Deux visages
* * *
Saphyrra resta seule à l’arrière du pick-up après avoir vu Dean et Mason disparaître dans la ferme. Elle avait verrouillé les portières comme Dean le lui avait demandé et gardait son sac contre sa jambe, sans toucher au bouton depuis leur départ. Le calme autour de la propriété ne ressemblait pas à celui du bunker. Là-bas, le silence venait des murs épais, des couloirs vides et de l’absence presque totale du monde extérieur ; ici, il était rempli par le vent qui couchait par vagues les hautes herbes autour du hangar, le grincement irrégulier d’une tôle mal fixée sur la remise et le frottement d’une branche contre la façade de la maison. Les fenêtres reflétaient trop fortement le ciel pour laisser deviner ce qui se passait à l’intérieur. Dean ne lui avait pas demandé de comprendre ce qu’ils faisaient ni d’imaginer tous les dangers possibles. Il lui avait donné quelque chose de plus simple : attendre, demander où se trouvait l’autre si un seul homme revenait et utiliser le klaxon si quinze minutes s’écoulaient sans nouvelles. Elle essaya donc d’évaluer le temps sans montre à portée de main, attentive aux bruits et aux mouvements autour d’elle.
La porte de la ferme finit par s’ouvrir avant qu’elle envisage sérieusement d’utiliser le klaxon. Dean apparut sur le perron et descendit les marches en jetant un bref coup d’œil derrière lui avant de traverser le terrain. Il était seul, ce qui suffit à rappeler à Saphyrra la consigne reçue quelques minutes plus tôt. Elle se redressa mais garda les mains loin du verrou. Rien d’autre ne lui sembla anormal. Sa veste était toujours ouverte, son jean portait la même poussière qu’un peu plus tôt et une fine marque rouge apparaissait près de sa tempe, assez légère pour avoir été provoquée par un angle de meuble ou un morceau de bois dans cette maison mal entretenue. Il marchait avec la même raideur discrète dans les épaules et, lorsqu’il arriva près de la portière, il posa une main sur le toit avant de se pencher vers la vitre.
— « Ça va ? »
Sa voix ne présentait aucune différence. Saphyrra reconnaissait le timbre légèrement rauque et les mots parfois avalés en fin de phrase, mais elle ne déverrouilla pourtant pas.
— « Mason ? »
Dean indiqua la maison d’un mouvement du menton.
— « Toujours dedans. Il a trouvé une trappe sous l’escalier. Il s’est ouvert la main en essayant de la dégager, rien de grave, mais il veut voir où ça mène avant qu’on rappelle Sam. »
La réponse correspondait exactement à ce que Dean lui avait demandé de vérifier. L’homme devant elle ne manifesta aucune impatience et ne chercha pas à contester sa précaution. Au contraire, il sembla considérer sa question comme normale, puis désigna de l’index le plancher derrière le siège passager. La petite trousse médicale se trouvait bien à l’endroit indiqué, là où elle l’avait remarquée en montant dans le véhicule.
— « Sa trousse est derrière toi. Ouvre juste assez pour que je la récupère. »
Saphyrra baissa les yeux vers le sac, réfléchit encore un instant puis déverrouilla. Dean ouvrit la portière, se pencha dans l’habitacle et récupéra la trousse sans essayer de la faire sortir. Son attention tomba ensuite sur le sac de nourriture posé près de sa jambe.
— « T’as mangé depuis le diner ? »
Elle secoua la tête.
— « Pas faim. »
— « Garde quand même le sac avec toi. »
Il avait déjà commencé à refermer la portière lorsqu’un bruit venu de la maison sembla modifier quelque chose dans son raisonnement. Il se tourna vers la ferme, resta un instant immobile, puis revint vers elle avec la même expression.
— « En fait, changement de plan. Prends ton sac et viens. »
Saphyrra fronça légèrement les sourcils.
— « Tu avais dit rester dans voiture. »
Il ne parut ni contrarié ni surpris qu’elle le lui rappelle.
— « Je sais. Mais Mason veut descendre voir cette cave et je vais pas te laisser toute seule dehors pendant qu’on est tous les deux sous la maison. Tu restes avec moi au rez-de-chaussée. On attend qu’il remonte et Sam nous rejoint après la morgue. »
La ferme demeurait silencieuse derrière lui. Saphyrra ne comprenait pas pourquoi l’existence d’une cave rendait soudain le pick-up moins sûr, mais Dean lui avait justement expliqué qu’une consigne pouvait changer si la situation changeait. Celle qu’il décrivait était cohérente et il lui en donnait la raison avant de lui demander de bouger. Rien dans son comportement, dans sa voix ou dans ses réponses ne lui offrait un motif de croire que l’homme devant elle n’était pas celui qui l’avait quittée quelques minutes plus tôt. Elle prit donc son sac et descendit. Dean recula pour lui laisser de la place, referma la portière derrière elle puis vérifia d’un geste machinal qu’elle était verrouillée avant de commencer à marcher vers la maison. Saphyrra le suivit sans savoir qu’elle venait précisément d’appliquer la consigne que le véritable Dean lui avait donnée : elle avait vérifié, demandé et attendu une explication. Le mensonge avait simplement été suffisamment bon pour passer le test.
L’intérieur de la ferme lui sembla plus froid que l’extérieur. L’air sentait le bois humide, la poussière ancienne et quelque chose de métallique qu’elle identifia rapidement comme du sang. Elle ralentit à quelques pas de l’entrée et chercha Mason dans le salon où les deux hommes avaient disparu plus tôt. Derrière elle, Dean referma la porte, posa la trousse médicale sur un petit meuble et retira sa veste avec la même désinvolture qu’il aurait pu avoir en entrant dans une chambre de motel. Saphyrra s’avança suffisamment pour apercevoir une partie du couloir, mais aucune silhouette n’apparut.
— « Mason ? »
— « En bas. Il nous entendra probablement pas. »
Elle se tourna vers lui.
— « On attend ici ? »
— « Ouais. Deux minutes. »
Il n’y avait aucune urgence dans son ton. Saphyrra posa son sac près du mur lorsqu’un bruit léger lui parvint de l’extérieur. Elle tourna la tête vers la fenêtre et ne vit donc pas l’homme s’approcher derrière elle. Sa main se referma brusquement sur son bras et la tira en arrière. Son épaule heurta le mur, puis sa tempe accrocha le bois dans un choc assez brutal pour lui brouiller la vue sans lui faire perdre l’équilibre. Lorsqu’elle se retourna, Dean était devant elle. La douleur avait une cause claire ; la personne qui venait de la provoquer n’en avait aucune. Son esprit chercha une explication avant même que son corps retrouve une position stable, mais rien ne correspondait à ce qu’elle venait de voir.
— « Dean… »
Il tenta de l’attraper une seconde fois. Saphyrra recula, davantage désorientée par son visage que par la douleur qui pulsait déjà contre sa tempe.
— « Pourquoi ? »
Il ne répondit pas. Sa main se referma autour de son poignet et la peur prit la place de la confusion. Saphyrra tira violemment en arrière, utilisa ses deux mains contre son bras puis lui donna un coup de genou aussi fort qu’elle le put. Elle n’avait ni la technique ni la puissance d’un chasseur entraîné, mais le mouvement força son adversaire à déplacer son appui et desserra sa prise suffisamment longtemps pour qu’elle puisse rejoindre la porte. Elle attrapa la poignée et essaya de l’abaisser. Dean fut sur elle avant qu’elle réussisse à ouvrir. Une main couvrit sa bouche et son corps réagit avant qu’elle ait le temps de réfléchir. Elle se débattit, planta ses dents dans les doigts qui la retenaient et obtint un juron étouffé. Dès que sa bouche fut libre, elle inspira pour appeler Mason, mais des doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux et ramenèrent brutalement sa tête en arrière. Elle chercha son bras, tenta encore de se retourner, puis un coup précis atteignit la base de son crâne. Ses jambes cessèrent presque aussitôt de la soutenir. La dernière chose qu’elle perçut fut la poitrine de Dean contre son dos et ses bras qui empêchèrent son corps de tomber lourdement sur le sol. Jusqu’à l’instant où elle perdit connaissance, elle ne possédait toujours aucune explication autre que la plus incompréhensible de toutes : Dean venait de l’attaquer.
Lorsque le véritable Dean reprit conscience, son crâne lui indiqua avant ses yeux qu’il avait passé un mauvais moment. Une pulsation profonde battait derrière son oreille et descendait jusque dans sa nuque, tandis qu’une brûlure beaucoup plus nette entourait ses poignets. Il ouvrit lentement les yeux et attendit que le sous-sol cesse de basculer avant de bouger. Ses bras avaient été ramenés derrière un pilier de béton et attachés assez haut pour tirer continuellement sur ses épaules ; ses chevilles étaient immobilisées séparément au pied du pilier, suffisamment écartées pour lui retirer presque tout appui utile. Quelqu’un lui avait enlevé sa veste, sa chemise et tout ce qui aurait pu contenir une lame ou servir à couper ses liens. Il ne lui restait que son tee-shirt, son jean et plusieurs doigts déjà engourdis derrière son dos.
Dean testa les cordes sans gaspiller inutilement ses forces. Le nœud ne céda pas et le béton râpa ses phalanges lorsqu’il tenta de tourner les poignets. Le type savait ce qu’il faisait. Dean inspira malgré la nausée qui accompagnait encore chaque mouvement de tête et inspecta le sous-sol. De vieilles étagères croulaient sous des outils rouillés et des caisses gonflées par l’humidité. Une ampoule nue diffusait une lumière jaune au-dessus d’une table de travail et, devant celle-ci, une silhouette familière se tenait parfaitement immobile. Dean contempla son propre visage pendant une seconde avant que l’absurdité de la situation soit remplacée par une inquiétude beaucoup plus immédiate.
La ressemblance dépassait largement les traits. Le polymorphe avait récupéré sa chemise et sa veste, qu’il portait exactement comme lui quelques minutes plus tôt ; le col restait ouvert, une manche légèrement remontée, le cuir tombait sur ses épaules avec une familiarité profondément dérangeante. Sa posture était également la sienne, cette façon de répartir davantage son poids sur une jambe lorsqu’il restait immobile et de garder les mains assez proches de sa taille pour atteindre rapidement une arme. Dean avait déjà rencontré suffisamment de polymorphes pour connaître leur talent et suffisamment souvent son propre reflet pour reconnaître ce que la créature lui avait pris. Il aurait pu supporter la vision un moment si Saphyrra n’avait pas été allongée contre le mur quelques mètres plus loin. Une trace rouge apparaissait près de ses cheveux et elle ne bougeait pas.
Dean se tendit brutalement contre ses liens.
— « Saphy. »
Elle ne réagit pas. Le polymorphe suivit son attention et eut un demi-sourire presque parfait, ce qui rendit l’expression plus insupportable encore sur le visage de Dean.
— « Enfin réveillé. Je commençais à croire que j’avais cogné trop fort. »
— « Qu’est-ce que tu lui as fait ? »
La créature s’approcha de Saphyrra. Dean força contre la corde, mais le nœud tint bon.
— « Tu la touches pas. »
Le polymorphe s’accroupit malgré l’avertissement et posa deux doigts contre son cou.
— « Elle respire. Elle va se réveiller. »
— « T’avais intérêt. »
Le double se redressa sans paraître impressionné.
— « Mason ? »
— « Mort. »
Dean encaissa l’information.
— « Les trois autres ? »
Son double haussa une épaule.
— « Fallait bien attirer quelqu’un. Mason connaissait votre numéro. Toi, tu connais beaucoup plus de monde. Fais le calcul. »
Cela suffisait. Mason n’avait jamais été celui qui les avait appelés au diner. Le polymorphe l’avait tué, récupéré ce qu’il pouvait dans sa mémoire, puis utilisé son téléphone et les détails d’une ancienne chasse pour attirer les Winchester jusqu’ici. Le faux rapport, les mâchoires brisées, les cerveaux détruits, tout avait été fabriqué pour produire une affaire suffisamment étrange pour qu’un chasseur demande du renfort. Mason avait été une porte d’entrée. Dean, lui, pouvait devenir beaucoup plus utile, et la seule chose que la créature n’avait visiblement pas prévue était l’arrivée de Saphyrra avec eux.
— « Elle était pas prévue, hein ? »
Le polymorphe sourit.
— « Non. Mais elle apparaît beaucoup dans les morceaux que j’ai de toi. »
Dean sentit aussitôt la conversation devenir plus dangereuse. Il savait ce que les polymorphes pouvaient récupérer : des souvenirs, des émotions, des fragments assez précis pour imiter les habitudes d’une personne et suffisamment incomplets pour laisser des trous. Il n’avait aucune intention d’aider celui-ci à comprendre ce qu’il ne possédait pas encore.
— « C’est ma sœur. Maintenant garde tes mains loin d’elle. »
La créature eut un bref rire.
— « J’avais compris la partie famille. Le reste est moins clair. »
Dean ne lui donna rien. Il travailla discrètement contre la corde, cherchant le moindre jeu sans quitter son double des yeux.
— « Certaines images font mal », poursuivit le polymorphe. « Toi, Sam, elle… du sang, des migraines. »
Dean soutint son propre regard.
— « Continue à fouiller. Peut-être que tu tomberas sur la partie où ça finit mal pour toi. »
Le polymorphe comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus et détourna son attention. Dean profita de l’instant pour reprendre son exploration du nœud du bout des doigts. Il n’avait pas besoin d’être complètement libre. Une main, quelques centimètres, suffisamment pour attraper quelque chose ou frapper, n’importe quoi ferait l’affaire. Mais l’autre option consistait à attendre tranquillement que la créature décide ce qu’elle voulait faire de Saphyrra, et Dean n’avait jamais été particulièrement doué pour attendre.
Pendant ce temps, Sam quittait l’hôpital avec le faux rapport de Mason sur le siège passager et le fragment de peau enfermé dans un sachet. La communication avec Dean s’était coupée en plein milieu de son avertissement, après un bruit sec suivi d’un choc qu’il n’avait pas réussi à identifier. Il rappela dès qu’il atteignit l’Impala. La sonnerie continua jusqu’à la messagerie. Mason ne répondit pas davantage. Sam resta derrière le volant juste assez longtemps pour remettre les faits dans le bon ordre. Le véritable rapport mentionnait la perforation. Celui qu’on leur avait remis la supprimait. Une peau de polymorphe avait été retrouvée sur l’une des victimes, Dean venait de décrocher alors qu’il se trouvait seul avec l’homme qui avait falsifié les renseignements et leur appel s’était interrompu brutalement. Ce n’était plus une hypothèse de travail. Quelqu’un les avait séparés exprès.
Sam démarra et quitta le parking. Il connaissait l’adresse grâce aux notes prises au diner et calcula rapidement le trajet tandis qu’il prenait la première route menant hors de la ville. L’idée d’appeler la police locale lui traversa l’esprit avant d’être écartée : il ne savait ni qui avait déjà été copié ni depuis combien de temps le polymorphe préparait son piège. Envoyer des adjoints vers la ferme pouvait simplement offrir de nouveaux visages à la créature et ajouter des victimes à une situation déjà mauvaise. Sam appuya davantage sur l’accélérateur dès que la route le permit.
Dans le sous-sol, Saphyrra commença à bouger. Dean remarqua ses doigts qui se replièrent contre le béton, puis le changement dans sa respiration. Il se redressa autant que ses bras attachés le lui permettaient et appela son nom, mais le polymorphe se dirigeait déjà vers une vieille caisse métallique. Il en sortit un morceau de tissu et une bande usée. Dean comprit ce qu’il comptait faire.
— « Non. »
Son double se retourna vers lui.
— « Elle te fait confiance. Deux Dean qui parlent en même temps, ça va juste compliquer les choses. »
— « Va te faire foutre. »
Le polymorphe s’approcha. Dean tenta de le frapper lorsqu’il passa à portée, mais ses chevilles immobilisées limitèrent le mouvement à quelques centimètres inutiles. La créature lui saisit la mâchoire, poussa le tissu entre ses dents avant qu’il puisse mordre et noua la bande derrière son crâne avec une efficacité tranquille. Dean essaya encore de tourner la tête, produisant un juron étouffé qui ne ressemblait plus à rien. Lorsqu’elle se redressa, le bâillon comprimait sa mâchoire et empêchait toute parole intelligible. Dean inspira brutalement par le nez, furieux, puis reporta toute son attention sur Saphyrra tandis qu’elle ouvrait enfin les yeux.
La lumière suspendue au plafond lui fit plisser les paupières, et la douleur à l’arrière de son crâne revint avec suffisamment de force pour lui donner la nausée. Sa tempe, elle, n’était plus qu’une pulsation diffuse là où elle avait heurté le mur. Elle essaya de bouger, sentit son épaule protester puis distingua quelqu’un accroupi à quelques mètres. Dean. Son corps se contracta aussitôt et elle recula jusqu’au mur. Les images précédant son évanouissement revenaient dans le désordre : sa main derrière sa nuque, la porte qu’elle n’avait pas réussi à ouvrir, son visage lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi.
— « Tu m’as frappée. »
Dean resta où il était.
— « Non, Saphy. Pas moi. Regarde derrière moi. »
Elle suivit l’indication et se figea. Un deuxième Dean était attaché à un pilier de béton. Même taille, même visage, mêmes cheveux. Celui qui se tenait libre devant elle portait la chemise et la veste de Dean ; le prisonnier n’avait plus qu’un tee-shirt, son jean et les traces évidentes de ce qui lui était arrivé. Ses bras disparaissaient derrière le pilier, ses chevilles étaient liées au ras du sol et du sang avait commencé à marquer ses poignets. Un bâillon remplissait sa bouche. Dès que Saphyrra le vit, il se tendit et produisit un grondement étouffé, furieux, les yeux fixés sur elle. La ressemblance était trop parfaite pour que son esprit parvienne à privilégier l’un des deux hommes.
— « Deux… »
Le faux Dean acquiesça lentement.
— « Un polymorphe. Ça prend le visage de quelqu’un, sa voix et une partie de ses souvenirs. Celui-là m’a copié dans la maison. C’est lui qui t’a frappée. J’ai réussi à le coincer pendant que t’étais inconsciente. »
Le véritable Dean secoua vivement la tête. Saphyrra ne savait pas si cette réaction prouvait quoi que ce soit. Si l’homme libre disait vrai, la créature attachée avait toutes les raisons du monde de protester. Le visage ne pouvait plus l’aider, la voix non plus, et elle n’avait encore jamais étudié les polymorphes suffisamment pour connaître une différence visible qu’elle pourrait chercher.
— « Comment savoir ? »
La question immobilisa Dean beaucoup plus sûrement que les cordes. Son double répondit avant qu’il puisse tenter de produire un son compréhensible.
— « Là, tu peux pas. Alors on fait rien jusqu’à ce que Sam arrive. Tu restes loin de lui et on attend. »
Dean ferma brièvement les yeux. C’était intelligent. Trop intelligent. Le polymorphe ne cherchait pas à lui faire choisir immédiatement entre eux. Il savait que la meilleure manière d’utiliser la confiance de Saphyrra était de ne pas lui demander trop de choses d’un seul coup. Le faux Dean lui tendit ensuite la main. Elle hésita en raison de la douleur qui tournait encore dans son crâne, puis accepta son aide. La créature la releva lentement et passa un bras autour de sa taille lorsque ses jambes vacillèrent. Sa manière d’attendre qu’elle retrouve son équilibre, de ne pas la tirer trop vite et de vérifier la blessure sur sa tempe appartenait à Dean aussi sûrement que son visage.
Attaché au pilier, le véritable Dean sentit sa mâchoire se contracter autour du bâillon. Être attaché n’était pas nouveau, être cogné non plus, mais regarder quelqu’un utiliser son visage, sa voix et ses propres gestes pour approcher Saphyrra tandis qu’il ne pouvait même pas lui dire de reculer transforma l’impuissance en quelque chose de beaucoup plus difficile à supporter. Le pire était qu’elle ne commettait aucune erreur. La créature lui fournissait exactement ce qu’elle connaissait de lui, parce qu’elle le connaissait à travers ses propres souvenirs.
Le polymorphe attendit avant de récupérer le pistolet de Dean sur la table. Il vérifia le chargeur puis le posa sur la caisse à côté de Saphyrra.
— « Garde ça là. Je dois surveiller l’escalier et lui. Si quelque chose bouge, tu m’appelles. Tu tires pas sans savoir. »
Saphyrra baissa les yeux vers l’arme.
— « Pourquoi moi ? »
— « J’ai besoin d’avoir les mains libres. »
Il s’éloigna de quelques pas, puis se retourna brusquement.
— « Debout. »
Saphyrra se leva presque aussitôt. Elle ne sembla comprendre qu’après coup qu’elle avait bougé. Ses yeux descendirent brièvement vers ses jambes avant de revenir vers lui. Dean vit le changement aussi clairement que le polymorphe. Quelque chose de froid lui traversa l’estomac.
— « Prends l’arme. »
Sa main partit vers le pistolet. Ses doigts atteignirent presque la crosse avant qu’elle s’arrête.
— « Pourquoi ? »
— « Parce qu’il essaie de se libérer. »
Dean cessa ce qu’il faisait.
— « Il ne peut pas venir ici. »
— « Pas encore. Saphy, prends l’arme. »
Cette fois, son corps répondit avant sa réflexion. Le ton était bref, précis, familier d’une manière qui n’avait rien à voir avec Dean lui-même. Saphyrra prit le pistolet, mais ne le leva pas.
— « Bien. »
Le mot provoqua chez elle un relâchement presque imperceptible. Ses épaules descendirent légèrement et sa respiration changea, comme si une tension venait de trouver une issue connue. Dean ne bougea plus. Le polymorphe venait de trouver quelque chose et, à la manière dont son propre visage observait Saphyrra, il le savait aussi.
— « Si celui-là se libère, tu gardes la sortie. Tu le laisses pas passer. Compris ? »
— « Compris. »
Saphyrra regarda l’homme attaché.
— « Mais je ne tire pas s’il reste là. »
Le faux Dean sourit légèrement.
— « D’accord. »
Le silence revint. Saphyrra gardait l’arme abaissée et essayait de comprendre ce qu’elle avait devant elle. Le visage ne servait à rien. La voix non plus. Les gestes pouvaient être copiés, et, d’après ce que l’homme libre venait lui-même d’expliquer, une partie des souvenirs également.
— « Comment on reconnaît un polymorphe ? »
— « L’argent. Une balle au cœur et c’est fini. Une lame peut aussi faire mal. »
Elle examina le pistolet.
— « Il y a de l’argent dedans ? »
— « Non. Sam a le sac avec le gros du matos dans Baby. »
Saphyrra savait qu’elle pouvait entrer dans l’esprit de quelqu’un et qu’en forçant suffisamment, elle pouvait chercher dans ses souvenirs. Elle l’avait déjà fait, mais cela lui coûtait de l’énergie, davantage encore lorsqu’elle devait chercher volontairement quelque chose au lieu de recevoir une image qui venait d’elle-même. Ici, cette capacité ne lui garantissait même pas une réponse. Si le polymorphe possédait réellement une partie des souvenirs de Dean, retrouver le bunker, l’Impala, Sam ou leur première rencontre ne prouverait rien.
Il existait pourtant autre chose qu’elle avait déjà touché chez Dean, quelque chose de plus difficile à transformer en souvenir précis. Elle connaissait la manière dont ses émotions s’organisaient : la colère qui apparaissait souvent avant la peur, l’inquiétude presque aussitôt transformée en action, Sam présent partout même lorsqu’il ne pensait pas directement à lui. Depuis peu, une place différente s’était également ajoutée à cet ensemble lorsqu’elle-même apparaissait dans ses pensées. Elle ne savait pas si un polymorphe pouvait reproduire cela, mais elle savait où chercher.
Saphyrra attendit que le faux Dean se détourne vers l’escalier puis fixa le prisonnier. Dean reconnut suffisamment cette expression pour comprendre ce qui arrivait une fraction de seconde avant de le sentir. Il cessa de bouger. Le contact entra dans son esprit avec cette sensation profondément désagréable qu’une présence étrangère venait de franchir une limite que son crâne aurait dû rendre infranchissable. Une douleur brève traversa sa tempe et son premier réflexe fut de résister. Il le retint. Il ignorait ce que Saphyrra cherchait, ignorait même si elle savait lequel des deux Dean était réel, mais son expression juste avant le contact avait été trop précise pour qu’il la repousse maintenant.
Des images apparurent d’abord à la surface : le diner, la route, Mason, la ferme, le reflet dans le cadre. Saphyrra ne s’y attarda pas. Les souvenirs n’étaient pas la réponse. Plus profondément, les sensations se superposaient sans ordre propre : la douleur des poignets, l’irritation du bâillon, la rage dirigée vers l’homme portant son visage, l’inquiétude pour Sam dont il ignorait toujours la position, puis la peur pour elle, déjà transformée en besoin de bouger, de casser quelque chose, de faire n’importe quoi qui permettrait de la sortir de là. Elle reconnut cette organisation avant d’avoir besoin d’aller plus loin.
Elle se retira. Le coût arriva presque au même moment. Une pression douloureuse se forma derrière ses tempes et sa respiration devint plus courte. Son corps sembla perdre brutalement une partie de sa chaleur, cette sensation creuse qui accompagnait l’utilisation volontaire de son pouvoir. Quelque chose de chaud descendit à l’intérieur de son nez. Elle inspira doucement, tête baissée, et déglutit avant que le sang atteigne sa lèvre.
Le faux Dean se retourna.
— « Ça va ? »
Saphyrra releva les yeux.
— « Oui. »
Elle savait désormais que l’homme attaché était Dean. Elle savait aussi que la créature se trouvait libre à quelques mètres d’elle, qu’elle était largement plus forte et qu’elle possédait le visage de la personne dont elle aurait normalement attendu les consignes dans une situation comme celle-ci. Sam n’était toujours pas là. Elle resserra donc ses doigts autour du pistolet sans révéler ce qu’elle venait de comprendre.
Dean, lui, n’avait aucune certitude. Le contact s’était interrompu, Saphyrra avait baissé la tête puis répondu au polymorphe comme si rien n’avait changé. Il resta donc immobile, obligé de lui faire confiance sans même savoir si elle venait de le reconnaître.
Le faux Dean s’approcha.
— « Il bouge encore. Mets-toi devant lui. »
Saphyrra se leva et décida cette fois de laisser volontairement le mouvement se produire. Elle se plaça face au prisonnier, l’arme tenue à deux mains mais abaissée vers le sol. Le polymorphe vint derrière elle, suffisamment près pour pouvoir contrôler son bras si nécessaire.
— « Lève. »
Saphyrra leva le pistolet. Dean suivit le canon avec cette connaissance beaucoup trop familière de ce que signifiaient la distance, un doigt proche de la détente et l’absence complète d’endroit où se jeter. Il soutint simplement ses yeux, cherchant dans son visage quelque chose qui lui dirait ce qu’elle avait trouvé.
— « Il est attaché », dit-elle.
— « Il travaille sur les cordes. Quand elles lâchent, il sera sur nous avant que tu puisses réagir. »
Une main se posa sur son avant-bras.
— « Vise le cœur. »
Saphyrra pensa à ce qu’il venait de lui apprendre.
— « Mais les balles ne sont pas en argent. »
Le polymorphe resta silencieux une fraction de seconde.
— « Ça le ralentira. Fais-le. »
L’ordre claqua avec la précision de ceux qu’elle avait entendus toute sa vie. Ses doigts se resserrèrent réellement autour de l’arme et Dean vit le mouvement. Le faux Dean s’approcha davantage derrière elle, convaincu d’avoir retrouvé le mécanisme testé quelques minutes plus tôt.
— « Saphy. Tire. »
Dean ne bougea plus. Un mouvement brusque risquait seulement de provoquer ce qu’il voulait éviter. Il soutint ses yeux et quelque chose dans son expression lui donna enfin une réponse. Le canon était toujours dirigé vers sa poitrine, ses mains tremblaient légèrement, pourtant elle ne semblait plus chercher lequel des deux hommes croire.
Le laboratoire avait appris à son corps une règle plus ancienne que toutes celles qu’elle découvrait depuis sa fuite : consigne, exécution, validation. Pendant un instant, aucun souvenir précis n’eut besoin de remonter. Il suffisait de cette sensation familière, celle d’un choix qui disparaissait avant même d’avoir été formulé. Mais l’homme devant elle était attaché. Elle savait qu’il s’agissait de Dean, et personne ne lui avait demandé de vérifier avant de prendre cette décision. Elle l’avait fait seule.
— « Non. »
La main du polymorphe se crispa autour de son bras.
— « Saphy. Tire. »
Elle sentit l’ordre pousser contre quelque chose de beaucoup plus récent et encore fragile, quelque chose qui n’avait pas vingt-cinq ans de répétition derrière lui mais qui avait maintenant plusieurs visages : Sam lui demandant ce qu’elle voulait, Dean lui expliquant qu’elle pouvait dire lorsqu’elle pensait qu’ils se trompaient, une porte de chambre qu’elle avait le droit de fermer, des vêtements qu’elle pouvait choisir et un livre qu’elle pouvait ouvrir simplement parce qu’elle avait envie de savoir.
— « Non. »
Le polymorphe comprit trop tard que quelque chose lui avait échappé. Saphyrra leva brusquement les bras et pressa la détente. La balle partit dans le plafond avec un fracas assourdissant, arrachant du plâtre qui retomba autour d’eux. Le polymorphe lui arracha l’arme et la frappa au ventre avant qu’elle puisse mettre de la distance. L’air quitta brutalement ses poumons. Elle se plia en deux et tomba à genoux. La dépense du lien, la douleur dans son crâne et le coup achevèrent ce qu’elle avait réussi à retenir jusque-là ; le sang coula enfin de son nez et plusieurs gouttes tombèrent sur le béton.
Dean produisit un son furieux derrière son bâillon. Cette fois, toute prudence disparut. Il planta ses pieds contre le sol et força son poids vers l’avant, sans plus chercher à préserver ses poignets ou ses épaules. Le polymorphe saisit Saphyrra par les cheveux pour lui relever la tête. Dean recommença, incapable de rester immobile pendant que quelqu’un utilisait son visage pour la maintenir au sol. Les liens résistèrent malgré tout.
Sam venait de freiner devant la propriété lorsqu’il entendit la détonation. Le pick-up de Mason était derrière le hangar, vide, et aucune silhouette n’était visible autour de la maison. Il sortit de l’Impala avec son arme et un chargeur d’argent récupéré dans le coffre, traversa le terrain en restant hors de l’axe des fenêtres et entra dans la ferme. L’odeur de sang lui confirma que quelque chose avait mal tourné. Il trouva le téléphone de Dean sous le bord d’un meuble du salon, l’écran fissuré affichant plusieurs appels manqués, puis entendit un bruit sourd sous ses pieds. La porte menant au sous-sol se trouvait derrière l’escalier. Sam ne cria pas le nom de son frère. S’il y avait réellement un polymorphe en dessous, lui annoncer son arrivée n’aurait servi qu’à lui donner quelques secondes pour préparer quelque chose.
En bas, le polymorphe avait ramené Saphyrra contre lui et maintenait une lame sous sa gorge. Le sang de son nez avait atteint sa lèvre et elle respirait difficilement après le coup reçu au ventre. Dean se débattait encore contre le pilier, le bâillon déformant les jurons qu’il essayait de produire. La créature regarda le prisonnier avec son propre visage.
— « Elle m’a cru. Et quand j’ai donné le bon ordre, elle a presque tiré. »
La rage qui passa dans les yeux de Dean aurait suffi à répondre sans le bâillon. Saphyrra gardait une main refermée autour du poignet qui maintenait le couteau, sans tenter de l’arracher brutalement. La lame était trop proche de sa gorge. Sam évalua l’angle, la position de sa sœur et le mouvement du bras qui la retenait avant de tirer.
La première balle d’argent frappa le polymorphe à l’épaule. Son corps pivota sous l’impact et sa prise lâcha suffisamment pour que Saphyrra tombe en avant. Sam se trouvait au bas de l’escalier, les deux mains autour de son arme.
— « Écarte-toi ! »
Saphyrra roula sur le côté aussi vite que son ventre douloureux le lui permettait. La créature leva son arme vers Sam, mais celui-ci attendit qu’elle quitte complètement l’axe avant de tirer une deuxième fois. La balle entra dans la poitrine, légèrement à gauche du sternum. Le polymorphe eut un mouvement sec, recula jusqu’au mur et lâcha son arme. Il resta debout une seconde supplémentaire avec le visage de Dean, les yeux écarquillés, puis s’effondra sur le béton.
Son apparence ne changea pas.
Le corps qui gisait au sol ressemblait toujours exactement à Dean Winchester, détail suffisamment désagréable pour que Sam garde son arme braquée sur lui avant de rejoindre son frère. Dean frappa du talon contre le pilier et produisit un nouveau juron impossible à comprendre derrière son bâillon. Sam passa une main derrière sa tête et arracha le tissu de sa bouche.
— « Ouais, je sais. »
Dean inspira brutalement.
— « T’as pris ton temps. »
Sam contourna le pilier pour atteindre les cordes et son expression changea lorsqu’il découvrit l’état de ses poignets.
— « T’as essayé de t’arracher les mains ? »
— « J’étais occupé. Coupe. »
Sam sortit sa lame.
— « J’avais une morgue et quinze kilomètres à traverser. »
— « Excuses, excuses. Coupe-moi ces foutues cordes, Sam. »
La réponse, aussi irritée que familière, rassura Sam davantage que n’importe quelle vérification. Il glissa sa lame sous le premier lien et dut s’y reprendre à deux fois tant les cordes avaient été serrées. Lorsque la tension céda enfin, les bras de Dean retombèrent presque malgré lui. Il inspira entre ses dents et les ramena devant lui avec difficulté. Ses mains étaient rouges, engourdies et marquées de sillons profonds.
— « Bouge tes doigts. »
Dean le fixa comme si son frère venait de lui proposer de remplir un formulaire fiscal.
— « Sérieux ? »
— « Dean. »
Il remua les doigts. Lentement, mais tous répondirent.
— « Heureux ? »
— « Immensément. »
Sam coupa les liens à ses chevilles et Dean se remit debout trop vite. Son équilibre disparut presque aussitôt. Une main partit vers le pilier, l’autre vers Sam, et pendant une seconde il dut accepter son appui avant de se redresser.
— « Ça va. »
Sam examina ses poignets, la marque sombre derrière son oreille et sa façon de garder l’épaule droite légèrement plus basse.
— « Bien sûr. »
Dean ne répondit pas. Il avait déjà trouvé Saphyrra. Elle s’était assise contre le mur avec une main pressée sur son ventre. Une ligne rouge marquait sa gorge là où le couteau avait touché la peau sans réellement l’ouvrir, et le sang qui coulait encore sous son nez atteignait sa lèvre. Elle semblait surtout épuisée, ce qui alarma Dean presque autant que les blessures visibles. Il connaissait maintenant la différence entre la fatigue ordinaire et celle qui suivait l’utilisation de son pouvoir.
Il s’approcha plus lentement qu’il ne l’aurait fait quelques jours plus tôt et s’accroupit devant elle sans la saisir. Saphyrra resta plusieurs secondes à examiner son visage. Le cadavre du polymorphe se trouvait derrière lui avec exactement le même.
— « Vrai Dean », dit-elle enfin.
Dean eut un souffle bref.
— « Ouais. Celui qui respire encore. »
Elle baissa les yeux vers ses mains.
— « Je suis entrée dans ta tête sans demander. »
Dean porta instinctivement deux doigts à sa tempe.
— « J’avais remarqué. »
— « Je pouvais chercher les souvenirs. Mais il avait les tiens aussi. Alors ça servait pas. »
Dean fronça légèrement les sourcils.
— « Qu’est-ce que t’as cherché ? »
Saphyrra releva les yeux vers lui.
— « Toi. »
Il attendit.
— « Pas une image. Quand je suis déjà entrée… il y avait quelque chose. Ta colère, ta peur, Sam… tout n’est pas pareil. Je l’ai reconnu. »
Dean jeta un bref coup d’œil à son frère avant de revenir vers elle.
— « Et t’avais besoin de faire ça pour savoir lequel de nous deux était le bon. »
— « Oui. »
— « Ça a fait mal », dit-il sans chercher à prétendre le contraire. « Et normalement, ouais, tu demandes avant. Mais avec le bâillon, j’étais pas exactement disponible pour signer un formulaire. »
Sam s’accroupit de l’autre côté et lui tendit un mouchoir propre.
— « Ton nez. »
Elle prit le mouchoir et essuya le sang. Dean observa son teint plus pâle et la lourdeur de ses épaules.
— « Le lien ? »
Saphyrra acquiesça.
— « J’ai pas cherché longtemps. »
— « Ça change rien au fait que ça te vide. »
— « Je sais. »
Dean désigna vaguement la sortie.
— « On va manger dès qu’on sort d’ici. »
Saphyrra ne discuta pas. Son attention retourna vers le cadavre.
— « Avant, je croyais que c’était lui. Dans la voiture. Dans la maison. »
Dean suivit la direction de ses yeux.
— « Normal. »
— « J’ai demandé Mason. Comme tu avais dit. Il a répondu. Après il a expliqué que la consigne changeait. »
Dean resta silencieux. Il se souvenait exactement de ce qu’il lui avait dit avant d’entrer dans la ferme.
— « Donc t’as suivi la règle. »
Saphyrra fronça légèrement les sourcils.
— « Mais j’ai ouvert. »
— « Parce qu’il avait la bonne réponse. Il avait ma tronche, ma voix, mes fringues et assez de souvenirs pour savoir comment je parle. T’avais rien pour savoir avant qu’il arrête de jouer Dean. »
Elle serra le mouchoir entre ses doigts.
— « Après, il m’a dit de tirer. J’ai pris l’arme avant de réfléchir. »
Dean et Sam échangèrent un bref regard.
— « Mais t’as pas tiré sur moi », répondit Dean.
— « J’ai commencé. »
— « Et t’as arrêté. »
— « Parce que je savais que c’était toi. »
Dean acquiesça.
— « Ouais. C’est généralement une bonne raison de pas me tirer dessus. »
Sam tourna la tête vers lui.
— « Généralement ? »
Dean haussa une épaule et regretta le mouvement lorsque la douleur remonta jusque dans sa nuque.
— « On a eu des semaines compliquées. »
Saphyrra resta un moment silencieuse.
— « Il a dit “bien”. »
Le peu d’ironie disparut du visage de Dean.
— « Je sais. »
— « Et j’ai aimé. Pas aimé comme quelque chose de bon. Ça a fait… plus facile. Comme si j’avais fait ce qu’il fallait. »
Dean ne répondit pas tout de suite.
— « Ça, c’est eux », dit-il finalement. « Le labo. »
Saphyrra acquiesça lentement.
— « Mais j’ai dit non. »
Dean pensa au pistolet braqué sur lui, aux secondes pendant lesquelles il n’avait pu ni bouger ni parler, puis au trou dans le plafond.
— « Ouais. T’as dit non. »
Ils retrouvèrent le véritable Mason dans la remise derrière la ferme, enveloppé dans une bâche sous plusieurs sacs d’engrais. Sa mort remontait à la veille. La perforation à la base de son crâne correspondait à celles des trois autres victimes, mais Sam n’eut plus besoin de chercher une capacité surnaturelle pour l’expliquer. Dans l’atelier attenant, une tige d’acier limée en pointe portait encore des traces brunies. Le polymorphe avait fabriqué lui-même la signature de ses meurtres afin d’envoyer les chasseurs sur la piste d’une créature qui n’existait pas.
Sam rangea l’outil dans un sac.
— « Il voulait qu’un chasseur cherche le mauvais monstre. »
Dean se tenait près du corps de Mason avec un morceau de tissu noué autour d’un poignet.
— « Et Mason a mordu à l’hameçon. »
— « Nous aussi. »
Dean rabattit doucement la bâche sur le visage du chasseur.
— « Désolé, mec. »
Ils récupérèrent ce qui pouvait les relier à l’affaire, effacèrent autant que possible les traces de leur passage et emportèrent le corps du polymorphe suffisamment loin pour le brûler. Mason, lui, fut laissé dans des conditions permettant à la police de le retrouver sans découvrir tout ce qui s’était réellement passé.
Saphyrra observait le feu à distance, assise près de l’Impala avec une barre protéinée entre les mains. Dean lui en avait donné une avant de préparer le corps, puis une seconde lorsqu’il avait remarqué qu’elle avait terminé la première beaucoup trop vite. Elle n’avait pas dit avoir faim, mais son corps semblait avoir compris avant elle. L’utilisation volontaire de son lien avait creusé ce besoin brutal qu’ils commençaient maintenant à reconnaître. Lorsque les flammes attaquèrent le visage encore identique à celui de Dean, elle détourna finalement la tête. Dean le remarqua et se contenta de vérifier qu’elle avait encore quelque chose à manger.
Sur la route du retour, ils s’arrêtèrent à la première station-service suffisamment grande pour acheter de quoi remplacer les calories perdues. Dean revint avec deux sacs pleins, un sachet de glace et des pansements qu’il prétendit avoir pris uniquement parce que Sam avait commencé à le regarder comme une infirmière particulièrement pénible. Il posa presque tout le premier sac à côté de Saphyrra sur la banquette arrière avant de reprendre sa place côté passager.
— « Mange. »
Saphyrra avait déjà ouvert le sac.
— « Je mange. »
Dean tourna légèrement la tête.
— « Parfait. J’adore quand les gens suivent mes excellentes recommandations. »
Sam démarra.
— « Il y a une heure, t’as essayé de t’arracher les mains pour sortir de tes liens. »
— « J’ai dit excellentes recommandations. J’ai jamais prétendu les suivre moi-même. »
Saphyrra mangea pendant que Sam conduisait. Son ventre lui faisait encore mal lorsqu’elle bougeait trop vite, sa tête restait lourde et une fatigue beaucoup plus profonde commençait à remplacer l’adrénaline, mais le saignement de nez s’était arrêté. Dean gardait le sachet de glace contre l’arrière de son crâne et ses deux poignets désormais entourés de bandes lui donnaient une excellente raison supplémentaire de se plaindre de Sam. L’atmosphère dans l’Impala n’était pas réellement légère, mais les échanges familiers des deux frères rendaient au moins la voiture différente du sous-sol qu’ils venaient de quitter.
Après plusieurs kilomètres, Saphyrra releva les yeux vers Sam.
— « Tu as déjà vu un autre Dean ? »
Sam eut un léger sourire.
— « Malheureusement. »
Dean tourna la tête vers lui.
— « Fais attention à la suite de ta phrase. »
— « Un autre polymorphe a déjà pris son apparence. Il m’a trompé aussi. »
Saphyrra se redressa légèrement.
— « Et tu connais Dean depuis toujours. »
— « Exactement. »
Elle réfléchit quelques secondes, le sandwich toujours entre les mains.
— « Donc j’étais pas mauvaise parce que j’ai cru l’autre. »
Sam consulta brièvement le rétroviseur.
— « Non. Ces trucs sont faits pour tromper les gens. »
Dean ajusta le sachet de glace.
— « C’est littéralement leur seule qualité. »
Saphyrra observa son profil puis le reflet de Sam.
— « Donc deux Dean, c’est mauvais. »
Dean souffla par le nez.
— « Enfin quelqu’un qui tire les bonnes conclusions. »
Sam secoua la tête.
— « C’est pas du tout ce qu’elle vient de dire. »
Saphyrra les observa tour à tour.
— « Deux Dean feraient aussi beaucoup plus de bruit. »
Sam éclata de rire avant de pouvoir l’empêcher. Dean se retourna lentement vers la banquette arrière avec une expression faussement offensée.
— « Très drôle. Je commence à regretter les phrases de deux mots. »
Un petit mouvement passa au coin de la bouche de Saphyrra avant que la fatigue reprenne le dessus. Elle continua à manger, puis ses gestes ralentirent. Dean remarqua qu’elle tenait la moitié d’un sandwich sans réellement le porter à sa bouche.
— « Hé. Encore deux bouchées. Après tu dors. »
Elle termina ce qu’il lui demandait puis replia maladroitement l’emballage. Quelques minutes plus tard, elle s’endormit contre la vitre avec son sac près d’elle, le visage encore marqué par la journée. Son corps semblait avoir atteint la limite de ce qu’il pouvait maintenir après le coup, la peur, le lien et toute l’énergie dépensée pour rester consciente assez longtemps.
Sam conduisit sans parler pendant plusieurs kilomètres. Dean gardait le sachet de glace contre l’arrière de son crâne, ses poignets pulsaient sous les bandages à chaque mouvement et son épaule droite avait commencé à se raidir depuis qu’ils avaient quitté la ferme, mais son attention revenait régulièrement vers Saphyrra endormie dans le rétroviseur.
Lorsqu’il fut certain qu’elle dormait vraiment, Dean abaissa légèrement la glace et garda la voix suffisamment basse pour ne pas la réveiller.
— « T’as entendu ce qu’il a dit avant que tu tires ? »
Sam hocha la tête sans quitter la route des yeux.
— « Les ordres. Oui. »
Dean frotta machinalement le bord d’un bandage avec son pouce.
— « Je pouvais rien faire. J’étais attaché à trois mètres et ce fils de pute utilisait ma voix. Elle a pris le flingue presque tout de suite. Il a changé de ton et elle a bougé avant même de lui demander pourquoi. Après il lui a dit “bien” et… t’as vu. »
— « Oui. »
Dean resta silencieux un moment.
— « J’ai cru qu’elle allait tirer. Pas parce que je pensais qu’elle voulait le faire. Justement. Elle avait cette tronche… comme si une partie d’elle savait que c’était mauvais et que le reste avançait quand même. »
Sam tourna légèrement la tête vers lui avant de revenir à la chaussée.
— « Vingt-cinq ans de conditionnement vont pas disparaître en quelques jours. »
Dean expira par le nez.
— « Je sais. J’aime juste pas savoir que quelqu’un peut trouver le bon bouton. »
Sam laissa passer une seconde.
— « Il l’a trouvé. Et ça n’a pas suffi. »
Dean contempla Saphyrra dans le rétroviseur. Quelques heures plus tôt, une créature portant son visage avait utilisé sa voix, ses souvenirs et les réflexes laissés par le laboratoire pour mettre son propre pistolet entre ses mains. Elle avait répondu aux ordres. Elle avait pris l’arme et l’avait braquée sur lui pendant qu’il était incapable de bouger ou de parler. Mais elle avait aussi cherché une réponse sans qu’on lui demande de le faire, trouvé seule une manière de vérifier lequel des deux hommes était réel et refusé d’aller jusqu’au bout.
Dean remit le sachet de glace contre sa nuque.
— « Ouais. Elle a choisi. »
Sam ne répondit pas. Dean tendit la main vers l’autoradio et baissa encore un peu le volume avant que la chanson suivante commence, puis l’Impala poursuivit sa route dans la nuit.