7 novembre 1983 – Toiture du commissariat de Hawkins
Avant même que l’aube se lève, Jasper était planqué dans un renfoncement sombre du toit du poste de police de Hawkins. Depuis sa cachette – haut-perchée, mais à demi dissimulée derrière la guérite métallique abritant les installations électriques – il ne pouvait être aperçu par les badauds en contrebas ; en revanche, il bénéficiait d’un parfait observatoire. Pas que le vampire fut intéressé par la vue panoramique du quartier ennuyeux que dominait le commissariat… non, ce qui retenait sa pleine attention depuis le terme de la nuit, c'étaient les discussions entre les agents et les habitants venus signaler des incidents.
Voilà des heures qu’il faisait le pied de grue, l’oreille dressée, à l’affût de la plus petite bribe de conversation significative. Jusqu’ici, rien de bien crucial n’avait émergé… cependant, une fois le jour ayant enfin pointé son nez, Jasper n’eut pas à patienter longtemps pour que le « signalement » auquel il espérait assister eût lieu.
À 9h17 tapantes, une femme déboula en pleine tourmente, tremblante et nerveuse au dernier degré. Elle luttait, sans grand succès, contre la peur et la tristesse qui s’enroulaient autour d’elle telles des plantes grimpantes. Malgré sa fébrilité, la femme parvint à faire preuve d’une froide détermination quand elle exigea de voir le shérif Jim Hopper… après quelques âpres négociations, elle fut installée dans son bureau. Ce dernier ne put échapper à l’entrevue et, en dépit d’une mauvaise volonté initiale, l’homme de loi dut réviser son jugement hâtif et admettre que la mère affolée face à lui avait de bonnes raisons de l’être : son plus jeune fils, Will, avait disparu. Sans doute depuis la veille au soir.
Tapi sur le toit, Jasper aurait pu attester que la dénommée Joyce Byers n’était pas en train de se disperser dans des inquiétudes sans fondement. Ses suppositions se révélaient globalement justes : son enfant n’était pas un fugueur – contrairement à ce qu’avait suggéré le shérif, espérant vainement apaiser un peu son vis-à-vis, avant d’être sèchement contredit – et il avait bel et bien « disparu ». Plus précisément, le gosse avait été enlevé… Ou, tout du moins, Jasper ne pouvait trouver de meilleurs mots pour qualifier l’événement.
La veille, aux environs de vingt-deux heures, l’ampoule accrochée au plafond du motel où il séjournait avait sinistrement clignoté avant de rendre son dernier soupir. Peu soucieux de cette déperdition lumineuse, le vampire s’était néanmoins relevé d’un bond, tous ses instincts en alerte. Une étrange sueur froide faisant se dresser les poils courts sur sa nuque. Jetant un coup d’œil dans la rue, il avait pu constater que le dysfonctionnement électrique paraissait global : les néons de la station-service grésillaient faiblement, la plupart des réverbères s’étaient éteints, tandis que d’autres diffusaient une lumière blafarde par intermittence.
Jasper avait alors entrouvert la fenêtre de son logement temporaire. Penchant la tête, autant que lui permettait le vasistas, il avait fixé son regard sur les lueurs artificielles qui vacillaient ; désireux d’examiner le phénomène en vue directe plutôt que depuis l’arrière d’une lucarne rendue opaque par la condensation due au brouillard poisseux qui enveloppait le paysage. Il avait immédiatement été assommé par une odeur délicieuse. Un arôme tel qu’il n’en avait jamais senti…
L’immortel fut si déconcerté par le parfum inconnu et hypnotisant, qu’il en resta un instant figé sur place.
Quand il put enfin bouger, le vampire fila aux trousses de la fragrance fuyante dont le fumet lui faisait si forte impression. Comme possédé, il se précipita en direction des effluves mouvants et obsédants – oubliant tout principe de précaution : il cavala à pleine vitesse, ne parvenant pas à se soucier des hypothétiques témoins qui pourraient croiser sa route et réaliser que la forme sprintant à travers les ombres avait un visage humain – et il finit, au terme de sa course frénétique, par atterrir à l’orée d’un petit bois donnant sur une grande maison isolée à l’allure peu entretenue. Au travers des vitres à grands carreaux, on pouvait constater qu’au sein de la bâtisse l’électricité semblait devenue folle, toutes les ampoules papillonnant furieusement.
Même au travers du voile capiteux de la senteur entêtante, Jasper nota une très légère odeur de sang humain lui picotant les narines – sans doute une blessure aussi bénigne que des écorchures – et, surtout, il ressentit la franche terreur de la personne étant actuellement retranchée dans le cabanon jouxtant la demeure. Et il entendit retentir le bruit caractéristique d’un fusil chargé à la va-vite. N’ayant pas le temps d’accorder une seconde pensée à l’absurdité de son comportement, le vampire s’engouffra à la hâte dans l’abri de jardin, s’empressant de pénétrer dans la guérite qui exhalait l’odeur si particulière et d’où il pouvait aisément distinguer les à-coups d’un cœur agité…
Jasper eut juste quelques secondes pour analyser la scène absurde se jouant sous ses yeux : l’ampoule suspendue au plafond pulsait d’une lumière intense qui paraissait largement excéder ses capacités, le mur au fond du cabanon, lui, était défiguré par une déchirure semblable à une plaie. Plaie qui finissait de se refermer, se suturant autour du corps recroquevillé d’un garçon épouvanté, les mains crispées autour d’une carabine de chasse bien inutile. Le gamin qui devait avoir dix ou onze ans – douze ans tout au plus – avait juste eu le temps d’émettre un couinement effaré, avant d’être complètement avalé par le mur.
Les soubresauts de terreur que l’empathe éprouvait via son pouvoir s’évaporèrent instantanément. Peu importe où le petit avait été emmené, il ne se situait plus dans le périmètre. Jasper, qui n’avait pu que stupidement cligner des yeux tandis que l’enfant se faisait absorber, était resté longuement coi face aux planches vermoulues composant la cabane ; puis, il avait méthodiquement glissé ses paumes dessus à la recherche d’aspérités. Inutile : les lattes veinées étaient vierges de toute trace du chaos précédent.
Le fascinant parfum qui l’avait attiré sur les lieux semblait s’être éclipsé en même temps que la béance dans le mur : si l’odeur du petit garçon imprégnait encore l’espace de manière tangible, les résidus étrangers étaient déjà presque imperceptibles. Retournés au néant dont ils avaient émergés ?
Finissant de se ressaisir, le vampire avait entrepris de pénétrer la maison adjacente, la visitant de fond en comble tant qu’elle était vide. Il s’attarda plus longuement dans la chambre d’enfant, scrutant le décor qui l’entourait, traquant le plus frivole indice qui aurait pu le renseigner sur ce qui diable venait de se produire sous son nez.
La chambre était chaleureusement décorée et tout ce qu’il y a d’ordinaire : sur un petit secrétaire, coincé entre le lit et la fenêtre, s’étalaient quelques dessins – assez réussis de ce que pouvait en juger Jasper, au vu de l’âge supposé du môme – et la moitié du contenu d’une trousse. Des tubes de gouache, des crayons aux teintes pastel, une gomme et un double décimètre trônaient au sommet d’une pile de boîtes de jeux, accolée au bureau, qui faisait visiblement office de table d’appoint.
La modeste bibliothèque à l’angle de la porte débordait de romans fantastiques et de comics entassés – la saga X-Men, en particulier, semblait jouir d’un certain succès. Un joyeux bazar traînait sous le lit : quelques livres et bandes dessinées supplémentaires abandonnés à la poussière, des mouchoirs usités, des chaussettes sales et une flûte à bec encrassée. Tout ce petit monde devait siéger là depuis quelques semaines, si on se fiait aux moutons grisâtres s’y accumulant.
Rien que de très banal : une chambre de pré-adolescent sans intérêt. Pourtant, il venait d’arriver à l’enfant y logeant habituellement, quelque chose qu’une créature surnaturelle elle-même se devait de définir « extraordinairement étrange ».
S’il ne pouvait tabler que les circonstances de la disparition d’Emmett soient exactement similaires à celles entourant l’enlèvement du gamin – aucun bouquet envoûtant n’avait été exhalé au sein de la forêt le jour de la session de chasse à l’issue mystérieuse –, il aurait été idiot de penser que deux événements aussi bizarres survenus en un si court intervalle n’eussent aucun lien. Aussi Jasper était déterminé à en apprendre autant que possible sur le môme avalé par la cabane… d’où son espionnage matutinal au commissariat de Hawkins.
Activité qui ne lui avait pas appris grand-chose, si ce n’est que la mère de l’enfant était – évidemment – morte d’inquiétude et employait actuellement toute son angoisse rageuse à bon escient : en usant et abusant pour convaincre le morose shérif Hopper de se lancer dans l’enquête séance tenante.
Désertant les lieux au moment où Jim Hopper promettait à la femme d’entamer des recherches immédiates et se décidait à aller interroger les amis de Will, Jasper leva discrètement le camp. Qu’un étranger au physique remarquable – les vampires se révélant incroyablement attractifs aux yeux des humains – soit aperçu aux abords du commissariat, alors qu’un enfant du coin venait d’être porté disparu semblait très peu opportun. L’immortel s’en retourna à son hôtel. Une fois arrivé sur place, il passa la majeure partie de la journée à ressasser toutes les explications plausibles – ou plutôt les moins biscornues – lui venant à l’esprit sur le phénomène dont il avait été témoin : le don d’un vampire inconnu au bataillon ? De la science ? De la magie ? Rien de tout cela ou un mélange des trois ?
La magie n’existait pas à sa connaissance, mais, après-tout, les vampires non plus selon les humains… alors, qu’en savait-il ?
Perdu entre moult conjectures aussi improbables qu’insatisfaisantes, il attendit que le soleil se couche pour se rendre à petite cabine téléphonique bleu foncé à l’embranchement de la route menant au Benny’s Burger. Il était déterminé à joindre de nouveau Alice…
Il n’eut pas le temps de pénétrer dans l’habitacle – qui lui paraissait toujours plus étroit à l’intérieur – qu’un coup de feu retentit, suivi de bruits de fracas et d’éclats de voix. L’odeur de sang frais éclata, s’écrasant sur le vampire ; abondante et suffisamment proche pour que ses sens se focalisent immédiatement dessus. Il lui fallut toute sa maîtrise de lui-même pour ne pas se précipiter vers la promesse d’un repas alléchant. Avec effort, il parvint à tourner les talons et à courir dans la direction inverse, se mettant in extremis à couvert derrière un bosquet avant d’être remarqué. Peu importe ce qu’il se passait dans le diner, il ne pouvait définitivement pas se faire pincer à proximité d’une scène de crime…
Quelques instants après qu’il se fut dissimulé, des humains surgir par vague du restaurant : d’abord une fillette chétive, le crâne rasé, engloutie dans un t-shirt jaune trois fois trop grand pour elle, se précipita vers la forêt comme si elle avait le diable aux trousses, puis – moins de deux minutes plus tard, après avoir visiblement lutté contre une porte refusant de s’ouvrir – une femme en tailleur et une poignée d’hommes encostardés, visiblement à la poursuite de l’enfant, sortirent en trombe, se dispersant pour quadriller le secteur. Enfin, un homme de haute stature dont le visage froid n’était pas inconnu à Jasper – affiché sur diverses coupures de presse et clichés polaroids de Murray Bauman – quitta les lieux d’un pas nonchalant, sans jeter un regard en arrière.
Le Docteur Brenner monta sur le siège passager d’une berline aux vitres opaques. Celle-ci démarra promptement, s’évanouissant dans la nuit.
Qu’il y eût ou non des puissances surnaturelles à l’œuvre dans les événements agitant Hawkins, les scientifiques du laboratoire n’étaient apparemment pas étrangers au désordre : Jasper avait besoin de parler à Alice. Et à Melvin Frohike.
8 novembre 1983 – Talus forestier en face d’une vaste propriété
Silencieusement collé à l’écorce du sommet d’un grand pin, le vampire se demandait sérieusement ce qu’il fichait là, caché dans les bois tel un satyre, à lorgner les aléas de la vie des adolescents humains peuplant la curieuse commune dans laquelle il se voyait – bien malgré lui – toujours piégé.
Faute d’une idée d’occupation plus probante en attendant la « livraison » promise par Frohike, Jasper avait passé une bonne partie de la journée planqué dans la forêt. Maintenant que la police farfouillait dans chaque recoin de la ville à la recherche d’un gamin disparu et, sans doute, d’un meurtrier – il ne faisait que peu doute pour l’immortel, au rappel de la quantité de sang versé, que les humains aux allures de tueurs à gages avaient liquidé quelqu’un la veille –, il préférait faire profil bas au maximum, jusqu’à son départ de la ville. Du moins, il ferait son possible pour les éviter soigneusement jusqu’à son entrée par effraction au laboratoire de Hawkins.
Jasper repensa à ses échanges nébuleux avec Frohike. Les discussions avec le soi-disant expert en électronique de Murray avaient été abruptes : sans le visuel, le vampire n’était pas passé par la case suppôt du Kremlin, mais son ton posé comme son fort accent texan, avaient de nouveau provoqué l’ire de son interlocuteur. Celui-ci avait manqué de lui raccrocher abruptement au nez, après lui avoir craché tout de go qu’il ne frayerait jamais avec un membre de la NSA… Un brin pris au dépourvu et ne pouvant user de son talent par voie téléphonique, l’empathe avait dû user de son bagou autant que de son talent d’improvisation ; baratinant une fable insensée et construite au fil de l’eau. Fable au cours de laquelle il prétendit notamment que son frère avait été enlevé par des extraterrestres, puis affirma d’un ton agressif et faussement désespéré avoir besoin d’un brouilleur de caméras pour récupérer les preuves dissimulées par le gouvernement. Son histoire abracadabrante – qui avec tout autre auditeur aurait obtenu un cinglant « vous m’en direz tant » – reçut un excellent accueil de l’électronicien : ce dernier avait accepté de lui faire parvenir l’outil miracle par l’intermédiaire d’un ami d’ami habitant près de l’Indiana. Si tout se passait bien la rencontre et la transaction auraient lieu le lendemain après la pause post-prandiale.
Le vampire, ne pouvant s’empêcher de se sentir claustrophobe dans sa chambre d’hôtel, s’était volontairement éloigné d’une douzaine de kilomètres d’Hawkins pour chasser dans une forêt excentrée. Rassasié – un cerf et un coyote saignés à blanc – il était retourné à contrecœur dans les bois de la maudite bourgade. Le soir déjà tombé et perché à la cime d’un des plus hauts conifères alentours, Jasper avait eu la surprise de capter en contrebas une odeur qui ne lui était pas vraiment inconnue. Un adolescent – qui ne devait pas avoir plus de seize ans – aux émotions chaotiques déambulait dans la forêt. Entièrement vêtu de jean, un appareil photo noué autour du cou. Il arpentait de manière anarchique le sentier couvert de mousse et de feuilles jaunies, prenant quelques clichés de la végétation çà et là, tout en criant par intermittence le nom de Will.
Bien sûr. Lors de sa visite impromptue, Jasper avait pu déceler grâce à son odorat que la maison Byers était habitée par trois personnes. Il savait à présent à qui la fragrance appartenait : le grand frère de l’enfant. Maintenant qu’il y réfléchissait, il se rappelait que l’un des dessins empilés sur le bureau de Will représentait un adolescent aux yeux sombres en train de lire, un sourire en coin creusant des fossettes sur ses joues. Plutôt ressemblant.
Curieux, il ne put s’empêcher de prendre discrètement le gamin en filature – le suivant à bonds feutrés depuis les hauteurs – tandis que ce dernier courrait à droite à gauche, prenant des photos et beuglant sans conviction le prénom du petit disparu. Jasper doutait que le garçon espère vraiment mettre la main sur son frère avec cette méthode : trouver des traces et des indices en errant de manière aléatoire entre les bosquets semblait irréaliste. Il s’agissait peut-être avant tout d’un prétexte pour ne pas rester les bras ballants à se faire grignoter par l’angoisse. L’empathe pouvait comprendre ça.
Il était moins sûr de comprendre la mouche qui avait piqué le môme angoissé quand celui-ci tomba par hasard – des cris féminins les avaient tous deux attirés dans cette direction ; l’adolescent pensant quelqu’un en danger s’était précipité – sur une petite sauterie improvisée, et décida de jouer les espions. Cinq jeunes s’ébattaient au bord d’une piscine – visiblement chauffée, au vu des épaisses volutes de vapeur dansant à la surface – en s’alcoolisant et ricanant. L’empathe observa avec perplexité le frère de Will prendre à la dérobée des clichés des autres gosses… le photographe éprouvait une bonne dose de mépris émaillée d’une curieuse fascination à l’égard des fêtards. Un soupçon de culpabilité et une pointe de dégoût envers lui-même.
Les émotions des gamins en liesse se révélaient ardues à décortiquer : tout un cocktail de désirs inavoués et de ressentiments larvés ; une ivresse de liberté qui clapotait à bas bruits et un chouïa de joie sauvage obscurcie par un cortège d’insécurités. Le vampire fut vite détourné de la complexité labyrinthique des ressentis adolescents quand un délicieux arôme surgit dans les airs. La grande gamine rouquine s’était accidentellement ouvert la main. L’immortel jura entre ses dents, ses doigts se crispèrent aux branches auxquelles il se tenait, les creusant et il se plaqua un peu plus contre le tronc du résineux, s’intimant au calme.
Il venait de se nourrir… il n’avait pas faim… il pouvait résister… il devait.
Se concentrant pour ne rien faire de dramatique – tout occupé à mater son prédateur intérieur, des points blancs tressautant devant ses yeux – Jasper perdit de longues minutes le fil de la scène se déroulant en amont. Quand il reprit pleinement ses esprits, les deux petits couples s’étaient rapatriés dans l’enceinte de la demeure – désireux de s’ébattre d’une autre façon qu’en se jetant des gerbes d’eau et en se poussant des cris d’orfraie – et la fille blessée, seule adolescente encore présente sur la terrasse, avait déjà eu le temps de se bricoler un bandage sommaire. Ce dernier, pas assez serré, laissait encore filtrer l’odeur de l’hémoglobine. Heureusement pour le vampire, celle-ci se révélait bien moins tentante, couverte par celle ammoniaquée et piquante du désinfectant.
Le photographe embusqué s’adonnait toujours son loisir douteux : figeant sous son objectif la grande fille esseulée qui laissait pendre ses longues jambes, assise sur le plongeoir… Et l’adolescente de dos, dont on devinait la silhouette frêle à demi dévêtue au travers des stores de la fenêtre à l’étage.
Lassé du petit spectacle navrant, l’immortel allait discrètement quitter son observatoire quand il sentit de nouveau l’odeur de sang le percuter : il vit avec une fascination macabre, une maigre coulée de sang s’échapper du pansement de fortune. Trois grosses gouttes tombèrent dans la piscine. Juste quelques gouttes dans un océan. Pourtant, le prédateur bondit sous la surface, ses dents se durcissant, tandis que tout son être le poussait au mouvement. Il se devait de réclamer sa proie. Et se débarrasser du témoin…
Une fraction de seconde avant que Jasper ne perde son combat contre lui-même, quelque chose changea. Le vampire fut stoppé net dans le geste meurtrier qu’il s’apprêtait à fomenter. De nouveau, le parfum hypnotisant qu’il avait perçu chez les Byers, satura l’atmosphère. Il paraissait provenir de l’eau, mais était à peine altéré par les effluves de chlore.
Ce fut si rapide que Jasper n’eût pas le temps de réagir : comme dans un rêve, il vit au ralenti une longue main blanche et décharnée saisir la grande rousse par le mollet et l’aspirer vers le fond de la cuve aqueuse. Moins de trente secondes plus tard l’odeur délicieuse et les battements affolés du cœur de l’adolescente s’évanouissaient.
Un grondement sourd échappa au vampire.
Le môme à l’appareil photo sursauta violemment. Fébrile, il tourna la tête en tous sens, scrutant les alentours à la recherche de l’animal ayant produit le son détonant.
Son appareil lui glissa des mains et alla s’écraser quelques mètres plus bas dans un tapis de feuilles humides, la chute amortie par le coussin herbeux. Le jeune homme grimaça violemment et esquissa quelques pas en direction du talus pour récupérer son bien.
Il n’était pas aussi terrorisé qu’il l’aurait dû : son regard était sans doute détourné au moment précis où la fille se faisait enlevée par la créature…
Erreur.
Un second grondement, encore plus rude, déchira le silence.
L’empathe instilla dans la foulée une vague de terreur si violente que l’adolescent se figea d’effroi. L’instinct de survie fit le reste : le frère de Will prit une inspiration chuintante et ses jambes à son cou.
Le vampire n’avait ni le temps ni le loisir de s’encombrer d’un spectateur humain. La seule piste qu’il avait pour retrouver Emmett venait de s’évaporer sous ses yeux. Dès qu’il fut certain que le garçon avait détalé au loin dans les bois, il sauta vers la piscine pour en scruter le fond.
Comme attendu, il n’y trouva strictement rien.
Pas de faille, pas de jeune fille blessée, ni de monstre.
Parce qu’une conclusion implacable s’imposait à l’esprit du vampire : ces jours-ci, il n’était pas le seul monstre assoiffé de sang à sillonner Hawkins.
9 novembre 1983 – Sentier boisé à l’arrière du croisement de Mirkwood
Jasper avait récupéré le dispositif promis par Frohike. Après s’être dépêtré – plus ou moins poliment – du coursier, il avait entrepris de se rapprocher du laboratoire de Hawkins. À présent, il attendait que le jour s’achève pour y pénétrer : les gardes seraient moins vifs et nombreux à une heure avancée.
Focalisé sur les détails de sa dernière conversation téléphonique avec Alice, le vampire fut presque surpris quand il entendit les craquements dans les branchages à proximité. Espionner les humains devenait une activité récurrente ces derniers temps : au travers des aiguilles du pin dans lequel il avait temporairement élu domicile, il aperçut une silhouette mince, pull rayé et cartable sur le dos, s’engager sur le sentier forestier. La détermination féroce qui émanait d’elle, contrastait singulièrement avec son apparence fragile. Nancy – s’il se référait aux bribes de conversation des fêtards de la veille, cherchait son amie Barbara – l’adolescente enlevée par la créature de la piscine.
La fille n’avait pas fait plus de cent mètres qu’elle tomba sur un autre individu traînant dans les bois : le gamin photographe…
Le garçon avançait lentement entre les arbres, blanc comme un linge et les yeux perdus dans le vague. Celui-ci était manifestement venu récupérer son appareil là où – à cause de la sainte frousse occasionnée par Jasper – il l’avait abandonné. Ses phalanges se crispaient tellement autour de l’objet qu’il – si l’humidité ne l’avait pas déjà irrémédiablement fichu en l’air – risquait de l’endommager par sa prise trop serrée.
L’empathe ne savait pas ce qui était arrivé à l’adolescent depuis la nuit précédente, mais ses émotions le glaçaient jusqu’à l’os. Une tristesse insondable et épuisée lui comprimait la gorge.
Lorsque le garçon aperçut Nancy, il s’arrêta net.
Quelques mots furent échangés. Et des condoléances.
Le corps de Will avait été retrouvé aux abords de la carrière Sattler.
Ah.
D’où l’état de dévastation de Jonathan Byers – puisque visiblement le môme s’appelait comme ça.
Jasper se redressa légèrement sur sa branche : ainsi, l’enfant avalé sous ses yeux par le mur du cabanon était mort…
Au moment où l’information se répercutait sinistrement dans la forêt, lâchée par Jonathan qui énonçait d’un ton éteint avoir assisté à la séance d’identification dans la matinée et précisait que l’enterrement était programmé pour le lendemain après-midi, un bruit sourd retentit.
Un léger fracas qui fit tourner la tête des adolescents et attira instantanément le regard du vampire. Comme émergée du néant, là où il n’y avait rien quelques secondes auparavant, une créature se tenait à l’aune de la futaie, la senteur douceâtre, qui mettait les sens de Jasper sens dessus dessous, enroulée autour d’elle.
À une cinquantaine de pas à l’est de l’endroit où Nancy et Jonathan restaient figés par la stupeur, la créature grisâtre à l’apparence longiligne crevait la banalité du paysage. Du haut de ses trois mètres d’envergure, le monstre sans visage semblait fixer les jeunes humains… Soudain, les pans de ce qui lui tenait lieu de tête s’entrouvrirent comme les pétales d’une fleur grotesque, dévoilant une corolle carmine composée de rangées de picots semblables à des dents acérées et s’achevant sur une gueule béante.
La créature parut flairer quelque chose de déplaisant. L’abominable tête de dionée cauchemardesque se referma dans un claquement sec. Et elle s’éclipsa comme si elle était la pièce centrale d’un numéro d’escamotage ; l’humus s’ouvrant sous elle et se resolidifiant en quelques secondes.
Face à cette énième disparition, une frustration indignée monta en Jasper.
Pour la deuxième fois en deux jours, il laissait sa cible lui filer sous le nez. Subjugué par l’odeur envoûtante qui l’accompagnait, troublé par son aspect inédit et entouré de spectateurs humains, il réagissait avec un temps de retard qui s’avérait fatal.
Les deux gosses paraissaient avoir retrouvé leur salive, en même temps que leur mobilité. Paniqués, ils baragouinaient à toute vitesse sur le phénomène dont ils venaient d’être témoins.
Joyce avait apparemment affirmé que le corps de son fils présenté à la morgue était un faux, prétendant que ce dernier avait été enlevé par un monstre sans visage… si Jonathan n’avait jusqu’alors accordé aucun crédit aux dires de sa mère, la vision fugitive de la bête rebattait les cartes. En un temps record lui et Nancy se persuadèrent que « le monstre » détenait Will et Barbara.
Et ils décidèrent dans un moment de folie partagée de la traquer et la tuer.
Le vampire demeura silencieux tandis qu’il les écoutait échafauder leur projet fumeux, sentant à travers son don leur détermination et leur espoir remonter en flèche. La peur de suffirait pas à les faire renoncer : ces deux idiots risquaient de se faire massacrer.
Trois heures plus tôt, Alice lui avait parlé du ton étonnamment monocorde qu’elle employait lorsqu’elle s’efforçait de masquer sa panique. Le destin d’Emmett était devenu « flou et vacillant ».
Elle lui avait également appris que des incidents feraient les gros titres de la presse de Hawkins du lendemain : un second corps retrouvé à la carrière Sattler – Jasper savait maintenant que le premier appartenait à Will Byers – et un grave incendie au Laboratoire de Hawkins.
Avant de raccrocher, sa femme lui avait intimé de faire très attention… Jasper en avait déduit que le destin d’Emmett n’était pas la seule chose à être devenue floue et vacillante.
Les adolescents téméraires comptaient mettre leur plan à exécution le lendemain.
Peu importe : Jasper comptait régler toute l’histoire cette nuit. Il en finirait avant l’aube.
A suivre
Note : j'ai cafouillé avec cette limite de mots auto-imposée, il y aura donc un épilogue.