CHAPITRE 1
Le prix de la fuite
Lorsqu'elle vit le visage de sa sœur se décomposer au moment où le chef du village posa ses mains sur les parties intimes de son corps, le monde sembla s'arrêter. Cynthia avait tout accepté pour la protéger de cet univers cruel dans lequel elles s'étaient retrouvées prisonnières. Les humiliations, les coups, les nuits de souffrance... Elle s'était convaincue que supporter tout cela permettrait au moins à Karrie de survivre.
Mais en voyant cette scène, elle comprit une chose. Ce monde n'était pas différent du monde réel. Le sang de Cynthia ne fit qu'un tour. D'un geste fulgurant, elle saisit le couteau posé sur la table.
— Ferme les yeux, Karrie !
Sans attendre la moindre réponse, elle se jeta sur le chef du village et lui planta la lame en plein œil droit. Un hurlement déchira la pièce. Au même instant, son curseur vira à l'orange.
— Garde les yeux fermés ! Et bouche-toi les oreilles ! cria-t-elle.
Alertés par le cri de leur chef, les deux gardes ouvrirent violemment la porte, leurs épées déjà dégainées. Le chef, recroquevillé au sol, une main plaquée sur son visage ensanglanté, hurla :
— Tuez cette salope !
Les deux hommes échangèrent un sourire satisfait. Enfin une excuse pour tuer quelqu'un. Ils activèrent leurs compétences d'épée. Mais Cynthia n'était plus la jeune fille terrorisée qu'ils avaient brisée des semaines auparavant.
Après chaque sévices, elle s'était entraînée en secret. Chaque nuit. Chaque instant où personne ne la surveillait. Eux n'avaient jamais réellement risqué leur vie.
Elle, si. Les deux gardes chargèrent simultanément. Au dernier instant, Cynthia se projeta contre le mur, esquivant leurs deux attaques d'un même mouvement. Les lames frappèrent le vide.
Elle chargea aussitôt sa propre compétence. Une traînée lumineuse enveloppa son couteau. Sans leur laisser le temps de se retourner, elle bondit sur le garde le plus proche et frappa violemment derrière sa nuque.
Le garde resta figé. Incrédule. Ses yeux descendirent lentement vers sa barre de vie. Elle diminuait.
Encore. Encore. Jusqu'à atteindre zéro. Son corps explosa en une pluie de fragments lumineux, ne laissant derrière lui qu'un simple sac contenant tout son équipement.
Le second garde poussa un cri de rage et abattit son épée sans compétence chargée. La lame trancha l'épaule de Cynthia. La douleur fut intense. Mais elle ne recula pas.
Profitant de l'ouverture, elle lui enfonça le couteau jusqu'à la garde dans la gorge. Le garde porta instinctivement la main à sa blessure.
— ...Impossible...
Sa voix se brisa. Quelques secondes plus tard, sa jauge de vie s'épuisa à son tour et son corps disparut dans un éclat de cristaux. Le silence retomba. Le chef du village, toujours à genoux, leva lentement les yeux vers Cynthia.
Son regard n'avait plus rien d'humain. Il sentit un frisson glacial parcourir son dos. Paniqué, il se releva tant bien que mal et s'enfuit hors de la pièce en hurlant :
— Cynthia est devenue folle ! Arrêtez-la ! Tuez-la avant qu'elle nous massacre tous !
⁂
— Karrie !
Sa petite sœur ouvrit lentement les yeux. Son regard se posa aussitôt sur le curseur de Cynthia. Rouge. Les larmes lui montèrent immédiatement aux yeux.
Mais Cynthia l'interrompit d'une voix ferme.
— Pas maintenant, soeurette.
Elle inspira profondément.
— Désolée d'être aussi dure avec toi... mais ce n'est pas terminé. L'autre ordure s'est enfuie. Il va ramener tout le village.
Elle baissa un instant les yeux.
— Je vais devoir aller jusqu'au bout.
Elle posa ses deux mains sur les épaules de Karrie.
— Trouve une cachette. Et quoi qu'il arrive... tu n'en sors sous aucun prétexte. Tu m'as comprise ?
Karrie hocha timidement la tête. Cynthia la serra une dernière fois dans ses bras avant de la laisser partir. Son regard se posa ensuite sur les deux sacs laissés au sol. Le seul vestige des deux hommes qu'elle venait de tuer.
Elle savait qu'elle porterait ce poids jusqu'à la fin de sa vie. Mais ce soir... Survivre passait avant les regrets. Elle utilisa un cristal de soin.
Une lumière verte enveloppa son corps et referma ses blessures. Puis elle ouvrit les sacs. Une armure. Une meilleure épée.
Des potions. Elle s'équipa rapidement avant de pénétrer dans une autre salle du bâtiment. À l'extérieur, le chef du village tenait toujours sa main contre son orbite vide. La haine déformait son visage.
— Brûlez le bâtiment ! hurla-t-il.
Un garde hésita.
— Brûler le bâtiment ? Mais... les réserves sont encore à l'intérieur !
Le chef se retourna brusquement.
— Tu vois ce qu'elle m'a fait ?
Il retira sa main. Son œil avait disparu. Le garde blêmit.
— Je me fiche des vivres ! Je veux sa tête !
En entendant leurs voix, Cynthia comprit qu'elle ne pourrait plus rester enfermée. Elle poussa violemment la porte.
— Ceux qui tiennent à leur vie... éloignez-vous d'ici !
Sa voix résonna dans toute la cour. Un silence s'installa. Puis quelqu'un hurla :
— Tuez cette pute !
Une dizaine de gardes se ruèrent vers elle. Cynthia recula d'un pas et se plaça derrière l'encadrement de la porte. Comme elle l'avait prévu. Les gardes, incapables de coordonner leur charge, s'entassèrent stupidement dans le passage étroit.
Ils venaient de signer leur arrêt de mort. Dans un mouvement éclair, la pointe de son épée traversa la gorge du premier. Puis celle du second. Les deux hommes lâchèrent leurs armes.
Leurs jauges de vie fondaient déjà. Sans attendre leur disparition, Cynthia prit appui contre le mur et se propulsa au milieu du groupe. Sa lame s'enfonça droit dans le cœur d'un troisième garde. Elle abandonna son arme dans son corps.
Au cours de sa rotation, une nouvelle épée apparut automatiquement dans sa main. Le quatrième garde leva son arme. Trop tard. La lame de Cynthia trancha son bras armé.
Le membre sectionné disparut aussitôt dans une pluie de fragments lumineux. Le garde poussa un cri déchirant.
— Pitié ! Soignez-moi !
Il courut vers ses compagnons, terrorisé. Mais personne n'osa s'approcher. Tous fixaient Cynthia. Le silence remplaçait peu à peu leurs cris de guerre.
Elle avança lentement. Une goutte de sang glissait encore le long de sa lame.
— Alors...
Sa voix était glaciale.
— Qui sera le prochain ?
Elle désigna un garde. Puis un autre.
— Toi ?
Son doigt changea de direction.
— Ou peut-être toi ?
Les hommes reculèrent instinctivement. Leur courage venait de disparaître avec leurs compagnons. Pendant ce temps, Karrie n'avait pas obéi. Au lieu de se cacher, elle observait la scène depuis l'intérieur du bâtiment.
Elle serrait les poings. Elle voulait aider sa sœur. Par n'importe quel moyen.
Une ombre gigantesque surgit du toit d'une maison. L'instant d'après, elle s'écrasa devant Cynthia. L'onde de choc souleva la place dans un nuage de poussière et projeta la jeune femme plusieurs mètres en arrière. Elle roula au sol avant de s'immobiliser contre un mur.
Le souffle coupé. Ses bras tremblaient. Son corps entier lui hurlait de rester au sol. Pourtant, elle se remit lentement en garde.
Lorsque la poussière retomba enfin, une silhouette colossale apparut.
Près de deux mètres de haut. Une armure lourde marquée par des dizaines de combats. Une immense hache reposait sur son épaule. Carlos.
Un joueur dont le nom était connu de tous. Il avait participé à un nombre incalculable de raids lors de l'ascension d'Aincrad. Son niveau dépassait de très loin celui de Cynthia. Elle le comprit au premier regard.
Elle ne pouvait pas le battre. Carlos esquissa un léger sourire.
— C'est bien... Je te félicite.
Il observa les cristaux qui disparaissaient encore dans la cour.
— Tu en as tué combien ? Trois ? Quatre ?
Il haussa les épaules.
— Tout ça... pour gagner le droit d'être traquée par tout Aincrad ?
Il secoua lentement la tête.
— Ça valait vraiment le coup ?
Le chef du village, toujours recroquevillé au sol, leva la tête.
— Oui ! Carlos ! Étripe-moi cette salope !
Carlos ne lui accorda même pas un regard. Toute son attention était tournée vers Cynthia. Cette dernière cracha à ses pieds.
— Oui.
Sa voix ne tremblait pas.
— Ça en valait la peine.
Elle pointa lentement son épée vers lui.
— Tu es aussi coupable que les autres.
Son regard devint plus dur.
— Avec une telle puissance, tu aurais pu protéger les plus faibles.
Au lieu de ça... Elle serra les dents.
— Tu les as laissés devenir les jouets de monstres comme eux.
Carlos soupira.
— Tu vois, Cynthia...
Sa voix était presque calme.
— C'est toujours le même problème avec les femmes.
Il posa lentement sa hache au sol.
— Elles finissent toujours par oublier la place qui est la leur.
Il releva les yeux.
— Tu serviras d'exemple à toutes celles qui auraient imaginé pouvoir s'enfuir d'ici.
Il saisit sa hache à deux mains. Le sol craqua sous ses pieds. Le combat allait commencer. Soudain...
— À l'aide !
Un garde arriva en courant, complètement paniqué.
— L'enclos de la ferme d'EXP a été ouvert !
Il peinait à reprendre son souffle.
— Le boss de raid enfermé là-bas s'est échappé !
Son visage était livide.
— Il est en train de ravager le village !
Le regard de Carlos changea immédiatement. Cette menace passait avant tout le reste. Sans un mot, il rangea sa hache sur son épaule et se détourna de Cynthia. Tous les gardes le suivirent instinctivement.
Le chef du village cria derrière lui :
— Carlos ! Tu ne vas quand même pas la laisser s'enfuir ?!
Carlos continua sa route sans même ralentir.
— Si le boss atteint les habitations...
Il tourna légèrement la tête.
— Il ne restera plus personne à protéger.
Puis il disparut en direction des enclos. Le silence retomba. Cynthia comprit aussitôt ce qui venait de se produire. Karrie.
C'était forcément elle. Elle avait ouvert l'enclos pour lui offrir une chance de survivre. Son cœur se serra. Elle jeta un dernier regard au chef du village.
Le tuer maintenant signifierait perdre de précieuses minutes. Et ces minutes pouvaient coûter la vie à sa sœur. Cynthia rengaina son épée.
— Tu as de la chance...
Elle tourna les talons.
— La prochaine fois, je terminerai ce que j'ai commencé.
Puis elle s'élança dans les ruelles du village. Une seule pensée occupait désormais son esprit. Retrouver Karrie avant qu'il ne soit trop tard.
⁂
Carlos arriva en renfort à la tête des derniers gardes du village. Au centre des ruines, le boss de raid se déchaînait. L'immense mille-pattes cuirassé ravageait tout sur son passage. À chaque rugissement, des dizaines de créatures plus petites éclosaient directement sur sa carapace avant de se jeter sur les défenseurs.
Le groupe déjà présent commençait à céder sous le nombre.
— Écartez-vous ! hurla Carlos.
Les gardes concernés n'étaient autres que ses anciens compagnons de raid. Sans la moindre hésitation, ils se regroupèrent autour de lui et reprirent leur formation habituelle. L'un d'eux sourit.
— Qu'est-ce qu'on fait, Carlos ?
Il fit tournoyer son arme.
— On le tue ?
Une lueur parcourut la hache de Carlos tandis que sa compétence se chargeait.
— Pas le choix, les gars.
Dans un puissant rugissement, il abattit sa hache devant lui. Une gigantesque vague d'énergie traversa la marée d'insectes, balayant tout sur son passage et ouvrant un couloir jusqu'au boss.
— En avant !
Toute l'équipe s'élança.
— Les autres ! Continuez à éliminer les rejetons !
Pendant que les gardes retenaient les petites créatures, Carlos et son groupe foncèrent droit sur le boss. Le mille-pattes n'avait plus qu'une seule barre de vie sur les cinq qui composaient sa jauge. Acculé, il se débattait avec une violence démesurée. Chaque mouvement de son corps pulvérisait une nouvelle maison.
Carlos prit immédiatement son aggro. Le boss leva son immense tête avant de la projeter vers lui.
— Maintenant !
Hector surgit devant Carlos. Son immense bouclier s'ancrant dans le sol, il encaissa la charge de plein fouet. Un fracas métallique retentit.
La tête du boss fut déviée et s'écrasa lourdement contre le sol.
— Allez-y !
— Switch !
Carlos ne perdit pas une seconde. Sa lourde hache s'abattit avec une force monstrueuse sur l'une des gigantesques mandibules de la créature. Au même instant, Siegfried glissa sous le corps du mille-pattes et trancha plusieurs de ses pattes d'un seul enchaînement. Le boss poussa un hurlement strident.
Pris de douleur, il commença instinctivement à se rouler sur lui-même.
— Reculez !
Hector planta son bouclier plus profondément dans le sol. Le choc fut titanesque. Malgré son ancrage, il fut repoussé sur plusieurs mètres, laissant derrière lui deux profondes tranchées dans la terre. Mais le véritable danger était ailleurs.
Toujours sous la créature, Siegfried n'eut pas le temps de s'échapper. Le corps gigantesque du boss le happa dans sa rotation. Il disparut un instant sous les anneaux du monstre avant d'être violemment éjecté plusieurs mètres plus loin. Sa barre de vie s'effondra d'un seul coup.
— Siegfried ! hurla Carlos.
Il arma immédiatement sa hache. La compétence était chargée. Sans attendre une seconde de plus, il fonça sur le boss toujours en mouvement. Sa hache décrivit un immense arc de cercle.
L'impact fut si violent que le sol se fissura sous ses pieds. L'air lui-même sembla vibrer. Le mille-pattes fut stoppé net. Il se redressa de toute sa hauteur.
Vacilla. Puis s'effondra lourdement sur le dos, écrasant plusieurs bâtiments sous son poids.
— Hector ! Va chercher Sieg !
Le tank abandonna aussitôt son bouclier et se précipita vers son compagnon, un cristal de guérison déjà entre les doigts. Siegfried respirait encore. Faiblement.
Sa barre de vie clignotait dangereusement dans la zone rouge.
— Heal !
Le cristal éclata en une lumière verte. Une partie de ses points de vie remonta instantanément.
— Tu vas t'en sortir.
Hector chargea Siegfried sur ses épaules et commença à battre en retraite. En passant près de Carlos, il lança :
— Carlos ! Finis-le !
Il confia le blessé à un autre garde qui venait d'éliminer les dernières créatures autour de lui. Carlos ne répondit pas. Toute son attention était tournée vers le boss. Sa hache irradiait d'une lumière aveuglante.
Toute sa puissance se concentrait dans une unique attaque. Il prit son élan. Puis bondit dans le ciel nocturne.
— HECATOMBE AXE !
Au moment où sa hache frappa le boss, un gigantesque faisceau de lumière jaillit vers le ciel. Toute cette énergie se comprima ensuite en une minuscule sphère. Puis... Une explosion assourdissante secoua tout le village.
Une onde de choc balaya la zone, faisant vaciller aussi bien les monstres que les hommes. Même les bâtiments encore debout tremblèrent sous la violence de l'impact.