Le soir suivant l’agression de Doga, les autres habitants du village de fortune, encore ébranlés, écoutaient attentivement les paroles de la nouvelle venue, une mystérieuse marchande encapuchonnée que certains reconnurent d’il y a une bonne quinzaine d’années, la dernière fois que Mercus était venu ici :
- …et si vous arrivez à ouvrir ce coffre, vous trouverez dedans une carte au trésor qui vous guidera vers un trésor fabuleux !
- Ouais, j’y crois moyen à ton histoire. Pourquoi tu ne le gardes pas pour toi ?
- Seul un être au cœur pur y parviendra. Tu veux essayer ?
Et ils s’y essayèrent tous - ils grognèrent, grincèrent des dents, rougirent d’effort de frustration, hurlèrent, frappèrent le coffre ; certains le piétinèrent, l’envoyèrent valser d’une explosion, lui assénèrent un coup de marteau… L’un d’eux essaya même de briser le coffre sous la dent avec un Chomp - la pauvre bête finit à moitié édentée. Il était encore en train de ramasser les dents quand la foule se dispersait en maugréant à propos « d’histoires de bonne femme » en jetant des regards noirs à la marchande.
Quand la foule de curieux se fut dispersée, cette dernière se retrancha dans un coin, à l’abri des regards, et sa capuche vira du brun au noir en reprenant la forme d’un chapeau pointu bleu à rayures blanches. Marjolène rouspéta :
- Les imbéciles ! En même temps, j’aurais dû le voir venir, la cupidité empêche le moindre d’entre eux d’avoir la pureté d’âme nécessaire, que fallait-il attendre des habitants de cet ensemble de taudis qu’ils nomment « Port-Lacanaïe » ? Ce Fhelisc, qu’Afraléfic voulait pour sa pureté d’âme, aurait ouvert cette boîte en une seconde… Il faudra que je songe à revoir ma stratégie. Qui serait assez pur pour l’ouvrir, maintenant qu’il a disparu ?
Un bruit de tuyauterie attira son attention, et effectivement, un instant plus tard, une jeune fille aux longs cheveux blonds sortit du tuyau, à une vingtaine de mètres, portant un sac sur ses épaules et une ombrelle rose fermée le long de sa robe. Elle détonnait tellement avec les lieux que Marjolène, postée derrière une cabane aux planches vermoulues, l’observa avec attention. La jeune fille semblait triste, agitant sa belle chevelure d’un air navré, et elle commença à parler aux villageois, qui semblaient la connaître. Mais le temps de se rapprocher et d’écouter, la harpie n’entendit que la fin de la conversation :
- … ils reviendront, et en nombre toujours plus grand. Vous m’avez protégée depuis que je suis toute petite, mais c’est à mon tour de vous protéger vous maintenant, ainsi que ma mère. C’est à elle qu’ils en veulent, et la seule manière d’y mettre fin, c’est que je parte. Vous allez me manquer, mes amis.
Plusieurs villageois la prirent dans ses bras, certains émirent même un sanglot quand elle s’éloigna, un sac d’affaires par-dessus son épaule, une ombrelle dans l’autre, en leur faisant au revoir de la main avec un sourire triste. Sourire très familier pour le coup…
- Attendez… J’ai déjà vu ce visage quelque part ! dit-elle en fixant Nuyajah avec plus d’attention. Je vais la suivre, celle-là.
Ce que Marjolène fit, pendant une heure, le long de la côte, vers l’est. Il ne se passa pas grand chose, et Marjolène allait abandonner, quand soudain, deux Toads d’aspect chétif et rabougris, montés sur des Yoshis et l’air mauvais, surgirent de derrière un arbre et lui barrèrent la route. L’un d’eux sauta à terre. S’ensuit une discussion animée entre eux et Nuyajah, qui ne faisait pas mine de reculer ni de trembler, malgré une lance pointée sur elle.
L’un des Toads, celui qui s’était mis debout, la lui envoya sans crier gare et avec une précision redoutable. Se tenant prête, Nuyajah leva son ombrelle en sa direction et l’ouvrit. Malgré l’aspect fragile de la toile, la lance s’y écrasa et tomba par terre en miettes, sans le moindre accroc dans le tissu rose.
Nuyajah abaissa alors son ombrelle, et la replia. Elle ne souriait plus, et son regard s’était enflammé. Elle prit à son tour l’initiative et se mit à courir en leur direction. Les deux Toads, à peine revenus de leur surprise, n’eurent pas le temps de réagir : Nujayah avait enjambé le Toad qui l’avait visée d’un pas si léger que c’est à peine s’il en ressentit le poids. Tenant toujours fermement son ombrelle, elle prit appui avec sur le sol à la manière d’une perche et décolla ; puis, au milieu de son saut, elle ouvrit de nouveau son arme, et elle flotta à une vitesse prononcée en direction du second Toad, qui tentait fébrilement de sortir son épée, mais elle l’avait déjà éjecté de sa monture, qui s’enfuit. Tombant à califourchon sur lui, elle sortit un Champignon de sous son jupon et déclara d’une voix forte :
- Apprenez, serviteurs de Borgina, que prendre ma gentillesse pour de la faiblesse est une erreur ! Je suis la fille d’Ehpicia, héritière légitime du trône de votre royaume, et vous allez m’aider à le reprendre à ma tante l’usurpatrice !
Et sur le dernier mot, elle enfonça le Champignon dans le gosier du Toad, puis se releva en repliant son ombrelle et observa le résultat. Le Toad se mit à trembler, puis à convulser et à tousser comme s’il allait vomir toutes ses tripes. À chaque quinte de toux, il expulsait une impressionnante quantité de gaz pourpre qui s'évaporait presque aussitôt dans les airs. Quelques instants plus tard, il était couché sur le côté, le teint légèrement verdâtre, ses pois violets redevenus rouges. Son corps s’était non seulement détendu, mais aussi agrandi, comme si le poison l’avait gardé comprimé et recroquevillé jusque-là.
- Qu’est-ce que tu as fait, péronnelle ?
C’était son compagnon, qui avait assisté à la fin de la scène. Il se précipita avec un cri de guerre aigu, son épée dégainée dans la main. Nujayah soupira, sortit un autre Champignon, le lança dans les airs à la verticale, replia son ombrelle et le frappa avec. Le Champignon lui atterrit droit dans la bouche. Le Toad lâcha son épée et tomba à genoux, les yeux écarquillés pendant qu’il déglutissait de manière audible.
- Dis donc, ça pourrait devenir un sport, ça, murmura Nuyajah à elle-même en contemplant son ombrelle d’un air songeur pendant qu’elle attendait la guérison.
Marjolène, qui n’avait pas raté une miette de la scène, se fendit d’un rictus de satisfaction mal contenue plaquée sur son visage.
- La voilà ! grinça-t-elle entre ses dents pendant qu’elle s’enveloppait d’un nuage de fumée noire pour se redonner une apparence de marchande inoffensive. C’est elle, c’est sûr que c’est elle. Il ne m’aura fallu que dix-sept ans pour la trouver !
Mais au moment où elle achevait son déguisement et qu’elle s’écartait de derrière le tronc, une autre silhouette s’interposa en lui barrant la route.
- Mauvaise idée, c’est bien trop tôt, dit l’inconnu.
Marjolène se figea et le dévisagea. C’était un petit homme gris et chauve qui ne lui disait rien.
- Qui es-tu, insolent ? De quel droit m’empêches-tu de mener à bien ma mission, qui ne te concerne pas et que tu ne connais pas de toute façon ?
Grach pinça les lèvres, affligée par l’égocentrisme de cette harpie, si prononcé qu’elle n’était pas fichue de reconnaître un ancien collègue, trop occupée à adorer sa dictatrice de reine.
- Oh, mais je la connais, ta mission, Marjolène. Et je sais ce que tu cherches à faire. Tu cherches la clé de ce coffre sous la forme d’une âme pure pour ramener Afraléfic à la vie, n’est-ce pas ?
Marjolène rangea aussitôt le coffre dans une poche et sa manche droite s’évapora pour révéler son bras violet et sa main gantée, dans laquelle se concentrait une boule de neige hérissée de pointes glacées et qui grossissait à vue d'œil en tournoyant.
- Range ça, ajouta Grach, agacé. Nous n’avons pas besoin de nous battre. Je veux qu’elle revienne à la vie également.
- Dans ce cas… répondit Marjolène en faisant disparaître la boule de neige d’un serrement du poing, pourquoi veux-tu m’empêcher d’essayer avec cette jeune fille ? Tu la connais ? Ce n’est pas la bonne ?
- Je la connais, mais pas besoin pour savoir que c’est la bonne, oui. Mais elle ne sera pas la seule.
- Qui, alors ? Son arrière-puissance-quarante-petit-enfant ? répondit Marjolène d’un ton sarcastique.
- Exactement. Et ne prends pas cet air surpris. Si tu ouvrais ce coffre maintenant, que se passerait-il après ? Tu comptes trouver les sept Gemmes à toi toute seule ? Je crois bien que plusieurs d’entre elles te sont passées sous le nez, non ? Et pourquoi tu y arriverais aujourd’hui, à peine quelques années plus tard ?
- C’est bon ! Dis-moi plutôt ce que tu as en tête !
- C’est moi qui accompagnerai cette jeune fille. Je veillerai à sa sécurité, ainsi qu’à celle de sa descendance. Et dès maintenant ne sera pas trop tôt, elle est appelée à gagner un combat dangereux, qui donnera à sa famille le cadre parfait pour que ça arrive… Et quand le temps sera bon, je t’enverrai sa descendance pour ouvrir le coffre.
- Et si le sceau sur la porte s’ouvre entretemps ?
- Dans ce cas, tu auras quand même besoin d’une âme pure pour ramener Afraléfic à la vie, n’est-ce pas ?
Marjolène le considéra avec suspicion, puis tendit sa main.
- Tope-la.
Grach la serra également, se faisant violence pour ne montrer aucun dégoût. Remarquer du coin de l'œil comment Nuyajah aidait le second Toad à se relever, et ce dernier se confondre en excuses, l’aida à le surmonter.
***
- …« et c’est ainsi que la princesse Nuyajah fut en chemin vers le royaume qu’elle allait reprendre à sa tante, la méchante reine Borgina. » Voilà, ma chérie, c’est tout pour ce soir !
- Oh non, s’il te plaît, Papy Champi, encore !
Le vieux Toad, assis à côté du lit à baldaquin de la petite princesse dans sa chambre aux mille teintes de rose, sourit de nouveau d’un air désabusé. Il ne s’habituait pas à manquer de se faire désarmer par cet adorable visage de bouclettes blondes aux yeux bleus remplis de supplication feinte comme à chaque fois qu’il mettait fin à l’histoire. Il parvint cependant à refermer le livre de contes sans céder.
- Ce sera pour une autre fois. Les meilleures histoires sont celles qui durent le plus longtemps. En attendant… dodo, Peach chérie !
- Papy Champi ?
- Oui, princesse ?
- Même si elle n’apparaît qu’à la fin de l’histoire, je crois que c’est Nuyajah mon personnage préféré.
- C’est normal, c’est une princesse aussi.
- Ce n’est pas seulement ça. J’ai l’impression que… que je la connais, d’une certaine manière. Peut-être qu’un jour, je trouverai cette carte ! En tout cas, j’espère que quand je serai grande, je vivrai plein d’aventures comme elle !
- Oh, mais je n’en doute pas ma chérie… murmura Papy Champi pour lui-même en se levant pour refermer à moitié la porte de sa chambre, et lui sourire depuis le seuil. Je n’en doute pas. Fais de beaux rêves !
Peach s’avoua vaincue et s’enfouit dans ses draps roses en fermant les yeux. Sept ans et déjà l’esprit intrépide, soupira intérieurement Papy Champi en éteignant la lumière et en refermant doucement la porte. Il descendit le couloir en claudiquant légèrement avec sa canne, sans remarquer l’ombre circulaire qui était apparue sous le panneau. De la moitié de l’ombre qui se trouvait hors de la chambre sortit la tête de Grach, qui le regarda partir.
- Tu ne crois pas si bien dire, l’ancêtre, murmura-t-il de sa voix douce avant de replonger la tête dans son ombre, qu’il fit passer de l’autre côté de la porte pour réapparaître, en entier cette fois, debout dans la chambre de Peach plongée dans la pénombre. Peach dormait déjà à poings fermés. Grach pencha la tête sur le côté, une tendresse acide lui dessinant un sourire.
- Et toi non plus, princesse, ajouta-t-il en parlant d’une voix normale qui, curieusement, ne semblait avoir aucun pouvoir de réveil sur l’enfant dans son lit. Tu trouveras cette carte. Je ne m’étais pas trompé à ton sujet, tu as vraiment la même étincelle que Nuyajah en toi. Mais bien sûr, tu auras besoin d’un coup de pouce dans la bonne direction…
Grach parcourut alors le reste du château aussi silencieusement qu’une ombre, évitant facilement les Toads armés de lances ici et là dans les couloirs, et finit par trouver ce qui l’intéressait : la bibliothèque royale, avec des piles et des piles de livres sur des étagères occupant deux niveaux. Passant dans les rayons, l’un d’eux attira son attention : une plaque dorée sur le côté de l’étagère où était inscrit en lettres ouvragées : Histoire et généalogie des Toadstool. Élargissant son sourire, Grach sortit d’abord de sa manche noire et vaporeuse un livre blanc, incrusté d’un soleil noir, et le rangea parmi les autres sur une étagère précise. Deux pas plus loin, il leva la main, l’index recourbé pour le préparer à prendre le livre qui l’intéressait, et trouva bientôt ce qu’il cherchait : un livre d’aspect ancien, sentant le vieux parchemin et à la reliure de cuir, avec écrit en lettre dorées et écaillées sur le côté Naissance et prospérité du Royaume Champignon - de l’an 800 à nos jours.
Sans prévenir, alors qu’il avait commencé à feuilleter l’ouvrage, Marjolène apparut brusquement à ses côtés. Grach tressaillit d’agacement.
- Aloooooooooooors ? s’enquit aussitôt Marjolène avec une voix chargée de siècles d’impatience. Cette princesse Peach fera l’affaire ou je dois cesser de perdre mon temps et aller en chercher un autre ?
- C’est on ne peut mieux, répondit calmement Grach d’une voix doucereuse, amusé de la voir les mâchoires crispées et les poings serrés. J’ai peut-être même trouvé celui capable d’ouvrir la porte. Un autre humain qui…
- Ça peut être un humain, un dinosaure ou une tortue de l’enfer, je m’en cogne. Cruxinistre va se réveiller dans quelques années, et ses troufions abrutis ne seront jamais à la hauteur pour obtenir les Gemmes eux-mêmes.
- Soit… Es-tu sûre de ne pas vouloir laisser le coffre ici ?
- Non, je risquerais de la rater quand elle viendra ici. La carte reste avec moi. J’espère que tu as bien choisi !
Et sans ajouter un mot, elle avait déjà disparu dans son ombre. Grach reprit, après quelques secondes d’un silence pincé :
- « Merci infiniment pour ton aide, Grach ! Pour avoir assuré la lignée des Toadstool pendant quarante générations jusqu’à aujourd’hui, et pour avoir trouvé le héros qui va ouvrir la Porte Millénaire pour la première fois depuis presque mille ans ! » Mais pas de quoi, Marjolène, pas de quoi… Sachant que j’ai trouvé celui qui va surtout réduire pour de bon ta Reine en charpie… Bon, où en étais-je ? Ah oui…
Il feuilleté encore un peu, trouva la page qu’il cherchait et promena un ongle noir et pointu à la surface. Il se concentra sur un paragraphe où il était écrit :
« Nul ne sait ce qu’il advint de la princesse héritière Ehpicia, lorsqu’elle s’enfuit à l’âge de seize ans, brisant le cœur de ses parents. Sa sœur Borgina, profitant de leur décès prématuré, usurpa le trône en brisant à son tour son autre sœur Sucrina, prochaine dans l’ordre de succession après Ehpicia. Craignant une rivale pour la revendication du pouvoir, la désormais Reine Borgina envoya ses valets aux quatre coins du continent pour essayer de retrouver sa sœur, mais sans succès. Jusqu’à l’apparition de sa nièce la princesse Nuyajah, fruit d’une relation secrète entre Ehpicia et un homme inconnu, trente-cinq ans plus tard. Nuyajah se présenta, de sa propre initiative, aux portes d’un royaume dévasté et misérable, dont elle était l’héritière légitime, et menant avec elle une armée de Toads fidèles. Elle avait gagné leur cause après les avoir discrètement et progressivement libérés un par un du joug de Borgina, et les Toads jouèrent avec elle un rôle central dans le renversement de sa tante, surnommée « La Reine Poison ».
S’ensuit les années du Grand Assainissement, où les substances de l’ex-Reine tyrannique qu’elle avait propagées à travers ses sujets et leur nourriture pour les garder sous son contrôle furent extraites et isolées. Le Royaume dût ce miracle grâce à une espèce de Champignon que Nuyajah avait ramené d’une contrée voisine, qui absorbait les toxiques, et qui permit de guérir la population de ce qui devint le Royaume Champignon grâce à une campagne de culture intensive. Depuis ce jour, le titre de monarchie inclut la mention de Gardien des Champignons. Ou devrions-nous dire Gardienne, car seules des femmes se sont succédées jusqu’à aujourd’hui en tant que monarques régentes du Royaume. »
Grach sourit, puis son bras levé changea d’aspect : sa manche noire se retourna - en plus de trois dimensions - et arbora un aspect cuivré, luisant et pointu. Il l’approcha de la page, qui brilla d’une lumière bleu clair brillante, qui s’estompa quelques secondes plus tard. Le paragraphe commençait maintenant ainsi :
« La princesse héritière Ehpicia a été confirmée s’être enfuie à l’âge de seize ans, brisant le cœur de ses parents, dans la légendaire cité de Byosis, dont les ruines subsistent encore dans les sous-sols de Port-Lacanaïe. Sa sœur Borgina… »
Grach se relut et, avec un sourire satisfait, referma le livre et le reposa sur son étagère. Tout était en place. Tout était rodé. Tout sera parfait.