Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 19 : Cortese, terrible pirate (Partie 3)

Par misterseven

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BOUM !


- Il n’y a pas de mystère, non ? demanda Koopignon en aidant le Komte à grimper les volées du long escalier (pas le moins du monde essoufflé contrairement à son père et ses cinquante-neuf ans, qui l’obligeaient à l’attendre pour monter à son rythme). Les pirates sont là à cause de moi. Ils ont suivi le bateau de Bombonneau sans se faire repérer pour déterminer notre emplacement. Si quelque chose arrivait à qui que ce soit… Par toutes les carapaces, je ne me le pardonnerais pas…

- Je ne pense pas qu’il soit raisonnable que tu te blâmes pour ce qui est en train d’arriver, Koopignon. Nous n’avions que trop repoussé ce moment de faire face. Cela devait arriver un jour ou l’autre. Mavila l’avait prédit - encore une fois.

- Quand ? Avec cette prophétie ? Deux héros à carapaces, liés par le sang, de caractères tenaces…

- …L’un donnera sa vie pour l’arc-en-ciel, l’autre pour la terre d’où il déploie ses ailes.


Ils se dévisagèrent, incrédules, et posèrent la question en même temps :


- Comment connais-tu cette prophétie ?

- C’est la même que celle qu’elle m’a énoncée, quand j’avais quatorze ans, répondit Koopignon. J’étais allé la consulter juste après ce que tu m’as appris, pour mes parents. Je voulais un indice sur ce que tu refusais de me dire… mais je n’ai rien eu d’autre que cette prophétie. 


Il stoppa soudain son ascension et saisit le bras de son père, les yeux plissés comme s’il venait de comprendre quelque chose.


- Si tu la connaissais aussi, c’est parce que c’est à toi que Mavila l’a énoncée. Tu es le seul autre Koopa que je connaisse.


Le Komte acquiesça, l’air grave.


- Mavila me l’a communiquée juste après la mort de ton père biologique.

- Mais je croyais… Je pensais que Mavila voulait parler de mes parents biologiques, ou d’un autre, un parent ou une parente que je rencontrerais par hasard…

- ...ce qui t’a donné une raison supplémentaire pour toi de sortir de Byosis, pas vrai ? Décidément, j’avais tout faux…


Mais Koopignon n’écoutait pas vraiment. Il fronçait des sourcils sous un nouvel effort de compréhension, malgré un nouveau BOUM ! qui résonna assez proche.


- Est-ce la raison pour laquelle tu ne voulais pas que j’aille à l’extérieur de Byosis, que tu refusais de me divulguer ? Tu ne craignais pas que j’échoue contre les pirates… Tu craignais que je réussisse et que j’en meure comme le voudrait la dernière partie de la prophétie !

- Oui, c’est pour cette raison-là, admit le Komte avec une expression effondrée à présent. Ou plutôt, l’une des raisons. Je comprends maintenant à quel point c’était stupide, puisque tu l’as quand même entendue de Mavila juste après mon refus de te la dire. Je n’aurais jamais dû te le cacher. Si tu l’avais entendue de ma bouche, tu n’aurais peut-être jamais eu envie de partir à la rencontre des pirates.

- Ne te blâme pas non plus, je ne suis pas convaincu que ça aurait changé quelque chose. Mais père, tu n’as quand même pas pris Mavila au mot ?

- Fils, je connais Mavila depuis presque trente ans, je prends tous ses mots très au sérieux.

- Je veux bien, mais nous parlons d’une prédiction. Les voyants donnent des indices pour connaître ce que l’on peut trouver par nos propres efforts, ils n'annoncent pas un destin gravé dans le marbre. Tu es convaincu qu’elle nous concerne, mais comment ce serait possible ? Nous ne sommes même pas… heu... « liés par le sang ». Si l’arc-en-ciel est une métaphore pour Byosis, je veux bien que tu sois en position de la sauver, mais en donnant ta vie ? Il n’y a pas de raison, avec ces filets. (Il fit un geste en direction de ces derniers, puis en direction de l’espace de quelques mètres qui était sur le point d’être comblé sur la falaise est.) Et pour ce qui est de sauver le reste du monde… Non, pour moi, les pirates sont arrivés à cause de moi. Ça n’aurait rien changé, je pense, d’entendre la prophétie de toi ou de Mavila puisque je n’aurais pas cru que c’était de nous qu’elle parlait. Je suis parti parce que je ne supportais plus de ne pas faire quelque chose, sans réfléchir à deux fois aux possibles conséquences. J’ai été impulsif, j’ai désobéi, et voilà le résultat.


BOUM !


- C’est plus compliqué que ça… Après ta naissance, j’ai organisé des patrouilles le long des côtes pour aider les villages à se défendre, capturer et condamner des pirates si possible… Mais nous ne pouvions pas couvrir les Quatre Mers, et avec la baisse de compétition entre eux et le désir commun de se venger de nous, ceux encore en liberté se sont alliés sous un même nom.

- Quel nom ?

- Avant de te le dire… Koopignon, tu m’as déjà fait une promesse, mais il va m’en falloir une autre. Quoi qu’il arrive, où que tu te trouves, je t’en conjure... Ne cède pas à la vengeance comme ils l’ont fait. Au risque de finir comme eux !

- Pourquoi voudrais-je me venger d’eux ? Ce ne sont sans doute pas eux qui ont tué mes parents. J’aurais dû me dire ça avant d’embarquer clandestinement dans ce navire. Alors, quel est ce nom ?


BOUM !


- Il s’appelle... Cortese. Ces dernières années, on le surnomme le Roi des Pirates, et la terreur que ce nom inspire est chaque jour plus grande. Promets-moi, fils… Reste intègre et garde tout ton cœur… Ne cède jamais à la vengeance.

- Père, pourquoi me vengerais-je d’eux ? répéta Koopignon. Et pourquoi parles-tu comme si c’était la dernière fois ? Aucun de nous deux ne perdra la vie aujourd’hui, nous allons démentir cette prophétie. Grâce à toi et ce filet, ils ne vont sans doute pas me donner une seule raison de le...

- Komte !! Nous avons un problème !


Le cri était venu de derrière eux. Ils avaient dépassé l’angle entre les deux dernières volées de marches, avec le vide dans leur dos et le pied de l’extrémité orientale de l’enceinte sud, qui rejoignait l’enceinte est (que Koopignon avait tant de fois tenté d’escalader en risquant de se briser la carapace) devant eux. Du coin de l’enceinte partait de biais une sorte de muraille sur laquelle on pouvait marcher le long de la falaise qui se prolongeait vers le sud-est, ce qui faisait habituellement une promenade avec une superbe vue sur la crique. Mais aujourd’hui, Koopignon vit que des tourelles assez sommaires s’étaient ajoutées aux pavés et que plusieurs personnes s’y étaient postées en nombre. Elles étaient braquées vers le bateau pirate, toujours bien visible depuis cette hauteur, des canons autour desquels étaient rassemblés plusieurs Bob-Ombs, mais ces derniers ne tiraient pas encore. 


C’était de la tourelle la plus proche qu’était parti le cri, celle de laquelle partait également le câble duquel étaient pendus les filets impénétrables qui empêchaient les boulets de l’ennemi de se fracasser contre la ville. Une Mastok à la peau lavande et à la queue de cheval blond platine brandissait sa massue (l’arme typique de son espèce) vers le bas de la falaise en haut de laquelle elle était juchée. Ses yeux - y compris celui à demi-fermé à cause d’un tatouage noirâtre en forme de losange qui lui couvrait tout le côté du visage - exprimaient le même affolement que sa voix.


- Qu’est-ce qui se passe, Dayanah ? répondit le Komte, haletant légèrement.


Mais Koopignon vit avant qu’elle ne réponde. Le dernier filet n’était pas tendu comme les autres. Il redescendit précipitamment quelques marches et se pencha au-dessus de la rambarde pour confirmer ses craintes. Et effectivement, il ne touchait pas la mer. La moitié des poids avaient atterri sur un promontoire assez plat de la paroi, à une dizaine de mètres au-dessus de l’eau, laissant une large ouverture entre l’avant-dernier filet à droite et la falaise à gauche. Et à sa grande horreur, il vit plusieurs chaloupes partir du sinistre bateau, comme les progénitures voraces qu’une énorme bête noire expulsait de ses entrailles, déjà en route pour s’y faufiler.


BOUM !


- Ils vont s’infiltrer par là ! hurla la dénommée Dayanah.

- Qu’est-ce qui se passe ? demanda Fhelisc, qui venait de rejoindre les deux Koopas avec Bob el Gomb, Népé T et Mavila (Koopignon remarqua que cette dernière semblait s’appuyer sur l’adolescent et le vieux Bob-Omb).


Il suivit le regard de Koopignon et son visage exprima aussitôt la même horreur.


- C’est fini… Ils vont piller la ville et nous massacrer !


Koopignon continua de fixer la chaloupe en tête de la douzaine d’autres qui progressaient, lentement mais sûrement, vers la brèche qui allait les condamner tous, et par sa faute… Il prit alors conscience qu’il tenait l’épée dans sa main depuis tout à l’heure sans s’en apercevoir. Puis son regard passa de la lame au filet défectueux, puis de nouveau à la lame, puis à la rambarde de l’escalier taillée dans les derniers mètres de la falaise et enfin à Fhelisc, qui parut aussitôt comprendre.


- Attends… Tu ne penses quand même pas à…

- Si. C’est le seul moyen…

- Il y a au moins quatre-vingt mètres d’ici jusqu’en bas, Koopignon ! C’est de la folie !


BOUM !


- Qu’est-ce que vous dites ? demanda le Komte qui n’avait ni vu ni entendu les premières secondes de la conversation entre les deux amis.

- Je pense qu’en se jetant dans le vide et en se rattrapant au filet, mon poids pourrait le décoincer jusqu’en bas.

- Tu risques de te tuer, Koopignon !

- C’est le seul moyen ! répéta-t-il.


La chaloupe en tête n’était plus qu’à une centaine de mètres.


- Si on ne le tente pas, nous sommes tous morts ! Il faut essayer !

- Dans ce cas, je vais le faire.


BOUM !


Koopignon se tourna vers son père comme s’il venait de dire qu’il allait se livrer aux pirates.


- Tu plaisantes, j’espère ? protesta-t-il, incrédule. Je maintiens que c’est ma faute s’ils sont ici, et de toute façon, tu ne pourrais jamais sauter assez loin !

- Toi non plus, je pense, fit remarquer Fhelisc en se penchant à nouveau dans le vide pour estimer la distance.

- Il est de MA responsabilité de vous protéger, pas de la tienne. C’est à moi de le faire. Fhelisc, je vais avoir besoin de toi. Bob, Népé T, raccompagnez Mavila chez elle, s’il vous plaît.

- Bien sûr, Komte, répondit Bob el Gomb de sa grosse voix bourrue.


Et tous trois partirent aussitôt, Mavila légèrement voûtée en avant et progressant non sans difficulté.


- Pourquoi dois-je rester ? demanda Fhelisc, perplexe.

- Il a besoin de toi pour que tu lui sautes dessus, répondit amèrement Koopignon.

- Lui sauter dessus ? C’est vraiment le moment ?


BOUM !


- Oui, parce qu’il veut ensuite que tu bottes sa carapace pour qu’elle dévale la rambarde afin de lui donner un élan suffisant pour arriver jusqu’au filet, il a eu la même idée que moi. Mais c’est n’importe quoi, ajouta Koopignon avec colère en se tournant de nouveau vers son père. Tu n’auras jamais le temps de ressortir ta tête et tes bras pour te rattraper…

- C’est ce qu’on va voir, trancha aussitôt le Komte, avec une fermeté inhabituelle qui découragea Koopignon de protester davantage. Fhelisc, je t’en prie, monte avec moi sur l’extrémité de la rambarde.


Fhelisc se mordit la lèvre et le suivit, tandis que Koopignon les regarda passer devant lui, silencieux et morfondu. Ils montèrent sur la partie plate de la rambarde large d’une soixantaine de centimètres qui se changeait en pente de dix mètres de long avant de finir dans le vide. Koopignon regarda Fhelisc se placer derrière le Komte en se rongeant les sangs. Son ami respira profondément, et…


Il sauta une première fois, et les bras, les jambes et la tête de son père se rétractèrent aussitôt à l’intérieur de sa carapace. Fhelisc croisa une seconde le regard de Koopignon, comme s’il cherchait son approbation, que Koopignon lui donna avec un bref signe de tête extrêmement raide. Fhelisc répondit, et sauta de nouveau.


La carapace rouge bordeaux du Komte fila en prenant de la vitesse, passa devant Koopignon et tomba dans le vide, en décrivant une parabole qui se rapprochait du filet et - dangereusement - de la surface de l’eau bleutée de la crique qui paraissait lisse, de cette hauteur. De très longs dixièmes de seconde se passèrent pendant lesquels Koopignon murmura « Allez… Allez ! » en soufflant à travers ses mâchoires serrées, son regard alternant entre son père et la chaloupe qui n’était plus qu’à trente mètres. 


Et enfin, il vit une main providentielle sortir d’une des ouvertures de la carapace au moment où elle heurtait le filet. Mais sa joie fut aussi courte qu’un coup d’épée : le Komte tenta de s’agripper deux ou trois fois, mais il n’y parvint pas. Les mailles du filet étaient trop resserrées. À peine ralentie, la carapace tomba en déviant vers la gauche, en direction du promontoire sur lequel les poids du filet était coincés, grâce au toboggan que formaient les plis du métal entortillé à ce niveau. Le Komte heurta durement la surface. Ses membres et sa tête réapparurent aussitôt, mais il ne bougeait presque pas et gardait les yeux fermés.


Il n’en fallut pas plus à Koopignon pour monter les marches quatre à quatre et gagner l’endroit où son père s’était tenu quinze secondes auparavant, avant que Fhelisc eût pu redescendre de la rambarde pour voir si leur idée avait marché. Il sut à la tête de son ami que non. Et Koopignon n’eut pas besoin de lui demander de répéter l’opération sur lui. Et l’instant d’après, Koopignon tombait lui aussi dans le vide en tournoyant à l’intérieur de sa carapace, tenant fermement l’épée dont la lame dépassait de l’ouverture pour l’un de ses bras. Instinctivement, il fit un mouvement brusque du poignet et il sentit aussitôt sa chute s’arrêter. Lorsqu’il refit surface, toujours fermement accroché au manche, il vit que la lame, assez fine, avait pu s’insérer entre deux mailles et qu’il pendait maintenant à environ quinze mètres au-dessus des flots.


Il n’était qu’à cinq mètres environ au-dessus de la partie oblique du filet qui ondulait comme un rideau attaché et qui reposait toujours sur la roche. Le choc l’avait fait trembler en entier et il crut un instant que les poids bougeraient assez pour basculer et l’obliger à se déployer complètement, mais il avait tort : ils étaient toujours coincés sur le promontoire. Koopignon s’aperçut alors que le Komte avait rouvert les yeux et qu’il se remettait péniblement debout, presque indemne, si on ne comptait pas son coude gauche qui formait un angle légèrement inquiétant.


- Père ! l’interpella Koopignon. Dégage le filet !


Titubant légèrement, le Komte s’en approcha et tenta de soulever les poids de son bras valide, mais il ne parvint qu’à les faire bouger de quelques centimètres en grimaçant de douleur. Koopignon regarda la chaloupe qui n’était plus qu’à dix mètres. Il remarqua également que le bateau pirate avait momentanément cessé de tirer.


- Je… je n’y arrive pas ! C’est trop lourd, et j’ai trop mal au bras !

- Écoute bien, père ! Il y a un moyen ! Je vais me laisser tomber de quelques mètres et alors, tu pousseras le poids le plus près du bord de toutes tes forces, avec ton épaule ! D’accord ?

- Entendu ! Dis-moi quand ! 

- À trois ! Un… deux… TROIS !


Koopignon dégagea la lame de son épée, se laissa tomber et la planta de nouveau là où le filet se pliait pour former un toboggan. La gravité et leur effort combinés eurent finalement raison du filet : le poids bascula et entraîna les autres, un par un. Koopignon s’accrocha pour ne pas tomber à cause du contrecoup. Lorsque le balancement l’amena suffisamment près du promontoire, il tenta de saisir le bord, mais il était trop bas de quelques centimètres et ses épaules commençaient à agoniser. Il n’avait plus droit qu’à une tentative, mais il manqua de nouveau, et au moment où il allait se laisser tomber, la main valide de son père se referma autour de son poignet libre. Il aida Koopignon à se hisser, et ce dernier se pencha aussitôt au-dessus du vide, pour voir le bord du filet libéré se lier à son voisin d’une manière qu’il doutait être étrangère à la magie de Mavila. En bas, un concert de hurlements de rage leur parvinrent, et ils surent que leur tentative avait réussi : à quelques secondes près, les pirates étaient maintenant bloqués à l’extérieur, grâce aux mailles qui s’étaient rigidement collées à la paroi.


- On… On a réussi, Koopignon ! On a réussi !


Koopignon lui tourna brièvement le dos pour fixer le bateau pirate de l’autre côté des mailles, et déporta son regard vers la droite pour promener son regard sur le filet maintenant hermétiquement fermé d’une falaise à l’autre, avec une uniformité qui emplit Koopignon de satisfaction. Le fils refit face au père en tournant le dos au bateau et le prit dans ses bras en laissant éclater sa joie, trop extatique pour remarquer que le sifflement habituel qui suivit le nouveau BOUM ! augmentait anormalement et dangereusement de volume au moment où il cria :


- Oui, nous avons réussi, père ! Tout ça, c’est grâce à…


Le boulet le heurta violemment par derrière à travers le filet. Une douleur atroce lui transperça le dos tandis qu’il basculait face contre pierre, brisant l’étreinte avec le Komte qui fut projeté en arrière. Aveuglé par la souffrance, étouffant à moitié, Koopignon put distinguer la silhouette de son père se relever en hurlant son nom, se jeter sur lui pour le prendre dans ses bras et tenter de le porter, juste avant qu’il ne s’évanouisse. 


***


Quelqu’un le portait vraiment. De nombreux bras. Puissants, collants et gluants et qui sentaient légèrement le calamar grillé.


- Médusine ? dit Koopignon à demi-voix, la tête résonnant encore de la gigantesque explosion dont il avait miraculeusement réchappé.

- Ne dis rien, répliqua-t-elle. Je risque de changer d’avis.


Ils marchaient dans un de ces couloirs sombres, avec une assurance qui montrait qu’elle connaissait le meilleur chemin par cœur. Des échos lointains se faisaient entendre, mais Koopignon était trop épuisé et étourdi pour savoir s’ils venaient d’amis ou d’ennemis.


- Bombonneau… Est-ce qu’il...

- Je suis navrée, mais ton ami est mort.


Elle poursuivit sa route sans le moindre signe de fatigue, le regard résolument tourné vers le fond plongé dans l’ombre du tunnel, mais au bout de quelques secondes de silence pesant, elle ne put s’empêcher de porter son attention sur lui du coin de ses yeux jaunes.


- Ça n'a pas l’air de t’attrister.

- Tel que tu me vois, je suis effondré, murmura Koopignon d’une voix pâteuse. Je suis juste trop épuisé pour verser la moindre larme. (Un nouveau silence s’installa mais, malgré la douleur et l’angoisse de ce qui était arrivé, il ne put s’empêcher de sourire devant l’aisance avec laquelle elle le portait.) On peut dire que j’ai de la chance dans mon malheur, que tu sois aussi costaude.

- Ironiquement, tu peux remercier Cortese. C’est à lui que je dois mon apparence, et la force qui va avec. Courtoisie pour mon entrée à son service. Ou plutôt une « Cortesie », comme il aime l’appeler.

- Pourquoi a-t-il fait ça ?

- Tu ne crois quand même pas qu’il est venu à notre secours en espérant nous voir nous transformer de nous-mêmes en pirates chevronnés ? Il nous a dotés d’attributs qui feraient de nous de puissants soldats des Quatre Mers à la hauteur de sa réputation, il nous a donné les outils pour reprendre ce que le monde nous a volé. Nouvelle tête, nouveau départ. En tout cas, c’est comme ça qu’il nous l’a présenté.

- Et comment le vois-tu, toi ?

- C’est drôle, c’est la première fois qu’on me pose la question.


Son expression s’assombrit.


- En-dehors du fait qu’il m’ait défigurée sans consentement ? Je crois plutôt que c’était pour s’assurer de nous décourager de déserter les rangs. Peu de monde voudrait déjà de créatures avec nos têtes, mais personne ne veut de monstres dont les traits sont restés gravés dans la mémoire des survivants comme la plaie des Quatre Mers. Tu vas essayer de me faire croire que je ne te dégoûte pas, je parie.

- Non. J’ai plutôt pitié de toi. Je ne crois pas que tu sois un monstre. Il n’y a qu’à voir comment tu m’aides en cet instant.

- Oh, pitié. Tu ne sais pas ce que j’ai fait, mais tu peux très bien l’imaginer. Et ce n’est pas avec ce que je fais là que je vais me racheter. Malgré les apparences, je ne fais pas ça pour toi. Tout bien réfléchi, en plus de me condamner, j’ai plutôt l’impression de prolonger ton agonie - aux mains de Cortese ou d’autre chose, je ne sais pas encore.


Un miroitement éblouit Koopignon par intermittence. Il sentait un léger courant d’air qui dissipait quelque peu la saturation étouffante d’iode de la caverne. Il s’y engouffrait par l’ouverture que les Bob-Ombs avaient creusée dans la paroi pour se lancer à sa recherche avec le reste de l’équipage. 


Koopignon remarqua alors pourquoi cela sentait le calamar grillé : les tentacules de gauche de Médusine, les plus près de sa tête, avaient nettement bruni. Médusine était venu le récupérer au péril de sa vie, au milieu de l’explosion, et elle l’aidait maintenant à regagner la sortie.


Mais au lieu de pénétrer dans l’eau, Médusine tourna brusquement et la quasi-obscurité l’emplit de nouveau. Ses yeux s’y firent rapidement, et il distingua l’ouverture légèrement plus claire d’un trou dans un mur en bois, par lequel quelques centimètres d’eau de mer s’étaient infiltrés. Il comprit alors qu’ils étaient de retour dans l’épave du Tenace.


- Tu ne me ramènes pas dehors… ? Bon, ceci dit, il y a pire comme endroit pour expirer.

- Tu ne vas pas mourir. 

- Tu as l’air bien sûre de toi. Tu te serais entendue à merveille avec Ehpicia.

- Je voulais dire, tu ne vas pas mourir tout de suite. Je voudrais parler avant.


Koopignon plissa les yeux, étant donnée la mauvaise luminosité qui rendait Médusine presque indétectable dans la cabine humide.


- Quelque chose a changé quand nous sommes venus ici, pas vrai ?


Il ne pouvait guère distinguer son visage, à part ses yeux jaunes qui luisaient dans le noir. Mais dans les quelques secondes où Médusine ne répondit pas tout de suite, il sentit qu’elle menait un débat intérieur assez intense. Enfin, elle demanda sans préambule :


- Comment était-il ? Le Komte Koopa ?

- Hein ?


Koopignon fut pris au dépourvu.


- Comment ça ? C’est… c’est moi, le Komte, pourquoi tu…

- Ne perdons pas de temps avec cette mascarade. J’ai vu la tête que tu as faite lorsque Cortese a annoncé « ton » nom à l’assemblée. Cortese a beaucoup de pouvoirs, mais c’est moi qui lis les mensonges sur le visage des gens comme dans un livre. Nous n’avons pas beaucoup de temps avant qu’il ne rapplique alors à partir de maintenant, réponds à toutes mes questions. Avec franchise. Pas de détails superflus. Alors, qui es-tu, pour le Komte ?

- Son fils.

- Et où est-il, maintenant ?

- Mort. Depuis des années.

- Et qui a dirigé la ville depuis sa mort ?

- Personne. Le Komte était le fondateur de la ville. Il n’a jamais exigé d’être placé au sommet d’une hiérarchie quelconque. Tout le monde faisait comme il l’entendait à Byosis, les leaders se faisaient naturellement et changeaient d’un jour à l’autre. Selon le Komte, les gens se rendent les plus utiles quand on ne les enferme pas dans une…

- Trop d’informations, l’interrompit-elle sèchement. Saurais-tu me dire pourquoi il a permis à ton salaud de capitaine de résider chez vous, en lui permettant d’escroquer les gens au gré de ses voyages ? 

- Mercus ? Eh bien disons que… le Komte croyait aux secondes chances. Et que les gens pouvaient changer.


Il y eut quelques secondes de silence, puis Médusine eut un rire singulièrement dénué de joie.


- Ne me dis pas que tu crois sincèrement à ça. Tu sais encore mieux que moi le filou monstrueusement incorrigible qu’il est. Il a mis la vie de tout un équipage à la merci du plus grand danger dans lequel il pouvait vous jeter.

- C’est moi qui voulais partir, corrigea Koopignon. Les autres sont venus de leur plein gré. Et c’est peut-être un filou, mais sa volonté de reconstruire la ville compense largement ses écarts. En plus, il est venu à mon secours. Chacun sa définition de la seconde chance.

- Et moi ? Mérité-je une seconde chance selon toi ?

- Tu… heu… Tu la mérites autant que lui ou moi, répondit maladroitement Koopignon, pris au dépourvu par cette question.

- Oh, s’il te plaît. On n’a rien en commun. J’ai fait des choses que tu n’as pas vues dans tes pires cauchemars…

- J’ai failli franchir un point de non-retour moi-même. Nous avons tous nos démons. 

- Et comment t’es-tu retenu à temps ?

- Parce qu’on m’a aidé. Comme nous pourrions t’aider, si tu faisais ce choix. Et je pense que tu en as envie.

- Qu’est-ce qui te fais dire ça ?

- Tu n’aurais pas pris la peine de ME sauver.

- Je t’ai dit, je t’ai sauvé par intérêt.

- Si tu le dis.

- Tu es encore plus naïf que je ne le pensais, Koopignon, déclara-t-elle avec un rire encore plus amer que le précédent. Tu crois vraiment qu’il y a une place pour chacun et chacune d’entre nous dans ce fichu monde, une place que l’on peut choisir à notre bon vouloir ? C’est facile de croire ça quand on a grandi dans un cadre privilégié, mais la grande majorité d’entre nous avons dû nous battre et partir de zéro, et parfois tout recommencer.

- Tout ce que je sais, c’est que tu as choisi d’être ici… maintenant… avec moi.


Il y eut un court silence.


- Juste avec toi, ça aurait été un piètre choix. Nous sommes trois ici, corrigea-t-elle avec un timbre inexplicablement menaçant.


À sa grande horreur, il la vit tirer sur le manche de son fouet qu’elle avait tenu dans son dos pendant toute la conversation. Cela déclencha un bruit sourd dans un coin. C’était Mercus, ligoté par le reste du fouet, et avec un bâillon si serré que leur échange avait masqué ses cris étouffés.


- Je pourrais vous tuer tous les deux, tu sais, renchérit-elle d’une voix douce. Nous sommes quand même ennemis. Et tu es responsable de ma situation, de ce qu’il continuait de faire. Vous l’êtes tous un peu… Je me demande même si je devrais laisser les autres s’échapper… Ils ne sont pas encore tirés d’affaire, tu sais.

- Tu n’avais pas encore rejoint Cortese le jour du siège de Byosis. Mercus a fait ça après sa mort ! Ce n’est pas sur notre dos que tu dois mettre ta situation actuelle, Médusine ! 

- SI, c’est de VOTRE faute ! s’écria-t-elle soudain. Que ton père ait été en vie ou pas à ce moment-là ne change rien ! C’est ton père qui a permis à cette enflure de m’escroquer en fermant les yeux sur ses filouteries passées ! Cet escroc m’a ruinée, comme tu le savais forcément, il y a des années. Il s’était fait passer pour un marchand, que je n’ai accepté de recevoir que parce que l’aisance que lui conférait ta ville lui donnait un air convaincant. Il m’avait fait croire qu’il pourrait résoudre mes problèmes grandissants de l’époque… pour disparaître au pire moment après avoir plumé mes acolytes aux cartes ! Une vie de travail fichue en l’air, des alliances fragiles avec les clans les plus féroces réduits en miettes, des dettes devenues abyssales, par SA faute. (Elle cracha une flaque d’encre noire sur les planches.) Un jour, j’étais la reine de la région, et le lendemain, ton cher capitaine m’avait mis tout le monde à dos. J’étais virtuellement morte et enterrée, je n’avais qu’à attendre qu’ils viennent me cueillir pour en finir avec moi avec l’art du sang et de la douleur. Cortese a choisi de débarquer cette nuit, tuant mes rivaux sous mes yeux, et me prenant sous son aile, en me promettant tout ce que je désirais… sauf une chose, pouvoir traquer le responsable de mon sort comme bon me semblait. Cortese savait de source sûre qu’il se trouvait à Byosis, dont il avait refusé de me dire le nom à l’époque. Il est très doué pour s’assurer que nous en décousions au maximum pour lui. Il fait ça avec beaucoup d’entre nous, pour que nous ayons sans cesse envie de faire payer les autres. Et voilà que ton capitaine pique droit sur cette île, me permettant de rattraper des années de frustration meurtrière. Cette frustration, je la dois autant à Cortese qu’à ton père. Et vous tous, vous saviez ce qu’il faisait, mais vous n’avez RIEN fait pour l’en empêcher, le dissuader, ni même réparer ses torts ! À commencer par toi, son fils, qui étais dans la meilleure position pour le faire !

- Tu as raison.


La furie de Médusine redevint muette, mais il la sentait bouillonner en elle. À contrecœur, Koopignon ajouta : 


- Quand Byosis a été fondée, le vœu a été fait d’accueillir tous ceux qui désiraient y vivre, sans distinction d’espèce ou de vécu. Mais je sais maintenant que ce n’est pas suffisant. Nous aurions dû accueillir les torts commis par chacun d’entre nous également, au lieu de faire comme s’ils restaient à l’extérieur de nos murs. Mais ça fonctionnait surtout pour le mieux. Ça pourrait fonctionner pour toi. Il y avait une fille, à Byosis… Elle s’appelait Dayanah. Elle aussi était pirate dans une vie passée. Son gang a été dilapidé par la flotte de mon père, mais elle a pu recommencer avec nous, également grâce à mon père. Elle nous a été très utile pour trouver et défaire les pirates restants.

- Alors pourquoi pas moi ? interrogea Médusine avec une douleur qui fit enfin dérailler sa voix. Si cette Dayanah ou ton capitaine ont pu rebondir grâce à ton père, pourquoi j’attends encore mon tour ?

- Parce que… parce que malgré toutes nos bonnes intentions, nous ne pouvons pas sauver tout le monde, Médusine ! répondit Koopignon, les larmes aux yeux lui aussi. J’ai malheureusement appris cette leçon trop tard. Si j’avais eu la moindre opportunité de te sauver toi, je l’aurais fait, mais j’aurais alors dû passer par Cortese. J’ai été lâche à l’époque. Mais maintenant... (Il se tut une seconde.) Tu n’as pas véritablement envie de nous tuer, pas vrai ? Tu voulais vérifier si ton tour était venu aujourd’hui.

- N’en sois pas si sûr. Cortese est peut-être un monstre, il ne sera sans doute jamais le patron de l’année avec tout ce qu’il nous a fait, mais je continue de croire qu’il a raison, et entre ton capitaine et le mien, je choisirais Cortese dix fois. Vous ne faisiez pas plus justice que lui, là-dehors. Vous n’arrangez rien en essayant de régler l’injustice, vous ne faites que la déplacer dans votre paternalisme arrogant. La vengeance est un bien meilleur moteur et bien plus délectable. Il m’a préparé à ce jour. Je me fiche pas mal de commencer la nouvelle vie que tu m’offres. Il n’y a plus que ça qui m’importe désormais !


Elle leva lentement sa massue au-dessus de la tête de Mercus, mais sans avoir l’intention pour l’instant de l’achever, uniquement pour se montrer en position de force et de menace, pour laisser monter la saveur de la sauvage justice des pirates. Peut-être était-ce un effet de son imagination, dans l’obscurité, mais Koopignon ne la sentait pas franchement frénétique à l’idée de clôturer cette vendetta personnelle. Elle resta dans cette position, la respiration forte et rapide, sous les yeux écarquillés de Mercus qui luisait de sueur même dans l’ombre. 


Une clameur se fit alors entendre au-dehors. Des cris de joie et de soulagement, éloignés des esclaffades rauques des pirates. Contrairement à ce que Koopignon avait cru, Médusine avait devancé l’équipage des corsaires dans la caverne et n’arrivait au niveau de la sortie scellée par Blakranne que maintenant. Elle ne tarderait pas à longer l’épave pour rejoindre le seul bateau encore intact dehors. Mais bientôt des intonations inquiètes et interrogatives prirent le dessus, avec les noms de Koopignon, de Mercus et de Bombonneau intelligibles jusqu’ici. La même pensée traversa l’esprit de Koopignon et de Médusine tandis que leurs regards se croisaient un bref instant pour retomber sur la silhouette gigotante et bâillonnée de Mercus. Comment feraient-ils sans capitaine pour repartir ?


- Eh bien, si tel est ton souhait, déclara tristement Koopignon, tue-nous ici et maintenant. Les autres ne feront pas long feu. Cortese te chérira probablement jusqu’à la fin de tes jours et ton cœur, je l’espère, sera enfin content. Ou bien… (Il la vit très nettement tourner la tête vers lui, l’expression teintée d’une nuance d’espoir) tu pourrais, bien sûr, laisser Mercus repartir après qu’il aura fait ses excuses (il avait volontairement appuyé sur ses derniers mots en fixant intensément Mercus qui se hâta d’acquiescer frénétiquement). En me livrant à Cortese, il en oubliera peut-être les autres et voudra m’infliger un supplice suffisamment long pour que l’équipage puisse se mettre hors de portée. Et toi avec, si tu désires partir avec eux, avant qu’il n’apprenne ce que tu as fait. Ce choix existe. C’est le tien.


Médusine demeura crispée sur ses armes dix très longues secondes, puis se détendit. Elle finit par dérouler rageusement la lanière de Mercus d’un mouvement brusque et puissant de son tentacule, lui faisant faire plusieurs tonneaux dans les airs avant de retomber lourdement par terre. Crachotant légèrement, Mercus défit fébrilement le bâillon mais, loin de paraître ébranlé par la mort qu’il venait de frôler, il gémit d’enthousiasme :


- Formidable ! Koopignon a raison, oublions le passé. Tu serais un atout de poids si tu te joignais à mon équipage, sans rivaux pour te tomber dessus cette fois ! Tentée par cette possibilité ?


Le regard furibond de Médusine lui tint lieu de réponse. Le large sourire de Mercus se crispa, et il s’approcha lentement, latéralement, en direction de Koopignon tout en gardant les yeux rivés sur elle.


- Viens avec moi, Koopignon. Le Magnifique a été amarré juste à l’extérieur. Je ne peux pas te porter, mais en t’appuyant sur moi…

- Je ne vais nulle part, répliqua Koopignon. Tu ne m’as pas entendu ? Quelqu’un doit rester pour distraire Cortese suffisamment longtemps, et ça doit être moi. Il me prend toujours pour le Komte Koopa, et c’est lui qu’il veut faire payer plus que tous les autres.

- Ce ne sont pas quelques minutes qui vont faire la différence, il nous rattrapera de toute façon. Par contre, nous aurons bien plus de chance avec toi. Maintenant, lève…

- J’ai dit NON !


Avec une trace de la force qui lui restait, il le repoussa d’un bras, en le faisant tomber sur son séant. Mercus resta assis, l’air hébété. Koopignon tenta de crier, mais il ne parvint qu’à produire un son sifflant et dénué de timbre, guère plus sonore qu’un chuchotement :


- Bombonneau est mort, et je ne vais pas tarder à le suivre ! Si tu n’y vas pas maintenant, ils vont partir sans toi et couler en pleine mer, avec ou sans Cortese - qui va arriver d’une minute à l’autre !

- Ils ne voudront pas repartir sans toi, Koopignon !

- Tu n’as qu’à leur dire que je suis mort dans l’explosion avec Bombonneau ! Alors pour la dernière fois, si tu ne veux pas d’autres pertes, laisse-moi ici et partez ! MAINTENANT… capitaine, ajouta-t-il après un silence.


Toujours incrédule, Mercus se releva laborieusement, et sortit de l’épave sans quitter Koopignon du regard, en se cognant au mur au passage. Un instant plus tard, Koopignon entendit de nouveaux cris de joie - moins enthousiastes cependant que quand ils avaient trouvé la sortie. Il y eut un conciliabule trop lointain pour entendre ce qui se disait, des pas précipités, des bruits d’éclaboussement, puis il n’y eut plus que le clapotis de l’eau. Pendant tout ce temps, Koopignon avait fixé Médusine, l’air de plus en plus agacé.


- Tu comptes les rejoindre à la nage ? finit-il par lui lancer.

- Cortese ne regardera pas dans l’épave. Il va aller directement après eux.

- Il ne le fera pas. Tu peux me croire.

- Tu sembles bien sûr de toi. Mais rien ne l’arrêtera, as-tu oublié de qui on… ?


Une voix tonitruante l’arrêta.


- Où sont-ils ? rugit la voix de Cortèse qui, bien qu’encore lointaine, se rapprochait de l’épave. Où sont ces marins d’eau douce qui croient pouvoir se rire du légendaire Cortèse ?


Médusine hésita un instant, malgré les gestes silencieux et précipités de Koopignon pour lui intimer de l’abandonner ici.


- Ils sont là ! finit-elle par crier en passant sa tête à l’extérieur de la coque. Ils essayent de réparer le bateau pour filer en douce, mais je les ai coincés. Venez vite !

- Tu es folle ? chuchota Koopignon, affolé. Il va te mettre en pièces ! Tu aurais pu partir avec eux !

- Je ne retournerai pas dans le monde réel, répliqua Médusine en revenant dans l’épave et en lui saisissant calmement une cheville pendant que des pas lourds se rapprochaient rapidement. Tu avais raison, Koopignon, je peux choisir ma place… et je choisis de rester en arrière. Malgré toutes les horreurs dont Cortese m’a affligée, il a quand même veillé sur moi toutes ces années. S’il doit tomber, je tombe avec lui. Alors merci… merci de m’avoir donné ce choix, qu’il m’a toujours refusé.

- C’est de moi que tu parles, très chère ? 


Cortese venait de passer la balafre de la coque - en l’élargissant un peu plus au passage - et semblait remplir le quart de la cale à lui tout seul. 


- On a des débuts de sentiments pour l’ennemi ? railla-t-il. Il commençait à te convertir avec des paroles creuses et sirupeuses, je parie.


D’autres sbires s’engouffrèrent à sa suite, mais la plupart restèrent grouiller dehors faute de place. Koopignon remarqua que quelque chose avait changé dans l’apparence de leur chef. Ses yeux étaient encore rouges autour de ses iris bleus, et son teint avait un peu blanchi, peut-être le résultat de s’être pris la mixture en pleine face.


- Où sont-ils ?


Médusine jeta un regard de biais à Koopignon avant de s’adresser à son capitaine :


- Désolée Cortese, mais ils étaient trop nombreux. Je n’ai rien pu faire. Mais regarde, j’ai quand même pu coincer le Koopa !


Les yeux de Cortese s’exorbitèrent un peu plus, passant de la cheville de Koopignon que Médusine tenait de manière peu convaincante à ses armes abandonnées par terre. Il lui assena soudainement une telle gifle qu’elle heurta le mur de planches derrière elle en le creusant légèrement.


- Je m’occuperai de toi plus tard, cracha-t-il, sa voix réduite à un raclement. À nous deux maintenant… Que vas-tu faire, à présent qu’ils t’ont définitivement abandonné ?


Koopignon ne répondit rien. Il regardait discrètement par-dessus l’épaule de Cortese, par l’ouverture de la coque qui montrait la partie un peu plus éclairée de la caverne par où le reste venait de s’échapper de justesse. Contre toute attente, la haine animalière disparut quelque peu du visage du pirate. Son expression arborait quelque chose de sadique, calculateur, à présent, qui se voyait dans la lueur qui venait de s’allumer au fond de ses yeux bleus.


- Regarde-toi, ricana Cortese. N’importe lequel de mes protégés peut te tenir en respect. Tu as l’air au bout de ta vie. Que peut une torture moribonde contre le Roi des Pirates et son équipage ? Je ne devrais pas avoir peur du monde… Le monde devrait avoir peur de moi !

- Je n’ai pas peur de vous, répliqua Koopignon avec une expression de dégoût. Plus aujourd’hui, en tout cas. Et vous… et tu ne feras plus de mal à personne sur le continent.

- Ho ho ho ! s’esclaffa Cortese. Et comment comptes-tu t’y prendre, redoutable explorateur intrépide ? Quel ressort de la dernière chance vas-tu sortir du néant - ou plutôt non, se reprit-il au milieu des rires stridents de son public, quelle arme ultime dépassant mes pouvoirs caches-tu dans les tréfonds de ta carapace, pour échapper à mon couteau et ma fourchette ? Et quand j’en aurai fini avec toi, j’irai trouver ton équipage… Qu’ils prennent toute l’avance qu’ils veulent, je les rattraperai, je ne suis pas pressé…

- Tu sais, j’ai déjà affronté un tyran pervers et mégalomaniaque avant toi. Je pense qu’il n’y avait personne de pire qu’elle, pas même toi maintenant que je t’ai en face. Mais je dois lui reconnaître au moins une chose par rapport à toi. Elle voulait un monde rangé - avec une idée tordue du rangement, certes - mais toi, ça ne te gêne pas de le laisser en ruine partout où tu passes.

- Ce que l’on devra me reconnaître par rapport aux autres avant moi, c’est que moi, je vais te battre ! ricana Cortèse. C’est même déjà fait ! Qu’est-ce que ça fait de voir tout ton monde tomber en ruine, Komte Koopa ?

- Mon nom est Koopignon !


L’expression de Cortese se décomposa, presque au sens propre du terme.


- Ne me mens pas ! Ta carapace… celle du Koopa qui est mort était bleue !

- Je suis bien mort ce jour-là… en un sens. Mais je suis là. Je vais te raconter ce qui s’est réellement passé…


***


- Tousso T ! Il se réveille ! Apportez les antidouleurs !

- Grmmmpf… Qu’est-ce que… où suis-je ?

- Attends, Koopignon. Ne bouge pas ou tu vas rouvrir tes plaies, tu as assez perdu de sang comme ça. Tiens-toi tranquille, le temps d’une petite piqûre… Voiiilà.

- Que s’est-il passé ? Combien de temps j’ai dormi ?

- Trois jours. Il va falloir manger et boire, ton repas arrive.

- Trois jours… Mais... les pirates… !

- Calme-toi, mon garçon, dit Tousso T avec le ton apaisant qu’il lui connaissait si bien du docteur qui promet à un enfant que ses bobos guériront vite. Les pirates ont été déboutés. Ils sont partis.

- Partis ? Alors… Le filet a tenu ? Byosis est sauvée ?

- Oui, Byosis est sauvée, répondit le médecin avec un sourire triste. Les gardes des postes de surveillance le long de la falaise ont été admirables, ils ont pu infliger assez de dommages au bateau et aux chaloupes de Cortese avec ce système de canon miniature inventé par Bob el Gomb - sans toutefois pouvoir achever les pirates, ce bateau semblait se régénérer tout seul. Mais c’est vous qui avez scellé notre victoire. Toi et…


Son sourire s’effaça brusquement, mais pas la tristesse.


- …et mon père ? Où est-il ? Est-ce qu’il va bien ?

- Koopignon... Non, recouche-toi ! Tu vas de nouveau tourner de l'œil !

- Je m’en fiche ! Où est mon père ? Je veux le voir immédiatement !

- Le Komte… Il n’a… Oh, Koopignon, je suis désolé… Ton père n’a pas survécu.


Koopignon eut l’impression que ses entrailles tombaient dans un trou sans fond. Sa respiration s’accéléra. Il hocha alors vigoureusement la tête en criant presque.


- Ce… ce n’est pas vrai ! C’est moi que le boulet a atteint ! Je l’ai vu, avant de m’évanouir, il était encore vivant ! C’est à peine s’il avait une égratignure !

- Je ne parlais pas de l’impact du boulet. Lorsqu’il est tombé sur le promontoire, cela a causé des dégâts internes bien plus graves que ça n’en avait l’air. Par ailleurs, il n’était plus tout jeune. Il… il nous a quittés pendant ton coma.

- Il est forcément encore vivant, je le sais. Vous mentez !

- C’est pourtant la vérité.

- Je ne vous crois pas.

- Regarde ta carapace, Koopignon.


Avec une expression incrédule et presque malgré lui, Koopignon regarda avec peine par-dessus son épaule. Sa carapace bleue ne l’était plus du tout. Ce n’est qu’au moment de voir qu’elle était maintenant rouge bordeaux qu’il prit entièrement conscience de la douleur qui lui martelait le dos qui, jusqu’ici, lui avait à peine fait l’effet d’une gêne. Mais il s’en doutait déjà, avant même de le nier, lorsqu’il avait senti qu’il flottait dans « sa » carapace - celle d’un Koopa grandissait avec lui et le Komte avait trente-neuf ans de plus que lui, sans compter son embonpoint.


- Ce… ce n’est pas ma… Pourquoi ?

- Quand le Komte a su qu’il était condamné, il a demandé à te voir. Sa fin prochaine ne semblait pas l’émouvoir, mais c’est en voyant ta carapace en morceau qu’il a réagi. Il a exigé que nous l’endormions, sans le laisser se réveiller, et que… que nous te greffions sa carapace.

- Non… Il ne… Pourquoi aurait-il fait ça ? demanda Koopignon, tandis que des larmes silencieuses commençaient à couler sur ses joues.

- Cette question ! se lamenta Tousso T. Pour te sauver la vie bien sûr. Ou au moins, pour te permettre de continuer ta vie comme avant. Comme tu le sais, il n’y a qu’une carapace par Koopa dans ce monde, et nous sommes incapables d’en créer avec les connaissances actuelles, même ici. Celle du Komte le maintenait en vie, mais ses blessures auraient eu raison de lui tôt ou tard, alors que toi, tu aurais terminé nu et estropié pour le restant de tes jours. Il n’imaginait pas une seconde que tu payes ton courage d’un handicap et de l’humiliation d’être un Koopa sans carapace… d’où sa décision. 


Tousso T marqua une courte pause, semblait hésiter à ajouter quelque chose.


- Tu pourras recevoir des visites très bientôt. Tout le monde est impatient de te…

- Non, répliqua Koopignon d’une voix éteinte. Je ne veux voir personne. Je voudrais… je voudrais être seul.

- Je vais te laisser récupérer, alors, après ton repas. Mais je ne pourrai pas les empêcher de venir te rendre visite, Koopignon. Tu leur as sauvé la vie à tous et tu as frôlé la mort. Tu peux comprendre qu’ils aient envie de te voir.


Le Toad guérisseur tourna le dos à Koopignon après un dernier regard peiné pour voir quelle serait sa réaction, mais il n’en eut aucune. Koopignon continuait de pleurer en silence, le regard perdu. Il se sentait vide. Vide et détruit.


Rien ne changea dans les jours qui suivirent. Les médecins se succédaient pour surveiller son état, changer ses bandages, procéder à sa toilette et le faire manger tout en partageant leur compassion et leur chagrin, mais ils n’eurent pas plus d’effets sur son humeur que s’il s’était agi de fantômes. Physiquement, il se sentait revenir à lui, la douleur de son dos s’atténuait, les blessures cicatrisaient, il exécutait sans broncher les exercices de rééducation avec des progrès fulgurants - mais Koopignon y était indifférent. Il ne disait rien, mangeait mécaniquement sans rien savourer, quittait son lit uniquement pour ses besoins, et ne réagissait même pas à la visite de ses amis, à partir du deuxième jour après son réveil. Ni les cris d’admiration des plus jeunes qui l’appelaient leur héros, ni les éloges et la fierté éplorés de Népé T, ni les sanglots éperdus de Bombonneau qui lui avouait qu’il ne lui en voulait pas le moins du monde ne réussirent à le sortir de son chagrin paralysant.


Au bout d’une semaine, les soigneurs, craignant de voir Koopignon plonger dans une catatonie définitive, prirent une décision radicale. Tousso T vint le voir et lui dit :


- Quelqu’un désire te voir. Il n’a pas insisté au début quand il a appris que tu souhaitais qu’on te laisse tranquille. Quand je lui ai raconté à quel point ton état était grave, cependant, il a aussitôt insisté pour te voir. Je reviens dans dix minutes. À tout à l’heure… (Il se dirigea vers la porte de sa chambre, mais s’arrêta sur le seuil, avec un regard empli de pitié.) ...et encore navré. Nous le sommes tous, Koopignon, mais il est temps d’accepter et d’avancer. Ton père ne s’est pas sacrifié pour que tu restes dans ce lit pour le restant de tes jours.


Koopignon le vit à peine passer la porte, mais lorsque celle-ci resta ouverte, une autre personne apparut sur son seuil. C’était Fhelisc. Le temps que celui-ci franchisse les cinq pas qui le séparaient du lit, les calmes larmes de Koopignon s’étaient transformées en sanglots incontrôlables. Fhelisc lui passa les mains - aussi précautionneusement que possible - autour de ses épaules et pressa son front contre la sienne.


- Koopignon...

- Il est m-mort… à cause de MOI ! se lamenta Koopignon d’une voix rendue rauque par le silence prolongé. Et je n’ai même pas pu lui d-dire au revoir ! Si je n’avais pas fui sans rien dire… Si je n’avais pas été aussi idiot, aussi arrogant…

- Tu ne peux pas dire ça, dit Fhelisc avec douceur. Réfléchis, les pirates seraient venus tôt ou tard, tu les as entendus toi-même, Byosis était dans leur collimateur depuis longtemps. Tu n’as rien fait. Rien d’autre, en fait, qu’aider à les affronter et les vaincre comme nous n’aurions sans doute jamais aussi bien pu le faire si c’était arrivé à un autre moment. Peut-être même pas du tout... Toi et le Komte avez sauvé des milliers de vies !

- C-comment c’est… possible ? balbutia Koopignon. Le système de défense a failli rater, et mon père… mon père y a laissé sa vie !

- Justement, il a failli rater, mais il a réussi, et grâce à vous ! Personne n’aurait pensé à faire ce que vous avez fait.

- Oui, répondit le Koopa en reniflant bruyamment, pleurant toujours. Peut-être... N’empêche que s’ils étaient venus plus tard, il aurait peut-être encore mieux fonctionné, mon père l’aurait sans doute fait renforcer, nous n’aurions pas eu besoin d’aller le réparer, et il serait encore…


Sa mâchoire inférieure trembla et il replongea en larmes dans l’épaule de Fhelisc, qui lui tapota la nuque tandis qu’il répondit :


- Non, je ne pense pas. Et tu sais pourquoi ? Parce que quand le Komte a compris que tu étais en pleine mer à la recherche des pirates, il n’a pas seulement dépêché des vaisseaux de patrouille pour partir à ta recherche. Bombonneau et toi êtes revenus cinq jours jours plus tard, cinq jours qui ont tout changé. Sachant que le risque de voir les pirates frapper à notre porte avait dramatiquement augmenté, le Komte a testé je ne sais combien de fois le système du filet et a posté les effectifs maximaux de garnison aux tourelles de défense sur les falaises, les anciennes et les nouvelles. Cinq jours qui nous ont permis de nous préparer optimalement, au lieu de nous laisser surprendre et de ne répondre qu’avec une force d’attaque moins nombreuse et moins organisée. Bob el Gomb a été incroyable aux forges, qu’il n’a pas quittées pendant deux jours. C’est lui qui a imaginé un système de canon inspiré de ceux de nos assaillants, mais alimentés par les explosions de ses camarades Bob-Ombs. Ils ont été décisifs, en plus du filet, pour forcer les pirates à abandonner. Mais ce défaut statistique du filet lui-même, que personne n’aurait pu prévoir ni prévenir, aurait réduit nos espoirs à néant, ce qui serait sûrement arrivé sans votre intervention !


Koopignon se surprit à laisser échapper un petit rire mouillé.


- C’est difficile à croire, parvint-il à articuler. À t’entendre, désobéir… a permis de sauver Byosis ?

- On peut le voir ainsi, répondit Fhelisc en se séparant de son étreinte et en le tenant par les épaules au bout de ses bras tendus, une expression d’intense affection sur son visage angélique de treize ans. Nous te devons la vie, Koopignon. Nous tous, à commencer par moi. Et si ce n’était que la ville...

- Comment ça ?

- Koopignon, tu ne te rends pas compte… Pour la première fois, quelqu’un arrive à tenir tête au célèbre Cortese ! Sa légende va en prendre un sacré coup. Je ne doute pas que la nouvelle est déjà en train de se répandre à travers les Quatre Mers et le continent. Tu as insufflé de l’espoir dans beaucoup de villages côtiers et de marins là où Cortese avait rempli les esprits de terreur. Ton acte de bravoure va inspirer les masses et beaucoup, jusque-là paralysés par la peur, vont enfin trouver le courage de riposter contre lui… et qui sait combien d’autres tyrans encore !

- Tu fais paraître ça beaucoup plus fabuleux et sensationnel que ça ne le sera sans doute jamais, répondit Koopignon avec amertume, son rire passager déjà retombé au fond de son estomac.

- Je n’y peux rien si je suis un incorrigible idéaliste. Je te vois tel que tu es, c’est tout.

- Je suis sérieux, Fhelisc. (Koopignon lui prit les poignets dans ses mains pour les décoller de ses épaules et en joignant ses huit doigts dans les dix siens). J’ai peut-être réveillé des instincts héroïques chez certains, mais ce sera de la bravacherie chez d’autres, et du suicide pour la plupart - si ce n’est tous... Nous avons pu résister à Cortese, mais tout le monde n’a pas la chance de vivre derrière de solides murs, ni de disposer d’un filet de plus de quatre-vingt mètres de haut ou de canons hors d’atteinte sur des falaises escarpées. Ternie ou non, la légende de Cortese va encore augmenter tandis que rien d’autre ne l’arrêtera, et inévitablement, il y aura des dommages et des morts… et j’en suis un peu responsable, même de ton point de vue. Tu peux parier qu’il va vouloir passer ses nerfs sur le reste du monde.

- Que vas-tu faire, alors ?

- Toi, et les autres à Byosis, vous restez bien à l’abri. Il n’est pas question que qui que ce soit d’autre paye pour mes erreurs, comme l’a fait mon… Il n’est pas question que je perde quelqu’un d’autre. Quant à moi… je crois qu’il est temps pour moi de prendre mon envol, et de voir le monde.

- Tu… tu vas partir ? demanda Fhelisc, effaré. Mais tu as failli mourir ! Tu récupères encore de tes blessures et du traumatisme ! Et Byosis… Byosis a besoin de toi !

- Ma place n’est plus ici. (Koopignon essuya une dernière larme, et malgré sa tristesse encore immense, il se sentait s’enflammer et s’animer d’une volonté de fer qui dépassait l’abrutissement par les antidouleurs). Elle ne l’a jamais vraiment été. Et rester ici où tout me rappelle mon père… Je ne peux pas rester. Vous saurez très bien vous passer de moi, maintenant que le pire est derrière nous, je suis sûr que vous… Pourquoi tu fais cette tête-là ?

- Quelle tête ? répondit Fhelisc avec un rire léger. Singulier venant de toi, tu devrais te regarder dans un miroir… Et tu veux partir comme ça...

- Ne te méprends pas, Fhelisc. Tu seras toujours mon meilleur ami, Byosis sera toujours ma maison, mais elle m’a déjà pratiquement tout donné ce qu’elle pouvait m’offrir. Je ne suis pas fait pour y vivre. Je lui serai plus utile dehors. Oui, j’ai sauvé Byosis, mais j’ai aussi failli la condamner en désobéissant à des consignes pour lesquelles je ne suis pas fait. Et si j’ai pu la sauver, imagine ce que je peux faire pour le reste du monde, et à ma manière... Tant que toi tu restes ici, et que tu me promets de garder ce havre de paix aussi resplendissant et sûr, je ne me fais pas de souci. Et je reviendrai vous voir, bien sûr, c’est promis.


À nouveau, une étrange expression était passée sur le visage de Fhelisc avec cette dernière déclaration, comme s’il savait quelque chose mais qu’il ne pouvait pas lui en parler. Koopignon n’avait pas relevé, mais cela l’avait troublé. Et aujourd’hui, il comprenait ce mystérieux silence, chargé de secrets. C’était le même que lorsqu’il avait joué avec lui étant plus jeune et que Mavila venait dans la conversation. Le même que quand Koopignon avait déclaré qu’il ne permettrait pas qu’il arrive du mal à Fhelisc avant de le perdre dans le palais. À chaque fois, Fhelisc repensait à l’inexorable catastrophe qui enterrerait la ville, à sa fin probable à lui, et n’osait pas démentir les espoirs dérisoires de son ami. Et maintenant, il éprouvait la même sensation, dans le même silence qui suivit la fin de son récit. Cet étrange mélange de fatalisme et d’apaisement, en face de l’expression incrédule et furibarde du meurtrier de son père qui ne le terrifiait plus. Cela devait se passer ainsi.


Cortese déclara d’un ton dédaigneux :


- Bah, qu’est-ce que ça change finalement ? Le Komte est mort vingt ans plus tôt que je ne l’imaginais, et il le méritait. Et finalement, sa mort aura été en vain… même si ça m’a pris vingt ans ! Faire payer le fils me va très bien !

- Tu n’as toujours rien compris. Je ne suis pas en train de mourir à cause de toi. 

- C’est ce qu’on va voir, répliqua Cortese en dégainant son sabre et sa rapière.


Il esquissa un pas, sous le regard désespéré de Médusine, lorsque le bruit d’explosion bien familier de plusieurs Bob-Ombs l’interrompit. La faible lumière du dehors s’estompa. Pendant que Cortese se retournait et se précipitait au-dehors pour savoir d’où ça venait, le reste des pirates se mit soudain à pousser des gémissements, pliés en deux, pendant que leurs corps se mettaient à éclairer la pénombre. Au même moment, une plaie invisible finit par s’ouvrir au niveau de l’estomac de Koopignon, sauf qu’au lieu de sang, c’est un flot de la noirceur qui s’était lentement développée en lui depuis le scellement du Palais des Ténèbres qui se déversa et enveloppa son corps, lui indiquant que la Gemme était désormais hors d’atteinte pour lui. Elle remontait déjà au niveau de ses épaules lorsqu’il entendit Cortese rugir de colère au-dehors :


- Les sagouins ! Ils ont scellé l’entrée ! Blakranne, déblaye-moi ça, je n’y arriverai plus sans le Joyau Crâne ! ...Blakranne ?


Il y eut un silence, et de petits puf ! se mirent à faire crépiter le lourd silence qui suivit. Au bout du troisième, il entendit Cortese s’égosiller, comme si on lui eut porté un coup fatal :


- Blakranne ? Qu’est-ce qui t’ar… NON ! Tiboron… Timonetta ! Crodor ! Noooooooon ! Qu’est-ce qui vous arrive ? Parlez-moi… Dites-moi quelque chose ! N’importe quoi !


Il se tut assez vite et entra de nouveau en trombe à reculons, le dos tourné, mais Koopignon avait déjà constaté la source de son désarroi comme lui : les pirates restés avec lui dans la cabine étaient à présent en train de se tordre de douleur, entrant chacun dans un état de combustion en des flammes rouges ou bleues. Bientôt, ils furent tous réduits à l’état de feux fantômes silencieux, qui se contentèrent de fixer leur chef avec des yeux tristes. Koopignon tourna la tête vers Médusine, qui était encore là mais dont la peau humide grésillait déjà. Ils ne dirent pas un mot, mais à son regard d’excuse, elle lui répondit avec un acquiescement paisible et solennel, avant d’être à son tour noyée dans les flammes. Reportant son attention sur Cortese, qui lui tournait toujours le dos, Koopignon vit à travers les volutes de fumée noire, dans lesquelles ses jambes avaient maintenant disparu, ses poings se serrer et ses épaules massives se mettre à trembler. Enfin, il lui fit face. 


Même en cet instant, Cortese méritait plus que jamais sa réputation. S’il avait arboré un charisme mêlant intimidation et autorité à première vue, le pirate semblait maintenant avoir enflé d’une rage surnaturelle qui le rendait passablement terrifiant. Ses yeux étaient devenus encore plus noirs que sa barbe qui remuait comme des dards de scorpions, sauf pour une lueur bleue transperçante qui dansait comme des feux follets dans ses orbites. Ses mâchoires s’étaient serrées et allongées et, au grand dégoût de Koopignon, la peau de son visage se parcheminait à vue d'œil. Ses bottines grandes comme des bassines enflaient comme si ses orteils avaient pris vie et croissaient en accéléré. Lorsqu’il parla de nouveau d’une voix nettement plus profonde et gutturale, il vit même un lambeau se détacher de sa joue.


- Sois mauuuuudit ! cracha-t-il. As-tu la moindre idée de ce que tu as FAIT ?

- Rien, répondit tranquillement Koopignon dans un murmure, indifférent à la fumée qui lui chatouillait maintenant le cou et les joues. Je t’avais prévenu au sujet de ces Gemmes. Tu ne feras plus de mal à personne. Tu vivras damné pour l’éternité, coincé ici, vautré dans des montagnes de richesses inutiles que tu ne pourras plus jamais accroître... Tu ne terroriseras... plus JAMAIS... les Quatre Mers... pour les mille ans à venir.

- Ouuuoooooh ! Sois mauuuuuuuuuudit ! rugit Cortese avec une voix lugubre tandis que la peau de son visage pourrissait à vue d'œil, que sa barbe tombait par touffes et que les os de ses orteils transperçaient le cuir de ses bottes comme d’affreuses pousses de haricots. Tu m’as peut-être piégé iciiiiiiiiii, mais je ferai de cette île l’endroit le plus maléfique, le plus hanté, le plus effrayant que l’on puisse imagineeeeeeer ! Ceux qui oseront s’en approcher paieront son audace de leur navire et devront errer iciiiiiiiiii, tourmentés jusqu’à leur dernier soupir, maintenant que je suis devenu immortel grâce à toi, pauvre idiooooooot ! Teu-teuheu teuheu… Eh, mais pourquoi je parle comme ça tout à coup ?


Koopignon eut une réaction entre le bâillement et l’éclat de rire étouffé, même lorsqu’il ne resta de Cortese qu’un crâne qui jurait et crachotait, juché au bout d’une impressionnante colonne vertébrale elle-même plantée dans un tas d’os. Mais bientôt la fumée lui obscurcit les yeux, et pendant qu’une sorte de boîte se matérialisait autour de lui et que son couvercle se refermait lentement, il ferma les yeux, si apaisé pour la première fois depuis vingt-six ans qu’il n’entendait même pas les vociférations incrédules de ce qu’il restait du Roi des Pirates, jusqu’à ce que son sabre s’abatte avec un clonk ! sonore sur le métal noir du coffre, et que ce fut définitivement le silence.




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