- Imbéciles !
Les démons, affolés, sortaient en trombe les uns après les autres par la grande porte ou s'évanouissaient dans le néant, mais ceux qui ne furent pas assez rapides subirent de plein fouet les foudres d'Afraléfic : trépignant de rage, celle-ci les brisait d'un éclair ou crachait des nuages de gaz pourpres et verdâtres qui réduisaient leurs corps en poussière.
- Carbocroc vaincue, une Gemme volée, des bois qui se rebellent, vous n'avez donc que ça à m'apprendre ?! Disparaissez tous ! TOUS !
Et un instant plus tard, la salle du trône se retrouvait vide, en exceptant la Reine des Ténèbres dont l'aura semblait maintenant avoir englouti tout l'espace. Une aura de colère, mais aussi d'une extrême inquiétude.
- Il me faut ce corps... Je perds tout contrôle ! Mais qu'est-ce que Marjolène fabrique ?
Ses immenses mains qui flottaient nonchalamment dans l'air figé se serrèrent.
- Des héros... Car ils sont plusieurs, en fin de compte ! Très bien, puisque je ne peux plus compter sur personne, je vais m'en occuper moi-même... J'attends de les voir en face ! Et à ce moment-là... le monde sera enfin à moi !!! Ha... Ha, ha ha ha ha !!! HA HA HA HA HA !
***
Était-ce des flots qu'émanait ce rire glacial et lointain ? Ou était-il juste en train de devenir fou à force de solitude, sur son radeau à voile unique, sillonnant la mer Farald depuis d'interminables heures ? Une année dans la nature, à pourfendre les créatures les plus hostiles et répugnantes avait-elle fini par trop déteindre sur lui et à lui faire perdre toute retenue, jusqu’à pratiquement devenir un fauve lui-même, aux aguets de toute menace, à imaginer le prochain danger résonner dans ses oreilles comme s’il était en manque ? Mais ne pouvant recevoir une réponse que de lui-même, le Koopa apprenti matelot se fit une moue résignée à lui-même, dans le début de soirée suspendu entre l'eau et l'air.
Koopignon n'avait jamais vraiment aimé la mer. Trop salée, trop agitée, trop vaste, trop plate, trop vide. Mais aujourd’hui, il la détestait. C’était devenu le terrain de tant de choses négatives dans sa vie, en particulier sa plus cruelle déception, sa plus terrible frustration dans sa vie d’explorateur. Des semaines à poursuivre de nouveau Cortese en fendant les flots, dont le trésor atteignait, dit-on, des proportions légendaires ces jours-ci. Mais ce maudit pirate semblait sans cesse lui filer entre les doigts. Sillonnant et pillant les villages côtiers et les bateaux marchands, il laissait à chaque fois Koopignon arriver quand les vestiges des chaumières étaient encore fumantes, quand les carcasses de navires gisaient encore en flammes sur un récif. Bien sûr, retarder ses départs pour aider les autochtones à se reconstruire ou secourir les marchands dépouillés à chaque fois n’avait pas aidé, comme d’habitude. Mais il n’aurait pas supporté de poursuivre un trésor en négligeant ceux qui, eux, avaient tout perdu.
Bien sûr, maintenant, c’était lui qui se sentait dépouillé. De sa fierté, de son but, de sa chance de faire taire Ehpicia une bonne fois pour toutes, elle qui ne manquait jamais de se moquer de lui chaque fois qu’il rentrait les mains vides. Chaque fois, il partait en promettant de mettre la main sur quelque chose de plus grand encore que lors de sa dernière tentative ; et chaque fois, l’accueil était plus cinglant et sarcastique à son retour. Parfois, il se demandait ce que Fhelisc faisait avec elle. Elle qui ne connaissait rien à l’exploration et qui n’avait sans doute pas mis les pieds hors de Byosis depuis qu’elle y était entrée il y a presque vingt ans ans, c’était piquant de l’entendre le narguer à coup de « Quel beau trésor imaginaire, vraiment ! » ou « Tu as tout perdu en chemin ? Comme c’est dommage ! ». C’était en partie pour ça qu’il repartait vite à chaque fois, dans l’espoir pressant de mettre la main sur une merveille archéologique perdue à l’autre bout du monde. Et à chaque fois, il arrivait et repartait par la mer. Ça non plus, ça n’avait pas aidé à moins la détester.
Mais un bon explorateur n'avait que faire des obstacles qui se dressaient devant lui, y compris des dégoûts personnels, pour aller où il le désirait. Et Koopignon était un bon explorateur, c'était donc à contrecœur qu'il s'était de nouveau engagé au-delà de la terre ferme depuis trois jours. Trois jours entiers à ruminer sa défaite face à ce pirate insaisissable, à parler au vent et à être chatouillé par les vagues pendant son sommeil, allongé sur des planches dures et humides, son gros sac dur et informe faisant office de coussin ! Mais ces efforts paieraient bientôt d'un vrai lit et d'un authentique foyer, la terre était déjà en vue… et bientôt, le désir de se défouler sur le moindre monstre un tant soit peu féroce pour combler sa frustration disparaîtrait, effacé par Byosis. La ville de son enfance était de plus en plus salvatrice à la fin de chaque nouvelle expédition.
Rongé dès son enfance par ses rêves d'évasion, il n'avait cessé depuis de parcourir le monde, de plus en plus loin et longtemps, en quête d'aventures... et de légendes qui couraient sur des trésors de toutes sortes. Cortese avait été un cas spécial dès le début, mais les récits de sa férocité en combat étaient si glaçants que Koopignon n’avait tenté sa chance que durant ces dernières années. Cela devait arriver. Il avait toujours ignoré la prudence et faisait plutôt confiance à ses instincts - en témoignaient ses bras et ses jambes musclés et à la peau métallisée, son teint basané, et les nombreuses cicatrices striant sa carapace rouge bordeaux, un peu plus grande que la moyenne pour un Koopa de quarante ans. Tous progressivement acquis durant ces années de solitude et d'affrontements quotidiens avec les colères du temps, les obstacles de la nature, les pièges fourbes et les monstres antiques. Bref, le physique et le mental tout désigné pour ce Koopa amateur de sensations fortes, qui le faisaient repousser à chaque fois les limites de l'exploration dans l'espace et dans le temps. Sauf que, une fois de plus, ça ne lui avait pas servi à grand-chose.
Il aurait bien persévéré, mais si la misère de pauvres innocents qu’il rencontrait le ralentissait toujours dans ses parcours erratiques, c’était le temps qui y mettait un terme, quand ressurgissait la nostalgie de sa ville natale, Byosis. Et avec elle les merveilleux souvenirs de Mavila et de Fhelisc, deux des personnes les plus extraordinaires qu'il eût jamais rencontrées. Même les disputes particulièrement musclées avec Ehpicia lui manquaient, et il se sentait prêt à reprendre à zéro avec elle tellement il était impatient de rentrer. Jusqu’à laisser glisser ses railleries sur lui, même admettre que les on-dit qui l’avaient remis sur les rails de l’aventure n’étaient que ça, des on-dit. Des rêves sans preuves ni fondements.
Enfin... si on ne comptait pas Mavila qui avait en quelque sorte vu ces trésors aussi, à chaque fois qu’il l’avait consultée. Mais Koopignon ne croyait pas qu’ils parlaient des mêmes « trésors » tous les deux, connaissant son refus de mettre à disposition ses pouvoirs pour des quêtes égoïstes. Ce n’était sans doute pas un hasard s’il se retrouvait à aider de pauvres gens à rebâtir leurs maisons sur son chemin. Il avait alors passé des moments merveilleux, mais avait refusé de s’attarder plus que nécessaire. S’attacher à un autre endroit que Byosis, à une autre âme que l’un de ses habitants, aurait été insupportable. Cette ville devait rester le seul endroit où il eût envie de retourner, et cette envie devenait intenable par moments. Il se tourna d'un air exaspéré vers la seule voile du radeau comme pour la blâmer de son inefficacité - elle était pourtant tendue à craquer.
Koopignon n'avait pas vraiment de raison de se plaindre. Dès la première nuit, le vent s'était levé et son embarcation de fortune avait fendu la surface presque plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Mais il n'avait pas eu peur de chavirer, ce qui ne lui était d'ailleurs jamais arrivé. Non, ce qui l'avait inquiété surtout, c'était l'aspect qu'avaient revêtu, à son réveil d’il y a deux nuits, le ciel et la mer. De sombres remous agitaient l'eau avec force, sous un couche de nuages tourmentés et menaçants, presque vivants... Cette morne météo l'avait poursuivi jusqu'à maintenant et lui avait paru de mauvais augure.
Il longeait à présent une falaise lisse et rocheuse, limite naturelle de la crique que bordait Byosis. Elle stoppait les vagues et elle était large et profonde, cernée par les falaises sur laquelle la majeure partie de la ville était juchée. Idéale pour abriter la flotte qui avait contribué à la grandeur de Byosis (mais dans laquelle Koopignon avait toujours refusé de s’enrôler pour faciliter ses voyages maritimes, malgré les demandes incessantes de Bombonneau - il préférait se débrouiller seul). Et décisive vingt ans plus tôt, lorsqu’elle lui avait permis de devenir la seule ville côtière à tenir tête à Cortese qui, après un siège haletant de trois jours, avait finalement dû capituler et repartir bredouille.
C’étaient les solides enceintes, l’ingéniosité du Komte Koopa, mais surtout cette falaise escarpée de Byosis qui leur avait évité le pire. Il les revoyait souvent en rêve, comme première et dernière image de ses périples. Comment elles épousaient la forme de l'enceinte sud, avec un escalier en pierre sculpté dedans pour permettre aux visiteurs de rejoindre la cité intramuros. L'escalier partait d'une plate-forme de marbre semi-circulaire qui, elle, entourait à quelques mètres au-dessus de l’eau l’entrée du magnifique palais aux murs sertis de vitraux pourpres et à l'architecture insolite, à demi-encastrée dans la roche.
Koopignon, avec tous les habitants de Byosis, n'avait jamais vu de palais aussi grand, aussi somptueux, malgré les nombreuses contrées qu’il avait visitées. Le Komte Koopa l’y avait accueilli depuis sa naissance. Sa grande générosité et surtout sa bienveillance en avaient fait une des personnalités préférées des environs, au même titre que Mavila. Et un sacré grain de folie : neuf ans avant sa naissance, il avait contribué à la fondation et au prestige de la ville en mettant à contribution sa large fortune de sa ville d’origine. Mais ayant oublié de construire sa propre résidence à l'intérieur des enceintes, à l’époque où la ville s’était dressée sous sa supervision, il n'avait eu d'autre choix que de le faire en contrebas des falaises. Le Komte avait alors dû payer une somme folle pour un chantier qui devint vite aussi loufoque qu'astronomique, rien que pour l’armée de Bob-Ombs et de Topi Taupes domestiquées qu’il a fallu pour creuser dans la roche. Koopignon était le mieux placé pour en témoigner. Il avait passé les vingt premières années de sa vie avec lui dans ce Palais, des années trop sages, mais magnifiques, jusqu’à ce que…
Il secoua la tête. Non, il ne repenserait pas à cette conversation qui changerait le reste de sa vie, il y a des lustres. C’était déjà assez douloureux comme ça, il en rêvait suffisamment les nuits pour se retrouver systématiquement avec les joues humides au réveil. Il n’avait pas besoin de ressasser les tristes circonstances des prémisses de sa vie d’explorateur. Mais c’était plus fort que lui. Comme à chaque fois qu’il était à l’approche de Byosis…
- Plus qu’un point de suture… Ne bouge pas, Koopignon, c’est bientôt terminé.
- Oh, Koopignon, pourquoi, mais pourquoi a-t-il encore fallu que tu escalades l’enceinte ? Tousso T a bien assez de travail comme ça avec nos blessés et nos malades… Un jour, tu vas te briser la carapace et il ne pourra rien pour toi.
- Père, pourquoi tu ne veux pas que je sorte ? demanda brusquement Koopignon.
Le silence se fit dans la chambre de Koopignon, lui assis sur son lit, Tousso T debout en face de lui avec une aiguille dans la main et un bandage dans l’autre, et le Komte juste derrière le docteur, l’air aussi anxieux que si chaque mouvement de l’aiguille devait décider de la vie de son fils. Mais la question de Koopignon figea l’atmosphère. Il l’avait déjà posée maintes fois, mais pas avec cette colère sourde dans les yeux ni cet aplomb final qui laissait clairement entendre qu’il ne se satisferait pas d’une réponse vague repoussée dans le futur indéterminé du sempiternel « quand tu seras plus grand ».
- Tousso T, tu peux nous laisser s’il te plaît ?
- Oui, Komte. J’ai fini de toute façon. Je passerai plus tard pour vérifier qu’il n’y a pas de traumatisme crânien… Et s’il te plaît Koopignon, la prochaine fois, use au moins d’une corde plutôt que d’escalader quinze mètres de blocs à mains nues. Je me suis déjà plus occupé de toi que la moitié de mes autres patients réunis.
Il sortit promptement, laissant le Komte à l’air embarrassé par le regard inquisiteur de Koopignon qui, il le savait, ne répèterait pas sa question.
- Je te l’ai déjà dit, mon fils… Le monde extérieur est dangereux. Tu es trop jeune...
- J’ai quatorze ans, répliqua Koopignon avec fougue. Je suis bien assez grand. J’en ai marre de rester dans ce palais. J’étouffe ici !
- Tu ne t’y plais plus ? répliqua le Komte avec un sourire triste.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire…
- C’est quand même ici que tu vis, pratiquement depuis que tu es sorti de l’œuf.
- Pas tout à fait. Je me souviens de choses quand j’ai éclos. Je crois même que mon premier souvenir, c’était qu’on me portait, et qu’on s’approchait de l’enceinte nord.
- Ne dis pas de bêtise. Ce n’est pas parce que tu as vécu les premières minutes de ta vie dehors que tu y as vécu tout court… Je t’ai toujours élevé ici, et jusqu’à aujourd’hui, tu m’as toujours donné l’impression d’être heureux de ton sort.
- Dans ce cas, où est ma mère ? Pourquoi tu ne m’as jamais parlé d’elle ? Tous les copains ont leurs parents…
- Fhelisc n’a que sept ans, et Mavila l’élève seule, sans son père. Ça ne le dérange pas le moins du monde de ne pas savoir qui il est ni où il est.
- Mais moi, ça me dérange, d’accord ?
- Si c’est ne pas avoir deux parents qui te dérange, il y a toujours Bombonneau...
- Père, je n’ai pas envie de rire. Je sens que tu me caches quelque chose. Pourquoi tu ne me punis jamais, tout en m’interdisant catégoriquement de sortir de la ville ? Est-ce qu’il y a quelque chose, dehors, que tu ne veux pas que je voie… ou que je sache ?
Le Komte soupira et, après un long moment d’hésitation, avoua enfin :
- Koopignon, je… je pense que tu es prêt. Je dois te dire quelque chose. À propos de tes parents.
- Tu… tu vas donc me dire pour ma mère ? s’exclama Koopignon, tout à coup surexcité. Tu sais où elle se trouve ? Tu sais ce que…
- Pas ta mère. Tes parents. Tes DEUX parents.
- Mes deux… Mais ?
Koopignon resta tout à coup bec bé, les yeux écarquillés fixés sur son père, comme s’il le voyait pour la première fois. Le Komte Koopa, lui, évitait soigneusement son regard.
- Tu… tu n’es pas mon… ?
- Je ne suis pas ton vrai père, non. En tout cas, pas celui qui a participé à ta conception. (Il y eut un autre long silence, qui força le Komte à regarder son fils, par crainte qu’il eut quitté la pièce sans bruit comme tant de fois avant aujourd’hui.) Allons, Koopignon, ne fais pas cette tête. Je sais bien que tu t’en es toujours douté. Tu es un Koopa intelligent, quelque part, tu t’attendais forcément à cette annonce.
- Je… Peut-être bien… (Ses sourcils se froncèrent tandis que son regard se perdait vers sa gauche.) Je trouvais ça bizarre, par exemple, que nos carapaces ne soient pas de la même couleur. J’ai essayé de me convaincre que c’étaient les joies de l’hérédité… Et aussi, ce que les autres sous-entendaient mais que je ne comprenais qu’à moitié, que je t’étais tombé dessus sans crier gare, sur toi qui n’avais jamais voulu entamer une relation ou fonder une famille de ta vie. Maintenant que tu le dis, je pense que je l’ai toujours su mais que je ne me l’avouais pas. Mais… qui sont mes vrais parents, alors ?
- Tes parents… étaient un couple d’humbles pêcheurs qui habitaient un village côtier, à une journée de marche à l’ouest. Ils vivaient heureux et insouciants - c’est en tout cas ce que ton père m’a raconté avant de mourir.
- Avant de mourir ? T-tu le connaissais ?
- Pas vraiment.
Tout à coup, sa voix d’habitude grave et soyeuse était devenue légèrement tremblante et rauque. Les coins de son sourire triste de d’habitude s’affaissèrent sous ses longs favoris argentés et soyeux, et ses épais sourcils gris firent de même. Il tortillait ses doigts sous ses longues manches de sa toge de soie beige aux reflets d’or, l’air si inconfortable que Koopignon en fut alarmé.
- Lorsque j’ai rencontré ton père, ta mère était déjà morte depuis plusieurs heures. Elle s’était écroulée de fatigue et de ses blessures sur le chemin de Byosis. Ton père était à peine en meilleur état, et il ne tenait pratiquement plus debout lorsqu’il s’est présenté à l’entrée de la ville, alors que l’œuf qu’il tenait dans ses bras s’était déjà fendillé depuis plusieurs minutes.
- Que leur est-il arrivé ? demanda Koopignon d’une voix blanche.
Le souffle lui manquait, à un tel point qu’il s’étonna d’avoir même pu produire ce filet de voix.
- Ils se sont fait attaquer...
- Par qui ?
- Par... par des pirates. Après des années de paix sur les Quatre Mers, ils ont débarqué par surprise et ont pillé et saccagé leur village. Tes parents se sont échappés de justesse, mais pas sans dommage. Ils ont fui vers Byosis, sans rien d’autre sur eux que leurs vêtements brûlés et déchirés, leurs carapaces… et toi. Tu allais naître. Mais ils n’avaient aucune provision, ni argent, leur maison était partie en fumée avec les autres, et ils étaient gravement blessés. Lorsque ton père est arrivé seul à Byosis, avec toi encore couvert de morceaux de coquille d'œuf, j’en ai été immédiatement averti. Je suis allé le voir pendant que nos soigneurs s’occupaient de lui.
Sa voix était chevrotante, à présent. Sa large mâchoire inférieure tremblait et son corps bien fourni, si imposant d’habitude, donnait l’impression de ployer sous le poids de la culpabilité. Il avait l’air de raconter un vieux cauchemar qu’il avait mis des années à enfouir dans l’oubli.
- Mais il… il a refusé les soins et la nourriture. Il tenait à ce qu’on s’occupe plutôt de son fils. Il s’éteignait sous mes yeux - de ses blessures ou de chagrin, je ne sais toujours pas dire aujourd’hui. Je… j’ai essayé de le raisonner, de l’encourager à vivre pour toi, vous installer ici, repartir de zéro. Mais ça aussi, il a refusé. Il était inconsolable. Il m’a déclaré qu’il ne pourrait pas convenablement s’occuper de toi après de tels traumatismes, toute la violence, leur vie partie en fumée sous leurs yeux, ainsi que ta mère... Et c’est là qu’il m’a demandé qui j’étais. Mon nom, mes responsabilités dans cette ville… si j’avais des enfants… Et quand je lui ai dit, il m’a demandé...
- ...de m’élever comme ton propre fils, acheva Koopignon.
Il ne se rendit pas tout de suite compte que des larmes coulaient sur ses joues, ni que c’était également le cas de son père. Elles brillaient à la lueur des vitraux qui éclairaient le palais de la vive lumière du jour grâce à la magie de Mavila, bien que le palais lui-même fût souterrain.
- Oui, répondit ce dernier en s’essuyant les joues avec une de ses longues manches. C’était sa dernière volonté. Je n’ai pas pu refuser.
Koopignon pleurait toujours, mais bientôt, il se rendit compte que ses larmes avaient un autre goût. Le goût de la colère.
- Koopignon… Je suis désolé. Ton père a dû croire que tu ne manquerais de rien avec moi. Mais ce n’est pas vrai, je t’ai privé du plus important… la vérité. (Il s’essuya une autre larme et regarda Koopignon avec plus d’attention.) Tu m’en veux ? Oh, mais quelle sotte question, c’est sûr que tu m’en veux. Tu as toutes les raisons d’être en colère contre moi, mon fils.
- Non, répondit Koopignon dans un souffle. Enfin oui, je suis en colère, mais pas parce que tu m’as caché que j’étais adopté. C’est la façon dont mes parents sont morts. Tu avais mille occasions de me raconter la vérité ! Qu’il y a cette pègre qui a tué mes parents là-dehors et sans doute beaucoup d’autres !
- Je… Je voulais, Koopignon, je t’assure ! Mais tu avais l’air tellement heureux… Je n’avais pas envie de gâcher tous ces bons moments avec toi. Et de toute façon, qu’est-ce que tu aurais pu y faire ?
- Je pourrais peut-être y faire quelque chose, si tu ne me gardais pas enfermé ici !
- On parle de pirates, Koopignon ! répliqua le Komte, alarmé. Il y a tant de choses que tu ne sais pas…
- Tous ces blessés, par exemple ? Eh bien, c’est l’occasion ! lança Koopignon avec un féroce enthousiasme. As-tu d’autres choses à me révéler ? Parce que si tu as pu me cacher ça, qu’est-ce que tu as pu me dissimuler encore ?
- Koopignon…
- Tu vas peut-être enfin m’expliquer pourquoi je ne peux pas sortir d’ici. C’est quoi, la raison ? Tu as peur que je connaisse le même sort que mes parents, c’est ça ? Parce que tu m’aimes trop ?
- C’est plus compliqué que ça ! protesta le vieux Komte, de plus en plus ébranlé. Je veux dire… Bien sûr que je t’aime, plus que tout au monde, mais l’amour consiste parfois à ne pas tout dire…
- Je veux savoir ! Père, si tu veux mon bien, dis-le moi… sinon, je vais imploser !
Le Komte serra les mâchoires comme des tenailles, l’air de livrer un violent combat à l’intérieur.
- Non ! finit-il par lâcher avec un profond regret. Tu es mon fils, par toutes les carapaces de ce monde, et je ne permettrai pas qu’il t’arrive du mal. Laisse-moi gérer ça. C’est ma responsabilité. Je dois protéger cette ville, et que la terre m’avale si je te pousse à agir impulsivement ! Tu es trop jeune. Peu importe combien tu vas me détester, c’est le prix que je suis prêt à payer, mais jusque-là, tu dois rester à Byosis, me promettre de rester sage, de ranger cette histoire dans un coin de ta tête, de trouver de quoi t’occuper et te distraire et de me laisser faire… Je t’assure que tu apprécierais pleinement cette ville, si tu la laissais t’offrir tout ce qu’elle a à te proposer. Il y a forcément quelque chose qui te passionnera ! S’il te plaît, Koopignon… C’est la seule chose que je te demande !
Koopignon le considéra avec une expression aussi dure que celle d’un Thwomp.
- Très bien, finit-il par répondre froidement. Je te le promets.
- Oh, loués soient les astres ! répondit le Komte en le prenant dans ses bras avec une expression d’immense soulagement et en versant de nouvelles larmes. Tu ne le regretteras pas, je te promets ! Qu’est-ce que tu voudrais faire pour te changer les idées ? Quoi que ce soit, je veillerai à ce que Byosis te le propose.
- Pas la peine. Je crois… (Un petit sourire malicieux se dessina sous ses joues encore mouillées par-dessus l’épaule de son père.) que je vais prendre des cours. Ce n’est pas ça qui manque, ici. Je pense que je trouverai ce que je cherche.
- C’est vrai, Koopignon. Ne l’oublie jamais, tu trouveras toujours ce que tu cherches à Byosis, même dans les temps les plus désespérés, même face aux plus grands dangers.
La dernière bribe de la conversation résonnait encore dans sa tête tandis qu'il achevait de longer la crête, et il ne vit… rien. Il n’y avait rien. Ni palais, ni plateforme, ni falaises, ni escalier, juste une pente douce dévastée, craquelée et stérile. Le seul élément notable était une énorme ouverture circulaire au centre de la pente, mais il n'y avait rien d'autre, ni aucun signe de vie, même pas un brin d’herbe.
Tout ce qu'impliquait cette vision était si incommensurable qu'il resta cloué sur place, horrifié. S’était-il trompé ? Non, il savait se repérer par le soleil et les étoiles et trouver son chemin, c’était bien ici. C’était fini. Ses pires angoisses étaient devenues réalité. Tous ses repères, oblitérés. Un sensation atroce et indescriptible montait en lui, comme si même ses organes avaient soudain perdu leur ancrage dans son corps et menaçaient de se disperser dans l’espace, faute de l’unique chose qui gardait tout son être en un seul morceau, qui déterminait qui il était et pourquoi il était en ce moment sur un radeau précaire. Il se sentait comme une fourmi qui regardait bouche bée sa colonie éradiquée pendant sa sortie par un géant indélicat. Il se sentait se liquéfier et glisser hors de l’espace et du temps.
Un brusque coup de vent le jeta presque à l'eau, et le radeau fila vers la côte en s'en rapprochant dangereusement vite. Toujours abasourdi, Koopignon se releva machinalement, prit son sac et en sortit une pioche qu'il abattit sur un des troncs sans vraiment se rendre compte de ce qu’il faisait. Le bois se fendit sur toute sa longueur et Koopignon en arracha une perche grossière mais solide. Il lui restait une seconde lorsqu'il refit face à la côte.
Le radeau heurta les gravats en basculant sur le côté et s'y brisa comme une fragile figurine. Koopignon, sac en dos, avait cependant planté la perche juste à temps et décrivit une large courbe, avant de se réceptionner gracieusement au milieu du bruit et de la pluie de bois fracassé. Il ne paraissait cependant ni ébranlé, ni soulagé. Frôler la mort et s'en sortir d'une manière aussi insolite était déjà trop banal et insignifiant en temps normal, mais en ce moment, il aurait tout aussi bien pu être mort. Byosis. Fhelisc. Mavila. Ehpicia. Bombonneau. Népé T. Vétuss T. Tousso T. Et tant d’autres. Tous disparus, emportés par la vague qu’il sentait arriver depuis vingt ans.
***
Les arbres ressemblaient de moins en moins à ceux qui lui avaient sauvé la vie il y a près d'une heure, et ils reprenaient les couleurs ordinaires de la végétation. À la lueur des derniers rayons de soleil derrière elle, Goombulle sortait peu à peu de l'enceinte des Bois Insolites en courant au triple galop, espérant rattraper Merlune avant qu'il n'atteigne Carafleur. De temps à autre, elle criait son nom dans les courbes que décrivaient le sentier.
Elle obtint bientôt la réponse : après un nouveau virage, un faible ricanement lui fut rendu d'un bouquet d'arbres, à sa droite. Goombulle stoppa net sa course et leva les yeux au ciel. Elle commençait à trouver ces parties de cache-cache végétales passablement agaçantes. Et effectivement, plusieurs Koopas Skelet et d'autres créatures qu'elle ne connaissait pas et qui ne touchaient pas le sol en surgirent en lui barrant la route.
- Merlune !
Il était entre les mains de ceux qui flottaient tranquillement dans les airs, et semblait à peine conscient. Tous éclatèrent de rire et un Koopa Skelet grinça :
- Tiens, tiens... La rebelle de tout à l'heure !
En reconnaissant le dernier antagoniste des Pounis avec qui elle avait joué l'effrontée, Goombulle sentit la haine lui brûler les entrailles. Mais elle se garda bien, cette fois, de s'emporter contre ce qui n'était plus une paire mais une bande de monstres.
- Relâchez-le tout de suite ! ordonna-t-elle sans conviction. Vous n’avez aucune raison de lui en vouloir. Relâchez-le, sinon...
- Sinon ? répliqua le Skelangoisse, goguenard. Tu n’es plus dans ton élément, juste une faible créature à la carrure à peine acceptable pour servir de repose-pieds... Une technique et une quantité d'armes quasi-nulles... Personne pour prendre des coups à ta place...
- Ça pourrait très bien changer. Je rejoignais précisément celui qui n'aurait aucun mal à vous donner une raclée.
En disant cela, elle jeta un coup d'œil derrière elle : le soleil allait disparaître d'un instant à l'autre derrière l'horizon.
- Qui ça ? Le « marmot » ? Oh, lui, ce n'est qu'une question de temps. Quand Afraléfic sera devenue assez puissante, elle le rayera de la surface de cette terre comme elle le voudra, et toi aussi, si Carbocroc ne lui inflige pas une sanglante revanche avant. Mais d'abord...
Il fit un pas en avant.
- ...je suis resté sur ma faim la dernière fois, alors avant le grand saut final, je vais enfin te donner ce que tu mérites. Tu es prête ?
Goombulle resta silencieuse en continuant à le fixer avec défi, son regard glissant imperceptiblement sur Merlune. Elle était la seule à avoir remarqué qu'il commençait à trembler, et que sa barbe grise fonçait imperceptiblement.
- À l'attaque !
Dans une cohue indescriptible, ses adversaires se précipitèrent sur la frêle Goomba. Elle donna une impulsion aussi soudaine que spectaculaire et décolla à l'instant précis où tous se jetèrent là où elle se trouvait il y a une seconde. Avant qu'ils ne comprennent ce qui se passait, Goombulle était entre eux et Merlune, à quelques mètres de ses deux geôliers et du Skelangoisse qui préférait observer la scène.
- Bande de lâches, murmura-t-elle avec tout le mépris dont elle était capable. Vous me sous-estimez sans arrêt mais vous avez quand même besoin de vous mettre à plusieurs contre moi. Et si on réglait ça juste entre toi et moi, espèce d’horrible fossile ?
Le Skelangoisse lui lança un regard assassin, mais il parut réfléchir à la question, et il leva enfin une main squelettique pour intimer aux autres de reculer. Il s’avança alors vers Goombulle, qui pâlit en le voyant arracher de son corps un os court et pointu comme un couteau d’une main, et un autre plus long et acéré comme une épée dans l’autre. Sans un mot, il commença à tenter de transpercer Goombulle, avec une telle énergie rageuse que la Goomba avait à peine le temps d’éviter ses attaques, effarée qu’il soit à ce point disposé à la mettre à mort aussi froidement et sans cérémonie. Elle commença à fatiguer et finit par se prendre un coup de pied qui la fit tomber à terre. Le Skellangoisse leva ses deux armes à la fois, prêt à l’embrocher.
- Fais tes prières, mycose insignifiante. Tu croyais vraiment pouvoir me battre ?
Par chance, il choisit le moment où les dernières lueurs du soleil s'évanouirent à l'horizon pour le lui faire payer : lorsqu’il fut à moins de dix centimètres pour lui briser le corps, le sien se figea en rayonnant d'un halo grisâtre, brillant dans la pénombre nocturne qui s'était brusquement abattue sur eux. Souriant sardoniquement, Goombulle lui répondit :
- Non, je gagnais juste du temps. La prochaine fois que vous vous en prenez à quelqu’un, vérifiez d’abord si sa force ne décuple pas dans l'obscurité.
Le Koopa mort-vivant décolla et alla percuter les autres en tombant en morceaux derrière Goombulle, qui eut d'abord une brève vision de Merlune, les bras levés, le corps ébranlé par son brusque surcroît de pouvoir, la barbe maintenant gris foncé. Elle se tourna ensuite vers les monstres qu'il soulevait l'un après l'autre. Certains se rentrèrent dedans, d'autres finirent compressés jusqu'à la taille d'une pomme et le reste finit désintégré en une fine poussière blanche et brillante. Merlune la dirigea alors sur le dernier Magymagy encore debout, dont le corps blanchit et se figea, pour s'effondrer et parachever le tas d'os et de ferraille qui jonchait à présent le sol.
Souriant de cette nouvelle victoire, Goombulle en avait presque oublié l'état réel dans lequel se trouvait le voyant, masqué par cette magie destructrice mais passagère. Un bruit de chute lui signifia que ses jambes venaient de se dérober et lui de tomber à terre. Rappelée à l'ordre, ignorant la tête du Skelangoisse qui lui criait des insanités en lui promettant une fin horrible, la Goomba se précipita et le remit avec grande peine en position assise.
- Je te remercie pour ce magnifique coup de théâtre. Pressons, maintenant, on n'est plus très loin de Carafleur. Tu as besoin de te...
- Non... l'interrompit faiblement Merlune. Nous devons nous rendre... à Byosis...
Goombulle s'immobilisa, stupéfaite.
- Mais... mais Byosis a été... Et le héros de Carafleur ? Tu disais que tu serais sans doute plus en sécurité si tu te rendais...
- Il n'est plus question de sécurité, Goombulle… Les choses ont encore changé, en bon et en mauvais. Nous le rencontrerons de toute façon, mais pour ça, il faut que nous nous rendions sur-le-champ à Byosis. Tu ne comprends pas... Tu es loin de t'imaginer à quelle vitesse des personnes sont en train de se mettre en danger. Il n'y a pas de temps à perdre. Écoute...
Ils se turent alors tous les deux, percevant quelque chose de bizarre, effrayant, au-delà de la cime des arbres. Un cri d’un autre monde, qui glaçait les sens, qui pétrifiait de terreur, et qu’elle avait déjà entendu avant, à chaque fois qu’une chose énorme et cadavérique avait survolé les Bois. Occicroc était de nouveau en chasse.
***
Et ce cri affreux, surnaturel, Koopignon l’entendait pour la première fois, lui, à des kilomètres de là. Il lui faisait mal. Pas aux oreilles, mais dans tout son corps, dont Koopignon sentait les os vibrer, les poumons se rétracter, les bras et les jambes trembler, comme si ce rugissement torturait son cerveau et inhibait ses gestes. Il ne se souvenait pas d'avoir entendu quelque chose d'aussi traumatisant : lui qui avait vu et entendu à peu près tout et n'importe quoi qui puisse lui causer un minimum de peur, cela faisait longtemps qu'il avait oublié ce que l'on éprouvait quand on la ressentait, et surtout à un tel degré.
Koopignon entendit alors un battement d'ailes lent et régulier, presque immédiatement suivi d'un souffle rauque et d'une vague d'air froid qui l'enveloppa. Ce froid non plus n'était pas ordinaire : il sentait son habituelle énergie d'explorateur, déjà sérieusement diminuée par le cri, s'évanouir complètement. Et lorsqu'il esquissa un geste incertain commandé par son cerveau à présent comme paralysé, sa vision devint légèrement floue et Koopignon tremblait plus que jamais.
Il avait perdu la notion du temps, car il se retrouva tout d'un coup caché derrière un gros morceau de roc, vestige de la falaise, sans savoir combien de secondes ou de minutes cela lui avait pris. Un vague coup d'œil jeté à ses pieds révéla la présence de quelques brins d'herbes. Il s'était beaucoup éloigné de la côte dévastée sans se souvenir de la distance parcourue. Essayant de rassembler un peu ses esprits, il se hissa lentement, précautionneusement, sur la pointe des pieds pour enfin voir en personne qui lui avait causé un trouble pareil.
Un dragon. C'était un dragon à l'aspect épouvantablement macabre, avec une peau gris sale et translucide qui collait presque à son squelette. Mais ses yeux à eux seuls en disaient suffisamment sur le genre de créature qu'elle était, outre les nombreux arbres rabougris ou gelés - la vague de froid trouva alors son explication - qu'il laissait dans le sillage de son souffle : ils étaient sombres et vides comme une nuit sans lune, et même de loin, il pouvait y voir tout au fond quelque chose de particulièrement malsain.
Le dragon planait presque sans bruit dans les airs, scrutant le feuillage. Koopignon l'avait surpris de profil alors qu'il décrivait une large courbe en s'éloignant. Mais, sans le moindre préavis, le dragon bifurqua vers le rocher derrière lequel il se cachait. Koopignon se baissa à toute vitesse, mais il n'était pas sûr de ne pas avoir été aperçu. Il était anéanti, à un tel point qu'il ne se souciait plus vraiment de savoir si l'affreuse créature allait piquer droit sur le rocher et ne faire qu'une bouchée du tout.
Son cerveau, encore embrumé, percevait des grattements et une respiration faible et précipitée, qui ne pouvaient être la signature d'une chose aussi massive. Peut-être quelqu'un ou quelque chose d'autre de plus petit. Koopignon doutait en effet que les ténèbres aient aussi peu d'effectifs... Les ténèbres. Ainsi, c'était vrai. Les quelques lapsus de Mavila et de Fhelisc n'étaient pas de simples paroles hasardeuses et distraites.
Un individu continuait à fureter près de lui, mais Koopignon ne pouvait le voir. Le froid s'étant un peu dissipé, il se remit debout avec l'idée de s'enfuir. Mais avant d’avoir pu faire un pas, une silhouette surgit alors de l'obscurité et enserra sa carapace par devant. Koopignon sursauta et gesticula pour se défaire de son étreinte, mais il s'aperçut en un éclair qu'elle ne lui voulait aucun mal. La silhouette était petite, féminine, et les tremblements qui l'agitaient étaient provoqués par des sanglots, à travers lesquels il perçut une voix familière.
- Ehpicia !
- Koopignon ! Oh, c'est toi, tu es enfin revenu ! Je suis tellement contente... J'avais si peur...
Ehpicia se dégagea enfin, en s'essuyant les yeux et les joues humidifiées par les larmes. Son visage était fin et pâle, ses traits magnifiés par une indéfinissable aura de grâce princière, qui contrastait fortement avec l'expression flamboyante de son regard encadré par de longs cheveux noirs et lisses. Mais en ce moment, elle semblait surtout sale et faible, comme si elle avait passé plusieurs jours dehors, et son air bouleversé, plus les sillons creusés par les larmes dans la saleté sur son visage, n'arrangeaient rien. Pourtant, après dix terribles minutes à croire toutes les personnes qu’il connaissait enterrées avec Byosis, l’apparition de la compagne de son meilleur ami, même effrayée et mal en point, était un coup de fouet et un regain d’espoir inestimables pour lui.
- Ehpicia, que s'est-il passé ? Qu'est-il arrivé à Byosis ?
- Si je savais... dit-elle d'une voix frémissante. Il... C'est... Tout ce ce que je sais, c'est que Fhelisc m'a dit il y a trois jours que je devais quitter Byosis au plus vite, que j'aille me réfugier loin des enceintes. Il avait l'air... tellement agité, j'ai essayé de lui poser des questions mais il m’a à peine répondu, comme d’habitude. Mais je suis sûre... C'était sans doute encore quelque chose en rapport avec Mavila... Bref, je n'ai pas discuté et je suis allée dans le bois voisin... Il y a quelques semaines, il avait construit une cabane à l’ouest au bord de l’eau, remplie de provisions, avec une petite jetée et un bateau amarré qu’il a obtenu je ne sais comment, mais il ne m'a jamais dit pourquoi... Puis... puis la terre a tremb... tremblé, et...
Son regard brun chaud était perdu sur le sol. Une main sur la bouche, elle laissa échapper un nouveau sanglot. Elle continua fébrilement :
- Je pouvais voir et entendre de loin. Les cris, puis un gigantesque cône de fumée, et une grande lumière suivie d'un terrible fracas... Puis B... Byosis a été engloutie... sous terre... avec tous leurs habitants... Mavila et... et Fhelisc... Il allait être papa... !
Elle se remit à sangloter pour de bon. Mais Koopignon regardait à présent ce qui était indubitablement la meilleure nouvelle, ou la pire, dont il ait jamais pris connaissance depuis qu'il était rentré. Sous le tissu bleu pâle couvert de tâches, le ventre d'Ehpicia était très rebondi...
- Tu attends un bébé ?!
Elle releva la tête, les joues humidifiées par de nouvelles larmes, et répondit par un faible sourire affirmatif. Koopignon s'enthousiasma :
- Mais c'est formidable ! Et quel nom allez-vous...
La joie et la surprise retombèrent aussitôt lorsqu’il dit « vous ». Il se tourna vers le trou béant et réfléchit un court instant. Depuis quelques secondes qu'enfin il savait ce qui se passait, Koopignon venait de trouver une raison de plus d'entreprendre ce qui avait déjà germé inconsciemment dans son esprit, au moment de son accostage mouvementé sur la terre ferme. Il ôta alors le sac de son dos pour y chercher une corde, sa pioche, des gants et une lampe à pétrole.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Ehpicia en reniflant.
- Je descends. Ils sont encore vivants, mon instinct me le dit.
Il n’était pas sûr d’y croire complètement, mais s’il existait une chance, si mince fût-elle, que Byosis et ses habitants aient survécu, il allait la saisir pour ne pas se laisser submerger par le chagrin. Koopignon s'attacha la corde autour de lui avec un ingénieux système de coulissement, alluma et y joignit la lampe, puis prit l'une des extrémités dans sa main. Il se retourna et se retrouva alors nez à nez avec Ehpicia. Ses joues étaient encore humides mais sans ça, rien dans son expression déterminée et têtue ne laissait deviner sa détresse d’il y a un instant.
- Je viens avec toi.
- Pas question, répliqua-t-il fermement. Tu restes ici.
Il regretta aussitôt d'avoir ouvert le bec. Dix-huit ans qu'il la connaissait par intermittence, dix-huit années au cours desquelles ses entrevues avec Ehpicia avaient été aussi rares que les souvenirs qu'il en avait gardé étaient nombreux et cuisants. Toutes ces années, et il n'était même pas fichu de se souvenir à quoi il jouait en prononçant cette phrase d'un ton aussi sec.
- Tu es en train de... Tu oses insinuer que ce qui se passe en bas me préoccupe moins que toi ? murmura-t-elle d'un ton chargé de menaces. Que je me fiche de ce qui a pu arriver à Fhelisc, et à tous les autres ? Je ne vais sûrement pas te regarder descendre là-dedans sans moi...
- C'est trop dangereux... Pense au...
Cette tentative d'apaisement était vaine, il le savait. L'explosion qui suivit lui donna raison :
- Au bébé que j'élèverais seule et à qui je raconterais plus tard comment je suis restée plantée là à ne rien faire pour essayer de retrouver son père ! Puis comment son meilleur ami l'a littéralement rejoint dans la tombe en croyant naïvement qu'il le sauverait tout seul ! Tu crois sérieusement que cette idée allait m'effleurer ? Je veux descendre au moins autant que toi, alors je te jure que je t'en colle une si tu t'avises encore...
Elle était déjà fulgurante en temps normal, alors quand il avait l'audace de l'énerver... Ça lui était arrivé certes souvent, mais il l'avait rarement fait intentionnellement. Néanmoins, l'éruption dévastatrice qui en résultait à chaque fois frôlait des sommets ce coup-ci. Car c'était un vrai volcan, et pourtant il en avait vu d'autres ! Son regard féroce et indigné rendait de surcroît le résultat encore plus inquiétant et spectaculaire, même si Koopignon était depuis longtemps habitué aux sautes d'humeur de la personne la plus incroyablement obstinée qu'il ait jamais connue.
- ...et tu crois que le bébé et moi courons moins de danger en nous abandonnant dans la jungle, avec cette bestiole tout droit sortie d’un cauchemar dans les parages ?! Je viens avec toi, acheva-t-elle d'un ton sans réplique.
Koopignon soupira. Il espérait que le bébé, quel que fût son nom, hériterait du calme tempérament de son père plutôt que de la véhémence et de la ténacité de sa mère. Il n'eut d'autre choix que de se résigner.
- C'est d'accord... Tu viens. Mais je n'ai qu'une corde, tu devras t'accrocher à mon dos.
- Très bien. Donne ça, je vais l'attacher.
Elle lui prit le bout de la corde des mains et la passa autour d'un gros rocher rond en faisant un solide nœud qui l’étonna, en se demandant où elle avait appris ça. Elle lui refit face, l'air déterminé, mais Koopignon crut déceler une trace d'inquiétude dans ses yeux. Il ne releva pas, cependant, et lui tourna le dos pour qu'elle s'accroche solidement à sa carapace.
- Tu es bien décidée ?
- Absolument, répliqua-t-elle avec défi. On y va ?
- Et si tu accouchais pendant notre expédition ?
- Relax, le bébé n’est pas prévu avant le mois prochain, répliqua-t-elle d’un ton péremptoire.
- Mais… mais s'il devait nous arriver malheur... hésita Koopignon en essayant de trouver les bons mots. S'il se passait quelque chose, là en-bas... promets-moi de t'enfuir et de te mettre à l'abri, veux-tu ? Ce ne sera pas sans danger, et Fhelisc n'aurait sans doute pas voulu que tu...
- On verra. De toute manière, ici ou en bas, je ne vois pas grande différence. Et ne joue pas les machos, je suis juste enceinte, pas en sucre. On y va ?
- Je ne suis pas un macho, Ehpicia, je voulais juste…
- On y va ou tu vas encore perdre du temps à parler pour rien ?
- Oui, ça va, ça va, on y va ! Mais je te préviens : à la première impasse, au premier danger, on remonte directement. C’est compris ?
- Marché conclu.
Koopignon jeta le reste de la corde dans le trou, chaussa ses gants et se pencha au-dessus du gouffre. Le fond était hors de vue. Lui tournant le dos, il tira du côté opposé au rocher qui eut l'air assez lourd pour supporter leurs poids - sans oublier celui du bébé, et cette pensée lui parut un peu étrange. Au moment où il posait un pied sur la paroi et commençait à descendre, Ehpicia, fermement agrippée à sa carapace, déclara à brûle-pourpoint :
- Pour le prénom, nous n'avions encore rien décidé, Fhelisc et moi. Lui s'en fiche si c'est un garçon ou une fille, mais je préfèrerais la seconde option. J'avais déjà quelques idées à ce sujet...
Tous deux partirent d'un rire nerveux, mais se reprirent aussitôt lorsque Koopignon, qui faisait prudemment glisser la corde entre ses gants, manqua de la lâcher.
- Aïe ! Attention, on n'a droit qu'à un essai.
- Désolée. Comment s'est passé ton voyage ?
- Moi ? Oh, très bien, répondit Koopignon, un peu surpris du choix de la question. Tout s'est très bien passé, j'ai connu pas mal de gens, j'ai exploré un peu partout... En un an, penses-tu !
- Tu as dû être aussi comblé que l'autre fois ?
- Et comment ! Je pourrais t'en trouver des bonnes. Tiens, un jour d'il y a huit mois par exemple, je me trouvais dans une forêt touffue et encore insondée, la Jungle Vert Verte. J'étais sur la trace du trésor de la tribu Koopaztek, quand j'ai croisé un voyant, errant au milieu des arbres, qui m'assurait que dans quelques années, quelques siècles tout au plus, un gigantesque désert occuperait cet espace. Il a ajouté que nos descendants le baptiseraient Désert Sec Sec, et qu'ils y feraient des courses avec des machines appelées « karts » ! J’ai un grand respect pour les voyants, leur sagesse, leurs pouvoirs et tout ce que tu veux, mais là c’était tellement invraisemblable et sorti de derrière les fagots...
- Tu l’as dit, plaisanta Ehpicia, légèrement ironique. Ça me rappelle vaguement quelqu'un que je connais... Un chasseur de trésors imaginaires, qui croit à des légendes farfelues...
- Ha-ha, j'ai compris le sous-entendu, maugréa Koopignon.
Il avait commencé à trouver bizarre l’absence de sarcasme.
- Je n'ai peut-être pas trouvé celui-ci, mais en tout cas j'ai trouvé leurs pièges, et devine qui a réussi à les déjouer pour pouvoir te parler en cet instant...
- Et que protégeaient tes Koopastèques pour mériter tous ces pièges ? La toque du grand prêtre ?
- Koopaztek ! Enfin bref... Et toi, qu'est-ce que tu deviens ?
Ils descendirent ainsi, lentement et par à-coups, tandis que la luminosité du soir était progressivement remplacée par celle de la lampe. Les échanges se poursuivaient, chacun se racontant douze mois d'absence. Ehpicia lui relatait sa vie avec Fhelisc, mais restait évasive sur le thème de Mavila et du peu qu'elle savait de ses relations avec lui. Koopignon n'insista pas et eut même le tact de changer de sujet chaque fois que celui-ci menaçait d'être abordé, tout en refoulant le désir ardent de lui demander tout ce qu'elle en savait. Sa concentration pour éviter un faux-pas était telle qu'il en oubliait presque le puits sans fond et l'alpinisme.
Un détail de beaucoup moins lassant que l'interminable mur de pierre finit cependant par le ramener à la réalité. Il y eut un léger soubresaut lorsque la corde se bloqua entre ses doigts gantés.
- Eh ! protesta Ehpicia en se remuant sur sa carapace. Pourquoi tu t’arrêtes ?
- Regarde le pan de mur, là...
La roche sur laquelle les courtes jambes de Koopignon s'appuyaient était effectivement luisante d'un liquide, qui ne pouvait être que...
- De l'eau ? murmura Ehpicia.
- Salée, en plus, ajouta Koopignon qui venait d'en goûter d'un coup de langue. Apparemment, le tremblement de terre dont tu m'as parlé a ouvert une brèche et l'eau de la mer Farald s'est infiltrée jusqu'ici...
- Bon, d'accord, et puis ? Ce n'est que de l'eau après tout !
- Si la mer a pu s'infiltrer aussi loin, il y a peu de chance que ce qui reste de Byosis, si elle n'a pas été ensevelie sous les tonnes de décombres, soit resté à l'air libre. D'autre part, le mur paraît friable à certains endroits, nous pourrions nous prendre une voie d'eau à tout moment.
- Et alors ? coupa Ehpicia, manifestement peu intéressée par ce qu'il disait. Ça ne nous avance pas plus, alors continuons.
- J'essaie simplement de te faire comprendre, s'emporta Koopignon qui sentait monter en lui cette même exaspération précédant une dispute avec elle, que si une trombe d'eau ou un éboulis ne nous précipite pas au fond de l'abîme, au moment d'essayer de dégager Byosis qui se révèlerait être intacte, ce sera un sacré miracle. Et ça compte pour le bébé aussi.
- Alors le bon et courageux Koopa, meilleur ami du père de mon futur enfant, assez naïf pour croire en des trésors imaginaires qui vont l'occuper pendant vingt ans à travers terres et mers, ne va même pas s’accrocher à l’espoir, si mince soit-il, de pouvoir retrouver tout le monde en vie à cause d’un peu d’eau ? Tu ne choisis vraiment pas bien quand être défaitiste, Koopignon ! gronda Ehpicia d'un air féroce.
- Il ne s'agit pas de défaitisme, il s'agit de ta vie, de la mienne et, si possible, de celle de l'enfant à naître ! s'exclama Koopignon, ulcéré par tant d'agressivité.
- Il s'agit aussi de celle de tous les habitants de Byosis ! Y compris Mavila, et Fhelisc ! rugit-elle.
- Et comme il n’oserait pas dire un mot dans ce cas, je devrais demander pour lui de cesser de t'obstiner à refuser de voir la situation telle qu'elle est, catastrophique en l'occurrence !
- Et moi, je te reprocherais ce qu’il n’ose pas TE dire, ton indifférence et ton manque d'implication !
- D’implication ? répéta Koopignon qui paraissait ne pas en croire ses oreilles. Que faut-il comprendre, exactement ? Qu'au fond, je me fiche de l'exploration ?
- Si tu t’y investissais suffisamment, tu aurais effectivement constaté que tes trésors n'existaient pas, au lieu d'en rester à l'hypothèse confortable qu'ils sont introuvables. Mais je ne parlais pas de ça… Je te parlais de ton implication avec nous !
- Avec... Quoi ? Comment ça, avec vous ?
- Tu es le meilleur ami de Fhelisc... Alors comment crois-tu qu'il vivait le fait que tu passes autant de temps aussi loin de lui ? Bien sûr, il comprenait et acceptait ce qui est... ta plus grande passion, celle de toute une vie, je n'en doute pas. Mais je voyais bien qu'il souhaitait au fond que votre amitié te pousse à te rapprocher davantage de nous... Et moi aussi, je refusais de l'admettre…
Koopignon ouvrit le bec, mais aucun son n’en sortit immédiatement, et c’est avec une voix blanche et étrangement chevrotante qu’il articula, les yeux soudain brillants dans l’obscurité :
- Ce n’est pas juste de ta part. Tu sais très bien pourquoi je repartais à chaque fois. Je sais que Fhelisc te l’a expliqué.
Mais Ehpicia s’était murée dans le silence et ne répondit que par un hochement de tête affirmatif. Koopignon, partagé entre la honte et la peine, n’y perçut pas la fureur volcanique habituelle, mais une tristesse silencieusement partagée à son insu depuis des années. Intrigué et vaguement ému par cette furtive ouverture, il voulut ajouter quelque chose, sans savoir quoi, lorsqu'un grondement soudain l'interrompit dans son élan.
Quelque chose de lourd fit trembler la paroi et Koopignon faillit lâcher la corde, mais par chance toutes deux tinrent le coup. L'ouverture devenue minuscule au-dessus d'eux s'effaça alors, ne laissant que la lueur vacillante de la lampe. Ils levèrent simultanément la tête et furent frappés d'horreur lorsqu'ils reconnurent la tête grise, énorme et hideuse qui s'était penchée au-dessus du gouffre.
- Le dragon ! s'écria Ehpicia.
- Il... il nous a retrouvés !
- Sans blague ? Qu’est-ce que tu attends ? FONCE !
Mais Koopignon n'eut que le temps de voir un gros galet qui leur tombait droit dessus. Il l'évita de justesse en donnant une impulsion contre la paroi qui les envoya contre le mur opposé. Pendant ce temps, des filets de poussière et de terre commencèrent à remplir le gouffre, au rythme de détonations et de coups rapprochés. Koopignon ne tarda pas à comprendre : c'était le dragon qui plongeait tête la première pour se frayer un chemin jusqu'à eux.
- Descends ! Descends, vite, il faut dégager d'ici ! s'égosilla Ehpicia.
Il ne se le fit pas dire deux fois et laissa coulisser la corde, sans à-coups cette fois-ci. Mais cela ne suffit pas à semer le dragon : celui-ci maintenait sans peine la même distance entre lui et eux. Pire, il gagnait même du terrain, en se tortillant férocement et en brisant la roche de ses griffes et ses crocs quand le passage rétrécissait un peu trop. Une ou deux fois, il faillit même trancher la corde qui les retenait dans leur chute, mais qu’il ne semblait heureusement pas avoir remarquée. Et pendant qu'ils descendaient, Koopignon, guidé par Ehpicia, ne cessait de changer de position pour éviter les pluies de débris qui menaçaient de les désarçonner.
La course-poursuite verticale se poursuivit ainsi pendant une minute, mais la corde n'était pas éternelle et le fond toujours hors de vue. Et alors, fond ou pas, Koopignon devrait s'attendre au pire. Qu'auraient-ils fait s'ils avaient atteint le bas du gouffre, de toute façon ? Et il avait laissé Ehpicia s'embarquer avec lui dans cette voie sans issue... Il était stupide. Il aurait dû préférer la prudence à l'instinct, pour une fois.
Et bientôt, le bout de la corde fut en vue. Koopignon la bloqua quelques mètres avant et s'immobilisa. Le dragon, devinant de toute évidence le dénouement du problème, ralentit son allure lui aussi. Il était à peine visible dans la quasi-obscurité faiblement percée par leur lampe, mais toujours aussi effrayant. Peu à peu, il se rapprochait de ses proies, centimètre par centimètre... C'était la fin, certaine et irrémédiable, lui et l’énorme bestiole le savaient.
Ehpicia, en revanche, ne semblait pas de cet avis. Aussi incroyable que cela pût paraître, elle recommença à s'impatienter et à s'agiter.
- Et maintenant, quoi ?
- Tu plaisantes ? articula faiblement Koopignon, incrédule. C'en est fini pour nous, Ehpicia. Il n'y a plus rien à faire.
- Tu m'as fait jurer de reculer face à un danger, répliqua-t-elle, dédaigneuse. Très bien, nous sommes en danger. Et maintenant, dis-moi un peu où je cours m’abriter ? Oublie donc cette promesse idiote et agis, tu ne trouveras pas mieux pour nous sauver tous les deux !
- Ehpicia, il n'y a plus de corde et nous serons bientôt à portée de la gueule de ce...
- Décidément, ce dernier voyage ne t'a pas réussi. Depuis quand tu fais attention à ce genre de détail ? Tu as TOUJOURS une solution, tu t'es toujours sorti de n'importe quelle situation, même la plus inextricable !
- Pas cette fois ! Cette situation n'a justement PAS de solution, si tu étais réaliste tu verrais que...
- Ça suffit maintenant ! s'exclama-t-elle avec colère. Tu n'as pas intérêt à anéantir ce que j'admire précisément chez toi, le Koopa qui ne baisse jamais les bras, c'est clair ? Tu as beau être naïf et indifférent, tu es quand même quelqu'un de bien, quelqu'un qui va toujours au bout de ce qu'il veut, alors trouve un moyen de nous sortir de là ! Et plus vite que ça !
Contrairement à son habitude, Koopignon renonça à poursuivre les hostilités avec elle, mais moins parce que ce n'était pas le moment que parce qu'elle avait raison. Le fait qu'elle lui lance presque le défi de les sauver lui rappela des évènements bien pires qui n'avaient jamais eu raison de lui. Et ça n'allait pas changer aujourd'hui : après tout, ce défi-là n'en était qu'un de plus dans sa longue vie chahutée d'aventurier. Il accepta donc de le relever en acquiesçant.
Il tourna la tête et inspecta la paroi en humant l'air, presque indifférent aux immenses yeux morts qui se rapprochaient de lui en le scrutant attentivement dans l'obscurité. Et il trouva enfin. L'air était lourd, humide, pourtant ses jambes étaient pliées sur du sec. Il lui donna un coup de pied : l'écho lui répondit que la roche était poreuse quelques mètres plus bas. Il prit alors la pioche dans sa main :
- Ehpicia ! Attrape ça et descends le long de la corde, le plus bas possible. Il a l'air d'y avoir une galerie de l'autre côté, et peut-être une sortie - le sol sur lequel a été bâti Byosis était très poreux - alors essaye de dégager un passage, vu ?
- Enfin, je retrouve le Koopignon que j'ai toujours connu ! Jamais à court d'idées... Et toi, que vas-tu faire ?
- Je vais retenir cette grosse bête à mon niveau, pour te laisser le temps de finir.
- ...et complètement timbré ! Effectivement, c'est bien toi !
Elle lui fit un sourire, que Koopignon lui rendit. La fierté et la reconnaissance se lisaient dans ses yeux, ce qui lui donna une nouvelle énergie et effaça tout le reste. Désormais, c'était de sa fierté d'explorateur dont il s'agissait et de rien d'autre. Bon, peut-être aussi sauver la vie d’une femme enceinte et de son bébé.
Tandis qu'Ehpicia, pioche en main, glissait le long de la corde, Koopignon desserra le nœud qui le retenait pour faire face au dragon. La tête de celui-ci arriva bientôt à sa hauteur, les griffes de ses pattes avant enfoncées dans la paroi, comme une araignée glauque et gigantesque. Tout en le fixant, Koopignon sortit lentement une épée d'entre son cou et sa carapace et la leva vers la tête de son adversaire. Tous deux se considérèrent quelques instants dans un silence absolu, jusqu'à ce que le bruit d'un objet pointu enfoncé dans la paroi se fasse entendre un peu plus bas.
Une patte démesurée fendit l'air, que Koopignon évita assez facilement. Il para un second coup de griffes avec l'épée, et s'en servit comme appui pour se projeter vers le dragon dont il toucha le cou avec la lame. Ce dernier poussa un tel hurlement qu'à nouveau, Koopignon sentit son corps torturé de l'intérieur. Même les coups de pioche répétés d'Ehpicia s'interrompirent un instant, mais ils ne purent reprendre immédiatement : elle fut écartée de la paroi, entraînée par Koopignon qui s'était brusquement jeté sur le côté opposé pour éviter un nouveau coup.
- Hé, attention là-haut ! protesta-t-elle.
- Désolé... Attends, je me replace...
Mais il lui fut beaucoup plus difficile de s'exécuter, car il avait mis le dragon en colère et celui-ci s'agitait tellement qu'il finit par heurter Koopignon avec sa patte. Déséquilibré, celui-ci ne renonça cependant pas et ramena pour de bon Ehpicia auprès de son labeur. Mais l'affreuse créature ne lui laissant le temps de placer qu'un seul coup de pic car elle inspira brusquement, semblant prendre la paroi presque vaincue pour cible. Koopignon réussit à les écarter, lui et Ehpicia, de la trajectoire du souffle glacé ; malheureusement, c'était eux ou la cavité fraîchement creusée qui disparut de nouveau sous une épaisse et solide couche de glace.
Désemparée pour la première fois, Ehpicia ne dit rien et attendit de voir comment Koopignon allait remédier à ce nouveau souci. Ce dernier avait également du mal à faire le point.
Complètement désorienté, il para au hasard une nouvelle attaque, mais fut impuissant face à la suivante : il se retrouva durement projeté contre la roche, loin de la glace... Ehpicia lui cria de réagir, mais il n'écoutait pas... Il gardait un œil vague sur la gueule qui s'ouvrit en grand. Le dragon allait le gober tout rond - s'il ne trouvait pas tout de suite une solution, mais cette éventualité ne l'inquiétait nullement, car il y avait TOUJOURS une solution... Ce n'était rien qu'un nouveau défi dans le défi : si son adversaire est la glace, il n'avait qu'à utiliser...
- KOOPIGNON !
La tête du dragon plongea, l'épée brilla à la lumière de la flamme, et un instant plus tard, Koopignon bloquait la rangée de dents luisantes en y appuyant la lame de toutes ses forces. Lâchant le manche d'une main, il saisit alors la lanterne et la lança de toutes ses forces sur la glace.
Dans le fracas du verre brisé, celle-ci s'embrasa aussitôt. Koopignon, tenant toujours l'épée qui l'empêchait de disparaître au fond du gosier béant, cria :
- Ehpicia, tu es prête ?
- Hein, quoi ? Prête à quoi ?
- Tu vas voir ! Attention...
Le Koopa fit alors glisser l'épée le long de la dentition du dragon en le faisant dévier et s'écraser contre la paroi, tandis qu'il basculait sur le côté, donnait une impulsion et fonçait de l'autre.
- Vas-y, enfonce ! lui cria-t-il.
Le coup de pic assené à la glace brûlante et ruisselante la fendilla, mais ne la transperça pas. Koopignon et Ehpicia repartirent dans l'autre sens, mais Koopignon se tenait prêt : il contourna le féroce claquement de mâchoire du dragon qu'il paya par une nouvelle entaille près des naseaux. Nouveaux hurlements et coup de griffes, mais Koopignon avait déjà donné une impulsion : quelques secondes plus tard, Ehpicia s'éloignait de la glace qui tombait en morceaux après un deuxième coup de pioche. Encore un, et elle pourrait passer au travers.
Ses attaques répétées avaient excédé le dragon dont Koopignon para encore une fois l'émail gris clair de ses crocs acérés. Il ne put en revanche empêcher ses griffes de fendre l'air en coupant net la corde au-dessus de lui. Koopignon sentit son ventre se retourner sous sa carapace lorsqu'il amorça sa chute dans l'infiniment profond. Heureusement, son élan le rapprocha de la paroi dans laquelle il planta son épée, stoppant sa chute, juste à côté de l'ouverture dégagée.
En face, le dragon s'était calmé et le scrutait à nouveau, ostensiblement satisfait de l'avoir enfin à sa merci. Koopignon ne semblait pas inquiet, cependant, et alors que le dragon avait commencé à se rapprocher de lui, il n'avait toujours pas esquissé le moindre geste. Son attitude ne changea pas plus lorsque la tête d'Ehpicia, qui avait brisé et traversé la glace juste avant que la corde ne se coupe, émergea de l'ouverture :
- Koopignon ! Tends ton bras et donne-moi la main, vas-y, je te rattraperai !
Il ne l'avait même pas entendue. Il se contenta d'afficher un sourire provocateur quand le dragon, à présent à une distance raisonnable, prit une nouvelle inspiration. Ni la créature ni Ehpicia n'avait entendu un craquement imperceptible provenant de la paroi rocheuse, ou aperçu le filet d'eau qui parcourait l'entaille faite par son épée. Koopignon entendit alors le bruit sourd et profond qui précédait le souffle glacial, par-dessus les hurlements d'Ehpicia, un autre craquement étouffé, puis...
Au-dessus de lui, la paroi se fractura verticalement sur plusieurs mètres, laissant échapper des trombes d'eau, au moment où le dragon soufflait son haleine mortellement glacée. Le jet d’eau toucha sa gueule grande ouverte au même moment et gela instantanément d'un bout à l'autre, stoppant le déluge. L'immense créature se retrouva coincée contre la paroi par un énorme bloc de glace qui traversait le puits de part en part. Exactement comme Koopignon l'avait prévu.
Ce dernier, du début à la fin, n'avait pas bougé ; quant à Ehpicia, elle en était resté bouche bée, du moins jusqu'à ce qu'elle glisse d'une voix timide :
- Heu... Koopignon ? Tu me rejoins maintenant ?
Mais le bonheur d'avoir triomphé du dragon était si intense qu'il resta encore quelques secondes à le contempler, en continuant à se tenir au manche de l'épée. Enfin, il saisit la main qu'Ehpicia lui tendait, arracha la lame de la roche et se laissa tomber. Elle le hissa au bord de la cavité qui leur avait sauvé la vie, et tous deux admirèrent quelques instants le dragon agitant furieusement la seule patte et la moitié de son énorme tête qui n'avaient pas été prises dans les glaces. Ils se regardèrent alors, aux lumignons des flammèches qui subsistaient de la lampe, et éclatèrent de rire, si fort qu'ils n'entendirent même pas son hurlement étouffé mais vain.
Ils finirent par s'en détourner et firent quelques pas en s'éloignant de l'ouverture, avant de se faire face, toujours hilares. Koopignon avait appris beaucoup de choses ces dernières minutes, en grande partie grâce à Ehpicia, et lorsque le rire fut passé, son envie de la remercier était si forte, et les mots paraissaient si incongrus, qu'il se contenta de la serrer dans ses bras, preuve d'affection qu'elle lui rendit avec un baiser sur la joue.
- Tu l'as fait... Tu nous as sauvés !
Oui, Koopignon avait réussi. Il avait réussi à remporter ce défi, et à ses yeux, malgré tout ce qu'il avait pu imaginer jusqu'à présent, sa foi en lui, qu’elle avait répugné à lui montrer depuis qu’ils se connaissaient, était la meilleure chose qu'elle pouvait lui offrir. C’est ce moment-là qu’elle choisit pour le frapper de son poing sur son épaule.
- Et ça, c’est pour être resté le combattre alors que rien ne t’y obligeait !
Koopignon la regarda d’un air hébété en se massant l’épaule, mais Ehpicia n’avait pas l’air trop sévère. Elle arborait même un petit sourire mi-exaspéré, mi-amusé en coin.
- J’y étais obligé, sinon il aurait continué à nous poursuivre, protesta-t-il. Mais dans tous les cas, merci de t’être obstinée… Si tu ne m'avais pas forcé à t'emmener avec moi, nous ne nous en serions pas sortis.
- Tout le plaisir est pour moi, cher ami.
- Mais tout de même... Le dragon, les chutes de pierres, la voie d'eau, ça commence à faire beaucoup tout ça. Je vais finir par regretter de t'avoir entraînée là-dedans ! J'aurais tout aussi bien pu décider de te tenir tête et de ne pas descendre...
- Et me faire croire qu'il n'y avait pas au moins une personne à qui tu aurais voulu porter secours là-dessous ? lança-t-elle d'un ton sarcastique. Dans ce cas, j'avoue que je ne me serais pas obstinée. Je t'aurais étranglé direct.
Koopignon pouffa à nouveau et Ehpicia l'imita, mais son rire se transforma bientôt en grimace. Il cessa de rire.
- Ehpicia, ça ne va pas ? Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta Koopignon en s'avança vers elle.
- Rien, rien, dit-elle en se détournant, une main sur son ventre rebondi. Je ris tellement que j'en ai mal au ventre, c'est tout.
Mais en voyant qu'elle fuyait discrètement son regard, Koopignon commença à avoir des soupçons. S'en rendant compte, Ehpicia changea de sujet.
- Une minute... Je te vois distinctement et pourtant, nous sommes censés avoir été plongés dans l'obscurité après avoir perdu la lampe.
- Oui... oui, c'est vrai, admit-t-il en constatant cette réalité. On dirait qu'elle vient du côté opposé au gouffre, là-bas... Allez, viens, continuons.
Tous deux se mirent alors à parcourir presque à tâtons ce qui n'était pas une simple cavité, mais bel et bien un passage souterrain. Comment avait-il pu se maintenir quand Byosis avait disparu, aucun des deux ne sut se l'expliquer, mais pour Koopignon cela ne présageait rien de bon. Selon la plus vraisemblable hypothèse, l'eau aurait dû les arrêter ou les tuer depuis longtemps dans leur progression, bien des mètres au-dessus de l'endroit où ils se trouvaient actuellement. Les chances d'échapper à un éboulis étaient également minces. Il détestait admettre cette idée, mais il avait l'impression que ce n'était pas seulement la chance ou l’habileté qui leur avait permis d'en arriver à ce stade. Comme si quelqu’un… leur ouvrait la voie.
Le passage ne cessait de faire des coudes et descendait en pente douce, les amenant à chaque fois un peu plus loin sous terre - et réduisant petit à petit la perspective d'un échec, car la source lumineuse croissait lentement, faiblement, tout en restant lointaine. Leur but se rapprochait sans doute. Koopignon marchait devant, mais se retournait de temps en temps pour s'assurer qu'Ehpicia le suivait bien, et accessoirement pour essayer de la surprendre dans une attitude qui la trahirait. En effet, elle restait courbée en avant, avec une légère moue de douleur tue, et un sifflement était perceptible dans sa respiration.
Au bout d'un moment, Koopignon en eut assez. Il lui fit face avec une telle brusquerie qu'elle sursauta légèrement, mais contrairement à son habitude, elle ne s'en indigna aucunement. Elle se contenta de planter ses yeux dans les siens avec une expression de défi.
- Tu es sûre que tu n'as rien à me dire ? interrogea Koopignon d'un ton sec et courroucé.
Aussitôt, Ehpicia détourna le regard en se renfrognant.
- Koopignon, tu crois sincèrement que je te cache quelque chose ?
- S'il ne se passait rien, tu n'aurais en tête que de retrouver Byosis, en refusant de perdre une seule seconde. Tu aurais donc logiquement dû me rabrouer chaque fois que j'essayais de te parler. Or, au lieu de ça, tu fuis mon regard et mes questions, tu ne dis plus rien, tu ne cherches même pas à te défendre... et ça ne te ressemble pas. Ce qui me porte tout naturellement à croire que oui, tu me caches quelque chose. Alors ?
Mais Ehpicia persistait à nier l'évidence. Sa grimace devenait de plus en plus marquée, sa respiration s’accélérait, et pourtant elle ne disait toujours rien. Refusant de lever à nouveau les yeux, son regard bloqua sur un point qui n'existait que pour elle, derrière Koopignon. Celui-ci perdit patience :
- Bon, tu vas m'avouer ce qui se passe, oui ? De toute façon, c'est le bébé, que tu le reconnaisses ou pas... c'est bien ça ?
Son silence le rendit furieux, et tout à coup il se retourna et frappa violemment le mur de roche friable de son poing. Ehpicia tressaillit. La douleur lancinante lui transperça les jointures de sa main mais il donna encore deux ou trois coups, de plus en plus forts, en jurant à chaque fois, jusqu’à faire monter les larmes. La respiration saccadée, il lui refit face, les doigts entaillés et tuméfiés.
- Mais c'est pas vrai, pourquoi, POURQUOI donc tu ne m'as pas écouté, je savais que c'était de la folie de t'emmener ! Il ne... ce bébé ne peut PAS venir au monde ici, tu le sais bien !
Voyant qu'elle ne réagissait toujours pas, Koopignon commença à désespérer, mais il ne renonça pas pour autant. Il prit une grande respiration pour reprendre son calme, mais Ehpicia lui passa devant, le laissant bêtement planté là. Il écarquilla les yeux d’incrédulité et se retourna en l’interpellant :
- Ehpicia, mais où vas-tu, bon sens ?
- Koopignon, tu me fatigues, lui répondit-elle sans se retourner. Il faut dire les évidences à ta place. Comment expliques-tu que ce passage existe, que nous ne soyons pas dans le noir total, ou alors enterrés vivants sous une tonne de rochers ? Et la mer aurait dû nous stopper depuis longtemps. Tu n’es pas d’accord ?
Son silence embarrassé tint lieu de réponse. C’est exactement ce qu’il pensait.
- Ce qui veut dire…
- …que quelqu’un veut que nous nous en sortions, compléta-t-elle d’un ton docte.
- Mais qui ? Pourquoi ? Et comment ? Ça doit forcément être quelqu’un de puissant pour nous servir tout un passage souterrain sur mesure, et mon instinct me dit de me méfier de…
- Oublie ton instinct pour une fois et pense à notre survie ! l’interrompit-elle en lui jetant un regard de reproche par-dessus l’épaule, une main sur le ventre. Pour les deux premières questions, je n’en sais rien, et je m’en fiche pas mal à ce stade. Mais pour la troisième, je crois qu’on a la réponse.
Elle pointa ce qu'elle fixait depuis quelques secondes sans discontinuer. Koopignon suivit la direction de son doigt, et son regard tomba sur une surface lisse et miroitante, dont les reflets verdâtres faisaient onduler la paroi tout autour d'eux. Koopignon ne l'avait même pas remarquée.
- Ah, enfin ! Je me doutais bien que...
- Il n'y a pas que ça, l'interrompit à nouveau Ehpicia. Regarde...
Ils s'approchèrent et s'accroupirent, ce qui leur permit de mieux voir la mystérieuse lueur qui les avait accompagnés depuis le puits. Elle paraissait provenir de l'autre bout de ce qui ressemblait fort à un siphon. Les deux compères se regardèrent dans les yeux, mais les mots ne semblaient pas nécessaires pour comprendre ce qui suivrait dans les prochaines secondes. Koopignon, grand habitué de cavernes de toutes sortes et de siphons interminables, et qui n'ignorait rien de leur incroyable dangerosité, finit par murmurer :
- Bon... C'est ce que j'appellerais un danger.
Il y eut un court silence. Puis il reprit :
- Tu sais que rien ne t’oblige à me suivre.
- Je viens. Je ne vais pas rester ici toute seule dans le noir.
- Parce que soit Byosis se trouve de l'autre côté, et j'aurais alors du mal à y croire...
- Moi, non, coupa Ehpicia. Ça fait des lustres que tu crois à des choses insensées, tu ne vas pas me reprocher de le faire à mon tour, pour une fois. Ou bien ?
- Ou bien c'est une impasse et nous nous noyons là-dedans.
- Alors quoi qu'il y ait au bout de ce siphon, ça ne peut être que mieux pour nous tous.
Nouveau silence. Elle avait gardé sa main sur son ventre en disant cela. Puis, méprisant à nouveau ce qui lui faisait perdre du temps, Ehpicia rompit le regard et tendit un pied nu et sale avec lequel elle fit clapoter l'eau, avant de le plonger jusqu'au genou. Koopignon ne sut dire si elle avait tressailli à cause de la chute brutale de température ou d’autre chose, mais fidèle à son habitude, elle passa outre et immergea complètement sa jambe, que l'autre suivit.
Bientôt, le bas de son vêtement vaporeux flottait à la surface, et suivait les mouvements saccadés de son bassin qu'elle exécutait pour garder l'équilibre. Cela ne suffisait cependant pas à camoufler les frissons qui, eux, avaient commencé à traverser son corps tout entier. Koopignon la rejoignit, et lui présenta à nouveau sa solide carapace.
- C'est bon ? Tu t'en sens capable ?
- Je te fais confiance, répondit-elle (comme avant de descendre dans le puits, elle semblait légèrement inquiète mais Koopignon doutait que c'était cela qui faisait trembler sa voix). Préviens-moi simplement lorsque je dois retenir ma respiration.
- Tu sais, Ehpicia…
- Quoi encore ?
- Si être avec Fhelisc ne t’obligeait pas à rester à Byosis, et si on s’entendait mieux, tu aurais fait une superbe coéquipière.
Elle sourit.
- Bon, tu comptes ou je le fais ?
- À trois... Un... Deux... Trois...
Et ils plongèrent dans l'eau qui, il ne servait à rien de le nier, était véritablement glacée. Koopignon n'en fut guère gêné, cependant. Ni le vent, ni le feu, ni la neige ne lui faisaient peur, et encore moins l'eau que tout Koopa digne de ce nom se devait de maîtriser. Il repensait juste à la tournure que les choses avaient prise en quelques heures à peine : au lieu de goûter au repos bien mérité de l'aventurier en compagnie de son meilleur ami, il se retrouvait à plonger dans une mer qu'il détestait mais qui semblait prendre un malin plaisir à le suivre partout, avec une femme sur le point d'accoucher accrochée à son dos, pour tenter de retrouver Byosis qui avait peu de chances de faire encore partie de ce monde. Et tout ça après avoir échappé, grâce à une voie d'eau qui aurait dû les tuer, à un dragon mortel dans un puits friable et sans fond.
Il se rappela, au moment de commencer à battre des pieds avec vigueur, le défi lancé par Ehpicia. Trouve le moyen de nous sortir de là. Il eut la soudaine impression qu’Ehpicia avait bien plus en tête que le dragon qui les pourchassait à ce moment-là. Pensait-elle à tout le reste ? Si c’était le cas, le défi ne faisait que se prolonger dans le siphon, dans ce qui pouvait être des proportions vertigineuses que même lui n’avait jamais connues. Et il ne l’admettrait jamais, mais cela le terrifiait plus que ça ne l’excitait. Mais surtout, ça le touchait profondément qu’Ehpicia elle-même l’en pense capable. Car même s’il s’y était préparé depuis toujours, ce n’était absolument pas son cas.
***
Le chemin en pente douce commençait à être balayé par une imperceptible brise marine. Elle avait beau déployer toute son énergie à servir d'appui à Merlune, Goombulle se surprit plus d'une fois à respirer à plein poumon cet air salin, venu de la mer Farald. La situation était critique, mais elle dut bientôt admettre que ce vent en apparence innocent, auquel elle n'aurait même pas prêté attention autrement, se révélait être démesurément réconfortant. « Ce n'est pas étonnant, après tout, pensa Goombulle. C'est dans les moments difficiles que l'on arrive à apprécier les choses à leur juste valeur. »
- Je suis d'accord avec toi, déclara Merlune avec une anticipation déconcertante.
Goombulle sursauta. Elle remarqua, un peu tard, qu'elle avait presque relâché prise et que Merlune, ne suivant plus, menaçait de s'effondrer à nouveau faute d'appui.
- Oh, je... Désolée, Merlune, j'étais...
- ...tellement absorbée par tes pensées que tu ne pensais plus à rien d'autre ? Au point d'omettre ma fatigue et - plus étonnant encore - ma capacité à lire dans les pensées ?
- Euh... Je...
- Allons, rassure-toi, ce n'est pas grave, la rassura-t-il avec un sourire. C'est parfaitement compréhensible. De toute façon, je me sens mieux, regarde...
Il fit deux pas hésitants vers l'avant, mais Goombulle ne le laissa pas aller plus loin et se cala à nouveau sous son bras en protestant d'un ton ferme :
- Je préfère quand même prendre mes précautions.
- Ta générosité est grande, Goombulle. Tu es valeureuse, astucieuse et désintéressée, avec un caractère bien trempé qui ne gâte rien. Quelques-unes des qualités qui, si je n'avais pas eu cette vision aujourd'hui, m'auraient confirmé à l'instant même que tu as tout d'une héroïne. Mais ce n'est pas cela qui vous sauvera, toi et les autres, de cette reine diabolique... N'oublie pas ce que je t'ai appris. Prendre les coups à la place de tout le monde ne t'aidera en rien à vaincre le vrai problème, sans compter que tu ne tiendrais pas longtemps. Ce n'est pas l'ange gardien des Pounis mais l'héroïne qui viendra à bout de tous nos soucis.
- Alors... C'était vrai ? Je veux dire... Dans ta vision, tu m'as vraiment vue mettre une raclée à Afraléfic ? La gommer purement et simplement de la surface de cette terre, à défaut de la renvoyer là d'où elle vient ?
- Je n'ai rien vu de tel ! protesta le voyant. En tout cas, pas aussi concrètement que tu ne le penses. Les prédictions sont quelque chose de très aléatoire, Goombulle. Voir un évènement dans le futur est une chose, le rendre réel et passé en est une autre. Moi, je ne suis qu'un voyant, et je suis restreint à ce premier acte. Je vois des possibilités avec des probabilités variables. Mais il ne dépend que de son auditeur d’agir. Ce qui arrive découle entièrement de nos actions, et ça peut alors prendre une infinité de formes, parmi lesquelles, avec la bonne habileté, les bonnes paroles, les bons gestes, mais surtout la bonne volonté, se trouve le résultat souhaité. Il n'y a qu'une poignée de gens qui sont capables d'une telle chose, car ils n'y voient aucun intérêt égoïste, et tu en fais partie. C'est en cela que je place mes espoirs et ma foi en toi, c'est cela qui me fait croire que tu as une chance de nous libérer de ce joug destructeur. Tu ne chercherais pas le profit ou la gloire aussitôt que tu serais devenue une héroïne. Pour toi, ce n'en serait que le résultat.
Goombulle ne s'était pas attendue à une telle exposition du fond de la pensée de Merlune. C'était vrai, elle n'avait jamais pensé à la récompense que lui apporterait sa victoire. Victoire qui, d'ailleurs, lui paraissait flotter comme une molle et lointaine galaxie, absolument hors de portée, et où il serait fou de vouloir se rendre. C'était bien simple, elle n'avait pas la plus petite idée de la façon dont il fallait s'y prendre, car les propos de Merlune, loin de lui donner confiance en cette destinée, lui communiquaient une impressionnante sensation de vertige, qui gommait toute capacité de réflexion et la replaçait inévitablement en face de ses craintes et de ses complexes.
Car elle avait bel et bien peur. Elle se sentait incroyablement seule, guettée par un danger gargantuesque qu'elle savait mortel mais qu'elle ne voyait ni ne connaissait, elle aurait forcément besoin d’aide mais ne savait pas vers qui se tourner. Mais Merlune avait aussi vu un autre héros avant elle... « L'union fait la force » devenait évident maintenant. Mais elle, elle n'avait jamais connu que la solitude, n’avait jamais cherché d’alliés pour elle-même. Elle l’avait choisie, sa solitude, c’est vrai, et longtemps elle avait pensé que c’était la meilleure vie possible, mais maintenant cela lui paraissait être une cruelle et stupide erreur.
- Je n’y arriverai pas, fit-elle enfin.
- Je te demande pardon ?
- Regarde-moi, Merlune. Je suis une vieille Goomba grincheuse et asociale. Je n’ai personne vers qui me tourner pour demander de l’aide, et quand bien même tu m’en trouverais, qui voudrait de moi comme coéquipière ? Mes études de zoologie et mes pauvres coups de tête tiennent à peine un Cleft en respect, alors la Reine des Ténèbres elle-même…
- Le héros de Carafleur, que je vais te présenter… Presque personne n’aurait misé sur lui non plus. Et j’ai bien dit presque.
- Quelle différence cela peut bien faire ? répliqua Goombulle avec un hochement de tête désabusé.
- Cela fait toute la différence. S’il n’y avait pas eu les Pounis, aurais-tu tenu tête à ces Koopas zombifiés ?
Goombulle répondit, presque à contrecœur :
- Non, bien sûr que non.
- Eh bien c’est pareil pour le héros de Carafleur. Il avait un village à sauver, et il l’a fait. Il a renvoyé dans les cordes un dragon faisant mille fois son poids, qui aurait pu le gober tout entier. Et si vous êtes tous les deux capables de sauver autant de monde chacun et chacune de votre côté, ne crois-tu pas qu’ensemble, vous pourriez sauver non pas un village ou une tribu, mais le monde entier ? De plus, il venait de perdre plusieurs êtres chers, dont une connaissance commune avec moi…
Il y eut un imperceptible reniflement, ce qui troubla Goombulle. Elle faillit demander comment le héros pouvait bien connaître Mavila lui aussi, mais elle se retint, ne voulant pas le blesser inutilement. C'était sans doute l'avantage de vivre en solitaire : en ayant d'affinités avec peu de monde, Goombulle avait eu jusque-là la chance d'ignorer la souffrance de sa perte. Si le choix lui avait été présenté (et elle avait honte de cette pointe d'égoïsme), elle aurait sans doute préféré qu'elle lui soit toujours étrangère. Mais plus question de s’accorder ce luxe désormais. Elle se reprit et essaya de détourner Merlune de ces souvenirs amers :
- Écoute, on se rapproche d'un cours d'eau... Tu entends ce murmure ?
Et effectivement, une minute plus tard, leur chemin fut stoppé par une rivière qui le coupait de biais.
- Elle se jette dans la mer Farald, juste à l'est de Byosis... si Byosis existe encore, acheva-t-elle avec un regard interrogateur en direction de Merlune, qui l'ignora.
Il s'écarta doucement de Goombulle - elle sembla estimer qu'elle pouvait le laisser faire - et passa près d'un arbre au feuillage touffu, duquel les guettait attentivement un Para Bruyinsecte sauvage. Merlune s'avança jusqu'au bord de l'eau sombre et calme, et continua jusqu'à immerger le bas de sa robe. Il ferma les yeux, respira profondément et murmura :
- Cette rivière... Son eau a emporté les fruits de crimes atroces. C'est elle qui a mené le héros de Carafleur vers l'exploit, mais c'est elle aussi qui lui a froidement arraché le premier et le dernier amour de sa vie. Il est assis à son bord en ce moment même. Et il a avec lui cette Gemme Étoile...
- Cette quoi ? C'est quoi ce truc ?
- Un objet extrêmement puissant, créé dans un sombre but et destructeur entre de mauvaises mains. J'y perçois la force de la voûte céleste... C'est très préoccupant...
- Pourquoi ?
- Normalement, cette force est intouchable et doit le rester. Elle est tellement incommensurable que quiconque s'aventurerait à la manipuler, même avec de bonnes intentions, ferait beaucoup plus de mal qu'autre chose. Et ce pour la bonne raison que c'est un acte contre-nature, c'est violer un ordre établi par et pour les astres les plus anciens de l'univers, où il n'y a que là qu'il est stable et qu'il peut demeurer sans risque. Seuls les mages et les voyants sont autorisés et habilités à manier une infime partie de ce monstre calme mais puissant. C'est d'ailleurs de lui que nous naissons, pour qu'il puisse se manifester à travers nous, humbles vaisseaux, dans le monde physique, pour l’empêcher de de basculer dans le chaos avec conseils et prophéties...
- Rien que ça... Sans blague ! ironisa Goombulle avant qu'elle ait pu s'en empêcher.
- Il n'y a pas de quoi rire ! répondit Merlune avec sévérité. Sans ça, le cosmos tel qu'on le connaît aujourd'hui aurait cessé d'exister depuis longtemps. Moi, par exemple, étant né de la Lune, mon humeur et son aspect sont étroitement liés et elle me montre ce qu'il y a à maintenir ou à corriger, selon qu'elle est nouvelle ou pleine. Et tout au long de ma vie, une fraction de son pouvoir vivra à travers moi, jusqu'à temps que je disparaisse ; je me fondrai alors avec l'astre de la nuit, duquel naîtra mon successeur... et ainsi de suite.
Relevant les yeux vers sa génitrice, il s'accorda quelques secondes et un petit soupir de tendresse. Mais son angoisse reprit vite le dessus :
- La puissance du firmament nous traverse comme des vaguelettes, et prévient ainsi le danger d'être mal canalisée et d'occasionner des cataclysmes dont tu n'aurais pas idée. Mais cette Gemme Étoile... si j'obéis à la métaphore, c'est un vrai raz-de-marée, un ouragan qui est entre les mains de ce héros, sans n'avoir aucune idée du terrible péril que ça représente... Et dire que, jusqu'il y a peu, il était encore en possession d'Afraléfic !
- Et donc, cette calamité qui a touché Byosis... murmura Goombulle qui avait soudain écarquillé les yeux. C'était un de ces cataclysmes ? Mais alors, est-ce que ça aurait un rapport avec... ?
Elle se demanda si elle oserait prononcer le nom, tant cela lui paraissait absurde et effarant, mais Merlune le fit à sa place :
- Oui, en effet, conclut-il avec tristesse. Mavila n'est malheureusement pas étrangère à tout cela. D'ailleurs, il est temps que je vous révèle ce que cachait véritablement son existence, et je vous préviens, ça ne va pas vous faire plaisir... surtout pas à lui.
Et avant que Goombulle n'esquisse la moindre parole, Merlune hurla « Luna-Moona-Monda-Lua-Voila-Tombla ! » Aussitôt, le mince croissant de lune se mit à briller si fort que des dizaines de rayons parfaitement rectilignes en tombèrent, droit sur toute la longueur de la rivière. L'eau se mit à étinceler à son tour, puis la terre commença à trembler. Enfin, très progressivement, le sol commença à coulisser dans des directions opposées de part et d'autre du cours d'eau. Ahurie, Goombulle regarda défiler devant elle les arbres et rochers de la berge opposée dans le sens du courant, tandis que son côté le remontait. Puis il y eut un imperceptible ralentissement, qui se prolongea jusqu'à temps que le sol s'immobilise.
Rapidement, Goombulle leva les yeux vers le Para Bruyinsecte, qui continuait à la fixer de ses yeux rouges sous son épaisse carapace - il ne semblait nullement perturbé par ce qui venait de se passer. Goombulle eut à peine le temps de distinguer les muscles lisses et volumineux, le gilet noir, la barbe cuivrée et les poix flamboyant d'un jeune Toad assis au bord de l'eau que les rayons lunaires s'évanouirent et l'eau cessa de briller. Il leur tournait actuellement le dos. Le jeune Toad était en train de jouer une triste mélodie avec une petite flûte, mais il s’interrompit et regarda autour de lui, comme s’il ne reconnaissait plus rien. Sa voix fluette, où se dénotait une certaine frayeur, s'éleva alors :
- Q... qui... qui est là ?
- Sois tranquille, héros de Carafleur, nous ne te voulons aucun mal. Je suis Merlune, le voyant des Bois Insolites. Je suis un ami de Mavila. Et voici Goombulle, ma camarade, fidèle et héroïque amie.
Goombulle rougit, mais personne ne le remarqua. Le Toad se retourna et les vit enfin. Il parut soulagé d’entendre le nom de Mavila.
- Ench... chanté, moi c... c'est Marmo T. Mais... G... Goombulle... c'est l... le nom sans cess... sans cesse rép-p-pété dans mon v... village dep... puis cette après-m... midi !
Sa voix se tut brusquement. Il paraissait interloqué.
- C'est inc... croyable, vous êtes pratiq... quement les seules p... pe-personnes que j'ai r-rencontrées qui n'aient p... pas ri en m'ent... tendant !
- Pourquoi ferait-on une chose pareille ? lança joyeusement Goombulle en s'avançant vers lui. Ou plutôt, pourquoi perdrait-on notre temps à faire une chose pareille, hein ? Non, je plaisante... Alors déjà, bravo pour cette histoire de dragon, ça ne devait pas être de la tarte, mais tu me raconteras ça en détail plus tard, d’accord ? J’adore ce genre d’histoire palpitante ! Et tu - je peux te tutoyer, n'est-ce pas ? - tu as également appris ce que j'avais fait, déjà ? Waouh, je n’imaginais pas que ça irait aussi vite. Bof, ce n'était pas grand-chose, tu sais, j'ai un peu fait ça à l'instinct... Alors comme ça, on est compagnons d'armes ? On va faire équipe tous les deux et corriger cette prétendue Reine Afraléfic avec ses moins-que-rien de sbires ? Merlune me l'a raconté, il nous a vus, ou plutôt aperçus lui faire sa fête ! Oh, Merlune, tu avais quelque chose à nous dire au sujet de Mavila je crois ?
Marmo T recula légèrement la tête, les yeux écarquillés. Il tourna ensuite un regard perplexe vers Merlune. Goombulle l'imita.
- Elle est t...toujours co... comme ça ? demanda Marmo T d'une voix encore plus mal assurée que d'habitude.
Mais Merlune, au lieu d'éclater de rire et de lui assurer que oui, Goombulle était bien comme ça, tout feu tout flamme, tout le temps mais qu'elle ne mordait pas, ne dit rien. Ce n'était même pas sur lui qu'il fixait des yeux surpris, mais sur...
- Goombulle... Ai-je seulement sous-entendu que ma vision ne concernait que vous deux ?
***
À grande distance de là et au même instant, dans les tréfonds de la côte, Koopignon creva soudain la surface absolument lisse d'un lac souterrain. Le râle postérieur au long moment passé sous l'eau sans respirer brisa le funeste silence d'une immense grotte et, telle une minuscule explosion vivante de bras et de jambes battant violemment l'eau froide, lui et Ehpicia refirent enfin surface, projetant des gouttelettes d'eau sur la paroi de pierre qu'ils venaient de traverser. De l'opposé, ils notèrent l'écho lugubre du vacarme soudain.
Koopignon cessa alors de se débattre, de tousser et de cracher. Il ouvrit les yeux, resta un moment silencieux, puis laissa échapper un nouveau juron bien senti. La grotte était éclairée par cette même lueur qu'à l'autre extrémité du siphon, mais elle était à présent nettement plus vive bien qu'encore faible et lointaine. Elle émanait du côté opposé où il se trouvait, et vers laquelle il avait déjà commencé à nager sans s'en rendre compte. Et plus la lueur se rapprochait, plus vite il nageait, sans discontinuer. Depuis combien de temps agissait-il ainsi ? Le dragon semblait très loin à présent, il ne revoyait son combat avec lui que comme un souvenir flou d'un voyage fait il y a très longtemps. Quant à tout ce qui était arrivé avant la vision des falaises et de Byosis disparues, il n'y songeait même pas une seconde, car même si ça paraissait complètement fou, il y avait quand même une minuscule chance que l'une des seules choses auxquelles il tenait vraiment se trouve au loin, encore intacte. Il sentait cette lumière si réconfortante lui confirmer ce qu'il osait à peine croire, l'encourager à se rapprocher. Au bout d'un moment, il n'y tint plus : il prit une grande inspiration et plongea à nouveau.
Il rentra alors mains, bras et tête dans sa carapace, se retourna et expulsa l'air en une énorme explosion de bulles qui les projetèrent dans la direction opposée. Tout en contrôlant la direction et en s'assurant qu'Ehpicia était toujours agrippée à sa carapace, Koopignon gardait un œil sur la lumière à l'extérieur. Celle-ci s'intensifiait de seconde en seconde, et à chaque fois Koopignon soufflait de plus en plus fort. Il sentait que c'était imprudent mais il s'en fichait. Et il eut tort : tout à coup, la lumière s'estompa, à cause du mur parfaitement droit et lisse qui se dressa soudain devant lui, sous l’eau.
Koopignon remonta en catastrophe, mais son élan était trop important et il heurta la roche avec le bas de sa carapace, au moment où ils crevèrent la surface. Koopignon et Ehpicia se réceptionnèrent assez durement sur un sol anormalement lisse, à deux mètres du bord. Une fois immobile, Koopignon, obéissant à un vieil instinct de survie, resta quelques secondes immobiles avant d'émerger de nouveau, de se relever et de s'ébrouer.
- Oups... Hé hé, désolé Ehpicia, j'y suis allé un peu fort, mais je parie que tu étais aussi impatiente que moi d'arriver, non ? Ehpicia ?
- Koopignon... J... J'ai froid...
Il savait qu'il avait de nouveau touché terre sur une espèce de plate-forme blanchâtre, il savait aussi que le choc lui avait fait desserrer son étreinte et qu'elle l'avait lâché juste avant d’atterrir, ne tombant pas trop durement près de lui. Le reste, il le découvrit lorsqu'elle fut de nouveau dans son champ de vision : Ehpicia étendue sur le côté, le visage blafard, un bras vainement étendu vers lui et un autre recouvrant une entaille dans le ventre, baignant dans une mare d'eau où se mêlèrent vite de petits filets écarlates... et tellement affaiblie qu'elle n'en avait presque plus la force de parler ou même de trembler de froid.
- Ah non, Ehpicia ! cria Koopignon en tombant aussitôt auprès d’elle à genoux. Tu n’es pas agrippée à moi comme une sangsue depuis la surface pour me lâcher maintenant ! Je t’en supplie, relève-toi… Ça va aller, tu verras…
Et il continua à lui bredouiller des promesses vides tout en lui frictionnant bêtement son bras glacé, tout en regardant autour de lui pour constater qu'il se faisait des illusions... Refoulant ce cruel sentiment d'impuissance, il se pencha à nouveau près d'elle, implorant un nouveau miracle, n’importe quelle aide, de n’importe qui, qui pût les sauver elle et l’enfant...
- Koopignon !
C'était bien lui que l'on avait appelé, mais dans son dos. Une voix, merveilleusement familière. Celle de Fhelisc. Il avait déjà à moitié abandonné Ehpicia pour se retourner, incrédule, fébrile, mais non, c'était bien son meilleur ami qui se précipitait vers lui, l'air aussi foudroyé que lui, c'était bien son meilleur ami que, contre toute attente, il retrouvait pour la première fois depuis un an à mille pieds sous terre. Malgré la confusion du moment, le Koopa dut se faire violence pour rester aux côtés d’Ehpicia au lieu de se jeter dans les bras de son ami. Fhelisc était visiblement aussi confus que lui, car il ne parvint qu'à demander :
- Mais qu'est-ce que vous... Pourquoi toi et Ehpicia... Que lui est-il arrivé ?
- Elle... C’est ma faute, je... nous avons plongé, mais je n'aurais pas dû... Elle...
Il déglutit avec force.
- Elle est en hypothermie et elle est sur le point d'accoucher. Si elle ne reçoit pas tout de suite les bons soins, elle et le bébé peuvent mourir.
Il n'aurait pas voulu annoncer la chose aussi brutalement, mais il n'avait pas le choix.
- Mais... comment avez-vous fait pour arriver jusqu'à... Je lui ai pourtant dit de se cacher, et vous... vous avez plongé tous les deux là-dedans ?!
- Fhelisc, je te jure que je te raconterai tout en temps voulu, mais pour l'instant, nous devons nous occuper d'Ehpicia ! Le temps presse, elle a vraisemblablement commencé à avoir des contractions tout à l’heure.
- Je... d'accord...
Fhelisc était un beau garçon de trente et quelques années. Il avait de magnifiques cheveux blonds et ondulés, et des yeux bleu foncé qui semblaient vouloir toujours rire, en particulier lorsqu'un sourire chaleureux creusait de légères rides autour, lui donnant un regard plein de douceur et d'affection. D'un naturel timide mais généreux, tout le monde l'avait toujours apprécié, que ce soit dans Byosis ou à l'extérieur ; mais ce qui lui avait sans doute attiré le plus de sympathie, c'était tout à la fois cette maturité, cet amour et cet enthousiasme qui se lisaient dans sa voix, dans ses gestes, dans ses coups d'œil discrets à droite et à gauche dès qu'il parlait à quelqu'un, même dans les durs moments comme celui-ci. Il s'agenouilla auprès d'elle en murmurant :
- Ehpicia... Ehpicia... Mais quelle folie d'être venus jusqu'ici, vous auriez pu mourir, vous auriez pu...
- C'est ce que je lui ai dit, mais tu la connais, répondit Koopignon avec un très bref sourire. Elle voulait absolument venir avec... Enfin, elle avait autant que moi envie de vérifier si tu... si tu en avais réchappé.
- C'est vrai ? C'est très courageux, dites donc... surtout de ta part, chérie, avec ce bébé en route...
- J'ai fait ça parce que j’aime, gros bêta, parvint à articuler Ehpicia, qui émit alors un soupir de soulagement et s'évanouit.
- Vite, Koopignon, aide-moi, prends-la par les jambes... J’irai de dos, pour te guider, je sais où aller.
- Me guider ? demanda Koopignon sans comprendre, pendant qu'il regardait Fhelisc la soulever par-dessous les bras. Mais pour aller où ?
Fhelisc sembla surpris qu'il lui pose la question.
- Pour aller où ? Mais à Byosis, évidemment ! Où aurions-nous pu aller, sinon ? Vas-y recule, attention, un peu vers ta gauche, on va passer sous l'arche...
Comment avait-il pu ne pas la voir, cette haute arche semi-circulaire, si typique, que l'on trouvait à chaque point cardinal de la ville ? Et le mur d'enceinte, qu'il avait naïvement pris pour une énième paroi rocheuse et à laquelle il n'avait pas prêté plus d'attention... Alors ça voudrait dire que Byosis toute entière existe toujours, qu'il allait revoir des visages familiers, toutes ses vieilles connaissances qui lui avaient manqué pendant si longtemps... Pourquoi n'arrivait-il toujours pas à s'en réjouir ? La réponse était simple : au lieu de se faire ensevelir avec les autres et de se contenter d’être heureux d’avoir survécu, Koopignon, par ses efforts pour arriver jusqu’ici, était forcé de constater que retrouver Byosis encore miraculeusement debout était considérablement louche, plutôt que béatement réjouissant. Et que ce n’était donc que le début de nouveaux complots, de forces obscures à l'œuvre et de menaces renouvelées dont il n’avait pas la moindre idée pour l’instant.
- Qui est-ce ? Ah, Fhelisc !
- Mais qui est-ce qu'il porte ?
- Ce ne serait pas sa femme, Ehpicia...
- ...celle qui attendait un bébé de ce brave jeune homme ?
- Mais oui ! Elle n’était pas avec nous… Comment est-elle arrivée ici ?
- Aucune idée, mais elle a l'air assez mal en point… Je vais chercher des couvertures.
- Et ce Koopa qui l'aide ?
- Il m'est vaguement familier...
- Mais oui, enfin ! Koopignon, l'explorateur !
- Celui qui a de nouveau tout plaqué, il y a un an ?
- Il a bien choisi son moment pour revenir !
- Pour avoir disparu dans la nature aussi, remarque.
Au fur et à mesure que le petit groupe passait devant les premières maisons, les chuchotements les suivaient, s'échangeaient, s'éloignaient puis revenaient à la charge, de plus en plus nombreux. Leurs auteurs, en revanche, restaient à peine visible à la lueur des faibles bougies, timidement portées à bout de bras et de haillons, sur le seuil des maisons plongées dans l'ombre, sauf un ou deux qui vinrent aider les deux amis à alléger un peu le poids d’Ehpicia et d’équilibrer leur démarche. Une chose cependant intriguait Koopignon plus que les autres : s'il avait reconnu le sol et les murs de marbre des maisons parfaitement alignés, en revanche il fut surpris de trouver Byosis lavée de toutes ses couleurs éclatantes, remplacées par cette grisaille luisante. Ce qui expliquait la lueur qu’il avait perçue de l’autre côté du siphon, au passage. Fhelisc adressa un sourire à Koopignon, pendant que le Koopa marchait maladroitement à reculons.
- Ça doit te rappeler toutes les fois où tu revenais après t’être évanoui dans la nature sans savoir si on te reverrait un jour, non ? À chaque fois, tout le monde était ravi de te revoir et voulait entendre tes histoires.
Oui, Koopignon se souvenait, mais c’était le moins glorieux de ses retours qui lui revint en mémoire. Fhelisc ne pouvait pas deviner que ses choix de mots lui rappelait la toute première escapade qu’il avait entreprise il y a vingt ans, et qui avait terminé en désastre sur tous les plans. Mais surtout, et cela le frappa bien plus que de voir les murs de l’ancienne ville Arc-en-Ciel lavés de leurs couleurs, une conversation commença à se dérouler dans son esprit avec une netteté inquiétante, d’autant plus qu’il n’y avait jamais assisté et qu’il n’avait pu que vaguement reconstituer grâce à ce qu’on lui en avait raconté ensuite…
- Bonjour, professeure Vétuss T, résonna la voix de son père dans sa tête malgré lui. Comment allez-vous ? Alors, Koopignon a-t-il bien travaillé aujourd’hui ?
- Bonjour, Komte. Bonjour également, Fhelisc ! Je vais très bien, merci, et vous-même ? Ça fait plaisir de vous voir enfin, il y a des jours qu’on ne vous a pas vu vous balader dans les rues.
- Oui, j’ai eu quelques affaires qui m’ont pas mal accaparé ces dernières semaines, mais j’ai pu enfin trouver un moment pour me libérer et voir mon fils. Où est-il ?
- Koopignon ? Je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Il y a même un certain temps qu’il a arrêté les cours ! Il est bien revenu, de temps en temps, mais...
- Comment ça ? demanda le Komte, son sourire s’effaçant d’un coup.
- Oui, c’est bien dommage. C’était un élève très prometteur. Je n’ai jamais vu une telle détermination, une telle passion pour les civilisations anciennes - sachant qu’en plus il suivait un autre cursus en parallèle ! Avec moi, il était loin de respecter toutes les consignes et de faire ce qui était demandé, mais il avait une manière de sortir des sentiers battus si… intéressante. Il a terminé le programme qui prend six ans avec une étonnante rapidité. Même s’il est dommage qu’il n’ait pas passé les examens finaux, ni aucun autre d’ailleurs. Malgré ça, je ne m’étonnerais pas si l’archéologie faisait un bond ces prochaines années grâce à lui...
- De l’archéologie ? balbutia le Komte, qui avait à présent pâli. Mais il m’avait dit que c’étaient de simples cours d’histoire ! Et en plus, il suivait d’autres cours ? Depuis quand a-t-il cessé les vôtres, vous avez dit ?
- Oh, je ne sais pas… Il y a… un an ? Ou peut-être deux…
- DEUX ANS ?
Il s’était exclamé avec une telle vigueur que la professeure Vétuss T sursauta.
- Enfin, Komte ! protesta-t-elle avec une main sur le cœur. Ne me faites pas de frayeurs comme ça, ce n’est plus de nos âges, enfin ! Et pourquoi vous mettre dans ces états ? D’accord, c’est votre fils et ça ne fait pas toujours plaisir de voir notre enfant mettre un terme à des études aussi prometteuses, mais ne vous affligez pas. Koopignon est un personnage étonnant et plein de ressources. Après avoir mis fin à ses classes avec moi, il s’est tourné vers celles qui lui restaient avec plus de vigueur et d’application que jamais, à ce que j’en ai entendu...
- Avec… avec qui a-t-il continué les cours ?
- Avec ma cousine Népé T. Elle aussi est particulièrement satisfaite de son élève, à ce qu’il m’a raconté ! Mais je suppose qu’il vous a raconté tout ça, quand même ? ajouta Vétuss T en fronçant les sourcils.
- Népé T ? Il a pris des cours avec la maîtresse d’arts martiaux en plus des vôtres ?
- Elle-même. Et vous savez dans quoi votre fils a voulu se spécialiser ? Le maniement de l’épée… Peu orthodoxe mais ça lui va tellement bien !
Koopignon voulut secouer ces pénibles échanges hors de son crâne, mais il en fut incapable. Des conversations qui l’avaient marquées, il les avait repassées dans sa tête jusqu’à la lie, et même en rêve où elles ne lui faisaient même pas la grâce de dévier un peu de la réalité, comme si son esprit prenait l’initiative de lui rappeler à quel point ses erreurs passées avaient été désastreuses. Mais là, c’était une scène qui s’était déroulée sans lui et qu’il n’avait pu que reconstituer par bribes et hypothèses. Et voilà qu’en plein effort qui requérait toute son attention, elle s’imposait à lui avec une précision trop surnaturelle de réalisme. Depuis que le monde s’était assombri, une subtile note mystique semblait lui faire revivre malgré lui des moments de plus en plus désagréables, et plus il se rapprochait de Byosis, plus ce phénomène semblait s’amplifier. Le peu de doute qu’il avait s’envola lorsque la voix de son père sauta de plusieurs minutes en avant d’un coup :
- Népé T, je vous en prie, faites un effort. Souvenez-vous ! Il ne vous a rien dit ? Même pas sous-entendu où il comptait se rendre depuis votre dernier cours avec lui ?
- Je suis navré, Komte, répondit la Toad aux long cheveux gris acier noués en une natte dans son dos, mais la dernière fois que j’ai vu Koopignon, c’était il y a plus d’une semaine et il ne m’a laissé absolument aucun indice sur ses intentions et ses projets entretemps. Très étrange, vu qu’il venait s’entraîner plusieurs fois par jour sans jamais manquer à l’appel. Avec une hargne qui en était presque troublante à voir. Si je puis me permettre… Son absence ne vous a-t-elle pas interpellée pendant tout ce temps ?
- Koopignon est un grand garçon de vingt ans, il est capable de se débrouiller seul pendant une semaine, et surtout dans une ville où il a grandi et où j’ai veillé à ce que chacun et chacune puisse toujours recevoir aide et assistance. Fhelisc, ici présent, affirme ne pas l’avoir vu depuis, et il en a déduit comme moi que mon fils était trop pris par ses études. Comme il m’avait assuré il y a huit jours que ses cours étaient si prenants qu’il était plus pratique pour lui de dormir à proximité, je ne me suis évidemment pas inquiété ! J’avais moi-même des sujets délicats à examiner et ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu trouver un moment pour passer la journée avec lui...
- Délicats ? Que se passe-t-il en ce moment ?
- Un de nos navires, qui aurait dû être de retour depuis trois jours, n’est toujours pas réapparu, répondit le Komte avec une expression soucieuse. C’est très inquiétant, sachant que les mers ne sont plus sûres désormais, des pirates ont été de nouveau aperçus aux entrées de la mer Fa…
Il s’interrompit. Il venait de comprendre. Comme frappé par la foudre, il chancela, et il serait tombé sans les réflexes providentiels de Népé T. Avec la rapidité et la précision d’un serpent qui frappe, elle le saisit par le col de sa toge beige doré, assez fermement pour le retenir dans sa chute, mais suffisamment doucement pour le ramener à la verticale sans le commotionner. Elle n’en parut pas moins alarmée.
- Komte ?! Vous allez bien ? Vous devriez vous allonger, vous donnez trop de votre personne pour cette ville…
- Non… non ! répliqua le Komte en se dégageant, à présent en proie à l’affolement. Je n’ai pas le temps de me reposer… pas le temps du tout ! Mon fils est en danger de mort !
- Mais Komte, comment pouvez-vous savoir ? demanda Fhelisc, visiblement anxieux. Quel rapport avec lui et les pirates ? S’il n’a pas donné signe de vie depuis une semaine et que personne ne sait où il est…
- Je le sais maintenant ! Alors de grâce, aidez-moi tous les deux ! Népé T, allez trouver Bombonneau, qu’il organise une battue maritime pour retrouver le navire disparu, il saura où aller ! Et toi Fhelisc, cours dire à Bob el Gomb d’activer les fourneaux et de déployer les canons, il comprendra pourquoi. Faites vite ! Mon fils a embarqué dans le bateau qui a disparu en pleine mer Farald, et les pirates vont leur tomber dessus d’un moment à l’autre !
- Nous nous installerons dans la maison de Mavila. J’y habite depuis la catastrophe, et elle pourra y recevoir les soins adéquats et le repos nécessaire… Koopignon ? Tu es avec nous ?
Entendre la voix de Fhelisc dans le présent tira brusquement Koopignon de son rêve éveillé, un stimulus bienvenu car ils avaient atteint la place centrale. C'était un espace large et circulaire, où trônait en son centre une belle fontaine qui, autrefois, versait une eau claire et épurée, directement offerte par la mer, mais qui était asséchée à présent. Parfaitement plat auparavant, le sol s'était légèrement penché vers la lointaine enceinte sud, et était percé d'un trou noir et béant, de même diamètre que le puits. La présence d'eau qui recouvrait la moitié du marbre de quelques centimètres indiquait que la mer s'était infiltrée par là jusqu'à ce qui restait de la ville, et les morceaux de colonnes qui y pataugeaient témoignaient de la violence du tremblement de terre. Quelques personnes qui avaient trouvé le courage de sortir de leurs maisons observaient la scène de loin, immobiles, par opposition à l'affluence habituelle et remuante que connaissait quotidiennement la ville.
Quatre ou cinq d'entre elles, dont le Toad guérisseur Tousso T, accoururent bientôt avec une couverture, de l'eau et quelques plats sommairement préparés, tandis qu'ils entraient dans la maison de Mavila. Une fois franchis un désordre inhabituel et un escalier, une fois Ehpicia allongée dans un lit et revenue à elle, Koopignon, réalisant soudain à quel point son escapade sous terre l'avait affamé, but et mangea sans grande retenue, tout en veillant à lui en laisser l'essentiel. Mais elle était toujours très faible et semblait avoir perdu l’appétit. Louant la générosité des volontaires présents, Koopignon posa une main sur l'épaule de Fhelisc, alors que celui-ci était sur le point de commencer à soigner sa chère et tendre.
- Tu peux venir, s'il te plaît ? J'ai à te parler.
Fhelisc sembla hésiter une seconde, mais lorsque Tousso T examina Ehpicia et lui annonça que les contractions s’étaient calmées et donc que c’était une fausse alerte, il se décida à le suivre dans la pièce d'à côté, qui ressemblait à un débarras de vieux grimoires et objets magiques avec des étagères jusqu’au plafond. Il ne pouvait plus attendre de recevoir des réponses.
- Qu'y a-t-il, Koopignon ? Quelque chose te tracasse ? (Il marqua un silence.) Question sotte et inappropriée bien sûr. Je n’ose même pas imaginer ce que tu as dû ressentir à ton retour en voyant la ville disparue.
- Fhelisc...
Il ne savait pas vraiment par où commencer, mais il sembla bientôt naturel de lui demander la raison pour laquelle il pouvait lui parler en cet instant même.
- Fhelisc, comment avez-vous tous survécu, toi, Byosis et ses habitants ?
Il sembla un peu pris au dépourvu.
- Je ne suis pas sûr de savoir exactement... J'étais allé rendre visite à Mavila, accomplir quelque chose pour elle, mais ça a mal tourné. Elle s'est échappée à l'extérieur et, avant que je n'aie pu la rejoindre... le sol s'est dérobé sous mes pieds, et la terre a littéralement enveloppé Byosis... Je me souviens avoir été projeté loin de la place, mais je me suis évanoui… à ce moment-là... Ce... ce que tu me demandes est assez ardu, Koopignon...
- Mais qu'est-ce que tu entends par « ça a mal tourné »? Que devais-tu accomplir pour Mavila ? Et d'ailleurs, où est-elle ? Je me souviens d'une maison plus rangée la concernant...
- Mavila est... est morte, Koopignon, déclara Fhelisc, la gorge serrée.
Cette révélation lui fit momentanément oublier ce qu'il voulait savoir à l'origine.
- Hein ?! Mais... Quand... Comment... ? Pendant la chute de Byosis ou... ?
- Pas exactement. Ce serait très long à expliquer... Et je ne suis même pas sûr qu'elle m'aurait autorisé à te révéler tout ce que je sais.
Koopignon dut prendre plusieurs dizaines de secondes pour respirer profondément et refouler les larmes que la nouvelle de la mort de la voyante invoquait. Il la pleurerait plus tard. Il devait garder toute sa tête actuellement.
- Écoute, j'ai de bonnes raisons de croire qu'Ehpicia et moi ne sommes pas arrivés là par hasard. J'ai un mauvais pressentiment, j’ai l’impression qu’on nous a guidés jusqu'ici. Or, du peu que je sais, je n'ai pas vu d'autre possibilité que Mavila. Comprends-moi, Fhelisc, je déteste autant que toi cette hypothèse, mais en la connaissant depuis longtemps, tu devrais mieux savoir que moi jusqu'où peuvent aller ses pouvoirs ! Alors si tu sais ce qui se passe, si elle t'a confié des détails, il faut que tu me le dises. J'ai besoin de savoir si tu penses que Mavila puisse être à l'origine de cette horrible histoire.
- Je... je ne pense pas qu'il puisse y avoir un rapport entre...
- Fhelisc...
Sur le coup, Fhelisc sembla en proie à un violent dilemme, et son immense amitié avec Koopignon d'un côté, ainsi que sa très affectueuse relation avec Mavila de l'autre n'y étaient sans doute pas étrangères. Mais il dut bientôt admettre qu'il ne servirait à rien de cacher encore ce qu'il savait. Il sortit alors un objet noir et branchu de sous sa chemise et, le tenant d'une main, avoua d'une voix faible et triste :
- Je ne pense pas que Mavila puisse être concernée de près ou de loin par les récents évènements... parce que je sais qu'elle en est l'entière et unique responsable. Enfin, presque.
Koopignon resta sans voix. Il chercha quoi dire, mais il se sentait presque hypnotisé par le mystérieux objet et ne put que demander :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Tout ce qu'il reste d'elle.
Koopignon ne put retenir une grimace de dégoût. Le simple aspect de l'objet n'était déjà pas rassurant.
- C'est un soleil noir à sept branches. Il y a quelque chose de gravé en son centre mais je n'ai pas réussi à le déchiffrer. Et à chaque bout, on dirait que quelque chose peut s'y insérer mais je n'ai pas découvert quoi. J'étais trop occupé ces deux derniers jours à parcourir la ville pour calmer les traumatismes et le choc causés par la catastrophe, porter secours aux blessés, subvenir aux besoins des habitants... Je suis revenu ici de temps en temps mais je n'ai pas pris le temps de ranger, ou même de dormir. Nous vivons tous et toutes ainsi, comme nous le pouvons, mais j'ignore où nous allons, d'autant que nous n'avons littéralement nulle part où aller. Nous sommes coincés ici et les provisions s’épuisent.
- Fhelisc, que devais-tu accomplir pour Mavila ?
Mais les yeux cernés de ce dernier fuyaient à présent les siens, et d'ailleurs, il paraissait avoir redouté cette question depuis le début. À nouveau, la résignation l'emporta.
- Je devais la tuer.
- La... Mais alors, c'est toi qui... ?!
- Non, Koopignon, ce n'est pas moi ! s'exclama Fhelisc, en même temps que deux larmes coulèrent sur ses joues. Sincèrement, me... me crois-tu capable...
- … d'avoir tué celle qui t'a aimé et élevé pendant les premières années de ta vie comme l'aurait fait n'importe quelle mère ? Non, évidemment, excuse-moi d'avoir pu imaginer que...
- Elle est... morte... sous mes yeux ! se lamenta Fhelisc en essuyant ses larmes. Et non seulement elle est morte, mais je n'ai pas non plus respecté sa dernière volonté.
- Elle savait donc qu'elle allait mourir ? interrogea Koopignon qui se demanda s'il avait bien compris. Mais de quoi ?
- De ce qu'elle a causé. Elle voulait que je la tue car c'était le seul moyen, selon elle, d'empêcher que cela prenne des proportions trop grandes pour elle ou moi. Mais ça n'a servi à rien... Afraléfic domine le monde, à présent, et seule Mavila savait ce qu'il y aurait eu à faire lorsqu'elle aurait disparu !
À présent, c'était sûr, la situation était grave, mais elle finit aussi de complètement échapper à Koopignon. Qui était cette Afraléfic, sans doute quelqu'un de peu recommandable pour avoir plongé le monde dans un tel état, mais le fait qu'elle doive disparaître pour apparemment laisser place à quelque chose de pire encore, ça Koopignon n'y comprenait strictement rien.
- Attends... Cette Afraléfic, là, tu dis qu'elle est la cause de tout ça ? Et que quelqu'un ou quelque chose la renverra inexorablement d'où elle vient ?
- Oui, approuva Fhelisc en reniflant. Mais par qui ? Et comment ?
- La première question à se poser, c’est plutôt où. Où Afraléfic se trouve-t-elle ?
- Je crois... Au moment où Byosis a plongé sous terre, j'ai senti sa présence à l'endroit même où je me suis évanoui... c'est-à-dire le haut de l'escalier reliant Byosis au palais du Komte.
- Et le palais serait peut-être resté intact, qui sait ?
- Ce serait logique... Mais attends...
Un éclair de compréhension sembla zébrer le bleu de ses yeux.
- Tu comptes t'y rendre pour essayer de...
- Il faut en avoir le cœur net, déclara Koopignon. Je veux tirer tout ça au clair, et ce n'est certainement pas en restant ici que cela arrivera. Par ailleurs, tout est arrivé pendant que j’étais à des lieues d’ici, alors que j’aurais pu…
- Que tu aurais pu quoi ? demande Fhelisc avec un regard interrogateur. Qu’est-ce que ta présence ou ton absence changeait ? Koopignon, tu ne vas quand même pas te reprocher de ne pas avoir subi la catastrophe avec nous tous ?
- Je sais que je ne devrais pas. Mais tu m’en as trop dit pour que je feigne l’ignorance. Et puis il faut quelqu’un en état. Toi et tous les autres avez assez dégusté depuis le début de ce micmac, et tu dois absolument te reposer, veiller sur ta femme et ton enfant à naître. (Il esquissa un pas vers la sortie.) Ta place est ici. La mienne m’attend en bas.
- Koopignon... Attends ! implora Fhelisc en s'interposant entre lui et la sortie.
- Peu importe si ça te paraît absurde, répliqua Koopignon en tentant de passer sans devoir l’écarter de force. Pour moi, c’est tout indiqué. J’ai le sentiment que c’est moi qui dois descendre. Pour mettre fin à tout ça. Si je ne le fais pas, qui le fera ? Personne d’autre ici n’est en...
- Tu ne peux pas y aller comme ça, l’interrompit son ami qui sembla soudain désespéré. Tu ne connais qu'une infime partie de l'histoire ! Je... je viens avec toi !
- Je suis désolé, Fhelisc, mais c'est hors de question. Tu en as déjà bien trop fait, et je ne veux pas prendre le risque de te perdre à nouveau ! Le monde s'est écroulé dès l'instant où j'ai vu que Byosis manquait à l'appel là-haut, et je n'aurais jamais cru pouvoir te retrouver vivant si Ehpicia n'avait pas été là. Comment crois-tu que je me sentirais si cette fois, je te voyais mourir sous mes yeux... alors que nous venions juste d'être réunis ? Et puis il y a Ehpicia... et votre enfant ! Ne leur fais pas ça, je t'en supplie !
- Mais... mais… balbutia-t-il avec de nouveau cette étrange expression que Koopignon n’arrivait pas à déchiffrer depuis qu’ils étaient enfants.
Pourquoi semblait-il indifférent à l’idée d’y rester ? Koopignon le savait le cœur sur la main, mais sa volonté d’être prêt à donner sa vie à ce stade lui paraissait absurde. L’un des rares et moindres défauts de Fhelisc était qu’il était à ce point influençable pour s’oublier et reculer même devant son meilleur ami, si cela pouvait éviter le plus petit conflit. Malgré tout, Koopignon comptait honteusement dessus pour l'inciter à ne pas le rejoindre dans cette redoutable initiative. Mais au moment où Fhelisc allait hocher la tête en signe de défaite, un vacarme retentit de l'autre côté de la porte et, une seconde plus tard, Ehpicia l'ouvrit brutalement, ses yeux ressemblant à de la lave ardente, un bandage sur son ventre apparent, ne prêtant aucune attention à Tousso T et à ses garde-malades qui essayaient de la ramener au lit.
- Il ira, affirma-t-elle d’un ton sans réplique.
- Ehpicia, même si l’accouchement n’est finalement pas prévu pour tout de suite, tu dois te rep…
- Tu nous écoutais ? s'indigna Koopignon en lui rendant aussitôt son regard.
- Disons vers la fin, au moment où tu as recommencé à te comporter comme un crétin qui n’a pas retenu la leçon de tout à l’heure. Bien plus efficace que n'importe quel nourriture (elle jeta un regard dédaigneux à l’assiette remplie d’un maigre repas qu’un des garde-malades portait avec une expression timide) ou que le meilleur des médicaments (qu'un autre agitait vainement sous ses yeux) pour me sortir du lit... et le meilleur moyen d'affirmer avec certitude qu'il viendra avec toi !
- Et moi, je n'ai besoin de rien pour affirmer que c'est lui qui doit vivre, pour pouvoir élever votre enfant avec toi, pour le voir grandir, et pour que vous puissiez vieillir et mourir ensemble !
- Des grands mots stupides et alambiqués ! rétorqua Ehpicia dont l'air autour d'elle semblait vibrer de chaleur. Depuis quand TU décides de NOS vies ? On ne vit même pas, on survit ! Souviens-toi plutôt de notre petite conversation dans le puits… Fais-moi ce plaisir ! Je croyais t’avoir fait comprendre ! Tu as là l’occasion de t’investir à temps plein avec ton meilleur ami, et voilà qu’à peine tu le retrouves après un an sans nouvelles, tu vas faire comme à chaque fois, laisser ton amour de l’aventure reprendre le dessus sur votre amitié et nous planter là, à peine les retrouvailles terminées ? Alors qu’enfin tu as l’occasion de partager quelque chose avec lui en l’amenant avec toi ?
- Ehpicia… interjecta timidement Fhelisc. Koopignon a peut-être raison de vouloir me...
- Fhelisc, mon chéri, reste en dehors de ça, veux-tu ? J'essaie de remettre à ton ami les idées en place !
- Il y a une différence entre m'investir davantage et vous mettre en danger l'un ou l'autre ! protesta Koopignon, les poings serrés. D'ailleurs, je me demande ce qui m'a fait accepter de te faire descendre jusqu'ici...
- Sans doute la même chose qui va te pousser à amener Fhelisc avec toi, lui lança-t-elle avec le petit rire goguenard qui l’agaçait tant. Peut-être une pointe de couardise, qui sait, si c'est parce que je te fais peur à chaque fois ? Non, pas la peine de discuter, Fhelisc et toi irez tous les deux mettre un terme au règne de ce tyran, et...
- Ehpicia...
- De la lâcheté, tu dis ? rugit Koopignon. J'en ai vu des plus féroces et je les ai TOUS matés, figure-toi !
- Oui, quand tu pouvais les tailler d’un coup d’épée, c’est tellement plus simple et ça t’évite les conversations désagréables à entendre, pas vrai ? Mais qu’est-ce que tu vaux sans elle contre une...
- Ehpicia !
- Quoi encore, Fhelisc ?
- Tu... tu es en train de perdre les eaux, dit-il d’une petite voix, un doigt timidement pointée vers son bassin.
Tous les autres se turent et baissèrent les yeux en même temps. Effectivement, le bas à peine sec de sa robe bleu ciel était en train de virer à l'outremer, corroborant le liquide qui s'écoulait et s'écrasait à grosses gouttes sur le parquet. Ehpicia, surprise, fit « Oh...! » et leva un regard affolé vers Fhelisc, qui fit de même vers Koopignon. Elle poussa alors un gémissement sonore et se courba en avant, faisant couler ses eaux de plus belle, et se serait effondrée sur le sol sans l’aide de Koopignon et de ses vifs réflexes d’aventurier.
***
- Marmo T, relève-toi, s'il te plaît ! Tu dois te reprendre... Je t'en prie, relève-toi...
Mais les paroles de Merlune laissaient Marmo T inconsolable. Celui-ci restait assis, sanglotant sans retenue, son corps massif tremblant de toutes parts, ce qui offrait un contraste assez surprenant, de l'avis de Goombulle. Si elle avait été moins troublée, elle aurait trouvé cela attendrissant car elle-même se sentait un peu perdue d'apprendre que Mavila avait volontairement pu laisser des choses aussi horribles se produire. Et parmi elles, sans doute la plus incompréhensible : précipiter le monde dans les mains d’une âme démoniaque surpuissante.
- Écoutez, tous les deux, ce n'est pas ce que vous croyez ! Vous ne connaissez que la surface du problème. La réalité est bien plus effrayante, mais je suis l'un des seuls à pouvoir comprendre que ça explique ce qu'elle a fait ! C'est trop métaphysique... C'est quelque chose qui va bien au-delà de...
- Fais un résumé, dans ce cas, suggéra Goombulle.
- Ou... oui, approuva Marmo T, faites ç... ça. Qu'au m... moins je s... sache ce qui m... montrerait que j... je n-ne me serais p-pas trompé t...toutes ces années !
- Très bien, mais vous ne comprendrez pas beaucoup plus après. Bon... Certaines personnes se sont déjà demandé jusqu'où s'étendait notre monde physique. Quelques-unes ont cherché et ont obtenu des réponses approximatives, mais aucune d'exacte, et tant mieux. Seuls les voyants - eh oui, encore nous - savent qu'il existe ce que l'on appelle l'Hyperplan, une frontière bien au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Tout part de lui, la matière, l'énergie, la vie, la mort, l'univers... Elle délivre en continu tout ce qui commence un nouveau cycle et reprend tout ce qui en termine un. Elle est une source de connaissances infinie...
- ...celle du firmament ? tenta Goombulle.
- Et plus encore. L'Hyperplan est ce qui maintient une certaine stabilité dans tout ce qui a existé, existe et existera, de l'atome à la galaxie. Il est partout, tout le temps et il ne se trompe jamais. Enfin, c'est ce que je pensais...
On notait à présent une certaine amertume dans sa voix, comme s'il avait longtemps refoulé un secret honteux.
- Il y a quarante-neuf ans, une brèche est apparue dans l'Hyperplan. Une erreur incommensurable. Une Faute, avec un grand F. Les Fautes sont extrêmement rares, mais il suffit d'une seule pour tout plonger dans le chaos. Car celle-ci a entraîné la faillibilité de l'Hyperplan. La suite l'a démontré avec, peu de temps après, la naissance de Mavila, la première Bimens de l'histoire. Ne vous inquiétez pas, j'explique... Chez toute chose ou toute personne, il y de bons et de mauvais côtés. Je sais, c'est assez primaire comme affirmation, mais c'est assez vrai. Une pierre peut servir à la construction d'une maison, mais également de projectile mortel... Chez les êtres vivants, l'Hyperplan met le plus en avant ce qui est bon chez nous, tout en refoulant le plus possible ce qui nous pervertit. C'est ainsi que la puissance du firmament s'exprime aussi à travers vous, sans que vous en soyez conscients... Et dès lors que la mauvaise image de nous-même s'approche un peu trop de la surface, nous intervenons pour la renvoyer au plus bas. Mais ce n'était pas le cas de Mavila. Chez elle, ce qui faisait d’elle une Bimens, ce sont ses deux facettes opposées qui cohabitent dans son esprit. Et ça, le corps n'aime pas du tout, ayant déjà bien du mal avec une seule. En parallèle, existe son antagoniste, Bimens lui aussi, quelque part, invisible, inaccessible autrement que par elle-même, et avec toute l'autonomie suffisante pour s'exprimer quand il voulait à travers Mavila, soumettant son corps à rude épreuve. Cette Faute dans l'Hyperplan a généré toute une série de regrettables naissances. Et Mavila ayant été la seule de ce monde à être en contact direct avec la Faute, elle seule savait comment les empêcher de tout chambouler. Ce qui pouvait exiger de terribles sacrifices, y compris ceux accomplis dernièrement. Vous comprenez, maintenant ?
- Heu... À peu près, avoua Goombulle qui fronçait les sourcils dans son effort de compréhension.
- Mais elle a disparu, maintenant, et c'est à nous de prendre la relève, et à l’aveugle. Et comme nous n'avons pas beaucoup de temps pour ça, il faut que nous repartions tout de suite... Marmo T, si tu veux bien...
Marmo T obtempéra alors, renifla une dernière fois, s'essuya les yeux et répondit d'un timide mouvement de la tête.
- Je d-dois juste aller p-prévenir le village de m-mmmon dép-part. D-donner des instruc… c… ctions… Je reviens t-tout de s-sssssuite.
Merlune consentit et, quelques minutes plus tard, il était de retour. Tous les trois se remirent en route, sous le pas nettement plus rapide de Merlune, qui semblait avoir parfaitement récupéré de sa récente brutalisation.
- Nous devons un peu accélérer. Je sens à nouveau une sombre présence et... oh ho... l'Hyperplan qui opère de nouveau ! Vite, pressons, nous devons arriver à temps !
- Pourquoi tant de hâte, Merlune ?
- Pas le temps de vous expliquer. Chaque minute compte. Allez, vite !
- Je trouve que l'on remet un peu trop de choses à plus tard...
Ils couraient presque, à présent. Autour d'eux, la forêt se clairsemait et la brise marine s'amplifiait de seconde en seconde. La côte devait être très proche. Marmo T, gêné par tous ses muscles, ne cessait de tourner la tête dans tous les sens, ce qui lui permit, à un certain moment, d'être le seul à remarquer plusieurs bouquets d'arbres bleuis et apparemment gelés. Sans doute une autre raison d'accélérer la marche, pensa-t-il, mais il garda cela pour lui.
Enfin, ils débouchèrent sur le lopin de terre aride, nu et stérile, avec au beau milieu, le trou béant qui occupait un espace assez conséquent.
- Nous y voilà. Il faut descendre, maintenant.
Marmo T chancela.
- B… Byosis existe to-toujours ?
- Et elle est là-dessous ? renchérit Goombulle entre deux expirations bruyantes. Et tu comptes y descendre par là ?
- Si le temps n'était pas compté, c'est ce que je nous aurais obligé à faire. De toute façon, une personne l'a déjà fait avant nous et elle était encore moins en état que toi - d'ailleurs, elle accomplit un autre exploit en ce moment-même. Normalement, je ne devrais pas utiliser mes pouvoirs comme ça, mais... un peu de triche est devenue nécessaire.
Se positionnant à une cinquantaine de mètres de l'abîme, il se contracta légèrement et la lueur au fond de ses yeux s'éteignit. Celle, faible, de la maigre Lune sembla alors se colorer d'une légère teinte vert Koopa et s'enrouler autour de lui. Puis, au son d’une incantation ressemblant à « Yo… Twi… Yo… Twi… Yo… », elle se concentra petit à petit juste devant ses mains grandes ouvertes, les doigts pointant vers le ciel, et s'enfonça dans le sol, où elle commença à prendre une forme matérielle. Goombulle et Marmo T virent alors se former une sorte de tube de cinquante centimètres de haut, assez large pour permettre à chacun d'entre eux de s'y glisser. Enfin, la lumière s'estompa, le tuyau fut là, et Merlune se retourna.
- ...et puis ? interrogea timidement Marmo T.
- C'est ça, la triche ? surenchérit Goombulle, incrédule et un brin narquoise. Un bête tuyau ?
- Un bête tuyau. J'ai cru comprendre de l'Hyperplan qu'il allait bouleverser nos moyens de transport dans le prochain millénaire.
- Voyager d'un bout de la terre à l'autre à travers ces machins... Je ne te croyais pas si drôle, Merlune, admit Goombulle qui ne put cette fois retenir un éclat de rire.
- Tu n'es pas plus en mesure que quiconque d'affirmer que ça n'arrivera pas, répliqua tranquillement le voyant. Souviens-toi que ce n'est pas nous, mais nos actions qui décident de la manière dont les choses arrivent. Je vous demande quelques minutes de patience, il sera bientôt opérationnel. Et je me propose de l'inaugurer !
***
- Allez, pousse, Ehpicia, POUSSE ! cria Koopignon, ce à quoi lui répondit un nouveau hurlement de maternité imminente.
- Je vois la tête ! annonça Tousso T. Allez, Ehpicia, respire... et POUSSE !
- Amenez une couverture et une éponge imbibée ! demanda un des garde-malades. Ça y est ! Prenez-la... Doucement... Oh, mais ces yeux... et ces cheveux dorés... Il ressemble énormément à son père !
- ELLE lui ressemble... C'est une fille ! s'exclama Koopignon, dont le bonheur faisait trembler la voix. C'est une superbe petite fille, Fhelisc... Alors, tu ne dis rien ?
Puis l'on n'entendit plus que le souffle court d'Ehpicia, une claque, un cri aigu, un coup de ciseaux et un petit rire nerveux de Fhelisc. Une heure plus tard, celui-ci tenait sa fille dans les bras, assis près d'Ehpicia. Celle-ci, toujours allongée, le teint luisant, les cheveux noirs en bataille, ne la quittait pas des yeux. Koopignon, par souci de leur laisser un peu d’intimité, s'appuyait sur le mur à l’entrée de la chambre, et regardait les jeunes parents, souriant sans retenue. Il fut le premier à rompre le silence :
- Et... comment allez-vous l'appeler ?
- Euh... J'avoue ne pas le savoir, déclara Fhelisc sur un ton d'excuse. Je n’osais pas chercher un prénom de garçon, comme Ehpicia voulait une fille, ni un prénom de fille, si c’était un garçon. Mais...
Il se tourna vers Ehpicia, à qui il tendit la petite boule de tissu qui enveloppait l'enfant. Celle-ci la prit délicatement dans ses bras, plongea avec amour ses iris bruns dans le bleu limpide des yeux à peine entrouverts, passa ses doigts dans le duvet de cheveux blonds et déclara :
- Nuyajah... Son nom est Nuyajah.
- Eh bien, Nuyajah, je te souhaite la bienvenue dans notre monde. Il n'est pas terrible, je te préviens, mais tu t'y habitueras... Oh, quel dommage, tu serais née trois jours plus tôt, tu aurais été beaucoup moins déçue !
Tous les trois rirent de bon cœur, mais ce n'était pas du goût du nourrisson qui commença à pleurer.
- Oups, je ne voulais pas te faire peur, désolé !
- Elle a faim, le rassura Fhelisc. D'ailleurs, nous allons te laisser, Ehpicia.
Il se leva, embrassa sa compagne et sa fille sur le front et sortit en compagnie de Koopignon, lequel affirma, après avoir refermé la porte :
- Tu sais, je... je n'ai jamais su à quel point c'était merveilleux de... Enfin... Je n'aurais pas souhaité mieux pour pouvoir oublier un peu toute cette histoire, et les horreurs qui se produisent en ce moment même... Donc c'est pour ça que je voulais te dire félicitations... et merci.
À la seconde où il acheva ce discours improvisé, tous deux se jetèrent chacun dans les bras de l'autre. Koopignon laissa échapper un sanglot.
- Je te croyais disparu pour toujours... Et au lieu de ça, je t'ai retrouvé sain et sauf, non seulement réuni avec Ehpicia mais également père de Nuyajah... J'aimerais sincèrement penser que c'est ce qui te permettra de t'épanouir en lui apportant tout l'amour que le meilleur des pères puisse donner à sa fille, mais...
Une expression étrange passa encore sur le visage pâle de Fhelisc. Ils entendirent alors un cri, provenant de l'extérieur, puis des exclamations de stupeur, d'incompréhension, d'angoisse, accompagnées d'un grondement sourd qui se rapprochait. Ils se séparèrent et Koopignon poursuivit, tenant Fhelisc par les épaules :
- ...étant donné qu'il ne survient rien de bon toutes les cinq minutes, j'en doute.
Ils se regardèrent quelques instants dans les yeux, puis réagirent exactement ensemble : ils se mirent à courir vers l'escalier, qu'ils dévalèrent en trombe l'un après l'autre, avant de pousser la porte et de se retrouver face à une foule grandissante, dont une partie murmurait, une autre pointait du doigt, en fixant le lointain plafond de pierre. Koopignon et Fhelisc imitèrent ces derniers, et virent comme eux une fissure, qui s'élargissait de détonation en détonation. Celles-ci se rapprochaient et devenaient de plus en plus proche, et alors que son mystérieux auteur, hors de vue pour l'instant, semblait sur le point d'apparaître au grand jour, Koopignon murmura :
- Oh non, c'est pas vrai... Pas encore !
La fissure lui répondit en explosant en une pluie de débris qui s'écrasa à grand bruit sur le marbre décoloré, révélant la tête énorme et cadavérique du dragon auquel il avait réchappé de justesse quelques heures plus tôt. Ce dernier s'extirpa du plafond, déploya ses ailes et fusa sur la foule qui se dispersa en hurlant. Il atterrit avec une telle vitesse, là où elle se trouvait auparavant, que le sol trembla en manquant de faire tomber Fhelisc.
- Mais qu'est-ce que...
- Pas le temps ! COURS !
Obéissant à la même idée d'éloigner l'horrible mastodonte de la maison de Mavila, Koopignon et Fhelisc déguerpirent dans la direction opposée, en passant à quelques mètres. Le dragon les repéra immédiatement, poussa son terrifiant hurlement et les prit en chasse à travers la place.
- Attention !
Koopignon prit Fhelisc par la taille et bascula avec lui sur le côté en décrivant des tonneaux, évitant un souffle de fumée violette. Se relevant le premier, Koopignon se retourna face à la créature, sortit de nouveau l'épée d'entre sa carapace et son cou et se posta entre Fhelisc et elle. Cette dernière ralentit son allure, en s'arrêtant à une dizaine de mètres. Elle plissa ses immenses yeux sombres dans lesquels brillait cette même flamme noire et malsaine ; elle vit l'épée, se passa la langue sur l'entaille faite près de son naseau, puis chargea dans un accès de rage.
Mais lorsqu'elle ne fut qu'à deux mètres, sa patte arrière gauche s'assombrit alors et s'enfonça dans le sol jusqu'à l'articulation. Koopignon, qui avait esquissé un geste de défense, la fixa sans comprendre, tandis que, brutalement immobilisé, le dragon trépignait sur place en essayant de se dégager.
- Koopignon, mais qu'est-ce que tu as fait pour l’arrêter comme ça ?
Fhelisc s'était également relevé en tremblant légèrement, contemplant d'un air perplexe la bête qui se démenait en tirant sa patte vainement. Koopignon ouvrit la bouche pour lui signifier qu'il partageait son ignorance, mais quelque chose l'interrompit.
Tous, dragon et habitants de Byosis, levèrent la tête pour écouter un silence total, profond, où chacun, malgré l'absence de bruit, semblait y entendre une voix, venue de très loin, une sorte d'ordre qui semblait exiger l'attention de tous, sans que décision fut prise d'y obéir. Enfin, cette troublante tranquillité s'évanouit. Le dragon brisa le premier l'immobilité qui lui avait succédé et se détourna de Koopignon, de Fhelisc et des autres comme s'ils n'étaient pas là. Il retira sa patte du sol comme s'il la sortait de l'eau, déploya ses ailes de nouveau, puis s'envola et s'éloigna vers ce qui avait autrefois été le rempart sud de Byosis.
- Qu'est-ce qui se passe, à la fin ?
- Je n'en sais rien, Fhelisc, mais j'ai le pressentiment que cette chose est partie rejoindre sa maîtresse. J'y pense... En la suivant, elle peut peut-être nous y mener !
- Tu as donc l'intention de t'en charger toi-même ? Mais Koopignon, c'est... c'est Afraléfic, quand même ! La Reine des Ténèbres ! Et ce n'est même pas le vrai problème... Lorsque je suis revenu à moi, à côté des décombres de l'enceinte du sud, la première chose que j'ai vue, c'est que l'escalier avait été détruit. Impossible de descendre au palais, à moins d'être un très bon alpiniste et d'avoir du matériel...
- Et j'ai laissé le mien dans le puits, se renfrogna Koopignon. Comment va-t-on faire ?
- Je peux peut-être vous aider, répondit une voix grave.
Koopignon tourna sur place pour voir qui avait parlé, mais il ne vit personne. Fhelisc pointa alors le sol du doigt en criant : « Là ! », où une tâche d'ombre, parfaitement circulaire, s'y trouvait, la même dans laquelle le dragon s'était retrouvé immobilisé. Il en surgit alors un homme de petite taille, au crâne luisant. Ses yeux, d'une couleur gris sale, contrastaient avec sa peau gris foncé, comme deux lunes rachitiques dans une nuit sans étoiles. Ses dents également grises et luisantes comme des pièces d’argent étaient à peine visibles, occultées par un sourire doucereux. Au-delà des manches de son simple vêtement noir, tellement vaporeux qu'il semblait enveloppé de fumée, ses mains se terminaient par des ongles noirs de plusieurs centimètres, avec une forme pointue qui rappelait celle des feuilles. Koopignon releva l’épée.
- Tu peux ranger ça, signala le petit homme de cette même voix grave, mais curieusement douce. Tu n'en auras pas besoin contre moi.
- Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole, répliqua Koopignon avec une hostilité à peine dissimulée. Après Afraléfic et cette abomination reptilienne, j’ai mes raisons de me méfier des nouveaux venus à l’aspect singulier à Byosis. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
- Tes soupçons sont parfaitement fondés, je te l'accorde, et je me charge de les dissiper comme il se doit dans l'art exquis de la franchise. Oui, rien ne sert de le cacher, je suis un démon, et je travaillais aux côtés d'Afraléfic... jusqu'il y a peu.
- Et pourquoi serions-nous obligés de vous croire ?
- Parce que, du début à la fin, je n'ai jamais approuvé sa soif irrépressible de pouvoir et sa sombre quête de domination. Mais comment quiconque, y compris moi, aurait pu jamais s'opposer à tant de démence ? Beaucoup de ceux qui lui obéissent le font sous la peur ou la contrainte, et personne n'a jamais été assez brave - ou assez sot, selon le point de vue - pour contester, ni se mettre en travers de sa route. J'aurais pu venir à votre rencontre bien avant, pour vous prévenir... Mais avec ou sans cela, vous n'auriez rien pu faire tant qu'elle ne pointerait pas le bout de sa couronne. Aujourd'hui, cependant, il vous est possible d'agir, et je peux y faire quelque chose.
- Et vous croyez que nous allons avaler ça ? répliqua Koopignon sans baisser son épée.
- Pourquoi Afraléfic ne nous a-t-elle pas envahis nous ?
- Fhelisc ! protesta Koopignon en se tournant vers lui, quelque peu scandalisé. Tu ne vas tout de même pas lui faire confiance ?
- Pourquoi pas ? Il nous a sauvé la vie en empêchant ce dragon de nous dévorer, et il semble au courant de beaucoup de choses ! C'est sans doute la seule occasion pour toi de savoir...
- Votre ami a raison, constata le démon. Et je puis déjà vous dire que si aucun des sbires d'Afraléfic n'est venu jusqu'ici, c'est parce que pour elle, Byosis a cessé d'exister au moment même où elle débarquait chez vous. Nous savons tous très bien qu'elle tire sa suprématie des Gemmes Étoile, et que c'est la seule chose à retourner contre elle.
- Des Gemmes Étoile ?
- Fais-moi confiance, tu sauras ce que c’est tôt ou tard. Et d’ailleurs ton ami en sait déjà quelque chose, ajouta-t-il avec un regard malicieux en direction de Fhelisc.
- Mais Afraléfic a rappelé son dragon ! s'inquiéta Fhelisc. Elle va apprendre que Byosis existe toujours, et la détruire pour de bon !
- Non, Occicroc - c'est un dragon femelle - n'est pas partie pour ça, mais pour autre chose... Quelque chose de terrible. Et pour vous prouver que je suis digne de confiance, je vais vous amener près du palais et vous montrer pourquoi il faut à tout prix arrêter Afraléfic. Mes pouvoirs, vous le verrez, font abstraction de tous les obstacles physiques aussi simplement que votre tibia se réduirait en poussière sous la dent d'un Chomp... (Koopignon frissonna.) D'ailleurs, vous (son frisson s'amplifia) en avez déjà eu la preuve par l'expérience.
La lame de l'épée s'abaissa enfin, certes légèrement, tandis que Koopignon, les yeux fixés sur le démon, regardait la réalité apparaître au grand jour : ainsi, c'était lui, la présence insidieuse dans le tunnel, celle qui lui avait permis, avec Ehpicia, d'arriver quasiment sains et saufs à bon port... Et s'il l'avait fait en toute connaissance de cause, c'était parce qu'il devait véritablement vouloir la destruction d'Afraléfic, après tout...
- Il y a pire, reprit Fhelisc en ressortant le Soleil Noir.
À sa vue, le sourire malicieux du démon s'éteignit quelque peu, et son expression se figea, ainsi que ses yeux qui se braquèrent sur l'objet si fixement qu'ils semblaient aimantés par lui.
- Je sais que, dans toutes les armées de l'ombre, se trouvaient deux traîtres. Deux démons qui ont manipulé Afraléfic, de sorte que, une fois cette dernière vaincue, ils auraient le champ libre pour quelque chose... d'encore pire. La création d'un monstre, qui aurait les Sept Puissances avec lui. Et ce soleil serait le point de départ à sa création.
Le démon resta impassible et immobile. On notait une ressemblance entre son aspect des plus sombres et la noirceur de l'objet, si profonde qu'il semblait aspirer la lumière autour de lui.
- Oui, finit-il par dire. Effectivement, c'est une situation des plus... problématiques.
De nouvelles exclamations fusèrent alors non loin d'eux : par la même artère que Fhelisc et Koopignon avaient empruntée il y a peu, un Toad déboula, visiblement dans tous ces états. Ses cris formaient des paroles à peine compréhensibles pour ceux qui se regroupaient peu à peu autour de lui, mais tous en perçurent le principal : apparemment, Byosis était de nouveau la cible d'une menace extérieure. Koopignon et Fhelisc accoururent à leur tour, paniqués. L'homme sombre, en revanche, n'avait pas bougé d'un pouce.
- ...une chose verte, énorme ! bredouillait le Toad en agitant les bras. J'ai d'abord cru que c'était un serpent... Je l'ai vue percer le plafond, puis elle a piqué vers le sol... C'était une sorte de gros tuyau, j'ai regardé dedans : il n'y avait personne. En revanche j'entendais des voix à l'autre bout... Oh, qu'allons-nous faire ?
- Allons, du calme ! s'exclama quelqu'un dans la foule. Il y a sans doute une explication à ça...
- On devrait aller constater les faits, suggéra Koopignon. Où est-ce arrivé ?
- Près de l'arcade est, répondit le Toad. Mais ne comptez pas sur moi pour y...
- J'irai.
Tout le monde se retourna vers le démon qui venait de parler. Il avait l'air étrangement renfrogné, ce qui lui donnait une expression encore plus indéchiffrable que d'habitude. Aussi, personne ne se risqua à le contredire, et c'est dans un lourd silence qu'il disparut en se fondant dans sa propre ombre. Koopignon fut le premier à reprendre la parole :
- Je sais que je ne suis pas le mieux placé pour dire une chose pareille, Fhelisc, mais faire confiance à cet homme me paraît téméraire et insensé.
- J’écoute juste mon instinct, répliqua Fhelisc. Nous n'avons pas le choix, nous devons prendre ce risque ensemble.
- Je dois donc en conclure que tu es décidé à venir avec moi...
Fhelisc acquiesça sans rien dire. Tout à coup, la foule qui se dispersait autour d'eux semblait très, très lointaine.
***
- Bon, à moi d'essayer ce machin... Comment a-t-il fait déjà ? Ah oui, se mettre debout, bien droit et... tournoyer !
En exécutant ce dernier mouvement, Goombulle s'enfonça dans le tuyau, et une seconde plus tard, elle disparut de la vue de Marmo T. Elle comprit alors qu'il n'y avait pas lieu d'être anxieuse : elle se sentit glisser sans aucun à-coup, assez rapidement, et ne se sentait pas du tout à l'étroit. Bien que remuant, c'était somme toute assez confortable. Une lueur poignit alors sous ses pieds et, bientôt, elle se retrouva expulsée du tuyau, indemne. Pendant une fraction de seconde, elle put apprécier le marbre légèrement scintillant d'une arcade... avant que son regard ne tombe sur le corps inanimé de Merlune, étendu sur le sol, au moment exact où Marmo T sortait à son tour du tuyau derrière elle en la bousculant involontairement.
***
- Très bien... Nous sommes prêts, déclara Koopignon.
Le démon, qui venait de réapparaître devant lui, ne dit pas un mot, et c'est de mauvaise grâce que le Koopa le laissa poser sa main sur son épaule.
- Au fait, quelle était l'origine de la frayeur de toute à l'heure ?
- Fausse alerte, répliqua sèchement l'homme. Rien qu'un gêneur. En élisant résidence ici, il vous ennuiera ferme, croyez-vous.
- Personne ne mérite d'être livré à soi-même en des temps pareils, pas même le pire des personnages, assura Fhelisc. J'hésite d'ailleurs à rester ici pour faciliter son installation à Byosis.
- Pour ça, aucun souci à se faire... Écoutez, on s'en occupe déjà...
Effectivement, un pas hâté commençait à retentir en écho dans la même rue que toute à l'heure, d'où en sortit bientôt un Toad doué d'une impressionnante musculature, portant dans ses bras un voyant élégamment vêtu mais évanoui, suivi de près par une Goomba au teint noir et blanc et à l'âge assez avancé, coiffée de deux chignons blancs. Cette dernière n'avait d'yeux que pour la silhouette inanimée, ne prêtant aucune attention à l'énième foule de curieux se pressant autour d'eux, ni au démon qui approcha son autre main de l’épaule de Fhelisc. Seul le Toad, après avoir délicatement posé le corps sur un matelas de couvertures improvisé, se retourna au moment où la main grise toucha l’épaule de Fhelisc.
Et tout à la fois…
Koopignon frissonna à nouveau.
Fhelisc émit un cri de douleur.
Merlune ouvrit les yeux.
Le démon ferma les siens.
Et le visage de Marmo T se décomposa de terreur.
Une fraction de seconde plus tard, trois personnes avaient disparu dans le marbre, et Merlune se réveilla pour de bon en poussant un cri d’impuissance :
- NON !
Il s'était remis debout d'un bond impressionnant, le corps tremblant, jetant des regards clignotant de désespoir tout autour de lui, écartant les personnes avec une gestuelle alarmée, presque hystérique...
- Le Koopa... et le jeune homme, avec le démon ! Où sont-ils ? Ne les laissez pas partir, ne les laissez surtout pas partir ! Oh, par tous les astres de l'univers, faites qu'ils ne soient pas partis... Ce serait effroyable... dramatique... ! Où sont-ils ? Où sont-ils ?!
- Merlune ! De grâce, calme-toi ! implora Goombulle. Pourquoi est-ce si important ? Merlune !
Plusieurs personnes essayèrent avec elle de lui faire entendre raison, mais rien n'y fit. Ce ne fut que lorsque quelqu'un avoua finalement qu'ils étaient bel et bien partis, que Merlune tomba à genoux, résigné. Il finit par dire, d'une voix brisée :
- Parce que l'un d'eux vient de se condamner à mort.
***
Nager dans les ténèbres d'un sol rocheux n'était pas l'expérience la plus agréable à vivre, songea Koopignon, tandis qu'il sentait son corps décomposé passer outre la pierre impénétrable à une vitesse inconnue. De même, sentir la douleur de Fhelisc, à un mètre de lui, était quelque chose dont il se serait bien passé. Heureusement, quelques instants plus tard, il sentit chacun de ses atomes reformer ses jambes, bras, tête et carapace qui émergèrent d'un sol complètement noir.
Bien que fortement désarçonné par ce qu'il venait d'endurer, il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour se rendre compte que Fhelisc, à son tour, touchait le sol par le flanc plutôt que les pieds. Ce n'était cependant pas parce qu'il était arrivé la même chose à Ehpicia qu'il se sentit plus tranquille que la première fois : il s'agenouilla sans préambule et secoua vigoureusement son ami. Geste a priori inutile : Fhelisc avait les yeux ouverts, semblait pleinement maître de ses moyens et relativement en forme. La seule chose qui aurait dû l'inquiéter, finalement, c'était le silence buté dans lequel s'affichait son expression figée de douleur.
En désespoir de cause, Koopignon leva un œil vers le démon :
- Mais qu'est-ce qu'il lui ar...
Ce qu'il vit bloqua instantanément la fin de la question dans sa gorge. Le démon était lui aussi tombé, et il arborait exactement la même expression que Fhelisc : on lisait sur son visage émacié la même douleur appuyée et paralysante. Koopignon n'aurait pas pensé une seule seconde à faire le rapprochement entre ce démon et une personne comme Fhelisc ; et pourtant, dans leur souffrance commune, la ressemblance entre les deux hommes était frappante. Ils étaient même allongés de manière quasiment symétrique.
Puis, la douleur s'estompa pour l'un comme pour l'autre ; ils se remirent debout, sans aucune séquelle apparente, mais ignorant totalement, à en juger par son regard, ce qui s'était passé.
- Ça va mieux ? s'enquit Koopignon.
- Oui, ça va, répondit Fhelisc. Mais où sommes-nous ?
- Venez par ici, ordonna le démon.
Fhelisc et Koopignon ne relevèrent pas qu’il avait fait comme si la douleur et la chute ne s’étaient jamais produites pour lui. Ils se retournèrent, et le virent agenouillé derrière un reste de colonne parfaitement cylindrique, où ils le rejoignirent.
- Observez, vous allez comprendre, dit-il simplement. Mais ne vous montrez sous aucun prétexte !
Fhelisc et Koopignon acquiescèrent, un peu nerveux. La salle, noire du sol au plafond, était immense et curieusement familière. Ils patientèrent quelques secondes, au bout desquelles un nouveau cercle d'ombre, grisâtre sur le marbre noir, apparut en même temps qu'explosa une gerbe de flammes vertes juste au-dessus. Ces dernières formèrent une sorte de cage de feu, où l'ombre expulsa une silhouette avant de disparaître. Les traits du prisonnier étaient indiscernables à cause de la trop faible lumière ; en revanche, ses hurlements se répercutèrent sur le plafond et les murs. Hurlements qui s'amplifièrent, et qui couvrirent le hoquet de terreur de Fhelisc, lorsqu’ils virent émerger l'horrible tête translucide de la dragonne, tout au fond de la salle.
Les hurlements se transformèrent rapidement en sanglots de supplication lorsque les flammes se mirent en mouvement, entraînant le prisonnier vers son funeste destin. Lorsqu'il ne fut qu'à quelques mètres, la dragonne émit un grondement et disparut, suivie de près par le condamné. Bientôt, lui aussi fut hors de vue, et il régna un court silence sépulcral.
Un vacarme monta presque aussitôt de l'antre où logeait l'horrible bête, une épouvantable cacophonie où se mêlaient des bruits de déchirements, des coups sourds et un cliquetis qui transforma les cris d'agonie réguliers en râle ininterrompu. Ce concert macabre résonna dans toute la salle, jusqu'aux oreilles de Koopignon qui, bien qu'il ne pût rien voir de la scène, avait fermé les yeux de toutes ses forces. À côté de lui, Fhelisc semblait de nouveau paralysé, comme si la douleur du malheureux s'insinuait dans son propre corps, et restait agenouillé, les mains crispées sur le marbre, le regard perdu. Le démon, quant à lui, ressemblait à une statue de pierre. La mise à mort prit fin, et le silence revint.
- Voilà pourquoi vous devez vaincre Afraléfic, déclara-t-il. À quoi nous sert-il d'asservir des cadavres ? Vous comprendrez maintenant pourquoi j'ai préféré déserter que rester témoin de ce massacre inutile.
- Évidemment, vu comme ça... marmonna Koopignon avec un haut-le-cœur. Être l’esclave de quelqu'un m'aurait été insupportable, mais au moins, j'aurais encore pu compter sur ceux que j'aime.
Il observa les lieux plus attentivement, et l’explication au vague sentiment de familiarité lui tomba dessus d’un coup.
- C’est l’entrée du palais de mon père, murmura-t-il.
Mais pourquoi la pierre avait viré au noir comme cela ? En se tournant vers là où aurait dû se trouver la crique, il n’y avait maintenant qu’un immense mur de pierre anormalement lisse, noir lui aussi. Non seulement le palais avait été sauvé de la destruction et de l’inondation, mais ça semblait en plus avoir été fait exprès. Il se sentit inexplicablement et subitement furieux en se tournant de nouveau vers le démon lorsqu’il lui demanda :
- Et c’est là qu’Afraléfic a élu domicile, vous dites ?
- Le Palais des Ténèbres est au-delà de cette arcade, en face. Descendez le plus bas possible, c'est comme cela que vous la trouverez.
- Le Palais des QUOI ? s’insurgea Koopignon.
- Vous ne venez pas avec nous ? s'étonna Fhelisc. Qu'allez-vous faire à présent ?
- Il serait dangereux pour moi, aussi bien que pour vous, de retrouver celle que j'ai précisément trahie et quittée. Mais ne t'inquiète pas, Fhelisc, une fois Afraléfic disparue, j'aurais de quoi m'occuper un long, très long moment...
Un nouveau rictus accompagnait ce mystérieux au revoir, et le démon prit définitivement congé des deux amis : la seconde d'après, il s'était volatilisé dans les profondeurs du sol noir. Fhelisc se retourna vers Koopignon :
- Comment connaissait-il mon nom ? Je ne lui ai jamais... Oh, et ça me fait penser que nous n'avons même pas pensé à lui demander le sien !
- Peu importe. Le plus important, maintenant, c'est de trouver cette âme démoniaque et de la vaincre. Ça ne sera sans doute pas facile, et je ne brûle pas tellement d'assister à une autre mise à mort...
Ils se dirigèrent donc vers l'immense arcade, à peine visible dans le noir. Une fois passé le seuil, Fhelisc déclara :
- Si ce sera long, alors je vais en profiter pour t'avouer quelque chose. En fait... Moi non plus, je ne suis pas étranger à toute cette histoire. J'en suis même depuis ma naissance…
***
« À la vue de cet être partout blessé qui les bravait, les monstres furent pris d'effroi. Mais au cours du combat, le Koopa se laissa piéger. Il était en grand danger. Un des monstres, une Boo, se retourna alors contre les siens pour protéger le Koopa. L'opiniâtreté de son adversaire l'avait convaincue de changer de camp… »
- Koopignon, tu m’écoutes ?
- Je... je nage en plein délire... ou je suis juste en train de rêver ?
Des salles larges et hautes, une architecture digne d'un temple millénaire, des murs ornés de magnifiques motifs et sertis d'élégantes fenêtres pourpres… Avant de passer l’entrée, Koopignon avait senti l’angoisse sourdre en lui à la vue de la plateforme familière de marbre centrée sur l’entrée, auparavant blanche, mais devenue noire comme le reste de la salle. Il avait redouté une transformation similaire pour la demeure de son père. Mais un seul pas à l’intérieur de ce Palais des Ténèbres (comme l’avait appelé le démon) le frappa de la dure vérité : cet endroit naguère accueillant était maintenant sombre, terne, figé dans un air vicié et étranglé par une aura maléfique exsudée par tous les murs, le sol et le haut plafond. Les vitraux n’étaient plus éclairés de derrière comme autrefois, ils étaient maintenant éteints et menaçants, la magie de Mavila qui les maintenaient jadis chaleureusement illuminés balayée par la sorcellerie perverse d’Afraléfic.
Koopignon éprouva pour la première fois une véritable fureur à son encontre, une haine brûlante pour cet ignoble rapace qui avait perverti un tel chef-d'œuvre, et surtout la seule chose intacte qu'il restait du père de Byosis. C’était comme si elle avait pris son plus tendre rêve d’enfance et qu’elle l’avait déformé et corrompu en un horrible cauchemar.
- Tu as vu ce qu'elle en a fait, cette... cette espèce de...
- Je comprends que tu sois en colère, Koopignon, mais laisse-la glisser, elle n’arrangera rien sinon, s'empressa de répondre Fhelisc. Mavila n'avait pas le choix... JE n'avais pas le choix, comme je n'en ai jamais eu dans toute mon existence...
- On a toujours le choix, Fhelisc, et ne pas avoir tué Mavila de tes propres mains le prouve.
- C'est vrai... J'ai également choisi de lui apporter mon aide. Précisément le jour où elle m'a tout révélé. J'avais sept ans...
Tandis qu'ils passaient ensemble la lourde porte à l'autre bout de la salle, Fhelisc commença son récit. Koopignon l'écouta attentivement, tout en ayant du mal à retenir un cri de surprise désabusée ou un gémissement de supplice en reconnaissant les premières salles, toutes aussi corrompues que la première : une volée de marche suspendue « à l'air libre » au-dessus d'une étendue d'eau peu profonde - sans doute arrachée à la mer encore une fois - suivie d'un deuxième escalier très raide, éclairé de torches sinistres (dont il ne se souvenait pas, de celui-là). Ils n'avaient eu jusque-là à croiser aucun monstre, et c'était tant mieux : s'ils devaient combattre Afraléfic, autant le faire le plus vite possible et au mieux de leur forme. Malgré tout, il avait la sensation d’être épié par des centaines d’yeux de créatures planquées dans les recoins les plus sombres du palais, attendant une occasion qui ne venait pas de leur sauter dessus, comme si leur simple présence les plaquait contre les murs.
Arrivés face à l'entrée de la salle suivante, cependant, un détail du récit de Fhelisc stoppa net Koopignon :
- Attends, tu dis que cette nuit, quand Afraléfic a débarqué... Elle a éparpillé ses Gemmes dans les environs ? À ce moment-là, j'étais sur mon radeau, et je somnolais... Jusqu'à ce que je croie apercevoir une... une sorte de traînée bleue, dans le ciel... C'en était peut-être une ?
- C'est possible, avoua Fhelisc. Elle allait sans doute à l'endroit que tu venais de quitter. C'était où ?
- La dernière terre émergée était une petite île inexplorée en eaux inconnues, au sud de la mer Farald... Je me souviens juste de quelques créatures autochtones. De vraies horreurs, je ne me suis pas attardé, elles étaient vraiment trop atroces !
Il poussa le panneau, révélant une deuxième salle, moins haute que le hall mais très profonde, et vide elle aussi. Lorsqu’Afraléfic avait pris le palais pour elle, celui-ci semblait s’être étiré en s’ajoutant des salles çà et là pour le rendre intimidant et labyrinthique, rendant la ressemblance avec le palais d’origine encore plus troublante et traumatisante pour lui. Le fait de toutes les trouver vides lui donnait un sentiment dérangeant de fausse sécurité, comme si c’était le palais lui-même qui était en train de l’avaler, à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la terre. Certes, cela pouvait se comprendre, si Afraléfic avait mobilisé toutes ses troupes pour semer la terreur. Pourtant, Koopignon resta cette fois résolument immobile.
- Koopignon ? Il y a un problème ? s'inquiéta Fhelisc.
Mais ce dernier ne répondit pas. Cette pièce, comme tout ce qui avait été vu jusqu'à présent, présentait trois détails dont il n'avait jamais eu connaissance dans ses souvenirs : celui, de moindre importance, d'un palais aux couleurs ternes ; celui, plus conséquent, d'un silence glacial ; celui enfin, très présent, d'une aura malsaine, émanant de tout ce que le démon avait transformé et qui ne lui rappelait en rien ce lieu plein de vie et de chaleur qu'il avait connu autrefois. Mais ici, c'était encore autre chose, que ni les yeux ne pouvaient voir, ni les oreilles entendre. Il sentit son épée vibrer légèrement dans sa carapace.
- Nous devons être prudents, ici, déclara Koopignon.
- Mais il n'y a rien... Ce n'est qu'une salle vide.
- Fhelisc, j'ai vu beaucoup de salles dans ma vie et, crois-moi, si j'avais seulement cru que même une seule d'entre elles était vide, je n'aurais pas fait long feu comme explorateur. Et mon instinct me crie précisément de me méfier de cette pièce comme d'un Picos accroché au plafond.
- Mais comment sait-on ce à quoi il faut faire attention ?
- Ça, nous ne le saurons que lorsque nous le découvrirons... Bon, colle-toi à ma carapace, et ne t'écarte de derrière moi sous aucun prétexte. Tu peux me parler, mais prends garde de ne pas me déconcentrer, il y aura sans doute des moments cruciaux où tu devras suivre mes consignes. Tu es prêt ?
Sans même attendre la réponse, Koopignon ressortit son épée, qui vibra un peu plus intensément et à intervalles réguliers. Puis il fit un pas, puis un autre, puis un troisième... Tout en avançant précautionneusement, il gardait la lame dirigée devant lui, pointée vers le bas, balayant le sol de droite à gauche.
Enfin, au moment où il allait esquisser le sixième pas, un faible éclat la parcourut de bout en bout.
- EN ARRIÈRE !
Koopignon recula si brusquement qu'il bouscula Fhelisc, l'entraînant dans sa chute. Juste avant l'impact, ils purent entrevoir un carré de piques effilées surgir du sol puis s'y fondre en un battement de cil. Une fois debout, et après examen minutieux, ils durent admettre qu'il était impossible de déceler le moindre interstice par lequel chaque pointe se serait faufilée.
- Comment as-tu fait pour... ?
- Je suis fier de mon instinct, mais je dois aussi ma survie à une brave sorcière, rencontrée bien loin d'ici, qui m'offrit cette épée pour me remercier de l’avoir... Enfin bref, je ne serais pas étonné que ce piège cache un peu de magie, et fort heureusement, l'épée qu'elle a ensorcelée me permet de détecter ce genre d'aimable plaisanterie, impossible à découvrir autrement. On continue ?
Il était facile de comprendre, à présent, que la salle avait été pavée de piques indiscernables, totalement au hasard. Fhelisc, ayant encaissé le premier choc, et résolument accroché à la carapace de Koopignon, poursuivit son histoire. Quelques minutes et une centaine de pas plus tard, il put conclure :
- Voilà, tu sais ce qu'il s'est passé, depuis le moment où moi-même j'ai commencé à le découvrir, jusqu'à ce que tu as raté ces derniers jours.
- Piques à droite... Tu ne m'as pas raconté... Décale-toi légèrement vers la gauche... ce qui s'est passé... Ralentis, il y en a encore à un mètre... avant tes sept ans... Reste bien dans mes prochains pas, ça va se compliquer... tu avais pourtant dit que tout a commencé à ta naissance... ?
- En fait, ça remonte à plus loin encore...
Quelques instants plus tard, ils étaient parvenus à passer les piques sans encombre. Mais loin d'en paraître ravi, Koopignon était troublé.
- C'est donc pour ça que tu n'as jamais connu tes parents... Parce que tu n'en as jamais eu ! Tu es le fruit du vœu de Mavila... Et tu es venu au monde parce qu'elle avait besoin d'aide, à cause de cette histoire de prophéties ?
- C'est bien ça. Je t'ai déjà expliqué pourquoi en créer une était douloureux pour elle... Je ne peux pas lui en vouloir... Mais en m'amenant au monde, elle a dû faire en sorte qu'un double représentant tout ce que je ne suis pas soit créé lui aussi. Et ce double, c'est précisément l'un des deux démons qui a trahi Afraléfic.
- L'un des deux... ? Fhelisc, est-ce que tu te rends seulement compte qu'un certain bonhomme rencontré il y a peu correspond à ta description ? interrogea Koopignon, alarmé.
- Allons, Koopignon, comment veux-tu que ce démon soit justement celui que je dois redouter depuis trente-trois ans ? Il ne nous a fait aucun mal ! Il nous a même amenés jusqu'ici, sans rien nous demander en retour, après nous avoir juré qu'il n'était plus du côté d'Afraléfic.
S'obstiner à accorder une confiance aveugle à tout le monde était l’une de ces autres imperfections rares et touchantes de Fhelisc (et il remerciait les astres qu’il soit resté à Byosis toute sa vie, le monde extérieur l’aurait broyé comme un rien, quoi qu’en dise Ehpicia), mais Koopignon n'aurait jamais cherché à tempérer cet optimisme s'il avait su que ça pouvait devenir aussi dangereux. Songeant que le faire en cet instant serait une très mauvaise idée, il préféra se détourner des sourcils blonds haussés par une légère surprise et de cet éternel sourire attendrissant, pour se tourner vers la suite de leur périple.
C'était cette fois un pont suspendu au-dessus de la même eau que tout à l'heure. Un pont étroit, sans barrières, qui se dessinait sous leurs yeux dans la semi-obscurité, quelque peu atténuée par une multitude de barrières de grosses boules de feu. Certaines, les plus proches d'eux, balayaient chacune un cercle dans lequel, vu leur vitesse, il valait mieux ne pas se tenir.
- Pas le choix, il faut sauter par-dessus, observa Fhelisc.
- Mais quel genre d'individu mettrait ça chez lui ? râla Koopignon. Des barrières de feu... Dans le château d'un loser, passe encore, mais dans un palais !
Et c'est de mauvaise grâce qu'il s'élança le premier. Avec une bonne synchronisation, les deux amis parvinrent à traverser la moitié du pont, jusqu'à une courte surface de répit, dépourvue de flammes. Les prochaines formaient des vagues successives, qui apparaissaient juste devant la porte suivante, balayaient le dernier tronçon et s'évanouissaient à quelques centimètres d'eux. Après avoir repris son souffle, Fhelisc demanda :
- Prêt à ressauter ?
- Il va falloir trouver autre chose... Regarde ces flammes, là.
En effet, la vague désignée et beaucoup d'autres flottaient au-dessus du sol, trop hautes pour sauter par-dessus et trop basses pour se coucher au-dessous.
- Comment va-t-on faire, alors ? Tu vas... Ah, je sais ! Te transformer en Paratroopa ?
- Si seulement je pouvais, répliqua Koopignon, les yeux perdus dans le vague par cette idée. Non, je pensais plutôt à cette technique... tu sais... qui fait précisément perdre ses ailes à un Paratroopa. Tu sais comment ça fonctionne ?
- Tu ne veux quand même pas que... que je te saute dessus ? Encore une fois ?
Koopignon serra les mandibules en repensant à la fois précédente où ils en étaient arrivés à cette extrémité, mais il finit par répondre :
- Si, car de cette façon, je pourrais traverser à l'abri des flammes. Et une fois de l'autre côté, j'utiliserai mon épée...
Fhelisc ne semblait pas du tout emballé par l'idée de forcer son ami à cet exercice une nouvelle fois, mais il n'y avait rien d'autre à faire. Il se mit juste derrière lui, et bondit. Dès qu'il toucha sa carapace balafrée, bras, jambes et tête s'y rétractèrent et elle fila à l'autre bout du pont, en passant outre les flammes grâce à l’épée qu’il faisait dépasser pour les taillader. Arrivé à la porte, Koopignon planta la pointe dans le sol, l’empêchant de rebondir et de repartir dans l'autre sens. Il reparut à l'air libre, brandit l'épée et se mit à fouetter les obstacles de feu qui sortaient du néant. Fhelisc put ainsi se frayer un chemin, en passant là où les barrières ne brûlaient plus, et bientôt, il avait rejoint Koopignon, qui était couvert de suie et s'était brûlé par endroits.
- Merci Koopignon. Ça va aller au moins ?
- Oui, tout baigne... Façon de parler. Allez, pressons, on a encore du chemin à faire.
Ils traversèrent ensuite une autre salle vide, dévalèrent d'autres marches, entrevirent une pièce octogonale, puis une autre avec des escaliers entrecroisés qui n'existaient pas avant, et débouchèrent une nouvelle fois à l'air libre. C'était l'endroit que Koopignon avait le plus voulu revoir, mais c'est aussi celui où sa rage difficilement contenue atteint un nouveau point d’ébullition. Avant, c'était un jardin fleuri, éclairé par un plafond doré magique qui reproduisait un ciel d’été. On y courait pieds nus sur un sol gazonné, quand on ne s'allongeait pas au bord des différents bassins d'eau scintillante au son des gazouillis d’oiseaux multicolores. Mais à présent, tout était stérile, sans un brin de végétation, figé comme le reste du Palais et le plafond de pierre au-dessus d'eux. Seul le bassin, où l'eau clapotait tristement, apportait un peu de bruit et de mouvement, bref de rien qui ne s'apparente à la mort. Fhelisc en eut presque peur.
- Tu as vu ce bâtiment, là-bas, au centre du bassin ?
En effet, entourée d'eau, s'élevait majestueusement une tour de trois étages, du même gris sale teinté de bleu que le reste du jardin. Encore une nouveauté.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est sans doute ici qu'Afraléfic a invoqué les Sept Puissances grâce aux Gemmes Étoile... Bien sûr, elle ignorait que sans le complot de Villipand et de Grach - les deux traîtres dont je t’ai parlé tout à l’heure - elle n'aurait jamais rien obtenu. N'ayant en tête qu'accroître au maximum sa puissance, elle n'a pas dû être difficile à manipuler.
- Alors, il existe bien une machination contre Afraléfic, au bout de laquelle elle sera éliminée...
- Pas contre, Koopignon. Elle n'aura jamais été qu'un instrument des deux démons. Leur dessein à eux est sinistre, beaucoup plus sinistre. Ah oui, tu ne sais pas encore en quoi il consiste...
Tandis que Fhelisc recommençait à parler, lui et Koopignon traversèrent le jardin de part en part, passant les différents canaux qui alimentaient le bassin grâce à autant de ponts. Ils passèrent une nouvelle porte, qui aurait dû déboucher sur les quartiers du Komte Koopa - mais Koopignon fut atterré d’y découvrir un couloir très long et très étroit, désert également, puis un autre, et encore un autre. Tous semblables, comme des copies répétées de vitraux et de murs assombris. En temps normal, Koopignon se serait de nouveau méfié : même dans ses rêves les plus fous, aucune contrée hostile ne lui aurait offert de chemin aussi uniforme et bien tracé jusqu'au but souhaité ; il était cependant trop captivé par Fhelisc, qui acheva enfin son récit alors que la fin du troisième couloir se présentait devant eux.
- C'est vraiment effrayant, murmura Koopignon. D'après ce qu'elle énonce, cette huitième prophétie permettrait d'utiliser les sept autres au profit des deux démons pour créer ce monstre dont tu m'as parlé... Ce qui ferait qu'en plus de trahir Afraléfic, ils auraient menti à tous ceux à qui Villipand destinait une prophétie !
- C'est bien ça, approuva Fhelisc. Villipand, sous la coupe d'Afraléfic, ne pouvait pas tenter quelque chose tout de suite. Chaque nouvelle prophétie offrait une des Sept Puissances à quelqu'un d'autre, faisant de ce dernier un Maître ou une Divine Stellaire. Après la septième, il avait enfin le champ libre : il s'est encore servi de Mavila pour énoncer la huitième, de sorte que le seul véritable héros qu'elle épargnerait puisse vaincre les sept Maîtres et Divines, une fois écartée « l’indigne royauté » Afraléfic.
- Mais comment Villipand a-t-il pu leur offrir ces Puissances avec les Gemmes, sans qu’Afraléfic ne s’en aperçoive ?
- Exact, Villipand devait satisfaire les Maîtres et Divines pour qu'ils ne se doutent de rien. Mavila a essayé de découvrir comment ils avaient pu faire, quels étaient ces « fruits » dont parle la huitième prophétie, mais sans succès. Villipand a également veillé à ce que toutes les prophéties imposent qu'en vainquant le Maître ou la Divine correspondante, ce serait la Gemme toute entière que chacun et chacune recevrait. Bien sûr, il leur a fait croire que c'est précisément ce qui leur offrirait un pouvoir définitif. Un mensonge de plus... Et quand le jour viendrait où Maîtres et Divines connaîtraient le même sort qu'Afraléfic...
- …Villipand n'aurait plus aucun problème pour manipuler les Sept Puissances à sa guise, acheva Koopignon, horrifié. Pour créer ce « vrai fléau », qui tuera tous les « héros téméraires »... C’est terrifiant, et je redoutais déjà d’affronter Afraléfic, alors que ce qui viendra après elle est bien pire.
- C'est pour cette même raison que je devais tuer Mavila. Je devais Corchiqueter la huitième prophétie, pour empêcher que ceci ne devienne réalité. C'est ce qui s'est passé, mais je n'y suis pour rien. Et Villipand avait juré sa perte de toute façon, bien qu'il dût attendre de lui avoir fait énoncer toutes les prophéties qu'il voulait. À chaque fois, je devais assister à sa souffrance, sans pouvoir rien faire d'autre que les modifier légèrement afin de les rendre moins défavorables à ce futur et singulier héros. C'était un risque à prendre, car je risquais de Corchiqueter chaque prophétie, et qui sait ce qui se serait passé à ce moment-là !
- Mais il manque un élément de taille. Que vient faire ce Soleil Noir dans l'histoire ?
- Je suis presque sûr que Villipand et Grach comptaient l'utiliser pour créer le « vrai fléau ». C'est malheureusement tout ce que je sais, ou plutôt que je crois savoir. Je ne l'ai découvert qu'après la mort de Mavila, rappelle-toi.
Ils quittèrent le troisième couloir pour en pénétrer un quatrième strictement identique aux autres.
- Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse y avoir quelque chose de plus tordu et de plus dangereux qu'Afraléfic, avoua Koopignon. Le plus inquiétant, c'est qu'à part moi, tu es le seul à être au courant de ce qui se trame vraiment, et tu as pris tous les risques en m’accompagnant pour me l’apprendre. Tu es vraiment quelqu'un de bien, Fhelisc, déclara Koopignon en le prenant par les épaules, mais tu es également le plus susceptible de devenir leur prochaine cible, ainsi que tous les habitants de Byosis qui ont survécu par miracle avec elle, vu votre proximité à tous avec Mavila. Et ça, je n'en veux à aucun prix, alors maintenant tu vas me laisser continuer pendant que tu vas faire demi-tour et aller te mettre en sécurité à Byosis. Les voir te faire du mal est la dernière chose que je souhaite.
- Tant de sentiments me touchent, grinça une voix dans l'obscurité.
Koopignon bondit comme si un Lakitu lui avait lancé un Hériss dessus, et à nouveau, Fhelisc fut le premier à pointer le doigt en direction d'où venait la voix. Juste devant la porte qu'ils venaient de passer.
- Ce que tu vas regretter d'avoir dit, en revanche... Hiar hiar...
S'extirpant peu à peu de la pénombre dans un bruit éthéré, une petite femme gantée, chapeautée et douloureusement violacée s'avança vers eux tout en parlant, un rictus de plus en plus déformé par l'avidité.
- Tu te fourres le doigt dans l'œil, le Koopa. Afraléfic est bien la plus tordue et... Hiaaaaaar... Dire que je m'esquinte à lui trouver le corps parfait depuis deux jours, alors qu'il suffisait d'attendre qu'il se jette dans la gueule du loup. Maintenant, tu vas être bien sage et me laisser emmener ton ami. Sa Majesté a, comment dire, TRÈS envie de le rencontrer...
- Cours toujours, vieille bique, gronda Koopignon. Pour l'avoir lui, il faudra d'abord que tu m'aies moi. Et profites-en pour raconter à TA Majesté que si je peux, je me chargerai moi-même de vous détruire, elle et vous tous.
- Contre toute apparence, beaucoup de ses serviteurs ordinaires, loyaux et stupides sont restés ici sur son ordre, avec pour consigne de te massacrer dès que tu y poserais un pied. Et pourtant, tu leur as fait peur, car même eux ont compris que n'importe qui de sensé n'aurait jamais osé s'aventurer aussi loin. Mes compliments... Tu as réussi à terroriser les armées de l'ombre. Et tu as même triomphé d’Occicroc dans ce puits ! Pas étonnant qu’aucun ne se soit manifesté… Mais il faudra plus qu'une carapace couverte de cicatrices et des tours de magie avec le décor pour me décourager moi. Alors pour ce qui est de te passer dessus, je n'y vois aucun inconvénient. Maryline, ma chérie, si tu veux bien... Et tâche de ne pas échouer cette fois-ci !
Le même son éthéré résonna alors, un peu plus grave que pour Marjolène, à la gauche de Koopignon, et la petite sœur de la harpie se trouva là. Son sourire vide semblait crispé, comme si elle souffrait de quelque part. On y lisait tout particulièrement la cruauté avec laquelle Marjolène semblait la traiter. Pour survivre, cependant, la compassion était exclue : ni une ni deux, l'épée fendit l'air.
À la vitesse de l'éclair, Maryline releva un bras plié que l'épée toucha de plein fouet, sans lui faire aucun mal. Koopignon se retrouva alors, complètement impuissant, en face d'un monumental coup de poing qui l’envoya douloureusement contre le mur. Étourdi, il resta étendu sur le côté, ne cherchant même pas à se relever, entendant à peine le cri de désespoir de Fhelisc, aussitôt étouffé par un avant-bras musclé plaqué sur sa bouche et interrompu quand il disparut dans le sol. C'était fini, sa promesse n'avait même pas tenu trente secondes... Fhelisc était capturé, et qui sait quelles horreurs Afraléfic lui tenait prêtes, alors qu’il devait être captif à la place de celui qui méritait sans doute le moins de finir comme ça.
- Mission accomplie, chantonna Marjolène, et grâce à toi, le Koopa. Car tu vois la porte, au fond ? Oui, celle de l'ancienne chambre du fondateur de votre stupide ville... Tu croyais évidemment que tu étais près du but, mais la suprême Afraléfic, se terrer là-dedans ? Les explorateurs sont tellement naïfs, il suffit de leur faire croire à monts et merveilles au bout d’un chemin tortueux pour les manipuler. C'est ton funèbre destin qui s'y trouve, celui de quelqu'un d'assez sot pour croire en des choses qui ne se produiront jamais...
Sans qu'il la vit, Koopignon la sentit remuer les bras et son épée se soulever dans les airs et se couvrir de glace. Celle-ci grossit sans discontinuer, jusqu'à former une surface lisse qui se propagea dans tout le couloir en le soulevant par en-dessous ; la surface s’inclina, et sa carapace commença à glisser vers le fond du couloir, où finissait de se dérouler ce qui ressemblait à un gigantesque toboggan glacé. Il entendit Marjolène caqueter une dernière fois :
- Avant de mourir, essaie de rester en un seul morceau, le Koopa ! Avec un peu de chance, tes os seront reconvertis en l'un de nos soldats ! Hiar hiar hiar !
Même s'il l'avait voulu, il n'aurait jamais pu se remettre sur pied pour stopper sa glissade, et se résigna donc à se laisser faire. Il aurait également voulu ne pas entendre ce ricanement qui s'éloignait... mais qui fut bientôt remplacé par autre chose. Une fois de plus malgré lui, un autre fragment de son passé s’imposa à lui, affreusement similaire à ce qu’il était en train de vivre en cet instant même, un sermon pour l’imprudence et l’arrogance de partir en solitaire pour une aventure hors de sa portée. Une aventure vide de sens, suicidaire, qui allait de nouveau avoir un coût dévastateur, où il allait encore essuyer une terrible perte...
***
- J’espère que tu es fier de toi, Koopignon ! lança sèchement Bombonneau, alors que la crique se rapprochait et que l’entrée du palais apparaissait à leur vue. Je ne compte plus les fois où j’ai manqué d’allumer l’une de mes mèches à cause de toi, mais là j’en suis si près que ça doit être un record !
- Ça va, Bombonneau... Ça fait deux jours que tu me rabâches les mêmes leçons, alors lâche-moi !
- Te lâcher ? J’espère que tu plaisantes, mon garçon ! Ça fait vingt ans que tu me fais tourner en bourrique, à me faire courir d’une enceinte de Byosis à l’autre pour te ramener chez le Komte avant que ne tu puisses te perdre dans la nature, mais là c’est le bouquet ! Un : tu es monté à bord à l’insu de tout l’équipage comme un vulgaire passager clandestin, nous obligeant à nous rationner. Deux : tu leur as menti en prétendant être là à la demande du Komte et de Mavila quand ils t’ont trouvé. Et pour finir, trois, comme trois jours ! Trois jours entiers à ratisser les flots pour te retrouver et t’escorter jusqu’à Byosis, alors que j’ai autre chose à faire que de jouer les nounous ! Alors tant que tu seras sur MON bateau pour t’être comporté comme un ado irresponsable, je ne te lâcherai pas.
Koopignon sentit une vague de honte lui tomber dessus et il détourna la tête devant l’expression sévère du Bob-Omb. Malgré sa taille deux fois inférieure à la sienne et sa douce couleur bleu nuit, ses yeux lançaient des éclairs qui auraient presque pu allumer les nombreuses mèches dorées qui constituaient sa barbe généreusement fournie, ainsi qu’une frange et une queue de cheval assorties dépassant respectivement de l’avant et l’arrière de son tricorne. Mais Bombonneau n’en avait pas fini avec lui.
- Qu’est-ce que tu pensais accomplir exactement ? Que tu mettrais une raclée aux pirates à toi tout seul ? Tu n’as aucune idée de ce à quoi tu nous as tous exposés, je ne sais pas qui nous devrions remercier d’avoir pu vous retrouver en si peu de temps et pour ne pas nous être fait repérer…
- Ils ont tué mes parents ! explosa Koopignon qui refusa de se faire sermonner davantage. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, rester sagement assis pendant qu’ils pillent d’autres villages ? Qu’ils saignent d’autres innocents ? Je sais ce qui se passe, même si toi et mon père essayez de me le cacher ! Mais j’imagine que tu t’en fiches, de ce que ça peut me…
- Exactement, je m’en fiche, l’interrompit durement Bombonneau. Non mais qu’est-ce que tu crois ? Que tu es le seul à avoir perdu quelqu’un ? Que le monde tourne autour de tes tourments tragiques ? Ma sœur est morte sous mes yeux parce qu’un imbécile a pensé que ce serait drôle d’allumer sa mèche pour la faire exploser, sans savoir qu’elle souffrait d’une maladie qui la rendait instable et qui proscrivait de faire joujou avec son métabolisme ! Mais est-ce que j’ai allumé la mienne pour me transformer en bombe vivante pour le plaisir de me venger de ce plaisantin sans cervelle ? Être né orphelin n’est pas une excuse à ton comportement, mon garçon !
- Excuse-moi d’avoir voulu éviter d’autres orphelins, grommela Koopignon avec une expression amère.
Bombonneau leva des yeux au plafond de la cabine avec une expression de désespoir douloureux. Au bout d’un moment, il expira bruyamment pour se contenir, et poursuivit d’une voix nettement plus calme mais non moins ferme :
- J’ai eu la chance, comme toi, d’avoir rencontré le Komte et de recevoir son aide, alors qu’il aurait très bien pu nous laisser à notre sort tous les deux. Et même, tu t’en sors bien, tu as eu un père toute ta vie, toi. Je comprends que tu veuilles venger tes parents biologiques... Mais tu leur rendrais un bien plus grand service en écoutant ton père véritable, plutôt que de risquer de réduire à néant leur sacrifice sur un coup de tête. Et tu devrais te soucier un peu plus des vivants, parce que tu nous as TOUS mis en danger, et pour quoi ? Pour essayer de venger des morts qu’au fond, tu n’as même pas connus ! Moi, j’avais déjà passé douze ans sans parents avant d’arriver à Byosis, sous la protection du Komte. Douze ! Et, mille bombes, qui sait si nous serions encore là pour en parler aujourd’hui sans lui… Il a fait je ne sais combien de sacrifices pour nous, pour nous offrir la sécurité, nous donner la vie qu’on nous a volée. Ça devrait te suffire autant qu’à moi pour rester à ta place et montrer ta gratitude envers lui en obéissant à des ordres simples et excessivement raisonnables comme rester à la maison quand on te le demande, nom d’un pétard mouillé !
- C’est trop me demander désormais. Une vie trop sage est un prix excessif à payer pour rester en sécurité. J’en ai assez de rester cloîtré entre ces enceintes !
- Alors prends sur toi ! Comme moi j’ai pris sur moi. C’est comme ça que j’ai pu me reconstruire, devenir utile à Byosis, en m’occupant de notre flotte pour toutes sortes de choses, sans me laisser dominer par la rancune pour un pauvre inconscient qui n’en vaut pas la peine. Mais toi...
- Quoi, moi ? Je suis bon à rien ? le coupa Koopignon, piqué au vif. Tu penses que je suis un fardeau pour Byosis ?
- Non, je pense que tu as beaucoup de potentiel, et qu’il pourrait être bien mieux employé qu’en t’obstinant à vouloir empêcher l’inévitable à travers des missions en solitaire insensées. Des orphelins continueront de se faire avec ou sans ton intervention, Koopignon ! Tu pourrais tellement faire pour les autres et pour Byosis, sans avoir besoin de prendre ces risques stupides...
- Et pourquoi mon aide devrait-elle se limiter à Byosis ? riposta Koopignon avec défi. Écoute, je respecte l’idée d’obéir aux consignes, s’entraider, chacun sa place dans un tout parfaitement coordonné. Je sais que ce sont des valeurs chères à mon père - et à toi. Que Byosis s’est construite ainsi et doit son prestige à cette manière de fonctionner. Mais vous devez vous rendre à l’évidence, je ne suis pas fait pour ça. Je vous adore, tous, mais mon potentiel, comme tu dis, ne prendra pas comme ça, en restant coincé dans cette ville. Tout bien réfléchi, ma place n’est peut-être pas à Byosis. D’accord, mon expédition d’aujourd’hui était stupide et imprudente, je l’admets, n’en rajoute plus ! Mais je veux quand même goûter à des horizons un peu plus larges que ceux des murailles solides à l’intérieur desquelles j’étouffe ! C’est ce que j’ai envie de faire depuis tout petit, quand est-ce que vous allez vous en rendre enfin compte ? J’ai vingt ans, et pourtant mon père hésite encore. Il pense que je ne suis pas prêt et ne veut pas me laisser sortir !
- Et il avait raison, non ? Si pour toi, jouer les passagers clandestins et te lancer dans une opération suicidaire contre les pirates c’est être prêt, alors j’espère qu’il veillera à ce que tu restes encore longtemps à Byosis. Moi, c’est ce que je ferai, si j’étais ton père…
- Heureusement pour moi que tu ne l’es pas, alors.
Koopignon regretta aussitôt d’avoir ouvert le bec. Il savait que sous ses airs obtus et ronchons, parlait un Bob-Omb effrayé, qui l’espace d’un instant imaginait avoir perdu son protégé. Car à défaut d’être son père, Bombonneau s’était beaucoup occupé de sa discipline, une discipline que le Komte Koopa, en dépit de tout l’amour paternel qu’il avait pu lui donner en vingt ans, n’avait jamais pu se résoudre à lui administrer lui-même. Après les révélations d’il y a six ans, Koopignon avait eu le temps de forger l’hypothèse que le Komte avait craint de le rendre malheureux s’il s’y était attelé, alors qu’il devait penser que son fils avait déjà bien assez souffert d’être devenu orphelin dès sa naissance. Mais il fut forcé d’admettre que Bombonneau avait raison : il n’avait jamais vraiment lamenté la mort de ses parents biologiques, qui n’étaient objectivement guère plus que des inconnus désincarnés d’une époque antérieure à la sienne, et son désir de venger leur mort lui parut tout à coup risible. Ce qui empira sa gêne et sa honte déjà prononcées en voyant l’expression peinée qu’il venait de causer à Bombonneau, le Bob-Omb qui l’avait souvent menacé d’exploser en guise de punition mais qui s’était toujours retenu ; celui qui s’était beaucoup plus soucié de son éducation que n’importe qui d’à peine quinze ans son aîné l’aurait normalement fait. Il voulut dire quelque chose pour s’excuser, mais les mots lui manquèrent.
- Non, tu as raison, répondit finalement Bombonneau, avec une tristesse imperceptible et qu’il avait pourtant tout le mal du monde à masquer. Je ne suis pas ton père. Ce n’est pas ma place de dire ça. Et c’est vrai, à vingt ans, tu es bien assez grand pour choisir quoi faire de ta vie… Mais le fait demeure. C’est comme ça que tu penses que tu feras avancer le monde, en n’en faisant qu’à ta tête ? Alors que tu serais bien plus utile aux forges, par exemple, ou en m’aidant au transport et à la livraison de nos marchandises ?
- Non, répondit Koopignon en détournant de nouveau le regard, encore penaud. Je veux juste… pouvoir aller là où personne n’est jamais allé, et surtout où je veux, sans suivre des ordres comme vous le faites tous. On construit peut-être le monde avec des lois et des règles, mais c’est en s’en affranchissant ou en les changeant qu’on l’améliore… La vénérable Népé T nous encourage sans relâche à nous forger notre propre style, à remettre en cause nos acquis. Elle nous répétait : « Si votre maison est bancale, soit vous tentez de la garder debout, soit vous la fracassez par terre pour en bâtir une autre. » Alors pourquoi devrais-je arrêter parce que vous désapprouvez ? Tu me parles de mon manque de prudence, mais votre manière de garder les pirates sous contrôle est peut-être à revoir, non ? J’ai entendu ce que disait mon père, il n’avait que ce mot à la bouche ces derniers mois. Ça fait des années que vous vous montrez excessivement méticuleux, pour éviter de mettre quiconque en danger, de prendre le moins de risque possible, et pourtant tout le monde sent bien que ça ne fait qu’empirer. Je manque peut-être de votre réflexion, mais un peu d’instinct et d’improvisation ne vous feraient sans doute pas de mal !
- Mais ça ne suffit pas, Koopignon. Tu vois les pirates comme des fripouilles saoulardes et désorganisées, mais ça prouve que tu ne les connais pas. Tu n’en finiras pas avec eux en ne faisant qu’improviser et tu n’auras même pas l’occasion d’essayer si tu persistes à vouloir faire cavalier seul. Il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à plusieurs, à force de préparation… et en suivant les règles !
- Qu’est-ce que vous en savez ? Vous avez déjà essayé ? Je pense que contrairement à moi, vous obéissez au souci de la prudence parce que vous avez peur. Peur d’essayer autre chose, peur d’abîmer l’image de Byosis, peur des pirates… mais pas moi !
- Peur ? déclara Bombonneau avec un rire sans joie. Mais bien sûr que nous avons peur, Koopignon. Seul un parfait idiot n’aurait pas peur des pirates, surtout en ce moment… et tu n’es pas un parfait idiot ! Je pense que tu es bien plus effrayé que tu ne le prétends, et j’espère que tu t’en rendras compte avant de les avoir en face !
- Comment ça, surtout en ce moment ?
Mais la conversation s’arrêta là. Ils venaient d’accoster sur le quai qui longeait la falaise sud-ouest de Byosis. Le Komte courait déjà vers lui avant même qu’il eut posé un pied sur le sol en marbre, comme si sa vie en dépendait.
- Père, je… Je ne sais pas quoi te dire, je suis dés…
Le reste de ses excuses fut noyé dans la vive étreinte que le vieux Koopa lui donna, et il le serra fermement contre lui sans proférer un mot. Koopignon sentit, comme plusieurs fois par le passé, les deux habituelles chaudes larmes tomber des joues de son père entre son cou et sa carapace. Pendant qu’ils tournoyaient légèrement sur place sous la fougue de ces retrouvailles, Koopignon vit Bombonneau par-dessus l’épaule de son père qui levait les yeux au ciel, l’air agacé par cette éternelle indulgence excessive du Komte, mais avec ce qui était indiscutablement un sourire en coin sous sa barbe de mèches dorées.
***
Il revint brusquement à lui dans le couloir du palais, les mains enlaçant le vide qui remplaçait son père disparu de ce monde depuis des lustres. Il glissait toujours. Le souvenir se volatilisa pour laisser place à l’obscurité, barrée de ce sourire denté et ces yeux rosés qui le suivaient obstinément pendant sa glissade. Il passa alors le seuil d’une porte qui claqua toute seule, et ce fut le silence. Koopignon roula par terre comme une poupée amorphe, sans plus aucune envie de se relever pour vendre chèrement sa vie. Il ne pouvait plus que voir l'éclat conjugué des yeux et des dents aiguisés qui flottaient à un mètre au-dessus de lui. Une voix féminine plutôt grave résonna alors dans sa tête :
« Lève-toi. J’ai à te parler. Je m'appelle Maraboo et j'ai entendu le récit de ton ami, du début à la fin. J'aimerais juste que tu me précises quelques détails... Hé, le Koopa ! Hé ho, tu m'entends ? »
Malheureusement, Koopignon était resté obstinément allongé sur le sol, le regard vide, les membres lourds.
« Très bien... Je vois ce qu'il me reste à faire. »
La dénommée Maraboo ferma les yeux, faisant disparaître les deux faibles lueurs rosâtres. Pendant un instant, il resta immobile, comme s'il réfléchissait à ce qu'il allait faire. Et brusquement, tout ce qui restait visible de sa personne, c'est-à-dire ses dents, tomba droit sur le visage de Koopignon. Celui-ci releva tout le tronc comme s'il avait été monté sur des ressorts, en poussant une exclamation de surprise :
- Aaargh ! Que... qu'est-ce qui se passe ? Où suis-je ?
« Calme-toi, répondit Maraboo - elle avait une voix lente, profonde, d’un ton égal et monocorde, qui appuyait légèrement trop sur les syllabes et les faisait trembloter, donnant un résultat lugubre à l'ensemble. Je ne te veux aucun mal. Je veux juste parler...»
- Parler… Qui... qui a parlé ? bredouilla Koopignon en tournant la tête vers un endroit précis. Et pourquoi je ne peux pas voir... pourquoi je vois ce... ce que je suis en train de voir ?
« Il ne t'arrive rien de grave. J'ai juste procédé à une translation élastique de ton esprit. Celui-ci est à présent dans ma tête, il voit et entend avec mes yeux et mes oreilles, tout en restant relié à ton corps. Je l'ai juste extrait en dehors de ton cerveau, à la manière d'une gomme élastique, pour qu'il se loge dans le mien. Ce sont mes pensées que tu entends en ce moment, mais tu restes maître de ton corps, de tes gestes, faits et paroles. C'est peut être brutal et intrusif, mais je n'avais pas le choix. Et puis… je n’aime pas trop parler aux gens les yeux dans les yeux. »
Koopignon se calma peu à peu, alors que ses yeux, toujours fixés sur lui-même, s'écarquillaient de seconde en seconde. En ce moment, il avait l'impression de flotter à quelques mètres de son corps, qui gardait une position assise et un visage ahuri. Machinalement, il voulut se gratter le bec. Aussitôt, il vit son bras se lever et gratter la partie désirée.
- Quel délire ! avoua Koopignon, et au même moment il vit son bec s'ouvrir pour articuler exactement ces mots. C'est très... déstabilisant...
« Je veux bien le croire, répondit Maraboo. Mais venons-en au fait, heu... Koopignon, n'est-ce pas ? J'ai déjà tout entendu, mais il y a certaines choses que je ne m'explique pas ou que je ne suis pas sûr de... Ton ami t'a-t-il bien dit que Villipand était le commanditaire du complot contre Afraléfic ? Réponds dans ta tête, je pourrai t’entendre. Il vaut mieux rester discrets. »
- Oui. Heu, pardon…
«…oui, c'est bien ça, poursuivit-il mentalement. Pourquoi ? Il est arrivé quelque chose ? »
« Dire que ce serpent a servi Afraléfic pendant tout ce temps. Le fourbe... Tout le monde n'y a vu que du feu, même lors de sa disparition il y a deux jours. Mais je savais qu’il préparait quelque chose. Avec la complicité de Grach, cependant… J’avoue que ça, ça m’avait échappé. »
« Villipand a disparu ? Mais pourquoi... ? Il aurait plutôt logiquement dû s'assurer que quelqu'un le débarrasse d'elle… »
« Personne ne le sait, et c'est bien ce qui m'inquiète, déclara Maraboo. Son absence ne présage rien de bon, après tout ce que je viens d'entendre... Un démon de cette ambition et de ces pouvoirs n'aurait jamais renoncé sans aucune raison.»
« C'est Grach qui a dû prendre le relais, avança Koopignon. Il a réussi à nous convaincre de nous emmener jusqu'ici. »
Il se souvint alors de ce que lui avait coûté cette sottise et vit ses yeux se mettre à luire plus que d'habitude dans l'obscurité ambiante. Koopignon sentit la rage revenir au galop dans son esprit. Il entrevit ses poings se serrer et ses sourcils se froncer - dès qu'il eut recommencé à fulminer, sa vision de lui-même s'était brouillée. Mais même ainsi, il aurait juré voir ses yeux détonner comme deux Bill Balles.
- Vous avez enlevé Fhelisc ! gronda Koopignon, en recommençant à parler à voix haute. Il n'avait rien fait, il n'avait jamais commis aucune autre faute dans sa vie que celle de faire confiance à l'un d'entre vous ! C'était celui qui méritait le moins de subir les horreurs qu'il doit essuyer en ce moment-même - et je ne parle même pas du reste du monde !
« Koopignon, ce n’est pas le moment de s’énerver, l’heure est grave, déclara Maraboo, toujours dans sa tête, avec cette calme monotonie qui ne faisait que l’exaspérer davantage. Si tu veux aider ton ami, tu dois te calmer et écouter… »
Il n'en pouvait plus, il ne pouvait plus continuer à être l'écluse de son océan de ressentiment, celui qui s'était rempli dès le moment où le nom d'Afraléfic lui était parvenu, et qui débordait en ce même instant. Il finit par exploser :
- Me calmer ? T’écouter ? Tu continues de me parler comme si nous étions des proches ou des égaux, et tu crois qu'avec ça je vais avoir envie de me calmer ?! Lâche mon esprit ! TOUT DE SUITE ! Laisse-moi sortir de ta tête, je ne resterai pas une seconde de plus !
« Trop de colère... Ton esprit en bouillonne... Je dois rompre le contact. »
Elle avait dit ça sans une once de peur, plutôt comme si elle avait constaté le résultat d’une expérience. Mais à mesure qu'il avait déversé toute sa fureur dans l'esprit de Maraboo, la vision de celle-ci était devenue floue, opaque, son ouïe s'était tarie. L’esprit de Koopignon glissa peu à peu hors de Maraboo, de ce démon qu'il haïssait autant que les autres, dans la tête duquel il lui paraissait inconcevable d'être enfermé. Il y eut alors un claquement, et le peu qu'il pouvait encore distinguer se transforma en traînée floue dont le point de convergence était sa tête à lui. Puis ce fut le noir total, suivi d'une lumière aveuglante, comme celle que l'on voit à la fin d'un rêve, avant de se réveiller... et c'est ce qu'il fit. Se relevant, la première chose qu'il vit, c'était cette créature inconnue, d'une solide couleur émeraude, d’une moins solide apparence fantomatique et seulement vêtue d'un chapeau pointu doré au-dessus de ses petits yeux ressemblant à deux minuscules flammes roses. La deuxième, c'était son épée, à deux mètres de là.
Sans réfléchir une seule seconde, il la prit et trancha là où Maraboo s'était tenue pendant tout ce temps, parfaitement immobile, avec un regard de perplexité légèrement courroucée. Les dégâts furent nuls, cependant : le fantôme s'était volatilisé au dernier moment, pour réapparaître deux mètres plus loin, l’air toujours poliment circonspect, presque déçu. Koopignon poussa un hurlement incontrôlé et s'élança à nouveau. Cette fois, Maraboo ne disparut pas : le vert de son corps se mit à couler et à déteindre sur une portion circulaire du sol. Dès que Koopignon posa le pied dessus, la pièce se mit à tourner sur elle-même et, emporté par son élan, il perdit l'équilibre et tomba à terre. Au même moment, la voix frôla de nouveau sa tête :
« Je ne veux pas me battre avec toi, Koopignon... Je suis de ton côté, je souhaite moi aussi la chute d'Afraléfic ! »
Mais il se releva en balayant violemment de son esprit tout ce qui pouvait avoir trait à Maraboo.
- À d’autres ! Mon ami a été enlevé pour être torturé parce que j'ai cru le même mensonge !
« Il n'a pas été enlevé pour être torturé... C'est tout le contraire ! Modère ta colère et écoute-moi… »
- Jamais ! beugla Koopignon qui se sentait littéralement écumer de rage.
Maraboo avait de nouveau disparu pour réapparaître derrière lui, mais ce fut elle qui, cette fois, prit l'initiative. Elle plaça ses courts bras devant ses yeux rosâtres - ce qui eut pour effet de la rendre encore plus transparente - puis se mit à tourner verticalement sur elle-même, à la manière d'une roue qui tourne dans le vide. Elle se découvrit alors les yeux et fit une affreuse grimace, une sorte de figure cauchemardesque avec d'immenses yeux et une bouche grande ouverte, d'où pointaient les canines blanches entre lesquelles serpentait une langue violette. Tout en continuant à tourner, Maraboo se rapprocha du sol jusqu'à ce que sa langue entre en contact avec lui.
Elle se mit aussitôt à le racler, arrachant à chaque passage des traînées denses de minuscules étoiles bleues qui frappèrent Koopignon de plein fouet. Loin de l'assommer ou même de le faire reculer, elles ne lui causèrent aucune douleur. En revanche, il les sentit s'écraser au fond même de son esprit, donnant immédiatement lieu à une sensation des plus étranges : telles un somnifère, il les sentit irradier dans tout son corps avec une sensation d’apaisement modéré. Pendant un court instant, il se sentit calmé, reposé, et qui plus est parfaitement enclin au dialogue. Mais cela ne dura pas : quand il se rappela qui en était à l'origine, son sang bouillonna à nouveau, dissolvant instantanément jusqu'à la dernière des étoiles bleues. Il rugit aussitôt :
- Qu'est-ce que tu m'as fait ?
- J'ai arraché l'énergie neutre du sol pour essayer de te la transmettre. (Koopignon remarqua qu'elle avait renoncé, cette fois, à s'exprimer dans son esprit. Elle réapparut, en lui tournant le dos.) Mais je suis forcée de constater que c'est comme se battre contre un Chomp avec une allumette. Regarde-toi... Je prends tous les risques en venant ici pour te parler, en fuyant sa folie furieuse, tout ça pour en trouver une autre.
- Je... ? Comment OSES-TU... Comment oses-tu me comparer à vous - à ELLE ?! Je n’ai rien - RIEN en commun avec ELLE.
- C'est presque vrai... Tu as suffisamment de courage pour oser médire d'Afraléfic et te mesurer à ses plus féroces créatures, dans son propre palais.
- Ce n’est pas SON palais !
- Avant, non, mais elle se l’est approprié. Et tu es venu quand même, accompagné seulement de ton ami. Tu n’as pas peur, face à l'inconnu. Je le savais déjà mais cela ne fait aucun doute, maintenant…
- Parce qu’en plus tu m’espionnais ?
Koopignon sentait qu’il allait étouffer d’indignation.
- Tu fais preuve d'une aisance et d'une originalité que je n'ai jamais pu apprécier chez personne, poursuivit Maraboo comme si elle n’avait pas entendu. En te voyant pénétrer le Palais des Ténèbres, j’ai enfin osé croire qu'avec un peu d'aide, tu aurais peut-être eu une chance face à elle. Mais j'ai commis l'erreur de trop attendre pour aller vers toi. Toute cette haine, accumulée depuis des années, qui éclate d’un coup… À ma décharge, je ne sais pas ce que c’est que la haine. Je ne sais pas ce que c’est que de ressentir quoi que ce soit, en fait. Pendant toutes ces années à travailler pour Afraléfic, je ne côtoyais personne, je n’ai aucune référence pour ce que j’ai sous les yeux en ce moment. Sauf cette hette haine qui te fait tant ressembler à ELLE parce que tu lui en veux tellement...
- Je la hais ! s’égosilla Koopignon. Elle... elle a détruit Byosis ! Puis elle m'a pris mon ami...
- ...et si je te laisse faire, elle va te tuer comme TOI tu voudrais la tuer, sans plus vous soucier de qui se tient sur ton passage. Quelle différence ? coupa Maraboo qui, pour la première fois, avait un ton sévère. Je le répète, je ne suis pas ton ennemie. Je ne veux que t’aider.
- Je n’ai aucune raison de te faire confiance, répliqua Koopignon d’un ton féroce.
- Si, maintenant, tu en as une. Tu as bien vu qu’elle n’est pas là, et tu ne la trouveras jamais sans mon aide. Si je voulais ta mort, je t’aurais laissé à ton sort face à Marjolène. Si je dois utiliser la force pour te faire entendre raison, qu’il en soit ainsi. À toi de me montrer si j'y suis obligée.
Cette dernière mise en garde céda à une immobilité totale de sa part. Elle n'esquissa aucun geste, aucun mot supplémentaire, elle n'avait apparemment nullement l'intention de réfléchir à la façon de parer la prochaine attaque - elle resta le dos tourné, ne tenta même plus de translater son esprit, mais semblait tout simplement attendre que Koopignon fasse le premier pas. C'est ce qu'il fit : un nouveau cri de rage brisa le silence, suivi de peu par un nouveau coup d'épée pile en direction du fantôme. Pour toute réaction, Maraboo se retourna, les bras de nouveau devant les yeux. Seulement, lorsque la lame ne fut qu'à quelques centimètres, elle procéda à une nouvelle translation de son esprit. Mais cette fois, ce ne fut aucun de ses sens qu'il sentit quitter son corps : c'était autre chose, dont il ne devina la nature que la fraction de seconde d’après... lorsqu'un CLANG assourdissant retentit et que son cri s'étrangla dans sa gorge.
Son épée s'était abattue sur une autre épée, semblable à la sienne. Mais plus grande, au métal plus lourd, plus sombre aussi. Elle était tenue par le poing crispé d'un bras musclé, plus que le sien mais qui lui rappelait le sien, qui sortait d'une carapace d'un rouge sang, ébréchée de toutes parts, où se dessinaient même des crevasses sanglantes. Son propriétaire avait exactement le même visage, tendu cependant par un rictus qui en durcissait chaque trait, et barré de cicatrices douloureuses à regarder ; ses yeux étaient injectés de sang, et il y dansait des lueurs de folie meurtrière, psychotique. Il pouvait lire dans chaque étincelle la cruauté, la froideur, la rage bestiale qu’il avait si souvent vue chez toutes sortes de fauves au cours de ses voyages. Mais il y avait autre chose : ces yeux humides, qui perlaient au coin, il y lisait ses propres déchirures, ce qu’on lui avait arraché - le Komte, Byosis, le palais et maintenant Fhelisc… Il sentait gravé, dans chaque crevasse de la hideuse grimace en face, l’acrimonie et la rancœur, filles des cuisants sentiments d'échec, d’impuissance et de solitude qu’il traînait depuis des années sans se l’avouer… C'était lui-même que Koopignon contemplait.
Mais c'était cet autre lui-même, les repères détruits, la raison brisée par la rage et la douleur, cette représentation terrifiante du Koopignon qu'il ne connaissait pas, mais qu’il était clairement en train de devenir. Des années d’orgueil de l’aventurier qui se rit de la mort, à se croire maître de lui-même, balayées en une seconde. Il eut peine à croire qu’il se connaissait aussi mal, qu’il allait aussi mal, que le temple de solidité et de résilience qu’il pensait s’être mentalement bâti n’était en fait qu’un piètre château de cartes, balayé en une seconde par Maraboo lorsqu’elle l’avait mis devant cette facette exécrable de sa personnalité. Comment pouvait-il à présent nier que cet affreux double, aux réactions primaires et aux pensées sombres, était bien le sien ?
Mais ce ne fut pas le pire. La tête de son double pivota lentement à cent-quatre-vingt degrés, et de l’autre côté… La tête de son père. Le Komte Koopa le fixait, les larmes aux yeux. L’une d’elle coula dans ses favoris argentés. « Mon fils... » articula-t-il en un écho lugubre. « Mon fils… » Était-ce vraiment lui qui parlait, ou contemplait-il une autre illusion de Maraboo ?
- Papa…
- Qu’es-tu devenu ? Est-ce que c’est le chemin que tu veux prendre ? Tu m’as fait une promesse. Souviens-t’en… Tu vaux mieux que ça, mon fils.
Koopignon se sentait maintenant comme une larve impuissante à la merci d'un scorpion vicieux. Il sentait la main qui tenait l'épée trembler, à l'image de tous ses membres, ne sachant que faire, sinon tenter de réexpédier l'image d'où elle venait ; mais celle-ci reprit sa tête d’origine, s'anima et reproduit exactement son coup d'épée oblique. Les cinq ou six autres gestes qui suivirent furent copiés de la même façon, bien qu'exécutés avec une brusquerie inhabituelle... dont il fit les frais lorsqu'il réussit à lui entailler la jambe et que son double fit de même avec sa jambe à lui. Alors que son « ennemi » resta impassible, lui poussa une exclamation de douleur, mais aussi de surprise. Il n'avait même pas immédiatement compris qu'en se battant ainsi contre lui-même, c'était dans une équité parfaite et que tout ce qu'il infligeait, il le subissait. Bientôt, il cessa ce combat stupide et inutile et accepta la réalité : plutôt que de nier ses douleurs, il les accepta enfin en son sein. Non pas comme une honte ou une faiblesse, mais comme constitutives de son existence et obéissant à sa volonté au même titre que ses bras. Elles ne le contrôleraient plus jamais lui. Son double se cabra aussitôt dans un long gémissement de douleur, puis disparut, remplacé par Maraboo.
Ce fut un intense soulagement, mais c'est aussi ce qui brisa quelque chose en lui et qui lui fit verser des sanglots incontrôlables et ininterrompus. Il laissa tous les chagrins, les remords, les regrets le submerger, les unes après les autres, regonfler son âme ratatinée comme une fleur privée d’eau pendant des jours. Il les ressentit à en avoir mal physiquement, mais plus elles se succédaient, mieux il se sentait. Enfin, il arriva à l’horreur et à la honte de la réaction qu'il avait eue envers Maraboo, d’avoir cédé si finalement à ce monstre. Effectivement, en plaçant devant lui l'horreur de ce qu'il aurait pu devenir, Maraboo l'en avait bien délivré. « Pardon, papa… Pardon… Tu m’avais prévenu et je ne t’ai pas écouté... » balbutiait-il de manière presque inintelligible. Au bout d’un moment, il sentit comme un bras se poser sur son épaule secouée de sanglots - mais quelque chose de plus spirituel, plus profond, plus chaleureux qu’un bras. Maraboo se tenait à côté de lui, avec une expression solennelle qui aurait pu être compatissante, si elle n’avait pas résolument et froidement regardé ailleurs quand il leva les yeux vers elle. Tout ce que Koopignon put articuler fut un « merci » à peine audible.
Il s'y était pris juste à temps, car la terre se mit violemment à trembler pendant qu'un vacarme remplissait la salle jusqu’au plafond.
- Que... Maraboo, qu'est-ce qu'il se passe ? hurla Koopignon, mais il n'entendit même pas sa propre voix. Le fantôme prit alors l'initiative évidente de translater à nouveau son esprit, et ils purent communiquer par pensée de manière parfaitement audible :
« Ce... C'est encore Afraléfic ? Qu'est-ce qu'elle va perpétrer comme horreur, cette fois-ci ? »
« Non... Non, Koopignon, c'est bien pire que ça, déclara Maraboo qui, pour la première fois, ne semblait pas sereine - à l'oreille en tout cas. Le monde tremble parce qu'il répond à quelque chose de terrible, la raison même pour laquelle ton ami a été enlevé... »
« Tu... tu m'angoisses, Maraboo ! protesta Koopignon, qui ne faisait pas plus d'efforts pour cacher sa peur, à en juger par la tête qu'il se voyait faire. C'est quoi, la raison ? Pourquoi en veulent-ils tous tellement à Fhelisc ? »
« Je crois que ce n'est plus le moment, ni l'endroit d'ailleurs, pour te le révéler. »
« Mais pourquoi ? Au moment où je décide enfin de te faire confiance, tu te rétractes ? C'est parce que je me suis emporté ? Et si je dis que je suis désolé, tu auras de nouveau confiance en moi ? »
« Rien n'a jamais joué dans la confiance que j'avais en toi et en ta capacité de triompher de tes adversaires, Koopignon. Excepté, peut-être... »
« Quoi ? Quoi donc ? »
« Il y avait tellement de ragots, parmi les soldats... On ne pouvait jamais véritablement démêler le vrai du faux... Heu... Est-ce que tu as vraiment immobilisé Occicroc au fond de ce puits ? »
« Oh, nom d'un Koopa sans carapace… »
C'est seulement maintenant qu'il prit conscience que la terre sous ses pieds avait cessé de trembler. Maraboo interrompit la translation, ce qui lui permit de constater également qu'une masse informe, prise jusque-là pour l'obscurité même, s'était mise à remuer au fond de la salle. Deux grosses boules grises apparurent, percées de deux iris rouge sombre, tandis que de part et d'autre se déployaient quatre énormes pattes, pourvues de griffes dont la forme lui était bien trop familière, aussi terriblement familières que l'énorme tête qui se dressa à deux mètres au-dessus du sol, prolongeant le corps noir et imposant d'un dragon. À l'exception de la couleur et d'une haleine pestilentielle, Koopignon le reconnut sans peine.
- C'est un cauchemar récurrent ? dit-il d'une petite voix.
- Groumpf... C'est quoi, tout ce bazar ? tempêta le cauchemar en crachant les mots comme des bombes de gaz. Je n'ai même plus le droit de dormir tranquille, en plus d'être confiné ici ?
Son regard tomba alors sur Koopignon.
- Et toi... Qu'est-ce qu'une chose aussi insignifiante que toi est venue faire jusqu'ici ? Tu as intérêt à avoir une très bonne raison, ayant reçu l'ordre de le faire payer bien cher si tu n’arrives pas à me conv... Mais ?!
Ses yeux se plissèrent soudainement tandis qu'il se penchait vers Koopignon.
- Tu es encore tout en chair, toi ? Et tu as l'air d’un fouineur et d’un gêneur... Je parie que tu y es pour quelque chose dans l'attaque qui a visé ma petite sœur Carbocroc !
- Quoi, vous êtes donc trois ? s'étonna Koopignon. Non, il y a erreur, je n'ai jamais rencontré de Carbocroc, c’est Occicroc que je… Oups, mais quel idiot…
- Pardon ? tonna Toxicroc. Tu t’en es AUSSI pris à ma grande sœur ? Qui que tu sois et quoi que tu aies fait, tu vas payer pour elles ! Alors prépare-toi à prendre !
- Comme si tu étais le premier ! répliqua Koopignon avec dédain, en ressortant son épée. Tu ne me fais pas peur et nous n'allons pas nous laisser faire, n'est-ce pas... ? Maraboo ?
Mais en tournant la tête, Koopignon constata avec horreur qu'il parlait dans le vide : Maraboo s'était purement et simplement volatilisée, le laissant à la merci de ce dont il avait déjà bien eu du mal à se défaire auparavant. Toxicroc ne lui laissa même pas le temps de le regretter, et engagea le combat avec un vigoureux coup de patte. Éjecté dans une mauvaise position, il retomba en se cognant douloureusement la tête. Il se releva mais faillit retomber de nouveau tant le choc l'avait étourdi, et manqua même de se tromper de direction lorsqu'il essaya de se diriger vers la sortie en chancelant. Toxicroc l'en empêcha en effectuant un tel saut qu'il atterrit de tout son poids sur le sol, créant des vibrations qui montèrent dans les jambes de Koopignon, où elles se transformèrent en élancements insupportables. Il chuta, puis se remit péniblement en position assise, pour ainsi faire face au dragon tout en se tenant à une distance suffisante.
- Vous, les rebelles, il n'y a qu'une lente agonie pour vous faire comprendre qu'il valait mieux vous tenir à carreau, lança le dragon en s'avançant vers lui. Je n'imagine même pas quelle stupide raison t'a poussé à venir jusqu'ici, et encore moins celle qui te fait croire que tu as une chance contre moi. Je savais qu'envoyer Carbocroc là-dehors, c'était prendre ce genre de risque, trop jeune, pas assez retorse... Mais avec moi, Toxicroc, il n'y a aucune place pour le hasard ou l'imprévu : ce sera t'arracher la vie par petits bouts après t'avoir expliqué une ou deux choses...
Pendant qu'il parlait, il continuait à avancer, tandis que Koopignon reculait à la même vitesse, toujours assis. Loin d'être préoccupé par le mur duquel il se rapprochait dangereusement derrière lui, il écoutait avec attention.
- Tu n'as pas l'air de manquer d'une certaine intelligence, poursuivit Toxicroc. Pourtant, tu es sans doute là car tu as cru que tu trouverais ma maîtresse en enfonçant les portes les unes après les autres. Mais tu penses bien qu'elle n'allait quand même pas laisser tous les raseurs de ton genre arriver si facilement jusqu'à elle... C'est pourquoi elle a dressé un obstacle d'une rare complexité que, même en me battant, ni toi ni personne n'arrivera jamais à résoudre. Au moins, tu n'auras aucun regret...
- Le seul regret que j'ai, c'est qu'au moins, Occicroc ne parlait pas, elle, avoua Koopignon en ricanant.
Il n'y avait cependant aucune raison d'être hilare : sa carapace venait de heurter le mur, et Toxicroc, devant la lueur verdâtre qui se mit à briller dans ses yeux, devait être sur le point d'en finir avec lui.
- Sale petit ver de terre, gronda-t-il. Je ne vais pas y aller de main morte avec toi, ça fait déjà plus de deux jours que j'accumule la frustration de rester cloîtré au fond de ce stupide palais, pendant que mes sœurs s'en donnent à cœur joie - ou presque, sans parasites dans les pattes... Fais tes prières !
Et il prit une telle inspiration qu'il sembla inhaler la moitié de l'air respirable. Une seconde plus tard, il expulsa une gigantesque bouffée de gaz vert et opaque, qui déferla droit sur Koopignon comme un tsunami. Au devant, il crut alors déceler un vert plus éclatant, plus noble, plus agréable, qui appartenait à un corps sphérique, pourvu de petits bras et d'un chapeau doré.
- Qu'est-ce que...
Toxicroc, au moment où il finit d'expulser son fluide toxique, s'en rendit compte lui aussi. Il ouvrit alors de grands yeux assez stupéfaits lorsque Maraboo commença à tournoyer sur elle-même. La heurtant de plein fouet, le gaz perdit alors de sa vitesse et cessa sa progression rectiligne, pour bientôt se mettre à graviter autour du fantôme. Puis Maraboo s'immobilisa brusquement, bras levés, tandis que la nuée verdâtre commençait à s'enrouler en une spirale, dont sa bouche grande ouverte était le centre. La fumée s'y engouffra alors, comme un serpent se glissant lentement dans son terrier. Lorsqu'il ne resta pas une seule trace du nuage toxique, Koopignon se releva et lança :
- Et un de vos soldats qui vous laisse tomber pour me rejoindre, tu l'avais prévu, ça, Toxicroc ?
C'est la fin de la phrase que Maraboo choisit pour recracher la puissance toxique qu'elle avait emmagasinée sous forme d'une rafale de sphères noirâtres. Elles bombardèrent le faciès hideux de Toxicroc, où elles explosèrent en une nuée de bombes acides et puantes. Chacune se mit alors à dégager un tel panache de fumée opaque qu'en un instant, la tanière de la bête fut plongée dans une obscurité mouvante et malodorante. Privé de la vue du dragon qui se tortillait en hurlant et en trépignant à grand bruit, Koopignon se mit de nouveau à courir vers la porte de sortie :
- Vite, s'écria Koopignon, il faut sortir d'ici tout de suite ! Viens, je crois que c'est par là...
- Koopignon ! NON !
De la paroi fumeuse surgirent deux gigantesques mandibules, hérissées de dents grisâtres. Emporté par son élan, Koopignon ne se mit à ralentir que trop tard, bien trop tard pour espérer dévier suffisamment de sa course afin ne pas disparaître au fond du gosier nauséabond. Il vit les mâchoires s'écarter davantage, prêtes à l'avaler, tandis qu'elles occupaient peu à peu tout son champ de vision...
Quelque chose s'agrippa alors à ses jambes et le fit tomber en avant. Durant le très bref instant précédant la fin de sa chute, il eut le temps de voir que la fumée s'était soudain animée, comme si une bourrasque de vent lui avait insufflé la vie. Il s'aperçut qu'elle avait formé une main géante et vaporeuse qui avait saisi Toxicroc par la queue et l'avait soulevé dans les airs, faisant balancer sa tête vers l'arrière au moment même où sa gueule se refermait dans un lourd claquement, le sauvant de justesse. Une autre main de fumée, plus petite, l’avait également saisi par les jambes en le tirant dans la direction opposée.
Sans le moindre signe avant-coureur, son esprit s'extirpa de son corps et vint se loger dans la tête de Maraboo. La surprise fut totale lorsque Koopignon constata, à travers le regard de cette dernière, que c'était elle qui avait donné vie à la fumée : ses bras, qu'elle tendait en avant, s'étaient prolongés de deux membres gris et moutonneux, se terminant chacun par une main dont la taille s'était adaptée respectivement à celles de Toxicroc et de Koopignon, qui trouva plutôt comique de se voir la tête en bas, se balançant mollement à deux mètres au-dessus du niveau du sol, retenu par les chevilles. Maraboo prit alors la parole :
« À toi de jouer, maintenant, Koopignon. Adapte-toi à mes gestes comme tu peux, il faut en finir le plus vite possible. »
« Et qu'est-ce que je dois faire exactement ? » demanda Koopignon, un peu déconcerté. Bizarrement, il s’était déjà habitué à échanger mentalement avec elle plutôt qu’oralement.
Mais le rugissement de Toxicroc lui fit comprendre : il le vit déployer ses ailes et fondre sur son corps. Aussitôt, il sentit que Maraboo se concentrait pour appuyer de toutes ses forces et déporter le dragon sur le côté, avec l'immense main qui l'avait saisi auparavant. Koopignon, sentant qu'il ne pourrait pas éternellement éviter de finir avalé, réfléchit à toute vitesse et commanda à son corps de se courber, de s'accrocher à l’autre main vaporeuse qui le tenait lui puis de se mettre debout sur la paume, pendant que Toxicroc lui refaisait face et que Koopignon brandissait son épée.
« Attention... Tiens-toi prêt ! »
« A... attends ! Non, je ne suis pas prêt, je suis habitué à faire en solo moi ! Dis-moi au moins ce que tu vas encore… »
« Trop tard... »
La main de fumée se pencha alors et changea quelque peu de forme, prenant celle d'une catapulte. Koopignon se vit déglutir avec difficulté, puis vint la détente formidable qui le propulsa droit sur Toxicroc. Il tomba alors entre ses deux yeux, et se cramponna à l'une de ses oreilles. Toxicroc répondit par un nouveau rugissement et par de furieux ballottements de la tête. Koopignon finit par lâcher prise, mais parvint heureusement à se réceptionner sur son cou. S'en rendant compte, Toxicroc effectua un tour complet sur lui-même, et Koopignon dut courir comme sur un tronc de bois flottant sur une rivière pour ne pas tomber.
- Descends de là ! beugla le dragon hors de lui.
Il se tortilla en effectuant de nouveaux tonneaux, battant furieusement des ailes, mais Koopignon s'entêta, même lorsqu'il tenta de lui infliger des coups de pattes qui défilaient devant lui comme des arbres vivants et griffus. Le Koopa les contourna aisément ; une ou deux fois, il parvint même à lui faire une entaille. Mais il dut admettre deux choses : d'abord qu'il ne savait pas vraiment quoi faire d'autre s'il voulait sortir vainqueur, ensuite que lui infliger ce genre de blessure, loin de pouvoir être tourné à son avantage, lui rendit la situation sérieusement défavorable. Toxicroc fit un mouvement brusque avec son dos et heurta Koopignon de plein fouet avec une de ses ailes.
Il se vit alors tomber le long de son flanc, puis vers le sol. Fort heureusement, Maraboo avait paré à cette éventualité et avait glissé la main de fumée là où allait se terminer la chute. Mais ce n'était pas un bleu où une égratignure supplémentaire qui inquiétait le plus Koopignon. À présent situé à quelques mètres au-dessus de lui, Toxicroc se démenait comme jamais. Au bout de quelques secondes, Maraboo ne put le retenir plus longtemps : le dragon avait enfin réussi à percer la fumée et avait de nouveau fondu sur Koopignon.
« NOOOOOOON ! »
Ce dernier sentit la force du désespoir traverser l'esprit de Maraboo, en même temps qu'il sentit le sien se figer lorsqu'il fit les deux rangées de dents se refermer férocement sur son bras. En un éclair, Maraboo lâche l’esprit de Koopignon et rassembla les deux mains en un seul poing de fumée avec lequel elle frappa violemment Toxicroc en plein ventre. Le choc fut tel qu'il relâcha le bras de Koopignon, bascula sur le côté et retomba, assommé, à l’autre bout de la salle. Il régna un court silence qu'il rompit le premier, à voix haute :
- Quel sauvage... Tu... tu as vu, Maraboo ? Tu as vu ce qu'il a fait à mon...?
Son champ de vision se déplaça, Maraboo ramenait son esprit dans le sien. Et bientôt, tous deux purent en effet voir du même œil le bras droit de Koopignon, celui qui avait tant de fois tenu cette épée. Il n’avait pas l’air cassé, mais il notait plusieurs plaies au niveau de son coude - pas trop profondes, heureusement : le kamarium dans la peau de ses bras, souvenir d’une précédente expédition, avait atténué la morsure et avait des vertus cicatrisantes. De celles-ci suintait une substance vert foncé et à l'odeur âcre, au milieu des nombreux filets de sang.
- Heureusement qu'on a réussi à le battre... C'est l'essentiel ! Maintenant, rends-moi à mon corps et sortons d'ici tous les deux.
« Koopignon, je ne peux pas te laisser endurer... »
- Ne t'inquiète pas, je me suis depuis longtemps habitué à supporter la douleur…
« Il ne s'appelle pas Toxicroc pour rien ! Pour la blessure, je n'en doute pas, tu t'en sortirais sans problème. Pour le venin, en revanche... »
Son regard glissa lentement sur le visage du Koopa, qui était devenu livide, luisant et légèrement verdâtre. Sa gorge s'était mise à gonfler au rythme de respirations qui s'étaient accélérées, ses mains et ses pieds s'étaient mises à trembler et ses yeux à se révulser. S'en rendant compte, Koopignon se sentit perdre pied.
- Je... je vais mourir ?
« Si je te réexpédie là-dedans, c'est ce qui arrivera, avoua tristement Maraboo. Je ne peux pas m'y résoudre. Pour la deuxième fois, je n'ai pas le choix. »
- Alors, il ne va rester que mon esprit ?
« Non, tu vas vivre. Mais c'est peut-être moi qui vais mourir. »
- Quoi ??
Mais Maraboo n'ajouta rien d'autre. Elle s'approcha davantage jusqu'à avoir la tête de Koopignon (qui maintenant ruisselait de sueur) à portée de ses petits bras qu’elle approcha de ses yeux. Elle se rendit alors transparente et translata son esprit dans sa tête à lui, laissant Koopignon seul dans la sienne. Elle en lui et lui en elle. Seul dans un corps invisible qui n'était pas le sien et qui lui donna l'impression d'être un minuscule insecte, contemplant un Koopa couvert de cicatrices à l'agonie.
Quelques secondes plus tard, en plus de la moiteur, des tremblements et de la pâleur de son visage, une horrible grimace de douleur, accompagnée d'un hurlement, le déformèrent encore plus. Koopignon se sentit nauséeux à la vue de Maraboo, qui endurait les terribles blessures de son corps à sa place ; il aurait voulu lui crier d'arrêter ça, de laisser tomber ce sacrifice qu'il sentait de plus en plus vain à mesure qu'il l'entendait respirer de plus en plus bruyamment et férocement. Mais même si Maraboo l'avait entendu, il était sûr qu’elle n'en aurait pas fait cas. Une lumière rose brilla alors au fond de ses yeux bleus, puis descendit le long de sa colonne vertébrale pour remonter par son bras, qui se contracta, comme s'il avait voulu exsuder le venin. Et effectivement, les plaies de celui-ci se mirent à suinter à grosse gouttes. Chaque fois qu’une goutte de venin perlait, elle brillait brièvement d’une couleur émeraude avant de redevenir sombre et de tomber au sol, comme bue et recrachée par Maraboo. Dans le même temps, sa respiration ralentissait, son corps se détendait, bref, il était en train de guérir. Mais il s'en moquait éperdument. Il avait surtout eu la preuve qu'il avait failli commettre la pire erreur de sa vie en n'écoutant pas Maraboo.
Dans un tir croisé, les esprits des deux alliés finirent par regagner leurs corps respectifs. Immédiatement, Koopignon ressentit son bras droit réparé mais brûlant ; son diaphragme n'avait pas totalement récupéré de son intoxication et lui imposait encore une respiration un peu rapide, et tous ses muscles étaient endoloris. Mais malgré tout, il se sentait bien, suffisamment en tout cas pour se remettre debout, et beaucoup mieux que Maraboo qui gisait sur le sol, chose alarmante puisqu’il l’avait vue flotter en toute circonstance jusqu’à présent. Koopignon s'agenouilla et murmura :
- Maraboo... ! Maraboo, relève-toi ! Tu ne vas pas y passer juste après que tu m'as sauvé la vie... Alors s'il te plaît, réveille-toi !
S'agenouiller de la sorte dans l’impuissance était devenu insupportable, il en avait déjà suffisamment souffert avec Ehpicia et Fhelisc. Il n'aurait pu endurer la perte d'une autre amie, il souffrait presque autant de voir les yeux fermés privés de leur lueur rose, que s'il avait été mordu une dizaine de fois par Toxicroc. Et ne pas pouvoir la toucher, pouvoir uniquement tenter de la ranimer avec des mots creux, rendait la chose encore pire. Elle finit quand même par se réveiller, en déclarant d’une voix un brin pâteuse :
- Il faut sortir d'ici... Comment tu te sens ? Comment va ton bras ?
- Une égratignure, j’y survivrai. C’est plutôt à toi qu’il faut demander comment tu vas. C’était insensé de ta part de prendre ce risque pour moi !
- Un peu hypocrite de ta part, ce sermon sur la prise de risque, venant de toi, Koopignon. Tu t’es littéralement jeté dans la gueule du loup en venant ici avec ton ami.
- C’était différent ! Il s’agit ici de vaincre Afraléfic, et je n’y arriverai jamais sans toi.
- Je ne l’ai pas seulement fait pour nous donner une chance à nous deux uniquement, Koopignon. Je ne suis pas simplement venue à toi pour te rejoindre. Lorsque tu es venu ici, tu as raté de peu d’autres personnes que je voulais enrôler aussi.
- Tant mieux, mais… je n’ai pas l’habitude du travail en équipe.
- Tu vas vite devoir apprendre, dans ce cas, car nous devrons prendre tous les risques les uns pour les autres.
- Tu as raison. M’aventurer ici tout seul a failli me coûter la vie, même avec toi à mes côtés, et contre un dragon, alors contre Afraléfic… Même si tu pourras aider à la trouver, nous aurons besoin d’alliés.
Un détail lui fit tout à coup froncer des sourcils, pendant qu’il déchirait une manche de sa chemise et qu’il se bandait le coude, qui saignait toujours.
- Si je comprends bien, depuis le début, je n’étais déjà pas le seul à qui tu voulais te rallier de toute façon ?
- Je te raconterai ça sur le chemin de la sortie, assura Maraboo. Laisse-moi d'abord me relever...
Péniblement, elle se redressa et se mit à flotter dans les airs, encore affaiblie. Mais quelque chose semblait à présent la motiver au-delà de la simple perspective d'un combat à mort avec Afraléfic. Les deux amis fraîchement formés se mirent bientôt en marche en direction de la porte, tandis que Maraboo entamait son récit qui, bizarrement, résonnait comme une plainte lugubre. Celle de Fhelisc. Comme si ce dernier n'avait jamais terminé le sien avant de se faire enlever, mais qui savait que la relève viendrait alors, quand Koopignon se retrouverait seul.
***
- C'est parfait, Marjolène. Ce corps est… absolument parfait !
À des centaines de mètres au-dessous de la chambre qu'ils venaient de quitter, Marjolène, dont le rictus s'était accentué, contemplait à présent le corps d'un homme d'une trentaine d'année, aux cheveux blonds, souriant d'une joie si intensément diabolique que l'ombre de la mort se dessinait dans chacune des rides qu'elle creusait sur son visage, des rides qui ne s’étaient jamais vues sur le visage de Fhelisc.
- Majesté, roucoula Marjolène, si vous saviez à quel point je suis honorée d'avoir pu vous satisfaire...
- Tu as ma gratitude. Car grâce à toi, plus rien ni personne ne pourra m'empêcher d'assujettir le monde entier pour de bon, cette fois !
- Mais il y a quand même quelque chose que vous devriez savoir, Votre Majesté... J'ai appris de manière tout à fait inopportune que certaines personnes vont se réunir dans un lieu que vous ne pensez pas être...
L’horrible beauté d’Afraléfic plaquée sur le visage de Fhelisc se contorsionna en une expression de surprise, puis se fendit d’un sourire avide et machiavélique :
- Dis-moi tout.