Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 22 : La fin du héros Toad

Par misterseven

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Comme aux premiers instants de l’invasion, Marmo T se retrouvait à foncer à travers les arbres, aussi vite que ses courtes jambes de Toad, sa fatigue grandissante et - surtout - la masse gigotante de Mercus juché sur ses épaules le permettaient. Ce dernier couinait de peur chaque fois qu’une pince ou un pied du gigantesque robot métallique de Cruxéroce apparaissait entre deux branches. À la fin, Marmo T fut obligé de lui demander de se taire pour espérer le semer plus facilement. 


Mais Cruxéroce ne se laissait pas facilement distancer, alternant sprints, propulsions dans les airs et courts vols planés grâce à un jet de lumière bleue similaire à celui, blanc, du vaisseau-mère de Cruxinistre, lorsque la végétation devenait trop touffue. Seule la crainte de voir une autre Gemme tomber entre de mauvaises mains donnait l’énergie nécessaire à Marmo T de continuer à foncer à travers les bois, avec Mercus comme sentinelle pour le guider dès qu’il apercevait un éclair argenté du robot.


Au bout de plusieurs minutes, ils ne distinguèrent plus les pas lourds et menaçants ou les bruits de propulsion du robot. Marmo T ralentit et s’effondra au milieu d’un cercle de buissons. Reprenant son souffle, il se releva et écarta prudemment deux branches, osant à peine respirer. Mercus continuait de couiner si bien qu’à la fin, Marmo T dut se résoudre à le forcer au silence en lui plaquant une main sur la bouche, à l’affût du moindre grincement métallique.


- J-je crois qu’il ne nous s-suit plus, finit-il par dire en relâchant la main.


Ils restèrent quand même ainsi quelques minutes, en silence, l’oreille tendue pour détecter tout bruit suspect, mais seule la brise se faisait entendre à travers les feuilles. Marmo T finit par se relever et tourna la tête pour se rendre compte que Mercus n’était plus là. Affolé, il l’appela à travers la végétation, sortit des buissons pour le chercher et finit par déboucher sur une large bande bien droite et dépourvue d’arbres. Mercus était juché sur un chariot posé sur des rails, qui coupaient la forêt en deux. Il semblait bien au Toad que Mercus ne l’avait pas tiré vers la gauche par hasard pendant leur course, de plus en plus loin des côtes.


- C’est q-quoi, ça ?

- Ça, mon grand, c’est le futur.

- D-d’accord, mais à quoi ça nous sert ?

- Avec ça, nous atteindrons Picaly Hills plus rapidement.

- Toi, peut-être. Moi, j-je retourne chez moi.

- Aw… Mais qui donc va me protéger, alors ? demanda Mercus avec expression tragique.

- Tu t’en s-sortiras très bien sans moi. Picaly Hils… C’est Maraboo q-qui t’a demandé d’aller là-bas, c’est ça ?

- Oui… mais comment tu le sais ? 

- Mavila en a p-parlé à Merlune, qui en a p-parlé à Maraboo, qui me l’a dit.

- J’avais prévu d’y retourner un jour, mais si j’y vais pour cette pierre après laquelle ils en ont, je vais les mettre en danger, non ?

- Pas si t-tu la caches dans le temple, elle y s-sera en sécurité. 

- Et comment connais-tu l’existence de ce temple ? demanda Mercus en fronçant un peu plus les sourcils.

- Picaly Hills n’est p-pas loin au sud de mon v-village, Carafleur.

- Ah ! oui… Très joli village, mais pas très intéressant commercialement parlant, sauf si on peut rendre viable le commerce de prêles et de soleil…

- Mavila a g-grandi là-bas, elle avait d-déjà pris ses p-précautions et ensorcelé le temple lors de sa construction d-de sorte que personne ne p-puisse y trouver ce qu’on a d-décidé d’y cacher. Mais c-comment va-t-on s’y rendre ? Je suis trop f-fatigué pour faire tout ce ch-chemin à pied.

- C’est pour ça que j’ai bâti ce chemin de fer. C’est le mode de transport de demain. Je l’avais démarré peu avant la catastrophe qui a englouti Byosis, dans le but de favoriser les échanges entre les deux villes, mais maintenant… soupira-t-il sans terminer sa phrase.


Il monta alors sur le chariot et fit signe à Marmo T de l’imiter. Puis il fixa le levier, puis le Toad, puis le levier. Plusieurs secondes inconfortables passèrent. Enfin, il déclara :


- Ben alors ? C’est à toi !

- Il y a… (Marmo T fit semblant de compter) d-DEUX leviers, Mercus.

- Et tu as deux bras, conclut Mercus avec un large sourire. 


Voyant le regard incrédule que Marmo T lui lança, il ajouta : 


- Mon garçon, j’ai créé ce bidule, mais je n’ai pas ta force. Tu me conduiras à Picaly Hills bien plus vite que si j’essayais de t’aider, crois-moi. Et comme ça, tu te rapprocheras de ton village.


Marmo T ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit de souffle lointain attira son attention. Dans un nouvel air de déjà-vu, il leva les yeux et la vit aussitôt. Même de loin, sa couleur écarlate était très reconnaissable. Carbocroc fendait les airs, et volait tout droit vers Carafleur. Son sang se glaça.


- Je d-dois y aller, Mercus. 

- Attends un peu ! Tu ne peux pas m’abandonner comme ça ! 

- Ce monstre va d-décimer mon village si je n’y vais p-pas.

- Et les autres vont me prendre la Gemme si tu me laisses ici ! Est-ce vraiment mieux ?


Il avait raison. Marmo T se retrouvait devant un choix impossible. Il lui demanda alors de sortir la Gemme en grenat de sa poche et la considéra.


- Je crois q-que j’ai une idée…


Sans ajouter un mot, il prit la Gemme dans sa main, se pencha pour regarder sous le chariot, puis l’encastra dans le mécanisme.


- On peut savoir ce que tu viens de faire ? s’enquit Mercus tandis que Marmo T montait précipitamment sur le chariot lui aussi.

- Je te c-conseille de t’accrocher, répondit simplement le Toad.


Comme s’il avait attendu le verbe « s’accrocher » comme signal, le chariot s’ébranla et se mit à rouler tout seul, et très vite, sur la voie de fer.


- Wouaaaaah ! hurla Mercus, les larmes arrachées de ses yeux par le vent qui lui ouvrait également une bouche béante. Pourquoi il faut que ça aille toujours aussi viiiiiiiiiite avec Koopignon et ses amis ?

- Je descends là, finit par dire Marmo T en reconnaissant la végétation familière malgré la vitesse, juste avant un virage. C-cache bien la Gemme !

- Bonne chance, mon grand !


Marmo T sauta du chariot, roula assez brutalement par terre, et il eut à peine le temps de se relever pour agiter sa main en guise d’au revoir à Mercus, que celui-ci avait déjà disparu derrière le prochain tournant. Avec la Gemme, hors d’atteinte. Et presque aussitôt, Marmo T se sentit le payer d’une fatigue qui s’alourdit davantage et le fit dangereusement tituber sur place, jusqu’à ce que sa main rencontre un tronc d’arbre en bordure du chemin de fer, que sa sensation d’étourdissement se calme et que sa vision redevienne nette. Il baissa les yeux, et fut pris d’une quinte de toux, qui lui fit expulser des bouffées de fumée noire. Tout son corps s’était subtilement assombri. Son heure approchait, et ça ne pouvait pas être pire comme moment. Comment diable allait-il tenir Carbocroc en respect dans cet état-là, et a fortiori après son dernier souffle ? Il ne savait même pas comment il allait se débarrasser de la Gemme qui lui restait et avec laquelle, ironiquement, tout avait commencé.


La seule chose dont il était certain, c’était qu’il avait dépassé Carafleur par le sud et qu’en s’enfonçant dans les bois à sa gauche, dans le sens de la marche du wagon, il tomberait avec un peu de chance sur le fort Baroc, où son père s’était entraîné avec lui et le reste des T Merrys jusqu’à sa disparition. Il y trouverait - normalement - l’ensemble du village qui s’y abritait (il avait laissé ces instructions à Koopétard et aux autres T Merrys avant de partir pour Byosis, en insistant sur l’inutilité de tenter d’affronter la dragonne). De là, il pourrait planifier quoi faire avant de revenir à Carafleur. Mais il devait faire vite, et ses forces qui le quittaient à vue d'œil n’arrangeaient rien, pas plus que le sentiment d’impuissance à l’idée qu’il ne pourrait jamais courir assez vite pour arriver à Carafleur avant Carbocroc.


Accepte tes limites et compose avec.


Il secoua la tête pour sortir cet énième adage de son père de sa tête et se mit à courir. Et plus il avançait, plus ses muscles semblaient se transformer en plomb, son souffle se figer dans sa poitrine, et même son chapeau à pois le fatiguait. Il se sentait presque piquer du nez…


Il se réveilla après un temps qu’il espérait très court. Quelqu’un lui passait un linge sur le front et lui masquait à moitié la vue d’un arbre au pied duquel il avait été allongé.


- Tu as mauvaise mine, mon ami.


Ce n’était pas une voix qu’il connaissait, et son visage confirma que c’était un étranger qui s’occupait de lui en cet instant : il avait un visage parfaitement sphérique et argenté, qui se terminait à l’arrière en une espèce de croix à l’aspect religieux. Il avait une barbe bronze en forme de feuille d’érable, et une cape de voyage marron.


- Vilaine blessure, que tu as là.


Marmo T baissa le regard vers son torse, son bassin et ses jambes, puis regarda de nouveau l’étranger d’un air confus.


- Q-qui êtes-vous ?

- Pas d’inquiétude, je ne te veux pas de mal, répondit l’inconnu. Je comprends ta confusion. Je ne parlais pas d’une blessure physique. Je peux voir des maux invisibles aux yeux des autres. Tu saignes par une plaie spirituelle noire, très noire. Je sens que l’on t’a entaillé l’âme.

- Comment vous le s-savez ? interrogea Marmo T que la précision troublante de son affliction avait suffisamment réveillé pour se remettre abruptement debout. Avez-vous q-quelque chose à voir avec Grach ?

- Grach ? répondit l’inconnu d’un air sincèrement étonné. Non, je ne connais pas de Grach. Je suis un simple prêtre, en pèlerinage, et je prodigue mes soins à ceux qui en ont besoin. Sans contrepartie, ajouta-t-il comme s’il anticipait une question de Marmo T sur le prix à payer pour ces soins.


Marmo T devina le « mais » qui allait suivre à son air désolé.


- Mais vous ne p-pouvez pas me soigner, n’est-ce pas ?

- J’en suis navré, répondit le prêtre. Et je ne puis dans ce cas t’abandonner sans te donner un peu de réconfort dans tes derniers instants. Que puis-je faire pour toi ?


Un peu perplexe de voir quelqu’un servir de la compassion avec autant de pragmatisme et de spontanéité, Marmo T fut tout de même content qu’il pose la question, car il se sentait de nouveau tourner de l'œil. Il n’avait plus beaucoup de temps, et guère d’autre option.


- J’ai b-besoin que vous preniez ça avec vous, dit-il en sortant la Gemme.


Le prêtre la prit, fronçant les sourcils, puis regarda Marmo T en écarquillant les yeux.


- Mais mon garçon, même si je ne peux m’expliquer comment, je sens que c’est cela qui te maintient encore en vie et que si tu t’en sépares… 

- Je s-sais, répondit Marmo T. Mais je n’ai pas le choix. Je p-préfère ça que la laisser tomber entre de m-mauvaises mains. 

- Mais tu ne me connais pas mon ami. Qui te dit que je ne fais pas partie de ces mauvaises mains ? Ne serait-ce que par impuissance, ou par bêtise ?

- C’est j-juste, nous ne nous c-connaissons pas. Et p-pourtant, vous avez p-pris soin de moi. J’en ai laissé une autre à M-Mercus, qui est un v-vrai gredin, sur le chemin de P-Picaly Hills. Je p-préfère vos mains que les s-siennes…


Le prêtre sembla réfléchir, puis il finit par assentir silencieusement.


- M-merci, répondit Marmo T, soulagé. Je suis désolé de vous charger de c-ce fardeau…


Il s’interrompit et regarda par-dessus son épaule. Un grand fracas retentit au loin, et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’un grondement familier retentit. 


- C-couchez-vous ! cria-t-il en poussant le prêtre hors de la trajectoire du tronc en flammes qui transperça les frondaisons et s’écrasa là où ils s’étaient trouvés une seconde auparavant.


Le choc fractura un autre arbre sec, qui prit aussitôt feu et s’abattit entre eux deux. Ils tombèrent tous les deux à terre. Marmo T fut brutalement plaqué au sol par les branches. L’une d’elle heurta durement sa tête. C’est l’instant où il perdit de nouveau connaissance.


***


À des kilomètres au sud, le riche village de Picaly Hills était méconnaissable, tant par son aspect vandalisé contrastant avec son allure faste et chic de d’habitude, que par le vacarme des travaux qui y régnait. Les travaux avaient commencé depuis plusieurs jours, peu après la fin de l’invasion apocalyptique, qui avait touché le village comme le reste du monde. Les monstres y étaient venus et, si les habitants avaient pu se protéger et rester à l’abri dans le Temple de Picaly, cela n’avait pas empêché le pillage des richesses qui ornaient les bâtiments et remplissaient les maisons. Mais pourtant, les travaux n’avaient guère avancé. Les habitants en étaient encore à découvrir comment manier le marteau, scier droit, ou préparer une solution de béton.


Un grand bruit couvrit le concert strident des travaux hésitants lorsque, au nord de la ville, un chariot apparut sur les rails, qui s'arrêtaient au niveau de la première maison. Celui-ci ralentit dans un crissement, et le petit bonhomme au teint plus verdâtre que l’habituel jaunâtre et au long nez juché dessus tomba sur le côté, ses mains encore bloquées en position d’être crispées sur l’une des poignées du levier. Pendant qu’il se relevait en tremblant légèrement et qu’il récupérait quelque chose sous le chariot qui luisait encore faiblement d’une lueur orangée, plusieurs habitants, pour la majorité des Pingouins armés d’outils en tout genre, se rapprochèrent prudemment. Lorsque Mercus se redressant, souriant à nouveau comme un gredin, l’un d’eux s’écria :


- Mercus !

- Ah, tiens ! Ça fait plaisir d’être connu jusqu’ici !

- Évidemment qu’on te connaît, avec cette horreur que tu as fait construire à côté ! cria un autre Pingouin en pointant de sa nageoire les rails par lesquels Mercus était arrivé en trombe.

- Que j’ai payés intégralement, ajouta Mercus. Ils étaient destinés à fluidifier et accroître le commerce entre Byosis et Picaly Hills, avec beaucoup à gagner pour vous, je vous rappelle.

- En vain. Byosis n’a-t-elle pas été engloutie sous terre ?

- Oui, mais vous me connaissez. Il y aura bientôt une autre ville avec qui commercer, c’est promis.

- Non, merci !


C’était un Bob-Omb rouge cerise, d’assez petite taille et dont la surface à facettes polies rappelait davantage l’aspect d’une pierre précieuse que d’une bombe, qui avait parlé. Il s’était avancé devant les Pingouins, le visage furieux.


- Nous connaissons parfaitement tes magouilles, Mercus. Pas de ça ici, c’est une ville respectable faite de gens respectables !

- Bubis, répondit Mercus avec une expression inhabituellement glaciale. Quel plaisir de revoir le maire de Picaly Hills.

- Plaisir non partagé. Épargnons-nous les formalités, tu veux bien ? Si c’est toi qui fondes ta nouvelle ville de canailles, je n’ose imaginer à quoi elle ressemblera. Nous ne nous mêlons pas à ces gens-là !

- Ces gens-là, c’est-à-dire ? interrogea Mercus en fronçant des sourcils.

- Ce n’est pas comme si tu avais quelque chose à nous proposer, grinça Bubis, en ignorant sa question.


Mercus promena théâtralement son regard sur la ville à moitié en ruine, les briques ocre délogées du sol, les tuiles dorées arrachées des toits et les vitres brisées.


- Non, c’est sûr, vous vous suffisez indéniablement à vous-mêmes, finit-il par répondre avec une note d’amusement. Je pense tout de même que des gens bien-nés comme vous, qui n’ont jamais eu à se salir les mains, auraient bien besoin d’un coup de pouce pour régler tout ce bazar, non ?

- Et qui a provoqué ce bazar, pour commencer ? répliqua Bubis, toujours plus hostile. C’est bien Mavila, non ? Mon père, l’ancien maire, m’a tout raconté à son sujet. Ainsi que sur Bob el Gomb et le traître à sa classe, Komte Koopa.


Mercus resta un instant bouche bée. Même lui n’en revenait pas de ce niveau d’ingratitude et d’ostracisme. Cependant, il arbora de nouveau un large sourire et posa innocemment la question :


- Mais d’ailleurs, comment avez-vous donc survécu ?

- En nous cachant dans le temple de Picaly. Qu’est-ce que ça peut te faire ?

- Ah, je vois. Le temple payé par le Komte, construit par Bob el Gomb, et protégé par la magie de Mavila ?


Cette fois, ce fut à l’assistance de rester figée dans un silence embarrassé, ne sachant quoi répondre. Mais Mercus, avec une légère expression de dégoût à présent, ne s’arrêta pas là :


- Mais ça ne compte pas pour vous, je suppose, bande d’ingrats ? Bob el Gomb est tombé le premier au combat, comme il serait tombé pour vous protéger vous, si vous aviez consenti à le laisser vivre ici. Le « traître » Komte Koopa, comme vous l’appelez, a élevé comme son propre fils l’un des héros qui ont empêché le monde de sombrer dans les ténèbres pour l’éternité. Quant à Mavila, elle est la raison pour laquelle vous n’avez aucune victime à déplorer, juste des babioles, contrairement à de nombreux autres villages. Alors de grâce, surmontez votre amertume de vous être fait damer le pion par Byosis question prestige, et contentez-vous d’écouter ce que j’ai à vous proposer. Un peu d’humilité ne vous fera pas de mal non plus, au passage. Byosis n’était même pas plus riche comme ville que la vôtre. Même moi, vous me rejetez parce que mon père a préféré Byosis à Picaly Hills.

- Non, toi, on ne t’aime pas parce que tu es un gredin. Et ta voix stridente et nasillarde nous insupporte.

- Ah. Bah, on me le dit souvent, répliqua Mercus avec un haussement d’épaules.

- Et quand bien même. Tu es juste là pour nous demander la charité pour ta nouvelle ville, tu n’as rien d’intéressant à nous proposer !

- Si, j’en ai deux. Toute une bande d’ouvriers prêts à venir aider à reconstruire, encore plus faste qu’avant si ça vous chante. Évidemment, les tarifs post-apocalypse sont élevés, vous vous en doutez…

- Espèce d’escroc !

- Je préfère « marchand précurseur ». Et vous pouvez vous le permettre. Il fallait y réfléchir avant de vous établir « aussi loin que possible du petit peuple », vous ne trouvez pas ? Parce que ça aussi, ça gonfle les tarifs. Mais sinon, j’ai aussi ça, qui vous permettra peut-être de compenser.


Il brandit la Gemme à la vue de tous. Cette fois, plus de la moitié des villageois de Picaly Hills ouvrirent des yeux ronds d’admiration et d’avidité. Bubis finit par interrompre la fascination collective d’un ton irrité :


- Qu’est-ce que tu attends de nous, exactement ?

- Vous tenez à votre ville ? Alors aidez-moi à cacher ceci. Ne prétendez pas que ça ne vous intéresse pas, vous aimez tout ce qui brille. Considérez ça comme un don de Byosis - encore un autre. Même sous terre, cette ville a des leçons à vous apprendre. Un peu plus d’ouverture au monde de votre part pourrait jouer en faveur de vos descendants dans quelques siècles.

» En échange, par égard pour le Komte, pour mon père, pour Mavila et pour Bob el Gomb, vous allez participer au chemin de fer. Et m’accorder une maison dans votre ville, à bas prix. Je suis le marchand le plus riche de l’ancienne Byosis et de sa future successeure, et mes exploits sur les Quatre Mers ne pourront que renforcer votre prestige à travers votre collaboration avec moi. Alors ! conclut-il d’une voix forte et claironnante. Qui est avec moi ?


Les villageois se regardèrent les uns les autres d’un air sombre. Puis, de mauvaise grâce, plusieurs Pingouins levèrent la main, sous le regard outré mais impuissant de Bubis.


- Parfait, répondit Mercus avec le sourire le plus large qu’il put produire. Alors au travail !


***


- Marmo T, tu m’entends ?

- Écartez-vous, laissez-le un peu respirer !


Marmo T cligna des yeux et reconnut aussitôt l’endroit où il se trouvait : une vaste salle de pierre sombre et humide, avec des piliers au sommet desquels trônaient des créatures étranges. C’était le Fort Baroc, la salle d’entraînement des T Merrys, à l’écart de Carafleur. Se relevant en chancelant et transperçant la foule, il s’aperçut qu’il n’y avait pas que ceux qui s’entraînaient avec lui qui occupaient l’endroit : tout le village de Carafleur semblait se trouver là, avec des lits de fortune, des étagères construites sommairement et des cagettes chargées de provisions plutôt maigres. Marmo T se sentit étrangement nu et frigorifié : quelqu’un lui avait retiré le gilet de son père pour mieux soigner les écorchures et blessures causées par la chute de l’arbre en flammes.


- Où est-il ? demanda Marmo T, affolé. Le p-prêtre ? Il est venu avec vous ?

- Qui ça ? Il n’y avait que toi au milieu du désordre causé par Carbocroc.

- Dis donc, Marmo T, tu ne bégayes presque plus ?


Marmo T ne répondit rien, pendant qu’il se laissait gagner par l’anxiété. S’il était encore de ce monde, si la malédiction ne l’avait pas emporté, ça ne pouvait signifier qu’une seule chose. Le prêtre était encore dans les parages. La Gemme était encore assez fortement liée au Toad et empêchait son corps physique de se désintégrer. Il devait agir vite et bien. Il fit face à l’assemblée et parla d’une voix aussi forte qu’il le pouvait à travers tout le fort :


- Les T Merrys, v-venez avec moi !


Il faut croire qu’il avait effectivement parlé assez fort - peut-être même trop fort car tout le monde arrêta son activité et le regarda, médusé. Marmo T n’avait encore jamais mobilisé l’attention avec autant de sérieux, même lorsqu’il avait battu Carbocroc pour la première fois.


Le groupe des T Merrys, assez réduit après le premier carnage qui avait emporté un bon tiers du village, le suivit à l’écart et lui fit face. 


- En premier lieu… m-merci de m’avoir sauvé.

- Simple retour des choses.


Marmo T jeta un coup d'œil au village déménagé dans le Fort Baroc. La situation était pressée, mais Marmo T ne put s’empêcher de laisser la curiosité l’emporter :


- Je sais q-que je vous avais donné comme consigne de cc-acher les villageois ici en cas d’attaque, mais… C-comment avez-vous survécu pendant tout ce t-temps ?

- Nous nous sommes organisés, répondit une voix familière dans le groupe.


C’est Koopétard qui avait parlé. Marmo T ne le vit pas tout de suite, mais lorsqu’il se fraya un chemin, suspendu à quelques centimètres au-dessus du sol, pour se positionner devant les autres, le Toad n’en revint pas. C’était un Koopa très différent de celui qu’il avait laissé derrière lui, il y a quelques jours. Il n’y avait plus trace de haine ni de mépris pour lui dans ses yeux. Son expression était détendue, joviale, et même humble. S’il avait obéi à l’ordre de Marmo T il y a un instant sans faire d’histoire, c’était véritablement un virage à cent-quatre-vingts degrés qu’il avait opéré depuis que Marmo T l’avait sauvé d’une mise à mort imminente après la défaite des T Merrys.


- Tours de garde, cueillette de nuit pour les provisions, patrouilles autour du village, groupes tournants dans le Fort Baroc… Résultat, Carbocroc trouvait à chaque fois un village vide.

- Et elle s’en allait c-comme ça ? 

- Oh, elle brûlait une maison ou un jardin par-ci par-là, par frustration évidente… répondit Koopétard avec un sourire sans joie. Mais on a reconstruit au fur et à mesure, faible prix à payer pour garder tout le monde à l’abri. Sans grande surprise, c’est ton nom qu’elle rugissait. C’est vraiment toi qu’elle veut trouver.

- Je me sens un p-peu coupable de vous avoir fait subir ça p-pendant que j’étais absent… Impressionnant en t-tout cas, vous vous êtes b-bien débrouillés.

- Pas aussi impressionnant que toi ! C’est vrai que tu as fiché une raclée à sa maîtresse ? On a entendu toutes sortes de rumeurs… Qu’elle va dormir pour des siècles, qu’elle est retournée d’où elle vient…

- Oui, bon, mais le résultat c’est que ça a encore plus déchaîné son dragon déjà hors de contrôle !


Marmo T ouvrit la bouche, sentant revenir les balbutiements revenir en force en cherchant quoi répondre, mais il fut devancé.


- Ce n’est pas de sa faute, siffla Koopétard avec un regard noir en direction de celui qui avait parlé. Il y a énormément d’autres villages qui lui en sont très reconnaissants. (Et Marmo T eut tout le mal du monde à ne pas rougir à cette déclaration. Koopétard qui prenait sa défense, c’était aussi surprenant et attendrissant que si Carbocroc le laissait la gratter derrière les oreilles.) Alors, c’est vrai ou pas ? Pour cette Afraléfic ?

- Les nouvelles vont vite d-dites donc. (Cette fois, il ne put s’empêcher de rougir un peu en voyant que tout le monde le dévorait du regard.) Oui bon c’est vrai. Mais j-j’ai eu de l’aide !

- Et maintenant, on va t’aider nous !

- Pardon ?

- Eh bien… Nous nous sommes débrouillés jusque-là mais tu es d’accord qu’on ne peut pas faire ça éternellement non ? Et tu as battu Carbocroc une fois !

- Les choses ont ch… changé. 

- Comment ça, elles ont changé ? Tu ne vas pas nous tourner le dos maintenant quand même ? Tu es notre seul espoir, Marmo T !

- Votre s-seul espoir. Vraiment ? 


Peut-être pour la première fois de sa vie, il se sentait agacé.


- Alors c-comment ferez-vous quand je ne serai plus là ? Ou bien si je m-meurs en essayant ? Ça aussi, ça a failli arriver une fois. Si je p-peux la tenir en respect, alors vous aussi. N’est-ce p-pas pour ça que mon père vous a entraînés ? Pour affronter l’ennemi p-plutôt que de le fuir ? Pour être p-prêts à toute situation de ce genre ?

- Il a raison les gars. Il va nous falloir faire front !

- Ouais ! Elle va voir ce qu’elle va voir !

- Mais au f-fait… Avez-vous eu des nouvelles de mon p-père ?


Le silence et les regards navrés lui tinrent lieu de réponse. Marmo T secoua la tête pour se donner une contenance, afin de ne pas laisser le désespoir et le chagrin le submerger à l’idée du pire. Il devait montrer une image extérieure solide et confiante, ou ils subiraient tous le même sort.


- P-peu importe. Qu’il soit vivant ou m-mort, il nous sermonnerait de p-perdre du temps à discuter.

- C’est vrai. Tu as un plan ?

- Moi, j’en ai un ! Comme elle en a après toi, tu sers d’appât, on l’attend en embuscade, on lui saute dessus et voilà. Plus de dragonne !

- Non, pas c-comme ça. Vous ne serez pas de t-taille.

- Tu viens de dire que c’est pour ça que ton père nous a entraînés, non ?


Marmo T eut un faible sourire. Même si la dragonne n’était pas une Afraléfic ou une Marjolène aux pouvoirs occultes, on parlait quand même d’un reptile cracheur de feu de cent tonnes, aux crocs acérés et doté d’ailes. C’était autre chose que de faire du jonglage avec des Declefts ou de l'haltérophilie avec des Bouldepics.


- Je ne suis pas mon p-père. Je crois qu’il y a d’autres moyens de la v-vaincre que par la violence. Et je ne peux pas vous d-demander de risquer votre vie, même si vous y êtes p-prêts. L’avenir du village en dépend. Et pas que… De t-toute façon, j’ai une autre mission pour nous. Un p-prêtre est passé par ici, récemment. Il f-faut le retrouver, et le protéger.

- Qu’est-ce qu’il a de spécial, ce prêtre ?

- Mieux vaut q-que vous ne sachiez pas. Il ne faut juste surtout p-pas que l’ennemi lui tombe dessus. Pas dans les mille p-prochaines années en tout cas.


Déboussolés par l’étrangeté de ces instructions, les T Merrys n’eurent pas le temps d’approfondir : un Toad déboula tout à coup dans la pièce, en ramenant avec lui une odeur faible mais notable de roussi.


- Qu’est-ce qui se passe, Fatali T ?

- C’est Carbocroc… Elle est déjà de retour. Et elle ne fait plus mine de partir maintenant. Elle sait qu’il est là.


La foule se tourna vers lui d’un seul mouvement.


- Quel est ton plan pour te débarrasser d’elle, Marmo T ?

- Je… j-je ne peux pas.

- Mais… mais on ne peut pas vivre comme ça éternellement ! Nous devons trouver un moyen !

- Nous ?

- Après tout ce que tu as fait pour nous, tu ne t’imagines quand même pas qu’on va te laisser le plaisir de lui fiche une dérouillée tout seul ?

- C’est moi qu’elle v-veut, pas vous. J’irai l’affronter s-seul. Vous, j’ai besoin que vous retrouviez ce prêtre.

- C’est de la folie, Marmo T. Tu as à peine pu la tenir en respect la dernière fois, et tu avais l’air plus en forme à ce moment-là - sans vouloir t’offenser. Tu as besoin de nous.


Marmo T resta silencieux quelques instants, puis finit par répondre.


- Très b-bien, c’est d’accord. Mais vous devez me promettre de rester à l’écart jusqu’au dernier m-moment et de ne venir en renfort qu’en cas d-d’absolue nécessité. Et j’ai quand même besoin que certains d’entre vous t-trouvent ce prêtre.

- Pourquoi tiens-tu tant à l’affronter seul ?

- Ce n’est p-pas par fierté, assura Marmo T. Je suis juste c-convaincu qu’elle doit vous oublier autant que possible, une fois qu’elle m’aura vaincu…


Un concert de protestations monta de l’assistance, Koopétard le premier, mais Marmo T insista d’une voix forte :


- Écoutez-moi ! Je ne suis pas éternel et vous savez c-comme moi qu’il y a peu de chances que je p-puisse la battre. Loin de m-moi l’idée de vous abandonner. Carafleur r-reste mon village. Vous êtes toujours les miens. Même après t-t-tout ce que vous m’avez fait subir, la question ne se p-poserait même pas. Mais je ne PEUX PAS. Contre Afraléfic, j’ai p-pu faire quelque chose, parce que j’ai r-rencontré les bonnes personnes au b-bon moment et que la providence nous est venue q-quand nous en avions besoin, nous avons eu énormément de chance, en s-somme. Mais c-contre ce dragon, à part cette force sortie de nulle p-part, tout ce que j’ai fait, vous pouvez le faire aussi. Il va donc falloir ap-p-prendre à vous défendre seuls. Cette dragonne ne p-partira pas. J’aimerais croire que me livrer et lui d-donner ce qu’elle veut la calmera et qu’elle vous laissera tranq-quille. Je n’y crois pas, mais c’est n-notre seule option. Je dois essayer. Vous êtes d-d’accord ?


Tous acquiescèrent en silence.


- Alors, il est t-temps d’y aller.




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