humour. Tu étais mon héros. Mais tu as vieilli, Ray. Tu es devenu négligent. Avant, tu ne te serais jamais laissé avoir d’une façon aussi pitoyable. Que t’est-il arrivé, mon ami ?

— Que vas-tu faire de nous ? demanda Red d’une voix faible et éraillée.

— Moi ? Rien du tout. Je vais vous laisser là. Savais-tu que j’avais investi dans le vin, Ray ? J’ai racheté des vignes tout près de mon domaine. C’est déjà la seconde année de récolte. C’est passionnant tout ce qu’on peut apprendre sur le vin et sur ses processus de fabrication. La fermentation, notamment. »

Red le vit s’approcher, les yeux brillants de délire.

« Connais-tu Oenococcus Oeni ? Non, je ne pense pas. Peu de gens la connaissent. C’est une bactérie, Ray. Indispensable dans le processus de fermentation du vin rouge. »

Il fit une courte pause savamment étudiée.

« Attention, ça va devenir un peu compliqué, mais je suis certain qu’un érudit comme toi me suivra aisément dans mes explications. Vois-tu, cette bactérie permet de diminuer l’acidité du vin. Bon, je ne vais pas rentrer dans des détails oiseux, mais sache qu’elle offre une réaction chimique tout à fait intéressante : elle transforme l’acide malique en acide lactique et, ce faisant, provoque un fort dégagement de CO². »

Red cilla et tourna la tête vers les grilles métalliques qui surplombaient les cuves de vin.

« Oui ! clama Otal en remarquant son geste. Tu as tout compris. Nous avons mis le vin en contact avec la bactérie à votre arrivée. En principe, elle agit bien plus vite avec une température de 20 à 22° mais je n’ai jamais réussi à amener cette pièce plus haut que 10°, ce qui vous laisse un peu de répit et vous permettra de vous serrer très fort l’un contre l’autre pour vous réchauffer. Comme je suis gentil, je vais te laisser voir l’évolution du taux de CO² dans l’air. Actuellement, il est de 1%. Tu sais bien sûr qu’il est mortel à 4%. Ce qui vous laisse… quatre heures ? A la louche. »

Il garda le silence quelques secondes, le temps pour Red de digérer les informations qu’il venait d’entendre. Il sentit Liz remuer contre lui. Elle avait également suivi le laïus de Jorel.

« Tu devrais être heureux, Ray. Je te laisse mourir auprès de la femme que tu aimes. J’ai toujours été un grand romantique. »

A ces mots, Red serra Lizzie plus fort, comme si ce simple geste avait pu la protéger, la tenir à l’écart de cet homme et de la mort qu’il leur promettait.

« Profitez de vos derniers instants. Je ne vous garantis pas qu’ils soient bons, il parait que l’empoisonnement au dioxyde de carbone est l’un des pires qui soit. Mais, au moins, vous souffrirez ensemble. Adieu, Ray. »

L’image se brouilla et Red vit apparaître, à la place du déplaisant visage de son ennemi, des chiffres qui représentaient dans doute le taux de CO² : 1, 04%.

Quatre heures. Il ne leur restait que quatre heures.

Il n’était pas très optimiste sur leurs chances. Le manque d’oxygène commençait déjà à se faire sentir via les premières brûlures pulmonaires caractéristiques d’un air saturé en dioxyde de carbone.

« Red ?

— Oui, Lizzie ?

— Que fait-on ?

— Rien. Pour l’instant, nous ne sommes pas en mesure de faire quoi que ce soit. Moins nous bougerons, plus nous maintiendrons un taux de CO² acceptable. La dernière chose à faire ici est de paniquer.

— Je n’ai même plus la force de paniquer, Red.

— Ne t’endors pas, Lizzie.

— Alors parle-moi.

— De quoi ?

— De toi. »

Red prit une petite inspiration. Il sentait contre son torse le dos nu de Lizzie et s’efforça de ne pas y penser. Le moment n’était pas approprié pour ce genre de fantaisies. Il aurait été mal venu pour lui d’apprécier la situation extrême dans laquelle ils se trouvaient impliqués. Lizzie avait le bras cassé, elle souffrait et grelottait de froid. Lui-même n’en menait pas large. Il éloigna de ses pensées l’image du corps dénudé d’Elizabeth Keen collé au sien et tenta, au milieu du brouillard qui envahissait son esprit, de se remémorer quelques souvenirs parmi les plus légers de sa vie pour les évoquer à Lizzie.

*

*    *

« Lizzie ?

— Mmh… ?

— Arrête de gigoter, chuchota Red à l’oreille de la jeune femme.

— Je ne gigote pas.

— Si, Lizzie. Tu gigotes.

— J’ai froid, se défendit-elle.

— Je sais. Mais il se trouve que certaines parties de mon anatomie réagissent avec un peu trop d’enthousiasme à ton contact.

— Oh… »

Elle garda le silence quelques secondes, réalisant soudain ce qu’elle sentait dans son dos depuis plusieurs minutes. Elle pouffa de rire.

« Je suis ravi de savoir que la situation vous amuse, agent Keen, lâcha-t-il d’un ton froid.

— Ce n’est pas ça Red… Pardon, mais c’est juste… »

Elle laissa échapper un nouveau rire et reprit.

« C’est juste tellement inapproprié ! Nous sommes enfermé dans un bunker de 15 mètres cube, Dieu sait où, je meurs de froid, mon bras cassé me torture un peu plus à chaque minute et toi, tu te plains parce que tu bandes ! »

Cette fois, elle éclata franchement de rire. Il la sentit se contorsionner contre lui et il grogna, de gêne autant que de plaisir.

« Certaines choses ne se commandent pas, jeune fille, dit-il d’une voix que l’excitation rendait plus rauque que d’habitude.

— Allez, Red, j’ai eu tellement de moments de honte avec toi au cours de cette dernière année, tu as bien mérité de vivre le tien.

— C’est cruel, Lizzie, soupira-t-il. Je me sens vraiment à l’étroit. »

Elle ne répondit pas et il espéra que le débat était clos.

Red inspira profondément, enivré par le parfum qui émanait d’elle. Il tenta de calmer mentalement cette maudite érection qui semblait ne plus vouloir mollir. Il n’aurait jamais pensé que son corps le trahirait dans de pareilles circonstances. De toute évidence, il avait sous-estimé son désir pour elle.

« Tu as envie de moi, Red ? demanda-t-elle d’une voix timide.

— Tu es une femme magnifique, Lizzie. Quel homme n’aurait pas envie de toi ?

— Ce n’est pas la question que je t’ai posé.

— Je sais.

— Alors ?

— Alors je crois que ce n’est pas en continuant sur le sujet que cela résoudra mon problème.

— Tu as envie de moi, Ray ?

— Lizzie, tu as conscience que tu me mets très mal à l’aise ? chuchota-t-il à son oreille, son sexe douloureusement tendu dans son boxer.

— Est-ce que tu as envie de moi ?

— C’est compliqué, Lizzie.

— J’en ai assez, Red. C’est toujours compliqué avec toi ! Je te pose une question simple pourtant ! Pourquoi ne peux-tu pas me donner une réponse simple à cette question simple ?

— Du calme, Lizzie. Nous manquons d’oxygène.

— Nous sommes aux portes de la mort, Ray, et tu gardes encore tes secrets ! Pourquoi ? »

La voix d’Elizabeth avait déraillé sur les derniers mots et Red comprit qu’elle craquait. Il ne put que l’enlacer plus étroitement encore, la berçant doucement. Il posa ses lèvres dans sa nuque et tenta de la calmer.

« Chut, Lizzie…

— C’était vrai ce qu’a dit Otal tout à l’heure ?

— Quoi donc ?

— Que tu allais mourir avec la femme que tu aimes. Tu m’aimes, Ray ?

— Bien sûr.

— Mais comment ?

— Comment ça, comment ? s’amusa-t-il. Il n’y a qu’une seule façon d’aimer quelqu’un.

— Non. Tu peux m’aimer comme un père…

— Je pensais que nous avions tranché cette question-là chez Jorel, murmura-t-il.

— Comme un amant. Comme un ami. Comme un frère…

— Pourquoi autant de distinctions, Lizzie ? L’amour est toujours le même, peu importe à qui il est destiné. Mon amour pour toi est absolu, il ne souffre d’aucune restriction. Lizzie, tu te souviens de la première fois que nous nous sommes vus au bureau de Poste ? »

Il n’attendit pas sa réponse et poursuivit.

« Tu étais si jeune, si pleine d’espoir et de bonne volonté. Quand je t’ai regardée t’approcher de moi ce jour-là, à la fois résolue et angoissée, j’ai compris que tu étais devenue exactement ce que j’avais toujours rêvé pour toi. Tu avais déjà ce mélange de force et de fragilité qui te rend si spéciale, instinctive et prudente à la fois, capable d’analyser les situations les plus imprévisibles et de prendre les bonnes décisions en un instant. Ce jour-là, en voyant tes émotions à fleur de peau et pourtant si bien contrôlées, j’ai su que je t’aimerais et te protégerais toujours, même si cela devait entrainer ma perte. Je t’aime, Lizzie. Et je n’impose aucune limite à cet amour. Ne doute jamais de cela. »

Elle laissa aller sa tête en arrière et la posa sur son épaule. Le musc de la transpiration commençait à couvrir le parfum de son eau de toilette et elle s’en gorgea, savourant de pouvoir respirer son odeur à lui, sans artifice. Elle se sentait partir, loin de Red, loin de sa voix qui lui déclarait son amour avec simplicité, comme si cela était une évidence que rien au monde ne pouvait altérer. Elle se noyait dans ses paroles, dans le timbre chaud et grave de sa voix sensuelle. Ses mains lui caressaient le ventre avec délicatesse. Son souffle tiède hérissait les poils de sa nuque et chaque centimètre de sa peau nue en contact avec celle de Red la brûlait presque malgré le froid qui gagnait du terrain. Elle l’entendit l’appeler plusieurs fois et sa voix lui sembla de plus en plus lointaine et affaiblie. Il faisait noir. Et froid. Mais elle était si bien dans ses bras. Elle s’endormit paisiblement, glissant vers des ténèbres plus douces qu’elle ne l’avait craint.

*

*    *

Liz s’était évanouie depuis longtemps et Red avait renoncé à la réveiller. Peut-être était-ce mieux ainsi. Elle s’éteindrait en douceur, sans sentir ses poumons s’enflammer sous la brûlure du CO². Lui-même n’était pas loin du coma. Ses yeux peinaient à rester ouverts et il contemplait dans une sorte de torpeur hébétée l’écran qui égrenait le temps qui leur restait à vivre au rythme de l’augmentation du taux de dioxyde de carbone.

Il sursauta en sentant quelque chose buter fortement contre son pied. S’était-il endormi ? Il ne se souvenait pas. Il ouvrit les yeux et fut ébloui par l’éclat d’une lampe que l’on braquait sur lui.

« Sa résistance m’étonnera toujours. »

Quelqu’un se tenait devant lui mais ses yeux aveuglés par la lumière vive ne lui permettaient pas de distinguer quoi que ce soit. Il leva péniblement une main et se protégea le visage.

« Tu l’as toujours sous-estimé, Jorel », dit une seconde voix étouffée par un masque à oxygène.

Red connaissait cette voix. Il maudit son cerveau en pleine hypoxie qui fonctionnait au ralenti.

« Ce n’est plus qu’une question de minutes. Dix, peut-être vingt minutes, dit Jorel avec ennui.

- Je ne peux pas me permettre de rester plus longtemps. On m’attend à Washington ce soir. Je reviendrai dans trois jours. »

Les deux hommes se turent et Red sentit qu’ils le dévisageaient. Il devait offrir un bien piètre spectacle, recroquevillé autour du corps glacé de Lizzie, respirant avec peine, le visage boursouflé et palpitant au rythme des battements affolés de son cœur.

« Ce sera une cuvée inestimable », commenta l’homme que Red ne parvenait pas à identifier.

Le faisceau lumineux se détourna et Red vit les deux hommes, équipés comme des cosmonautes, s’éloigner et sortir de la pièce par une porte dérobée qu’il n’avait pas remarquée.

Il laissa sa tête retomber en arrière contre le mur froid et s’astreignit à une dernière réflexion. Evidemment, Jorel n’avait pas pu mener seul une action de cette envergure. Il avait un complice. Quelqu’un d’assez malin et d’assez proche de lui, Reddingon, pour pouvoir le piéger avec autant de facilité. Il ferma les yeux et réentendit la conversation à laquelle il venait d’assister. Son esprit embrumé ne parvenait plus à penser avec efficacité et il se contenta de faire confiance à son subconscient pour les détails que celui-ci n’aura pas manqué de remarquer. S’il sortait d’ici, il parviendrait à les retrouver.

*

*    *

Un bruit sourd.

Un autre.

Red fit claquer sa langue avec agacement. Ne pouvait-on le laisser partir en silence ?

Un courant d’air frais vint renouveler l’air saturé de l’odeur du vin ranci et Red sentit une main se poser sur son cou et pendre son pouls.

« Vivant, dit une voix grave.

— Et Elizabeth ? »

Red n’entendit pas la réponse mais quelqu’un lui prit les mains et tenta de défaire sa prise sur le corps de sa compagne. Il s’y accrocha avec l’énergie du désespoir. Il ne voulait pas la laisser.

« Ray, murmura la voix très douce de Dembe, lâche-la. C’est terminé, Ray. »

Non, ça ne pouvait pas être terminé. Il resserra ses bras affaiblis sur elle, refusant de la laisser s’en aller. Ça n’était pas fini. Pas tant qu’il ne l’avait pas décidé.

« Ressler, aidez-moi. »

Aussitôt, il sentit quelqu’un d’autre s’emparer du corps de sa Lizzie et l’éloigner de lui.

« Non, croassa-t-il, les larmes roulant sur ses joues.

— Tout va bien, Ray. Tout va bien.

— Lizzie… », pleura-t-il.

Dembe prit son bras et l’enroula autour de ses larges épaules. Puis il le souleva et le mit debout avant de l’emporter à son tour loin de cet enfer irrespirable. Red s’évanouit et laissa Dembe le porter, anéanti par la perte de Lizzie.


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