- Je vous l’avais dit, qu’il était encore vivant.
- Allez, réveille-toi, morveux ! Lève-toi, je te dis !
- Laisse-moi faire.
Marmo T entendait, il sentait l'herbe sous ses mains, les monstres autour de lui, ses yeux encore fermés. Pendant qu'il reprenait peu à peu conscience, la lumière du soleil se diluait dans ses paupières, son souffle soulevait sa poitrine à un rythme régulier, son sang, pompé par son cœur dont il entendait les battements, irriguait tout son corps. Il respirait… Son cœur battait… Il était en vie. Avant qu'il ait pu analyser plus clairement la situation par rapport à ce qui venait de se passer, il sentit une vive brûlure à son ventre.
Sous les hurlements de rires, il se releva en bondissant, les mains plaquées sur son estomac -elles étaient attachées par une corde. Sa chemise avait maintenant un gros trou aux bords calcinés et fumants, et sentait le roussi. Il y eut une autre langue de feu qui cingla l'air et toucha sa blessure au bras. Marmo T poussa un bref cri mais se tut aussitôt tandis qu'il tournait lentement sur soi-même pour contempler d'un air un peu hébété le cercle de démons qui l'entouraient dans le bouquet d’arbre dans lequel perçait maintenant le soleil : deux Koopas Skelet, un Feu Follet et un Magymagy qui retenait les trois Chomps, dont la seule envie qu’on leur devinait était de lui sauter dessus. Marmo T constata alors que l’arbre noir avait disparu mais, plus étrange encore, il avait eu comme l’impression que l’arbre lui était tombé dessus, juste avant son réveil.
- Alors, tu croyais nous échapper, hein ? Mais regarde-toi, pauvre petite chose…
- Ouais, comme si c'était possible d'échapper aux serviteurs dévoués de Sa Majesté Afraléfic.
- Bel exploit de nous avoir glissé entre les doigts - ou les os… Pendant deux heures, tout de même ! On va dire que c'est le temps que l'on va mettre pour revenir dans ton petit village, te juger avec les autres et balancer ton cadavre dans la rivière si tu refuses de te soumettre.
- Et avec un peu de chance, ta chère mère sera encore vivante, tu pourras peut-être lui dire au revoir ! Ha ha ha ! Allez, en route…
Ils le forcèrent à sortir, le Magymagy le poussant par derrière d’une de ses quatre mains pendant qu’il tenait les Chomps des trois autres. Les Koopas Skelet et le Feu Follet ouvraient la marche. Mais l’esprit de Marmo T était ailleurs. Il tentait de se remémorer son rêve, mais plus il essayait, plus ça devenait flou. Il avait vu son père… Ils s’étaient dit quelque chose, il ne savait plus quoi, mais ça l’avait rendu plus apaisé qu’il ne devrait l’être actuellement. Il entendait à peine la conversation de ses ennemis :
- Enfin rattrapé ! Pas trop tôt ! J'ai hâte qu'Afraléfic en soit informée, elle qui était persuadé que nous étions des incapables… Et Carbocroc qui n'aura même pas eu l'occasion de faire ses preuves…
- Imbécile ! Tu crois vraiment qu'Afraléfic va se réjouir de cet exploit minable ? Encore heureux que nous l'ayons coincé, c'était la moindre des choses ! Et j'imagine mal Carbocroc le prendre aussi bien. À propos, où est-elle ?
C'était vraiment bizarre. Marmo T n'était pas effrayé le moins du monde. Juste un peu perplexe. Il savait ce qui allait arriver, ou du moins, c'étaient les échanges des monstres qui éclairaient par petits bouts la marche à suivre… Devenir fort. Les vaincre. Aussi ne fut-il pas vraiment surpris lorsqu’il ressentit une sensation de puissance naître un peu partout dans son corps, plus particulièrement au niveau du ventre et de son bras… Il baissa le regard et vit la chair à vif de ses brûlures et sa blessure se résorber, la peau se reconstituer. Son dos et ses jambes s'étirèrent, ses muscles gagnèrent en volume, les coutures de ses vêtements commencèrent à se tendre puis à craquer… Mais personne n'en remarqua rien.
- D'après ce que j'ai entendu, elle s'est faufilée par une fenêtre du château, et a pu s'y installer. La Gemme était là. Mais on ne sait toujours pas qui nous a jetés dehors et comment. Aucun de ces stupides villageois n'a encore avoué…
- Saleté de dragon ! Ça a dû être d’une simplicité écœurante, et naturellement c'est elle qui va récolter les compliments ! En plus, je parie que les aveux viendraient beaucoup plus rapidement si elle était venue nous donner un coup de main. Tout pour les chouchous… La reconnaissance, la gloire, le château…
Justement, le plus haut donjon apparut entre deux arbres, tandis qu'ils marchaient sur un sentier longeant un champ de fleurs. Sauver les tiens. Chasser l’envahisseur. Ses bras avaient gonflé, il avait pris au moins dix centimètres, et il se sentait beaucoup plus fort, beaucoup plus lucide qu'il ne l'avait jamais été dans sa vie…
- Et vous ne savez pas la meilleure ? Il paraît que Villipand s'est fait la malle !
- Quoi ? LE Villipand, celui qui « supervisait » Afraléfic ?
- Lui-même. Enfin, c'est juste un bruit qui court… Mais n'allez pas le crier sous les toits, personne n'est censé être au courant…
- Niark niark niark… Apparemment, on a tous nos petits soucis… N'est-ce pas, le marmot ? Mais…
Marmo T n'avait pas réfléchi, le geste avait dépassé la pensée, si vite, que le Magymagy qui avait parlé en dernier eut tout juste le temps de lui faire face avant de recevoir un poing démesuré.
BONG ! Le coup résonna, métallique, à travers toute la Plaine Dragée, tandis que le Magymagy, sa face robotique complètement enfoncée, décrivait une large courbe dans les airs, avant de disparaître derrière une colline.
Pendant une fraction de seconde, ses congénères observèrent, stupéfait, le poing tendu de Marmo T et les bouts de corde qui en pendaient, puis Marmo T lui-même. Un des Chomps, à présent libre, bondit alors directement sur son bras et essaya de le déchiqueter. Essaya, car il tomba à terre en couinant comme un chien battu, la plupart de ses dents cassées par un coup de genou de Marmo T. Le Toad perçut alors un mouvement derrière lui. Un des Koopas Skelet avait décroché un de ses péronés pour le lui lancer. Au même moment, les deux autres Chomps fondirent sur lui. Agir au bon moment, avec le minimum d’élan et d’énergie.
Il se pencha à temps et leva une main pour attraper une des chaînes dans le sillage du fauve le plus proche. Retourne sa force contre lui… ou redirige-la contre un autre ennemi. L'empoignant fermement, il fit un demi-tour sur une jambe, l'autre pliée, le genou pointant à l'horizontale. Elle se détendit en assénant un tel coup de pied au troisième Chomp, que le brusque surcroît de vitesse propulsa celui-ci comme un boulet de canon et l'encastra dans un proche rocher.
Marmo T acheva son mouvement avec un large moulinet du bras, et la gueule ouverte du Chomp encore indemne tomba pile sur la tête du Koopa Skelet. Son péroné fendit l'air mais il l'évita facilement, les yeux fixés sur son propriétaire dont la tête était maintenant remplacée par une tête noire, ronde et lisse, dans une image grotesque. Il lâcha la chaîne, libérant le Chomp qui ne parvenait pas à desserrer les mâchoires. Le Koopa Skelet tituba et disparut de son champ de vision. Un instant plus tard, le « plouf ! » de la rivière proche se fit entendre.
Marmo T refit face à ses deux adversaires encore indemnes. Ils paraissaient tellement abasourdis qu'ils ne firent même pas un geste quand le péroné revint en tournoyant droit sur lui, ni même lorsqu'il leva une main sans tourner la tête. L'os y termina sa course, et Marmo T laissa tomber son bras, le gardant serré entre les doigts.
Les deux démons attendaient, se demandant manifestement ce qu'il allait faire d'eux. Marmo T baissa les yeux sur la main qui tenait l'os, la regarda brièvement puis regarda le Koopa Skelet qui eut un mouvement de recul. Mais il dit seulement :
- Ton c… co… copain ne… n'est p-pas très gent… gentil de m'av… v… voir lancé ça.
Sa voix était toujours fluette, mais un brin plus grave, plus profonde, toujours douce et timide, et son défaut d'élocution demeurait toujours. Cependant, et pour la première fois de sa vie, le fait d'avoir parlé ne déclencha aucun rire. D’ailleurs, il ne bégayait plus autant qu’avant. Il en fut un peu déconcerté, mais il se reprit et déclara :
- V… vous, vous n'av… vez… pas… ess… ssssayé de me… m'attaq-quer. Mais les z… zzzzz'autres l… l'ont fait, alors je… j'ai d-dû leur rrrrr… ré… pondre. Et je d-dois prot… protéger mon v… village… J-je dois at…taquer tous c-ceux qui font du m-mal… Je d… dois y aller…
Sa nouvelle lucidité l'aidait à articuler plus facilement, ce qui, dans ce qui ressemblait plus à un monologue qu'autre chose, l'aida à se décider plus vite. Il fit volte-face et laissa tomber l'os dans l'herbe. Après avoir fait deux pas, cependant, il interrompit son élan, tourna la tête et s'adressa cette fois au Feufollet :
- Les b… brul… lûres… Ça m'a f-fait m… mal. Mais ce…n'est p-pas grave… Je n-ne souffrrr…re plus maint-t…tenant.
Il s'éloigna pour de bon, et commença à courir. La rivière fut en vue en un instant. Il s'en approcha et la remonta, ses pieds dérapant légèrement sur les graviers et le sable scintillant au rythme des flots calmes. Mais la quiétude des lieux fut un instant troublée par le Koopa Skelet dont la tête était toujours prisonnière de sa prison de fer noire. Il tambourinait le métal de ses bras squelettiques, dans un ensemble confus de cris étouffés et de gémissements saccadés du Chomp qui ne parvenait toujours pas à écarter ses mâchoires. Tous les deux furent entraînés au loin par le courant.
Marmo T eut un sourire, le premier depuis longtemps. Il éprouva tout à coup un immense plaisir à courir avec cette aise qu'il n'avait jamais eue auparavant. Au bout d'un moment, cependant, il dut admettre qu'il s'était laissé emporter par son enthousiasme et dut ralentir l'allure. Il s'arrêta enfin en s'appuyant contre un arbre solitaire, légèrement essoufflé, à quelques mètres de la rivière.
Son regard porta sur l'autre rive, et au-delà sur un début de plaine. Mais elle s'estompait rapidement en cédant à une succession de collines très pentues, si escarpées qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu un terrain aussi impraticable dans les environs. Au sommet, isolé, trônait le château imposant mais rendu grisâtre par la morne fin de matinée. L’histoire de ce château était à la fois drôle et navrante. Jadis vivait un seigneur se prénommant le Baron Baroc, voilà quelques siècles, et dont le nom s’est perdu sauf dans le village de Carafleur. Il était très tête brûlée et avait fait construire le château dans l’espoir d’y attirer un dragon et le combattre, ce qui avait été l’obsession de sa vie. Résultat, aucun dragon n’est jamais venu, mais sa vie s’est finie dans la ruine et la solitude. On racontait qu’un jour, quelqu’un hériterait de son rêve, mais pas pour la gloire. Probablement un voyant très sage qui avait dit ça, mais qui ne connaissait rien à la région - il n’y avait jamais eu de dragon dans la région ni même le continent… jusqu’à aujourd’hui, visiblement.
Une sensation d’effroi, qu’il ne comprit pas immédiatement, naquit au creux de son estomac. Le chemin semblait se tracer de lui-même pour l’emmener vers ce château et affronter un dragon à lui tout seul. Un dragon ! Il pouvait gérer quelques créatures de sa taille, mais un dragon ? Sa respiration s’accéléra, aussi se força-t-il à se calmer en se répétant un autre mantra de son père. Plusieurs fronts ? N’anticipe pas. Règle-les un par un, en commençant par le plus proche ou le plus urgent. Cela l’aida. Il avait vu ce dragon avant de s’évanouir. Mais selon ce que ces monstres avaient dit, il résidait pour l’instant au château et ne semblait pas avoir encore lancé sa propre offensive. Les monstres étaient en revanche à Carafleur, qui était bien plus proche, et tout pouvait arriver. La prochaine étape se ferait donc logiquement au village.
Tandis que Marmo T réfléchissait, son attention fut attirée par l'eau murmurante, d'un beau bleu clair - ou en tout cas c'était la couleur qu'il lui avait toujours connue. Mais en regardant plus attentivement, il vit quelque chose d'anormal… La rivière avait perdu de sa limpidité, elle semblait troublée, poisseuse, opacifiée.
Une autre couleur se mêla bientôt aux flots. Un filet d’un liquide écarlate, qui enfla en fourchant à travers les flots, et qui ne pouvait prêter à aucune confusion.
Du sang.
Le sien se figea. Affolé, Marmo T regarda vers l'amont du fleuve. Et l'origine du sang apparut presque aussitôt, flottant à la surface. Dans une vision de cauchemar, il suivit du regard le corps sans vie d'un vieux Koopa mâle, le même qui lui avait tenu si peu de considération à son égard, trois heures auparavant. Il était affreusement meurtri, la bouche légèrement entrouverte, les yeux écarquillés. Marmo T vit alors défiler à sa suite un autre corps, et encore un autre… La rivière charriait des cadavres à intervalles réguliers, tous plus mutilés les uns que les autres.
C'était innommable. Il détourna la tête et vomit sur un tapis de mousse. Une fois le déluge nauséabond achevé, Marmo T s'aperçut qu'il tremblait. Cette vision sanglante lui avait paralysé les idées. Agrippé au tronc de l'arbre, il ne pouvait plus qu'éprouver l'horreur étouffante de la réalité. Mais peu à peu, il redevint lucide. N’attaque jamais par émotion. Un esprit clair peut parer toutes les armes. Il pouvait stopper cette réalité, et elle prenait sa source en ce moment même, dans le village...
Toujours supposer le pire de la part de ton ennemi.
Il se redressa et se remit à courir. Son cerveau semblait déconnecté de ses gestes, presque comme si son corps en avait pris la commande, guidé par un seul objectif. Il remonta le reste de la rivière rougie, de nouveaux cadavres continuant de défiler devant lui avec une affreuse régularité. Il accéléra, à une telle vitesse qu'il ne vit plus qu'un mélange confus de bleu, de gris et d'écarlate. Ses jambes le brûlaient, sa poitrine allait exploser, son souffle expirait, mais il ne s'arrêta plus. Bientôt, les toits des premières maisons apparurent.
Il freina, en faisant une large trace sur le sol humide. Des éclats de voix, des hurlements, des supplications lui parvenaient. S'il intervenait à temps, il pourrait sauver le malheureux torturé. Mais il ne fit qu'un pas. Quelque chose dans la rivière que l'eau du canal rejoignait juste derrière la haie l'en détourna. Ce n'était ni du sang, ni un cadavre, ni un démon. C'était sa mère. Étendue sur le sol de sable et d'herbes vaseuses, seule la respiration qui soulevait son dos témoignait qu'elle était encore vivante. À en juger par son teint pâle, les algues sur elle et les gravillons retournés autour d’elle, elle avait dû à demi s’enterrer après avoir échappé de justesse à l’emprisonnement des autres, mais en se faisant gravement blesser au préalable.
Marmo T s'approcha. Elle gémissait. Ce son, si doux, si faible, était pire que la torture. Même celui qui allait recevoir le coup de grâce, à quelques dizaines de mètres, devait sûrement souffrir moins que lui. Il s'agenouilla auprès d'elle et murmura :
- M… maman…
Elle releva la tête. Ses cheveux roux étaient mouillés et collaient à son visage couvert de vase, sous son chapeau à pois jaune miel. Elle tremblait et semblait très faible, mais elle sourit malgré tout.
- Marmo T… Oh, mon chéri, c'est toi…
Elle fit une pause et le regarda mieux.
- Tu as changé. Tu es grand et fort… Oh, et tes pois… !
Il n’osa rien dire. Elle continua :
- Je n'y croyais plus… J'avais tellement peur qu'ils t'aient attrapé, mais tu leur as échappé… et tu es venu jusqu'à moi. Maintenant, je peux mourir en paix. J'ai survécu simplement dans l'espoir de te revoir une dernière fois. Mais tu dois aller sauver les autres, maintenant… Ils ont besoin de toi.
- N… non maman, je t-t'en prie… supplia Marmo T, les lèvres tremblantes. Ne m-meurs pas, j… je ne v-veux pas te quit…ter, et te l… laiss… sssser mourir… Je t'en p-prie, ne t'en va p-pas, ne m-me laisse p…pas… S-s'il te pl… plaît...
- Qu'importe si je suis là ou pas, dit-elle. Tu n’as plus besoin de moi, ni de personne. Ce sont eux qui ont besoin de toi. Va les sauver, maintenant. Il est trop tard pour moi. Va, et ne te retourne pas… Si tu m'aimes, fais-le pour moi. Tiens, prends ça… J’ai pu la récupérer avant qu’il ne m’emmènent…
Il y eut un autre hurlement, un silence, puis le bruit d'un corps que l'on jette à l'eau. Il le sentit passer derrière lui. Marmo T se releva, le visage baigné de larmes, les doigts serrées sur la petite flûte qu’elle lui avait offerte. Elle lui avait appris à s’en servir pour communiquer avec toutes sortes de créatures des bois, perchés tous les deux dans les arbres. Tout paraissait tellement petit durant ces moments-là… Et maintenant, étendue sur le sol à ses pieds, et lui dressé de toute sa hauteur, elle semblait toute petite à son tour… Il devait s'habituer à sa nouvelle taille, à présent, mais son prix, il l'avait à ses pieds, faible, mourant.
- J… je t'aime… maman.
Elle releva la tête en souriant, mais avait perdu trop de force pour lui répondre la même chose et se contenta de hocher la tête. Combats d’abord, tu auras le temps de pleurer les morts plus tard. Il lui tourna le dos et se dirigea, sans se retourner, vers la haie derrière laquelle il s'était caché la première fois. La place lui apparut à nouveau, mais elle était pleine, à présent. Les prisonniers restants, à genoux, attendaient leur tour, légèrement en retrait, gardés par des Koopas Skelet. Quatre Feufollets encerclaient la prochaine victime, qui n'était autre que la veuve du malheureux Koopa exécuté en premier. Derrière elle se tenait un autre Koopa, qui semblait être le prochain sur la liste. Il semblait tellement terrifié, mais surtout tellement recroquevillé d’épouvante, que Marmo T ne reconnut pas tout de suite Koopétard.
La veuve, elle, semblait tétanisée, les yeux écarquillés. Marmo T attendit l’interrogatoire fatal, mais il n'entendit qu'une voix dédaigneuse :
- Dégagez-la-moi. C'est celle qui était avec le vieux croûton, celui qui nous avait hurlé de retourner en enfer… Allez, suivant !
Koopétard hurla comme un enfant, pendant qu’une bande de Swoopulas fondit alors sur elle, une lueur affamée dans le regard. Elle allait se faire lacérer, vider de son sang sous son nez. Douter, c’est déjà se rendre à moitié. Hésiter, c’est déjà mourir à moitié. Marmo T n'eut pas besoin de plus pour se décider. Se libérer, enfin oser. Il bondit par-dessus la haie, surmonta le canal et son énorme boule au ventre, et courut vers eux. Les plus braves ne sont pas ceux qui combattent sans peur, mais en dépit de leur peur.
***
Dans la semi-obscurité, Carbocroc bâilla. La plus haute pièce du château lui convenait parfaitement : elle était si grande qu'elle pouvait tenir debout sur ses pattes, même si elle était couchée sur le sol en ce moment. Et les fenêtres sans carreau donnaient sur toute la Plaine Dragée, même ce petit village, Carafleur, au loin… Elle gronda de mécontentement à la pensée que les exécutions avaient commencé sans elle.
Elle fixa de nouveau une pierre beige brillante, en forme d'étoile, qui flottait à quelques mètres, et générait une douce lumière. La garder, voilà en quoi consistait sa mission, et c'était tout sauf excitant. Ce n'était pas exactement ce qu'elle s'était imaginé lorsqu'Afraléfic avait approuvé qu'il était temps pour elle de « faire ses preuves »…
Elle bâilla à nouveau, puis redressa soudain la tête. Elle avait capté les bruits d'un combat, à quelques distances d'ici… Ils n'étaient pas ordinaires… Il y avait des encouragements aussi, criés à un certain « Marmo T »… Elle se remit debout et sortit sa tête par une des ouvertures. Elle dirigea son regard affûté vers le village… et elle vit exactement ce qu'elle avait voulu et prévu de voir. Avec un ricanement, elle plongea au-dehors en déployant de petites ailes. Le moment était venu de faire ses véritables preuves.
***
Les coups fusaient, aucun de ses adversaires n'arrivait à l'approcher. Un cône de feu vert se dressa autour de lui pour le calciner, mais il se contenta de bondir hors des flammes sans une brûlure. Il repéra son assaillant qui le poursuivit. Marmo T s'approcha du canal et fit face à un véritable bataillon de Feufollets, juste à temps pour pouvoir donner un grand coup de pied dans l'eau. Une vague les submergea tous, et un instant plus tard il n'en resta qu'une flaque, un peu de suie et quelques filets de vapeur. Il chassa presque négligemment d'un geste deux Swoopulas et esquiva une rafale de tibias de Koopas Skelet, tandis que des Magymagys lâchaient sur lui une pluie de rayons verts et de petits éclairs, surgis de nulle part. Ces dernières attaques diminuaient à vue d'œil, la capitulation devait être imminente.
En effet, et à son grand soulagement, l'ennemi se rétracta enfin. Les monstres qui tenaient encore debout s'enfuirent dans la plaine sans demander leur reste, tandis que des Magymagys déformés par les coups vacillaient çà et là dans les airs, au milieu des moitiés de squelettes qui cherchaient en vain l'autre moitié. Une ovation explosa alors derrière lui. Il fit volte-face et vit une foule d'habitants de Carafleur libérée courir vers lui, l'entourer, l'étreindre, le complimenter, le remercier. Même Koopétard se trouvait là, trop hébété par le retour providentiel du Toad ou par sa nouvelle apparence pour esquisser un mot. Mais Marmo T souriait à peine de ces tous premiers honneurs qu'on lui faisait, toujours rongé par le chagrin… et la désagréable impression que le pire était encore à venir. Tandis qu'il entendait plus qu'écoutait les survivants prendre les décisions telles que rassembler les corps et réparer le village, il perçut un souffle, provoqué sans doute par quelque chose de très gros... Une chose qui volait, qui se rapprochait… Il comprit alors que ses craintes étaient fondées.
Un cri, puis plusieurs hurlements, et enfin le même affolement que la première fois confirmèrent ce qu'il avait en tête. Alors qu'il se dirigeait avec deux Toads vers une destination déjà oubliée, il entendit la chose retenir sa respiration. Marmo T plongea juste à temps sur le côté avec les deux autres pour éviter une gerbe de flammes. Une ombre passa, et il la vit : la créature rouge vif qu'il avait vue tout à l'heure prit un virage en épingle et se posa juste devant lui. Les deux Toads s'enfuirent, terrorisés, mais Marmo T n'esquissa pas un geste. Il se releva et attendit que la dénommée Carbocroc s'esclaffe :
- Alors ! C'est toi, le ver de terre qui a sauvé tout le monde ? Barbo T, ou un truc comme ça, n'est-ce pas ? Bah, peu importe, je ne donne pas de nom à mes futurs repas. Comme c'est mignon, de t’être battu comme ça et d’avoir chassé ces bons à rien… Tu as sans doute cru que tu étais à la hauteur, mais je vais « refroidir » un peu tes ardeurs !
Elle cracha à nouveau un jet beaucoup plus brûlant que ceux qu'il connaissait déjà, et Marmo T fut contraint d'imiter ses compagnons pour ne pas finir carbonisé - même sa nouvelle force ne pourrait le protéger d’une fournaise pareille. Il se mit à courir. Une vague de chaleur et un surcroît de lumière jaune lui indiqua que quelque chose de pas moins gros qu’une maison venait de se faire carboniser. La voix lui cria :
- Où vas-tu comme ça ? Tu crois pouvoir t'échapper, hein ? J’aDOre quand ils essaient de fuir.
Le bruit d'ailes qu'on déploie et d'un corps lourd qui prend son envol résonnèrent à ses oreilles. Marmo T avait maintenant dépassé les dernières maisons. Il espérait pouvoir attirer son ennemie le plus loin possible de Carafleur : ses habitants n'avaient pas besoin en plus de perdre leur village, la seule chose qui restait à sans doute beaucoup d'entre eux.
Il franchit un pont qui enjambait la rivière, à l’entrée ouest du village, et se retourna pour voir la tête féroce et hideuse du dragon volant se rapprocher… Carbocroc tendit une patte pour ramasser un énorme rocher, et l'enfourna dans sa gueule. Elle le brisa d'un coup de mâchoires comme on croque une noix, avala et prit une nouvelle inspiration…
Un premier caillou chauffé à blanc fusa et s'écrasa juste à côté de Marmo T. Il dut se courber pour en éviter un autre qui frôla son dos. Mais il eut moins de chance avec le troisième, qui fracassa le tronc d'un arbre solitaire. Dans sa chute, il ne put le dépasser à temps et l'une de ses jambes se retrouva coincée en le faisant tomber. Il entreprit de se dégager en essayant de bouger le tronc, mais sa première tentative fut vaine. Alors qu'il tentait un nouvel essai, Carbocroc se posa à quelques mètres de lui. Elle l'observait avec convoitise.
- Non mais sans rire… Et dire que tu as vaincu tous ces imbéciles… Mais ce sera bientôt terminé, tu vas voir. À ma façon, c'est-à-dire que la vainqueur, c'est moi, et le festin, c'est toi. Facile, simple et rapide…
Il essaya à nouveau de bouger le tronc, qui se pencha de quelques centimètres mais retomba aussitôt sur sa jambe.
- Par quoi veux-tu que je commence ? Je te propose une flambée. Je commencerais par gober ta tête, puis je siroterai le reste avec deux ou trois amuse-bouches de ton village. À moins que je ne fasse de toi un apéritif ? Au bout d'un bon cure-dent ?
Elle n'était plus qu'à une tête, maintenant. Marmo T rassembla ses forces et souleva le tronc une troisième fois. Celui-ci bougea enfin, le libérant presque.
- Ne t'agite pas… La viande ferme, j'aime pas trop. Je la préfère bien tendre… et cuite à la braise !
Elle inspira à nouveau, mais Marmo T avait enfin réussi à complètement se dégager d'un geste rendu brusque par ce qu'il venait d'entendre. Carbocroc expulsa un autre rocher enflammé, qui vint cette fois droit sur Marmo T. Mais il se tenait prêt : il se recula légèrement et lui donna un puissant coup de pied qui renvoya le rocher droit vers l’envoyeuse, tel un gros ballon de Toadball ardent. Carbocroc perdit son expression narquoise et parut stupéfaite, une fraction de seconde avant que le boulet ne l’atteigne en plein dans l'œil.
Un terrible hurlement de rage et de douleur résonna dans toute la plaine. Carbocroc trépigna sur place, secouant sa tête, passant frénétiquement une griffe là où le rocher légèrement fondu restait collé comme un bonbon.
- TU VAS ME PAYER ÇA, SAC À POIS !
Elle s'envola et, cette fois, fondit droit sur lui. Marmo T prit la fuite, mais elle fendait l'air avec ses griffes avec une telle fureur que cette fois, il n'était pas sûr de soutenir le choc. Une vague de flammes faillit le faire tomber, mais il s'aperçut qu'il était presque arrivé à destination : le château était beaucoup plus proche qu'il n'en avait jamais été. Il trébucha alors sur un brusque dénivelé et s'étala en roulant sur l'herbe. À peine se fut-il immobilisé que Carbocroc tomba telle une masse sur le sol qui se craquela. Elle était hors d'elle, de la fumée sortait de ses naseaux béants, et ses yeux, l'un plus rouge et bouffi que l'autre, le foudroyaient littéralement du regard. Elle beugla :
- Tu veux jouer les malins !? Alors jouons ! Des centaines plus forts et teigneux que toi s'y sont risqués, et je leur ai fait connaître à chaque fois une fin tellement atroce que si tu en entendais un seul mot, tu sentirais à un kilomètre tellement tu te ferais dessus !
Marmo T ne lui répondit rien. Au lieu de ça, il tira sa flûte et, tout en soutenant le regard goguenard de la dragonne, il produisit une brève série de notes, si criardes et stridulantes qu’on aurait confondu avec un oiseau proférant un juron.
Le rictus de Carbocroc s’effaça légèrement, mais ce ne fut rien par rapport à sa grimace lorsque des dizaines d’oiseaux apparurent d’entre les branches et pépièrent presque le même son dans sa direction, en un concert de jacassements agressifs. La dragonne répondit par une gerbe de feu vers l’arbre le plus proche, les obligeant à s’envoler. Puis Marmo T reçut un tel coup sur le côté qu'il lui coupa le souffle, mais presque immédiatement, il ne sentit plus que l'air frais qui lui fouettait le visage, projeté, par coïncidence, tout droit vers le château. Il heurta le mur de pierre - Prendre la Gemme. La vaincre avec - mais parvint à trouver une prise. Il sentait bien que la Gemme, même s’il ne savait pas ce que c’était, l’attendait là-haut, dans le djonjon. Avec une adresse de grimpeur qu’il n’imaginait même pas avoir, il escalada sans difficulté avec l’aisance d’une araignée. Carbocroc s’était envolée et lui tournait autour, mais il esquiva flammes et griffes. Il finit par arriver tout en haut et s’engouffra à l’intérieur. Il eut à peine le temps d'apprécier l'éclat d'une pierre de diamant gris en forme d’étoile, que Carbocroc l’imita dans une grande bourrasque.
Tous deux tournèrent la tête vers la Gemme exactement en même temps. Marmo T bondit, mais la bourrasque de feu le prit par surprise. Il fut dévié de sa trajectoire et projeté contre le mur. Un peu étourdi, il faillit ne pas voir la queue de Carbocroc qui s'abattit à deux centimètres de lui en claquant comme un fouet. Un nouveau jet de flamme le contraignit à s'éloigner davantage de la Gemme, et Carbocroc confirma avec un coup de patte qui le projeta encore plus vers l’arrière. Lorsqu'il retomba ventre à terre, tout son corps était à vif.
Il sentit le sol vibrer lorsque deux grosses pattes malodorantes s'abattirent de part et d'autre de sa tête. C'était sans doute la fin. Il rejoindrait véritablement la Mort, peut-être serait-il sermonné par son père pour ne pas avoir fait ce qu'il demandait tandis que les ténèbres l’engloutissaient…
- Ça fait mal, hein ? Allez, je suis sympa, je ne vais faire de toi qu'une bouchée. Tu ne sentiras rien. Pauvre imbécile, comment comptais-tu me battre, de toute façon ?
Elle le fit rouler sur le dos. Marmo T put voir son visage renversé et flouté par le choc lui faire un sourire carnassier… Il avait du mal à distinguer les couleurs, tout s'assombrissait à nouveau. Se relever. Prendre la Gemme.
- C'est donc ici que tout va se terminer, l'héroïsme et la gloire éphémère du pauvre sot du village qui va plonger de nouveau dans l'oubli… Et après, j'imposerai enfin mon autorité sur cette plaine et la rebaptiser Plaine Dragobé. Parce que c’est comme ça que les pourceaux dans ton genre finiront, gobés dans le ventre de la dragonne toute-puissante que je suis.
Il voyait la salive visqueuse imprégner les bords de sa gueule qu'elle entrouvrit, révélant ses dents. La voix intérieure se faisait plus insistante, à mesure que les couleurs s'estompaient. Se relever. Prendre la Gemme. Il voyait gris. Était-ce comme ça que l'on voyait le monde que l'on était sur le point de quitter ? Il avait pourtant le choix, les couleurs pouvaient revenir, il pouvait ne pas mourir, aller prendre la Gemme et mettre Carbocroc en défaite, mais…
- Voici venir le coup de grâce. Adieu, Marmo T ! Tu es prêt ?
Marmo T ferma les yeux. Pendant une longue seconde, la tête hideuse de Carbocroc s’attarda en des lignes nébuleuses sur le fond noir de ses paupières closes. Il était à nouveau face à la créature sans forme ni visage de ses cauchemars, qui enfla jusqu’à remplir tout son champ de vision, et même derrière. Et au milieu, flottait le visage de son père, encore une fois. Mais cette fois, son expression n’était pas impuissante ou résignée : elle était grave et déterminée, et il crut le voir lui adresser un imperceptible signe de la tête, comme pour l’encourager. Il articula, sans aucun son : Se relever. Prendre la Gemme.
Et quand la créature informe fondit, cette fois le cri de Marmo T résonna, clair et puissant :
- Non !
Sa main se referma instinctivement sur le monstre inconnu, l’empêchant d’atteindre son père, sentant avant même d’ouvrir les yeux qu’il l’avait saisie par un membre, bien réel et tangible cette fois.
Il rouvrit les yeux.
Il s’était remis debout, se souvenant d’avoir ramené ses jambes à sa poitrine et de s’être relevé en cambrant son dos d’un coup sec. Ses bras tendus retenaient la gueule ouverte de Carbocroc, son geste pour gober Marmo T stoppé net. Tous deux écarquillèrent les yeux de surprise.
Il y eut un instant de lutte immobile insoutenablement tendu, puis Carbocroc réagit la première. Elle bascula sa tête vers l'arrière, et Marmo T, accroché à ses dents, remonta avec elle. C'était exactement ce qu'il avait espéré. Alors que Carbocroc n'avait pas achevé son geste, Marmo T lâcha prise et se retrouva propulsé à travers la salle en tournoyant de haut en bas. Et toucha de nouveau terre… juste à côté de la Gemme. Encore désorientée, Carbocroc n'avait pas réalisé ce qui s'était passé, et à peine eût-elle jeté un regard dans sa direction qu'il avait déjà mis la main dessus.
L'effet fut immédiat : une extraordinaire puissance gagna tout son corps en un spasme, s'ajoutant à la sienne. Et lorsque Carbocroc poussa un rugissement de rage, il se contenta de s'agenouiller. Elle se précipita et sa tête plongea, toutes dents dehors. Mais au lieu de se laisser avaler, le corps de Marmo T se détendit comme un ressort, et son poing frappa sa mâchoire inférieure en un violent uppercut.
Carbocroc s'immobilisa dans un sinistre craquement, puis chancela à travers toute la salle. Elle finit par s'effondrer juste devant Marmo T, dans une chute qui fit trembler le donjon. Le silence revint.
- C… comment tu as pu me battre… finit par grincer Carbocroc. Alors que tu te ratatines de terreur jusqu’à la langue devant la moindre créature des ombres de ma maîtresse ?
- P-p-parce q-que ce n’est p-p-lus pour moi q-que j’ai p-p-peur.
- J… je t’aurai, tu m’entends ? Je te tuerai. Tu ne pourras pas compter sur cette pierre éternellement… et tu verras qu’elle te filera entre les doigts au moment où tu en auras le plus besoin. Car tu ne sais RIEN de ce qui t’attend, pauvre morveux inconscient, quand bien même tu serais assez fou pour te mesurer à elle… Et même si tu survis, j’attendrai que tu reviennes à moi pour te réduire en charpie, et crois-moi, je veillerai à ce que tu reviennes.
- T…tu p-p-parles t-trop.
Et il se détourna de l’immense corps qui bougeait à peine. Carbocroc avait pris un tel coup qu'elle restait étalée de tout son long, les yeux fermés comme des tenailles, les mâchoires crispées et violacées là où il avait frappé. Marmo T s'approcha de la porte d’entrée et se prépara à la franchir, mais il se ravisa et la regarda à nouveau. Il l'avait battue, mais elle était toujours là. Impossible de l’abattre de sang-froid, et il n’était même pas sûr d’en être capable. Elle reviendrait. La peur ne le quitterait donc pas de sitôt. Peut-être même qu’il ne la vaincrait jamais. Et au lieu de chanceler à la perspective effroyablement vertigineuse de devoir vivre avec ce sentiment pour le restant de ses jours, pour la première fois de sa vie, il l’accepta. Mieux encore, il en fut reconnaissant. Si son père avait fait avec, eh bien lui aussi ferait avec. Enfin, il sortit.
***
Il était tard. Le soleil déclinait, pendant que Marmo T marchait lentement vers son village, sans aucune hâte de constater les pertes et les dégâts. Il était arrivé au bord de la rivière, mais il s'arrêta au milieu du pont. Carbocroc avait une… une grande gueule - c’était le cas de le dire - mais ses dernières paroles l’avait troublé plus qu’il ne se l’était avoué, alors qu’il était encore trop grisé par sa victoire. Non pas à l’idée d’un affrontement futur avec la dragonne, chose à laquelle il était bien préparé maintenant. Non, c’était ce « elle » dont Carbocroc avait parlé.
Afraléfic. Le nom entendu dans la cohue de la nuit dernière lui était revenu. Elle était sans doute bien plus puissante, et pour l’instant, il ne savait rien d’autre d’elle. Hormis cette Gemme qu’il avait récupérée, et à laquelle elle semblait tenir plus que tout si elle avait posté son dragon comme gardien. Carbocroc avait au moins raison sur un point : il n’en savait pas plus sur cette Gemme que sur Afraléfic, et ce serait dangereux de compter dessus s’il devait un jour l’affronter. Il ne pourrait se fier qu’aux leçons de son père, et à sa force, qui n’était pas une réponse à tout… et surtout, qui s’était améliorée d’une manière totalement inexplicable et un peu trop fortuite. Son père répétait que le destin n’existait pas, que la voie de chacun est celle qu’on se trace par ses efforts propres, mais Marmo T avait la vague impression qu’une figure invisible s’était amusée à en tracer une partie à sa place dans les dernières heures, et il n’aimait pas cette sensation. Cela lui rappelait trop les T Merrys qui l’avaient longtemps forcé à faire du surplace, mais être poussé de force vers l’avant par un inconnu invisible ne l’enchantait guère non plus.
Il se pencha au-dessus de la barrière du pont, et observa pour la première fois son image à la surface de l'eau depuis sa transformation.
Sa chemise était déchirée sous toutes les coutures, avec un trou rond au niveau du ventre. Des lambeaux pendaient de ses épaules saillantes, prolongées par des bras aussi musclés et épais que ceux de son père à présent. Son pantalon, heureusement, avait tenu le coup, mais ses chevilles et le bas de ses jambes, dont il ne voyait pas le reflet, s'étaient dégagés à l'air libre. Il se sentait bien plus ferme sur ses deux pieds nus, bien moins pataud. Ses mouvements étaient à présent plus naturels et harmonieux, à l’image de sa carrure, qui avait été redessinée avec un meilleur équilibre. Le duvet fin et informe tout autour de sa mâchoire inférieure - à la comparaison cruelle là encore avec la moustache lisse et noire de son père - avait poussé en une barbe courte et cuivrée, assortie aux boucles qui ornaient le haut de son front, héritées de sa mère.
Mais ce n’était pas cela qui le surprit le plus. Les pois de son chapeau, si ternes et petits avant sa transformation, semblaient avoir éclos en des fleurs à mille pétales d'un rouge flamboyant. Ils surplombait son visage, dont il ne reconnut que ses yeux au regard timide et farouche. C'était la seule partie de son corps qui lui rappelait le petit Toad sans défense qu’il avait longtemps été.
Marmo T cessa finalement de contempler le mastodonte qu’il était devenu comme si c’était une autre personne. Alors qu’il s’apprêtait à passer le pont, son regard tomba sur une petite grenouille violette et verte, qui l’observait farouchement. Ces petites bêtes étaient adorables, mais endémiques de son village et très envahissantes. Elles bouchaient régulièrement le canal et le pire, c’est qu’elles n’étaient même pas comestibles. Venimeuses, même, en grande quantité. Il la laissa là et passa l’entrée de Carafleur.
Son regard tomba alors sur une rangée de corps, allongés au milieu des fleurs et des herbes riches bordant le canal. Chacun était recouvert d'une couverture rouge et noire, pour exprimer la douleur de la perte et la mort brutale que tous ces pauvres innocents avaient subie.
Alors qu'il déambulait parmi eux, plusieurs personnes vinrent le remercier de les avoir sauvées à nouveau, la veuve du vieux Koopa la première, ses yeux mouillés de larmes ; elle et d'autres se repentirent d'avoir été si peu charitables avec lui, d'autres admiraient et s'étonnaient de sa nouvelle carrure… Koopétard ne dit rien en le voyant, en revanche. Sauvé de justesse de la mort, il restait prisonnier d’un silence interloqué, presque effrayé, tandis qu’il était incapable de le quitter des yeux. Il avait probablement besoin de temps pour que son sauvetage par Marmo T, la dernière personne à laquelle il s’attendait pour un tel acte d’héroïsme, lui remonte au cerveau. Quant aux autres T Merrys, ils restaient en retrait, le regard fuyant, comme s’ils redoutaient que Marmo T se déchaîne contre eux aussi. À cause de son changement intimidant de carrure, ou par honte de l’avoir longtemps traité comme un punching-ball ? Il s’en fichait. L’un d’eux trouva le courage de lui apporter avec une immense révérence le gilet noir sans manches de son père, décoré de deux pierres en forme de soleil et de lune sur chaque épaule - symboles de leurs entraînements, jour et nuit. C’est vrai que suite à l’annonce de son père, il lui revenait de droit maintenant, sans se rendre compte qu’il lui avait été spontanément donné comme au digne leader de son village, plutôt que parce que Ténaci T l’avait décidé. Et vu l’état de ses vêtements, il en avait bien besoin. Il se débarrassa des restes de sa chemise et l’enfila machinalement. Le gilet lui allait comme un gant.
Tout cela, il s'en sentait totalement détaché, n'entendant ni les marques d'admiration, ni la reconnaissance, ni les questions. Il était devenu un héros... mais avec tant de questions sans réponses, et surtout à quel prix...
Et bientôt, le plus fort de ce prix qu'il a dû payer apparut en le dépassant, porté par un des volontaires pour rassembler les corps. Celui-ci provenait de la rivière. Il avait été lavé, séché, bien habillé et fut étendu au milieu des autres. Lorsqu'on le recouvrirait, il se fondrait parmi les autres couvertures... Mais Marmo T devait d'abord le voir pour accepter pleinement la réalité. Il s'agenouilla auprès de la personne qui avait tant veillé sur lui pendant de longues années... Ses lèvres tremblaient, mais il refoulait les larmes qui menaçaient de lui percer les yeux. Ç'aurait été inutile. Le village était sauvé pour l’instant, et c'était la seule chose qui importait pour elle.
Il aurait voulu lui jurer quelque chose, improviser une éloge funèbre, n’importe quoi, mais aucun mot ne lui vint. Il n’aurait même pas pu en articuler un seul. Marmo T en fut donc réduit à sortir la petite flûte que lui avait rendu sa mère avant de mourir, et joua une mélodie simple, lente et triste. Et pendant qu’il jouait, il ne put s'empêcher de penser à ce qui allait advenir de lui, et du monde tout entier, maintenant que sa mère n’était plus là et que son père était officiellement déclaré mort dans la destruction de Byosis, par le transfert de son gilet à son fils.
La dernière note se perdit dans sa flûte en un sifflement strident lorsqu’il repensa à Afraléfic. Tous ces démons étaient à ses ordres. Il les avait chassés. Carbocroc avait juré sa perte. Et, au-delà de la Plaine Dragée, des villages entiers devaient souffrir également, peut-être même plus, de créatures plus sanguinaires encore. Marmo T sut alors, avec une absolue certitude, qu’il devait faire quelque chose. Mais sa nouvelle force lui paraissait tout à coup insignifiante, son nouveau courage dérisoire, devant le défi monumental que cela représentait. Il n’y arriverait jamais. Jamais tout seul, en tout cas, songea-t-il tandis que la couverture effaçait enfin sa mère du reste du monde. Mais qui, à part lui, pourrait bien faire l’affaire ?