Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 4 : Le premier héros

Par misterseven

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Cela faisait une semaine que son père, Ténaci T, n’était pas rentré. Et cela faisait une semaine que les cauchemars de son enfance étaient revenus en force. Voir son père s’entraîner tous les jours comme si un monstre inconnu allait frapper demain y était pour quelque chose, mais c’était surtout cette lueur de crainte qu’il avait régulièrement surprise dans SES yeux qui le terrifiait. Pourquoi son père, le plus formidable héros qu’il connaissait, avait peur ? Pour lui, petit Toad longtemps chétif avant sa poussée fulgurante et peu gracieuse de son adolescence, cela n’avait aucun sens. Les enfants avaient le droit d’avoir peur et les parents les protégeaient de tout car eux n’avaient peur de rien, pas vrai ?


Et cette terrible nuit, tout était réuni pour revivre ses terribles angoisses. Son père absent. La tombée précoce d'une nuit plutôt sombre, sur le chemin du retour à la maison depuis le Fort Baroc. Où il avait eu une autre séance d’entraînement épouvantable avec les T Merrys, le club de sportifs d’élite fondé par son père, avec un Koopétard plus impitoyable que jamais avec lui. Les T Merrys s’entraînaient sans relâche au fort pour quand « les ténèbres viendraient ». Une formule que son père utilisait sans cesse, aux accents d’angoisse que personne n’avait compris autrement que comme motivation supplémentaire pour les entraînements - jusqu’à cette nuit. 


Une nuit qui, en-dehors d’un vrombissement sourd qui avait commencé à poindre à l’heure du coucher, s’était passée comme d’habitude. Les courbatures encore vives tandis que Marmo T se retournait dans son lit pendant des heures, pas pressé qu’un sommeil qu’il redoutait lui vienne. Puis, quand il s’endormait enfin, le cauchemar infantile qui se répétait inlassablement : son père, qui apparaissait en premier au milieu de l’obscurité. Son regard qui s’aggravait en tombant sur lui, qui se teintait de déception quand Marmo T essayait de crier, épouvanté, mais sans réussir à produire aucun son. Et puis cette sensation de présence, dans son dos, tout autour de lui mais hors de vue, un monstre anonyme dont il ne distinguait ni la silhouette ni les traits, mais qui le paralysait sur place. Cette tension extrême d’attendre ses griffes se planter dans son dos, ou une mâchoire puissante lui arracher la tête, ou une trompe l’aspirer et l’avaler tout rond pour fondre lentement dans son estomac. Et inévitablement, la créature inconnue bondissait, mais au-dessus de lui. Et Marmo T, paralysé par la peur, dégoûté par sa lâcheté, détournait la tête juste avant qu’elle ne tombe sur son père, les yeux fermés comme des tenailles, les mains sur les oreilles. Mais en vain, car c’est alors la voix de sa mère qui résonnait, l’appelait, le suppliait de revenir à elle… et il se réveillait, en nage, hurlant et pleurant à chaudes larmes, pendant que sa mère, la vraie cette fois, essayait de le calmer. Son père serait alors resté comme à son habitude sur le pas de la porte de sa chambre, l’expression froide et abattue, les bras croisés, avant de repartir se coucher sans un mot de réconfort quand sa crise se terminait.


Mais à son réveil de cette nuit fatidique, son père n’était pas là. Et cette nuit, sa mère ne lui était pas apparue apaisante et rassurante, mais agitée et terrifiée, lui intimant de s’habiller et de sortir de la maison avec elle. Quelque chose se passait dehors. Ils s’y étaient retrouvés à une telle vitesse que Marmo T avait encore l’espoir puéril que tout cela n'était qu'un autre mauvais songe que son cerveau avait improvisé dans le prolongement du premier. Mais lorsqu’il se retrouva au milieu de la foule des villageois affolés, il dut admettre la réalité, pire encore que son rêve.


À l'extérieur, il faisait si noir que les quelques lampes allumées à la hâte avaient du mal à percer l'obscurité. Certains s'étaient armés de fourches et autres objets divers, totalement impuissants bien sûr contre le vrombissement continu qui s’était transformé en tremblement. Une partie des T Merrys étaient sans doute déjà partis au-devant, tandis que les autres se préparaient à évacuer les villageois au cas où ça tournerait mal. Au milieu des exclamations de peur et d'étonnement, se demandant ce qu’il se passait, la réponse lui était alors apparue. Quelque chose de bien pire qu'un séisme… Les ténèbres tant redoutées étaient arrivées.


Et maintenant qu’elles étaient là, ces ténèbres, comment diable lui, Marmo T, à l’âge d’à peine dix-huit ans, allait pouvoir y faire quoi que ce soit ? Sachant que la veille il avait déjà bien eu du mal à battre un Decleft, une lourde mais innocente bête de pierre lisse comme un galet ? Tremblant sous les rires de ses anciens bourreaux, il s’était demandé ce qui lui avait pris d’accepter d’intégrer ce club et de s’infliger une redite des moqueries de son enfance ?


- Les Chomps sont prêts ! On ne l'a pas retrouvé ?

- Non, il court toujours dans la nature… Mais on le retrouvera, et à ce moment-là, je te jure que je lui ferai payer chèrement chaque minute qu'il nous aura filé entre les doigts !


Actuellement caché derrière un arbre au tronc épais, il fut momentanément arraché à cet ensemble de souvenirs confus par les voix du petit groupe de monstres actuellement à sa recherche. Estime d’abord si tu peux te mesurer à tes ennemis et leurs armes sans aide extérieure, se répéta-t-il mentalement avec la voix de son père pour ne pas céder à la panique.


Sur ce point, cela n’avait pas été le moins du monde difficile d’estimer ses chances la nuit dernière, contre l’armée entière qui débarqua alors. Ces monstres avaient surgi un à un de la nuit, comme si les ténèbres elles-mêmes se matérialisaient. À partir de là, les souvenirs étaient plus confus encore : le combat effroyable qui s'était engagé, la férocité des attaques, les premiers prisonniers, les premières tueries sans cérémonie, l'énergie du désespoir avec laquelle chacun avait riposté et qui, par il ne savait quel miracle, avait momentanément réussi à maintenir l'envahisseur à distance, avec Koopétard qui chargeait comme un fou dans la mêlée en volant comme un faucon…


Pendant la confusion, des bribes d'informations avaient fusé à travers les villageois en furie : la prise du château abandonné par les démons, un peu plus loin à l'ouest, ce qui avait suscité l'indignation générale et les nombreuses et inutiles tentatives orales de le récupérer qui ont suivi ; ce nom, « Afraléfic », qui semblait inspirer la crainte même chez leur ennemi pendant le combat qui se poursuivait et se déplaçait jusqu’aux portes du village… et cette nouvelle effroyable qui lui avait glacé le sang, comme un poison rapide : Byosis disparue. Tombée. Perdue à jamais.


Jusque-là, il avait tant bien que mal suivi le mouvement de la foule (sans toutefois pouvoir revenir au niveau des T Merrys), faisant de son mieux pour contenir l'horreur de la vision des siens qui périssaient sous ses yeux, mais lorsque l'abominable vérité avait enfin atteint ses oreilles, il n'avait plus suivi. La crise d’angoisse avait été foudroyante, il n’en avait gardé aucun souvenir. Il savait seulement que lorsqu'il avait repris conscience, il s'était retrouvé seul, roulé en position fœtale sur un carré de gazon à la limite du village, faiblement éclairé par une lueur blafarde grandissant à l'est. Un couple de vieux Koopas était resté sur le seuil de leur porte, traumatisés mais encore suffisamment ronchons pour lui lancer un regard réprobateur, comme pour lui reprocher de ne pas être en train de combattre avec les autres… Ils avaient alors regagné leur demeure. Le danger serait bientôt passé, avaient-ils sans doute estimé. Raison pour laquelle ils avaient sans doute refusé de suivre les T Merrys restés en arrière pour évacuer les plus fragiles et les plus vulnérables. Les malheureux !


- Chercher un fugitif dans cette forêt touffue… Moi aussi, je lui en ferai voir. J'espère que Carbocroc va bientôt arriver, elle réglerait ça en deux sec… Attends ! Je crois avoir entendu un bruit, là, derrière cet arbre !

- Va jeter un coup d’œil. 


Une retraite tactique n’est pas une défaite, ni une honte.


Il s'était alors remis debout et avait esquissé un pas tremblant en direction des bruits de lutte devenus lointains, à peine perceptibles, le rythme cardiaque encore élevé par sa crise de panique. Mais il n'avait jamais continué, car une plainte soudaine et simultanée avait retenti au loin, et il n'avait pas eu besoin de plus pour savoir que la bataille venait d'être perdue. Catastrophé, il s'était réfugié dans le recoin sombre coincé entre la maison des Koopas et celle d'un Toad célibataire.


Les minutes avaient passé, pendant lesquelles les bruits de pas d'une procession s'étaient rapprochés. L'aube n'avait pas encore réussi à dissiper complètement la nuit épaisse. Comptant sur ce dernier détail pour espérer ne jamais pouvoir être vu de sa cachette, il avait vécu une attente angoissante qui ne s'arrangea pas quelques instants plus tard.


Il avait d'abord entendu : « Sortez ceux qui restent de leurs maisons ! » puis des pas précipités, des portes fracassées, des coups sourds, des cris apeurés, et des plaintes de plus en plus proches, suppliantes, déchirantes… Deux choses flottantes, mi-créatures mi-machines, de couleur violette, étaient ressorties avec chacune un des deux vieux Koopas dans leurs quatre mains sans bras. Le pauvre couple, qui se débattait à peine, avait rejoint les premiers prisonniers de la file, guidés par des squelettes, qui ressemblaient à des Koopas, eux aussi…


Il avait reconnu, dans le reste de la file, tous les villageois qui avaient été faits prisonniers, partiellement cachés à sa vue par une colonne de flammes vertes et vivantes. Certains boitaient, d'autres, évanouis, étaient portés par ceux qui avaient été le moins égratignés. Un Koopa quinquagénaire s'appuyait sur la carapace de sa fille, parvenant à peine à marcher. Il avait fini par s'effondrer sur le sol, et sa fille s'était jetée sur son corps immobile en hurlant. Il l'avait vue en être séparée par deux des créatures enflammées au prix de sévères brûlures, tandis que le corps était écarté de la troupe d'un coup de pied, au son des ricanements de chauves-souris vertes ou grises qui voletaient au-dessus de la procession, pour pallier à une tentative de fugue.


- Quelque chose bouge ! Derrière l'arbre, je l'ai vu, IL EST LÀ !

- Reviens ici ! Tu te caches comme un rat, mais tu n'iras plus jamais nulle part, tu entends ? Tu es MORT !


Les menaces de l’ennemi sont du vent, se répéta fébrilement Marmo T pour ne pas se laisser gagner par le désespoir. Seules ses actions et les tiennes comptent.


Curieux et effrayé du sort qu'allait subir le village, et par souci d'éviter les délogements qui s'y poursuivaient un peu partout, il avait enfin bougé puis disparu derrière l'angle d'un mur, après que le dernier monstre de la file eût jeté un regard dans sa direction ; après avoir couru le long de quelques ruelles désertes, il s'était arrêté, hors d'haleine, à proximité d'une haie entourant une aire dépourvue de maisons. Son ombre, rendue particulièrement sinistre par le soleil glauque qui s'était levé derrière lui, s'étirait sur un jardin aux senteurs de Bub-ulbs, encerclé par un canal aménagé où coulait l'eau détournée d'une proche rivière.


La place était au-devant d'un pâté de maisons qui comprenait celle du patriarche, et dont la porte enfoncée ne pendait plus que par un seul gond. À en juger par la vitesse et la direction des monstres et des victimes, le jardin était sa destination finale mais il n'y serait pas avant plusieurs minutes. Pourtant, il entendait deux voix distinctes qui se rapprochaient. L'une d'elle était comme rouillée, artificielle, l'autre parlait en faisant s'entrechoquer les mots. Malgré la chair de poule, il avait tendu l'oreille, après avoir pris soin de s'accroupir derrière la haie.


Il apprit que tous les villageois survivants capturés seraient jugés sur la place. Ceux qui prêteraient serment à cette « Afraléfic » seraient épargnés et rejoindraient les rangs. Les autres seraient torturés à mort et jetés dans le canal sans aucune autre forme de procès, sous les yeux de ceux qui restaient à juger, mais il était sûr que personne ne changerait de camp. Et alors, ils seraient tous…


Malgré cette perspective horrifiante, il ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'ils avaient l'air inquiet. Écoutant encore plus attentivement, il avait alors ressenti l'effet d'une bombe en apprenant la suite. Il y avait une autre raison pour laquelle les démons se livreraient à pareille barbarie… Le château avait été vidé de ses assaillants, et son accès en avait été condamné ! Personne parmi ces monstres, apparemment, n'avait été capable d'y rétablir résidence, et dans les circonstances, les soupçons s'étaient tout naturellement portés sur chacun des prisonniers présumés coupables. Ce qui ne ferait que rendre le châtiment encore plus féroce, tout au moins jusqu'à ce que le coupable se dénonce de son plein gré.


Sur ce dernier point, une folle angoisse avait repris le dessus. Qu'allait-il donc faire pour empêcher le massacre, s'était-il demandé ? Que pouvait-il faire, alors qu'il n'était pas de taille à affronter qui que ce soit ? Il avait alors à peine entendu qu'un messager avait déjà été envoyé avertir Afraléfic… N’essaye pas de protéger les autres si tu ne peux pas d’abord te protéger toi-même. Encore une leçon de son père, mais fort peu glorieuse.


- Il s'échappe ! Apportez les Chomps, par ici ! On l'a retrouvé, lâchez-les, lâchez-les TOUS !

- Mettez-le en pièces, allez, poursuivez-le, rattrapez-le ! Ne te fais pas d'illusions dans la prochaine minute, petit morveux ! Espère seulement qu'ils ne feront de toi qu'une bouchée ! Tu es le prochain !


S’il était actuellement en train de courir dans la nature, avec une partie des monstres à ses trousses, c’est parce qu’il avait fini par laisser échapper un hoquet de terreur sonore, toujours caché derrière la haie. Mais qui donc aurait pu rester silencieux en entendant froidement affirmer qu'une femme Toad subirait des choses innommables si elle ne révélait pas où se cachait son fils, dont elle avait trahi l'existence en criant son nom dans la cohue, ou son mari, figure de la résistance qui leur avait tant donné de mal ? Le sprint vers le champ qui s'étendait derrière lui avait été tel que c'était comme si ses jambes avaient relâché d'un coup toute la tension accumulée jusque-là. Puis les hautes herbes l'avaient englouti à la vue et aux bruits du reste du monde. Marmo T s'était alors retrouvé seul, une fois de plus… Seul…


Marmo T avait toujours été seul, toute sa vie. Pas un instant il ne s'était vraiment lié à une quelconque personne du village, pas une seule fois on ne lui en avait laissé l'occasion. Son physique ingrat et son introversion maladive n’y étaient pas étrangers bien sûr, mais c’était surtout que pendant très longtemps, au moindre mot qu'il esquissait, les hurlements de rire fusaient, les railleries cinglaient, les bourreaux se multipliaient. Malgré tout, Marmo T continuait, essayait de se faire entendre avec sa voix fluette et aiguë, mais les sons se rentraient dedans, les syllabes s'échangeaient leurs places, les phrases se tordaient en tous sens jusqu'à devenir incohérentes. Les esclaffements redoublaient, et il bloquait dans un silence bouillonnant de douleur et d'humiliation, avant de courir s'enfermer chez lui, les larmes aux yeux. Depuis qu’il était en âge de parler, son sévère bégaiement lui avait toujours gâché la vie.


Son père se contentait de le regarder passer sans un mot, l’expression de déception habituelle sur son visage, avant qu’il ne se jette sur son lit. Sa mère le rejoignait alors et le consolait. Et c'était ce seul moment agréable de la journée qui lui redonnait suffisamment confiance pour être de nouveau prêt à affronter demain, sous le regard silencieux et désapprobateur de Ténaci T. Silence qui se transformait à chaque fois en querelle parentale animée sur la meilleure approche pour le faire grandir, juste à côté de la porte de sa chambre. L’une d’elles lui revenait en mémoire en particulier, le jour de ses quatorze ans, quand sa mère lui avait offert sa flûte dont elle se servait comme garde forestière, après que son père l’avait littéralement traîné à ses premières séances d’entraînement « pour que tu y prennes peut-être goût et que tu t’endurcisses un peu ». Et dont Marmo T, bien sûr, en avait détesté chaque seconde.


- Qu’est-ce que tu espères accomplir, en lui donnant ce jouet ?

- Je suis convaincue que ça l’aidera à améliorer sa diction. Il a déjà fait des progrès avec Mavila, mais il la voit trop peu. Si seulement tu te comportais un peu plus comme son père que comme son coach…

- Il n’a pas besoin de mieux parler, il a besoin de mieux se défendre ! Ma famille s’entraîne et protège les autres depuis des générations. On a ça dans le sang, il ne fera pas exception. Pas question que ce soit à lui d’être protégé comme un petit être sans défense. Ce n’est pas en jouant de la musique qu’il pourra affronter le monde réel !

- Et dans MA famille, on m’a élevée au dialogue et à la bienveillance, à la pédagogie et à l’harmonie avec tout ce qui nous entoure. Tu m’as épousée pour ça, comme je t’ai épousé par admiration pour ta force et ta bravoure. Mais dès qu’il s’agit de notre enfant, tout à coup cela devient un problème ? Il ne peut tenir que de toi ?


Et, probablement pour la première fois de sa vie, Marmo T, qui s’était discrètement levé pour les observer quelques secondes auparavant, avait surpris par l’entrebâillement de sa porte un léger recul au niveau de la nuque de son père, le regard fixé sur le visage de sa mère. Elle tournait le dos à l’entrée de sa chambre, il ne voyait donc pas son expression, mais vu comment elle avait placé les mains sur ses hanches, sa tête à elle penchée vers lui, ça avait dû être quelque chose pour qu’il lise de la prudence dans le regard de son père.


- Ne juge pas sur les apparences. Cette flûte pourrait très bien lui servir, même si ce n’est pas de la manière dont tu penses. Notre fils est plus fort que tu ne le crois. Il faut juste que nous soyons là pour lui !

- Les ténèbres arrivent, Humili T ! Et ce jour-là, il devra être prêt !


Il avait dû sentir qu’il s’était légèrement emporté car il se calma en poussant un long et profond soupir.


- Un jour nous ne serons plus là pour lui, chérie… Et ce jour-là, il en sera réduit à dépendre des autres et à toujours devoir leur demander de l’aide si aucun de nous deux n’accepte le mauvais rôle de la fermeté !

- Parce que tu ne veux pas lui donner sa chance ! Il a besoin d’aide, c’est vrai, mais tu te refuses à trop lui en donner, et lui n’ose pas te la demander, parce que tu vois l’excès de l’un ou de l’autre comme une faiblesse. Tu en attends trop de lui, trop vite, trop tôt ! Je trouve qu’il devrait venir à l’entraînement de son plein gré et que tu oublies trop facilement qu’il est ton fils, avant d’être un autre de tes élèves qui devra te succéder un jour. Il m’a raconté, tu sais, cette pression permanente avec laquelle il vit et c’est ça, j’en suis persuadée, qui le tire vers l’arrière. Je tiens à lui apprendre qu’il y a plus important que faire parler ses poings pour gagner face à l’adversité !

- Très bien, si tu y tiens. Tu continueras donc à le dorloter avec tes cours de musique. Puisque tu lui as fait un cadeau pour son anniversaire, moi aussi, je vais lui en faire un : lui inculquer la force en muscle et en caractère pour qu’il puisse se débrouiller plus tard. Et ce jour-là, bègue ou pas, il n’aura plus besoin de personne, et plus personne ne rira de lui ! 


Il s’était alors tourné vers son fils, qui avait silencieusement passé la porte, les mains maladroitement crispées sur sa flûte comme s’il avait peur que son père la lui prenne. Il se figea, et Ténaci T avait alors prononcé la sentence redoutée :


- Demain, ton entraînement commence pour de bon. Debout aux aurores ! 


Marmo T n’avait même pas eu le cran ni le temps de lui expliquer que s’il s’était levé, c’était pour annoncer de lui-même qu’il acceptait de venir à l’entraînement à plein temps désormais. Même pour ça, le courage lui manquait. Son père, se méprenant sur son expression à ce moment-là, avait alors ajouté d’une voix qui se voulait apaisante :


- Et ne fais pas cette tête-là, Marmo T. C’est pour ton bien !


C’est pour ton bien. Un leitmotiv qu’il entendrait un nombre incalculable de fois pour les quatre années à venir.


Il avait, depuis ce jour, précieusement gardé cette flûte, dormant même avec. Cela ne réglait pas ses problèmes avec les autres T Merrys ni le reste du village, mais cela apportait un certain réconfort. Il apprit vite les airs que lui joua sa mère, pour se faire entendre et comprendre des oiseaux et autres petits animaux, mais il avait peu à peu développé ses propres mélodies, des enchaînements simples de notes, pour exprimer les idées ou les sentiments adéquats. Ces fuites loin de l’humeur austère de son père étaient devenues des moments bénis de liberté devenus brusquement rares, sans entraînement, sans T Merry et sans les sévères sermons silencieux à supporter dans le regard paternel. Marmo T avait même commencé à inventer des sons plus brefs, assez stridents et désagréables à l’oreille, pour répondre aux T Merrys et leurs commentaires malveillants à la place de mots qu’il n’aurait jamais osé dire autrement, même en bégayant. Cela leur arrachait une grimace et un regard d’incompréhension, dont il tirait une grande satisfaction car seul lui savait ce qu’il avait voulu leur dire. Même si les moqueries ne cessèrent pas plus que son bégaiement, Humili T avait ainsi contribué à rendre ses entraînements un tout petit peu moins pénibles, et donc plus efficaces, avec les progrès les plus rapides de tous les T Merrys.


Mais outre sa mère, il n'y avait qu'une personne, la seule qu'il connaissait en-dehors du village, qui jusque-là lui avait apporté un indicible réconfort, en la personne de Mavila, la voyante. Le jeune Toad venait déjà la voir petit, pendant que son père rendait visite à sa sœur aînée Népé T. La vénérable Toad, bien plus âgée que lui, avait entraîné à Carafleur ceux qui deviendraient les premiers T Merrys, dont son frère qui reprit le flambeau et fonda le groupe à son départ pour venir s’installer dans cette cité alors toute jeune, Byosis. Son air marin pur et sain, ses couleurs, sa grandeur, la courtoisie de ses habitants… Marmo T prenait un immense plaisir à chaque fois, à suivre le sentier qui le menait un peu plus près du murmure des vagues, passer les hauts remparts est, descendre la rue en pente douce jusqu'à la place centrale et frapper à la porte décorée d'un soleil. Mavila ouvrait à chaque fois et l'invitait chaleureusement à prendre ses aises et boire un délicieux Thé Koopa, dans la petite maison au mobilier insolite.


Ils parlaient beaucoup, mais c'était surtout elle qui écoutait (avec une patience quasi-angélique, étant donné que Marmo T nécessitait environ trois fois plus de temps que les autres pour formuler les phrases les plus simples). Mavila avait toujours été une très bonne auditrice, et elle l’avait même aidé à améliorer son élocution, bien qu'elle eût toujours refusé aimablement, mais catégoriquement, de le faire par magie. Elle lui avait plus d'une fois rappelé que ses pouvoirs ne devaient pas contribuer au bien-être de chacun, mais à la capacité de contribuer à celui d'autrui… Cela ne l’avait pas empêché de revenir la voir régulièrement. Mais jusqu'à une date récente, il avait eu tendance à espacer ses visites, car Mavila, à cause d'une mystérieuse maladie dont elle refusait de lui parler, présentait un aspect de plus en plus émacié et désolant. Si bien qu'un jour, son état s'étant brusquement aggravé, il cessa de se rendre à Byosis.


Cela remontait à moins d’un mois à peine… Le mois le plus long de sa vie, pendant lequel Marmo T avait espéré de toutes ses forces qu'elle se rétablirait bientôt. Une impression qui s’était amenuisée puis définitivement éteinte il y a une semaine, quand son père annonça qu’il se rendait en urgence à Byosis, avec interdiction pour Marmo T de le suivre et un refus net de lui expliquer pourquoi. Mais il avait pris également soin de réunir les T Merrys et de leur annoncer gravement qu’il partait pour une mission dangereuse, et que s’il ne revenait pas, la relève devait être assurée. Chaque T Merry, dont certains avaient attendu cette annonce depuis des années, avait alors explosé en un concert de suppliques pour être désigné, tous surenchérissant de leurs performances et autres exploits pendant l’entraînement pour recevoir cet honneur. Tous, sauf Marmo T, évidemment, qui n’aurait pas pu donner un seul fait remarquable dans sa vie de T Merry même s’il avait pu l’articuler correctement et se faire entendre. Fébrilement, il attendait enfin la cruelle délivrance d’être déclaré indigne de succéder à son père, et de pouvoir enfin s’ôter cette charge mentale de ses épaules.


Ténaci T avait alors exigé le calme d’un geste, sans même dire un mot. Koopétard, qui avait été au premier rang et le plus verbeux d’entre eux, qui s’était tu en dernier, avait lancé un sourire venimeux au fils avant de s’élever imperceptiblement davantage au-dessus de la foule (c’était le seul Paratroopa des T Merrys, et il ne manquait pas une occasion de le rappeler) pour s’accrocher aux lèvres du père. Et ce fût d’une voix grave et claire qu’il annonça le nom… de Marmo T.


Pendant quelques secondes, la foule de T Merrys s’était bloquée dans un silence aussi lourd et douloureux que celui dans lequel Marmo T s’enfermait habituellement devant une situation difficile. Puis les protestations fusèrent, plus véhémentes encore que la première fois, avec la moitié qui regardaient avec incrédulité un Marmo T pétrifié, pendant que l’autre moitié osait questionner la décision de leur coach, qui s’était replié sur lui-même d’une exaspération toutefois dénuée de surprise. Un rire tonitruant avait alors percé et englouti tout le reste, tandis que les T Merrys se tournaient cette fois vers Koopétard, qui était pris d’un fou rire en se tenant les côtes, pendant qu’il effectuait des tonneaux dans les airs sans retenue. Il dut s’y reprendre à quatre fois avant de pouvoir articuler :


- Elle est bien bonne, coach. Alors c’est qui, le véritable successeur ?


Il resta alors figé pendant cinq trop longues secondes, avec le bec ouvert en un grand sourire ingénu, avec pour toute réponse de Ténaci T un regard d’une telle dureté qu’ils se demandèrent tous comment Koopétard ne bascula pas vers l’arrière au son d’un choc métallique. Le Paratroopa laissa échapper un dernier rire jaune, bref et sec, et explosa aussitôt, toute hilarité disparue de son visage :


- Ça fait plus de dix ans que je m’entraîne, coach. Levé tous les matins aux aurores, voire même avant, à soulever des Bouldepics comme des haltères jusqu’à bien après le coucher du soleil. Je n’ai pas raté une seule séance avec vous. J’ai fait tout ce qui m’était demandé. J’ai des ailes. Et cet avorton avec à peine quatre ans au compteur et la moitié de ses efforts employés à rester debout me passe devant ?

- J’ai très bien en mémoire chacune de tes séances avec moi, Koopétard. Tu es d’une forme toadlympique indéniable, tu suis les consignes sans broncher, et tu as de la ressource, tu es parfaitement adapté pour cette guerre qui s’annonce…

- Alors nommez-moi coach en votre absence, chef !

- Certainement pas. Tu n’as pas ce qu’il faut pour en être un.

- Pourquoi ? Pour quelles raisons, exactement ?

- Une multitude. Si tu discutes les ordres de ton coach, alors tu n’es pas disposé à en être un. Cela voudrait dire que tu pourrais donner des ordres dont tu doutes toi-même. De plus, tu es trop belliqueux. Le rôle de leader te monterait à la tête. Tu risquerais de te laisser griser en situation critique et de commencer à donner les mauvais ordres pour les mauvaises raisons. Tu es trop enclin à partir en guerre, alors qu’elle devrait être abordée de manière contrainte et finale. J’ai besoin de quelqu’un qui saura garder la tête froide et avec un sens développé de l’humilité, et ça, il t’en manque trop également. Ah, et j’ai besoin de quelqu’un qui portera le leadership comme un fardeau, et pas une récompense. Je continue ?


Un imperceptible ricanement se fit entendre dans l’assemblée. Koopétard tressaillit. L’humiliation l’empêcha toutefois de se taire et il tenta de repartir à la charge.


- Mais coach, je…

- J’en ai assez entendu.

- Mais si vous…

- J’ai dit SILENCE ! tonna Ténaci T.


Koopétard se tut enfin, sidéré. Il en oublia de voler, et ses pieds touchèrent terre avec un frémissement.


- L’heure est grave. Je dois veiller à ce que le combat continue sans moi et quelqu’un doit être prêt à le faire le moment venu. Vous avez le droit d’en douter, mais ma décision est mûrement réfléchie… et sans appel.


Sur ce, il avait enlevé son gilet noir, l’avait mis dans les bras de son fils d’un geste brusque, fait volte-face et était parti, sans au revoir ni même un dernier regard, sur le chemin de Byosis. Économise ton temps et tes efforts, s’était alors rappelé Marmo T. Même lorsqu’il s’agissait de dire adieu à sa propre famille et à son propre village.


Perdre successivement Mavila, Byosis et maintenant la présence certes sévère mais au fond rassurante de son père avait été un long coup dur étalé sur les dernières semaines, mais l’annonce de Ténaci T, passée la surprise, avait propulsé la pénibilité de la situation de Marmo T à un tout autre niveau. Les entraînements suivants se firent dans un concert silencieux de regards dégoûtés et de gestes d’efforts qui auraient semblé anodins en temps normal, mais qui étaient clairement dirigés dans sa direction et en devenaient presque menaçants. Bien entendu, personne ne lui accorda le moindre respect, et les séances se firent comme d’habitude, dans un mutisme total - sauf Koopétard qui orientait de manière voilée la suite des exercices avec des regards entendus à Marmo T comme s’il le mettait silencieusement au défi de le contredire.


Marmo T, lui, essayait de se faire le plus petit possible dans un coin du Fort Baroc, et n’avait pas essayé une seule seconde d’envisager de porter le gilet noir de son père. Les T Merrys ne l’auraient pas toléré. Pour couronner le tout, Koopétard, le soir précédant l’invasion, l’avait rattrapé et coincé dans une ruelle pour lui signifier avec un sourire sinistre que si la situation devait dégénérer par une cause extérieure, il ne se ferait pas prier pour prendre aussitôt la succession, si Marmo T venait à y laisser la vie, ou pire, s’il renonçait publiquement au gilet. Marmo T avait alors sorti la flûte de sa poche, avait soufflé une note si stridente que Koopétard, surpris, le lâcha pour se boucher les ouïes, et il en avait profité pour s’enfuir chez lui sans demander son reste.


Mais à présent, après ce qu'il avait appris cette terrible nuit, et avec la situation dans laquelle il était actuellement empêtré, il n'arrivait même plus à espérer que, d'une manière ou d'une autre, Mavila et son père auraient peut-être survécu à la chute de Byosis, ainsi que tous les habitants de la cité maritime… et d'après ce qu'il avait entendu, sa mère allait bientôt connaître le même sort.


Si hier encore Marmo T avait su ce qui allait arriver… Il aurait été prêt à rester le Toad bizarrement proportionné, mal grandi et qui souffrait de la comparaison avec son père, malgré ses entraînements rigoureux avec les T Merrys. Ténaci T, lui, possédait une carrure assez singulière. Un peu plus grand et plus épais que le Toad moyen, il était également né doté d’une force peu commune pour leur espèce, renforcée et embellie par des années d’exercice. Charismatique, avec sa voix grave et autoritaire, sa moustache noire et fournie et son regard un rien sévère et hautain, il n’avait eu aucun mal à gagner le respect du village et à motiver les plus chevronnés à le rejoindre à ses entraînements.


Longtemps petit de taille et plutôt chétif, Marmo T n’avait hérité que partiellement de la carrure et de la force paternelles à l’adolescence, et rien du reste. Là où son père avait la démarche ferme et assurée, la sienne était hésitante et maladroite ; il peinait à garder un maintien droit et solide, sa carrure était nettement moins harmonieuse, ses muscles peu soulignés, malgré des heures à soulever deux fois plus de poids que les autres. Car s’il y a une personne du village qui n’avait pas bénéficié d’avoir un leader comme Ténaci T, c’était bien son propre fils, qui avait dû vivre toute sa vie avec la pression de tout faire pour être digne de lui et de reprendre le flambeau du club un jour, même avant que son père ne le choisisse. Et tout le monde avait bien tâché de lui faire savoir par des ricanements à quel point l’idée était saugrenue, et que n’importe qui parmi eux était un choix plus indiqué que lui. Notamment Koopétard, qui l’avait martyrisé par tous les moyens quand il en avait l’occasion.


Mais le pire, c’était le chapeau à pois gris foncé en forme d’étoiles argentées de son père, trait rare là encore, qui contrastait gravement avec le sien, fait de pois rouges, ternes et trop petits. Son chapeau rachitique, sa voix ridiculement grêle et hachée, sa silhouette dénuée de grâce, sa gestuelle fébrile : tout lui avait valu, toute sa vie, de souffrir de la comparaison et de ne jamais être pris au sérieux, en particulier quand il se retrouvait à courir à en perdre haleine sous les rires des autres lors des entraînements. Quelle ironie que, la première fois qu’il se retrouve à courir dans un silence bienfaisant et non pas au rythme des moqueries, c’était au milieu d'un champ, le long d'une colline dont la rosée luisait faiblement sous la lumière blafarde, une bande de monstres sanguinaires à ses trousses.


Il jeta un bref coup d'œil en arrière, tandis que le bruit de chaîne qui cliquetait bruyamment se rapprochait. Le Chomp qui la traînait bondissait sur l'herbe, une lueur affamée dans son regard vide, ses mâchoires rondes grandes ouvertes, révélant deux rangées de pointes blanches et aiguisées. Dans une dernière impulsion, il se propulsa et Marmo T sentit sa gueule se refermer sur son bras droit. Il poussa un hurlement tout en s'agitant sur place, tant et si bien que le Chomp finit par lâcher prise en roulant comme un ballon. Profitant de la confusion de son adversaire, Marmo T se remit à courir, du sang coulant de son bras et se mêlant aux gouttes d'eau qui s'accrochaient aux plantes et aux herbes. Un regard en arrière lui apprit que le Chomp avait coincé sa chaîne dans un arbuste, lui donnant un répit.


Il finit par atteindre un bouquet d'arbre épais, à l'ombre d'une haute colline. Au moment où il allait s'y engouffrer, un grondement sourd fit vibrer l'air. Regardant autour de lui pour essayer d'en voir l'origine, il ne distingua rien d'autre que le Chomp qui furetait à présent çà et là, à une centaine de mètres, sans le voir. Il fut alors plongé brièvement dans une ombre gigantesque, une ombre avec des ailes et une queue. Marmo T leva lentement la tête et écarquilla les yeux à la vue de leur propriétaire.


Un dragon, rouge comme le sang écarlate qui gouttait encore de son bras, planait au-dessus de lui. Vu du sol, il paraissait petit, mais sa taille devait être considérable. L'avait-il vu ? Non, la créature glissait lentement dans les airs, semblant suivre une direction précise… Un peu trop, peut-être : visiblement, elle se dirigeait vers le seul endroit dont il avait été question ces dernières heures. Qu'allait faire un dragon inconnu dans le château abandonné, Marmo T n'en savait rien, et ce n'était certainement pas le moment pour essayer de le deviner. 


Un os bleu fendit l'air en sifflant, passa tout près de sa joue et se planta avec une raideur menaçante dans l'écorce d'un arbre, creusant une profonde entaille. Il se retourna juste à temps pour voir l'horrible squelette bleu qui venait de lancer l'os, et l’une des créatures étranges qui avaient capturé le vieux couple de Koopas. Au milieu du nuage de poussière que produisaient trois Chomps, Marmo T entrevit un mouvement rapide de ses quatre mains et un rayon vert partir dans sa direction.


Ni une, ni deux, il s'enfonça dans les arbres, le rayon creusant un trou fumant là où il s'était trouvé un instant auparavant. Il avait maintenant une chance de les semer. La Plaine Dragée était parcourue par une dizaine de courts d'eau qui coulaient et se rejoignaient au milieu de petites collines et de bouquets d'arbres. Ces derniers avaient l'avantage d'être denses et il comptait bien dessus pour se débarrasser du danger. Si tu ne peux pas te protéger, utilise ton environnement pour le faire à ta place.


Mais sa blessure le ralentissait. Les crocs du Chomp avaient formé de profondes entailles, et la douleur irradiait dans tout son corps. De plus, le sang qui en coulait allait trahir son chemin. Sa main gauche était crispée sur les plaies et il était déséquilibré par les branches basses et par sa démarche. Il sentait déjà le manque de sang lui monter à la tête, avec l’impression de perdre le contrôle de ses jambes, voire même de sa volonté, alors qu’il s’enfonçait au milieu d’un bouquet d’arbres assez compact.


À cause de l’éclairage médiocre, il faisait très sombre entre les arbres. Comme hypnotisé à présent, n’étant plus sûr de prendre lui-même ses décisions, Marmo T se rapprocha d’un arbre à l’aspect étrange, noir, raccorni, avec de multiples branches au bout desquelles pendaient des fruits étranges et grisâtres qu’il n’avait jamais vus. Éreinté par cette nuit affreuse et cette matinée à fendre la végétation, submergé par les événements, il vacilla puis tomba évanoui contre le tronc.


***


Il cligna des yeux. Encore ce cauchemar. Son père se tenait devant lui. Les ténèbres alentours guettaient, s'agrippaient pour l’immobiliser, les encerclaient comme une meute de loups dans une nuit d’hiver, prêtes à bondir pour les déchiqueter. Comme d’habitude, Marmo T ferma d’instinct les yeux en détournant la tête.


- Fils…


Étrange. Son père l’appelait. Il ne faisait pas ça d’habitude. Marmo T se garda cependant de rouvrir les yeux.


- Marmo T, insista son père. Regarde-moi.


Marmo T hocha la tête.


- Regarde-moi.


Lentement, très lentement, Marmo T détordit son cou, entrouvrit les yeux, progressivement, presque douloureusement, comme le matin quand la lumière fait mal aux yeux lors des premières secondes du réveil.


Son père se trouvait toujours là. Toujours vivant, débout, en un seul morceau. Les ténèbres ne dansaient plus de manière macabre autour d’eux, ne le saisissaient plus par les poignets ni les chevilles. Elles étaient retombées, mortes, inertes, comme les feuilles d’automne après un coup de vent. Son père arborait un léger sourire en coin, sec et strict.


- Eh bien voilà… Ce n’était pas si difficile, n’est-ce pas ?

- J’avais peur que tu sois…


Il se rendit compte qu’il ne bégayait pas.


- …mort ? acheva son père. Mais en gardant les yeux fermés, tu n’avais aucun moyen de le savoir, n’est-ce pas ?


Marmo T le regarda plus attentivement, et se sentit froncer des sourcils, si c’était possible dans un rêve. Maintenant qu’il avait osé le regarder, quelque chose l’interpellait, lui faisant presque oublier l’obscurité alentour. Son père ne lui souriait jamais comme ça, même légèrement. Cela faisait à la fois naturel et troublant d’étrangeté.


- C’est vraiment toi ? Tu fais tellement vrai.

- Je ne suis qu’un reflet de ton esprit, fils. Une création onirique. Je n’importe pas en ce moment. La vraie question, c’est plutôt : que vas-tu faire, maintenant ?


Marmo T réfléchit aussi calmement qu’il le put. Les ténèbres recommencèrent à enfler et à s’agiter sinistrement.


- Je suis blessé, seul et sans arme. Et ils arrivent.

- Et donc ? 

- Je suis fichu.

- Tu es fichu, ou tu abandonnes ? Ta peur de l’inconnu, de ce que tu ne vois pas donc, qui dans ta tête me taillade chaque fois que tu détournes les yeux, elle n’a aucun sens ici ni maintenant. Je ne suis pas réel. Le vrai Ténaci T est ailleurs. Peut-être mort, peut-être pas, quelle importance ? Tu es encore vivant. Le danger est là, mais tu sais à quoi ressemblent tes ennemis. Tu sais te méfier des flammes, des couteaux et des crocs depuis même avant le début de ton entraînement avec moi. Alors, pourquoi as-tu toujours peur ? De quoi as-tu encore peur ?


Marmo T eut une sensation de vertige devant la vastitude de la question. Tout autour de lui, la noirceur se redressa davantage encore, en recommençant à danser avec une frénésie mortifère.


- J’ai peur des autres T Merrys. Ils m’ont déjà fait du mal…

- Parce que tu as progressé plus vite qu’eux. C’est TOI qui leur faisais peur. De les dépasser, de les ridiculiser. Pourquoi crois-tu que je ne te défendais pas contre eux ? Tu venais aux entraînements malgré ta crainte d’eux. C’est déjà en soi de la bravoure. Tout le contraire d’eux, et leurs complexes idiots !


Et Marmo T, vu comme ça, fut forcé de l’admettre. Mais il avait d’autres réponses en réserve.


- J’ai peur d’être ridicule…

- Le jour où tu devras te défendre pour de vrai, ce n’est pas le ridicule qui risquera de te tuer.

- J’ai peur de me faire mal…

- Raison de plus pour souffrir à l’entraînement et t’habituer aux blessures !

- J’ai peur de… de te décevoir ! 


Marmo T fut forcé de constater que plus il tentait des réponses, plus celles-ci paraissaient dérisoires, dites à haute voix. Il sentit de nouveau l’angoisse menacer de lui percer la gorge, les formes sombres prêtes à se refermer sur eux comme une plante carnivore géante. Mais pour toute réaction, Ténaci T soupira, et elles frémirent.


- J’ai échoué à protéger Byosis. Aurais-je dû m’abstenir d’y aller et d’essayer quand même ? Marmo T, fils, c’est NORMAL d’avoir peur. C’est naturel… mais ne laisse pas la peur TE contrôler ! On ne choisit pas les racines de notre peur, tu as les tiennes, certes nombreuses… Elles se défendent comme n’importe quelle autre, au moins en partie… mais il y a un moment où il faut savoir passer outre et faire face. (À ce mot, il abattit son poing sur la paume de son autre main en un claquement sonore qui fit sursauter Marmo T, tandis que les ténèbres se courbaient vers l’extérieur en tremblant, telles des rideaux fouettés par une rafale de vent). Il n’y a que comme ça qu’on avance ! Dans ton cas, avoir peur de tout pourrait même être un avantage…

- Comment ?

- Parce que ça te rend conscient de tout. Et ça te prépare donc à tout. Ne te perds donc pas en analyses fébriles de la situation en essayant de prédire les mille manières horrifiques dont elle pourrait se terminer. Ça te paralyse l’esprit et donc le corps. Fais plutôt confiance à tes instincts. Ne crains pas ces mille manières de perdre, esquive-les l’une après l’autre. Fraye-toi le chemin vers la victoire. Laisse-toi guider !


Ses traits se détendirent. Les ténèbres solidifiées firent de même et retombèrent en lambeaux, ne laissant qu’une obscurité homogène, silencieuse et vide derrière elles. Son père eut tout à coup l’air plus vieux, plus fatigué ; ses muscles s’étaient un peu avachis, le rendant moins intimidant.


- Je t’avais dit qu’un jour, ta mère et moi ne serions plus là pour te protéger. Ce jour-là, tu ne pourras plus nous déléguer ta protection, fils. J’ai vieilli. Tu ne l’avais même pas remarqué, mais tu es devenu plus fort que les autres, tu es même devenu plus fort que moi.

- Mais tu n’as peur de rien ! Et moi de tout… Je n’ai rien d’un meneur ni d’un brave comme toi. Nous ne nous ressemblons absolument pas. Comment tu peux persister à me choisir comme ton successeur ?

- Tu crois que je n’ai peur de rien ? Je suis ton père. Depuis ta naissance, je vis avec la crainte qu’il t’arrive quelque chose. Comme n’importe quel père pour son fils qu’il aime. 

- Drôle de façon de me montrer que tu tenais à moi, lança Marmo T d’un ton accusateur. Tous ces efforts pour m’endurcir, me laisser me débrouiller tout seul, voir ton fils en baver à cause des autres, c’est ça, ta conception de l’amour ?

- Si tu voulais l’étreinte affectueuse de bras protecteurs, tu avais ta mère pour ça, répliqua Ténaci T qui, pour la première fois, parut ébranlé. Je mourais d’envie de faire de même, mais ça ne t’aurait pas rendu service, mon fils. Il y a une somme d’équilibres à respecter, sans quoi la vie est bancale. Ta mère avait le rôle de te cajoler, et quelqu’un devait nécessairement prendre le contrepied de la fermeté et du détachement. Je comprends si tu me gardes du ressentiment pour ça. Et si je t’ai fait du mal ainsi… j’en suis désolé. 


Marmo T essuya une larme au coin de l'œil et il aurait juré avoir surpris son père faire de même pendant une fraction de seconde. Mais lorsqu’il reprit la parole, Ténaci T était plus sec, plus ferme, plus coach que jamais.


- Quoi qu’il en soit, nous nous ressemblons plus que tu ne le penses. La peur, je la ressens aussi. À chaque fois que je respire depuis que tu es né. Je la vois dans tout ce qui m’entoure. Mais aurais-je dû m’arrêter de respirer pour autant ? Fermer les yeux comme tu le fais, en fuyant mes responsabilités, me barricader du monde extérieur avec toi ? Non, dès que je t’ai eu, j’ai respiré de plus belle, et j’ai fait de cette peur la mienne, je l’ai inscrite dans mon cerveau, dans ma chair. Je l’ai projetée sur toi, sur ta mère, sur eux, sur tout Carafleur et Byosis, pour qu’elle guide chacun de mes pas, de mes efforts, chaque jour pour vous entraîner. Mais tu ne peux pas absorber mes peurs pour les garder en toi éternellement, en t’accrochant désespérément à moi comme une bouée de sauvetage pour le restant de tes jours. Tu ne peux pas persister à trouver ton courage à travers moi, parce que je te disais quoi faire. Cela te donnait l’énergie d’agir tant que j’étais encore là. Mais pas le courage. Ce n’est pas ça, le courage. Ce n’est pas d’obéir sans réfléchir, ou d’agir sans peur. C’est d’agir en dépit de ta peur. D’oser enfin lâcher la bouée que je t’ai lancée pour nager. De la lancer à ton tour, non pas sur moi, mais sur eux. Nous survivons en nous transmettant non pas notre amour seul, mais aussi notre peur.

» Ce moment est venu. Je ne suis plus là. En dépit de mes consignes, l’ennemi vous a submergés, mais tu t’es échappé. Finie donc la certitude rassurante de mes ordres. C’est entre tes mains, maintenant, et il va falloir mettre un pied devant l’autre, tu n’as pas le choix.

- Je… je ne sais pas quoi faire. Je ne vois pas comment faire.

- Alors laisse-moi te donner un dernier conseil en reformulant. Si tu veux enfin devenir fort comme moi, ce n’est pas l’absence de peur qui t’y aidera, mais ce n’est pas avoir peur de tout qui t’y aidera non plus. C’est avoir peur POUR tout.

- C’est quoi la différence ?

- Oh, crois-moi, fils… Le moment viendra, où tu comprendras la différence.


Et l’impensable se produisit. La noirceur reprit vie tout autour de lui, mais cette fois, elle ne l’encercla pas, ne le paralysa pas. Elle restait à distance respectueuse, un peu provocante, toujours menaçante, mais elle ne le contrôlait plus. Marmo T la laissa imprégner son corps et son esprit, exalter ses réflexes, affûter ses sens, organiser ses efforts, prêt à claquer comme un élastique tendu au maximum pour frapper avec une force et une précision dosées comme il fallait. La peur était toujours présente. Mais en cessant d’avoir peur de sa peur, elle n’était plus son ennemie : elle était maintenant son alliée.


Son père lui refit son sourire en coin. Un bruit lointain se fit entendre, comme un grondement à travers une cascade. 


- Il est temps, fils. J’ai foi en toi. Fais-leur payer de s’en être pris à notre famille !


Son père lui tourna alors le dos, avec un dernier regard solennel. Et l’obscurité autour d’eux n’en fit rien.


***


- Je vous l’avais dit, qu’il était encore vivant.

- Allez, réveille-toi, morveux ! Lève-toi, je te dis !

- Laisse-moi faire.


Marmo T entendait, il sentait l'herbe sous ses mains, les monstres autour de lui, ses yeux encore fermés. Pendant qu'il reprenait peu à peu conscience, la lumière du soleil se diluait dans ses paupières, son souffle soulevait sa poitrine à un rythme régulier, son sang, pompé par son cœur dont il entendait les battements, irriguait tout son corps. Il respirait… Son cœur battait… Il était en vie. Avant qu'il ait pu analyser plus clairement la situation par rapport à ce qui venait de se passer, il sentit une vive brûlure à son ventre.


Sous les hurlements de rires, il se releva en bondissant, les mains plaquées sur son estomac -elles étaient attachées par une corde. Sa chemise avait maintenant un gros trou aux bords calcinés et fumants, et sentait le roussi. Il y eut une autre langue de feu qui cingla l'air et toucha sa blessure au bras. Marmo T poussa un bref cri mais se tut aussitôt tandis qu'il tournait lentement sur soi-même pour contempler d'un air un peu hébété le cercle de démons qui l'entouraient dans le bouquet d’arbre dans lequel perçait maintenant le soleil : deux Koopas Skelet, un Feu Follet et un Magymagy qui retenait les trois Chomps, dont la seule envie qu’on leur devinait était de lui sauter dessus. Marmo T constata alors que l’arbre noir avait disparu mais, plus étrange encore, il avait eu comme l’impression que l’arbre lui était tombé dessus, juste avant son réveil.


- Alors, tu croyais nous échapper, hein ? Mais regarde-toi, pauvre petite chose…

- Ouais, comme si c'était possible d'échapper aux serviteurs dévoués de Sa Majesté Afraléfic.

- Bel exploit de nous avoir glissé entre les doigts - ou les os… Pendant deux heures, tout de même ! On va dire que c'est le temps que l'on va mettre pour revenir dans ton petit village, te juger avec les autres et balancer ton cadavre dans la rivière si tu refuses de te soumettre.

- Et avec un peu de chance, ta chère mère sera encore vivante, tu pourras peut-être lui dire au revoir ! Ha ha ha ! Allez, en route…


Ils le forcèrent à sortir, le Magymagy le poussant par derrière d’une de ses quatre mains pendant qu’il tenait les Chomps des trois autres. Les Koopas Skelet et le Feu Follet ouvraient la marche. Mais l’esprit de Marmo T était ailleurs. Il tentait de se remémorer son rêve, mais plus il essayait, plus ça devenait flou. Il avait vu son père… Ils s’étaient dit quelque chose, il ne savait plus quoi, mais ça l’avait rendu plus apaisé qu’il ne devrait l’être actuellement. Il entendait à peine la conversation de ses ennemis :


- Enfin rattrapé ! Pas trop tôt ! J'ai hâte qu'Afraléfic en soit informée, elle qui était persuadé que nous étions des incapables… Et Carbocroc qui n'aura même pas eu l'occasion de faire ses preuves…

- Imbécile ! Tu crois vraiment qu'Afraléfic va se réjouir de cet exploit minable ? Encore heureux que nous l'ayons coincé, c'était la moindre des choses ! Et j'imagine mal Carbocroc le prendre aussi bien. À propos, où est-elle ?


C'était vraiment bizarre. Marmo T n'était pas effrayé le moins du monde. Juste un peu perplexe. Il savait ce qui allait arriver, ou du moins, c'étaient les échanges des monstres qui éclairaient par petits bouts la marche à suivre… Devenir fort. Les vaincre. Aussi ne fut-il pas vraiment surpris lorsqu’il ressentit une sensation de puissance naître un peu partout dans son corps, plus particulièrement au niveau du ventre et de son bras… Il baissa le regard et vit la chair à vif de ses brûlures et sa blessure se résorber, la peau se reconstituer. Son dos et ses jambes s'étirèrent, ses muscles gagnèrent en volume, les coutures de ses vêtements commencèrent à se tendre puis à craquer… Mais personne n'en remarqua rien.


- D'après ce que j'ai entendu, elle s'est faufilée par une fenêtre du château, et a pu s'y installer. La Gemme était là. Mais on ne sait toujours pas qui nous a jetés dehors et comment. Aucun de ces stupides villageois n'a encore avoué…

- Saleté de dragon ! Ça a dû être d’une simplicité écœurante, et naturellement c'est elle qui va récolter les compliments ! En plus, je parie que les aveux viendraient beaucoup plus rapidement si elle était venue nous donner un coup de main. Tout pour les chouchous… La reconnaissance, la gloire, le château…


Justement, le plus haut donjon apparut entre deux arbres, tandis qu'ils marchaient sur un sentier longeant un champ de fleurs. Sauver les tiens. Chasser l’envahisseur. Ses bras avaient gonflé, il avait pris au moins dix centimètres, et il se sentait beaucoup plus fort, beaucoup plus lucide qu'il ne l'avait jamais été dans sa vie…


- Et vous ne savez pas la meilleure ? Il paraît que Villipand s'est fait la malle !

- Quoi ? LE Villipand, celui qui « supervisait » Afraléfic ?

- Lui-même. Enfin, c'est juste un bruit qui court… Mais n'allez pas le crier sous les toits, personne n'est censé être au courant…

- Niark niark niark… Apparemment, on a tous nos petits soucis… N'est-ce pas, le marmot ? Mais…


Marmo T n'avait pas réfléchi, le geste avait dépassé la pensée, si vite, que le Magymagy qui avait parlé en dernier eut tout juste le temps de lui faire face avant de recevoir un poing démesuré.


BONG ! Le coup résonna, métallique, à travers toute la Plaine Dragée, tandis que le Magymagy, sa face robotique complètement enfoncée, décrivait une large courbe dans les airs, avant de disparaître derrière une colline.


Pendant une fraction de seconde, ses congénères observèrent, stupéfait, le poing tendu de Marmo T et les bouts de corde qui en pendaient, puis Marmo T lui-même. Un des Chomps, à présent libre, bondit alors directement sur son bras et essaya de le déchiqueter. Essaya, car il tomba à terre en couinant comme un chien battu, la plupart de ses dents cassées par un coup de genou de Marmo T. Le Toad perçut alors un mouvement derrière lui. Un des Koopas Skelet avait décroché un de ses péronés pour le lui lancer. Au même moment, les deux autres Chomps fondirent sur lui. Agir au bon moment, avec le minimum d’élan et d’énergie.


Il se pencha à temps et leva une main pour attraper une des chaînes dans le sillage du fauve le plus proche. Retourne sa force contre lui… ou redirige-la contre un autre ennemi. L'empoignant fermement, il fit un demi-tour sur une jambe, l'autre pliée, le genou pointant à l'horizontale. Elle se détendit en assénant un tel coup de pied au troisième Chomp, que le brusque surcroît de vitesse propulsa celui-ci comme un boulet de canon et l'encastra dans un proche rocher.


Marmo T acheva son mouvement avec un large moulinet du bras, et la gueule ouverte du Chomp encore indemne tomba pile sur la tête du Koopa Skelet. Son péroné fendit l'air mais il l'évita facilement, les yeux fixés sur son propriétaire dont la tête était maintenant remplacée par une tête noire, ronde et lisse, dans une image grotesque. Il lâcha la chaîne, libérant le Chomp qui ne parvenait pas à desserrer les mâchoires. Le Koopa Skelet tituba et disparut de son champ de vision. Un instant plus tard, le « plouf ! » de la rivière proche se fit entendre.


Marmo T refit face à ses deux adversaires encore indemnes. Ils paraissaient tellement abasourdis qu'ils ne firent même pas un geste quand le péroné revint en tournoyant droit sur lui, ni même lorsqu'il leva une main sans tourner la tête. L'os y termina sa course, et Marmo T laissa tomber son bras, le gardant serré entre les doigts.


Les deux démons attendaient, se demandant manifestement ce qu'il allait faire d'eux. Marmo T baissa les yeux sur la main qui tenait l'os, la regarda brièvement puis regarda le Koopa Skelet qui eut un mouvement de recul. Mais il dit seulement :


- Ton c… co… copain ne… n'est p-pas très gent… gentil de m'av… v… voir lancé ça.


Sa voix était toujours fluette, mais un brin plus grave, plus profonde, toujours douce et timide, et son défaut d'élocution demeurait toujours. Cependant, et pour la première fois de sa vie, le fait d'avoir parlé ne déclencha aucun rire. D’ailleurs, il ne bégayait plus autant qu’avant. Il en fut un peu déconcerté, mais il se reprit et déclara :


- V… vous, vous n'av… vez… pas… ess… ssssayé de me… m'attaq-quer. Mais les z… zzzzz'autres l… l'ont fait, alors je… j'ai d-dû leur rrrrr… ré… pondre. Et je d-dois prot… protéger mon v… village… J-je dois at…taquer tous c-ceux qui font du m-mal… Je d… dois y aller…


Sa nouvelle lucidité l'aidait à articuler plus facilement, ce qui, dans ce qui ressemblait plus à un monologue qu'autre chose, l'aida à se décider plus vite. Il fit volte-face et laissa tomber l'os dans l'herbe. Après avoir fait deux pas, cependant, il interrompit son élan, tourna la tête et s'adressa cette fois au Feufollet :


- Les b… brul… lûres… Ça m'a f-fait m… mal. Mais ce…n'est p-pas grave… Je n-ne souffrrr…re plus maint-t…tenant.


Il s'éloigna pour de bon, et commença à courir. La rivière fut en vue en un instant. Il s'en approcha et la remonta, ses pieds dérapant légèrement sur les graviers et le sable scintillant au rythme des flots calmes. Mais la quiétude des lieux fut un instant troublée par le Koopa Skelet dont la tête était toujours prisonnière de sa prison de fer noire. Il tambourinait le métal de ses bras squelettiques, dans un ensemble confus de cris étouffés et de gémissements saccadés du Chomp qui ne parvenait toujours pas à écarter ses mâchoires. Tous les deux furent entraînés au loin par le courant.


Marmo T eut un sourire, le premier depuis longtemps. Il éprouva tout à coup un immense plaisir à courir avec cette aise qu'il n'avait jamais eue auparavant. Au bout d'un moment, cependant, il dut admettre qu'il s'était laissé emporter par son enthousiasme et dut ralentir l'allure. Il s'arrêta enfin en s'appuyant contre un arbre solitaire, légèrement essoufflé, à quelques mètres de la rivière.


Son regard porta sur l'autre rive, et au-delà sur un début de plaine. Mais elle s'estompait rapidement en cédant à une succession de collines très pentues, si escarpées qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu un terrain aussi impraticable dans les environs. Au sommet, isolé, trônait le château imposant mais rendu grisâtre par la morne fin de matinée. L’histoire de ce château était à la fois drôle et navrante. Jadis vivait un seigneur se prénommant le Baron Baroc, voilà quelques siècles, et dont le nom s’est perdu sauf dans le village de Carafleur. Il était très tête brûlée et avait fait construire le château dans l’espoir d’y attirer un dragon et le combattre, ce qui avait été l’obsession de sa vie. Résultat, aucun dragon n’est jamais venu, mais sa vie s’est finie dans la ruine et la solitude. On racontait qu’un jour, quelqu’un hériterait de son rêve, mais pas pour la gloire. Probablement un voyant très sage qui avait dit ça, mais qui ne connaissait rien à la région - il n’y avait jamais eu de dragon dans la région ni même le continent… jusqu’à aujourd’hui, visiblement.


Une sensation d’effroi, qu’il ne comprit pas immédiatement, naquit au creux de son estomac. Le chemin semblait se tracer de lui-même pour l’emmener vers ce château et affronter un dragon à lui tout seul. Un dragon ! Il pouvait gérer quelques créatures de sa taille, mais un dragon ? Sa respiration s’accéléra, aussi se força-t-il à se calmer en se répétant un autre mantra de son père. Plusieurs fronts ? N’anticipe pas. Règle-les un par un, en commençant par le plus proche ou le plus urgent. Cela l’aida. Il avait vu ce dragon avant de s’évanouir. Mais selon ce que ces monstres avaient dit, il résidait pour l’instant au château et ne semblait pas avoir encore lancé sa propre offensive. Les monstres étaient en revanche à Carafleur, qui était bien plus proche, et tout pouvait arriver. La prochaine étape se ferait donc logiquement au village.


Tandis que Marmo T réfléchissait, son attention fut attirée par l'eau murmurante, d'un beau bleu clair - ou en tout cas c'était la couleur qu'il lui avait toujours connue. Mais en regardant plus attentivement, il vit quelque chose d'anormal… La rivière avait perdu de sa limpidité, elle semblait troublée, poisseuse, opacifiée.


Une autre couleur se mêla bientôt aux flots. Un filet d’un liquide écarlate, qui enfla en fourchant à travers les flots, et qui ne pouvait prêter à aucune confusion. 


Du sang.


Le sien se figea. Affolé, Marmo T regarda vers l'amont du fleuve. Et l'origine du sang apparut presque aussitôt, flottant à la surface. Dans une vision de cauchemar, il suivit du regard le corps sans vie d'un vieux Koopa mâle, le même qui lui avait tenu si peu de considération à son égard, trois heures auparavant. Il était affreusement meurtri, la bouche légèrement entrouverte, les yeux écarquillés. Marmo T vit alors défiler à sa suite un autre corps, et encore un autre… La rivière charriait des cadavres à intervalles réguliers, tous plus mutilés les uns que les autres.


C'était innommable. Il détourna la tête et vomit sur un tapis de mousse. Une fois le déluge nauséabond achevé, Marmo T s'aperçut qu'il tremblait. Cette vision sanglante lui avait paralysé les idées. Agrippé au tronc de l'arbre, il ne pouvait plus qu'éprouver l'horreur étouffante de la réalité. Mais peu à peu, il redevint lucide. N’attaque jamais par émotion. Un esprit clair peut parer toutes les armes. Il pouvait stopper cette réalité, et elle prenait sa source en ce moment même, dans le village...


Toujours supposer le pire de la part de ton ennemi.


Il se redressa et se remit à courir. Son cerveau semblait déconnecté de ses gestes, presque comme si son corps en avait pris la commande, guidé par un seul objectif. Il remonta le reste de la rivière rougie, de nouveaux cadavres continuant de défiler devant lui avec une affreuse régularité. Il accéléra, à une telle vitesse qu'il ne vit plus qu'un mélange confus de bleu, de gris et d'écarlate. Ses jambes le brûlaient, sa poitrine allait exploser, son souffle expirait, mais il ne s'arrêta plus. Bientôt, les toits des premières maisons apparurent.


Il freina, en faisant une large trace sur le sol humide. Des éclats de voix, des hurlements, des supplications lui parvenaient. S'il intervenait à temps, il pourrait sauver le malheureux torturé. Mais il ne fit qu'un pas. Quelque chose dans la rivière que l'eau du canal rejoignait juste derrière la haie l'en détourna. Ce n'était ni du sang, ni un cadavre, ni un démon. C'était sa mère. Étendue sur le sol de sable et d'herbes vaseuses, seule la respiration qui soulevait son dos témoignait qu'elle était encore vivante. À en juger par son teint pâle, les algues sur elle et les gravillons retournés autour d’elle, elle avait dû à demi s’enterrer après avoir échappé de justesse à l’emprisonnement des autres, mais en se faisant gravement blesser au préalable.


Marmo T s'approcha. Elle gémissait. Ce son, si doux, si faible, était pire que la torture. Même celui qui allait recevoir le coup de grâce, à quelques dizaines de mètres, devait sûrement souffrir moins que lui. Il s'agenouilla auprès d'elle et murmura :


- M… maman… 


Elle releva la tête. Ses cheveux roux étaient mouillés et collaient à son visage couvert de vase, sous son chapeau à pois jaune miel. Elle tremblait et semblait très faible, mais elle sourit malgré tout.


- Marmo T… Oh, mon chéri, c'est toi…


Elle fit une pause et le regarda mieux.


- Tu as changé. Tu es grand et fort… Oh, et tes pois… !


Il n’osa rien dire. Elle continua :


- Je n'y croyais plus… J'avais tellement peur qu'ils t'aient attrapé, mais tu leur as échappé… et tu es venu jusqu'à moi. Maintenant, je peux mourir en paix. J'ai survécu simplement dans l'espoir de te revoir une dernière fois. Mais tu dois aller sauver les autres, maintenant… Ils ont besoin de toi.

- N… non maman, je t-t'en prie… supplia Marmo T, les lèvres tremblantes. Ne m-meurs pas, j… je ne v-veux pas te quit…ter, et te l… laiss… sssser mourir… Je t'en p-prie, ne t'en va p-pas, ne m-me laisse p…pas… S-s'il te pl… plaît...

- Qu'importe si je suis là ou pas, dit-elle. Tu n’as plus besoin de moi, ni de personne. Ce sont eux qui ont besoin de toi. Va les sauver, maintenant. Il est trop tard pour moi. Va, et ne te retourne pas… Si tu m'aimes, fais-le pour moi. Tiens, prends ça… J’ai pu la récupérer avant qu’il ne m’emmènent…


Il y eut un autre hurlement, un silence, puis le bruit d'un corps que l'on jette à l'eau. Il le sentit passer derrière lui. Marmo T se releva, le visage baigné de larmes, les doigts serrées sur la petite flûte qu’elle lui avait offerte. Elle lui avait appris à s’en servir pour communiquer avec toutes sortes de créatures des bois, perchés tous les deux dans les arbres. Tout paraissait tellement petit durant ces moments-là… Et maintenant, étendue sur le sol à ses pieds, et lui dressé de toute sa hauteur, elle semblait toute petite à son tour… Il devait s'habituer à sa nouvelle taille, à présent, mais son prix, il l'avait à ses pieds, faible, mourant.


- J… je t'aime… maman.


Elle releva la tête en souriant, mais avait perdu trop de force pour lui répondre la même chose et se contenta de hocher la tête. Combats d’abord, tu auras le temps de pleurer les morts plus tard. Il lui tourna le dos et se dirigea, sans se retourner, vers la haie derrière laquelle il s'était caché la première fois. La place lui apparut à nouveau, mais elle était pleine, à présent. Les prisonniers restants, à genoux, attendaient leur tour, légèrement en retrait, gardés par des Koopas Skelet. Quatre Feufollets encerclaient la prochaine victime, qui n'était autre que la veuve du malheureux Koopa exécuté en premier. Derrière elle se tenait un autre Koopa, qui semblait être le prochain sur la liste. Il semblait tellement terrifié, mais surtout tellement recroquevillé d’épouvante, que Marmo T ne reconnut pas tout de suite Koopétard.


La veuve, elle, semblait tétanisée, les yeux écarquillés. Marmo T attendit l’interrogatoire fatal, mais il n'entendit qu'une voix dédaigneuse :


- Dégagez-la-moi. C'est celle qui était avec le vieux croûton, celui qui nous avait hurlé de retourner en enfer… Allez, suivant !


Koopétard hurla comme un enfant, pendant qu’une bande de Swoopulas fondit alors sur elle, une lueur affamée dans le regard. Elle allait se faire lacérer, vider de son sang sous son nez. Douter, c’est déjà se rendre à moitié. Hésiter, c’est déjà mourir à moitié. Marmo T n'eut pas besoin de plus pour se décider. Se libérer, enfin oser. Il bondit par-dessus la haie, surmonta le canal et son énorme boule au ventre, et courut vers eux. Les plus braves ne sont pas ceux qui combattent sans peur, mais en dépit de leur peur.


***


Dans la semi-obscurité, Carbocroc bâilla. La plus haute pièce du château lui convenait parfaitement : elle était si grande qu'elle pouvait tenir debout sur ses pattes, même si elle était couchée sur le sol en ce moment. Et les fenêtres sans carreau donnaient sur toute la Plaine Dragée, même ce petit village, Carafleur, au loin… Elle gronda de mécontentement à la pensée que les exécutions avaient commencé sans elle.


Elle fixa de nouveau une pierre beige brillante, en forme d'étoile, qui flottait à quelques mètres, et générait une douce lumière. La garder, voilà en quoi consistait sa mission, et c'était tout sauf excitant. Ce n'était pas exactement ce qu'elle s'était imaginé lorsqu'Afraléfic avait approuvé qu'il était temps pour elle de « faire ses preuves »…


Elle bâilla à nouveau, puis redressa soudain la tête. Elle avait capté les bruits d'un combat, à quelques distances d'ici… Ils n'étaient pas ordinaires… Il y avait des encouragements aussi, criés à un certain « Marmo T »… Elle se remit debout et sortit sa tête par une des ouvertures. Elle dirigea son regard affûté vers le village… et elle vit exactement ce qu'elle avait voulu et prévu de voir. Avec un ricanement, elle plongea au-dehors en déployant de petites ailes. Le moment était venu de faire ses véritables preuves.


***


Les coups fusaient, aucun de ses adversaires n'arrivait à l'approcher. Un cône de feu vert se dressa autour de lui pour le calciner, mais il se contenta de bondir hors des flammes sans une brûlure. Il repéra son assaillant qui le poursuivit. Marmo T s'approcha du canal et fit face à un véritable bataillon de Feufollets, juste à temps pour pouvoir donner un grand coup de pied dans l'eau. Une vague les submergea tous, et un instant plus tard il n'en resta qu'une flaque, un peu de suie et quelques filets de vapeur. Il chassa presque négligemment d'un geste deux Swoopulas et esquiva une rafale de tibias de Koopas Skelet, tandis que des Magymagys lâchaient sur lui une pluie de rayons verts et de petits éclairs, surgis de nulle part. Ces dernières attaques diminuaient à vue d'œil, la capitulation devait être imminente.


En effet, et à son grand soulagement, l'ennemi se rétracta enfin. Les monstres qui tenaient encore debout s'enfuirent dans la plaine sans demander leur reste, tandis que des Magymagys déformés par les coups vacillaient çà et là dans les airs, au milieu des moitiés de squelettes qui cherchaient en vain l'autre moitié. Une ovation explosa alors derrière lui. Il fit volte-face et vit une foule d'habitants de Carafleur libérée courir vers lui, l'entourer, l'étreindre, le complimenter, le remercier. Même Koopétard se trouvait là, trop hébété par le retour providentiel du Toad ou par sa nouvelle apparence pour esquisser un mot. Mais Marmo T souriait à peine de ces tous premiers honneurs qu'on lui faisait, toujours rongé par le chagrin… et la désagréable impression que le pire était encore à venir. Tandis qu'il entendait plus qu'écoutait les survivants prendre les décisions telles que rassembler les corps et réparer le village, il perçut un souffle, provoqué sans doute par quelque chose de très gros... Une chose qui volait, qui se rapprochait… Il comprit alors que ses craintes étaient fondées.


Un cri, puis plusieurs hurlements, et enfin le même affolement que la première fois confirmèrent ce qu'il avait en tête. Alors qu'il se dirigeait avec deux Toads vers une destination déjà oubliée, il entendit la chose retenir sa respiration. Marmo T plongea juste à temps sur le côté avec les deux autres pour éviter une gerbe de flammes. Une ombre passa, et il la vit : la créature rouge vif qu'il avait vue tout à l'heure prit un virage en épingle et se posa juste devant lui. Les deux Toads s'enfuirent, terrorisés, mais Marmo T n'esquissa pas un geste. Il se releva et attendit que la dénommée Carbocroc s'esclaffe :


- Alors ! C'est toi, le ver de terre qui a sauvé tout le monde ? Barbo T, ou un truc comme ça, n'est-ce pas ? Bah, peu importe, je ne donne pas de nom à mes futurs repas. Comme c'est mignon, de t’être battu comme ça et d’avoir chassé ces bons à rien… Tu as sans doute cru que tu étais à la hauteur, mais je vais « refroidir » un peu tes ardeurs !


Elle cracha à nouveau un jet beaucoup plus brûlant que ceux qu'il connaissait déjà, et Marmo T fut contraint d'imiter ses compagnons pour ne pas finir carbonisé - même sa nouvelle force ne pourrait le protéger d’une fournaise pareille. Il se mit à courir. Une vague de chaleur et un surcroît de lumière jaune lui indiqua que quelque chose de pas moins gros qu’une maison venait de se faire carboniser. La voix lui cria :


- Où vas-tu comme ça ? Tu crois pouvoir t'échapper, hein ? J’aDOre quand ils essaient de fuir.


Le bruit d'ailes qu'on déploie et d'un corps lourd qui prend son envol résonnèrent à ses oreilles. Marmo T avait maintenant dépassé les dernières maisons. Il espérait pouvoir attirer son ennemie le plus loin possible de Carafleur : ses habitants n'avaient pas besoin en plus de perdre leur village, la seule chose qui restait à sans doute beaucoup d'entre eux.


Il franchit un pont qui enjambait la rivière, à l’entrée ouest du village, et se retourna pour voir la tête féroce et hideuse du dragon volant se rapprocher… Carbocroc tendit une patte pour ramasser un énorme rocher, et l'enfourna dans sa gueule. Elle le brisa d'un coup de mâchoires comme on croque une noix, avala et prit une nouvelle inspiration…


Un premier caillou chauffé à blanc fusa et s'écrasa juste à côté de Marmo T. Il dut se courber pour en éviter un autre qui frôla son dos. Mais il eut moins de chance avec le troisième, qui fracassa le tronc d'un arbre solitaire. Dans sa chute, il ne put le dépasser à temps et l'une de ses jambes se retrouva coincée en le faisant tomber. Il entreprit de se dégager en essayant de bouger le tronc, mais sa première tentative fut vaine. Alors qu'il tentait un nouvel essai, Carbocroc se posa à quelques mètres de lui. Elle l'observait avec convoitise.


- Non mais sans rire… Et dire que tu as vaincu tous ces imbéciles… Mais ce sera bientôt terminé, tu vas voir. À ma façon, c'est-à-dire que la vainqueur, c'est moi, et le festin, c'est toi. Facile, simple et rapide…


Il essaya à nouveau de bouger le tronc, qui se pencha de quelques centimètres mais retomba aussitôt sur sa jambe.


- Par quoi veux-tu que je commence ? Je te propose une flambée. Je commencerais par gober ta tête, puis je siroterai le reste avec deux ou trois amuse-bouches de ton village. À moins que je ne fasse de toi un apéritif ? Au bout d'un bon cure-dent ?


Elle n'était plus qu'à une tête, maintenant. Marmo T rassembla ses forces et souleva le tronc une troisième fois. Celui-ci bougea enfin, le libérant presque.


- Ne t'agite pas… La viande ferme, j'aime pas trop. Je la préfère bien tendre… et cuite à la braise !


Elle inspira à nouveau, mais Marmo T avait enfin réussi à complètement se dégager d'un geste rendu brusque par ce qu'il venait d'entendre. Carbocroc expulsa un autre rocher enflammé, qui vint cette fois droit sur Marmo T. Mais il se tenait prêt : il se recula légèrement et lui donna un puissant coup de pied qui renvoya le rocher droit vers l’envoyeuse, tel un gros ballon de Toadball ardent. Carbocroc perdit son expression narquoise et parut stupéfaite, une fraction de seconde avant que le boulet ne l’atteigne en plein dans l'œil.


Un terrible hurlement de rage et de douleur résonna dans toute la plaine. Carbocroc trépigna sur place, secouant sa tête, passant frénétiquement une griffe là où le rocher légèrement fondu restait collé comme un bonbon.


- TU VAS ME PAYER ÇA, SAC À POIS !


Elle s'envola et, cette fois, fondit droit sur lui. Marmo T prit la fuite, mais elle fendait l'air avec ses griffes avec une telle fureur que cette fois, il n'était pas sûr de soutenir le choc. Une vague de flammes faillit le faire tomber, mais il s'aperçut qu'il était presque arrivé à destination : le château était beaucoup plus proche qu'il n'en avait jamais été. Il trébucha alors sur un brusque dénivelé et s'étala en roulant sur l'herbe. À peine se fut-il immobilisé que Carbocroc tomba telle une masse sur le sol qui se craquela. Elle était hors d'elle, de la fumée sortait de ses naseaux béants, et ses yeux, l'un plus rouge et bouffi que l'autre, le foudroyaient littéralement du regard. Elle beugla :


- Tu veux jouer les malins !? Alors jouons ! Des centaines plus forts et teigneux que toi s'y sont risqués, et je leur ai fait connaître à chaque fois une fin tellement atroce que si tu en entendais un seul mot, tu sentirais à un kilomètre tellement tu te ferais dessus !


Marmo T ne lui répondit rien. Au lieu de ça, il tira sa flûte et, tout en soutenant le regard goguenard de la dragonne, il produisit une brève série de notes, si criardes et stridulantes qu’on aurait confondu avec un oiseau proférant un juron. 


Le rictus de Carbocroc s’effaça légèrement, mais ce ne fut rien par rapport à sa grimace lorsque des dizaines d’oiseaux apparurent d’entre les branches et pépièrent presque le même son dans sa direction, en un concert de jacassements agressifs. La dragonne répondit par une gerbe de feu vers l’arbre le plus proche, les obligeant à s’envoler. Puis Marmo T reçut un tel coup sur le côté qu'il lui coupa le souffle, mais presque immédiatement, il ne sentit plus que l'air frais qui lui fouettait le visage, projeté, par coïncidence, tout droit vers le château. Il heurta le mur de pierre - Prendre la Gemme. La vaincre avec - mais parvint à trouver une prise. Il sentait bien que la Gemme, même s’il ne savait pas ce que c’était, l’attendait là-haut, dans le djonjon. Avec une adresse de grimpeur qu’il n’imaginait même pas avoir, il escalada sans difficulté avec l’aisance d’une araignée. Carbocroc s’était envolée et lui tournait autour, mais il esquiva flammes et griffes. Il finit par arriver tout en haut et s’engouffra à l’intérieur. Il eut à peine le temps d'apprécier l'éclat d'une pierre de diamant gris en forme d’étoile, que Carbocroc l’imita dans une grande bourrasque.


Tous deux tournèrent la tête vers la Gemme exactement en même temps. Marmo T bondit, mais la bourrasque de feu le prit par surprise. Il fut dévié de sa trajectoire et projeté contre le mur. Un peu étourdi, il faillit ne pas voir la queue de Carbocroc qui s'abattit à deux centimètres de lui en claquant comme un fouet. Un nouveau jet de flamme le contraignit à s'éloigner davantage de la Gemme, et Carbocroc confirma avec un coup de patte qui le projeta encore plus vers l’arrière. Lorsqu'il retomba ventre à terre, tout son corps était à vif.


Il sentit le sol vibrer lorsque deux grosses pattes malodorantes s'abattirent de part et d'autre de sa tête. C'était sans doute la fin. Il rejoindrait véritablement la Mort, peut-être serait-il sermonné par son père pour ne pas avoir fait ce qu'il demandait tandis que les ténèbres l’engloutissaient…


- Ça fait mal, hein ? Allez, je suis sympa, je ne vais faire de toi qu'une bouchée. Tu ne sentiras rien. Pauvre imbécile, comment comptais-tu me battre, de toute façon ?


Elle le fit rouler sur le dos. Marmo T put voir son visage renversé et flouté par le choc lui faire un sourire carnassier… Il avait du mal à distinguer les couleurs, tout s'assombrissait à nouveau. Se relever. Prendre la Gemme.


- C'est donc ici que tout va se terminer, l'héroïsme et la gloire éphémère du pauvre sot du village qui va plonger de nouveau dans l'oubli… Et après, j'imposerai enfin mon autorité sur cette plaine et la rebaptiser Plaine Dragobé. Parce que c’est comme ça que les pourceaux dans ton genre finiront, gobés dans le ventre de la dragonne toute-puissante que je suis.


Il voyait la salive visqueuse imprégner les bords de sa gueule qu'elle entrouvrit, révélant ses dents. La voix intérieure se faisait plus insistante, à mesure que les couleurs s'estompaient. Se relever. Prendre la Gemme. Il voyait gris. Était-ce comme ça que l'on voyait le monde que l'on était sur le point de quitter ? Il avait pourtant le choix, les couleurs pouvaient revenir, il pouvait ne pas mourir, aller prendre la Gemme et mettre Carbocroc en défaite, mais…


- Voici venir le coup de grâce. Adieu, Marmo T ! Tu es prêt ?


Marmo T ferma les yeux. Pendant une longue seconde, la tête hideuse de Carbocroc s’attarda en des lignes nébuleuses sur le fond noir de ses paupières closes. Il était à nouveau face à la créature sans forme ni visage de ses cauchemars, qui enfla jusqu’à remplir tout son champ de vision, et même derrière. Et au milieu, flottait le visage de son père, encore une fois. Mais cette fois, son expression n’était pas impuissante ou résignée : elle était grave et déterminée, et il crut le voir lui adresser un imperceptible signe de la tête, comme pour l’encourager. Il articula, sans aucun son : Se relever. Prendre la Gemme.


Et quand la créature informe fondit, cette fois le cri de Marmo T résonna, clair et puissant :


- Non !


Sa main se referma instinctivement sur le monstre inconnu, l’empêchant d’atteindre son père, sentant avant même d’ouvrir les yeux qu’il l’avait saisie par un membre, bien réel et tangible cette fois.


Il rouvrit les yeux.


Il s’était remis debout, se souvenant d’avoir ramené ses jambes à sa poitrine et de s’être relevé en cambrant son dos d’un coup sec. Ses bras tendus retenaient la gueule ouverte de Carbocroc, son geste pour gober Marmo T stoppé net. Tous deux écarquillèrent les yeux de surprise.


Il y eut un instant de lutte immobile insoutenablement tendu, puis Carbocroc réagit la première. Elle bascula sa tête vers l'arrière, et Marmo T, accroché à ses dents, remonta avec elle. C'était exactement ce qu'il avait espéré. Alors que Carbocroc n'avait pas achevé son geste, Marmo T lâcha prise et se retrouva propulsé à travers la salle en tournoyant de haut en bas. Et toucha de nouveau terre… juste à côté de la Gemme. Encore désorientée, Carbocroc n'avait pas réalisé ce qui s'était passé, et à peine eût-elle jeté un regard dans sa direction qu'il avait déjà mis la main dessus.


L'effet fut immédiat : une extraordinaire puissance gagna tout son corps en un spasme, s'ajoutant à la sienne. Et lorsque Carbocroc poussa un rugissement de rage, il se contenta de s'agenouiller. Elle se précipita et sa tête plongea, toutes dents dehors. Mais au lieu de se laisser avaler, le corps de Marmo T se détendit comme un ressort, et son poing frappa sa mâchoire inférieure en un violent uppercut.


Carbocroc s'immobilisa dans un sinistre craquement, puis chancela à travers toute la salle. Elle finit par s'effondrer juste devant Marmo T, dans une chute qui fit trembler le donjon. Le silence revint.


- C… comment tu as pu me battre… finit par grincer Carbocroc. Alors que tu te ratatines de terreur jusqu’à la langue devant la moindre créature des ombres de ma maîtresse ?

- P-p-parce q-que ce n’est p-p-lus pour moi q-que j’ai p-p-peur.

- J… je t’aurai, tu m’entends ? Je te tuerai. Tu ne pourras pas compter sur cette pierre éternellement… et tu verras qu’elle te filera entre les doigts au moment où tu en auras le plus besoin. Car tu ne sais RIEN de ce qui t’attend, pauvre morveux inconscient, quand bien même tu serais assez fou pour te mesurer à elle… Et même si tu survis, j’attendrai que tu reviennes à moi pour te réduire en charpie, et crois-moi, je veillerai à ce que tu reviennes.

- T…tu p-p-parles t-trop.


Et il se détourna de l’immense corps qui bougeait à peine. Carbocroc avait pris un tel coup qu'elle restait étalée de tout son long, les yeux fermés comme des tenailles, les mâchoires crispées et violacées là où il avait frappé. Marmo T s'approcha de la porte d’entrée et se prépara à la franchir, mais il se ravisa et la regarda à nouveau. Il l'avait battue, mais elle était toujours là. Impossible de l’abattre de sang-froid, et il n’était même pas sûr d’en être capable. Elle reviendrait. La peur ne le quitterait donc pas de sitôt. Peut-être même qu’il ne la vaincrait jamais. Et au lieu de chanceler à la perspective effroyablement vertigineuse de devoir vivre avec ce sentiment pour le restant de ses jours, pour la première fois de sa vie, il l’accepta. Mieux encore, il en fut reconnaissant. Si son père avait fait avec, eh bien lui aussi ferait avec. Enfin, il sortit.


***


Il était tard. Le soleil déclinait, pendant que Marmo T marchait lentement vers son village, sans aucune hâte de constater les pertes et les dégâts. Il était arrivé au bord de la rivière, mais il s'arrêta au milieu du pont. Carbocroc avait une… une grande gueule - c’était le cas de le dire - mais ses dernières paroles l’avait troublé plus qu’il ne se l’était avoué, alors qu’il était encore trop grisé par sa victoire. Non pas à l’idée d’un affrontement futur avec la dragonne, chose à laquelle il était bien préparé maintenant. Non, c’était ce « elle » dont Carbocroc avait parlé. 


Afraléfic. Le nom entendu dans la cohue de la nuit dernière lui était revenu. Elle était sans doute bien plus puissante, et pour l’instant, il ne savait rien d’autre d’elle. Hormis cette Gemme qu’il avait récupérée, et à laquelle elle semblait tenir plus que tout si elle avait posté son dragon comme gardien. Carbocroc avait au moins raison sur un point : il n’en savait pas plus sur cette Gemme que sur Afraléfic, et ce serait dangereux de compter dessus s’il devait un jour l’affronter. Il ne pourrait se fier qu’aux leçons de son père, et à sa force, qui n’était pas une réponse à tout… et surtout, qui s’était améliorée d’une manière totalement inexplicable et un peu trop fortuite. Son père répétait que le destin n’existait pas, que la voie de chacun est celle qu’on se trace par ses efforts propres, mais Marmo T avait la vague impression qu’une figure invisible s’était amusée à en tracer une partie à sa place dans les dernières heures, et il n’aimait pas cette sensation. Cela lui rappelait trop les T Merrys qui l’avaient longtemps forcé à faire du surplace, mais être poussé de force vers l’avant par un inconnu invisible ne l’enchantait guère non plus.


Il se pencha au-dessus de la barrière du pont, et observa pour la première fois son image à la surface de l'eau depuis sa transformation.


Sa chemise était déchirée sous toutes les coutures, avec un trou rond au niveau du ventre. Des lambeaux pendaient de ses épaules saillantes, prolongées par des bras aussi musclés et épais que ceux de son père à présent. Son pantalon, heureusement, avait tenu le coup, mais ses chevilles et le bas de ses jambes, dont il ne voyait pas le reflet, s'étaient dégagés à l'air libre. Il se sentait bien plus ferme sur ses deux pieds nus, bien moins pataud. Ses mouvements étaient à présent plus naturels et harmonieux, à l’image de sa carrure, qui avait été redessinée avec un meilleur équilibre. Le duvet fin et informe tout autour de sa mâchoire inférieure - à la comparaison cruelle là encore avec la moustache lisse et noire de son père - avait poussé en une barbe courte et cuivrée, assortie aux boucles qui ornaient le haut de son front, héritées de sa mère.


Mais ce n’était pas cela qui le surprit le plus. Les pois de son chapeau, si ternes et petits avant sa transformation, semblaient avoir éclos en des fleurs à mille pétales d'un rouge flamboyant. Ils surplombait son visage, dont il ne reconnut que ses yeux au regard timide et farouche. C'était la seule partie de son corps qui lui rappelait le petit Toad sans défense qu’il avait longtemps été.


Marmo T cessa finalement de contempler le mastodonte qu’il était devenu comme si c’était une autre personne. Alors qu’il s’apprêtait à passer le pont, son regard tomba sur une petite grenouille violette et verte, qui l’observait farouchement. Ces petites bêtes étaient adorables, mais endémiques de son village et très envahissantes. Elles bouchaient régulièrement le canal et le pire, c’est qu’elles n’étaient même pas comestibles. Venimeuses, même, en grande quantité. Il la laissa là et passa l’entrée de Carafleur. 


Son regard tomba alors sur une rangée de corps, allongés au milieu des fleurs et des herbes riches bordant le canal. Chacun était recouvert d'une couverture rouge et noire, pour exprimer la douleur de la perte et la mort brutale que tous ces pauvres innocents avaient subie.


Alors qu'il déambulait parmi eux, plusieurs personnes vinrent le remercier de les avoir sauvées à nouveau, la veuve du vieux Koopa la première, ses yeux mouillés de larmes ; elle et d'autres se repentirent d'avoir été si peu charitables avec lui, d'autres admiraient et s'étonnaient de sa nouvelle carrure… Koopétard ne dit rien en le voyant, en revanche. Sauvé de justesse de la mort, il restait prisonnier d’un silence interloqué, presque effrayé, tandis qu’il était incapable de le quitter des yeux. Il avait probablement besoin de temps pour que son sauvetage par Marmo T, la dernière personne à laquelle il s’attendait pour un tel acte d’héroïsme, lui remonte au cerveau. Quant aux autres T Merrys, ils restaient en retrait, le regard fuyant, comme s’ils redoutaient que Marmo T se déchaîne contre eux aussi. À cause de son changement intimidant de carrure, ou par honte de l’avoir longtemps traité comme un punching-ball ? Il s’en fichait. L’un d’eux trouva le courage de lui apporter avec une immense révérence le gilet noir sans manches de son père, décoré de deux pierres en forme de soleil et de lune sur chaque épaule - symboles de leurs entraînements, jour et nuit. C’est vrai que suite à l’annonce de son père, il lui revenait de droit maintenant, sans se rendre compte qu’il lui avait été spontanément donné comme au digne leader de son village, plutôt que parce que Ténaci T l’avait décidé. Et vu l’état de ses vêtements, il en avait bien besoin. Il se débarrassa des restes de sa chemise et l’enfila machinalement. Le gilet lui allait comme un gant.


Tout cela, il s'en sentait totalement détaché, n'entendant ni les marques d'admiration, ni la reconnaissance, ni les questions. Il était devenu un héros... mais avec tant de questions sans réponses, et surtout à quel prix...


Et bientôt, le plus fort de ce prix qu'il a dû payer apparut en le dépassant, porté par un des volontaires pour rassembler les corps. Celui-ci provenait de la rivière. Il avait été lavé, séché, bien habillé et fut étendu au milieu des autres. Lorsqu'on le recouvrirait, il se fondrait parmi les autres couvertures... Mais Marmo T devait d'abord le voir pour accepter pleinement la réalité. Il s'agenouilla auprès de la personne qui avait tant veillé sur lui pendant de longues années... Ses lèvres tremblaient, mais il refoulait les larmes qui menaçaient de lui percer les yeux. Ç'aurait été inutile. Le village était sauvé pour l’instant, et c'était la seule chose qui importait pour elle. 


Il aurait voulu lui jurer quelque chose, improviser une éloge funèbre, n’importe quoi, mais aucun mot ne lui vint. Il n’aurait même pas pu en articuler un seul. Marmo T en fut donc réduit à sortir la petite flûte que lui avait rendu sa mère avant de mourir, et joua une mélodie simple, lente et triste. Et pendant qu’il jouait, il ne put s'empêcher de penser à ce qui allait advenir de lui, et du monde tout entier, maintenant que sa mère n’était plus là et que son père était officiellement déclaré mort dans la destruction de Byosis, par le transfert de son gilet à son fils. 


La dernière note se perdit dans sa flûte en un sifflement strident lorsqu’il repensa à Afraléfic. Tous ces démons étaient à ses ordres. Il les avait chassés. Carbocroc avait juré sa perte. Et, au-delà de la Plaine Dragée, des villages entiers devaient souffrir également, peut-être même plus, de créatures plus sanguinaires encore. Marmo T sut alors, avec une absolue certitude, qu’il devait faire quelque chose. Mais sa nouvelle force lui paraissait tout à coup insignifiante, son nouveau courage dérisoire, devant le défi monumental que cela représentait. Il n’y arriverait jamais. Jamais tout seul, en tout cas, songea-t-il tandis que la couverture effaçait enfin sa mère du reste du monde. Mais qui, à part lui, pourrait bien faire l’affaire ?





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