Jour 1 – Forêt d’automne
Forêt de Hawkins - 28 octobre 1990
Jonathan ne sait pas ce qu’ils fichent dans cette foutue forêt. La vue des buissons épais – qui ont autrefois dissimulé des monstres venus d’une autre dimension – lui fait instantanément dresser les poils sur la nuque et il sent ses mains trembler.
Planté là, debout au milieu d’un écrin de feuilles mortes et d’aiguilles de pins, il veut immédiatement rebrousser chemin, prêt à demander à Nancy pourquoi elle les a amenés à cet endroit précis – et surtout de quoi elle veut discuter, en privé et en pleine nature, près de deux ans après leur rupture[1]. Il ouvre la bouche pour poser des questions ; elles meurent sur ses lèvres quand Nancy s’empare des siennes.
Il perd complètement ses moyens et le fil du temps, lui rendant fébrilement ses baisers. Quelque part dans l’espace restreint entre eux, son angoisse s’est évaporée. Dissoute dans le brouillard et l'humidité ambiante. À quoi bon s’inquiéter des souvenirs de démogorgons tapis derrière les fourrés au fin fond de la futaie, tant qu'il peut la tenir contre lui ?
Le tapis mordoré, mêlé aux branchages, craque sous le poids conjoint de leurs corps. L’odeur du pétrichor est masquée par celle de Nancy et Jonathan abandonne jusqu’à la plus maigre capacité de réflexion, alors qu'il plonge le nez dans le creux de son cou.
Il ne sait quelle drôle de fièvre les pousse à subitement s’enlacer et s’embrasser au cœur de l'automne, mais il se refuse à y renoncer.
À un moment, sans qu’il ne s’explique vraiment le phénomène, ils se retrouvent à terre, à même l’humus détrempé et à moitié dévêtus.
Des coques de marrons s’enfonçant dans son dos et des épines de conifères lui grattant les flancs, le cerveau de Jonathan se remet juste assez longtemps en branle pour qu’il se dise que se jeter l’un sur l’autre ici est une idée spécialement stupide : ils vont finir couverts de boue et mourir de froid s’ils persistent dans cet étrange élan.
Mais Nancy le surplombe, presque nue, les joues rougies et une feuille orangée plantée entre ses boucles fauves…
Il perd son souffle.
Ainsi soit-il : ils mourront dans cette forêt.
Jour 2 – Danser
Collège de Hawkins - 15 décembre 1984
À son arrivée dans la salle de bal, Max balaye du regard les lieux et hésite à lever les yeux au ciel face à l’avalanche de décorations dont est affublée la pièce faisant habituellement office de réfectoire : le bahut a mis les petits plats dans les grands. Le plafond est entièrement couvert de guirlandes, tout en nuances de blanc, bleu et argenté. Et des paillettes scintillent partout où elle peut poser les yeux.
Elle a l’impression de s’être égarée entre les pages d’un conte de fée… ou sous le jupon de Cendrillon. Un vrai truc de nunuche. Comment son ami pot-de-colle l’a convaincue de se prêter à cette mascarade ?
Ah oui, une expérience de mort imminente, ça rend ouvert aux propositions les plus saugrenues : y compris celle de participer au bal du collège avec son – presque – petit copain.
Rejetant ses longs cheveux roux en arrière, Max se dirige résolument vers son cavalier. Elle doit maintenir ses lèvres fermement serrées pour ne pas éclater de rire. Lucas la fixe comme s’il ne l’avait jamais vue… il semble au bord de l’évanouissement et est curieusement engoncé dans son costume vieillot. Va-t-il tomber dans les pommes si elle lui propose une danse ?
Max se retient de se moquer et de le taquiner jusqu’à plus soif. Le large sourire idiot qui s’incruste sur la bouche de Lucas – déformant tout son visage en une moue ravie – lorsqu’elle lui tend la main, la persuade d’avoir eu une riche idée en acceptant ce rendez-vous ridicule.
Elle n’aime même pas la musique qui tourne en fond...
Every Breath You Take
Si on veut son avis, les paroles sont plus flippantes que romantiques[2] ; pourtant, elle se laisse volontiers entraîner dans un pas de deux.
Et quand elle se décide, sur une impulsion, à embrasser Lucas et qu’il lui adresse un sourire encore plus brillant qu’un instant plus tôt… Max se surprend à espérer que la cauchemardesque ville d’Hawkins organise beaucoup d'autres stupides bals.
Peut-être un pour fêter la remise des diplômes ? Ou alors pour Halloween…
Peu importe, tant que ça lui donne une bonne excuse pour danser avec Lucas.
Jour 3 – Corbeau bavard
Parc adjacent au lycée de Hawkins – 12 octobre 1985
Eddie Munson sur son arbre perché[3] contemple ses ouailles. Ils l’observent, retenant unanimement leur souffle, paralysés dans une attente fébrile.
Qu’a engendré leur dernière action ? Seul le Maître du jeu peut répondre à la question oiseuse et, il est vrai, qu’il s’est montré particulièrement retors sur cette campagne… aussi Eddie comprend fort bien leur crainte d’être tombés dans un énième traquenard.
Descendant d’un bond de son trône improvisé – une simple table de pique-nique au bois vermoulu… des fois, il faut faire avec les moyens du bord – le Roi autoproclamé du Hellfire Club adresse un sourire de loup à ses troupes.
Déambulant dans la pièce en cabotinant et prenant des intonations inquiétantes à des moments étudiés, il se met à leur narrer l’histoire de la perfide créature qu’ils ont éveillée en choisissant de pénétrer l’antre de Xangdar, après le dernier coup de dé de Mike : Corvus le Banni. Un corbeau bavard.
Au début peu impressionnés par l’annonce de cette caractéristique – Gareth et Dustin ont même eu l’outrecuidance de pouffer – de leur ennemi, les aventuriers doivent bien vite déchanter : eh oui, pauvres fous ! Sous-estimer l’une des créations spéciales d’Eddie à ce stade avancé de la quête est un flagrant signe de bêtise. Il leur en cuira.
Pris dans l’enchantement de Corvus, ils sont forcés de l’écouter bavasser jusqu’à ce que mort s’ensuive… ou jusqu’à ce que l’un d’eux obtienne un lancer d’une valeur d’au moins 17.
Les pauvres compagnons n’ont chacun droit qu’à une tentative de jet pour trouver le contre-sort.
Jeff, Gareth et Lucas échouent lamentablement, écopant respectivement de scores de 6, 4 et 8 ; Mike parvient à faire pire, tombant sur un cinglant 1… hébété par sa malchance, le gamin Wheeler fixe le dé avec une mine moitié courroucée, moitié écœurée.
Eddie n’en sourit que plus largement. À chaque tentative ratée, il jubile. Et repart dans une logorrhée inspirée, jouant avec ses doigts bagués de têtes de morts et agitant ses longs cheveux bouclés. Un monstre à la langue bien pendue ? Le rôle lui sied comme un gant.
Quatre joueurs sur le carreau. Il ne reste que Dustin pour sauver l’honneur… tentera-t-il le coup, quitte à subir la destruction de sa fiche personnage en cas d’échec ?
Eddie pousse quelques croassements et persifle pour le faire hésiter, mais le gamin s’accroche au dé avant de lui adresser un regard frondeur. Dustin se mord les lèvres et jette impulsivement l’icosaèdre sur le tapis de jeu. Toute l’assistance est réduite au silence : dans un instant suspendu, les comparses comme l’Oiseau de malheur attendent fiévreusement le résultat.
Après d’interminables secondes à tourner, le dé s’immobilise enfin : 18.
Dans un tonnerre d’applaudissements, Corvus s’effondre, la main sur le cœur et le sifflet coupé. Après une roulade au sol de fausse agonie, Eddie se relève le sourire aux lèvres : il aime quand ses aventuriers triomphent de l’adversité.
Jour 4 – Espace
Cabane de Hopper – 1er novembre 1984
Installé à même le sol du perron de sa maisonnée, Hopper tire furieusement sur la gitane maïs coincée entre ses lèvres. Sous son regard courroucé, les volutes de fumée s’élèvent et se perdent dans l’air sec et glacé de la nuit. Il enregistre à peine la sensation de froid, tellement ses nerfs sont à vif.
Il ne sait pas s’il est plus furieux contre lui-même ou contre la gamine. La gamine – échaudée comme un chat sauvage – qui vient d’essayer de le blesser avec ses pouvoirs télékinésiques. La gamine qui s’étouffait dans sa rage et dans ses larmes moins d’une demi-heure auparavant… La gamine qui est, sans doute, toujours prostrée dans la petite chambre à l’autre extrémité de la bicoque, occupée à le maudire ou à sangloter. Probablement en train de faire les deux à la fois.
Ils sont à moins de cinquante mètres l’un de l’autre, mais Hopper a l’impression d’être à des années-lumière d’Elfe. Incapable de faire quoi que ce soit pour la réconforter – même s’il pouvait trouver en lui les bons mots, elle l’enverrait sans doute bouler – et, surtout, bien trop en colère pour essayer. Esquisser un geste d’apaisement alors qu'elle vient de le frapper avec son propre mobilier ? Très peu pour lui.
Il n’est pas calibré pour ça. Il n’est pas le père de la môme… Il ne sait pas comment gérer les crises de la morveuse « magique » qu’il doit maintenir enfermée pour sa propre sécurité. La gosse ne veut pas comprendre que c’est pour son propre bien qu’il la laisse coincée – depuis 353 jours… à moins que ce ne soit 354 ? Il perd le compte, même si Elfe continue à lui servir le décompte semaine après semaine, comme si elle était une bagnarde – dans un espace restreint.
Il ne se rappelle plus ce que c’est d’avoir douze ou treize piges… il doute qu’il aurait supporté d’être reclus entre quatre murs durant près d’un an avec un type bougon et une télévision en guise de seul contact avec le monde extérieur. Télévision qu'il vient de bousiller sur un coup de sang.
Hopper serait devenu fou et aurait vrillé bien plus tôt. Tout bien considéré, la petite était de bonne composition au vu des circonstances...
Elle avait fait son lot de compromis – même sans cerner ce que c’était –, la seule chose qu’elle avait exigée, c’était qu’il lui tienne compagnie pour cette foutue fête d’Halloween et il en avait été incapable.
C’est sa putain de faute et l’admettre rend les choses encore pires.
Il avale un peu de fumée en contemplant la poignée d’étoiles criblant le ciel sombre. Regarder les étoiles évoquait toujours le souvenir de Sarah de manière un peu trop vive… Elle qui avait tant aimé l’astronomie : fascinée par les galaxies et curieuse de tout ce qui se cachait au-delà du ciel terrestre [4].
Aurait-il été un père aussi merdique pour elle, si Sarah avait eu l’occasion de grandir ? L'aurait-elle détesté à l'adolescence ?
Se serait-elle endormie la boule au ventre, remplie de hargne et de tristesse, parce qu'il était incapable de s'en occuper correctement ?
C’est stupide, Elfe n’est pas Sarah. Elle n’est pas sa fille, il se contente de l’héberger parce qu’elle serait en danger de mort s’il ne l'abritait pas.
Elle n’est pas sa fille.
Hopper ne peut pas s’égarer dans ce genre de pensées. Y dériver lui donne envie de se noyer dans une bouteille d’alcool fort… ce qui n’est, bien sûr, pas une option valable, s’il doit gérer une enfant en pétard et bien engagée sur le sentier de la guerre. Une enfant qui n’est pas sa fille.
Il ferme les yeux et soupire ; sa colère s’est progressivement dissipée, remplacée par une profonde lassitude.
Il est toujours comme un foutu trou noir : continuant à faire le vide autour de lui et à aspirer le bonheur des gens forcés à le côtoyer…
Tant pis.
Hopper ne sait pas comment jouer les bonnes figures paternelles – intimer à Elfe d’avaler une constellation de petits pois par semaine ne suffit certainement pas à faire de lui un modèle éducatif viable – et il ne sait même pas si la gamine veut qu’il essaye.
Pour l’instant, il la gardera en sécurité, même si elle le déteste à cause de ça. Et il devra se contenter de la protéger à distance si elle veut lui battre froid : peu importe l’espace entre eux, tant qu’à la fin elle peut continuer à observer les étoiles.
Jour 5 – Lendemain difficile
Chambre de Nancy Wheeler – Nuit du 31 octobre au 1er novembre 1984
De grosses gouttes de sueur dégoulinent le long des tempes de Nancy et elle frissonne de manière incontrôlable sous ses couvertures, une sensation pâteuse logée au fond de sa gorge…
Oh !
À demi assommée, elle parvient à se redresser sur son séant et à s’extraire difficilement de la literie, un horrible haut-le-cœur la secouant jusqu’aux orteils. Ankylosée et blême, elle parvient à suffisamment faire fonctionner ses jambes flageolantes pour se précipiter dans la salle d’eau attenante à sa chambre.
Son objectif atteint in extremis, elle a juste le temps de dégager ses cheveux de son visage avant de déverser le contenu de son estomac dans le lavabo : une mixture essentiellement liquide – de la bile et du punch ? – à l’aspect jaunâtre et à l’odeur âcre éclabousse la cuve de porcelaine. Beurk.
La gorge brûlante, Nancy contemple son reflet dans le miroir avec un air atterré : les yeux injectés de sang, les cheveux défaits et son pull blanc imbibé d’un alcool inconnu – qui y a laissé une large tache rose… sans doute indélébile –, elle semble plus morte que vive. C’est peut-être approprié de ressembler à un zombie le soir d’Halloween…
La fête d’Halloween… Seigneur ! L’explication sur son état lui revient sous une forme confuse : elle s’était sentie mal et minable ces derniers temps, toujours hantée par la mort de Barb, Steve l’avait emmenée à une fête pour qu’elle se détende et… il y avait eu un bol de punch. Elle en avait usé et abusé, de plus en plus stupidement ivre au fil des verres.
Oui, c’est ça.
Elle se concentre pour retrouver d’autres bribes, mais le reste de la soirée demeure complètement opaque. Elle n’ose imaginer à quel point elle s’est donnée en spectacle... Misère !
Elle se lave frénétiquement les dents et asperge son visage d’eau fraîche. L’esprit un brin moins embrumé, mais toujours vaseuse, elle se traîne jusqu’à son lit et s’effondre dedans après avoir ôté, avec une bonne dose de dégoût, le pull souillé.
Le cadran de son réveil affiche 23 h 56 en caractères rouges et lumineux. Elle et Steve étaient arrivés à la fête aux alentours de 19 h… elle avait réussi à se coller cette cuite lamentable en moins de cinq heures ? Voire trois ou quatre heures si elle considérait qu’elle avait bien dû réussir à s’assoupir un certain laps de temps avant que l’envie de vomir la réveille…
Formidable. Nancy observe les minutes défiler sur son horloge, luttant toujours contre une désagréable sensation nauséeuse qui lui agite les tripes. Minuit passe.
Joyeux Halloween !
Elle se rendort sans y prendre garde et, quand elle s’éveille de nouveau, il est quatre heures passées.
Nancy grogne : tout autour d’elle la pièce tangue et, si les nausées semblent dissipées, un violent mal de tête lui transperce le crâne. Il lui reste moins de trois heures de sommeil avant de devoir se rendre au lycée et, à son âge avancé, il est hors de question qu’elle prétende avoir fait une indigestion de sucreries. Ne parvenant pas à se rendormir, des piverts cognant à l’intérieur de son cerveau malmené, elle enregistre la présence d’un verre d’eau sur sa table de chevet et de bottes soigneusement rangées debout à côté de son lit.
Elle n’aurait pas été capable de ce niveau de prévenance au stade d’alcoolémie qui avait été le sien quelques heures plus tôt…
Nancy se sent mortifiée, réalisant que Steve a dû s’occuper de la ramener chez elle et de la mettre au lit dans cet état ridicule [5].
Jetant un œil à la couverture d’Abattoir 5 de Vonnegut qui traîne à côté du verre, elle se console fugitivement en se disant, qu’au moins, l’asocial Jonathan Byers n’aura pas été témoin de sa débâcle. La journée s’annonce difficile, mais elle peut au moins être soulagée que son ami – et c’est toujours aussi curieux de penser à lui en ces termes – n’ait pas voulu se rendre à la fichue soirée de la veille.
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Notes :
[1] Les scénaristes ne se sont pas foulés avec leur séparation, pourquoi me foulerais-je pour les rabibocher ? :p
[2] Max fait preuve de la jugeote qui a manqué à tous ses contemporains ayant érigé « Every Breath You Take » comme une chanson romantique… Sting aussi était d’accord pour qualifier les paroles de flippantes ;)
[3] Le thème « corbeau bavard » m’a immédiatement fait songer à ce drôle d’oiseau.
[4] Sarah, la fille d’Hopper est morte à l’âge de 7 ans d’une leucémie, celle-ci, très douée en sciences, était passionnée par l’espace et les galaxies. On apprend dans la S4 qu’il se considère responsable du cancer de sa fille à cause de son exposition à l’agent orange durant la guerre du Vietnam.
[5] Pour ceux qui – comme la version éméchée de Nancy – auraient oublié ce détail de la saison 2 : Nancy et Steve ont eu une terrible dispute à la fête d’Halloween ; c’est en fait Jonathan – qui, exceptionnellement, ne « passait pas sa soirée à lire Vonnegut en écoutant les Talking Heads » – qui a ramené Nancy chez elle.