Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 12 : L'affrontement final

Par misterseven

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Ce n'était peut-être que parce qu'elle existait depuis une quarantaine d'années seulement, mais Byosis n’avait jamais participé à une véritable guerre - sa population s'était toujours évertuée à garder un climat de paix et de sérénité, basé sur la confiance et la solidarité, qui amenait généralement chacun à rendre service à l'autre dès que l'occasion se présentait. Principe qui ne manquait pas de consolider chaque jour les nombreux liens d'amitié et d'en établir de nouveaux, la belle cité portuaire ayant accueilli sans discontinuer tous les étrangers qui souhaitaient s'y établir, tant pour la vie simple et plaisante que pour son potentiel commercial, réputé à des kilomètres autour de la mer Farald. C'est cela même qui dissuadait quiconque de violer cette harmonie voulue par le Komte Koopa, quoique le charme étrange de Byosis, avec cette sorte d'euphorie et de vertu qu'elle dégageait, y était déjà pour beaucoup.


À vrai dire, les circonstances qui avaient vu naître la Cité Arc-en-Ciel étaient originales. C'était en tout cas une conclusion à laquelle aimaient arriver bon nombre de ses habitants, surtout lorsqu'ils étaient pendus aux lèvres du doyen Bob el Gomb, un Bob-Omb d'un âge très avancé. Personne, dans la cité, ne se lassait d'écouter les contes merveilleux qu'il narrait extraordinairement bien, même si le récit de cette journée insolite, lorsque Byosis n'existait pas encore, les intriguait plus qu'il ne les captivait. Son souvenir était d'autant plus relaté qu'il comptait le Komte Koopa parmi ses protagonistes, mais également cette figure emblématique de Byosis, si mystérieuse et étrange, cette présence puissante et apaisante… Mavila.


Les trois compères se connaissaient depuis des lustres, avant même que le Komte ne fasse construire la ville. Dès le début, une amitié forte et sincère s'était établie entre lui et Bob el Gomb, d'autant plus forte qu'elle devrait supporter la désapprobation des autres à ses débuts. Les autres, c'étaient la grande majorité des habitants du précédent lieu de résidence du Komte Koopa, une petite bourgade du nom de Picaly Hills. C'était, avant que Byosis ne lui fasse de la concurrence, une ville bien portante et très admirée des populations alentours ; ce qui les démarquerait plus tard, c'est que Picaly Hills était beaucoup moins accessible, parce que ses habitants ne voulaient pas prendre le moindre risque de perturber leur belle économie, et voyaient en tout étranger un « individu à potentiel paupérisant » qu'il fallait en conséquence éconduire à tout prix. Or le Komte Koopa y était né et bénéficiait d'une grande richesse ; Bob el Gomb était un nomade franchement démuni.


Le Komte Koopa, même s'il n'en tenait pas rigueur, ne cautionnait guère ce manque d'ouverture de ses concitoyens. Il lui arrivait souvent de rêver d'un peu plus d'esprit d'entraide dont ses concitoyens manquaient cruellement, et qui aurait pourtant pu faire des merveilles bien au-delà des limites de la ville. Il n'appréciait pas non plus de voir des voyageurs dans un besoin auquel chaque villageois aurait aisément pu subvenir, refoulés sans cérémonie loin des toits dorés et des rues pavées de marbre rouge pour des raisons sommaires et injustifiées. C'est ainsi qu'un jour, contre l'avis général, il décida d'offrir au Bob-Omb d'aspect plutôt misérable l'hospitalité de sa demeure.


La nouvelle ne tarda pas à courir et beaucoup tentèrent de faire entendre raison au Koopa, en le mettant en garde contre le ternissement de sa réputation, celle de la ville et, par voie de conséquence, la leur. Il répliqua calmement que, de temps en temps, Picaly Hills devrait aussi envisager qu'un inconnu puisse avoir un autre « potentiel » que celui qu'ils s'entêtaient à déceler chez les étrangers. 


Mais ni le Komte ni Bob el Gomb ne s’y trompaient : ce qui gênait les autres, mais qu’ils n’osaient pas dire, c’est qu’il soit un Bob-Omb. Et tous les préjugés qui allaient avec : qu’ils étaient grossiers, caractériels, fainéants et tellement susceptibles qu’ils avaient la mèche facile. Avec donc la peur constante et irrationnelle de le voir exploser et blesser quelqu’un ou détruire quelque chose. Sur ce, et comme le Komte refusait de croire à ces préjugés, il assura que sa décision était sans appel, et Bob el Gomb resta.


Les villageois s'abstinrent d'ajouter quoi que ce soit - et ils firent bien, car le Komte était de loin le plus riche de tous et on lui devait la moitié du prestige de leur bourgade -, et à compter du jour de cette fameuse rencontre, il n'y eut plus personne pour s'offusquer de son choix, du moins en face du Koopa. Car celui-ci restait lucide : il estimait qu'il aurait été d'une incroyable naïveté de penser que les regards remplis de froideur et de dédain, que Bob el Gomb devait essuyer tous les jours, s'adouciraient d'eux-mêmes au fil du temps.


Il n'aurait nullement pu blâmer son hôte : ce dernier s'efforçait en permanence de faire ses preuves, souvent avec des moyens qui le dépassaient. Ne se plaignant jamais de l'ardeur des tâches qu'on lui assignait, il aurait dû, au bout de quelques mois, gagner les faveurs, sinon la gratitude et la confiance d'à peu près toute la ville. Mais il n’en fut rien. Aucun des villageois ne s'ôtait l'idée de la tête que Bob el Gomb n'était pas un concitoyen à part entière ; certains persistaient même à ne voir en lui qu'un profiteur, qui volait ce qu'ils considéraient pourtant comme des tâches indignes de leurs lignées. Lorsqu’il commença à construire un immense temple sur la place centrale, c’était tout juste s’ils lui disaient bonjour, ou le remerciaient de se mettre en quatre pour le finir le plus vite possible, alors que c’était le Komte qui l’avait financé à plus de moitié. 


Et il y avait les préjugés, bien sûr, qui persistaient de manière tenace, même s’ils n’étaient pas exprimés ouvertement. C’était plutôt des persiflages, des commérages chuchotés à demi-mot de manière sournoise, avec souvent une préoccupation très secondaire de la part de leurs auteurs d’être entendus par le Bob-Omb, au sujet de son soi-disant caractère explosif. « Je suis sûr que vous seriez bien meilleur démolisseur que constructeur. » « Vous progressez bien ! J’espère que le temple ne tombera pas TROP VITE en ruines… » Des enfants étaient même venus le harceler pour savoir si « c’était vrai que les Bob-Ombs étaient remplis de poudre parce qu’ils n’étaient pas sages petits ». Cela devint presque de la provocation, comme pour le mettre au défi de se mettre en colère et de leur donner raison. Ou pire, certains pensaient que c’étaient de vrais compliments. 


Mais Bob el Gomb ne perdait jamais son calme, et tentait inlassablement de déconstruire leurs préjugés - notamment que les explosions étaient rares car la régénération par la suite était lente, que trop d’explosions était mauvais pour leur santé ; que les Bob-Ombs n’explosaient pas par colère et encore moins par plaisir, mais de manière consciente et réfléchie - pour un travail, par exemple - ou au contraire par réflexe s’ils étaient notamment en danger ou pour protéger quelqu’un. Une fois, il ajouta sur ce dernier sujet, avec une pointe de malice, que ça ne risquait donc certainement pas d’arriver ici. Heureusement, personne ne releva cette fois-là. 


Malgré tout, pour se redonner bonne conscience de s’être subtilement moqué d’eux cette seule fois-là autant que pour tenter de les rassurer, il proposa de montrer des usages plus positifs et contrôlés de ses aptitudes pyrotechniques : un soir, il donna un spectacle de feux d’artifice qu’il avait appris de ses cousins les Fu-Fuz, loin à l’est, grâce à un système de mortiers de son invention. Le public fut presque conquis, jusqu’au tragique accident : un mortier mal fixé qui bascula au mauvais moment, une fusée qui décolla à l’horizontale, et se réfugia dans la cabane à outils d’une habitation voisine. Elle fut réduite en cendres. Bob el Gomb eut beau s’excuser à profusion, on l’accusa de l’avoir fait exprès, et l’interdiction à vie de feux d’artifice fut décrétée à Picaly Hills. 


Dès lors, Bob el Gomb évita au maximum les autres habitants, qui le lui rendirent bien. Mais le mal était fait : même sans jamais exploser une seule fois, le lien fut définitivement brisé. Auparavant figée dans des visages de marbre froids comme de la glace, l'hostilité devint peu à peu féroce et ardente.


Quelques temps plus tard, l'atmosphère était devenue électrique, presque littéralement, à tel point que même le Komte craignit de voir la mèche du Bob-Omb s'allumer toute seule. Il sentait qu'il aurait fallu d'un rien pour que la situation ne devienne vraiment insupportable et n’échappe à toute retenue, de part et d’autre. Et ce rien finit par arriver, en la personne de Mavila. Quand Bob el Gomb se mettait à raconter la semaine qui avait précédé sa venue, sa voix se mettait à trembler. Non pas de colère, mais de peur - et tous ses interlocuteurs fronçaient les sourcils, peinant à croire qu'il parlait toujours de leur Mavila, celle pour qui on faisait de grands voyages ou d'interminables détours pour entendre sa sagesse et ses conseils.


Cela avait commencé la nuit - une nuit où personne n'avait trouvé de repos. Un imperceptible grondement avait tiré tous les habitants de leurs lits. Ils crurent d’abord, stupidement, que Bob el Gomb avait enfin allumé sa mèche, mais la suite leur donna rapidement tort : au-dehors, des flashs de lumière s'étaient mis à fendre le ciel. La faute aux étoiles qui s'étaient mises à clignoter avec une frénésie incroyable. Certains juraient même de les avoir vues danser. Très troublé, chacun tenta tant bien que mal d'aller se recoucher comme s'il n'avait rien remarqué. Peine perdue, bien sûr.


Le matin du jour suivant, le grondement n'avait pas cessé, et des incidents bizarres se succédèrent. Les objets du quotidien s'étaient mis tantôt à chauffer jusqu’à l’incandescence, tantôt à refroidir jusqu’à geler. D'étranges sensations firent leur apparition, que Bob el Gomb racontait avec une intensité et une précision extraordinaires : qui des chatouillis, qui des nausées, qui des vertiges, c'était à celui qui serait le prochain à articuler des propos sans queue ni tête, victime d'hallucinations. Ceux qui n'avaient rien dit sur la danse des étoiles avançaient que cette note singulière était un ébranlement de l’Hyperplan lui-même, et que la fabrique du temps et de l’espace vacillait.


Dès lors, tous vécurent dans l’incertitude et l’angoisse de la fin du monde. Le tremblement cessa, mais les jours suivants, ils virent le soleil changer sans cesse de couleur, le ciel pleurer des pluies de lambeaux bleus ou de flocons secs aux formes psychédéliques, les nuages vomir des arc-en-ciels, les arbres exsuder des bulles nacrées ou se balancer comme s’ils dansaient, l’air prendre des odeurs tour à tour métalliques ou sucrées, les nuits se parer de pluies d’étoiles filantes multicolores ou d’aurores boréales.


Cela continua jusqu’au sixième soir, quand des lignes de lumière, surgissant de nulle part, se mirent à tourbilloner dans les airs et près du sol. Plus le jour tombait, plus il y en avait et plus elles se mouvaient rapidement. Elles restèrent toute la nuit, et se multiplièrent encore pendant le septième jour, qui vit le soleil commencer à rayonner… des éclairs. Des éclairs qui glissaient dans le ciel, comme des serpents jaunes, et qui ne disparaissaient pas eux non plus. Il fallait fermer les volets pour les empêcher de pénétrer dans les maisons.


Bientôt, éclairs et lignes se mirent à converger en une sphère de deux mètres de diamètre, au centre de la place de Picaly Hills. Ce ballet exalté culmina pendant la nuit, qui ressembla fort au jour ; et juste avant le huitième matin, un fracas épouvantable, pire que le plus affreux des tonnerres, résonna dans tout le village. Puis, tout se tut enfin. Plus de grondement, plus de fracas, plus d'éclairs, de lignes ou de sphère. Et une courte dizaine de secondes plus tard, quelqu'un toquait à la porte du Komte.


Celui-ci, bien que tremblant, n'avait ressenti aucune crainte en se dirigeant vers le seuil de sa maison. Quelque fût la créature qui l'attendait derrière le panneau, c'était un être dont la puissance ne pouvait être défaite par rien - et certainement pas la peur. Il fut alors surpris de trouver, dans le grand rectangle de lumière de ce matin lumineux… une petite fille. Ses premiers mots furent « Je m'appelle Mavila. Je suis une voyante. »


N'importe qui aurait été déconcerté face à ce dénouement inattendu, mais le Komte n'hésita pas longtemps. Il la laissa entrer et il l'adopta presque immédiatement. Bob el Gomb, puis tous les villageois découvrirent cette enfant qu'elle était, avec un visage mince, une cascade de cheveux lisses et noirs, de grands yeux, sombres et impénétrables. Et pour la première fois, elle mit d'accord Bob el Gomb et tous les autres : Mavila était une personne étrange. En quelques jours, elle aida le Bob-Omb à achever le temple avec de la magie, là où il aurait fallu encore un bon mois avec des moyens manuels classiques. Mais loin de détendre l’atmosphère, le malaise s’alourdit lorsque le temple fut achevé.


Mavila ne parlait presque pas non plus, et cela mettait tout le monde d'autant plus mal à l'aise que c'était presque toujours pour déclarer des paroles troublantes, d'une voix chuchotante, et avec un timbre qui tremblait dans sa voix, si éloigné de celui des enfants insouciants. Que pouvait bien cacher cette gamine, se demandait-on. Les tentatives, timides d'abord, plus franches ensuite, se multiplièrent, pour essayer de lui soutirer quelque chose. L'un d'eux fut assez téméraire pour aller l'aborder en plein milieu de la nuit, alors qu'elle était assise sur un rocher, fixant un quartier de lune, chuchotant pour elle-même. Bien mal lui en prit… Au petit matin, on le retrouva prostré chez lui, refusant de raconter comment s'était terminée cette entrevue nocturne. 


Dès lors, de farouche, l'intérêt pour la voyante devint agressif. Indignés par la tourmente qu'avait infligée une gamine à l'un des leurs, les villageois se mirent à la provoquer, voire même à l'insulter. Et comme elle restait impassible, ils n'en finissaient que plus irrités.


C'était la peur et l'ignorance qui les poussaient à agir ainsi. Mais le Komte et Bob el Gomb n'en trouvaient pas moins déplacés et belliqueux les mots souvent sentis dont la pauvre Mavila était affublée, même si Bob el Gomb ne cachait pas ses appréhensions à son égard. Il raconta au Komte Koopa qu'elle lui avait fait une sorte de prédiction, il y a quelques jours, qui les concernait tous les trois. Il avait entendu les bribes de « Soleil », « s'éteindre » et de « cheveux qui accueilleraient son éclat ». Tous deux n'eurent pas la moindre idée de ce que ça signifiait.


Les autres villageois ne leur donnèrent pas le temps de se questionner davantage. Après l'épisode ténébreux du quartier de lune, l'atmosphère devint si suffocante que les deux amis accueillirent avec un certain soulagement la loi qu'ils votèrent, condamnant à l'exil ceux qui ne leur paraissaient pas réunir les conditions requises pour être digne d'habiter à Picaly Hills. À cela, cependant, s'ajoutait chez le Komte un sentiment de profonde amertume à l'égard du peuple auquel il avait toujours cru être attaché. Mais maintenant que Picaly Hills avait montré son vrai visage, il n'en fut plus affligé.


C'est donc stoïque que le matin suivant, il fit ses bagages et quitta les lieux, accompagnés de Bob el Gomb et de Mavila. La charrette qui les transportaient les amena, bringuebalante, à travers les terres pendant plusieurs jours. Un soir, une brise marine commença à leur caresser le visage… Et leur voyage fut stoppé par une falaise. Si on en croyait les rumeurs, Bob el Gomb en serait descendu le premier et se serait posté au centre de ce qui était actuellement la place principale de la ville. Il se serait tout de suite mis au travail avec des maçons et des architectes - agissant comme un aimant, le petit cortège s'était agrandi pendant le trajet, car la renommée des trois compères avait diffusé en-dehors du village et avait donné de l’espoir aux âmes en peine, éclairées par la générosité du Komte, la sagesse de la voyante et la détermination du Bob-Omb, que Picaly Hills avait toujours reniées.


La ville se construisit ainsi, jour après jour, avec des individus de tous horizons. C'est une fois les enceintes érigées, dit-on, que le Komte Koopa se serait aperçu qu'il avait omis de construire sa propre demeure, alors qu'il avait surveillé de près celles de la voyante et du Bob-Omb. Ce dernier, d'un naturel déjà enthousiaste, avait vu son énergie, jamais appréciée à sa juste valeur à Picaly Hills, décupler encore loin des regards furieux et hostiles. Non pas en ce qui concernait la construction - il avait toujours été un ouvrier remarquable - mais plutôt l'accueil des nouveaux arrivants, voulant sans doute prendre le contre-pied de cette vie dure qu'on lui avait menée. C'était grâce à lui si l'ambiance agréable de Byosis, vœu du Komte, avait perduré.


Maintenant que la belle cité portuaire avait sombré dans la croûte terrestre, ce semblant de pacte s'était bonifié en une solidarité à toute épreuve, dont l'exemple, encore vivant, ils l'espéraient tous, était Fhelisc. Mais tous restaient fidèles à leur gratitude envers Bob el Gomb. Personne n'oubliait son caractère hautement pacifique et chaleureux - peut-être était-ce pour cette raison que personne ne le suivit, alors qu'ils étaient tous rassemblés sur la place, lorsqu'il s'élança avec un cri d’assaut vers l'obscurité, où se sentait sans peine une présence ennemie. Sans doute étaient-ils pris au dépourvu par ce brusque changement de caractère. En tout cas, ils restèrent plantés là, comme paralysés, empoignant nerveusement fourches, faux, et autres armes improvisées - même des pieds de chaises arrachés. Byosis, il faut le rappeler, n’avait jamais été belliqueuse au point de développer un arsenal de guerre.


Ce qui était certain, c'était qu'après une explosion, le corps du vieux Bob-Omb leur fut rendu du fond invisible de la place, alors qu'ils restaient toujours immobiles dans la pâle clarté du marbre blanc ; après que quelqu'un eut crié d'une voix tremblante et incrédule : « Ils… ils l'ont tué ! Il est mort ! » ; après qu'une violente clameur fut montée de la foule qui s'élança avec rage en direction des monstres… ce qui était certain donc, après tout cela, c'était que la seule bataille qu'allait connaître la Cité Arc-en-Ciel serait d'une iniquité absolue. Mais tous n'en avaient que faire. Il n'y avait plus qu'une seule chose qui comptait désormais : récupérer et défendre l'honneur de leur ville.


***


Afraléfic ne s'était apparemment pas souciée de ne pas montrer qu'elle anticipait leur arrivée. Elle semblait même avoir pris un malin plaisir à montrer ce qui les attendaient quand ils lui feraient face. Et ils durent l'admettre, traverser les différentes salles du palais, ce qui avait presque paru à Koopignon pour un parcours de santé la première fois, révéla maintenant de l'exploit.


Les barrières de feu, tout d'abord, avaient complètement changé. Elles étaient devenues immenses, de véritables fournaises en mouvement, avec des couleurs d'une violente incandescence - bleu, violet, rose et blanc. Mais Marmo T, qui avait eu l'occasion de se débattre avec des flammes du même genre sur la Plaine Dragée, trouva un moyen d'une telle simplicité de les traverser, que Koopignon n'avait pas fini de lui jeter des regards impressionnés lorsqu'ils atteignirent la pièce octogonale. Usant de son impressionnante capacité thoracique, il avait soufflé à travers sa flûte et à la seule force de ses poumons une telle bourrasque, que le feu s'évaporait partout là où il soufflait. Pour une raison inconnue, cela n'avait pourtant pas l'air de plaire à Maraboo. Cette performance l'avait laissée avec une mine soucieuse, même pour elle.


Koopignon perdit sa stupeur amusée d'un instant lorsqu'ils passèrent à la salle suivante, celle où des escaliers s'entrecroisaient inutilement. Lorsqu'ils firent mine de passer par la porte à l'autre bout, ignorant celles de l'étage auquel menaient les marches superflues, il y eut un grand bruit métallique, et ils se retrouvèrent tous à l'entrée de la pièce octogonale, la porte se refermant toute seule derrière eux. Il semblait impossible de continuer sans choisir la bonne issue et leur découragement grandit. Après moult tentatives, cependant, Goombulle déduisit qu'il fallait suivre un chemin précis pour que cette partie du palais leur concède le passage. Koopignon décelait à chaque fois l'aura maléfique qui enveloppait la bonne issue. Et bientôt, les quatre héros débouchèrent au grand air, dans le jardin figé par les ténèbres.


Koopignon, ravi, se tourna vers les autres en souriant, mais personne ne le lui rendit : Maraboo semblait toujours préoccupée, et Goombulle était incapable de le regarder dans l'œil sain, contrairement à Marmo T qui fixait la terrible blessure encore sanguinolente, avec un mélange de fascination et d’horreur.


- Pourquoi vous faites ces têtes d'enterrement ? Nous sommes proches du but ! Suivez-moi, il faut franchir la porte là-bas, en face…

- Aurais-tu déjà oublié ce que Marjolène et Toxicroc t'ont accidentellement révélé, Koopignon ? coupa Maraboo d'un ton de reproche. La dernière fois que tu es entré là-dedans, on a failli perdre la vie, tous les deux… Tu te souviens ?

- Je m’en souviens très bien, Maraboo, tu ne m’as juste pas laissé finir. La suite se trouve forcément là-bas, j’allais juste ajouter qu’il faut d’abord trouver comment débloquer la véritable entrée. À ce propos, tu as travaillé pour Afraléfic. D’après toi, comment la trouver ?

- Je n’en ai qu’une vague idée. Mais mon intuition me porte… (Elle se tourna vers le haut bâtiment cylindrique, d'une couleur gris sale, entouré d'un bassin.) … dans la Tour Mystellaire.

- Je suis d’accord, ajouta Koopignon. Elle n’était pas là avant, du temps de mon père.

- Cette tour dont tu nous as parlé tout à l'heure ? dit Goombulle en fronçant les sourcils. Là où Afraléfic a créé les Gemmes…

- Oui, et si elle y a créé les Gemmes, elle y a peut-être mis au point un système permettant d’accéder à son antre.

- Et du peu que j'en sais, cet endroit va nous poser des difficultés qui dépassent de très loin tout ce qu'on a vu jusqu'à maintenant. Venez…


Mais ils cessèrent presque aussitôt de marcher. Trois ponts permettaient de franchir autant de canaux qui alimentaient le bassin au son d'un froid clapotis, mais aucun ne permettait de rejoindre la tour. Koopignon suggéra sans conviction de traverser à la nage, mais Maraboo écarta cette idée d’un simple regard. Afraléfic n'aurait jamais négligé de réduire à néant cette possibilité. C’est alors que Marmo T suggéra d’utiliser sa force et la magie de Maraboo : il lancerait Koopignon de l’autre côté, Maraboo traverserait à son tour comme si de rien n’était. Puis il lancerait Goombulle, de façon à ce que Koopignon la réceptionne pendant que Maraboo amortissait sa chute avec le même tour avec lequel elle avait freiné le coup de poing du Toad tout à l’heure. Et enfin, Marmo T prendrait son élan et sauterait au-dessus du bassin grâce à sa force herculéenne. C’était d’une telle simplicité que les trois autres approuvèrent ce plan, et une minute plus tard, ils étaient tous les quatre à l’entrée de la Tour, secs et indemnes.


Juste avant de passer la porte d’entrée, Maraboo se tourna vers les trois autres d’un air grave.


- Seuls nos cerveaux vont nous aider, ici, expliqua-t-elle. Ce lieu a servi à des incantations stellaires d'une grande complexité, et il ne va pas nous livrer ses secrets facilement. Si les astres ont parlé à l'intérieur de cette tour…

- Mais qu'est-ce qu'on cherche, exactement ? questionna Goombulle avec une pointe d'agacement.

- Justement, seule Afraléfic le sait. Entrons.


C'était l'endroit le plus étrange dans lequel il ait jamais pénétré, pensa Koopignon, et venant de lui, ce n'était pas anodin. C'était une immense cage d'escalier, ce dernier se tortillant en colimaçon au milieu, avec un grand espace vide et inutile autour, où ils pouvaient se balader aisément. Les murs épousaient la forme octogonale de l'extérieur, et étaient ornés de motifs brillants d'étoiles à cinq branches qui se découpaient sur un bleu triste. Sur les murs de biais, quatre portes identiques.


Mais ce n’était pas la couleur des murs qui leur causèrent autant de déprime. L’endroit était à la fois étrange, magnifique, intimidant et terriblement mélancolique. Comme s’ils se trouvaient parmi les restes d’une civilisation légendaire et rayonnante, dont la gloire avait été ravagée par une terrible malédiction et qui, des millénaires après, exhalaient encore la douleur immense de sa grandeur perdue et de ses morts atroces. Ils sentirent naître dans leurs esprits un bizarre sentiment de solitude pendant qu’ils montaient l’escalier.


Il y avait quatre autres portes à l'étage supérieur, et un autre étage les attendait encore au-dessus. Résignés, ils se mirent à fouiller de fond en comble pour essayer de trouver ce que cachaient les huit salles différentes. Chacune abritait une énigme qui les tenaient parfois en haleine pendant des heures. La fatigue grandissait, la mélancolie qui suintait des murs menaçait de les submerger, mais Maraboo se contentait de translater régulièrement leurs esprits hors de leur corps, afin qu'ils puissent se libérer de toute influence extérieure pour retrouver leur concentration. C'était efficace puisque, tout aussi régulièrement, ils réussissaient à percer l'un des secrets de cette tour. Quel ne fut pas leur étonnement de voir que chaque salle vaincue leur donnait un coffre, surgi d'un nuage de fumée noire, dans lequel se trouvait à chaque fois la même clé.


Quand les huit clés furent réunies, ils montèrent au dernier étage et contemplèrent, émerveillé, une gigantesque représentation de leur système solaire, qui flottait au centre de la tour. Il était immobile, mais ça n'empêchait pas d'apprécier les différents astres, disposés ici et là sur des anneaux de métal.


- Et que fait-on avec cette chose ? finit par demander Goombulle.

- Il y a q-quelque ch-chose, là... là-bas...


C'était un simple pilier, avec un creux de la forme d'une étoile à cinq branches. Personne n'y comprit rien, sauf Maraboo qui s'exclama - ou plutôt déclara d’un timbre un peu moins monocorde que d’habitude :


- C'était donc ça.

- De quoi tu parles ? demanda Koopignon qui dut pivoter pour l'avoir dans son champ de vision rétréci.

- Il y a peu, juste après la prise du palais, j'ai été chargée de donner une pierre en forme d'étoile à Toxicroc, avec pour seule instruction de m'assurer qu'il la cacherait de manière à la rendre introuvable...

- Et alors ?

- Et alors ? C'est une chance extraordinaire pour nous, que j'aie été choisie pour ça. Car je sais à quoi elle sert maintenant, mais aussi où elle se trouve… Ce goinfre, qui n'a jamais écouté personne, s'est contenté de la gober sous mes yeux, pensant que personne ne viendrait, ou même n'oserait, venir la chercher… dans son estomac !

- C'est génial ! s'écria Goombulle d'un air aussi enjouée qu’elle, mais la suite montra que c’était ironique : il ne nous reste plus qu'à aller trouver l'une des bêtes les plus féroces, sanguinaires et mortelles, la mettre sur le dos, lui ouvrir le ventre et plonger dans ses entrailles nauséabondes pour récupérer une pierre de la taille de mon pied. Trois fois rien !

- Ce n'est pas qu'on ait tellement le choix, répliqua Koopignon. Mais je ne vois pas non plus comment faire une telle chose, Maraboo, lui échapper était déjà bien assez compliqué...

- Nous n'aurons pas besoin d'y retourner. Regarde...


Sous leurs yeux, les contours de Maraboo se floutèrent, et au milieu d'une sorte de brume émeraude, quelque chose prenait forme...


- La Pierre Étoile ? s'exclama Goombulle.


Koopignon la considéra, bouche bée.


- Mais... mais comment tu as... ?

- Tu te souviens, durant notre combat mouvementé avec Toxicroc ? À un moment, je lui ai envoyé un coup de poing...

- ...dans son ventre ! s’exclama Koopignon à son tour avec un petit rire. Maraboo... Tu es une vraie chanceuse !

- Je ne l'ai pas fait par hasard, protesta le fantôme. Je voulais savoir comment Afraléfic comptait se protéger bien avant qu'elle ne passe à l'acte. Et maintenant, j'ai tout compris... Regardez !


À l'aide de sa télékinésie, la pierre Étoile fusa comme un projectile vers le pilier où elle s'encastra dans le creux avec une parfaite précision. La tour trembla un peu, et de huit nuages de la même fumée de laquelle avaient surgi les coffres, huit cylindres de pierre émergèrent, chacun avec une encoche de la forme d'une clé. Toujours sous le choc, les quatre héros y insérèrent fébrilement les clés, et attendirent. Le sol trembla encore plus fort pendant un court instant. Ils levèrent les yeux : un anneau d'étoiles et de planètes brillantes, plus grand que tous les autres, avait surgi de nulle part autour du planétarium, qui se mit en mouvement. Et avant que l'un des quatre ait pu réagir, des coups régulièrement espacés se firent sentir. C'est comme si un géant avait martelé le sol de ses poings, quelque part à l'extérieur.


- C'était quoi, ce tremblement ?

- Crois-en mon expérience d’explorateur, nous avons débloqué le chemin pour la suite ! s'exclama Koopignon avec soulagement. Mais de toute façon, je parie que Maraboo le sait déjà ? Pas vrai, Maraboo ? Maraboo ?


Elle avait de nouveau disparu. Koopignon pivota sur lui-même, incrédule. Il n'arrivait pas à croire qu'elle les abandonnait de nouveau dans un moment pareil.


- Où est-elle passée ? balbutia Goombulle.


Koopignon préféra éluder la question et espérer silencieusement que le schéma de la dernière fois se répèterait, que Maraboo n'avait disparu quelques instants que pour mieux réapparaître, avec le bénéfice de la surprise. Étaient-ils sur le point de se frotter de nouveau à un danger mortel ?


- Sortons d'ici, murmura-t-il d'une voix blanche.

- Comment ça ! s'enflamma aussitôt Goombulle. Une précieuse alliée se volatilise en nous laissant dans le brouillard, et tu veux quand même avancer sans elle ? À quoi jouez-vous tous les deux ?

- Ce brouillard n'est qu'une illusion, marmonna Koopignon. Nous savons quel chemin prendre et ce qui nous attend au bout... et si Maraboo a disparu sans nous prévenir, c'est qu'elle avait une bonne raison de le faire.

- Mais...

- Je lui fais confiance, l'interrompit-il. Crois-moi, elle sait ce qu'elle fait. Et maintenant, sortons d'ici.


Il avait parlé d'un ton étonnamment calme, mais qui n'admettait aucune réplique. Et Goombulle redevint silencieuse. Ils sortirent avec pour tout bruit l'écho de leur pas dans la tour, résonnant comme l'appel étrange et lointain de ce qui les attendait au devant.


- Attendez ! cria la voix timide de Marmo T. J-je ne l'ai p-plus !


Koopignon et Goombulle se retournèrent, l'air incrédule.


- De quoi tu parles ? De la Gemme ?


Son regard terrifié suffit comme réponse.


- Elle a d... dû tomber d-dans l-la salle d-des pics...

- Peu importe, coupa Koopignon. Nous n'en avons plus besoin, dorénavant. Il faut sortir d'ici.


Le problème de traverser le bassin se posa de nouveau. Marmo T proposa de faire comme avant, la magie de Maraboo en moins, mais la bande de pierre autour de la Tour était étroite et ne lui permettrait pas de prendre autant d’élan. Une fois Koopignon lancé de l’autre côté, et Maraboo réceptionnée, Marmo T se prépara comme il put, une expression d’appréhension sur le visage. Et il s’élança… pas assez loin. Il se cogna le torse contre le bord, et ses jambes plongèrent dans l’eau du bassin.


- AÏE !


Quelque chose avait mordu sa jambe. Koopignon tendit aussitôt la main, presque à l’aveuglette car la panique réduisait sa vision déjà diminuée de moitié. Le Toad continuait de se débattre en criant et en projetant de l'eau partout. Sa main se referma sur celle de Marmo T, mais lorsqu’il tira, il y eut un bruit d'éclaboussement plus fort que les autres, suivi d'une exclamation de surprise et d’une détonation, et le Toad surgit de l’eau beaucoup trop fort pour que Koopignon en fût la cause à lui tout seul. Il lâcha sa prise, et entendit le bruit de chute à quelques mètres derrière lui. Goombulle laissa échapper un cri de frayeur.


Puis ce fut le silence. Un silence mortel. Inquiet de ne pas entendre Marmo T gémir, Koopignon courut pour constater son état. Marmo T ne semblait pas avoir de séquelles - d'ailleurs, il ne semblait rien ressentir du tout : ses yeux étaient fixes et contemplaient le plafond invisible d'un regard vide. Sa main était glacée. S'il n'avait pas respiré lentement et profondément, on aurait pu croire qu'il était...


- Nous allons continuer. Je le porterai. Allez, il faut passer cette porte au fond une bonne fois pour toutes.

- C'est de la folie ! gémit Goombulle. Qu'est-ce que ce sera, après ton œil, Maraboo qui disparaît et maintenant Marmo T transi par un froid inconnu ?


Mais Koopignon avait déjà un horrible pressentiment sur l'origine de ce « froid inconnu ». Qui se confirma deux minutes plus tard lorsque, peinant sous le poids des muscles de Marmo T, il avait ouvert en grand le panneau qui l'avait mené droit à Toxicroc. Il eut à peine le temps d'étouffer une exclamation - le sol du couloir avait disparu, affaissé en un escalier - qu'il s'aperçut enfin que quelqu'un leur barrait la route : Marjolène. Et cette fois, il ne put nullement retenir son cri de rage.


Elle fendit l'air de sa main. Koopignon sentit le froid s'intensifier à la surface du corps de Marmo T, en devenant si mordant qu'il frissonna et le lâcha. Marmo T ne tomba pas : sa chute fut stoppée nette par un coussin d'air glacé, et déviée en direction de la harpie. Quand il se fut docilement rangé à ses côtés, à un mètre du sol environ, Marjolène se tourna vers Goombulle et eut le sourire le plus sardonique que l'on puisse s'imaginer. Goombulle se mit alors à se tordre sur place, au rythme d'un crépitement qui semblait provenir de l'air tout autour d'elle. Peu à peu, des étincelles, puis des arcs électriques apparurent et bientôt, elle se retrouva enfermée dans une sorte de cage de mini-éclairs, incapable d’émettre le moindre son entre ses mâchoires serrées, les yeux écarquillés.


Horrifié, Koopignon recula, et en bougeant, il vit deux mains identiquement gantées à celles de Marjolène, dépasser du sol juste derrière la Goomba. Ses doigts étaient recourbés dans l'effort de Maryline de maintenir l'étau électrique. Elle émergea lentement, Goombulle bougeant au même rythme jusqu'à se positionner devant elle. Tout aussi calmement, les bras toujours tendus, elle partit se ranger à côté de sa sœur, Goombulle flottant de l'autre.


Koopignon savait déjà que c'était inutile, mais il tourna les talons et se mit à courir dans la direction opposée. Il n’eut pas fait deux pas qu’il se figea. Maraboo lui faisait face. Ils se fixèrent pendant une fraction de seconde, puis Maraboo esquissa un geste qui ressemblait à un recroquevillement sur elle-même. Koopignon émit un flash de lumière verte, en même temps que retentit un bruit sec et étouffé semblable à un morceau de bois se brisant sous l'eau. Il chuta alors, sa silhouette baignée d'un halo rougeâtre, une expression de tiède surprise sur le visage... et il s'effondra sur le sol avec un bruit sourd.


- Parfait… Hiar hiar hiar ! Maintenant, amenons ces gêneurs à Sa Majesté et finissons-en toutes ensemble ! Suivez-moi toutes les deux, je connais le chemin…


Les corps de Marmo T, de Goombulle et de Koopignon se mirent en mouvement et suivirent respectivement Marjolène, Maryline et Maraboo pendant qu’ils s’enfonçaient dans les profondeurs du palais. Au lieu des longs couloirs répétitifs que Koopignon avait vu la première fois avant de tomber dans l’antre de Toxicroc, c’était maintenant un enchaînement chaotique d’escaliers, de plateformes et de mécanismes jusque-là invisibles en sous-sol, et qui étaient apparus lorsque le sol s’était affaissé partout de manière inégale.


Ce fut à cet instant qu’il s’en rendit compte. Marmo T avait perdu connaissance, Goombulle était paralysée et sourde à cause du crépitement de la cage électrique, mais Koopignon entendait tout. Marjolène et Goombulle discutaient en étalant les informations, et pas des moindres :


- ...ne devraient pas faire long feu là-haut dans les restes de leur ville qu’ils appellent Byosis. Je ne comprends toujours pas pourquoi elle tient encore debout, elle aurait dû être réduite en cailloux lorsqu’elle a pris ce palais.

- La magie est quelque chose d’imprévisible, Marjolène, ça doit être une petite erreur de sa part… (« Je suis navrée d’en être arrivée là, Koopignon… »)

- Bah bah bah ! Erreur ou pas, ils devraient être tous morts d’ici quelques heures, toutes nos troupes ont été envoyées là-bas, même celles qui devaient garder le palais. Grâce à ma source, j’ai attendu que le Koopa se montre par ici. Si tu avais vu sa réaction quand on lui a pris son ami… S’il n’était pas aussi pathétique, j’aurais dit que c’était mignon de sa part ! Mais cet idiot m’a non seulement livré sans le vouloir le vassal parfait pour accueillir l’âme de sa Majesté, mais il m’a en plus appris que la ville existait encore. J’en ai non seulement déduit qu’ils étaient encore là, mais qu’en plus il y avait une sorte de cerveau des opérations pour essayer de la renverser. Et je l’ai informée.

- Belle déduction, Marjolène. Et je suis venue te chercher pour te prévenir que le plus gros du cerveau était bien arrivé ici, comme tu avais prédit que ça risquait d’arriver, juste après que j’ai ouvert la voie avec eux depuis la tour… (« ...mais comme je sentais qu’elle allait te coincer, c’était la seule issue pour moi : rejoindre mes rangs. »)

- Hiar, tu l’as dit, un beau coup de filet ! Bien que ces trois-là soient des créatures aussi misérables que les autres, leurs minuscules aptitudes risquaient quand même de percer l’entrée vers la cachette de notre Reine, je leur accorde au moins ça…

- J’ai quand même dû les aider. Pour les pièges, les énigmes, et récupérer la Pierre Étoile… Ça n’a pas été facile, avec ce dragon. Heureusement que tu étais en-dehors de sa cachette secrète après lui avoir délivré le corps du garçon, j’ai pu te rejoindre juste avant le combat avec lui pour te faire part de mon idée. (« J’espère que tu me pardonneras de tous ces mensonges, mais il n’y en aura plus à présent. Tiens-toi prêt, nous y sommes presque… »)

- Quel imbécile, ce Toxicroc. Je parie qu’il n’a rien compris à ce qui lui arrivait, qu’il n’était pas censé gagner contre ce Koopa avec ton aide et que ça te permettrait de le rassembler avec les deux autres prétendus héros dont notre Reine avait entendu parler, gagner leur confiance et les laisser se livrer tous les trois en même temps. Et maintenant, ils sont tous les trois à notre merci, nous en finirons avec cette rébellion une bonne fois pour toutes. Je serai récompensée de sa gratitude pour l’éternité… Hiar hiar hiar !

- Oui, de la gratitude, c’est ce que j’espère obtenir aussi de mes amis, surtout pour avoir joué double jeu pendant tout ce temps, ce qui était sans doute le plus difficile. Mais c’est fini maintenant. (« Attention, à trois. Un… Deux… »)

- Des amis… Pouah ! Qui a besoin d’amis dans les rangs de l’armée la plus puissante du monde avec elle à sa tête ? Seule la famille compte. Les soldats d’Afraléfic, ses trois dragons, même moi, Maryline et Vidal, elle est notre mère à tous et toutes, en quelque sorte… Une immense famille. Ça vaut tous les amis du monde.

- Nyaaaah ?

- Tu as raison sur un point, Marjolène… Je n’ai jamais eu d’ami parmi cette armée. Ni de famille d’ailleurs. Je parlais de mes VRAIS amis, ceux qui m’ont enfin donné une bonne raison de me battre.

- Quoi ? Quelles sottises es-tu en train de proférer là ?

- Maraboo veut dire que ses amis véritables, c’est nous. Et que c’est contre toi qu’elle a joué double jeu.


Marjolène fit volte-face. Le rictus de cette harpie qu’il détestait tant avait, à son grand contentement, fini par s’effacer, remplacé par une horrible grimace d’incrédulité agitée de tics. Koopignon était sorti de sa paralysie magique que Maraboo avait discrètement annulée et était retombé presque sans bruit derrière les trois démones, quelques instants auparavant. Mais si Maryline s’en était rendue compte, Marjolène n’y avait d’abord vu que du feu.


- Merci quand même d’avoir montré et même effectué le chemin pour nous à travers ce dernier dédale, je ne suis pas sûr que nous y serions arrivés, même avec l’aide de Maraboo.


Marjolène ouvrit davantage la bouche, mais Koopignon lui fit ravaler son rugissement en se tournant cette fois vers Maraboo d’un air affable :


- Merci, chère amie, et surtout pas de souci pour tout à l’heure. La fausse paralysie a très bien fonctionné, j’ai pu entendre en accéléré tous ces détails dont vous venez de discuter ainsi que d’autres pendant la fraction de seconde précédant ma chute. Mention spéciale pour ton coup de génie, au passage. Tromper Marjolène pour faire un coup de filet factice, l’obligeant ainsi à parcourir avec toi le chemin jusqu’à la cachette secrète d’Afraléfic, puisque tu ne pouvais pas toi-même t’y rendre car faisant partie des… comment disais-tu déjà Marjolène, avant de me livrer au dragon ? s’interrompit-il avec un ton de fausse hésitation en se tournant de nouveau vers elle. Ah oui, « serviteurs ordinaires loyaux et stupides ». (Marjolène soufflait à présent par le nez comme un taureau prêt à charger, mais Koopignon se contenta de lui faire un sourire à peine moqueur.) Tu devrais songer à penser un peu moins de toi par rapport aux autres, si tu veux mon avis. Maraboo n’a rien de ces sobriquets.


Son calme lui donnait un net avantage par rapport à son adversaire qui s’était ratatinée d’une fureur bouillonnante (Maryline restait plantée benoîtement sur place dans un état d’attente ingénue sans chercher à comprendre ce qui se passait), mais il admit qu’il avait poussé un peu trop loin les sarcasmes. Même en y étant préparé, le bloc de glace arriva si vite qu’il eut à peine le temps de ressortir son épée pour le trancher en deux.


- TRAHISON ! hurla-t-elle.


Elle lui envoya un autre mini-iceberg encore plus gros que le précédent et Koopignon préféra se jeter sur le côté derrière une colonne de l’endroit où ils se trouvaient - une sorte de salle haute de plafond avec plusieurs arcades successives se terminant en colonne majestueuses, avec un plus grand espace au milieu. Koopignon la reconnut comme l’antichambre de l’ancienne salle du trône du Komte Koopa (élargie grâce à la magie d’Afraléfic) bien que le Komte ne se soit jamais déclaré ni comporté comme une figure royale. Il comprit aussitôt ce qui devait les attendre là-bas, et donc pourquoi Maraboo venait de lever le sort. Mais dans l’immédiat se dressait un obstacle de taille. Empoignant fermement son épée, il se releva lentement et fit dépasser sa tête de la colonne pour voir où se trouvait Marjolène. Mais il n’y avait personne, à part Goombulle et Marmo T qui étaient tombés à terre et qui remuaient faiblement. 


Maraboo avait encore disparu. Koopignon ne s’en formalisa pas, même si, comme les fois précédentes, ce n’était pas le moment idéal car il devait à présent affronter seul deux harpies en furie et douées d’attaques magiques létales. Il avait cependant fini par faire confiance à la capacité remarquable de son alliée de disparaître pour mieux réapparaître et vaincre leurs ennemis avec l’effet de surprise. Et si elle le laissait se débrouiller momentanément seul, c’est parce que Maraboo devait estimer que Koopignon était de taille, et il lui en témoigna secrètement une immense gratitude (ainsi qu’une étrange sensation de fourmillement qu’il ne parvenait pas à s’expliquer).


Et puis il sentit Marjolène réapparaître derrière lui, du côté de son œil blessé. Le jet d’air et d’eau glacés frappa la lame enchantée de plein fouet. Ses pieds glissèrent d’un bon mètre vers l’arrière et il dut mobiliser tous ses muscles pour lutter contre le flot continu que Marjolène générait de ses deux mains. Heureusement, la lame absorbait sa magie et se transformait peu à peu en une masse de glace dure et épaisse. Lentement, il esquissa un pas en avant à travers le blizzard, puis un autre. Marjolène parut stupéfaite, et la puissance du jet retomba, assez pour que Koopignon puisse se déporter légèrement sur la droite pour cesser d’être quasiment cloué sur place. Il s’élança en avant avec le surcroît d’élan, et abattit la lame alourdie sur son adversaire, qui para avec son bras - elle l’avait recouvert de glace elle aussi. Il força, mais la frêle harpie était plus solide qu’elle n’en avait l’air.


- Trahison ! cria-t-elle de nouveau en crachant des postillons gelés. Je vais te faire regretter de t’être payé ma tête, le Koopa ! Maryline et moi t’achèverons en moins de deux - viens ici, toi, au lieu de rester bêtement plantée là ! (Maryline sortit de son ombre à quelques mètres à la gauche de Koopignon, l’air plus niais que jamais). Quand nous en aurons fini, nous présenterons à Afraléfic ce qu’il reste de toi, avec les deux autres ! Et une fois qu’elle saura à propos de cette traîtresse de Maraboo, elle lui règlera personnellement son compte et plus personne ne se tiendra sur son chemin… Les autres te traitent en héros, mais ce piédestal ne te sauvera pas ! Seul contre nous deux, comme la première fois, tu n’auras pas plus de chance !

- Mais je ne suis pas tout seul, cette fois, répliqua-t-il (il venait de sentir l’esprit de Maraboo travailler dans son dos). Tu vas en avoir la preuve dans quelques secondes.

- Maryline, chérie, cuis-le à point !


À l’image de sa « grande » sœur, Maryline leva les mains, se préparant à le foudroyer.


Goombulle l’atteignit en plein son ventre rebondi juste quand les éclairs surgirent, et Koopignon dut légèrement baisser la tête pour les éviter. Maryline vacilla, mais à peine eut-elle repris son équilibre qu’elle se prit le poing de Marmo T en pleine tête. Tout comme Koopignon, Marjolène n’avait rien perdu de la scène et, profitant de ce bref instant de distraction, Koopignon fit glisser sa lame et brisa l’étreinte. Lorsqu’elle se remit droite, Koopignon lui donna un coup de boule avec le dessus de son bec imprégné de kamarium dans un KLONK ! sonore. Elle recula, grinçant des diatribes chargées entre les dents.


- Ca, c’est pour avoir dit que j’étais mignon, vieille peau ! Dis que je suis mignon, et je te colle un gnon… foi de Koopignon ! Tu vas payer pour m’avoir pris Fhelisc !


Marjolène reprit tout à coup son calme et eut un sourire sardonique. Koopignon perçut vaguement que le combat faisait maintenant rage entre Maryline et le duo Goombulle-Marmo T en arrière-plan, mais il ne parvint pas à détacher les yeux de son ennemie.


- Pathétique… Tu penses pouvoir le sauver, n’est-ce pas ? Le récupérer vivant ? L’ignorance fait des merveilles, quand il s’agit de faire naître de vains espoirs, mais tu ne sais rien - RIEN !


Elle avait ponctué le dernier mot d’un coup de poing ganté au sol, et Koopignon sauta vers la gauche juste à temps : le sol venait de se couvrir d’une couche de givre fumante au niveau de son pied droit.


- Tu sens ta fin proche, Marjolène ? lança Koopignon. Tu ne t’abaisserais pas à ce genre de persiflages sinon...


Il sauta pour de nouveau éviter de se retrouver cloué sur place, et presque aussitôt, il entendit une détonation dans son dos, suivi d’un choc sourd indiquant la chute d’un corps sur le sol et d’un bruit de coup sec. Bien qu’ils furent dans son dos, il devina que Maryline venait d’éjecter Goombulle et que Marmo T, après avoir esquivé l’attaque, lui avait fait encore goûter à sa force herculéenne. 


- Des persiflages ? Ce n’est pas ce que dirait votre ami le voyant, celui qui a amené jusqu’à votre cité les deux soi-disant héros avec lesquels ma nigaude de sœur est en train de se débattre…


Koopignon éclata de rire pendant qu’elle frappait encore le sol, tout en sentant intérieurement une profonde exaspération à la vue de cette harpie qui, contrairement à Maraboo, n’avait clairement aucun mal à manipuler et modifier le palais corrompu à sa guise.


- Tu parles de Merlune ? Il n’a jamais rien dit de tel… Tu es donc désespérée au point de lui mettre des paroles qu’il n’a jamais dites dans la bouche ?

- Koopignon… Elle.. elle dit vrai… 


Le Koopa tourna la tête et vit de son œil gauche Goombulle, étendue par terre à deux mètres, couverte de suie. Elle semblait avoir mal de partout et se traînait lentement vers lui en grimaçant, mais c’était une autre douleur qui tordait ses traits. Koopignon blêmit.


- Juste après ton départ avec Fhelisc, Merlune l’a dit… Il l’a VU…


Koopignon se rendit alors compte qu’il lui avait accordé son attention une seconde de trop : Marjolène frappa une dernière fois le sol, des deux poings cette fois, et ses jambes se retrouvèrent bloquées jusqu’aux chevilles dans une épaisse couche de glace de deux mètres de diamètre. Goombulle, qui s’était remise debout à ses côtés, subit le même sort, mais jusqu’à sa bouche. Il y eut presque aussitôt une autre détonation dans son dos et Marmo T heurta la carapace de Koopignon de plein fouet. Ils étaient tous les trois pris au piège, en étau entre les deux sœurs, immobilisés ou trop ébranlés pour se défendre.


- Rassure-toi, le Koopa… Son Altesse ne permettra jamais que son corps subisse une blessure quelconque… Console-toi avec ça, le corps de ton ami immaculé pour l’éternité, investi de la plus grande et puissante âme démoniaque que ton monde aura jamais connu ! Maryline, ma chérie, finissons-en !


Le corps rabougri de Marjolène sembla légèrement enfler de la puissance qu’elle rassemblait et s’apprêtait à leur lancer, et un crépitement dans son dos lui indiquait que Maryline faisait de même. 


Elles firent feu exactement en même temps, et tout se passa très vite, pendant une fraction de seconde. Il leva la tête et comme il s’y attendait, elle était bien là, presque invisible mais occasionnant de subtiles perturbations dans l’air. Il sentit ses deux bras s’allonger et réceptionner de plein fouet les éclairs d’un côté, à dix centimètres de la tête de Marmo T, et le blizzard glacé de l’autre en face de Goombulle et Koopignon, les stoppant net. Le corps émeraude de Maraboo réapparut lentement, le visage contracté par l’effort intense qu’elle devait fournir pour retenir la formidable énergie sur place, ses petits bras légèrement allongés. Au bout d’un temps très court, elle ne put rien retenir plus longtemps : les deux boules d’énergies la traversèrent de part en part, se croisèrent sans se toucher et ressortirent chacune par le côté opposé. Et encore un instant plus tard, Marjolène et Maryline gisaient sur le sol, chacune assommée par l’attaque de l’autre.




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