Bonne lecture !
Chapitre 2 – Je te pardonne
Cette nuit-là, Bowser ne parvint pas à trouver le sommeil. Allongé sur le dos, le regard tourné vers le plafond, il jouait distraitement avec ses pouces, les mains croisées sur son plastron. Le regard de la grande tortue s’était perdu dans une silencieuse rétrospection. Ses yeux demeuraient fixés sur les pierres sombres au-dessus de sa tête alors qu’il écoutait le grondement lointain de l’orage et le martèlement incessant de la pluie contre le château. Pourtant, ce vacarme n’avait rien d’inhabituel. Après tout, il vivait dans une forteresse constamment engloutie sous les tempêtes et les éclairs… Mais cette nuit-là, quelque chose dans la pluie captait toute son attention. Les gouttes s’écrasaient violemment contre les immenses fenêtres de la chambre pendant que le vent hurlait dans les hauteurs du château, faisant grincer les croisillons métalliques des vitres dans un bruit lugubre. À chaque coup de tonnerre menaçant, la chambre s’illuminait brièvement d’un éclat blafard avant de replonger aussitôt dans la pénombre.
Immobile sur son lit, Bowser laissa échapper un soupir par le nez. Son esprit était agité, incapable de trouver le repos… Quelque chose le rongeait intérieurement, une inquiétude sourde dont il ne parvenait pas à identifier l’origine. Sa gorge se serra légèrement. Et si tout cela disparaissait ? Une terrible impression persistait au fond de lui, celle que tout pouvait s’effondrer du jour au lendemain. Que ce bonheur fragile, cette idylle qu’il partageait avec Solfège et Junior, finiraient brutalement par lui être arrachés. Parce qu’au fond… une vie aussi heureuse lui paraissait impossible à conserver éternellement. Chaque fois qu’il s’était permis de goûter au bonheur, le destin avait toujours trouvé un moyen de le lui reprendre. Toujours. Et depuis sa confrontation avec le roi Tic-Tac, il avait l’impression de vivre dans un rêve éveillé. Il baignait dans un bonheur qu’il n’avait jusque-là fait qu’imaginer de loin, ou contempler chez les autres sans jamais croire qu’il pourrait, lui aussi, y avoir droit un jour. Désormais, lorsqu’il rentrait au château, quelqu’un l’attendait. Quelqu’un riait à ses côtés, partageait son quotidien, le soutenait dans les épreuves, et supportait même ses crises de colère.
Un petit sourire jouant sur son large museau, le roi des Koopas tourna la tête vers la droite du lit où une silhouette dormait profondément.
Ses longs cheveux rouges s’étalaient en cascade sur l’oreiller et les couvertures sombres, leurs reflets cuivrés dansant faiblement sous la lumière vacillante d’une bougie posée à son chevet. Son épaule se soulevait doucement au rythme de sa respiration calme et régulière, rien ne semblant pouvoir troubler la quiétude de son sommeil. La petite flamme jaune luttait silencieusement contre les ombres de la chambre. Solfège avait pris l’habitude de dormir avec une source de lumière près d’elle depuis qu’elle avait développé cette peur du noir… Une peur née de ses longues années de solitude, enfermée tout en haut de cette immense horloge, loin du monde et de toute présence rassurante. Le regard songeur de Bowser s’attarda sur elle quelques instants de plus. Il avait encore du mal à croire qu’elle était réellement là, dans son lit, dans son royaume… auprès de lui. Il peinait encore à croire qu’elle avait accepté sa demande en mariage, si peu de temps après l’avoir sauvé.
Tout s’était enchaîné à une vitesse folle.
En seulement quelques mois, elle était passée de prisonnière à servante, puis de servante à conseillère, avant de devenir la reine du Pays-Noir. Une ascension improbable qui lui aurait semblé ridicule quelques années plus tôt… L’idée d’épouser quelqu’un d’autre qu’une princesse avec un royaume et des richesses lui était autrefois inconcevable. Puis cette humaine était apparue dans sa vie… et tout avait changé. Peu à peu, elle avait réussi à atteindre le cœur étonnamment romantique que le terrible Bowser protégeait si farouchement. Et malgré la rapidité des événements, il n’avait jamais douté de son choix. Au fond de lui, il savait que Solfège était la bonne personne. Celle qui avait réussi à voir au-delà du monstre que le reste du monde craignait. Celle qui faisait rire Bowser Jr, qui chantait dans les couloirs sombres du château et qui apportait une chaleur nouvelle à son royaume. Il voulait qu’elle devienne sa reine. Pas seulement pour porter une couronne à ses côtés, mais parce qu’il était convaincu qu’elle pouvait faire partie de cette famille qu’il tentait maladroitement de construire. Elle prenait soin de ses Koopas avec sincérité et bienveillance, ce dont ils avaient tous besoin.
Et lorsqu’il la regardait dormir ainsi, paisiblement installée dans son lit au beau milieu de ce château perdu dans les tempêtes… il avait l’impression, pour la première fois depuis longtemps, d’avoir enfin trouvé sa place.
Oui, il fallait dire qu’il avait parcouru beaucoup de chemin depuis qu’elle était entrée dans leur vie. Il avait appris à contrôler son impulsivité, à aimer sans condition, à faire des concessions et à écouter son cœur plutôt que sa colère. Ou plutôt… son feu. Ce brasier brûlait toujours en lui, prêt à s’embraser dès que quelque chose le contrariait ou menaçait ceux qu’il aimait. Car pendant des années, il n’avait connu que cette manière de réagir : rugir, détruire, écraser tout ce qui se dressait sur son chemin sans jamais réfléchir aux conséquences de ses actes. Mais Solfège avait changé quelque chose en lui… quelque chose de profondément brisé depuis longtemps. Par sa simple présence, elle parvenait à calmer cette tempête intérieure qui grondait constamment sous son plastron. Elle canalisait ses émotions avec une douceur qu’il ne comprenait pas toujours… et qu’il ne voulait plus perdre. Pour elle, il aurait été prêt à soulever des montagnes, déplacer des océans et affronter les créatures les plus terrifiantes de l’univers sans la moindre hésitation. Par amour pour elle, Bowser aurait volontiers incendié le ciel lui-même si cela signifiait pouvoir la protéger et la garder auprès de lui.
La grande tortue tourna la tête en direction de la fenêtre pour observer les gouttes de pluie qui glissaient en longs sillons irréguliers sur la vitre. Il avait toujours détesté la pluie, contrairement à Solfège et à son fils, qui appréciaient particulièrement ce genre de temps. il détestait avoir les cheveux mouillés ! Puis un souvenir traversa son esprit. Junior et son épouse étaient installés devant cette même fenêtre, observant les gouttes ruisseler contre le verre en riant doucement. Ils s’amusaient à choisir une goutte chacun avant de faire la course pour voir laquelle atteindrait le bas de la vitre en premier. Solfège disait souvent que le bruit de la pluie ressemblait à une berceuse apaisante... Elle racontait aussi que sans cette pluie, son petit jardin secret n’aurait jamais pu fleurir au milieu de ce royaume de lave. Ce jardin… Bowser le lui avait fait construire spécialement pour elle. Avec l’aide de Koopa Jardinier, il avait déplacé des tonnes de terre, fait venir des graines rares et aménagé un endroit paisible rien que pour elle au beau milieu du Pays-Noir.
Par amour, il ferait tout.
Comme par exemple, faire disparaître toutes les horloges du royaume. Bowser ne voulait plus en voir une seule dans son château ! Pas après tout ce que Solfège avait traversé. Non seulement il les détestait, mais il voulait aussi que chaque pièce devienne un lieu rassurant pour sa femme, débarrassé de tout ce qui pouvait lui rappeler son traumatisme. Même lorsqu’elle lui répétait que ce n’était pas nécessaire, qu’elle essayait peu à peu de faire la paix avec son passé, Bowser refusait catégoriquement de garder ces objets dans son royaume. À ses yeux, ces horloges représentaient sa solitude, son enfermement et toutes ces années qu’on lui avait volées. Rien que cette pensée suffisait à lui hérisser les cheveux et à faire bouillonner son feu intérieur ! S’il avait pu effacer entièrement son passé douloureux d’un simple coup de griffes, il l’aurait fait sans hésiter. Toutefois, une peur ne l’avait jamais vraiment quitté. Une peur sourde et terrifiante... Celle de la voir disparaître à nouveau sous ses yeux sans pouvoir la sauver cette fois-ci. Instantanément, sa colère enfla dans son ventre au point qu’il laissa échapper un profond grognement sans le vouloir.
«Quelque chose ne va pas ?» Demanda soudainement une voix endormie à sa droite, arrachant Bowser à ses pensées. La faible lumière de la bougie éclairait le visage fatigué de Solfège tandis qu’elle entrouvrait difficilement les yeux.
«Je… n’arrive pas à dormir.» Admit-il finalement avec une grimace embarrassée, haussant maladroitement ses épaules rigides. Génial. Maintenant, il l’avait réveillée…
«Tu repenses encore au jour où j’ai disparu, c’est bien ça ?» Murmura-t-elle calmement, mais ce n’était pas réellement une question. Elle le connaissait suffisamment pour reconnaître cette expression inquiète qu’il arborait chaque fois que ses pensées recommençaient à le dévorer. Étouffant un long bâillement, Solfège se redressa lentement dans le lit tout en frottant un œil du poing.
«J’ai juste peur que tout ça disparaisse… Que tout redevient comme avant.» Expliqua le grand Koopa d’une voix plus basse, cherchant ses mots pendant que la jeune femme s’installait en tailleur à côté de lui pour plonger ses yeux verts dans les siens.
«Je ne vais nulle part.» Assura-t-elle d’une secousse de sa tête, faisant rebondir ses cheveux sur ses joues. Perplexe, elle inclina la tête sur le côté, l’encourageant silencieusement à continuer.
«Il faut dire que j’ai pas l’habitude que les choses se passent bien, héhé...» Ricana nerveusement Bowser après avoir passé une main griffue dans sa chevelure rouge. Mais face à l’absence de réaction de sa bien-aimée, son sourire crispé finit par disparaître dans un léger grognement d’agacement. Il venait d’être percé à jour. Alors il finit par laisser tomber les faux-semblants pour exprimer ce qu’il gardait au fond du cœur.
«Ça me fait peur d’être heureux, d’accord ?! Je sais pas comment faire pour garder tout ça sans arrêter de penser que ça va disparaître du jour au lendemain. Ça m’fout les nerfs ! Je suis meilleur pour casser des trucs que pour construire une famille. J’ai l’impression de tout faire de travers ! Et si je finissais par tout gâcher ? Si j’étais un mauvais père ? Si je retournais à mes vieux démons ? L’idée de vous perdre m’est devenue insupportable… Rah, pourquoi tout est toujours si compliqué ?!» S’exaspéra Bowser en passant furieusement ses mains dans sa tignasse, les dents serrées par la frustration. C’était rare de le voir s’ouvrir ainsi sur ses peurs et ses insécurités. Et Solfège le savait mieux que personne. Depuis des mois, tous les deux faisaient de leur mieux pour l’aider à exprimer ses émotions sans les laisser exploser sous forme de colère ou de violence. Mais après une vie entière passée à cacher sa vulnérabilité derrière des rugissements, de l’arrogance et des accès de rage, apprendre à parler de ses blessures restait un combat particulièrement difficile pour Bowser.
Néanmoins très touchée par ses confidences, Solfège se pencha pour lui prendre la main dans les siennes afin qu’il la regarde.
«Tu sais ce que je vois quand je te regarde ? Je ne vois pas le Bowser du passé, ni un mauvais père. Je vois quelqu’un qui essaie sincèrement de rendre les autres heureux, même quand il ne sait pas toujours comment s’y prendre. Tu crois vraiment qu’un mauvais père passerait ses nuits à avoir peur de perdre sa famille ? Qu’il se remettrait autant en question ? Les mauvais pères ne se préoccupent pas du bonheur de leurs enfants. Toi, tu fais tout ton possible pour Junior. Tu joues avec lui, tu lui racontes des histoires, tu le fais rire… et il t’adore pour ça. Tu es un véritable modèle à ses yeux !» Rassura-t-elle alors qu’elle passait délicatement son pouce sur les écailles du dos de sa main. Son sourire sincère s’élargit lorsque les sourcils de Bowser se levèrent de saisissement avant que sa bouche ne s’entrouvre légèrement. Elle poursuivit.
«Tu fais de ton mieux pour devenir une meilleure version de toi-même. Depuis des mois, tu essaies de faire amende honorable pour ton passé, alors ne doute jamais de tes capacités. Tu n’as pas besoin d’être parfait pour être aimé. Et tu n’as pas besoin de porter tout ça tout seul non plus. Junior t’aime, et moi aussi. Tu n’es plus seul maintenant. On est une famille. Quoi qu’il arrive, on affrontera les choses ensemble.» Solfège ponctua ses paroles d’un hochement de tête assuré. Son cœur se réchauffa quand elle vit enfin apparaître ce sourire qu’elle adorait tant sur le visage du roi des Koopas. Un sourire encore fragile, hésitant même… mais sincère. Ses paroles l’avaient atteint en plein cœur.
«Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rester à vos côtés. Pour toujours.» Déclara la jeune femme avec conviction.
«Promis ?» Demanda le grand Koopa avec une inquiétude presque enfantine dans la voix, comme s’il avait encore besoin d’entendre cette certitude une seconde fois pour réussir à y croire pleinement.
«Promis.» Répondit-elle sans la moindre hésitation en croisant son petit doigt avec celui de Bowser. Cette promesse-là, elle l’avait déjà faite autrefois à Bowser Jr. Et elle comptait bien la tenir.
Enfin rassurée de sentir la tension quitter peu à peu les épaules de Bowser, Solfège se rapprocha doucement de lui avant de venir enlacer son bras massif contre elle avec tendresse. Heureusement qu’il retirait ses lourds bracelets pour dormir… sinon elle aurait probablement fini écrasée sous leur poids en essayant de le câliner ainsi. Blottie contre son biceps chaud, la joue posée contre ses écailles, elle sentit finalement ses paupières devenir lourdes tandis que la pluie continuait de tomber derrière les fenêtres du château. Son sourire, lui, ne quitta jamais vraiment son visage avant qu’elle ne s’endorme paisiblement contre Bowser. La tortue n’osa pas bouger de peur de la réveiller, mais la soudaine proximité avec sa reine fit battre son cœur un peu plus fort sous son plastron. Il chérissait chaque contact, chaque étreinte et chaque instant passé à ses côtés comme s’il s’agissait du plus précieux des trésors. Ses yeux se baissèrent vers Solfège, observant ses longs cheveux rouges étalés contre lui alors que sa respiration calme réchauffait légèrement ses écailles. Malgré l’orage qui grondait toujours derrière les vitres du château, une étrange sensation de paix commençait enfin à apaiser le chaos dans son esprit.
Avec précaution, Bowser replia délicatement ses doigts autour de la main de sa femme sans chercher à troubler son sommeil, voulant simplement sentir davantage sa présence contre lui. Son regard s’adoucit aussitôt. Paisiblement lovée contre son bras, Solfège semblait tellement en confiance… Si petite et fragile en comparaison de sa carrure imposante. À mesure qu’il la détaillait, les battements affolés de son cœur commencèrent à ralentir sous son plastron tandis qu’un profond sentiment d’amour remplaçait peu à peu l’angoisse qui lui serrait le ventre depuis le début de la soirée. C’était ça, son véritable pouvoir. Cette capacité qu’avait Solfège à calmer les tourments qui faisaient rage en lui sans même réaliser l’effet qu’elle avait sur son cœur et son esprit. Peut-être qu’il avait encore peur de perdre tout cela. Peut-être que cette inquiétude ne disparaîtrait jamais totalement. Mais à cet instant précis… blotti contre celle qu’il aimait, bercé par le bruit de la pluie et la chaleur de Solfège contre lui, le grand roi avait simplement envie de croire qu’ils seraient capables de traverser n’importe quelle tempête ensemble.
Et pour la première fois depuis longtemps, le bruit de la pluie finit par l’apaiser au lieu de l’agacer.
Le lendemain ressemblait à n’importe quel autre jour au sein du Pays-Noir. Dans les longs couloirs sombres du château, un Koopa à la carapace verte effectuait sa patrouille avec un sérieux presque militaire, saluant respectueusement chaque créature qu’il croisait sur son passage. Sa hallebarde solidement maintenue dans une main, il redressa fièrement son casque cabossé de l’autre avant de poursuivre sa ronde. Aujourd’hui, cependant, son humeur était particulièrement excellente. Après tout, lorsque le roi était de bonne humeur, tout le château semblait respirer un peu mieux. Les serviteurs travaillaient avec moins de nervosité, les Koopas riaient plus fort dans les couloirs et surtout, personne ne risquait de finir carbonisé avant le déjeuner. Il n’y avait décidément rien de mieux qu’une belle journée paisible. Laissant échapper son petit bruit caractéristique, le garde sautilla joyeusement sur place lorsqu’un son attira soudainement son attention. À peine perceptible, une voix s’élevait depuis le fond du couloir menant aux sous-sols. Plus précisément depuis les geôles du château.
Piqué par la curiosité, le Koopa se rapprocha discrètement de l’origine du son avant de réaliser que cette voix appartenait à leur reine bien-aimée. L’humaine semblait parler avec quelqu’un dans les profondeurs de la prison. Le garde fronça légèrement les sourcils, intrigué. Après avoir lancé plusieurs regards nerveux autour de lui afin de vérifier qu’aucun autre soldat ne rôdait dans les environs, il s’approcha finalement de l’étroit escalier en colimaçon menant vers les sous-sols avant de commencer à le descendre avec prudence. Bien décidé à découvrir ce qui se passait. Plus il s’enfonçait dans les entrailles du château, plus la chaleur devenait écrasante. Longeant les murs de pierre pour éviter d’être remarqué, le Koopa finit par se pencher légèrement afin d’observer l’intérieur de la prison brûlante. Et effectivement, la reine était bien là. Assise au bord du précipice, un livre ouvert entre les mains. Face à elle, suspendu dans une immense cage métallique au-dessus de la lave se trouvait le terrible roi Tic-Tac, enfermé ici depuis sa défaite dans son propre royaume. Des gardes en vaisseau clown circulaient régulièrement au-dessus de la lave pour s’assurer qu’aucun prisonnier ne s’échappe… Or, il n’y en avait qu’un seul à l’heure actuelle.
Pris d’un soudain mouvement de panique à l’idée d’être surpris en train d’espionner la reine, le Koopa remonta aussitôt les escaliers sur la pointe des pieds. Assise au bord du précipice surplombant la lave en fusion, la jeune femme lisait calmement à voix haute face à l’immense cage suspendue dans les profondeurs de la prison. À l’intérieur, Tic-Tac lui tournait obstinément le dos, les bras croisés et le regard fixé droit devant lui sur les murs de sa cellule, comme s’il refusait catégoriquement d’accorder la moindre attention au récit. Solfège, elle, continuait malgré tout. Imperturbable. Sa voix douce résonnait dans cette prison infernale tandis qu’elle racontait les aventures d’un Chomp perdu cherchant son chemin. Un léger sourire persistait même sur son visage alors que ses doigts tournaient délicatement les pages du vieux livre à la couverture verte qu’elle avait emprunté dans l’une des bibliothèques du château. Ce n’était pas la première fois qu’elle descendait ici. Solfège venait régulièrement lui faire la lecture. Non pas parce que Tic-Tac le méritait après tout ce qu’il lui avait fait subir… mais parce qu’elle refusait de laisser quelqu’un s’enfermer dans le silence et la solitude, même après avoir été son bourreau.
Car la solitude, ça, Solfège la connaissait mieux que personne.
«Oh, quelle torture… Être condamné à écouter des histoires de Chomp toute la journée. Tu comptes vraiment continuer encore longtemps, ma petite étoile ? Je préférerais presque être jeté dans la lave plutôt que d’écouter cette histoire jusqu’à la fin.» Râla le pantin derrière les barreaux de sa cage, ses longues jambes se balançant lentement au-dessus de la lave.
«Je peux vous lire autre chose, si vous le souhaitez.» Proposa gentiment Solfège après avoir fermé le livre dans un claquement sec.
«Non, pitié ! Arrête avec ces histoires mielleuses qui finissent toujours bien ! C’est à chaque fois la même chose. “Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps…” Blablabla… Bisous, bisous, câlin, câlin, youpi, tout le monde est content.» Tic-Tac tira théâtralement la langue avec un profond air de dégoût avant de balancer sa tête d’un côté puis de l’autre dans une exagération dramatique digne d’un véritable martyr. Il détestait les histoires. Mais il détestait encore plus celles qui osaient prétendre que les fins heureuses existaient réellement.
«Toutes les histoires ne se terminent pas toujours bien.» Rappela Solfège d’un haussement d’épaules nonchalant. Bon… il fallait aussi dire qu’elle évitait soigneusement les récits trop tristes. Les fins malheureuses avaient une fâcheuse tendance à lui plomber le moral pour le reste de la journée.
«Mais dis-moi, est-ce là un signe ? Serais-tu en train de sous-entendre que tu es malheureuse ?» Interrogea soudainement Tic-Tac en se tournant enfin vers la jeune femme assise au bord du gouffre. Ses moustaches aiguilles frémirent tandis qu’il observait attentivement son expression, à l’affût du moindre doute, de la moindre fissure derrière son éternel sourire.
«Je n’ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie ! Je sais enfin ce que ça fait d’être aimée. On me donne ce que je n’ai jamais eu avant, une famille et des amis.» S’enthousiasma Solfège, ses longs cheveux rouges glissant sur ses épaules lorsqu’elle releva légèrement la tête vers lui pour lui offrir son sourire éclatant.
«En es-tu sûre ?» Insista Tic-Tac, faisant volontairement traîner sa voix.
«Oui. Je n’ai besoin de rien d’autre.» Répondit catégoriquement l’humaine, ne se laissant pas déstabiliser par ses tentatives de manipulation. Ce qui sembla agaça le roi dans sa cage.
«Mhmmm… quoi qu’il en soit, je pourrais te proposer un contrat. Je connais le moyen de te rendre vraiment heureuse… admirée, adorée, loin de tous tracas. Tu découvrirais enfin la véritable signification du mot bonheur. Ce gros plein de soupe n’est pas assez bien pour ma petite étoile qui mérite de briller !» Les mots dégoulinaient de venin alors que ses doigts se crispaient en un poing serré. Déjà, son esprit dérivait vers d’innombrables fantasmes de vengeance où il écrasait Bowser avant de reprendre ce qu’il considérait encore comme sien. Combien de fois avait-il imaginé des scénarios où il remportait la victoire ? Il avait cessé de les compter depuis longtemps. Espérant parvenir à semer le doute, l’homme pantin se pencha lentement vers Solfège, agrippant d’une poigne de fer les barreaux qui le retenaient prisonnier.
«Rends-moi ma canne, et je peux te promettre que tout tes soucis s’envoleront, comme par magie.» Murmura-t-il d’une voix basse, un sourire mauvais étirant son visage mécanique. Cependant, son ancienne esclave ne se laissa pas influencer.
«Vous savez bien que je ne peux pas faire ça. Vous êtes quelqu’un de dangereux, instable et imprévisible.» Soupira Solfège de défaite en croisant les bras sur sa poitrine. À chacune de ses visites, Tic-Tac essayait inlassablement de négocier sa liberté avec elle… Sauf que personne ne lui faisait confiance, et à juste titre ! Oui, Solfège éprouvait de la pitié en le voyant enfermé ici, seul dans ces geôles brûlantes sans personne à qui parler. Mais elle n’était pas naïve pour autant. Après toutes ces années passées à son service, elle connaissait bien trop la noirceur qui se cachait derrière ses promesses. Jamais elle ne pactiserait avec le diable. Puis, après un court silence, la jeune femme releva finalement les yeux vers lui.
«Mais je ne vous en veux pas, je ne vous en veux plus. Je devrais même vous remercier. Car grâce à vous, j’ai enfin trouvé ma place dans ce monde. J’ai compris ce que signifiait vraiment être libre. Si je n’avais jamais quitté cette horloge… je n’aurais jamais rencontré ceux qui comptent le plus pour moi aujourd’hui. Donc je vous pardonne !» Déclara-t-elle avec une sincérité désarmante.
«Tu… m’accordes ton pardon ?» Hébété, les sourcils de Tic-Tac se hissèrent, incapable de masquer la stupéfaction qui traversait soudainement son visage.
«Oui !» Le regard de Solfège s’adoucit alors qu’un petit sourire serein apparaissait sur son visage. Elle était parfaitement sincère.
Il y eut un long moment de silence entre eux où seuls les grondements sourds de la lave et le crépitement des flammes venaient troubler l’atmosphère pesante de la prison. Face à lui, le sourire de Solfège demeurait inchangé. Paisible. Doux. Bienveillant. Et pour la première fois depuis bien longtemps, le roi Tic-Tac comprit quelque chose. Elle était réellement heureuse. Pas heureuse en apparence. Pas heureuse pour se convaincre elle-même. Non… profondément heureuse. Épanouie. Libre. Elle avait réussi à faire la paix avec son passé malgré toutes les années de solitude, de peur et d’enfermement qu’il lui avait imposées. En dépit de toutes les blessures qu’elle portait encore, Solfège continuait d’avancer avec une résilience qui le dépassait complètement. Cette réalisation le troubla plus qu’il ne voulait l’admettre. Car au fond, il ne comprenait pas comment quelqu’un ayant autant souffert pouvait encore être capable de sourire ainsi. Et cette idée le répugnait presque autant qu’elle le dérangeait. Comme agacé par ses propres pensées, le pantin secoua brusquement la tête avant de froncer les sourcils dans un grognement contrarié. Grognements qui se transforma vite en un rire guttural.
«PWAHAHAHA ! C’est probablement la chose la plus absurde que j’aie jamais entendue ! Ma petite étoile qui me pardonne… Ha ! La bonne blague. Que tu le veuilles ou non, tu m’appartiens toujours.» Susurra-t-il de cette voix basse et inquiétante qu’il employait lorsqu’il cherchait à lui faire peur ou à briser sa volonté. Fixant Solfège d’un regard froid à travers les barreaux de sa cage, son attitude changea brusquement l’instant suivant. Dans un soupir dramatique, il posa une main contre son front avant d’utiliser son haut-de-forme pour se ventiler exagérément, comme s’il était sur le point de s’évanouir ; «Cherche-moi plutôt un verre de lait, on est en train de cuire ici ! Cette chaleur est mauvaise pour ma moustache. Elle me tape sur le système !»
«Je ne suis plus votre servante.» Répliqua calmement Solfège, cette simple phrase suffisant à faire sortir Tic-Tac de ses gonds.
«PETITE PESTE !» Grinça-t-il aussitôt, ses engrenages claquant sous la frustration. Ses doigts serraient si forts les barreaux qu’ils pourraient craquer alors qu’il fusillait du regard l’humaine à quelques mètres de lui.
Comment osait-elle ?!
«Je reviendrai vous voir demain.» Dit-elle simplement, nullement atteinte par ses paroles acerbes. Tandis qu’elle se détournait pour emprunter le chemin en sens inverse, le pantin derrière elle paniqua.
«Non, attends ! Reviens… Tu te rappelles quand tu chantais pour moi ? J’ai envie de l’entendre, ta voix… Chante pour moi, mon petit trésor. Allez…» Plaida-t-il dans un ton presque implorant qui contrastait violemment avec son arrogance habituelle. Cela donna des frissons à Solfège qui ne se retourna pas pour commencer à remonter les escaliers en colimaçon, laissant derrière elle un Tic-Tac de plus en plus agité.
«LIBÈRE-MOI ! Tu entends ?! Personne ne peut garder Tic-Tac emprisonné ! Je vais tous vous étriper, tous autant que vous êtes ! Toi et ta bande de sales petits rats, je vous EXTERMINERAI jusqu’au dernier !» S’insurgea-t-il d’une voix grave et menaçante.
Dans son dos, les hurlements de rage de la seule figure paternelle qu’elle n’ait jamais connue continuèrent de résonner longuement dans les profondeurs. Pour autant, Solfège ne se retourna pas une seule fois. Et malgré le poids de tous ces souvenirs derrière elle, un petit sourire persistait sur son visage.
Car aujourd’hui, elle venait enfin de faire un immense pas vers sa propre rédemption.
À suivre…
Alors, que pensez-vous du choix de Solfège ? Elle a raison d’après vous ? Tic-Tac mérite-t-il son pardon ?
À bientôt,
VP