« À la vue de cet être partout blessé qui les bravait, les monstres furent pris d'effroi. Mais au cours du combat, le Koopa se laissa piéger. Il était en grand danger. Un des monstres, une Boo, se retourna alors contre les siens pour protéger le Koopa. L'opiniâtreté de son adversaire l'avait convaincue de changer de camp… »
- Koopignon, tu m’écoutes ?
- Je... je nage en plein délire... ou je suis juste en train de rêver ?
Des salles larges et hautes, une architecture digne d'un temple millénaire, des murs ornés de magnifiques motifs et sertis d'élégantes fenêtres pourpres… Avant de passer l’entrée, Koopignon avait senti l’angoisse sourdre en lui à la vue de la plateforme familière de marbre centrée sur l’entrée, auparavant blanche, mais devenue noire comme le reste de la salle. Il avait redouté une transformation similaire pour la demeure de son père. Mais un seul pas à l’intérieur de ce Palais des Ténèbres (comme l’avait appelé le démon) le frappa de la dure vérité : cet endroit naguère accueillant était maintenant sombre, terne, figé dans un air vicié et étranglé par une aura maléfique exsudée par tous les murs, le sol et le haut plafond. Les vitraux n’étaient plus éclairés de derrière comme autrefois, ils étaient maintenant éteints et menaçants, la magie de Mavila qui les maintenaient jadis chaleureusement illuminés balayée par la sorcellerie perverse d’Afraléfic.
Koopignon éprouva pour la première fois une véritable fureur à son encontre, une haine brûlante pour cet ignoble rapace qui avait perverti un tel chef-d'œuvre, et surtout la seule chose intacte qu'il restait du père de Byosis. C’était comme si elle avait pris son plus tendre rêve d’enfance et qu’elle l’avait déformé et corrompu en un horrible cauchemar.
- Tu as vu ce qu'elle en a fait, cette... cette espèce de...
- Je comprends que tu sois en colère, Koopignon, mais laisse-la glisser, elle n’arrangera rien sinon, s'empressa de répondre Fhelisc. Mavila n'avait pas le choix... JE n'avais pas le choix, comme je n'en ai jamais eu dans toute mon existence...
- On a toujours le choix, Fhelisc, et ne pas avoir tué Mavila de tes propres mains le prouve.
- C'est vrai... J'ai également choisi de lui apporter mon aide. Précisément le jour où elle m'a tout révélé. J'avais sept ans...
Tandis qu'ils passaient ensemble la lourde porte à l'autre bout de la salle, Fhelisc commença son récit. Koopignon l'écouta attentivement, tout en ayant du mal à retenir un cri de surprise désabusée ou un gémissement de supplice en reconnaissant les premières salles, toutes aussi corrompues que la première : une volée de marche suspendue « à l'air libre » au-dessus d'une étendue d'eau peu profonde - sans doute arrachée à la mer encore une fois - suivie d'un deuxième escalier très raide, éclairé de torches sinistres (dont il ne se souvenait pas, de celui-là). Ils n'avaient eu jusque-là à croiser aucun monstre, et c'était tant mieux : s'ils devaient combattre Afraléfic, autant le faire le plus vite possible et au mieux de leur forme. Malgré tout, il avait la sensation d’être épié par des centaines d’yeux de créatures planquées dans les recoins les plus sombres du palais, attendant une occasion qui ne venait pas de leur sauter dessus, comme si leur simple présence les plaquait contre les murs.
Arrivés face à l'entrée de la salle suivante, cependant, un détail du récit de Fhelisc stoppa net Koopignon :
- Attends, tu dis que cette nuit, quand Afraléfic a débarqué... Elle a éparpillé ses Gemmes dans les environs ? À ce moment-là, j'étais sur mon radeau, et je somnolais... Jusqu'à ce que je croie apercevoir une... une sorte de traînée bleue, dans le ciel... C'en était peut-être une ?
- C'est possible, avoua Fhelisc. Elle allait sans doute à l'endroit que tu venais de quitter. C'était où ?
- La dernière terre émergée était une petite île inexplorée en eaux inconnues, au sud de la mer Farald... Je me souviens juste de quelques créatures autochtones. De vraies horreurs, je ne me suis pas attardé, elles étaient vraiment trop atroces !
Il poussa le panneau, révélant une deuxième salle, moins haute que le hall mais très profonde, et vide elle aussi. Lorsqu’Afraléfic avait pris le palais pour elle, celui-ci semblait s’être étiré en s’ajoutant des salles çà et là pour le rendre intimidant et labyrinthique, rendant la ressemblance avec le palais d’origine encore plus troublante et traumatisante pour lui. Le fait de toutes les trouver vides lui donnait un sentiment dérangeant de fausse sécurité, comme si c’était le palais lui-même qui était en train de l’avaler, à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la terre. Certes, cela pouvait se comprendre, si Afraléfic avait mobilisé toutes ses troupes pour semer la terreur. Pourtant, Koopignon resta cette fois résolument immobile.
- Koopignon ? Il y a un problème ? s'inquiéta Fhelisc.
Mais ce dernier ne répondit pas. Cette pièce, comme tout ce qui avait été vu jusqu'à présent, présentait trois détails dont il n'avait jamais eu connaissance dans ses souvenirs : celui, de moindre importance, d'un palais aux couleurs ternes ; celui, plus conséquent, d'un silence glacial ; celui enfin, très présent, d'une aura malsaine, émanant de tout ce que le démon avait transformé et qui ne lui rappelait en rien ce lieu plein de vie et de chaleur qu'il avait connu autrefois. Mais ici, c'était encore autre chose, que ni les yeux ne pouvaient voir, ni les oreilles entendre. Il sentit son épée vibrer légèrement dans sa carapace.
- Nous devons être prudents, ici, déclara Koopignon.
- Mais il n'y a rien... Ce n'est qu'une salle vide.
- Fhelisc, j'ai vu beaucoup de salles dans ma vie et, crois-moi, si j'avais seulement cru que même une seule d'entre elles était vide, je n'aurais pas fait long feu comme explorateur. Et mon instinct me crie précisément de me méfier de cette pièce comme d'un Picos accroché au plafond.
- Mais comment sait-on ce à quoi il faut faire attention ?
- Ça, nous ne le saurons que lorsque nous le découvrirons... Bon, colle-toi à ma carapace, et ne t'écarte de derrière moi sous aucun prétexte. Tu peux me parler, mais prends garde de ne pas me déconcentrer, il y aura sans doute des moments cruciaux où tu devras suivre mes consignes. Tu es prêt ?
Sans même attendre la réponse, Koopignon ressortit son épée, qui vibra un peu plus intensément et à intervalles réguliers. Puis il fit un pas, puis un autre, puis un troisième... Tout en avançant précautionneusement, il gardait la lame dirigée devant lui, pointée vers le bas, balayant le sol de droite à gauche.
Enfin, au moment où il allait esquisser le sixième pas, un faible éclat la parcourut de bout en bout.
- EN ARRIÈRE !
Koopignon recula si brusquement qu'il bouscula Fhelisc, l'entraînant dans sa chute. Juste avant l'impact, ils purent entrevoir un carré de piques effilées surgir du sol puis s'y fondre en un battement de cil. Une fois debout, et après examen minutieux, ils durent admettre qu'il était impossible de déceler le moindre interstice par lequel chaque pointe se serait faufilée.
- Comment as-tu fait pour... ?
- Je suis fier de mon instinct, mais je dois aussi ma survie à une brave sorcière, rencontrée bien loin d'ici, qui m'offrit cette épée pour me remercier de l’avoir... Enfin bref, je ne serais pas étonné que ce piège cache un peu de magie, et fort heureusement, l'épée qu'elle a ensorcelée me permet de détecter ce genre d'aimable plaisanterie, impossible à découvrir autrement. On continue ?
Il était facile de comprendre, à présent, que la salle avait été pavée de piques indiscernables, totalement au hasard. Fhelisc, ayant encaissé le premier choc, et résolument accroché à la carapace de Koopignon, poursuivit son histoire. Quelques minutes et une centaine de pas plus tard, il put conclure :
- Voilà, tu sais ce qu'il s'est passé, depuis le moment où moi-même j'ai commencé à le découvrir, jusqu'à ce que tu as raté ces derniers jours.
- Piques à droite... Tu ne m'as pas raconté... Décale-toi légèrement vers la gauche... ce qui s'est passé... Ralentis, il y en a encore à un mètre... avant tes sept ans... Reste bien dans mes prochains pas, ça va se compliquer... tu avais pourtant dit que tout a commencé à ta naissance... ?
- En fait, ça remonte à plus loin encore...
Quelques instants plus tard, ils étaient parvenus à passer les piques sans encombre. Mais loin d'en paraître ravi, Koopignon était troublé.
- C'est donc pour ça que tu n'as jamais connu tes parents... Parce que tu n'en as jamais eu ! Tu es le fruit du vœu de Mavila... Et tu es venu au monde parce qu'elle avait besoin d'aide, à cause de cette histoire de prophéties ?
- C'est bien ça. Je t'ai déjà expliqué pourquoi en créer une était douloureux pour elle... Je ne peux pas lui en vouloir... Mais en m'amenant au monde, elle a dû faire en sorte qu'un double représentant tout ce que je ne suis pas soit créé lui aussi. Et ce double, c'est précisément l'un des deux démons qui a trahi Afraléfic.
- L'un des deux... ? Fhelisc, est-ce que tu te rends seulement compte qu'un certain bonhomme rencontré il y a peu correspond à ta description ? interrogea Koopignon, alarmé.
- Allons, Koopignon, comment veux-tu que ce démon soit justement celui que je dois redouter depuis trente-trois ans ? Il ne nous a fait aucun mal ! Il nous a même amenés jusqu'ici, sans rien nous demander en retour, après nous avoir juré qu'il n'était plus du côté d'Afraléfic.
S'obstiner à accorder une confiance aveugle à tout le monde était l’une de ces autres imperfections rares et touchantes de Fhelisc (et il remerciait les astres qu’il soit resté à Byosis toute sa vie, le monde extérieur l’aurait broyé comme un rien, quoi qu’en dise Ehpicia), mais Koopignon n'aurait jamais cherché à tempérer cet optimisme s'il avait su que ça pouvait devenir aussi dangereux. Songeant que le faire en cet instant serait une très mauvaise idée, il préféra se détourner des sourcils blonds haussés par une légère surprise et de cet éternel sourire attendrissant, pour se tourner vers la suite de leur périple.
C'était cette fois un pont suspendu au-dessus de la même eau que tout à l'heure. Un pont étroit, sans barrières, qui se dessinait sous leurs yeux dans la semi-obscurité, quelque peu atténuée par une multitude de barrières de grosses boules de feu. Certaines, les plus proches d'eux, balayaient chacune un cercle dans lequel, vu leur vitesse, il valait mieux ne pas se tenir.
- Pas le choix, il faut sauter par-dessus, observa Fhelisc.
- Mais quel genre d'individu mettrait ça chez lui ? râla Koopignon. Des barrières de feu... Dans le château d'un loser, passe encore, mais dans un palais !
Et c'est de mauvaise grâce qu'il s'élança le premier. Avec une bonne synchronisation, les deux amis parvinrent à traverser la moitié du pont, jusqu'à une courte surface de répit, dépourvue de flammes. Les prochaines formaient des vagues successives, qui apparaissaient juste devant la porte suivante, balayaient le dernier tronçon et s'évanouissaient à quelques centimètres d'eux. Après avoir repris son souffle, Fhelisc demanda :
- Prêt à ressauter ?
- Il va falloir trouver autre chose... Regarde ces flammes, là.
En effet, la vague désignée et beaucoup d'autres flottaient au-dessus du sol, trop hautes pour sauter par-dessus et trop basses pour se coucher au-dessous.
- Comment va-t-on faire, alors ? Tu vas... Ah, je sais ! Te transformer en Paratroopa ?
- Si seulement je pouvais, répliqua Koopignon, les yeux perdus dans le vague par cette idée. Non, je pensais plutôt à cette technique... tu sais... qui fait précisément perdre ses ailes à un Paratroopa. Tu sais comment ça fonctionne ?
- Tu ne veux quand même pas que... que je te saute dessus ? Encore une fois ?
Koopignon serra les mandibules en repensant à la fois précédente où ils en étaient arrivés à cette extrémité, mais il finit par répondre :
- Si, car de cette façon, je pourrais traverser à l'abri des flammes. Et une fois de l'autre côté, j'utiliserai mon épée...
Fhelisc ne semblait pas du tout emballé par l'idée de forcer son ami à cet exercice une nouvelle fois, mais il n'y avait rien d'autre à faire. Il se mit juste derrière lui, et bondit. Dès qu'il toucha sa carapace balafrée, bras, jambes et tête s'y rétractèrent et elle fila à l'autre bout du pont, en passant outre les flammes grâce à l’épée qu’il faisait dépasser pour les taillader. Arrivé à la porte, Koopignon planta la pointe dans le sol, l’empêchant de rebondir et de repartir dans l'autre sens. Il reparut à l'air libre, brandit l'épée et se mit à fouetter les obstacles de feu qui sortaient du néant. Fhelisc put ainsi se frayer un chemin, en passant là où les barrières ne brûlaient plus, et bientôt, il avait rejoint Koopignon, qui était couvert de suie et s'était brûlé par endroits.
- Merci Koopignon. Ça va aller au moins ?
- Oui, tout baigne... Façon de parler. Allez, pressons, on a encore du chemin à faire.
Ils traversèrent ensuite une autre salle vide, dévalèrent d'autres marches, entrevirent une pièce octogonale, puis une autre avec des escaliers entrecroisés qui n'existaient pas avant, et débouchèrent une nouvelle fois à l'air libre. C'était l'endroit que Koopignon avait le plus voulu revoir, mais c'est aussi celui où sa rage difficilement contenue atteint un nouveau point d’ébullition. Avant, c'était un jardin fleuri, éclairé par un plafond doré magique qui reproduisait un ciel d’été. On y courait pieds nus sur un sol gazonné, quand on ne s'allongeait pas au bord des différents bassins d'eau scintillante au son des gazouillis d’oiseaux multicolores. Mais à présent, tout était stérile, sans un brin de végétation, figé comme le reste du Palais et le plafond de pierre au-dessus d'eux. Seul le bassin, où l'eau clapotait tristement, apportait un peu de bruit et de mouvement, bref de rien qui ne s'apparente à la mort. Fhelisc en eut presque peur.
- Tu as vu ce bâtiment, là-bas, au centre du bassin ?
En effet, entourée d'eau, s'élevait majestueusement une tour de trois étages, du même gris sale teinté de bleu que le reste du jardin. Encore une nouveauté.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est sans doute ici qu'Afraléfic a invoqué les Sept Puissances grâce aux Gemmes Étoile... Bien sûr, elle ignorait que sans le complot de Villipand et de Grach - les deux traîtres dont je t’ai parlé tout à l’heure - elle n'aurait jamais rien obtenu. N'ayant en tête qu'accroître au maximum sa puissance, elle n'a pas dû être difficile à manipuler.
- Alors, il existe bien une machination contre Afraléfic, au bout de laquelle elle sera éliminée...
- Pas contre, Koopignon. Elle n'aura jamais été qu'un instrument des deux démons. Leur dessein à eux est sinistre, beaucoup plus sinistre. Ah oui, tu ne sais pas encore en quoi il consiste...
Tandis que Fhelisc recommençait à parler, lui et Koopignon traversèrent le jardin de part en part, passant les différents canaux qui alimentaient le bassin grâce à autant de ponts. Ils passèrent une nouvelle porte, qui aurait dû déboucher sur les quartiers du Komte Koopa - mais Koopignon fut atterré d’y découvrir un couloir très long et très étroit, désert également, puis un autre, et encore un autre. Tous semblables, comme des copies répétées de vitraux et de murs assombris. En temps normal, Koopignon se serait de nouveau méfié : même dans ses rêves les plus fous, aucune contrée hostile ne lui aurait offert de chemin aussi uniforme et bien tracé jusqu'au but souhaité ; il était cependant trop captivé par Fhelisc, qui acheva enfin son récit alors que la fin du troisième couloir se présentait devant eux.
- C'est vraiment effrayant, murmura Koopignon. D'après ce qu'elle énonce, cette huitième prophétie permettrait d'utiliser les sept autres au profit des deux démons pour créer ce monstre dont tu m'as parlé... Ce qui ferait qu'en plus de trahir Afraléfic, ils auraient menti à tous ceux à qui Villipand destinait une prophétie !
- C'est bien ça, approuva Fhelisc. Villipand, sous la coupe d'Afraléfic, ne pouvait pas tenter quelque chose tout de suite. Chaque nouvelle prophétie offrait une des Sept Puissances à quelqu'un d'autre, faisant de ce dernier un Maître ou une Divine Stellaire. Après la septième, il avait enfin le champ libre : il s'est encore servi de Mavila pour énoncer la huitième, de sorte que le seul véritable héros qu'elle épargnerait puisse vaincre les sept Maîtres et Divines, une fois écartée « l’indigne royauté » Afraléfic.
- Mais comment Villipand a-t-il pu leur offrir ces Puissances avec les Gemmes, sans qu’Afraléfic ne s’en aperçoive ?
- Exact, Villipand devait satisfaire les Maîtres et Divines pour qu'ils ne se doutent de rien. Mavila a essayé de découvrir comment ils avaient pu faire, quels étaient ces « fruits » dont parle la huitième prophétie, mais sans succès. Villipand a également veillé à ce que toutes les prophéties imposent qu'en vainquant le Maître ou la Divine correspondante, ce serait la Gemme toute entière que chacun et chacune recevrait. Bien sûr, il leur a fait croire que c'est précisément ce qui leur offrirait un pouvoir définitif. Un mensonge de plus... Et quand le jour viendrait où Maîtres et Divines connaîtraient le même sort qu'Afraléfic...
- …Villipand n'aurait plus aucun problème pour manipuler les Sept Puissances à sa guise, acheva Koopignon, horrifié. Pour créer ce « vrai fléau », qui tuera tous les « héros téméraires »... C’est terrifiant, et je redoutais déjà d’affronter Afraléfic, alors que ce qui viendra après elle est bien pire.
- C'est pour cette même raison que je devais tuer Mavila. Je devais Corchiqueter la huitième prophétie, pour empêcher que ceci ne devienne réalité. C'est ce qui s'est passé, mais je n'y suis pour rien. Et Villipand avait juré sa perte de toute façon, bien qu'il dût attendre de lui avoir fait énoncer toutes les prophéties qu'il voulait. À chaque fois, je devais assister à sa souffrance, sans pouvoir rien faire d'autre que les modifier légèrement afin de les rendre moins défavorables à ce futur et singulier héros. C'était un risque à prendre, car je risquais de Corchiqueter chaque prophétie, et qui sait ce qui se serait passé à ce moment-là !
- Mais il manque un élément de taille. Que vient faire ce Soleil Noir dans l'histoire ?
- Je suis presque sûr que Villipand et Grach comptaient l'utiliser pour créer le « vrai fléau ». C'est malheureusement tout ce que je sais, ou plutôt que je crois savoir. Je ne l'ai découvert qu'après la mort de Mavila, rappelle-toi.
Ils quittèrent le troisième couloir pour en pénétrer un quatrième strictement identique aux autres.
- Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse y avoir quelque chose de plus tordu et de plus dangereux qu'Afraléfic, avoua Koopignon. Le plus inquiétant, c'est qu'à part moi, tu es le seul à être au courant de ce qui se trame vraiment, et tu as pris tous les risques en m’accompagnant pour me l’apprendre. Tu es vraiment quelqu'un de bien, Fhelisc, déclara Koopignon en le prenant par les épaules, mais tu es également le plus susceptible de devenir leur prochaine cible, ainsi que tous les habitants de Byosis qui ont survécu par miracle avec elle, vu votre proximité à tous avec Mavila. Et ça, je n'en veux à aucun prix, alors maintenant tu vas me laisser continuer pendant que tu vas faire demi-tour et aller te mettre en sécurité à Byosis. Les voir te faire du mal est la dernière chose que je souhaite.
- Tant de sentiments me touchent, grinça une voix dans l'obscurité.
Koopignon bondit comme si un Lakitu lui avait lancé un Hériss dessus, et à nouveau, Fhelisc fut le premier à pointer le doigt en direction d'où venait la voix. Juste devant la porte qu'ils venaient de passer.
- Ce que tu vas regretter d'avoir dit, en revanche... Hiar hiar...
S'extirpant peu à peu de la pénombre dans un bruit éthéré, une petite femme gantée, chapeautée et douloureusement violacée s'avança vers eux tout en parlant, un rictus de plus en plus déformé par l'avidité.
- Tu te fourres le doigt dans l'œil, le Koopa. Afraléfic est bien la plus tordue et... Hiaaaaaar... Dire que je m'esquinte à lui trouver le corps parfait depuis deux jours, alors qu'il suffisait d'attendre qu'il se jette dans la gueule du loup. Maintenant, tu vas être bien sage et me laisser emmener ton ami. Sa Majesté a, comment dire, TRÈS envie de le rencontrer...
- Cours toujours, vieille bique, gronda Koopignon. Pour l'avoir lui, il faudra d'abord que tu m'aies moi. Et profites-en pour raconter à TA Majesté que si je peux, je me chargerai moi-même de vous détruire, elle et vous tous.
- Contre toute apparence, beaucoup de ses serviteurs ordinaires, loyaux et stupides sont restés ici sur son ordre, avec pour consigne de te massacrer dès que tu y poserais un pied. Et pourtant, tu leur as fait peur, car même eux ont compris que n'importe qui de sensé n'aurait jamais osé s'aventurer aussi loin. Mes compliments... Tu as réussi à terroriser les armées de l'ombre. Et tu as même triomphé d’Occicroc dans ce puits ! Pas étonnant qu’aucun ne se soit manifesté… Mais il faudra plus qu'une carapace couverte de cicatrices et des tours de magie avec le décor pour me décourager moi. Alors pour ce qui est de te passer dessus, je n'y vois aucun inconvénient. Maryline, ma chérie, si tu veux bien... Et tâche de ne pas échouer cette fois-ci !
Le même son éthéré résonna alors, un peu plus grave que pour Marjolène, à la gauche de Koopignon, et la petite sœur de la harpie se trouva là. Son sourire vide semblait crispé, comme si elle souffrait de quelque part. On y lisait tout particulièrement la cruauté avec laquelle Marjolène semblait la traiter. Pour survivre, cependant, la compassion était exclue : ni une ni deux, l'épée fendit l'air.
À la vitesse de l'éclair, Maryline releva un bras plié que l'épée toucha de plein fouet, sans lui faire aucun mal. Koopignon se retrouva alors, complètement impuissant, en face d'un monumental coup de poing qui l’envoya douloureusement contre le mur. Étourdi, il resta étendu sur le côté, ne cherchant même pas à se relever, entendant à peine le cri de désespoir de Fhelisc, aussitôt étouffé par un avant-bras musclé plaqué sur sa bouche et interrompu quand il disparut dans le sol. C'était fini, sa promesse n'avait même pas tenu trente secondes... Fhelisc était capturé, et qui sait quelles horreurs Afraléfic lui tenait prêtes, alors qu’il devait être captif à la place de celui qui méritait sans doute le moins de finir comme ça.
- Mission accomplie, chantonna Marjolène, et grâce à toi, le Koopa. Car tu vois la porte, au fond ? Oui, celle de l'ancienne chambre du fondateur de votre stupide ville... Tu croyais évidemment que tu étais près du but, mais la suprême Afraléfic, se terrer là-dedans ? Les explorateurs sont tellement naïfs, il suffit de leur faire croire à monts et merveilles au bout d’un chemin tortueux pour les manipuler. C'est ton funèbre destin qui s'y trouve, celui de quelqu'un d'assez sot pour croire en des choses qui ne se produiront jamais...
Sans qu'il la vit, Koopignon la sentit remuer les bras et son épée se soulever dans les airs et se couvrir de glace. Celle-ci grossit sans discontinuer, jusqu'à former une surface lisse qui se propagea dans tout le couloir en le soulevant par en-dessous ; la surface s’inclina, et sa carapace commença à glisser vers le fond du couloir, où finissait de se dérouler ce qui ressemblait à un gigantesque toboggan glacé. Il entendit Marjolène caqueter une dernière fois :
- Avant de mourir, essaie de rester en un seul morceau, le Koopa ! Avec un peu de chance, tes os seront reconvertis en l'un de nos soldats ! Hiar hiar hiar !
Même s'il l'avait voulu, il n'aurait jamais pu se remettre sur pied pour stopper sa glissade, et se résigna donc à se laisser faire. Il aurait également voulu ne pas entendre ce ricanement qui s'éloignait... mais qui fut bientôt remplacé par autre chose. Une fois de plus malgré lui, un autre fragment de son passé s’imposa à lui, affreusement similaire à ce qu’il était en train de vivre en cet instant même, un sermon pour l’imprudence et l’arrogance de partir en solitaire pour une aventure hors de sa portée. Une aventure vide de sens, suicidaire, qui allait de nouveau avoir un coût dévastateur, où il allait encore essuyer une terrible perte...
***
- J’espère que tu es fier de toi, Koopignon ! lança sèchement Bombonneau, alors que la crique se rapprochait et que l’entrée du palais apparaissait à leur vue. Je ne compte plus les fois où j’ai manqué d’allumer l’une de mes mèches à cause de toi, mais là j’en suis si près que ça doit être un record !
- Ça va, Bombonneau... Ça fait deux jours que tu me rabâches les mêmes leçons, alors lâche-moi !
- Te lâcher ? J’espère que tu plaisantes, mon garçon ! Ça fait vingt ans que tu me fais tourner en bourrique, à me faire courir d’une enceinte de Byosis à l’autre pour te ramener chez le Komte avant que ne tu puisses te perdre dans la nature, mais là c’est le bouquet ! Un : tu es monté à bord à l’insu de tout l’équipage comme un vulgaire passager clandestin, nous obligeant à nous rationner. Deux : tu leur as menti en prétendant être là à la demande du Komte et de Mavila quand ils t’ont trouvé. Et pour finir, trois, comme trois jours ! Trois jours entiers à ratisser les flots pour te retrouver et t’escorter jusqu’à Byosis, alors que j’ai autre chose à faire que de jouer les nounous ! Alors tant que tu seras sur MON bateau pour t’être comporté comme un ado irresponsable, je ne te lâcherai pas.
Koopignon sentit une vague de honte lui tomber dessus et il détourna la tête devant l’expression sévère du Bob-Omb. Malgré sa taille deux fois inférieure à la sienne et sa douce couleur bleu nuit, ses yeux lançaient des éclairs qui auraient presque pu allumer les nombreuses mèches dorées qui constituaient sa barbe généreusement fournie, ainsi qu’une frange et une queue de cheval assorties dépassant respectivement de l’avant et l’arrière de son tricorne. Mais Bombonneau n’en avait pas fini avec lui.
- Qu’est-ce que tu pensais accomplir exactement ? Que tu mettrais une raclée aux pirates à toi tout seul ? Ou c’est encore ce besoin obsessionnel de jouer le bouclier du monde, en prenant des coups à la place des autres, soi-disant parce que tu sais mieux te défendre qu’eux ? Tu n’as aucune idée de ce à quoi tu nous as tous exposés, je ne sais pas qui nous devrions remercier d’avoir pu vous retrouver en si peu de temps et pour ne pas nous être fait repérer…
- Ils ont tué mes parents ! explosa Koopignon qui refusa de se faire sermonner davantage. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, rester sagement assis pendant qu’ils pillent d’autres villages ? Qu’ils saignent d’autres innocents ? Je sais ce qui se passe, même si toi et mon père essayez de me le cacher ! Mais j’imagine que tu t’en fiches, de ce que ça peut me…
- Exactement, je m’en fiche, l’interrompit durement Bombonneau. Non mais qu’est-ce que tu crois ? Que tu es le seul à avoir perdu quelqu’un ? Que le monde tourne autour de tes tourments tragiques ? Ma sœur est morte sous mes yeux parce qu’un imbécile a pensé que ce serait drôle d’allumer sa mèche pour la faire exploser, sans savoir qu’elle souffrait d’une maladie qui la rendait instable et qui proscrivait de faire joujou avec son métabolisme ! Mais est-ce que j’ai allumé la mienne pour me transformer en bombe vivante pour le plaisir de me venger de ce plaisantin sans cervelle ? Être né orphelin n’est pas une excuse à ton comportement, mon garçon !
- Excuse-moi d’avoir voulu éviter d’autres orphelins, grommela Koopignon avec une expression amère.
Bombonneau leva des yeux au plafond de la cabine avec une expression de désespoir douloureux. Au bout d’un moment, il expira bruyamment pour se contenir, et poursuivit d’une voix nettement plus calme mais non moins ferme :
- J’ai eu la chance, comme toi, d’avoir rencontré le Komte et de recevoir son aide, alors qu’il aurait très bien pu nous laisser à notre sort tous les deux. Et même, tu t’en sors bien, tu as eu un père toute ta vie, toi. Je comprends que tu veuilles venger tes parents biologiques... Mais tu leur rendrais un bien plus grand service en écoutant ton père véritable, plutôt que de risquer de réduire à néant leur sacrifice sur un coup de tête. Et tu devrais te soucier un peu plus des vivants, parce que tu nous as TOUS mis en danger, et pour quoi ? Pour essayer de venger des morts qu’au fond, tu n’as même pas connus ! Moi, j’avais déjà passé douze ans sans parents avant d’arriver à Byosis, sous la protection du Komte. Douze ! Et, mille bombes, qui sait si nous serions encore là pour en parler aujourd’hui sans lui… Il a fait je ne sais combien de sacrifices pour nous, pour nous offrir la sécurité, nous donner la vie qu’on nous a volée. Ça devrait te suffire autant qu’à moi pour rester à ta place et montrer ta gratitude envers lui en obéissant à des ordres simples et excessivement raisonnables comme rester à la maison quand on te le demande, nom d’un pétard mouillé !
- C’est trop me demander désormais. Une vie trop sage est un prix excessif à payer pour rester en sécurité. J’en ai assez de rester cloîtré entre ces enceintes !
- Alors prends sur toi ! Comme moi j’ai pris sur moi. C’est comme ça que j’ai pu me reconstruire, devenir utile à Byosis, en m’occupant de notre flotte pour toutes sortes de choses, sans me laisser dominer par la rancune pour un pauvre inconscient qui n’en vaut pas la peine. Mais toi...
- Quoi, moi ? Je suis bon à rien ? le coupa Koopignon, piqué au vif. Tu penses que je suis un fardeau pour Byosis ?
- Non, je pense que tu as beaucoup de potentiel, et qu’il pourrait être bien mieux employé qu’en t’obstinant à vouloir empêcher l’inévitable à travers des missions en solitaire insensées. Des orphelins continueront de se faire avec ou sans ton intervention, Koopignon ! Tu pourrais tellement faire pour les autres et pour Byosis, sans avoir besoin de prendre ces risques stupides...
- Et pourquoi mon aide devrait-elle se limiter à Byosis ? riposta Koopignon avec défi. Écoute, je respecte l’idée d’obéir aux consignes, s’entraider, chacun sa place dans un tout parfaitement coordonné. Je sais que ce sont des valeurs chères à mon père - et à toi. Que Byosis s’est construite ainsi et doit son prestige à cette manière de fonctionner. Mais vous devez vous rendre à l’évidence, je ne suis pas fait pour ça. Je vous adore, tous, mais mon potentiel, comme tu dis, ne prendra pas comme ça, en restant coincé dans cette ville. Tout bien réfléchi, ma place n’est peut-être pas à Byosis. D’accord, mon expédition d’aujourd’hui était stupide et imprudente, je l’admets, n’en rajoute plus ! Mais je veux quand même goûter à des horizons un peu plus larges que ceux des murailles solides à l’intérieur desquelles j’étouffe ! C’est ce que j’ai envie de faire depuis tout petit, quand est-ce que vous allez vous en rendre enfin compte ? J’ai vingt ans, et pourtant mon père hésite encore. Il pense que je ne suis pas prêt et ne veut pas me laisser sortir !
- Et il avait raison, non ? Si pour toi, jouer les passagers clandestins et te lancer dans une opération suicidaire contre les pirates c’est être prêt, alors j’espère qu’il veillera à ce que tu restes encore longtemps à Byosis. Moi, c’est ce que je ferai, si j’étais ton père…
- Heureusement pour moi que tu ne l’es pas, alors.
Koopignon regretta aussitôt d’avoir ouvert le bec. Il savait que sous ses airs obtus et ronchons, parlait un Bob-Omb effrayé, qui l’espace d’un instant imaginait avoir perdu son protégé. Car à défaut d’être son père, Bombonneau s’était beaucoup occupé de sa discipline, une discipline que le Komte Koopa, en dépit de tout l’amour paternel qu’il avait pu lui donner en vingt ans, n’avait jamais pu se résoudre à lui administrer lui-même. Après les révélations d’il y a six ans, Koopignon avait eu le temps de forger l’hypothèse que le Komte avait craint de le rendre malheureux s’il s’y était attelé, alors qu’il devait penser que son fils avait déjà bien assez souffert d’être devenu orphelin dès sa naissance. Mais il fut forcé d’admettre que Bombonneau avait raison : il n’avait jamais vraiment lamenté la mort de ses parents biologiques, qui n’étaient objectivement guère plus que des inconnus désincarnés d’une époque antérieure à la sienne, et son désir de venger leur mort lui parut tout à coup risible. Ce qui empira sa gêne et sa honte déjà prononcées en voyant l’expression peinée qu’il venait de causer à Bombonneau, le Bob-Omb qui l’avait souvent menacé d’exploser en guise de punition mais qui s’était toujours retenu ; celui qui s’était beaucoup plus soucié de son éducation que n’importe qui d’à peine quinze ans son aîné l’aurait normalement fait. Il voulut dire quelque chose pour s’excuser, mais les mots lui manquèrent.
- Non, tu as raison, répondit finalement Bombonneau, avec une tristesse imperceptible et qu’il avait pourtant tout le mal du monde à masquer. Je ne suis pas ton père. Ce n’est pas ma place de dire ça. Et c’est vrai, à vingt ans, tu es bien assez grand pour choisir quoi faire de ta vie… Mais le fait demeure. C’est comme ça que tu penses que tu feras avancer le monde, en n’en faisant qu’à ta tête ? Alors que tu serais bien plus utile aux forges, par exemple, ou en m’aidant au transport et à la livraison de nos marchandises ?
- Non, répondit Koopignon en détournant de nouveau le regard, encore penaud. Je veux juste… pouvoir aller là où personne n’est jamais allé, et surtout où je veux, sans suivre des ordres comme vous le faites tous. On construit peut-être le monde avec des lois et des règles, mais c’est en s’en affranchissant ou en les changeant qu’on l’améliore… La vénérable Népé T nous encourage sans relâche à nous forger notre propre style, à remettre en cause nos acquis. Elle nous répétait : « Si votre maison est bancale, soit vous tentez de la garder debout, soit vous la fracassez par terre pour en bâtir une autre. » Alors pourquoi devrais-je arrêter parce que vous désapprouvez ? Tu me parles de mon manque de prudence, mais votre manière de garder les pirates sous contrôle est peut-être à revoir, non ? J’ai entendu ce que disait mon père, il n’avait que ce mot à la bouche ces derniers mois. Ça fait des années que vous vous montrez excessivement méticuleux, pour éviter de mettre quiconque en danger, de prendre le moins de risque possible, et pourtant tout le monde sent bien que ça ne fait qu’empirer. Je manque peut-être de votre réflexion, mais un peu d’instinct et d’improvisation ne vous feraient sans doute pas de mal !
- Mais ça ne suffit pas, Koopignon. Tu vois les pirates comme des fripouilles saoulardes et désorganisées, mais ça prouve que tu ne les connais pas. Tu n’en finiras pas avec eux en ne faisant qu’improviser et tu n’auras même pas l’occasion d’essayer si tu persistes à vouloir faire cavalier seul. Il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à plusieurs, à force de préparation… et en suivant les règles !
- Qu’est-ce que vous en savez ? Vous avez déjà essayé ? Je pense que contrairement à moi, vous obéissez au souci de la prudence parce que vous avez peur. Peur d’essayer autre chose, peur d’abîmer l’image de Byosis, peur des pirates… mais pas moi !
- Peur ? déclara Bombonneau avec un rire sans joie. Mais bien sûr que nous avons peur, Koopignon. Seul un parfait idiot n’aurait pas peur des pirates, surtout en ce moment… et tu n’es pas un parfait idiot ! Je pense que tu es bien plus effrayé que tu ne le prétends, et j’espère que tu t’en rendras compte avant de les avoir en face !
- Comment ça, surtout en ce moment ?
Mais la conversation s’arrêta là. Ils venaient d’accoster sur le quai qui longeait la falaise sud-ouest de Byosis. Le Komte courait déjà vers lui avant même qu’il eut posé un pied sur le sol en marbre, comme si sa vie en dépendait.
- Père, je… Je ne sais pas quoi te dire, je suis dés…
Le reste de ses excuses fut noyé dans la vive étreinte que le vieux Koopa lui donna, et il le serra fermement contre lui sans proférer un mot. Koopignon sentit, comme plusieurs fois par le passé, les deux habituelles chaudes larmes tomber des joues de son père entre son cou et sa carapace. Pendant qu’ils tournoyaient légèrement sur place sous la fougue de ces retrouvailles, Koopignon vit Bombonneau par-dessus l’épaule de son père qui levait les yeux au ciel, l’air agacé par cette éternelle indulgence excessive du Komte, mais avec ce qui était indiscutablement un sourire en coin sous sa barbe de mèches dorées.
***
Il revint brusquement à lui dans le couloir du palais, les mains enlaçant le vide qui remplaçait son père disparu de ce monde depuis des lustres. Il glissait toujours. Le souvenir se volatilisa pour laisser place à l’obscurité, barrée de ce sourire denté et ces yeux rosés qui le suivaient obstinément pendant sa glissade. Il passa alors le seuil d’une porte qui claqua toute seule, et ce fut le silence. Koopignon roula par terre comme une poupée amorphe, sans plus aucune envie de se relever pour vendre chèrement sa vie. Il ne pouvait plus que voir l'éclat conjugué des yeux et des dents aiguisés qui flottaient à un mètre au-dessus de lui. Une voix féminine plutôt grave résonna alors dans sa tête :
« Lève-toi. J’ai à te parler. Je m'appelle Maraboo et j'ai entendu le récit de ton ami, du début à la fin. J'aimerais juste que tu me précises quelques détails... Hé, le Koopa ! Hé ho, tu m'entends ? »
Malheureusement, Koopignon était resté obstinément allongé sur le sol, le regard vide, les membres lourds.
« Très bien... Je vois ce qu'il me reste à faire. »
La dénommée Maraboo ferma les yeux, faisant disparaître les deux faibles lueurs rosâtres. Pendant un instant, il resta immobile, comme s'il réfléchissait à ce qu'il allait faire. Et brusquement, tout ce qui restait visible de sa personne, c'est-à-dire ses dents, tomba droit sur le visage de Koopignon. Celui-ci releva tout le tronc comme s'il avait été monté sur des ressorts, en poussant une exclamation de surprise :
- Aaargh ! Que... qu'est-ce qui se passe ? Où suis-je ?
« Calme-toi, répondit Maraboo - elle avait une voix lente, profonde, d’un ton égal et monocorde, qui appuyait légèrement trop sur les syllabes et les faisait trembloter, donnant un résultat lugubre à l'ensemble. Je ne te veux aucun mal. Je veux juste parler...»
- Parler… Qui... qui a parlé ? bredouilla Koopignon en tournant la tête vers un endroit précis. Et pourquoi je ne peux pas voir... pourquoi je vois ce... ce que je suis en train de voir ?
« Il ne t'arrive rien de grave. J'ai juste procédé à une translation élastique de ton esprit. Celui-ci est à présent dans ma tête, il voit et entend avec mes yeux et mes oreilles, tout en restant relié à ton corps. Je l'ai juste extrait en dehors de ton cerveau, à la manière d'une gomme élastique, pour qu'il se loge dans le mien. Ce sont mes pensées que tu entends en ce moment, mais tu restes maître de ton corps, de tes gestes, faits et paroles. C'est peut être brutal et intrusif, mais je n'avais pas le choix. Et puis… je n’aime pas trop parler aux gens les yeux dans les yeux. »
Koopignon se calma peu à peu, alors que ses yeux, toujours fixés sur lui-même, s'écarquillaient de seconde en seconde. En ce moment, il avait l'impression de flotter à quelques mètres de son corps, qui gardait une position assise et un visage ahuri. Machinalement, il voulut se gratter le bec. Aussitôt, il vit son bras se lever et gratter la partie désirée.
- Quel délire ! avoua Koopignon, et au même moment il vit son bec s'ouvrir pour articuler exactement ces mots. C'est très... déstabilisant...
« Je veux bien le croire, répondit Maraboo. Mais venons-en au fait, heu... Koopignon, n'est-ce pas ? J'ai déjà tout entendu, mais il y a certaines choses que je ne m'explique pas ou que je ne suis pas sûr de... Ton ami t'a-t-il bien dit que Villipand était le commanditaire du complot contre Afraléfic ? Réponds dans ta tête, je pourrai t’entendre. Il vaut mieux rester discrets. »
- Oui. Heu, pardon…
«…oui, c'est bien ça, poursuivit-il mentalement. Pourquoi ? Il est arrivé quelque chose ? »
« Dire que ce serpent a servi Afraléfic pendant tout ce temps. Le fourbe... Tout le monde n'y a vu que du feu, même lors de sa disparition il y a deux jours. Mais je savais qu’il préparait quelque chose. Avec la complicité de Grach, cependant… J’avoue que ça, ça m’avait échappé. »
« Villipand a disparu ? Mais pourquoi... ? Il aurait plutôt logiquement dû s'assurer que quelqu'un le débarrasse d'elle… »
« Personne ne le sait, et c'est bien ce qui m'inquiète, déclara Maraboo. Son absence ne présage rien de bon, après tout ce que je viens d'entendre... Un démon de cette ambition et de ces pouvoirs n'aurait jamais renoncé sans aucune raison.»
« C'est Grach qui a dû prendre le relais, avança Koopignon. Il a réussi à nous convaincre de nous emmener jusqu'ici. »
Il se souvint alors de ce que lui avait coûté cette sottise et vit ses yeux se mettre à luire plus que d'habitude dans l'obscurité ambiante. Koopignon sentit la rage revenir au galop dans son esprit. Il entrevit ses poings se serrer et ses sourcils se froncer - dès qu'il eut recommencé à fulminer, sa vision de lui-même s'était brouillée. Mais même ainsi, il aurait juré voir ses yeux détonner comme deux Bill Balles.
- Vous avez enlevé Fhelisc ! gronda Koopignon, en recommençant à parler à voix haute. Il n'avait rien fait, il n'avait jamais commis aucune autre faute dans sa vie que celle de faire confiance à l'un d'entre vous ! C'était celui qui méritait le moins de subir les horreurs qu'il doit essuyer en ce moment-même - et je ne parle même pas du reste du monde !
« Koopignon, ce n’est pas le moment de s’énerver, l’heure est grave, déclara Maraboo, toujours dans sa tête, avec cette calme monotonie qui ne faisait que l’exaspérer davantage. Si tu veux aider ton ami, tu dois te calmer et écouter… »
Il n'en pouvait plus, il ne pouvait plus continuer à être l'écluse de son océan de ressentiment, celui qui s'était rempli dès le moment où le nom d'Afraléfic lui était parvenu, et qui débordait en ce même instant. Il finit par exploser :
- Me calmer ? T’écouter ? Tu continues de me parler comme si nous étions des proches ou des égaux, et tu crois qu'avec ça je vais avoir envie de me calmer ?! Lâche mon esprit ! TOUT DE SUITE ! Laisse-moi sortir de ta tête, je ne resterai pas une seconde de plus !
« Trop de colère... Ton esprit en bouillonne... Je dois rompre le contact. »
Elle avait dit ça sans une once de peur, plutôt comme si elle avait constaté le résultat d’une expérience. Mais à mesure qu'il avait déversé toute sa fureur dans l'esprit de Maraboo, la vision de celle-ci était devenue floue, opaque, son ouïe s'était tarie. L’esprit de Koopignon glissa peu à peu hors de Maraboo, de ce démon qu'il haïssait autant que les autres, dans la tête duquel il lui paraissait inconcevable d'être enfermé. Il y eut alors un claquement, et le peu qu'il pouvait encore distinguer se transforma en traînée floue dont le point de convergence était sa tête à lui. Puis ce fut le noir total, suivi d'une lumière aveuglante, comme celle que l'on voit à la fin d'un rêve, avant de se réveiller... et c'est ce qu'il fit. Se relevant, la première chose qu'il vit, c'était cette créature inconnue, d'une solide couleur émeraude, d’une moins solide apparence fantomatique et seulement vêtue d'un chapeau pointu doré au-dessus de ses petits yeux ressemblant à deux minuscules flammes roses. La deuxième, c'était son épée, à deux mètres de là.
Sans réfléchir une seule seconde, il la prit et trancha là où Maraboo s'était tenue pendant tout ce temps, parfaitement immobile, avec un regard de perplexité légèrement courroucée. Les dégâts furent nuls, cependant : le fantôme s'était volatilisé au dernier moment, pour réapparaître deux mètres plus loin, l’air toujours poliment circonspect, presque déçu. Koopignon poussa un hurlement incontrôlé et s'élança à nouveau. Cette fois, Maraboo ne disparut pas : le vert de son corps se mit à couler et à déteindre sur une portion circulaire du sol. Dès que Koopignon posa le pied dessus, la pièce se mit à tourner sur elle-même et, emporté par son élan, il perdit l'équilibre et tomba à terre. Au même moment, la voix frôla de nouveau sa tête :
« Je ne veux pas me battre avec toi, Koopignon... Je suis de ton côté, je souhaite moi aussi la chute d'Afraléfic ! »
Mais il se releva en balayant violemment de son esprit tout ce qui pouvait avoir trait à Maraboo.
- À d’autres ! Mon ami a été enlevé pour être torturé parce que j'ai cru le même mensonge !
« Il n'a pas été enlevé pour être torturé... C'est tout le contraire ! Modère ta colère et écoute-moi… »
- Jamais ! beugla Koopignon qui se sentait littéralement écumer de rage.
Maraboo avait de nouveau disparu pour réapparaître derrière lui, mais ce fut elle qui, cette fois, prit l'initiative. Elle plaça ses courts bras devant ses yeux rosâtres - ce qui eut pour effet de la rendre encore plus transparente - puis se mit à tourner verticalement sur elle-même, à la manière d'une roue qui tourne dans le vide. Elle se découvrit alors les yeux et fit une affreuse grimace, une sorte de figure cauchemardesque avec d'immenses yeux et une bouche grande ouverte, d'où pointaient les canines blanches entre lesquelles serpentait une langue violette. Tout en continuant à tourner, Maraboo se rapprocha du sol jusqu'à ce que sa langue entre en contact avec lui.
Elle se mit aussitôt à le racler, arrachant à chaque passage des traînées denses de minuscules étoiles bleues qui frappèrent Koopignon de plein fouet. Loin de l'assommer ou même de le faire reculer, elles ne lui causèrent aucune douleur. En revanche, il les sentit s'écraser au fond même de son esprit, donnant immédiatement lieu à une sensation des plus étranges : telles un somnifère, il les sentit irradier dans tout son corps avec une sensation d’apaisement modéré. Pendant un court instant, il se sentit calmé, reposé, et qui plus est parfaitement enclin au dialogue. Mais cela ne dura pas : quand il se rappela qui en était à l'origine, son sang bouillonna à nouveau, dissolvant instantanément jusqu'à la dernière des étoiles bleues. Il rugit aussitôt :
- Qu'est-ce que tu m'as fait ?
- J'ai arraché l'énergie neutre du sol pour essayer de te la transmettre. (Koopignon remarqua qu'elle avait renoncé, cette fois, à s'exprimer dans son esprit. Elle réapparut, en lui tournant le dos.) Mais je suis forcée de constater que c'est comme se battre contre un Chomp avec une allumette. Regarde-toi... Je prends tous les risques en venant ici pour te parler, en fuyant sa folie furieuse, tout ça pour en trouver une autre.
- Je... ? Comment OSES-TU... Comment oses-tu me comparer à vous - à ELLE ?! Je n’ai rien - RIEN en commun avec ELLE.
- C'est presque vrai... Tu as suffisamment de courage pour oser médire d'Afraléfic et te mesurer à ses plus féroces créatures, dans son propre palais.
- Ce n’est pas SON palais !
- Avant, non, mais elle se l’est approprié. Et tu es venu quand même, accompagné seulement de ton ami. Tu n’as pas peur, face à l'inconnu. Je le savais déjà mais cela ne fait aucun doute, maintenant…
- Parce qu’en plus tu m’espionnais ?
Koopignon sentait qu’il allait étouffer d’indignation.
- Tu fais preuve d'une aisance et d'une originalité que je n'ai jamais pu apprécier chez personne, poursuivit Maraboo comme si elle n’avait pas entendu. En te voyant pénétrer le Palais des Ténèbres, j’ai enfin osé croire qu'avec un peu d'aide, tu aurais peut-être eu une chance face à elle. Mais j'ai commis l'erreur de trop attendre pour aller vers toi. Toute cette haine, accumulée depuis des années, qui éclate d’un coup… À ma décharge, je ne sais pas ce que c’est que la haine. Je ne sais pas ce que c’est que de ressentir quoi que ce soit, en fait. Pendant toutes ces années à travailler pour Afraléfic, je ne côtoyais personne, je n’ai aucune référence pour ce que j’ai sous les yeux en ce moment. Sauf cette hette haine qui te fait tant ressembler à ELLE parce que tu lui en veux tellement...
- Je la hais ! s’égosilla Koopignon. Elle... elle a détruit Byosis ! Puis elle m'a pris mon ami...
- ...et si je te laisse faire, elle va te tuer comme TOI tu voudrais la tuer, sans plus vous soucier de qui se tient sur ton passage. Quelle différence ? coupa Maraboo qui, pour la première fois, avait un ton sévère. Je le répète, je ne suis pas ton ennemie. Je ne veux que t’aider.
- Je n’ai aucune raison de te faire confiance, répliqua Koopignon d’un ton féroce.
- Si, maintenant, tu en as une. Tu as bien vu qu’elle n’est pas là, et tu ne la trouveras jamais sans mon aide. Si je voulais ta mort, je t’aurais laissé à ton sort face à Marjolène. Si je dois utiliser la force pour te faire entendre raison, qu’il en soit ainsi. À toi de me montrer si j'y suis obligée.
Cette dernière mise en garde céda à une immobilité totale de sa part. Elle n'esquissa aucun geste, aucun mot supplémentaire, elle n'avait apparemment nullement l'intention de réfléchir à la façon de parer la prochaine attaque - elle resta le dos tourné, ne tenta même plus de translater son esprit, mais semblait tout simplement attendre que Koopignon fasse le premier pas. C'est ce qu'il fit : un nouveau cri de rage brisa le silence, suivi de peu par un nouveau coup d'épée pile en direction du fantôme. Pour toute réaction, Maraboo se retourna, les bras de nouveau devant les yeux. Seulement, lorsque la lame ne fut qu'à quelques centimètres, elle procéda à une nouvelle translation de son esprit. Mais cette fois, ce ne fut aucun de ses sens qu'il sentit quitter son corps : c'était autre chose, dont il ne devina la nature que la fraction de seconde d’après... lorsqu'un CLANG assourdissant retentit et que son cri s'étrangla dans sa gorge.
Son épée s'était abattue sur une autre épée, semblable à la sienne. Mais plus grande, au métal plus lourd, plus sombre aussi. Elle était tenue par le poing crispé d'un bras musclé, plus que le sien mais qui lui rappelait le sien, qui sortait d'une carapace d'un rouge sang, ébréchée de toutes parts, où se dessinaient même des crevasses sanglantes. Son propriétaire avait exactement le même visage, tendu cependant par un rictus qui en durcissait chaque trait, et barré de cicatrices douloureuses à regarder ; ses yeux étaient injectés de sang, et il y dansait des lueurs de folie meurtrière, psychotique. Il pouvait lire dans chaque étincelle la cruauté, la froideur, la rage bestiale qu’il avait si souvent vue chez toutes sortes de fauves au cours de ses voyages. Mais il y avait autre chose : ces yeux humides, qui perlaient au coin, il y lisait ses propres déchirures, ce qu’on lui avait arraché - le Komte, Byosis, le palais et maintenant Fhelisc… Il sentait gravé, dans chaque crevasse de la hideuse grimace en face, l’acrimonie et la rancœur, filles des cuisants sentiments d'échec, d’impuissance et de solitude qu’il traînait depuis des années sans se l’avouer… C'était lui-même que Koopignon contemplait.
Mais c'était cet autre lui-même, les repères détruits, la raison brisée par la rage et la douleur, cette représentation terrifiante du Koopignon qu'il ne connaissait pas, mais qu’il était clairement en train de devenir. Des années d’orgueil de l’aventurier qui se rit de la mort, à se croire maître de lui-même, balayées en une seconde. Il eut peine à croire qu’il se connaissait aussi mal, qu’il allait aussi mal, que le temple de solidité et de résilience qu’il pensait s’être mentalement bâti n’était en fait qu’un piètre château de cartes, balayé en une seconde par Maraboo lorsqu’elle l’avait mis devant cette facette exécrable de sa personnalité. Comment pouvait-il à présent nier que cet affreux double, aux réactions primaires et aux pensées sombres, était bien le sien ?
Mais ce ne fut pas le pire. La tête de son double pivota lentement à cent-quatre-vingt degrés, et de l’autre côté… La tête de son père. Le Komte Koopa le fixait, les larmes aux yeux. L’une d’elle coula dans ses favoris argentés. « Mon fils... » articula-t-il en un écho lugubre. « Mon fils… » Était-ce vraiment lui qui parlait, ou contemplait-il une autre illusion de Maraboo ?
- Papa…
- Qu’es-tu devenu ? Est-ce que c’est le chemin que tu veux prendre ? Tu m’as fait une promesse. Souviens-t’en… Tu vaux mieux que ça, mon fils.
Koopignon se sentait maintenant comme une larve impuissante à la merci d'un scorpion vicieux. Il sentait la main qui tenait l'épée trembler, à l'image de tous ses membres, ne sachant que faire, sinon tenter de réexpédier l'image d'où elle venait ; mais celle-ci reprit sa tête d’origine, s'anima et reproduit exactement son coup d'épée oblique. Les cinq ou six autres gestes qui suivirent furent copiés de la même façon, bien qu'exécutés avec une brusquerie inhabituelle... dont il fit les frais lorsqu'il réussit à lui entailler la jambe et que son double fit de même avec sa jambe à lui. Alors que son « ennemi » resta impassible, lui poussa une exclamation de douleur, mais aussi de surprise. Il n'avait même pas immédiatement compris qu'en se battant ainsi contre lui-même, c'était dans une équité parfaite et que tout ce qu'il infligeait, il le subissait. Bientôt, il cessa ce combat stupide et inutile et accepta la réalité : plutôt que de nier ses douleurs, il les accepta enfin en son sein. Non pas comme une honte ou une faiblesse, mais comme constitutives de son existence et obéissant à sa volonté au même titre que ses bras. Elles ne le contrôleraient plus jamais lui. Son double se cabra aussitôt dans un long gémissement de douleur, puis disparut, remplacé par Maraboo.
Ce fut un intense soulagement, mais c'est aussi ce qui brisa quelque chose en lui et qui lui fit verser des sanglots incontrôlables et ininterrompus. Il laissa tous les chagrins, les remords, les regrets le submerger, les unes après les autres, regonfler son âme ratatinée comme une fleur privée d’eau pendant des jours. Il les ressentit à en avoir mal physiquement, mais plus elles se succédaient, mieux il se sentait. Enfin, il arriva à l’horreur et à la honte de la réaction qu'il avait eue envers Maraboo, d’avoir cédé si finalement à ce monstre. Effectivement, en plaçant devant lui l'horreur de ce qu'il aurait pu devenir, Maraboo l'en avait bien délivré. « Pardon, papa… Pardon… Tu m’avais prévenu et je ne t’ai pas écouté... » balbutiait-il de manière presque inintelligible. Au bout d’un moment, il sentit comme un bras se poser sur son épaule secouée de sanglots - mais quelque chose de plus spirituel, plus profond, plus chaleureux qu’un bras. Maraboo se tenait à côté de lui, avec une expression solennelle qui aurait pu être compatissante, si elle n’avait pas résolument et froidement regardé ailleurs quand il leva les yeux vers elle. Tout ce que Koopignon put articuler fut un « merci » à peine audible.
Il s'y était pris juste à temps, car la terre se mit violemment à trembler pendant qu'un vacarme remplissait la salle jusqu’au plafond.
- Que... Maraboo, qu'est-ce qu'il se passe ? hurla Koopignon, mais il n'entendit même pas sa propre voix. Le fantôme prit alors l'initiative évidente de translater à nouveau son esprit, et ils purent communiquer par pensée de manière parfaitement audible :
« Ce... C'est encore Afraléfic ? Qu'est-ce qu'elle va perpétrer comme horreur, cette fois-ci ? »
« Non... Non, Koopignon, c'est bien pire que ça, déclara Maraboo qui, pour la première fois, ne semblait pas sereine - à l'oreille en tout cas. Le monde tremble parce qu'il répond à quelque chose de terrible, la raison même pour laquelle ton ami a été enlevé... »
« Tu... tu m'angoisses, Maraboo ! protesta Koopignon, qui ne faisait pas plus d'efforts pour cacher sa peur, à en juger par la tête qu'il se voyait faire. C'est quoi, la raison ? Pourquoi en veulent-ils tous tellement à Fhelisc ? »
« Je crois que ce n'est plus le moment, ni l'endroit d'ailleurs, pour te le révéler. »
« Mais pourquoi ? Au moment où je décide enfin de te faire confiance, tu te rétractes ? C'est parce que je me suis emporté ? Et si je dis que je suis désolé, tu auras de nouveau confiance en moi ? »
« Rien n'a jamais joué dans la confiance que j'avais en toi et en ta capacité de triompher de tes adversaires, Koopignon. Excepté, peut-être... »
« Quoi ? Quoi donc ? »
« Il y avait tellement de ragots, parmi les soldats... On ne pouvait jamais véritablement démêler le vrai du faux... Heu... Est-ce que tu as vraiment immobilisé Occicroc au fond de ce puits ? »
« Oh, nom d'un Koopa sans carapace… »
C'est seulement maintenant qu'il prit conscience que la terre sous ses pieds avait cessé de trembler. Maraboo interrompit la translation, ce qui lui permit de constater également qu'une masse informe, prise jusque-là pour l'obscurité même, s'était mise à remuer au fond de la salle. Deux grosses boules grises apparurent, percées de deux iris rouge sombre, tandis que de part et d'autre se déployaient quatre énormes pattes, pourvues de griffes dont la forme lui était bien trop familière, aussi terriblement familières que l'énorme tête qui se dressa à deux mètres au-dessus du sol, prolongeant le corps noir et imposant d'un dragon. À l'exception de la couleur et d'une haleine pestilentielle, Koopignon le reconnut sans peine.
- C'est un cauchemar récurrent ? dit-il d'une petite voix.
- Groumpf... C'est quoi, tout ce bazar ? tempêta le cauchemar en crachant les mots comme des bombes de gaz. Je n'ai même plus le droit de dormir tranquille, en plus d'être confiné ici ?
Son regard tomba alors sur Koopignon.
- Et toi... Qu'est-ce qu'une chose aussi insignifiante que toi est venue faire jusqu'ici ? Tu as intérêt à avoir une très bonne raison, ayant reçu l'ordre de le faire payer bien cher si tu n’arrives pas à me conv... Mais ?!
Ses yeux se plissèrent soudainement tandis qu'il se penchait vers Koopignon.
- Tu es encore tout en chair, toi ? Et tu as l'air d’un fouineur et d’un gêneur... Je parie que tu y es pour quelque chose dans l'attaque qui a visé ma petite sœur Carbocroc !
- Quoi, vous êtes donc trois ? s'étonna Koopignon. Non, il y a erreur, je n'ai jamais rencontré de Carbocroc, c’est Occicroc que je… Oups, mais quel idiot…
- Pardon ? tonna Toxicroc. Tu t’en es AUSSI pris à ma grande sœur ? Qui que tu sois et quoi que tu aies fait, tu vas payer pour elles ! Alors prépare-toi à prendre !
- Comme si tu étais le premier ! répliqua Koopignon avec dédain, en ressortant son épée. Tu ne me fais pas peur et nous n'allons pas nous laisser faire, n'est-ce pas... ? Maraboo ?
Mais en tournant la tête, Koopignon constata avec horreur qu'il parlait dans le vide : Maraboo s'était purement et simplement volatilisée, le laissant à la merci de ce dont il avait déjà bien eu du mal à se défaire auparavant. Toxicroc ne lui laissa même pas le temps de le regretter, et engagea le combat avec un vigoureux coup de patte. Éjecté dans une mauvaise position, il retomba en se cognant douloureusement la tête. Il se releva mais faillit retomber de nouveau tant le choc l'avait étourdi, et manqua même de se tromper de direction lorsqu'il essaya de se diriger vers la sortie en chancelant. Toxicroc l'en empêcha en effectuant un tel saut qu'il atterrit de tout son poids sur le sol, créant des vibrations qui montèrent dans les jambes de Koopignon, où elles se transformèrent en élancements insupportables. Il chuta, puis se remit péniblement en position assise, pour ainsi faire face au dragon tout en se tenant à une distance suffisante.
- Vous, les rebelles, il n'y a qu'une lente agonie pour vous faire comprendre qu'il valait mieux vous tenir à carreau, lança le dragon en s'avançant vers lui. Je n'imagine même pas quelle stupide raison t'a poussé à venir jusqu'ici, et encore moins celle qui te fait croire que tu as une chance contre moi. Je savais qu'envoyer Carbocroc là-dehors, c'était prendre ce genre de risque, trop jeune, pas assez retorse... Mais avec moi, Toxicroc, il n'y a aucune place pour le hasard ou l'imprévu : ce sera t'arracher la vie par petits bouts après t'avoir expliqué une ou deux choses...
Pendant qu'il parlait, il continuait à avancer, tandis que Koopignon reculait à la même vitesse, toujours assis. Loin d'être préoccupé par le mur duquel il se rapprochait dangereusement derrière lui, il écoutait avec attention.
- Tu n'as pas l'air de manquer d'une certaine intelligence, poursuivit Toxicroc. Pourtant, tu es sans doute là car tu as cru que tu trouverais ma maîtresse en enfonçant les portes les unes après les autres. Mais tu penses bien qu'elle n'allait quand même pas laisser tous les raseurs de ton genre arriver si facilement jusqu'à elle... C'est pourquoi elle a dressé un obstacle d'une rare complexité que, même en me battant, ni toi ni personne n'arrivera jamais à résoudre. Au moins, tu n'auras aucun regret...
- Le seul regret que j'ai, c'est qu'au moins, Occicroc ne parlait pas, elle, avoua Koopignon en ricanant.
Il n'y avait cependant aucune raison d'être hilare : sa carapace venait de heurter le mur, et Toxicroc, devant la lueur verdâtre qui se mit à briller dans ses yeux, devait être sur le point d'en finir avec lui.
- Sale petit ver de terre, gronda-t-il. Je ne vais pas y aller de main morte avec toi, ça fait déjà plus de deux jours que j'accumule la frustration de rester cloîtré au fond de ce stupide palais, pendant que mes sœurs s'en donnent à cœur joie - ou presque, sans parasites dans les pattes... Fais tes prières !
Et il prit une telle inspiration qu'il sembla inhaler la moitié de l'air respirable. Une seconde plus tard, il expulsa une gigantesque bouffée de gaz vert et opaque, qui déferla droit sur Koopignon comme un tsunami. Au devant, il crut alors déceler un vert plus éclatant, plus noble, plus agréable, qui appartenait à un corps sphérique, pourvu de petits bras et d'un chapeau doré.
- Qu'est-ce que...
Toxicroc, au moment où il finit d'expulser son fluide toxique, s'en rendit compte lui aussi. Il ouvrit alors de grands yeux assez stupéfaits lorsque Maraboo commença à tournoyer sur elle-même. La heurtant de plein fouet, le gaz perdit alors de sa vitesse et cessa sa progression rectiligne, pour bientôt se mettre à graviter autour du fantôme. Puis Maraboo s'immobilisa brusquement, bras levés, tandis que la nuée verdâtre commençait à s'enrouler en une spirale, dont sa bouche grande ouverte était le centre. La fumée s'y engouffra alors, comme un serpent se glissant lentement dans son terrier. Lorsqu'il ne resta pas une seule trace du nuage toxique, Koopignon se releva et lança :
- Et un de vos soldats qui vous laisse tomber pour me rejoindre, tu l'avais prévu, ça, Toxicroc ?
C'est la fin de la phrase que Maraboo choisit pour recracher la puissance toxique qu'elle avait emmagasinée sous forme d'une rafale de sphères noirâtres. Elles bombardèrent le faciès hideux de Toxicroc, où elles explosèrent en une nuée de bombes acides et puantes. Chacune se mit alors à dégager un tel panache de fumée opaque qu'en un instant, la tanière de la bête fut plongée dans une obscurité mouvante et malodorante. Privé de la vue du dragon qui se tortillait en hurlant et en trépignant à grand bruit, Koopignon se mit de nouveau à courir vers la porte de sortie :
- Vite, s'écria Koopignon, il faut sortir d'ici tout de suite ! Viens, je crois que c'est par là...
- Koopignon ! NON !
De la paroi fumeuse surgirent deux gigantesques mandibules, hérissées de dents grisâtres. Emporté par son élan, Koopignon ne se mit à ralentir que trop tard, bien trop tard pour espérer dévier suffisamment de sa course afin ne pas disparaître au fond du gosier nauséabond. Il vit les mâchoires s'écarter davantage, prêtes à l'avaler, tandis qu'elles occupaient peu à peu tout son champ de vision...
Quelque chose s'agrippa alors à ses jambes et le fit tomber en avant. Durant le très bref instant précédant la fin de sa chute, il eut le temps de voir que la fumée s'était soudain animée, comme si une bourrasque de vent lui avait insufflé la vie. Il s'aperçut qu'elle avait formé une main géante et vaporeuse qui avait saisi Toxicroc par la queue et l'avait soulevé dans les airs, faisant balancer sa tête vers l'arrière au moment même où sa gueule se refermait dans un lourd claquement, le sauvant de justesse. Une autre main de fumée, plus petite, l’avait également saisi par les jambes en le tirant dans la direction opposée.
Sans le moindre signe avant-coureur, son esprit s'extirpa de son corps et vint se loger dans la tête de Maraboo. La surprise fut totale lorsque Koopignon constata, à travers le regard de cette dernière, que c'était elle qui avait donné vie à la fumée : ses bras, qu'elle tendait en avant, s'étaient prolongés de deux membres gris et moutonneux, se terminant chacun par une main dont la taille s'était adaptée respectivement à celles de Toxicroc et de Koopignon, qui trouva plutôt comique de se voir la tête en bas, se balançant mollement à deux mètres au-dessus du niveau du sol, retenu par les chevilles. Maraboo prit alors la parole :
« À toi de jouer, maintenant, Koopignon. Adapte-toi à mes gestes comme tu peux, il faut en finir le plus vite possible. »
« Et qu'est-ce que je dois faire exactement ? » demanda Koopignon, un peu déconcerté. Bizarrement, il s’était déjà habitué à échanger mentalement avec elle plutôt qu’oralement.
Mais le rugissement de Toxicroc lui fit comprendre : il le vit déployer ses ailes et fondre sur son corps. Aussitôt, il sentit que Maraboo se concentrait pour appuyer de toutes ses forces et déporter le dragon sur le côté, avec l'immense main qui l'avait saisi auparavant. Koopignon, sentant qu'il ne pourrait pas éternellement éviter de finir avalé, réfléchit à toute vitesse et commanda à son corps de se courber, de s'accrocher à l’autre main vaporeuse qui le tenait lui puis de se mettre debout sur la paume, pendant que Toxicroc lui refaisait face et que Koopignon brandissait son épée.
« Attention... Tiens-toi prêt ! »
« A... attends ! Non, je ne suis pas prêt, je suis habitué à faire en solo moi ! Dis-moi au moins ce que tu vas encore… »
« Trop tard... »
La main de fumée se pencha alors et changea quelque peu de forme, prenant celle d'une catapulte. Koopignon se vit déglutir avec difficulté, puis vint la détente formidable qui le propulsa droit sur Toxicroc. Il tomba alors entre ses deux yeux, et se cramponna à l'une de ses oreilles. Toxicroc répondit par un nouveau rugissement et par de furieux ballottements de la tête. Koopignon finit par lâcher prise, mais parvint heureusement à se réceptionner sur son cou. S'en rendant compte, Toxicroc effectua un tour complet sur lui-même, et Koopignon dut courir comme sur un tronc de bois flottant sur une rivière pour ne pas tomber.
- Descends de là ! beugla le dragon hors de lui.
Il se tortilla en effectuant de nouveaux tonneaux, battant furieusement des ailes, mais Koopignon s'entêta, même lorsqu'il tenta de lui infliger des coups de pattes qui défilaient devant lui comme des arbres vivants et griffus. Le Koopa les contourna aisément ; une ou deux fois, il parvint même à lui faire une entaille. Mais il dut admettre deux choses : d'abord qu'il ne savait pas vraiment quoi faire d'autre s'il voulait sortir vainqueur, ensuite que lui infliger ce genre de blessure, loin de pouvoir être tourné à son avantage, lui rendit la situation sérieusement défavorable. Toxicroc fit un mouvement brusque avec son dos et heurta Koopignon de plein fouet avec une de ses ailes.
Il se vit alors tomber le long de son flanc, puis vers le sol. Fort heureusement, Maraboo avait paré à cette éventualité et avait glissé la main de fumée là où allait se terminer la chute. Mais ce n'était pas un bleu où une égratignure supplémentaire qui inquiétait le plus Koopignon. À présent situé à quelques mètres au-dessus de lui, Toxicroc se démenait comme jamais. Au bout de quelques secondes, Maraboo ne put le retenir plus longtemps : le dragon avait enfin réussi à percer la fumée et avait de nouveau fondu sur Koopignon.
« NOOOOOOON ! »
Ce dernier sentit la force du désespoir traverser l'esprit de Maraboo, en même temps qu'il sentit le sien se figer lorsqu'il fit les deux rangées de dents se refermer férocement sur son bras. En un éclair, Maraboo lâche l’esprit de Koopignon et rassembla les deux mains en un seul poing de fumée avec lequel elle frappa violemment Toxicroc en plein ventre. Le choc fut tel qu'il relâcha le bras de Koopignon, bascula sur le côté et retomba, assommé, à l’autre bout de la salle. Il régna un court silence qu'il rompit le premier, à voix haute :
- Quel sauvage... Tu... tu as vu, Maraboo ? Tu as vu ce qu'il a fait à mon...?
Son champ de vision se déplaça, Maraboo ramenait son esprit dans le sien. Et bientôt, tous deux purent en effet voir du même œil le bras droit de Koopignon, celui qui avait tant de fois tenu cette épée. Il n’avait pas l’air cassé, mais il notait plusieurs plaies au niveau de son coude - pas trop profondes, heureusement : le kamarium dans la peau de ses bras, souvenir d’une précédente expédition, avait atténué la morsure et avait des vertus cicatrisantes. De celles-ci suintait une substance vert foncé et à l'odeur âcre, au milieu des nombreux filets de sang.
- Heureusement qu'on a réussi à le battre... C'est l'essentiel ! Maintenant, rends-moi à mon corps et sortons d'ici tous les deux.
« Koopignon, je ne peux pas te laisser endurer... »
- Ne t'inquiète pas, je me suis depuis longtemps habitué à supporter la douleur…
« Il ne s'appelle pas Toxicroc pour rien ! Pour la blessure, je n'en doute pas, tu t'en sortirais sans problème. Pour le venin, en revanche... »
Son regard glissa lentement sur le visage du Koopa, qui était devenu livide, luisant et légèrement verdâtre. Sa gorge s'était mise à gonfler au rythme de respirations qui s'étaient accélérées, ses mains et ses pieds s'étaient mises à trembler et ses yeux à se révulser. S'en rendant compte, Koopignon se sentit perdre pied.
- Je... je vais mourir ?
« Si je te réexpédie là-dedans, c'est ce qui arrivera, avoua tristement Maraboo. Je ne peux pas m'y résoudre. Pour la deuxième fois, je n'ai pas le choix. »
- Alors, il ne va rester que mon esprit ?
« Non, tu vas vivre. Mais c'est peut-être moi qui vais mourir. »
- Quoi ??
Mais Maraboo n'ajouta rien d'autre. Elle s'approcha davantage jusqu'à avoir la tête de Koopignon (qui maintenant ruisselait de sueur) à portée de ses petits bras qu’elle approcha de ses yeux. Elle se rendit alors transparente et translata son esprit dans sa tête à lui, laissant Koopignon seul dans la sienne. Elle en lui et lui en elle. Seul dans un corps invisible qui n'était pas le sien et qui lui donna l'impression d'être un minuscule insecte, contemplant un Koopa couvert de cicatrices à l'agonie.
Quelques secondes plus tard, en plus de la moiteur, des tremblements et de la pâleur de son visage, une horrible grimace de douleur, accompagnée d'un hurlement, le déformèrent encore plus. Koopignon se sentit nauséeux à la vue de Maraboo, qui endurait les terribles blessures de son corps à sa place ; il aurait voulu lui crier d'arrêter ça, de laisser tomber ce sacrifice qu'il sentait de plus en plus vain à mesure qu'il l'entendait respirer de plus en plus bruyamment et férocement. Mais même si Maraboo l'avait entendu, il était sûr qu’elle n'en aurait pas fait cas. Une lumière rose brilla alors au fond de ses yeux bleus, puis descendit le long de sa colonne vertébrale pour remonter par son bras, qui se contracta, comme s'il avait voulu exsuder le venin. Et effectivement, les plaies de celui-ci se mirent à suinter à grosse gouttes. Chaque fois qu’une goutte de venin perlait, elle brillait brièvement d’une couleur émeraude avant de redevenir sombre et de tomber au sol, comme bue et recrachée par Maraboo. Dans le même temps, sa respiration ralentissait, son corps se détendait, bref, il était en train de guérir. Mais il s'en moquait éperdument. Il avait surtout eu la preuve qu'il avait failli commettre la pire erreur de sa vie en n'écoutant pas Maraboo.
Dans un tir croisé, les esprits des deux alliés finirent par regagner leurs corps respectifs. Immédiatement, Koopignon ressentit son bras droit réparé mais brûlant ; son diaphragme n'avait pas totalement récupéré de son intoxication et lui imposait encore une respiration un peu rapide, et tous ses muscles étaient endoloris. Mais malgré tout, il se sentait bien, suffisamment en tout cas pour se remettre debout, et beaucoup mieux que Maraboo qui gisait sur le sol, chose alarmante puisqu’il l’avait vue flotter en toute circonstance jusqu’à présent. Koopignon s'agenouilla et murmura :
- Maraboo... ! Maraboo, relève-toi ! Tu ne vas pas y passer juste après que tu m'as sauvé la vie... Alors s'il te plaît, réveille-toi !
S'agenouiller de la sorte dans l’impuissance était devenu insupportable, il en avait déjà suffisamment souffert avec Ehpicia et Fhelisc. Il n'aurait pu endurer la perte d'une autre amie, il souffrait presque autant de voir les yeux fermés privés de leur lueur rose, que s'il avait été mordu une dizaine de fois par Toxicroc. Et ne pas pouvoir la toucher, pouvoir uniquement tenter de la ranimer avec des mots creux, rendait la chose encore pire. Elle finit quand même par se réveiller, en déclarant d’une voix un brin pâteuse :
- Il faut sortir d'ici... Comment tu te sens ? Comment va ton bras ?
- Une égratignure, j’y survivrai. C’est plutôt à toi qu’il faut demander comment tu vas. C’était insensé de ta part de prendre ce risque pour moi !
- Un peu hypocrite de ta part, ce sermon sur la prise de risque, venant de toi, Koopignon. Tu t’es littéralement jeté dans la gueule du loup en venant ici avec ton ami.
- C’était différent ! Il s’agit ici de vaincre Afraléfic, et je n’y arriverai jamais sans toi.
- Je ne l’ai pas seulement fait pour nous donner une chance à nous deux uniquement, Koopignon. Je ne suis pas simplement venue à toi pour te rejoindre. Lorsque tu es venu ici, tu as raté de peu d’autres personnes que je voulais enrôler aussi.
- Tant mieux, mais… je n’ai pas l’habitude du travail en équipe.
- Tu vas vite devoir apprendre, dans ce cas, car nous devrons prendre tous les risques les uns pour les autres.
- Tu as raison. M’aventurer ici tout seul a failli me coûter la vie, même avec toi à mes côtés, et contre un dragon, alors contre Afraléfic… Même si tu pourras aider à la trouver, nous aurons besoin d’alliés.
Un détail lui fit tout à coup froncer des sourcils, pendant qu’il déchirait une manche de sa chemise et qu’il se bandait le coude, qui saignait toujours.
- Si je comprends bien, depuis le début, je n’étais déjà pas le seul à qui tu voulais te rallier de toute façon ?
- Je te raconterai ça sur le chemin de la sortie, assura Maraboo. Laisse-moi d'abord me relever...
Péniblement, elle se redressa et se mit à flotter dans les airs, encore affaiblie. Mais quelque chose semblait à présent la motiver au-delà de la simple perspective d'un combat à mort avec Afraléfic. Les deux amis fraîchement formés se mirent bientôt en marche en direction de la porte, tandis que Maraboo entamait son récit qui, bizarrement, résonnait comme une plainte lugubre. Celle de Fhelisc. Comme si ce dernier n'avait jamais terminé le sien avant de se faire enlever, mais qui savait que la relève viendrait alors, quand Koopignon se retrouverait seul.
***
- C'est parfait, Marjolène. Ce corps est… absolument parfait !
À des centaines de mètres au-dessous de la chambre qu'ils venaient de quitter, Marjolène, dont le rictus s'était accentué, contemplait à présent le corps d'un homme d'une trentaine d'année, aux cheveux blonds, souriant d'une joie si intensément diabolique que l'ombre de la mort se dessinait dans chacune des rides qu'elle creusait sur son visage, des rides qui ne s’étaient jamais vues sur le visage de Fhelisc.
- Majesté, roucoula Marjolène, si vous saviez à quel point je suis honorée d'avoir pu vous satisfaire...
- Tu as ma gratitude. Car grâce à toi, plus rien ni personne ne pourra m'empêcher d'assujettir le monde entier pour de bon, cette fois !
- Mais il y a quand même quelque chose que vous devriez savoir, Votre Majesté... J'ai appris de manière tout à fait inopportune que certaines personnes vont se réunir dans un lieu que vous ne pensez pas être...
L’horrible beauté d’Afraléfic plaquée sur le visage de Fhelisc se contorsionna en une expression de surprise, puis se fendit d’un sourire avide et machiavélique :
- Dis-moi tout.