Jorel Otal (N°62)

Chapitre 2 : Vente aux enchères

7070 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:14

CHAPITRE DEUX


Liz regarda l’homme qui s’avançait avec une assurance orgueilleuse au milieu de l’allée de fauteuils. Jorel Otal devait avoir la nostalgie des films de gangsters des années trente : son costar noir rayé de blanc, taillé sur mesure, tombait impeccablement sur son physique avantageux. Ses chaussures italiennes, sans doute hors de prix, claquaient avec force sur le plancher. Sous son chapeau noir, deux yeux bleus se posaient sur les invités avec la vitalité d’un rapace, pétillant de malignité dans son visage fier et anguleux.

Liz le trouva extrêmement prétentieux et antipathique. Pourtant, il se dégageait de lui une aura de force et d’autorité qui la fascina un court instant. Un court instant, elle se demanda si cet homme d’apparence charmante était bien l’ordure pédophile que lui avait décrit Red. C’est le moment que choisit Jorel Otal pour planter ses yeux dans ceux de Lizzie et le masque de bonhomie sous lequel il se dissimulait tomba immédiatement. Il n’y avait rien d’humain chez cet homme.

Comme s’il avait suivi le fil de ses pensées, Red lui prit la main avec tendresse et, conscient d’être l’objet de l’attention de leur hôte, il la baisa dans un geste si simple et naturel qu’elle se sentit frissonner. Elle se tourna vers lui et remarqua la tension imperceptible qui crispait les épaules de Reddington. Sans s’arrêter, Jorel Otal adressa un signe de la tête au couple et gagna le pupitre de vente d’une démarche longue et souple.

Là, il se retourna d’une façon théâtrale pour faire face à ses invités et, écartant les bras, il sourit à pleine dents. Liz eut l’impression de voir un requin se régaler de la vue de son prochain repas.

« Mes amis, dit-il d’une voix étrangement fluette pour son gabarit, vous êtes venus ici ce soir dans un but noble. Ce soir, vos dons iront améliorer le quotidien de milliers d’enfants à travers le monde. Ce soir mes amis, vous allez changer des vies. Ce soir, vous changez le monde.

— Un peu grandiloquent, non ? demanda Lizzie en se penchant vers Red.

— Jorel a toujours aimé s’écouter parler.

— Et c’est toi qui dis ça… Cela dit, ce n’est pas la seule chose que vous ayez en commun, fit-elle, malicieuse.

— Que dois-je comprendre, Lizzie ?

— Vous avez apparemment le même goût pour les galurins ridicules… »

Il tourna la tête et lui jeta un regard offensé.

Liz pouffa de rire et reporta son attention sur le maître des lieux. Jorel Otal s’entretenait à présent avec un homme grand et cachectique au teint verdâtre.

« Pourquoi a-t-il engagé un croquemort ?

— C’est Virgil Oldman, le meilleur commissaire-priseur de l’Ontario », lui précisa Red, amusé par la comparaison.

Les deux hommes discutèrent pendant quelques minutes, puis Oldman hocha la tête et invita d’un geste Otal à rejoindre le pupitre. Celui-ci y monta, posa ses deux mains bien à plat sur le meuble massif et, tel un orateur romain devant son assemblée, acheva son discours pompeux.

« Mes amis, Mr Virgil Oldman ici présent (il tourna la tête vers l’homme et le salua avec solennité) va vous faire voyager. Nous avons des objets venus du monde entier, certains rares, d’autres inestimables. Rappelez-vous que, ce soir, vous n’êtes pas généreux qu’avec vous-mêmes, vous l’êtes aussi et avant tout avec mes enfants. Je vous souhaite de passer une bonne soirée et de dépenser des sommes indécentes. »

Un concert d’applaudissements retentit pour ponctuer son laïus, auquel Liz et Red se joignirent de façon très modérée.

Jorel Otal s’éclipsa sous les vivats tandis que le commissaire-priseur prenait sa place au pupitre des ventes.

Il présenta dans un premier temps plusieurs objets de diverses valeurs et pour lesquels les personnes présentes firent mollement monter les enchères. Liz devina que le plus convoité restait à venir. Elle remua sur son siège et bailla longuement.

« Qu’y a-t-il, Lizzie ?

— Je m’ennuie, Raymond. Je m’attendais à autre chose. Une forêt de bras levés, des joutes monétaires choquantes, des gens claquant l’équivalent du PIB de la République Démocratique du Congo dans une lampe art-déco hideuse… Ce genre de choses.

— Tu as vu trop de films. Une vraie vente aux enchères est bien plus disciplinée que ça, ma douce. Mais ne t’inquiète pas, Oldman est en train d’écouler les lots sans importance. Le plus intéressant ne va pas tarder à arriver. La partie va devenir bien plus intéressante.

— Qu’as-tu appris jusqu’à présent ?

— Que tu te moquais de mes chapeaux.

— Je t’ai vexé ? demanda-t-elle avec espièglerie.

- Oui.

— Tu survivras, Ray.

— Je ne peux pas en dire autant de toi quand nous sortirons d’ici.

— Toujours des promesses… »

Il se tourna vers elle et la fixa avec intensité. Elle tenta de soutenir son regard et flancha au bout de trente longues secondes.

« Quand un agent du FBI est incapable de gagner ce genre de combat, il ne lui reste que les lunettes noires, jeune fille », murmura-t-il d’un ton sec sans la quitter des yeux.

Elle frémit, consciente qu’il venait de lui donner une leçon méritée. Elle ne devait pas oublier qui était cet homme : Raymond Reddington, le Concierge du Crime. Celui devant qui les plus grands criminels tremblaient, celui que beaucoup préféreraient ne jamais rencontrer. L’un des cinq hommes les plus craints et les plus recherchés du monde.

Elle sentait sur elle le regard insistant de Red et n’osa pas relever la tête pour l’affronter. C’était ridicule. Elle n’était plus une petite fille…

Une clameur s’éleva parmi les convives, lui offrant un répit bienvenu. Mr Oldman accueillait, des mains de l’un de ses employés, une bouteille de vin qu’elle reconnut comme étant celui que Red venait de lui faire goûter. Elle lui jeta un regard en biais et eut la satisfaction de constater qu’il s’était désintéressé d’elle. Jamais il ne l’avait observée de cette façon, si froid et menaçant. Voulait-il lui donner une simple leçon ou l’avait-elle réellement blessé avec cette histoire saugrenue de chapeau ? La main de l’homme venant s’emparer de la sienne pour la caresser avec douceur lui apporta la réponse. Parfois, elle se sentait sur le fil du rasoir avec lui, comme si lui-même ne savait pas toujours quel comportement il devait adopter en sa présence. Cette ambiguïté entre eux s’était amplifiée depuis la fuite de Berlin, pour une raison qu’elle ne comprenait pas. Elle l’avait vu si heureux lorsqu’elle était revenue vers lui après son aveu pour la mort de Sam. Etait-ce le bonheur du père – ou assimilé - retrouvant sa fille ou celui de l’homme voyant revenir la femme qu’il aime ? Elle se posait de plus en plus souvent la question.

Et elle ? Pourquoi était-elle retournée auprès de lui ? Se sentait-elle si bien à ses côtés qu’elle ne puisse plus se passer de lui ? L’aimait-elle ?

Troublée, elle ne remarqua pas que Red l’observait en silence, les sourcils froncés.

« Lizzie ? Je plaisantais.

— Je sais, Red.

— Tout va bien ? »

Elle leva les yeux vers lui et s’étonna de le voir si plein de sollicitude à son égard. Cela aussi avait changé. Il était plus proche, plus protecteur. Plus tactile, songea-t-elle en sentant sa large main serrer la sienne avec force.

« Ça va, répondit-elle.

— Bien. Ça commence, lui dit-il en se rasseyant plus confortablement dans son fauteuil.

— Qu’est-ce qui commence ? »

Pour toute réponse, il leva le menton et fit une petite moue satisfaite, les yeux brillants d’excitation. Lizzie suivit son regard et vit Mr Oldman terminer sa discussion avec l’employé qui lui avait apporté la bouteille de Château Angélus. Il positionna précautionneusement la bouteille poussiéreuse sur le présentoir et regagna son pupitre.

« Lot n° 17 : Château Angélus 1982, annonça-t-il. Grand cru classé venant des cépages français de Saint-Emilion. Nous avons ici affaire à un millésime rarissime que l’on ne trouve plus qu’aux meilleures tables du monde. Mr Otal propose un lot exceptionnel de deux douzaines de bouteilles. La mise à prix est d’un million de dollars.

Les paroles du commissaire-priseur semblaient avoir électrisé l’atmosphère.

« Un million cent mille euros, commença Oldman tandis que les premières mains se levaient. Un million deux cent mille. Un million trois cent mille. »

Cela n’en finissait pas. Lizzie regarda autour d’elle, effarée de voir ces gens s’empresser de dépenser une fortune pour quelques bouteilles. C’était un bon vin, certes, mais de là à dépenser une somme pareille… Red, les bras croisés, gardait le même petit sourire énigmatique. Il haussait les sourcils à chaque nouvelle enchère, semblant se divertir du spectacle.

« Trois millions deux cent mille. Allons, messieurs-dames, nous sommes à trois millions deux cent mille. Réfléchissez bien, c’est une opportunité que vous ne risquez pas de retrouver, encouragea Oldman. Ah, Mme Gardner : trois millions cinq cent mille. Personne d’autre ? Trois millions cinq cent mille une fois. Trois millions cinq cent mille deux fois… »

Très lentement, Red leva la main droite grande ouverte, les cinq doigts bien écartés et fit un signe du menton en direction d’Oldman.

« Et Mr Reddington ! Cinq millions ! »

Un murmure stupéfait parcourut l’assemblée. Liz se tourna vers lui et le regarda avec effarement.

« Voyons, personne pour monter au-dessus ? Mme Gardner ? »

La vieille dame signifia d’un geste qu’elle s’arrêtait là.

« Eh bien cinq millions une fois, deux fois, trois fois. Adjugé à cinq millions pour Mr et Mme Reddington. »

La salle applaudit et Red souleva un chapeau imaginaire pour la saluer. Il se retourna vers William Alden qui était installé non loin d’eux et hocha la tête dans sa direction.

« Red ! Que faites… - fait-tu ? s’indigna Liz qui s’était momentanément oubliée et avait failli le vouvoyer sous l’effet de la surprise.

— Nous sommes ici pour dépenser des sommes dispendieuses, Lizzie. Ne décevons pas nos hôtes.

— Cinq millions, Raymond !

— C’est pour une bonne cause, Lizzie chérie », dit-il en lui tapotant gentiment la cuisse.

Elle regarda droit devant elle, hébétée. C’était donc ça, être riche. Pouvoir dépenser sans compter pour des frivolités. Elle n’était pas sûre d’être à l’aise avec ce concept.

« L’argent n’est qu’un moyen, Lizzie. Pas une fin », lui rappela Red.

Ils virent passer d’autres lots qui ne semblèrent pas attirer l’attention de Reddington. Il baladait nonchalamment son regard parmi les invités, saluant de la tête ceux qui le félicitaient silencieusement pour sa très belle acquisition.

« Et maintenant, le clou de cette soirée, notre dernier lot. »

A ces mots, Red sursauta et se pencha légèrement en avant, soudain attentif.

« Lot n° 26 : parure ancienne non signée. Or blanc pavée de saphirs et diamants brillantés et baguettes. Elle se compose d’un collier draperie à sept fleurs ornées de saphirs principaux sur pavage de diamants baguettes. Tour de cou rivière serti de diamants brillantés. Accompagné d’une paire de clips d’oreilles assortis au modèle. Monture en or blanc. Poids des saphirs principaux : 22,03 carats. Poids total des diamants : 38 à 42 carats. »

Oldman avait tout récité de mémoire et Lizzie ne put qu’estimer son professionnalisme. Elle n’avait rien compris à part les mots « saphir » et « diamant ». Elle plissa les yeux pour voir le collier et le trouva magnifique. Elle s’étonna de constater qu’il ressemblait beaucoup à la bague que Red lui avait offerte comme alliance. Un hasard ?

Son faux mari semblait éprouver un grand intérêt pour le lot et ressemblait à cet instant précis à un fauve qui vient de repérer sa proie. Immobile, son corps entier tendu vers l’avant, il dévorait la parure des yeux. Elle vit ses lèvres s’entrouvrir légèrement et sa mâchoire inférieure se déplacer vers la droite. Elle connaissait bien ses tics. Celui-ci voulait dire que toute son attention était fixée sur le but à atteindre.

Pas étonnant qu’il se fasse plumer au poker par Dembe !

« Mise à prix deux millions cinq cent mille dollars. »

La bataille de mains débuta, faisant monter les enchères jusqu’à la somme inconcevable de sept millions de dollars. Red n’avait pas fait un geste, attendant que le rythme baisse progressivement. Deux personnes restèrent bientôt en lice pour la parure et Reddington se joignit à eux. Ils atteignirent rapidement dix millions et Lizzie regardait Red avec inquiétude. Elle se rendait compte qu’elle n’avait aucune idée de la valeur de son patrimoine. Il était riche, elle l’avait toujours concédé, mais ce soir elle comprenait que sa fortune allait bien au-delà de tout ce qu’elle avait pu imaginer. Personne ne gaspillait dix millions de dollars dans un collier pour le plaisir. Et puis qu’allait-il en faire de ce collier ? A qui allait-il l’offrir ?

« Vingt millions pour Mr Reddington. Nous sommes à vingt millions. »

Elle n’en cru pas ses oreilles. Venait-il vraiment de faire grimper les enchères de dix millions en une fois ? Elle mesura avec quel acharnement il désirait cette parure.

« Adjugé à vingt millions pour Mr Reddington, et permettez-moi de vous en féliciter personnellement. »

Red le remercia d’un hochement de tête.

« Mesdames, messieurs, la vente est désormais terminée. Vous pouvez vous restaurer au bar. Les personnes ayant fait des acquisitions peuvent venir découvrir leurs lots avec moi. »

Red se leva et invita Liz à faire de même. Ils rejoignirent Mr Oldman qui les accueillit avec un sourire chaleureux.

« Mr Reddington, Madame, laissez-moi vous conduire personnellement dans notre chambre privée où votre parure vous attend déjà.

— Merci, Virgil, répondit Red.

— Laissez-moi encore vous dire à quel point je suis heureux de vous savoir en possession de ce collier, dit Oldman d’une voix guindée en leur ouvrant le chemin. Savez-vous, chère madame Reddington, qu’il aurait appartenu à la Reine Marie-Antoinette elle-même ? »

Liz, troublée d’être appelée « Madame Reddington », secoua la tête. Red posa sa main au creux de son dos et l’accompagna à la suite du commissaire-priseur dans le capharnaüm inhérent aux coulisses de toute vente aux enchères. Il aimait toujours autant surprendre Lizzie et lui faire découvrir certains aspects de son monde. Il savait qu’elle n’avait que moyennement apprécié cet étalage vulgaire de l’argent du crime mais il l’avait sentie intriguée malgré tout par ce qu’elle venait de vivre. Cela resterait un souvenir. Un souvenir dont il faisait désormais partie.

Oldman les conduisit dans une petite pièce capitonnée de rouge. Sur une petite console de merisier trônait le coffret ouvert dans lequel Liz reconnut le collier, accompagné de ses boucles d’oreilles assorties. Red s’y dirigea et prit délicatement le bijou. Il le tint devant Lizzie et lui fit signe de se retourner. Elle avisa un miroir accroché au mur et lui fit face, laissant Red lui passer le collier autour du cou et l’attacher. Elle se regarda dans le miroir et eut l’impression étrange de contempler quelqu’un d’autre. Ce n’était pas elle avec ce collier magnifique et hors de prix étincelant sur sa gorge dénudée, serrée de près par cet homme plein de charme et d’allant, si élégant dans son smoking. Dans une autre vie, elle songea qu’ils auraient fait un beau couple. Dans une autre vie…

Il posa ses mains sur ses épaules et les fit glisser le long de ses bras. Se penchant en avant, il déposa un baiser sur son épaule nue et lui sourit dans le miroir.

« Tu ne dis rien, ma chérie ? », murmura-t-il, volontairement taquin.

Lizzie se retourna avec un petit sourire aux lèvres et se pendit à son cou.

« Raymond ! », piailla-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour se mettre à son niveau.

Red ne comprit pas tout de suite ce qu’elle avait l’intention de faire et c’est avec stupeur qu’il sentit leurs lèvres se rencontrer. Elle l’embrassa avec sincérité, comme la femme amoureuse qu’elle était supposée être. Sans réfléchir, il l’attira fermement contre lui et lui ouvrit la bouche pour goûter sa langue. A sa grande surprise, elle se laissa faire.

Ils échangèrent un long baiser passionné sous le regard embarrassé de Mr Oldman qui s’éclipsa en silence. Red sentit une délicieuse chaleur se répandre comme un baume dans ses vieux os fatigués. Une sensation qu’il n’avait plus éprouvée depuis bien longtemps. Il aurait voulu que ce moment ne finisse jamais. Ce fut Liz qui rompit leur étreinte avec douceur et il s’écarta à regret, les yeux rivés à ceux de sa compagne.

« Merci », chuchota-t-elle sans le quitter des yeux.

Un toussotement discret les fit sursauter et ils se détournèrent vivement, comme deux enfants pris en faute.

Jorel Otal se tenait devant eux, souriant et affable. Il se précipita sur Liz et s’empara de sa main pour l’amener promptement à ses lèvres. Toucher cet homme immédiatement après son baiser enflammé avec Red fit frémir la jeune femme et elle recula légèrement, butant contre son partenaire. Celui-ci posa une main protectrice sur son épaule et la pressa doucement.

« Elizabeth ! s’exclama Otal avec emphase. Lorène ne m’avait pas dit que vous étiez si jolie, mais ça ne m’étonne pas : ma sœur a toujours été d’un naturel très jaloux ; elle ne supportera jamais l’idée que l’un de ses amants les plus talentueux ait pu lui échapper.

— Elizabeth et moi sommes déjà mariés, Jorel, répondit Red d’une voix dangereusement basse et calme. Il n’est pas utile de lui faire l’éloge de mes talents…

— Ah, Raymond ! Comme je t’envie. Tu as toujours eu tout ce que tu désirais. »

Red laissa échapper un rire bref qui ressemblait à un aboiement.

« Ne me fais pas pleurer, mon ami. Nous savons tous les deux lequel de nous parvient le plus facilement à ses fins. »

Otal secoua la tête et relâcha la main de Liz, au grand soulagement de cette dernière. Elle se laissa aller en arrière et s’appuya contre Red qu’elle sentit prendre une profonde inspiration.

« Pourquoi suis-je ici, Jorel ? Qu’avais-tu de si important à me dire qui ne pouvait attendre ?

— Minsk, répondit Otal. J’ai la réponse que tu cherchais.

— Vraiment ? »

Reddington semblait sceptique. Liz ignorait de quoi il s’agissait mais Red s’était crispé à l’évocation de Minsk et elle se demanda quelle importance cela pouvait avoir pour lui. Malgré l’indifférence avec laquelle Reddington avait répondu, elle savait qu’Otal avait capté son attention.

Jorel Otal. Elle ne l’appréciait pas. Au-delà de son charme et de son physique de mannequin, l’homme gardait une attitude de prédateur qui se reflétait dans chacun de ses gestes et de ses regards. La façon dont il la dévisageait ne lui plaisait pas. Elle se sentait en danger avec cet homme. La main de Red serrant son épaule lui confirma que lui-même ne le sous-estimait pas.

Elle remarqua brusquement qu’il charriait avec lui une étrange odeur de terre humide et de moisi et s’étonna qu’un homme de sa classe laisse passer ce genre de détails.

« Vraiment, répondit-il avec aplomb.

— Je t’écoute.

— Pas ici, Ray, rétorqua Otal en riant. Je t’attendrai dans mon bureau. »

Il fit demi-tour et s’éloigna d’eux. Il posa la main sur la poignée de la porte et s’immobilisa. Il tourna légèrement la tête vers l’arrière.

« Tu te souviens où se trouve mon bureau, Ray ? »

A nouveau ce ton déplaisant, à la fois moqueur et condescendant. Liz ne l’aimait vraiment pas.

« Je n’ai pas oublié », confirma Red.

Otal hocha la tête et ouvrit la porte avant de sortir, les laissant seuls.

« Vous lui faites confiance ? »

Red ne lui fit pas remarquer qu’elle s’était adressée à lui comme l’agent Keen et non comme son épouse.

« Je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui si je faisais confiance à mes associés, Lizzie, dit-il, les yeux rivés sur la porte qui venait de se refermer. Surtout à un associé comme Jorel Otal. Il sait l’importance qu’a Minsk pour moi et pourrait vouloir s’en servir pour m’attirer dans un piège. Il est rustre et uniquement gouverné par ses pulsions mais je n’ai jamais fait l’erreur de le sous-estimer. Peut-être avais-tu raison d’imaginer qu’il pourrait vouloir se venger pour l’attentat. Bien que je ne le croie pas capable d’autant de réflexion sans un peu d’aide, je préfère me méfier. Je n’aime pas les surprises. »

Il se mordilla les lèvres quelques secondes, le visage fermé, puis se tourna vers elle en haussant les sourcils.

« Et à propos de surprise, qu’est-ce que c’était que ça, Lizzie ?

— Ça quoi ? demanda-t-elle innocemment

-— Ce baiser, Lizzie.

— Oh. Ça. J’ai improvisé. », dit-elle avec légèreté en se dirigeant à son tour vers la porte.

Il éclata de rire et la suivit pour la saisir par le bras. Il la retint et se colla contre elle, plongeant son visage dans ses cheveux.

« Agent Keen, murmura-t-il de sa voix rocailleuse, je vais vous embaucher plus souvent dans les missions d’infiltration.

— Je pensais que vous seriez trop occupé à montrer votre « talent » à Lorène.

— Jalouse, Lizzie ?

— Non. Malade, plutôt. Je vous imagine mal avoir une relation avec une femme aussi vulgaire.

— Lizzie, je n’ai pas de relation avec Lorène Otal.

— Elle semble penser que si, d’après son frère.

— Je ne suis pas responsable de ce qu’elle peut ou non penser à mon propos. »

Il lui saisit le visage entre ses mains et planta ses yeux dans les siens.

« Lizzie, toi et toi seule est au centre de mes pensées. Tu l’as toujours été.

— Mais pourquoi, Red ?

— Plus tard, Lizzie. Ce n’est ni le lieu, ni le moment pour ce genre de discussion.

— Ça n’est jamais le lieu et le moment pour en parler, Red, soupira Liz avec lassitude. Je suis fatiguée de vous suivre aveuglément.

— Nous en parlerons plus tard, lui promit-il. Pour l’heure, nous devons sortir indemnes de cette soirée et, pour ça, il faut que tu reprennes ton rôle. »

Elle hocha la tête et lui lança un regard intense dans lequel tournoyaient des dizaines de questions en suspens.

« Voyons, Lizzie. Je viens d’offrir à mon épouse bien-aimée et un peu frivole un magnifique collier à vingt millions de dollars. Cela mérite bien un sourire… »

Elle soupira et il la vit se composer un masque en un instant. Il était toujours stupéfait de la rapidité avec laquelle elle s’adaptait aux situations. Sa capacité à laisser de côté ses émotions, même les plus fortes et les plus complexes, pour remplir sa mission en disait long sur son instinct de survie. Elle était comme lui.

« Bien, dit-il en la voyant reprendre contenance. Suis-moi.

— Nous allons voir Otal ?

— Bien obligés, maintenant qu’il m’a appâté. Son bureau est à l’étage.

— Pourquoi ne nous a-t-il pas attendus pour nous accompagner ?

— Parce que c’est un pervers et qu’il raffole des situations malsaines. Il sait que ce que tu vas découvrir à l’étage va jeter un froid entre nous et il ne voudrait rater ça pour rien au monde.

— Et que vais-je découvrir à l’étage ? », demanda Liz, soudain mal à l’aise.

Red garda le silence quelques secondes, semblant chercher le meilleur moyen d’expliquer à Lizzie en quoi la perversion de leur hôte dépassait l’entendement. Elle le vit éviter son regard et sa bouche se tordit, signe qu’il se caressait l’intérieur de la joue du bout de la langue.

« Je ne pensais pas devoir me rendre à l’étage, Lizzie. En tout cas pas avec toi. Mais je ne peux pas te laisser ici sans protection.

— Qu’y a-t-il à l’étage, Raymond ?

— Un Hieros Gamos.

- Un… quoi ?

— Hieros. Gamos, articula-t-il. Enfin, c’est ce qu’il prétend. Un Hiéros Gamos est un rituel sexuel censé apporter la lumière divine à ses adeptes. Personnellement, je qualifie plutôt ses soi-disant rituels de partouzes.

— Tu me dis qu’il y a une partouze à l’étage et que c’est là que nous allons ?

— Désolé, trésor. »

Elle secoua la tête et laissa échapper un rire amer.

« J’ai toujours été convaincue que le pouvoir menait à la perversité.

— C’est ce qui rend les hommes si prévisibles, Lizzie.

— As-tu déjà assisté à ses… orgies ?

— Oui.

— Y as-tu participé ?

— Lizzie, ne pose pas de questions dont tu ne veux pas entendre les réponses.

— Tu ne vaux pas mieux que les autres, Red.

— Je ne l’ai jamais prétendu. Tout n’est pas blanc ou noir, Lizzie. Il existe des nuances dans le vrai monde.

— Comme c’est pratique.

— Lizzie, tu ne vois pas ? Tu fais exactement ce qu’il espère que tu fasses. Ce que nous verrons à l’étage ne doit pas nous détourner de la raison de notre présence ici. Jorel Otal. Lui seul compte. Ce que j’ai pu faire dans le passé n’a aucun intérêt.

— Peut-être que ça en a pour moi. Pour comprendre qui tu es. Ce que tu es.

— Non, Lizzie. Ce n’est pas comme ça que l’on définit une personne. Je ne me laisserai pas réduire à la somme de tes suppositions.

— C’est pourtant tout ce que j’ai pour me fait une idée de toi. Des suppositions.

— Encore une fois, Lizzie, ce n’est ni l’heure, ni l’endroit pour une dispute. Nous aurons cette discussion, je te le promets. Et ce jour-là, je ne te mentirai pas. Mais jusqu’à ce que ce jour arrive, tout ce que je te demande, c’est de me faire confiance.

— Peut-être est-ce beaucoup exiger sans rien me donner en contrepartie.

— Je sais. »

Il resta à l’observer, en silence, la tête inclinée sur le côté. Une partie de lui voulait lui dire. Voulait se débarrasser de ce secret et le partager avec elle. Elle ne méritait pas cette torture de devoir attendre tout en sachant qu’il avait la clé de son passé. Mais elle n’était pas prête. Pas encore. Il avait espéré qu’elle pourrait patienter le temps nécessaire mais leurs récentes et nombreuses anicroches le faisaient de plus en plus douter que ce fut le cas. Elle était déterminée et il savait qu’elle s’engouffrerait dans la première brèche qu’elle repérerait pour obtenir ne serait-ce qu’une bribe d’information, quelle qu’en fut la source. C’est pour ça qu’il avait tué Sam. Pour ça qu’il avait tiré sur Tom. Le moment venu, la vérité ne pourrait venir que de lui. Si elle l’apprenait d’une autre bouche que la sienne, il savait qu’il la perdrait pour toujours.

Tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant était d’espérer qu’elle ait plus de patience que lui à son âge.

« OK, dit-elle du bout des lèvres. Tu gagnes. Comme toujours. Quel autre choix ai-je ?

— Celui de me voir disparaître, Lizzie. Un mot, un seul mot et je pars. Je te laisse tranquille.

— Avec toutes mes questions, compléta-t-elle. Tu sais parfaitement que je ne veux plus que tu partes. J’attends trop de réponses, Red, et tu es le seul à pouvoir me les apporter.

— Amis ?

— Amis, dit-elle avec résignation en serrant étroitement ses bras autour d’elle.

— Bien.

— Alors… nous allons voir des gens au beau milieu d’une bacchanale ? murmura-t-elle d’une voix incertaine.

— J’en ai peur.

— S’ils sont bien foutus, on pourrait au moins faire de belles photos et les poster sur Facebook.

— Lizzie, depuis quand les gens riches et influents sont-ils bien foutus ?

— Tu n’es pas mal, pourtant… »

Elle le dépassa et sortit de la chambre, le laissant se débattre avec cette déclaration.

*

*    *

Ils montèrent en silence les imposants escaliers en marbre qui menaient au premier étage. Red sentait la nervosité de Lizzie, et sa pâleur en disait long sur son niveau de stress.

« Du calme, Lizzie. Personne ne nous fera de mal là-haut. Crois-moi, ils sont trop occupés… »

Elle tourna vers lui un visage de craie.

« Ce n’est pas ça, Ray. J’ai vraiment un mauvais pressentiment sur Jorel Otal. Je ne peux pas m’empêcher de penser que quelque chose n’est pas clair.

— En ce qui concerne Jorel, rien n’est jamais clair, Lizzie. Mais je ne pense pas qu’il tenterait quoi que ce soit contre moi ce soir. Tout se passera bien. Je te le promets. »

Elle hocha vaguement la tête, visiblement peu convaincue.

Les dernières marches apparaissaient devant eux, leur donnant une vue imprenable sur le spectacle se déroulant à l’étage. Le large corridor, plongé dans la pénombre, résonnait de souffles rauques et de gémissements contenus. Dissimulés dans les ombres se devinaient des corps nus enlacés se livrant à une danse obscène dans la moiteur de leur propre transpiration.

Liz se rapprocha de Red et s’efforça de regarder droit devant elle, le cœur battant. Partout autour d’eux, elle distinguait des couples, parfois des groupes, bougeant comme une seule et même entité sur un rythme qu’eux seuls semblaient percevoir. Ici et là, elle devinait un bras ou une jambe que la faible lueur d’une applique faisait sortir de l’ombre. Un dos musclé se contractant lascivement, une paire de fesses remuant avec frénésie dans un bruit humide et claquant.

Elle frissonna et ferma les yeux.

« Nous y sommes presque, murmura Red. Surtout, ne regarde personne dans les yeux.

— Ce n’est pas leurs yeux que j’aurais pensé regarder en premier, fit-elle entre ses dents serrées. Red, quand nous serons sortis d’ici, je te tuerai.

— Et je te donnerai volontiers le couteau pour le faire, acquiesça-t-il. Mais je suis sérieux quand je te demande de ne regarder personne en particulier. Si l’un des hommes se trouvant ici a l’impression que tu t’intéresses à lui, il s’estimera en droit de t’inviter. Et nul ici ne peut refuser une invitation.

— Tu te fiches de moi ? grinça-t-elle.

— Non. Regarde tes pieds et reste collée à moi. »

Il l’entendit grommeler indistinctement quelque chose et sourit. La pudeur touchante de Lizzie l’amusait beaucoup. Il avait toujours trouvé terriblement dégradant de s’afficher de cette manière chez Jorel Otal mais connaissait plusieurs personnes de grande influence pour qui cet étage représentait le nec plus ultra en matière de divertissement. Il reconnut le secrétaire d’Etat à la défense, essayant de se cacher derrière un rideau avec une créature qui semblait à peine avoir dépassé l’âge de faire des pâtés de sable. Ou peut-être n’était-ce dû qu’à la tenue d’écolière japonaise dont elle s’était affublée ? Plus loin devant eux, la ministre des affaires étrangères était en grande conversation avec le sexe érigé du très jeune chanteur à la mode et à la réputation sulfureuse.

Hieros Gamos ! Jorel avait toujours eu la folie des grandeurs. Si ses invités savaient qu’il avait simplement piqué l’idée de Stanley Kubrick après être allé voir son film posthume Eyes Wide Shut… Un vulgaire plagiat, voilà ce qu’était son fameux rituel orgasmique des puissants de ce monde.

Mais, aussi répugnantes que soient ces soirées orgiaques, elles avaient toujours été une manne providentielle pour Red et son incroyable réseau informationnel.

Il pressa le pas, entraînant Elizabeth à sa suite et faillit ne pas voir l’homme musculeux qui leur barrait la route. Reddington s’arrêta et se planta devant l’Apollon huileux, uniquement vêtu d’un minuscule string en cuir rouge qui en laissait bien trop entrevoir. Figé dans une ridicule posture de film porno, la montagne de muscles reluquait Liz sans aucune retenue, la déshabillant du regard tout en se passant lascivement la langue sur ses lèvres charnues.

« On dirait que quelqu’un s’est oublié sous la lampe à bronzer ! », railla Red d’une voix forte.

Il fit passer Lizzie derrière lui et s’interposa entre elle et le gladiateur.

« Salut, mignonne, dit ce dernier avec un clin d’œil appuyé. Tu n’aurais pas envie de lâcher papy pour venir t’amuser avec un vrai mâle ? »

Il prit diverses poses de bodybuilder pour scander sa proposition, faisant gonfler et dégonfler ses muscles hypertrophiés.

« La dame va rester avec moi, Conan », dit Red avec une menaçante douceur.

Un rire gras lui répondit et l’homme fit un geste en direction de Lizzie. Red lui attrapa le poignet et le tordit avec force, arrachant un couinement de douleur indigné à son propriétaire. Il se laissa tomber à genoux et Liz assista au spectacle incroyable de David faisant ployer Goliath. Elle savait que Red était un homme dangereux et elle avait eu maintes occasions de le voir à l’œuvre. Mais c’était chaque fois une délectation de contempler cet homme d’âge respectable à l’aspect banal, presque insignifiant, se débarrasser avec classe et facilité d’adversaires qui faisaient deux fois son gabarit. Ce soir, en le voyant évoluer avec tant de nonchalance dans son élégant smoking, elle osait même la comparaison avec James Bond.

My name is Ray, dit-elle dans le secret de sa tête. Ray Mond…

Elle pouffa tandis que Red assommait l’importun d’un coup de poing sur le nez avant de l’entraîner à sa suite.

« Qu’y a-t-il de si drôle, Lizzie ? demanda-t-il avec curiosité.

— Je pensais à James Bond, répondit-elle avec sincérité.

— Si j’en crois ton rire moqueur, la comparaison n’est pas à mon avantage.

— Au contraire », dit-elle, mystérieuse.

Il la regarda, intrigué, mais s’abstint d’en demander davantage. La voir sourire était un privilège qu’il ne voulait pas gâcher quand il se présentait. Peu importait que cela fut à ses dépens.

« Alors, Mr Reddington, on aime jouer avec les éphèbes luisants ?

— Peut-être ai-je soustrait Mme Reddington à Mr Muscles trop vite. Il te plaisait ? »

Elle secoua la tête.

« Trop visqueux. On aurait dit un cochon de lait revenu dans du saindoux.

— Mon Dieu, j’en ai partout sur les mains, c’est répugnant, confirma Red en tentant vainement de s’essuyer sur sa veste.

— C’est pas vrai ! C’est un parcours du combattant cet étage ! s’emporta Liz en avisant le groupe de personnes nues qui se dirigeaient dans leur direction, visiblement prêts à leur demander une participation active dans leur joute orgiaque.

Pour toute réponse, Red la prit dans ses bras et la plaqua contre le mur avant d’écraser ses lèvres sur les siennes en un baiser féroce et exalté. Liz laissa échapper un hoquet de surprise tandis que Red faisait glisser ses mains le long de son dos pour la caresser avec langueur. Lizzie poussa un gémissement dans sa bouche et finit par lui ouvrir le rempart de ses dents. Elle sentit la langue de Red se faufiler pour venir caresser la sienne et elle lui rendit son baiser avec enthousiasme, oubliant brutalement où ils se trouvaient. Il pressa son bassin contre elle et elle put prendre toute la mesure de son excitation.

« Ray… murmura-t-elle alors qu’il délaissait sa bouche pour l’embrasser le long du cou.

— J’improvise », grogna-t-il en revenant prendre sa bouche avec possessivité.

C’était bon. Il sentait le tabac et les vieux livres, une odeur réconfortante dans laquelle elle eut envie de s’abandonner. Le laisser prendre soin d’elle, s’occuper de tout à sa place et n’avoir à se soucier de rien. Comme elle aurait voulu que tout soit toujours si simple avec lui. Il la serrait avec force et sa bouche embrassait et explorait chaque recoin de son visage et de son cou, ne lui laissant aucun répit. Au moins son attitude lui donnait-elle un début de réponse : il ne pouvait pas être son père. Raymond Reddington n’était pas son père et cette constatation libéra la charge considérable qui pesait sur sa conscience depuis le début. Elle se pendit à son cou et répondit à ses avances avec envie, laissant son corps parler à sa place. Ses mains descendirent vers sa chemise et entreprirent de la déboutonner. Red captura ses mains dans les siennes et l’arrêta avant qu’elle ait pu défaire le premier bouton.

« Lizzie… doucement », souffla-t-il.

Elle le regardait, interdite, ne sachant que dire. Qu’étaient-ils en train de faire ? Il recula légèrement et jeta un coup d’œil autour d’eux.

« Partis », dit-il à mi-voix en constatant qu’ils étaient seuls.

Il reporta son attention sur elle et s’inquiéta de ce qu’il lut dans ses yeux.

« Lizzie, pardon. Je… »

Il ne put finir sa phrase. Elle se jeta sur lui et l’embrassa avec un appétit qui n’avait rien de feint. Il sourit contre ses lèvres et la laissa faire, se délectant de la situation.

« Lizzie, dit-il enfin en rompant leur baiser, c’est charmant et délicieux, mais nous n’avons pas le temps. »

Il la vit reprendre son souffle. Ses pommettes avaient rosi sous l’effet du désir. Qu’elle était belle, sa fière et farouche Lizzie. Il s’autorisa un sourire et lui caressa les lèvres du pouce.

« Je sais, Red, finit-elle par dire d’une voix que l’excitation rendait plus basse que d’habitude.

— Nous reparlerons de ça aussi, promit-il.     

— Il y a beaucoup de chose dont nous allons devoir parler, nota-t-elle.

— Dès que nous serons sortis d’ici, Lizzie. Mais nous avons encore quelque chose à faire et ce quelque chose requiert toute notre attention. Nous ne pouvons pas nous laisser distraire. »

Il s’écarta d’elle et lui prit les mains pour la décoller du mur contre lequel il l’avait plaquée. Ses joues le chauffaient lui aussi et il espéra qu’il ne s’était pas mis à rougir comme un adolescent.

Cette fille le rendait fou.

« Le bureau de Jorel est juste après le coin lui apprit-il. Tâchons de nous tenir jusque-là.

— C’est toi qui m’as sauté dessus, fit-elle remarquer, sentencieuse.

— Juste retour des choses, c’est toi qui avais commencé en bas. Viens. »

Le corridor était vide à l’approche du bureau de Jorel Otal. Red se tint devant la porte et frappa deux coups sonores à la lourde porte en bois massif.

« Entrez ! », dit la voix fluette et étouffée d’Otal de l’autre côté.

Après un dernier regard vers Lizzie, Red tourna la clenche et ouvrit la porte avant d’entrer, précédant la jeune femme.

« Bienvenue, Raymond. J’ai craint un moment que tu ne te noies dans la salive de l’agent Keen. Pour tout dire, je ne t’attendais plus. »

Jorel Otal était assis à son bureau, les menaçant de son revolver. Cinq hommes armés se tenaient derrière lui, prêts à faire feu. Red se retourna et vit d’autres gardes arriver pour les empêcher de fuir.

Il tourna vers Lizzie un regard désolé.



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