Jorel Otal (N°62)

Chapitre 1 : Undercover

4716 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2018 15:13

CHAPITRE UN


Il cligna des yeux, plusieurs fois. Sa vue avait-elle baissé ou l’alimentation de la lampe torche commençait-elle à faiblir ? Tout devenait flou et sombre. Si sombre.

Il secoua lentement la tête, réveillant la migraine qui tapait avec insistance contre sa tempe droite.

Depuis combien de temps étaient-ils ici ? Il n’aurait su le dire. Il se serra étroitement autour du corps froid d’Elisabeth Keen, essayant vainement de lui transmettre encore un peu de sa chaleur. Ses mains se refermèrent sur le ventre nu de la jeune femme et le caressèrent avec douceur pour tenter de réveiller ses fonctions vitales.

Lizzie.

Il avait failli. Il n’avait pas su la protéger. Raymond Reddington n’avait pas tenu sa promesse.

Il laissa aller sa tête en arrière et heurta le mur de béton derrière lui. Son œil droit ne voyait plus rien à présent. L’air appauvri en oxygène rendait sa respiration de plus en plus pénible et douloureuse et il s’imagina un instant comme un poisson hors de l’eau, happant avec peine le peu d’air qui lui restait. Il observa avec intérêt les points noirs qui dansaient devant son œil valide et les vit se multiplier. Ses poumons étaient en feu.

Combien de temps encore avant de perdre conscience ?

Il ne craignait pas les Ténèbres ; il avait depuis longtemps appris à composer avec elles. Il ne craignait pas davantage la Mort pour l’avoir lui-même donnée si souvent.

Ce qu’il craignait, c’était de laisser Lizzie mourir à ses côtés sans avoir eu la possibilité de lui avouer la vérité. De la laisser partir dans l’ignorance de qui elle était et de ce que lui était pour elle.

Ses oreilles bourdonnaient à présent. Un bruit sourd et récurrent martelait sa tête au rythme de son influx migraineux et il grimaça sous l’effet de la souffrance. Un nuage de poussières venu du plafond virevolta dans l’air alourdi. Les particules jouèrent un moment dans la lueur faiblarde de la lampe avant de retomber, inertes, sur le sol bétonné.

Raymond Reddington ferma les yeux et inspira profondément, se gorgeant avec insistance du parfum de Lizzie. Une dernière fois.

*

*    *

« Voulez-vous un peu d’aide, Lizzie ? »

Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, Elizabeth Keen sentit l’une des larges mains de Red se poser avec fermeté au bas de son dos tandis que, de l’autre, il remontait doucement la fermeture éclair de sa robe jusqu’à la naissance de sa nuque. Il posa les deux mains sur ses épaules nues et lui sourit dans le miroir qui leur faisait face.

« Encore une fois, Red, vous m’avez imposé une robe qui flatte votre ego », dit Liz en observant son reflet avec attention.

Elle vit Reddington prendre le temps de la regarder de haut en bas, un sourire espiègle aux lèvres.

« Si elle flatte quelque chose, ce n’est que votre silhouette, Lizzie. Mon épouse ne saurait souffrir de médiocrité. »

Il plongea la main dans une des poches de sa veste de smoking et en sortit une petite boîte qu’il ouvrit avec précaution.

« Votre alliance, Lizzie », dit-il en lui tendant le coffret ouvert, dans un geste qui sembla à Liz un peu trop solennel pour être honnête.

Elle saisit l’anneau finement ciselé et le regarda. Or blanc et saphir. Elle ne comprenait pas l’acharnement que mettait son partenaire à lui offrir une alliance si onéreuse pour jouer un simple rôle.

« Pas de médiocrité », répéta-t-il d’une voix suave, comme s’il avait lu ses pensées.

Il prit l’anneau et le lui passa lui-même au doigt, feignant d’ignorer le regard appuyé que lui lançait Liz.

« Ce soir, reprit Reddington, beaucoup des personnes que nous croiserons me connaissent suffisamment pour savoir que je ne laisserai jamais mon épouse afficher la moindre preuve de banalité. Si nous voulons faire illusion, Liz, il faut que tout soit parfaitement étudié. Jusque dans les moindres détails. »

Il ouvrit une seconde boîte et en sortit une alliance plus sobre que celle d’Elizabeth, un simple anneau sans parure. Sans réfléchir, la jeune femme la prit et la lui passa au doigt avec la même gravité dont il avait fait preuve avec elle.

« Pour le meilleur et pour le pire, murmura Red en regardant son annulaire.

— Reparlez-moi de cet homme… commença Lizzie. —

— Jorel Otal, compléta-t-il.

— Jorel Otal, répéta-telle, sceptique. On dirait le nom d’un méchant de Star Trek. »

— Ou de Superman…, plaisanta Red. Je crois qu’il est d’origine néerlandaise. C’est un ancien associé.

— Qui vous a doublé…, hasarda-t-elle.

— Qui aurait bien voulu. Je n’ai jamais aimé ni ses méthodes, ni son goût prononcé pour les perversions sexuelles.

-— De quel type ?

— Vous n’avez pas envie de savoir, croyez-moi.

— Je déteste les surprises, Red. »

Reddington soupira et baissa la tête quelques instants.

« Son empire actuel est basé sur son site de pornographie en ligne. C’est la partie émergée de l’iceberg. Dès que l’on creuse un peu, on trouve des choses beaucoup moins ragoutantes.

— Comme quoi ? »

Il leva vers elle des yeux qui lui semblèrent soudain las et accablés.

« Enlèvements, séquestrations, viols.

— Il fait dans le snuff ?

— Qui ne fait pas de snuff de nos jours ? ironisa Red. Jorel a ceci de particulier que ses vidéos ne mettent en scène que des enfants.

— Des enfants…, répéta Lizzie, mal à l’aise.

— De très jeunes enfants. Tous âgés de moins de huit ans. Il pense qu’au-delà de cet âge, ils perdent un peu de leur innocence et que ses films sont moins… (il caressa son menton d’un air pensif) Quel était le terme qu’il utilisait, déjà ? Ah : sincères. »

Malgré le sarcasme qui pesait dans sa voix, l’expression qu’affichait Reddington à ce moment n’avait rien d’amusante.

C’est personnel, songea Liz.

« Nous ne pouvons pas… (il s’interrompit et inspira profondément avant de reprendre) Je ne peux pas laisser cet individu continuer son business répugnant en prétendant qu’il est un de mes associés. Je ne peux pas tolérer ça.

— Que va-t-il se passer, ce soir ?

— Ce soir ? Rien, trésor. Nous sommes invités à l’une de ses ventes privées. Jorel Otal pense s’absoudre de ses péchés en organisant des ventes aux enchères destinées aux grands de ce monde, dont les bénéfices sont entièrement reversés à des orphelinats. Il dirige une dizaine d’associations caritatives à travers le monde, toutes en charge de la protection de l’enfance…

— Mon Dieu…, murmura Lizzie.

— Ironique, n’est-ce pas ? sourit Red.

— Vous voulez dire qu’il se sert dans des orphelinats ?

— Parfois oui. Parfois non. Tout dépend du profil réclamé par ses clients. »

Il se tut et regarda Liz dans les yeux.

« Jorel Otal est un authentique monstre, Lizzie. N’ayez aucun doute à ce sujet. Il est prêt à tout pour faire prospérer ses affaires. Mais il est encore plus déterminé à repousser les limites de sa propre perversité. Il engage des millions dans la recherche de nouveaux plaisirs inédits. Je parle bien sûr de son plaisir. Celui de ses victimes l’intéresse d’autant moins qu’il y a bien longtemps qu’il ne peut plus jouir sans infliger à l’autre les pires souffrances.

— Pourquoi ne pas l’avoir tué vous-même ? Ne me dites pas que ce n’est pas dans vos cordes, Red ?

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé, soupira-t-il. Il se trouve qu’il a actuellement en sa possession des documents qui m’appartiennent et sur lesquels je souhaite remettre la main. Sans sa collaboration, je risque fort de ne pas les retrouver. Le FBI peut me fournir les moyens dont je manque.

— Vous ne manquez d’aucun moyen, Red, plaisanta Liz.

— Parfois si, Lizzie.

— Et donc, ce soir ?

— Nous partons en repérage.

— Pourquoi en prétendant être mariés ?

— Jorel éprouve une fascination malsaine pour moi. Savoir que le vieil ours que je suis s’est marié ne manquera pas de l’intriguer. Il voudra vous rencontrer. Peut-être même vous séduire.

— Je suis l’appât…

— Vous le faites toujours avec une exquise candeur, Lizzie. C’est ce qui fait toute votre crédibilité. »

Il s’approcha et posa lui encadra le visage de ses mains. Il captura son regard et se pencha légèrement vers elle pour poser son front sur le sien.

« Lizzie. Je ne le laisserai pas vous faire le moindre mal. Vous le savez ?

— Je sais, Red », murmura Liz, troublée de sentir son visage si près d’elle.

Son haleine sentait le dentifrice de l’hôtel, qui ne parvenait pas à masquer entièrement l’odeur du whisky qu’il venait de boire.

« Bien », dit-il comme si cela clôturait leur discussion.

Il regarda sa montre en haussant les sourcils.

« Si vous êtes prête, Lizzie, il est temps pour nous de partir. »

Elizabeth acquiesça. Red inclina la tête sur le côté et lui sourit. Elle aimait ce sourire. Elle se sentait tellement en confiance avec lui. N’était-il pas son ange gardien, l’homme de l’ombre qui veillait sur elle ? Que pouvait-il lui arriver avec Red à ses côtés ? Elle le regarda déployer d’un geste fluide le large châle qu’il avait acheté à son attention et il le lui drapa autour des épaules. Lui-même enfila son épais manteau noir et vissa l’un de ses chapeaux sur sa tête. Il lui ouvrit la porte de leur chambre d’hôtel et, d’un geste, l’invita à sortir.

*

*    *

« Lizzie, si vous voulez être crédible, il va falloir y mettre du vôtre…

— Ce qui veut dire ? »

Red la regarda et désigna d’un geste du bras l’espace qui les séparait dans l’habitacle de la limousine.

« Nous ne saurions être plus éloignés l’un de l’autre, trésor. Jeunes mariés et déjà si distants… »

Il s’approcha d’elle.

« Lizzie, dit-il avec gravité, je n’abuserai pas de la situation, mais si nous voulons faire croire que nous sommes mariés, il faut agir comme tel. »

Liz secoua la tête et s’approcha à son tour.

— Je sais, Red. C’est juste que… j’ai un mauvais pressentiment. »

Reddington ne répondit rien et se contenta de la dévisager longuement, une expression indéchiffrable sur le visage.

« C’est stupide, je sais… chuchota Liz, contrite.

— Non. Ce n’est pas stupide, Lizzie. Au contraire, je trouve ça intéressant. Le FBI vous formate tellement que la plupart des agents ne savent plus comment faire appel à leur instinct. Je suis content que vous prêtiez une oreille attentive au vôtre. »

Il lui saisit la main et la serra doucement.

« Ne m’appelez plus Red, Lizzie. Je préfère Raymond, ou Ray. Et nous allons nous tutoyer.

— Je ne sais pas si je vais pouvoir faire ça, Raymond, répondit-elle en insistant un peu trop sur le prénom du Concierge du Crime.

— Tu pourras, affirma-t-il. Ce soir, Lizzie, tu es ma femme. Nous venons de nous marier, je t’aime et te chéris plus que tout. Agis comme une épouse amoureuse et attentionnée, pends-toi à mon bras, ne me quitte pas d’une semelle et tout se passera bien. Je te le promets.

— D’accord, Re… Ray.

— Pas de faux pas, Lizzie. Nous sommes seuls, ce soir.

— Cooper en était ravi, d’ailleurs, murmura-t-elle.

— Je me fiche de ce que pense ce vieux grincheux. Jorel renifle le FBI à dix miles à la ronde. Mon plan ne fonctionnera que si nous agissons seuls. »

Il pressa sa main plus fort et la porta à ses lèvres.

« As-tu confiance en moi, Lizzie ? demanda-t-il de sa voix grave et vibrante.

— Oui.

— Bien.

— Y a-t-il autre chose que je doive savoir sur Otal ?

— Mis à part le fait qu’il a perdu un testicule dans une explosion il y a quatre ans, rien.

— Comment sais-tu ça ?

— J’étais avec lui. C’est moi qui avais commandité l’attentat.

— Le sait-il ?

— Impossible, j’ai bien dissimulé mes traces et je me suis arrangé pour être également blessé dans l’explosion. S’il avait le moindre doute, j’imagine qu’il ne m’aurait pas invité ce soir.

— Sauf s’il voulait se venger. »

Red se tut et se mordit la joue, perplexe.

« Eh bien, la partie pourrait s’avérer plus complexe que prévue », dit-il à mi-voix.

Il embrassa la main de Liz et la tint serrée dans la sienne tout le temps du trajet.

*

*    *

« Mr Reddington, les salua le majordome qui les accueillit à l’entrée de la gigantesque demeure. Mr Otal sera ravi de vous voir ici.

— Le plaisir sera partagé, Arthur », lui assura Red d’un ton enjoué.

Liz regarda autour d’elle, abasourdie. Dembe les avait emmenés à l’extérieur de Toronto, à au moins 20 miles de la dernière maison. Elle le vit échanger un regard avec Red et rentrer dans la limousine pour aller la garer plus loin. Il les attendrait. Entre Red et Dembe, elle savait qu’elle ne pouvait être davantage en sécurité.

Elle sentit Red la tirer patiemment par le bras pour la faire avancer. Elle leva vers lui des yeux surpris auxquels il répondit par un sourire énigmatique.

« Ma chérie ? Il fait plus chaud à l’intérieur », dit-il en pressant son bras plus fort.

 Elle hocha la tête et monta les marches à ses côtés, se raccrochant à son bras.

« Relax, agent Keen », murmura-t-il.

Elle inspira profondément et ferma les yeux un instant. Elle relâcha un peu sa pression sur le bras de Red et se redressa en rejetant ses cheveux en arrière.

« Ça, c’est une bonne fille », approuva Red à mi-voix.

Ils gravirent ensemble les quelques marches qui les séparaient de l’entrée du bâtiment. Lorsqu’ils franchirent la porte démesurée, une femme minuscule aux formes affriolantes engoncées dans une robe trop courte vint à leur rencontre, un sourire charmeur étirant ses lèvres pleines et charnues.

« Raymond ! Quel plaisir ! Cela fait si longtemps… »

Lizzie remarqua avec ennui la petite moue boudeuse avec laquelle elle ponctua ses mots. Cette femme flirtait avec Red. Devant son nez. Elle s’approcha de lui et s’éclaircit la gorge.

« Lorène, je suis si heureux de te revoir. Je te présente mon épouse, Elizabeth. Elizabeth, voici Lorène, la maîtresse de maison. »

Il s’écarta galamment pour laisser l’occasion aux deux femmes de se saluer.

« Lorène, c’est un plaisir, lâcha Liz avec mauvaise humeur.

- Quelle charmante nouvelle, Elizabeth, minauda la femme d’un air faussement poli. Raymond a eu beau nous habituer aux surprises les plus inattendues, celle-ci surpasse de loin toutes les autres. (elle reporta son attention sur le Concierge du Crime et lui fit un clin d’œil aguicheur) Tu es un cachottier, Ray. »

Red prit la main de Lorène et, la portant à ses lèvres, la baisa avec délicatesse.

« Merci pour ton accueil, ma chère. Peux-tu nous indiquer la salle des ventes ?

— Je vais vous confier aux soins de Tania », dit-elle en faisant signe à une jeune créature décharnée qui patientait à distance.

La jeune femme qui les rejoignit n’avait guère plus que la peau sur les os. Elle paradait avec hauteur dans une robe de créateur qui flottait sur elle comme une voile de navire faseyant sur un mat. Lorraine l’observa s’avancer vers eux avec un regard appréciateur qui fit courir des frissons dans le dos de Lizzie.

« Tania vous conduira, dit Lorène. Aurai-je le plaisir de te voir à l’étage, Raymond ?

— Peut-être, répondit-il, laconique.

— Alors à plus tard. Elizabeth, ce fut un plaisir.

— Pour moi aussi », mentit Liz avec un sourire crispé.

Ils suivirent Tania qui les fit descendre un escalier menant au sous-sol. Red coula un œil discret aux mâchoires serrées de Lizzie et s’autorisa un petit sourire satisfait.

« Pourquoi souriez-vous ? demanda Liz entre ses dents.

— Tu, lui rappela Red dans un souffle. Tu as apprécié Lorène ?

— Elle est charmante. Tu ne m’avais pas dit que Jorel était marié.

— Il ne l’est pas. Nous sommes chez elle. Jorel est son frère.

— Y a-t-il d’autres choses que j’ignore ?

— Si c’est le cas, je m’arrangerai pour combler les blancs au fur et à mesure où ils se présenteront à toi.

— Je ne l’aime pas, dit finalement Liz.

— Je l’aurais parié.

— Tu as couché avec elle. »

Ce n’était pas une question.

« Oui, répondit-il d’un ton neutre. Cela te dérange ?

— Cela devrait ?

— Ce soir, tu es ma femme, Lizzie. Bien sûr que ça te dérange ! Tu as eu la plus parfaite des réactions ; Lorène ne peut ignorer que son petit numéro avec moi t’a mise en colère. Elle cherchera encore à me séduire d’ici la fin de la soirée, rien que pour te tester.

— Qu’elle essaye », murmura Liz.

Red s’esclaffa et lui prit la main.

« Une exquise candeur », dit-il en écho aux paroles qu’il avait prononcées moins d’une heure auparavant.

Tania les menait en silence à travers un dédale de couloirs somptueusement décorés. Red fronça les sourcils tandis qu’il prenait la mesure de l’ostentation des lieux. Jorel et Lorène avaient fait du chemin depuis la dernière fois qu’il avait mis les pieds dans cette demeure. Comment cela avait-il pu lui échapper ?

« Sera-ce encore loin, ma chère ? demanda-t-il d’une voix forte à leur guide anorexique.

— Vous y êtes, répondit la créature en tendant son long bras maigre d’un geste mou pour leur désigner une immense salle dans laquelle s’égaillaient déjà une vingtaine de personnes.

— Merci, répondit Red en passant devant elle.

Il posa une main au creux du dos de Liz et, d’une légère pression, la guida l’intérieur de la salle. Il ne résista pas à l’envie de laisser sa main s’attarder quelques secondes de plus que nécessaire et, du bout des doigts, caressa doucement la jeune femme à travers l’étoffe de sa robe. Il vit Lizzie se retourner et lui jeter un regard interrogateur.

« Par ici, ma chérie », dit-il en lui ouvrant le chemin.

Plusieurs des personnes présentes s’étaient retournées à leur entrée et les dévisageaient tous deux sans aucune pudeur. Liz se sentit rougir et baissa les yeux devant les visages curieux qui lui faisaient face. D’une poussée ferme, Reddington la fit avancer en direction de l’attroupement.

« Raymond ! Nous ne t’espérions plus ! »

L’homme qui s’était ainsi exprimé avec éclat se détacha du groupe et les rejoignit en deux longues enjambées. Il ouvrit les bras et se colla au Concierge du Crime qui l’accueillit en souriant avant de déposer deux baisers sonores sur chacune de ses joues.

Red et son concept de l’amitié virile. Lizzie ne put s’empêcher de sourire.

« Et tu ne viens pas seul, vieux bandit ! s’exclama l’homme rougeaud en se tournant vers Liz pour la détailler avec attention.

— Elizabeth, mon épouse, répondit Red en passant un bras possessif autour de la taille de Liz pour l’attirer contre lui.

— Ton épouse ? s’exclama son ami, ravi. Ray, espèce de vieux cochon !

— Ma chérie, je te présente William Alden, un vieil ami un peu vulgaire.

— Enchantée, Mr Alden, dit Lizzie en lui tendant la main.

— Soyez prudente, mon enfant, dit Alden en s’emparant prestement de sa main pour la porter à ses lèvres. Ce vieux serpent est venimeux.

— Peut-être le suis-je aussi, Mr Alden… », rétorqua Liz avec un sourire provocateur, les yeux fixés sur l’imposante chevalière en or qui ornait l’auriculaire boudiné de l’homme.

Celui-ci éclata de rire et regarda Reddington.

« Une femme qui a de l’humour ! Arrange-toi pour la garder, celle-là !

— J’y compte bien…, murmura Red en resserrant son bras autour de sa jeune partenaire.

— Connais-tu les lots mis en vente ? demanda William Alden en se penchant vers Reddington.

— Quelques uns. Seulement ceux que Jorel a laissé filtrer.

— Certains devraient soulever ton intérêt, affirma Alden d’un ton sentencieux.

— Quand commence la vente ? »

L’homme haussa les épaules.

« Je l’ignore. Je suppose que nous attendons encore quelques personnes. Tu devrais te rapprocher du serveur, mon ami, et goûter ce délicat Chardonnay 1986, dit-il sur un ton de conspirateur en désignant le verre à pied démesuré qu’il tenait à la main.

— Je crains que le vin blanc ne me convienne plus autant qu’avant, Bill. Mes artères fatiguent.

— Dans ce cas, opte pour leur Château Angélus 1982. Il est époustouflant.

— Je croyais que tu ne livrais plus ce cru de 1982…

— Jorel sait se montrer très persuasif, mon ami. Et il semble qu’il ait des ressources insoupçonnées.

— C’est ce que je constate, remarqua Red avec gravité. Je te remercie, William. Nous nous verrons plus tard. »

Il emmena Liz vers le bar où se massaient la plupart des personnes.

« Souviens-toi de lui, dit-il à mi-voix. Nous aurons l’occasion de le revoir.

— Alden ? Il est sur la liste ?

— Oui. Il est plus connu sous le nom du Maître de Chai.

— Pourquoi ?

— Plus tard, Lizzie. Pour l’instant, Bill n’est pas notre ennemi.

— Encore une fois, nous protégeons un criminel, nota-t-elle d’une voix qu’elle voulait neutre.

— Nous ne le protégeons pas, nous attendons qu’il soit un peu plus mûr qu’il ne l’est actuellement pour le cueillir.

— Je dirais plutôt que, pour le moment, cela ne servirait pas tes intérêts de le livrer au FBI.

— Aussi, sourit Red avec bonne humeur. Je vois que tu commences à comprendre ma façon de fonctionner, Lizzie.

— J’ai parfois l’impression que tu me formes à penser comme toi.

— Peut-être. Cela te déplaît ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu as le temps d’y réfléchir. Ah ! »

Tout en devisant à voix basse, ils s’étaient approchés du bar où officiait un jeune serveur aussi zélé que gominé. Il remplissait adroitement de hauts verres ballon avec deux sortes de vin.

« Deux Château Angélus, Pierre, demanda Reddington.

— Bien, Mr Reddington. »

Liz fit la moue. Tout le monde connaissait Red et Red connaissait tout le monde. Où donc avait-elle mis les pieds ? Son partenaire se retourna, les deux verres à la main, et lui en tendit un.

« Ce n’est pas raisonnable, Raymond.

— Le vin, Lizzie, est une affaire sérieuse. Ça n’a rien à voir avec la raison. Goûte. »

Elle porta le verre à ses lèvres sous le regard attentif de Reddington. Celui-ci ne la quitta pas des yeux tandis qu’elle buvait une gorgée du liquide pourpre. Tom et elle n’avaient jamais été de grands spécialistes en œnologie et la plupart des vins qu’ils achetaient venait des vignes californiennes. Ils s’en contentaient.

Ce vin-ci… elle s’était attendue au goût astringent du tanin et eut la surprise de savourer un vin très doux, presque liquoreux, avec malgré tout un enrobé qui rendait son caractère unique.

Elle leva les yeux de son verre, stupéfaite, et regarda Red. Celui-ci, la tête inclinée sur le côté, lui sourit avant de boire à son tour. Il ferma les yeux et elle l’entendit aspirer de l’air entre ses dents et faire rouler le vin sur sa langue. Cela ne l’étonna pas qu’il s’y connaisse en vins. Pour quelqu’un d’aussi raffiné que l’était Raymond Reddington, l’œnologie était un passage obligé. Néanmoins, elle le soupçonna d’en faire un peu trop pour attirer son attention. Le nez dans son propre verre, elle étouffa un petit rire moqueur.

« Qu’y a-t-il ? demanda Red.

— Tu essayes de m’épater ?

— Pourquoi ferais-je ça ? dit-il, feignant l’indignation.

— Je ne sais pas. Pour me séduire ? »

Il leva le menton et pencha fortement la tête sur la gauche dans une posture qu’elle connaissait bien. Il lui fit un large sourire et haussa les sourcils avec espièglerie avant de reprendre une seconde gorgée de son breuvage, cette fois sans aucune simagrée.

« Tu l’aimes ?

— Le vin ? Oui. Beaucoup. »

Il acquiesça et se tourna vers le serveur.

« Pierre, combien de bouteilles de Château Angélus Mr Otal met-il en vente ?

— Deux douzaines, Mr Reddington.

— Merci, Pierre. »

Il termina son verre et attendit que Lizzie finisse le sien. Il le lui prit des mains et posa les deux ballons sur le comptoir du bar.

« Allons nous asseoir, dit-il en guidant Liz vers les sièges en velours rouge disposés devant le table du commissaire priseur. Je présume que la vente ne va pas tarder. »

En effet, les convives commençaient eux aussi à se diriger vers le lieu des transactions. Red consulta ses invitations et emmena Liz vers les sièges qui leur étaient réservés. En galant homme, il la laissa s’asseoir avant de prendre place à ses côtés. Il croisa les jambes et observa l’assemblée autour d’eux avec l’attention sereine d’un chat en chasse.

« D’autres connaissances ? demanda Lizzie avec curiosité.

— Beaucoup trop, murmura-t-il.

— Des blacklistés ?

— Non. Mais des personnes suffisamment influentes pour que cela m’intrigue.

— Je ne sentais pas cette soirée, lui rappela Liz.

— Je ne pense pas que nous craignions quelque chose ce soir, Lizzie. Et puis Dembe n’est pas loin. Au pire, je peux le contacter rapidement. »

Il tapota la poche de sa veste dans laquelle Liz savait qu’il avait dissimulé son mouchard.

Un grand silence interrompit soudain le brouhaha ambiant. Liz et Red se retournèrent simultanément vers l’endroit où convergeaient tous les regards. Un homme vêtu d’un costume rayé des années trente traçait nonchalamment son chemin vers le pupitre du commissaire priseur. Red le regarda avancer vers eux, les yeux étrécis.

« C’est lui, dit-il entre ses dents serrées.

— Lui ? »

Il releva le menton et sa mâchoire inférieure se décala vers la droite tandis qu’il se mordillait l’intérieur de la joue.

« Jorel Otal », confirma-t-il d’une voix sourde.


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