Sam était là, comme il s’y attendait. À demi-assise dans son lit, un ordinateur portable sur les genoux, le regard fixé sur lui.
Ou la porte derrière lui.
Il ne savait pas trop, vu son expression, à mi-chemin entre la surprise et le doute. Comme si elle cherchait à savoir qui se tenait en face de lui avec une impression de le connaître malgré tout.
« Colonel. » déclara Sam en tentant de se redresser pour saluer militairement son supérieur.
« Repos Major » ajouta presque aussitôt Jack en la voyant faire. « Vous êtes à l’infirmerie, nous pouvons oublier le protocole militaire quelques instants. »
Jack lui adressa un de ses sourires compatissants et embarrassés avant de désigner l’ordinateur du menton.
« Je croyais que le doc, vous avait dit de vous reposer. »
« Pardon, colonel. » Sam s’empressa de fermer l’ordinateur, confuse, craignant d’avoir été prise en faute. « Je… Je lisais le rapport de mission pour essayer de comprendre ce qu’il s'est passé. »
« Bien sûr. Ça vous ressemble bien Carter. »
Jack regarda un instant autour de lui avant de désigner la chaise d’un geste vague de la main.
« Je peux ? »
Un léger hochement de tête lui donna l’autorisation et Jack pris place. Il ne parla pas de suite, laissant le silence s’installer.
Il n’était pas pesant. Ni gênant. Simplement… Rassurant.
Sam avait posé son ordinateur sur le lit et ne pouvait s’empêcher de regarder attentivement le colonel. Elle cherchait. Encore et toujours.
Elle cherchait, ce quelque chose qui lui manquait.
Jack connaissait ce regard. Il l’avait déjà vu des dizaines de fois chez elle lorsqu’elle réfléchissait à un problème particulièrement insoluble.
Sauf que cette fois… Le problème, c’était lui.
« Vous cherchez quelque chose ? » demanda-t-il finalement, rompant ainsi le silence.
Sam lui adressa un léger sourire embarrassé.
« J’essaie de me souvenir, Monsieur... »
Jack baissa les yeux un instant avant de se pencher légèrement en avant en posant ses coudes sur ses genoux.
« Je me souviens de pratiquement tout de cette mission… De ce que faisaient Teal’c et Daniel… »
« Mais pas de moi. »
Sam secoua doucement la tête.
« Non »
Elle s’arrêta un instant, juste assez de temps pour observer les traits de cet homme en face d’elle.
Elle avait cette douloureuse sensation d’être un ordinateur dont on venait d’enlever une barrette mémoire.
Il y avait comme un vide dans sa tête.
« Je… J’ai… » balbutia-t-elle, cherchant ses mots. « J'ai pourtant cette impression étrange. »
Jack releva la tête.
« Laquelle ? »
« Celle que je devrais vous connaître. »
Un sourire discret se dessina sur son visage, une petite lueur d’espoir… Si maigre soit-elle.
« C’est sans doute parce que vous me connaissez Carter. »
« C’est justement ce qui est frustrant ! » souffla-t-elle. « Grâce aux rapports, je sais qui vous êtes. Je sais que vous êtes mon supérieur. Je sais que nous travaillons ensemble. Et visiblement depuis de nombreuses années. Mais quand je vous regarde… »
Elle secoua la tête, frustrée.
« Il n’y a rien ! »
Jack ne répondit pas tout de suite, il se contenta simplement d’un petit signe de la tête pour dire qu’il comprenait. Il aurait voulu la rassurer, lui dire que tout irait bien, que sa mémoire finirait par revenir, que tout rentrerait dans l’ordre.
Mais en avait-il le droit ?
Et à vrai dire… Il n’en savait rien.
« Daniel est reparti sur P5T-410 pour trouver des réponses et peut être une solution. Il est persuadé que les pierres et les lumières sont responsables de votre situation. »
« Et vous non, Monsieur ? »
« J’ai autant confiance en lui, qu’en vous Major. » lui répondit-il presque aussitôt, un sourire sincère sur les lèvres. « Et je pense d’ailleurs que vous devriez cesser de chercher à comprendre. Le Doc vous a dit de vous reposer, pas de chercher. »
« Mais, Monsieur… »
« Allons Carter, laissez donc ce petit plaisir à Daniel. Vous savez comment il est devant ce genre de truc. Ses petits yeux qui brillent derrière ses lunettes. Non, vraiment ! Ne lui gâchons pas ce plaisir. »
Sam ne put s’empêcher de sourire, légèrement, furtivement. À peine.
Mais Jack le remarqua tout de suite.
« Oui… Je me souviens de lui, la première fois que je l’ai rencontré sur Abydos. Dans cette salle remplie des différentes coordonnées des autres mondes. Il avait l’air… D’un enfant fier de nous montrer son jouet. »
Jack sourit malgré lui. Il se retint de lui dire qu’elle lui ressemblait énormément, mais qu’elle l’avait peut-être oublié… au lieu de cela, il se pencha légèrement en avant et lui demanda, curieux.
« Vous vous souvenez donc de votre première mission ? »
« Oui » répondit Sam sans hésiter.
« Et de votre arrivée au SGC ? »
Le sourire de Sam s’effaça presque aussitôt. Elle le regarda sans comprendre. Plissa les yeux pour chercher ce dont il parlait. Puis ouvrit la bouche et la referma sans rien dire.
« Vous êtes arrivée au SGC pour le briefing, juste avant notre départ pour Abydos. »
« Oui… Je me souviens être arrivée dans cette salle pleine d’homme à qui j’ai dû convaincre que j’avais bien ma place parmi eux. »
« C’est exact, Carter. Ferreti s’en souvient encore. J’en suis sûr. Et… Vous vous souvenez m’avoir remis à ma place lorsque je vous ai appelé « Professeur » au lieu de Capitaine ? »
« Vous… Vous étiez là ? »
Jack tenta de masquer sa déception et hocha doucement la tête. « Oui. Vous m’avez même proposé de faire un bras de fer. »
Sam le regarda longuement. Peut-être un peu trop longuement. L’espoir de Jack s’effilocha au fur et à mesure que les minutes s’écoulèrent.
Et puis…
« Je suis désolée, Monsieur… Je ne me souviens pas de vous. »
-----ᐰ-----
La veille, il avait laissé Carter avec un souvenir oublié, un goût d’inachevé, une impression désagréable que l’on avait balayé d’un coup de lumière magique des années de souvenirs et de complicités. Il n’avait rien dit à Hammond, pas même à Fraiser, mais le simple fait qu’elle ait pu oublier leur première rencontre l’avait quelque peu… perturbé. Peut-être même bien plus qu’il ne voulait bien l’admettre.
Ce briefing, cette première rencontre, dès ce jour, il avait éprouvé ce petit quelque chose de particulier pour elle.
Elle l’avait oublié.
Lui non.
Daniel continuait ses recherches. Aux dernières nouvelles, il était parvenu à déchiffrer quelques inscriptions, mais il avait encore besoin de temps.
C’est donc après une nuit morose, qu’il avait rejoint l’infirmerie, deux gobelets de café dans la main.
Comme il s’y attendait, Sam était déjà réveillée, assise contre ses oreillers, son ordinateur sur les genoux, et cette expression qu’elle avait toujours lorsqu’elle travaillait sur un problème important. Fraiser lui avait assuré qu’elle allait mieux, même si elle préférait la garder encore en observation.
Par précaution.
Comme si toutes les précautions du monde pourraient lui rendre la mémoire.
Jack esquissa un sourire, au moins, la voir aussi acharnée sur son ordinateur avait quelque chose de rassurant. Elle n’avait pas changé.
« Vous savez Carter, je ne suis pas certain que dans le langage médical, "repos" signifie "travail". »
Sam releva immédiatement la tête, surprise par son arrivée.
« Bonjour… mon colonel. »
« J’ai frappé, mais vous deviez être trop concentrée pour m’entendre. » Il lui adressa un sourire et lui montra les gobelets. « Café ? »
Elle hocha la tête légèrement avant de prendre la tasse.
Jack s’installa sur la même chaise que la veille et le silence s’installa dans la pièce, à peine troublé par les « bip » réguliers des machines qui surveillait les constantes de Sam.
La veille, il lui avait parlé de leur première rencontre, de son arrivée au SGC, leur première réunion, de cette jeune capitaine qui avait débarqué dans son équipe avec le désir farouche de faire ses preuves au milieu de tous ces mâles qu’ils étaient.
Elle l’avait écouté attentivement, elle avait souri par moment, s’était sentie confuse également. Mais elle ne s’était pas souvenue de lui.
Mais Jack avait envie de réessayer. Peut-être un autre souvenir. Quelque chose de plus fort, de plus marquant ?
Peut-être ce moment où il l’avait…
« Monsieur ? »
« Hum ? » la voix de Sam le tira immédiatement de ses pensées. Il releva la tête et croisa son regard.
« Vous n’êtes pas venu ce matin uniquement pour m’apporter un café, n’est-ce pas ? »
« Non, c’est vrai. »
« Vous avez des nouvelles de Daniel ? »
« Il est toujours sur P5T-410. J’ai demandé à cette tête de mule d’aller plus vite, mais il m’a envoyé promener. »
Sam émit un petit bruit qui ressemblait vaguement à un petit rire. Furtif, mais présent. Jack le remarqua aussitôt et sourit à son tour. Pendant une fraction de seconde, il retrouva quelque chose de familier dans son attitude.
Mais cela ne dura pas. Sam le regardait toujours comme un inconnu, juste un officier parmi tant d’autres dans cette base.
Jack baissa à nouveau les yeux vers son café.
« Monsieur ? » demanda à nouveau Sam. « Hier, quand vous m’avez parlé de notre première mission ensemble et de mon attitude à votre égard lors de notre premier briefing. »
Jack releva instantanément la tête. « Oui ? »
« Y’a-t-il eu d’autres moments comme celui-là ? » Sam s’arrêta un instant, cherchant ses mots. « Je veux dire… je me souviens de nombreuses missions avec Daniel et Teal’c, mais… Avons-nous eu d’autres moments comme celui que vous m’avez décrit hier ? »
La question surprit Jack qui ouvrit la bouche avant de la refermer. Il lui adressa un petit sourire et avala une gorgée de café.
« Et bien… oui, Carter. Plusieurs même. Des moments difficiles, d’autres plus léger… »
« Racontez-moi. »
« Vous êtes sûre ? »
« Monsieur… Tant que Daniel est toujours en train de chercher une solution sur cette planète, il n’y a rien d’autre à faire. »
Jack hocha la tête, reconnaissant qu’elle avait finalement bien raison. Il joua un instant avec son gobelet avant de finalement relever la tête et croiser le regard de son second.
Il commença par lui raconter cette mission où il leur avait laissé croire en sa trahison. Une mission dont il n’avait jamais reparlé, ni avec le reste de l’équipe d’ailleurs.
Il lui raconta donc le vol sur Tollana, sa dispute avec le Général Hammond, son choix de prendre sa retraite, la façon dont il avait repoussé toute l’équipe et son départ sur Edora.
À mesure qu’il parlait, Sam écoutait, attentivement. Plissant les yeux de temps à autre, hochant la tête quand un souvenir se faisait plus fort.
Il lui expliqua ensuite comment il avait découvert que Makepeace profitait de ses missions pour faire passer clandestinement de la technologie des Tollans sur Terre et comment il avait fait pour réussir l’arrêter. Il lui raconta que tout cela avait été préparé d’avance et qu’avec le Général Hammond, ils avaient décidé d’agir sans rien dire à personne pour le bien de la mission.
Sam l’avait écouté sans l’interrompre, et quand il eut fini de parler, elle resta silencieuse un moment, à regarder le fond de son gobelet vide. Les images fusaient dans son esprit. Elle se souvenait parfaitement de ces moments, les visages de Daniel et de Teal’c, celui du Général, elle revoyait l’expression de Makepeace lorsqu’il avait été arrêté. Elle ressentait même encore les émotions qu’elle avait éprouvées. L’incompréhension, la déception, la colère, et même… une pointe de tristesse.
Mais…
« Je me souviens de ces événements. » finit-elle par dire en levant la tête. « Je me souviens de Makepeace et de sa réaction quand il a été arrêté. Je me souviens aussi m’être senti mal pendant cette période… Mais…Mais je ne sais plus pourquoi… »
« À cause de moi. » répondit presque aussitôt Jack.
« Vous ? »
« Oui… moi. Je n’ai pas vraiment été tendre avec vous Carter… Je vous ai fait comprendre que je n’avais pas de compte à vous rendre. » Il s’arrêta un instant et la regarda, hésitant finalement à aller plus loin. Et si elle se souvenait à nouveau ? Et s’il la blessait encore une fois ?
Ce n’était pas vraiment le souvenir dont il souhaitait qu’elle se souvienne en premier… Et pourtant…
« Et je crois que j'ai ajouté quelques remarques particulièrement stupides sur votre capacité à suivre les ordres et votre influence néfaste sur moi… »
Sam regarda Jack avec insistance, comme pour tenter de retrouver à travers son visage, ce trou noir qui occupait une partie de son esprit. Elle connaissait les faits, elle revoyait certaines images, elle ressentait encore certaines émotions, mais… c’était tout.
Elle ne le voyait pas.
« Je… Je suis désolée colonel. Je ne me souviens pas de vous. »
Jack lui sourit, tentant de masquer sa déception. S’il avait voulu qu’elle se souvienne de lui, il vaudrait mieux que ce ne soit pas à travers ce souvenir.
« Ce n’est pas grave Carter. C’est peut-être mieux, sinon vous m’auriez jeté hors de cette pièce ! »
-----ᐰ-----
Après un cours briefing avec Daniel toujours perdu dans ses traductions et un petit bras de fer avec le docteur Fraiser à l’infirmerie, Jack était de retour dans la chambre de Sam, une pile de magazines sous le bras et les mains chargées d’un plateau contenant deux cafés, une part de tarte et de la gelée bleue.
Sa préférée.
D’abord surprise de son retour, Sam avait esquissé un sourire amusé en le voyant se dépêtrer de son chargement avec la délicatesse d’un ours face à un rayon de miel.
« Colonel… Il ne fallait pas vous donner tout ce mal. Janet a dit que je pourrais me lever bientôt. »
« Tut tut tut… J’ai négocié dur avec notre dictateur en blouse blanche pour vous ramener tout cela. J’y ai même laissé la part de gâteau au chocolat ! »
Cette fois, Sam éclata franchement de rire, le premier depuis l’accident et cela suffit à ravir le cœur de Jack qui crut, l’espace d’un instant que Sam était enfin revenue.
Mais… la suite le ramena très vite à la réalité.
« En parlant de Janet, Monsieur… Elle m’a conseillé de vous parler d’une mission que nous avions fait sur Edora. »
Le sourire de Jack s’effaça aussitôt, comprenant parfaitement où Janet voulait en venir et pourquoi elle l’avait mise sur cette piste.
Si la mission en elle-même et les trois mois coincés sur cette planète ne lui posaient pas de problème, le retour en revanche…
« Ah ? » demanda-t-il l’air de rien.
« Oui… je ne sais pas exactement pourquoi, je me souviens parfaitement cette mission. »
« Toute la mission ? »
« Et bien… oui… » Sam le regarda en fronçant les sourcils. « Du moins… il me semble… »
Et Sam commença, naturellement, à lui raconter ses bribes de souvenir. La planète, le traité qu’ils devaient négocier, la pluie de météorites et la découverte de la catastrophe qui arrivait. Elle lui raconta l’évacuation des habitants sur terre, juste avant qu’une météorite ne mette la Porte hors service. Elle lui expliqua alors comment elle avait travaillé dur avec l’équipe pour ouvrir à nouveau la Porte et renvoyer tout le monde chez eux.
Jack l’écouta sans l’interrompre, même lorsqu’elle se lança dans son jargon scientifique pour lui expliquer comment la pluie de météorite était apparue et comment elle avait procédé pour rouvrir la porte. Il savait déjà tout cela à vrai dire, même s’il n’avait pas voulu l’écouter à l’époque.
Mais se souvenait-elle seulement pourquoi elle avait réellement fait cela ?
« C’est exact Carter. » finit-il par dire quand elle eut fini de parler. « Mais vous souvenez-vous avoir travaillé jour et nuit pendant des semaines pour mettre en place ce plan ? »
Sam hocha doucement la tête. « Je me souviens oui… Janet, Daniel, et même Teal’c se sont inquiété à mon sujet. Mais… je devais absolument trouver la solution. Et ils le savaient également… »
« Mais vous vous souvenez de la raison pour laquelle vous avez travaillé avec autant d’acharnement ? D’après ce que je sais, vous avez même risqué votre santé … »
Sam hésita un instant. « Hum… Et bien… il fallait que ces gens rentrent... »
Jack secoua la tête et lui adressa un sourire encourageant. « Pas tout à fait Carter… Vous pensez que les gars et Janet vous aurez laissé dépérir juste pour permettre à ces gens de rentrer ? Je suis certain que même Hammond s’y serait opposé. »
Sam fronça les sourcils, cherchant, creusant, essayant de retrouver la pièce manquante au puzzle. Il n’avait pas tort, elle le savait. Mais…
« Je… Je suis désolée Colonel, mais je ne comprends pas. »
Jack se pencha légèrement et posa ses coudes sur ses genoux. « C’est moi que vous cherchiez à faire revenir. »
Il lui raconta alors comment il s’était retrouvé coincé sur cette planète avec les survivants, comment le Général Hammond l’avait porté disparu et comment, elle, lui avait tenu tête. Il lui raconta les trois mois, presque jour et nuit, qu’elle avait passé à construire ce canon dans le seul but de le ramener sur terre.
Jack s’arrêta un instant, il aurait voulu taire la suite, mais quelque chose au fond de lui, lui disait d’aller jusqu’au bout. Il ne s’agissait pas d’une simple prouesse scientifique, cela allait bien au-delà. Au-delà du simple devoir d’un second envers son supérieur.
Il lui raconta alors comment il l’avait ignorée lorsque toute l’équipe l’avait enfin retrouvé. Il lui parla de Laira, de sa proposition à la ramener chez lui, et finalement de ses adieux et de son retour sur terre.
« Vous ne vous rappelez pas la déception que vous avez éprouvée à ce moment-là ? » Il failli ajouter « et une pointe de jalousie » mais se retint de justesse. « Je n’oublierais jamais le regard que vous m’avez lancé et surtout… votre silence tout le long du retour et les jours qui ont suivi… »
Sam baissa la tête sur ses mains qui n’avaient pas arrêté de torturer, nerveusement, les pages d’un magazine. Les souvenirs de son récit ne venaient pas. Les images de la planète étaient bien là, même celles de Laira. Mais rien d’autre. Le néant absolu. À l’exception peut-être d’une douleur sourde dans le fond de sa poitrine.
« Je suis désolée Monsieur, je ne me souviens pas de vous… »
Jack hocha la tête, il s’en doutait un peu, mais il n’était pas prêt à abandonner.
« Ce n’est pas grave Carter. Vous vous souvenez de l’essentiel. Le miracle scientifique que vous avez accompli. »
Il lui sourit et croqua dans la part de tarte.
-----ᐰ-----
Ils avaient passé un petit moment à parler de P5T-410, de Daniel et de ses suppositions, et puis les discussions avaient déviés, inconsciemment sur d’autres missions, des anecdotes et des choses plus légères. Ils étaient même parvenus à faire une grille de mots croisés dans lequel Jack avait tenté de se montrer aussi brillant qu’amusant.
Des choses simples.
Des choses courantes.
Un semblant de vie normale.
Et puis, il la vit frissonner. Cela ne dura qu’un quart de seconde, mais lui rappela immédiatement un souvenir enfoui depuis longtemps.
L’Antarctique.
Le froid, la douleur, l’espoir perdu, et surtout, la détermination sans précédent de son Capitaine.
« Carter ? »
Sam leva la tête et posa immédiatement son verre.
« Vous vous souvenez lorsque nous avons trouvé la seconde porte ? »
Elle le regarda un instant, cherchant à comprendre ce qui se cachait derrière cette simple question.
« Bien sûr Monsieur. En Antartique. C’était Daniel qui l’avait trouvé. »
« Effectivement… Mais ce n’est pas entièrement lui qui l’a trouvé. Ou du moins, pas tout seul, et surtout pas intentionnellement. »
Sam ne répondit pas, mais elle soutint son regard, intriguée. Comprenant qu’elle cherchait une fois de plus dans le brouillard de ses souvenirs, Jack lui raconta comment la Porte du SGC avait dysfonctionné à leur retour de mission et comment, tous les deux, s’étaient retrouvé perdu dans une grotte glacée.
Il lui raconta patiemment, l’obscurité, les murs de glace, et surtout le froid, glaçant jusqu’au plus profond des os. Ses blessures, graves et la détermination de Carter à ne pas le laisser mourir. Il lui raconta comment elle avait pris soin de lui, stabilisant ses blessures. Il avait voulu se montrer rassurant, plaisantant même sur la situation et leurs « vacances forcés », mais tous les deux savaient que la situation était sérieuse, ils étaient seuls, avec peu de ressource et sans possibilité de demander de l’aide.
Et malgré tout, elle avait tout fait pour les sortir de là.
Il lui raconta comment elle avait, avec une simple lame de couteau, délivré le DHD de la glace. Comment elle s’était acharnée sur cet appareil pour le faire fonctionner, ouvrir la porte et rentrer. Il lui rappela sa détermination à ne pas le laisser mourir dans ce désert de glace, alors même que tout espoir semblait perdu.
Et quand il était devenu certain qu’ils n’allaient pas s’en sortir tous les deux, elle avait refusé de l’abandonner, préférant mourir à ses côtés.
Lorsqu’il eut fini de parler, il se rendit compte qu’il tremblait légèrement. S’il pouvait encore ressentir la douleur, le froid et la peur, il réalisait surtout ce que Sam avait été prête à sacrifier ce jour-là, pour le sauver. Il avait toujours su qu’elle était courageuse, déterminée, incapable de renoncer lorsqu’une vie était en jeu. Mais il n’avait jamais réalisé la portée de son geste.
Elle lui avait sauvé la vie.
« Je… Je me souviens, oui… »
En entendant la voix de Sam, Jack releva la tête, plein d’espoir.
Se pouvait-il ?
« Je me souviens effectivement d’avoir eu très froid. Je me souviens avoir eu peur, et puis m’être dit que c’était fini. » Sam baissa la tête et croisa les bras sur sa poitrine comme pour se réchauffer. « Et puis… Daniel et Teal’c sont arrivés juste à temps, et le Général Hammond aussi. »
Elle leva les yeux vers Jack qui la regardait, plein d’espoir.
« Je me souviens de la glace. De la Porte. Mais je n'arrive pas à revoir ce que vous me racontez. C'est comme si vous me parliez de quelqu'un que je connais, sans que les images me reviennent. »
Jack sentit sa gorge se serrer. Il ne pouvait pas dire qu’il ne s’en doutait pas, mais… Il avait vraiment espéré.
« Je sais Carter… » Il lui sourit malgré tout. « Mais je voudrais quand même que vous sachiez une chose. »
Il hésita, cherchant ses mots avec soin, incertain de l'avoir déjà formulée aussi clairement, même pour lui-même.
« Quand nous étions là-bas, je savais que si quelqu'un pouvait nous sortir de cette situation, c'était vous. Je vous faisais confiance. » il s’arrêta un instant plongeant son regard dans le sien. « Vous ne m'avez jamais laissé tomber. »
Sam baissa la tête, détournant le regard, comme si ces mots l’avaient touchée sans qu’elle ne sache pourquoi.
Elle sentait son cœur s’emballer, sans comprendre. Elle ne savait pas pourquoi son regard la perturbait autant. Pourquoi tout ce qui lui racontait, la touchait, alors qu’elle ne se souvenait absolument pas de lui.
Elle ne comprenait pas.
Elle ne se souvenait pas.
Mais étrangement… Elle se sentait bien en sa présence. Rassurée… Apaisée…
Comme si rien ne pouvait plus arriver.
Alors elle murmura :
« Je suis heureuse que nous nous en soyons sortis mon Colonel. »
-----ᐰ-----
Janet les avait trouvés silencieux tous les deux, visiblement perturbé suite à leur dernière discussion. Elle avait gentiment grondé le colonel, lui reprochant d’être encore dans la chambre de sa patiente et l’avait congédié quelques heures le temps pour elle de procéder aux soins.
D’abord réticent, Jack avait fini par accepter, à contrecœur, de s’éloigner. Juste le temps de prendre des nouvelles de Daniel et de s’agacer devant son manque de résultat.
Enfin… Il ne savait pas vraiment si c’était le manque de résultat de Daniel qui l’agaçait, ou s’il était simplement contrarié par sa dernière discussion avec Carter…
Il avait sincèrement cru qu’elle se souviendrait. Au-delà des simple souvenir de mission, des planètes, des dangers ou de ce qu’ils avaient traversé. Tout cela était finalement sans importance à côté de ce qu’ils avaient perdu.
Chaque fois qu’elle lui faisait comprendre qu’elle ne se souvenait pas de lui, c’était tout ce qu’ils représentaient l’un, l’autre qui avait disparu.
Et lui ne savait plus comment le lui faire comprendre.
Ou peut-être que si… justement.
Moins d’une heure après avoir été congédié, Jack était de retour auprès de Sam. Janet était sortie, autorisant sa patiente à faire quelques pas, mais uniquement pour aller dans le fauteuil ou retourner dans son lit.
Il trouva donc Sam, confortablement assise dans un fauteuil en train de grignoter un sandwich à la dinde.
« Carter ? Je vois que le doc vous a autorisé à vous lever. » déclara-t-il en fermant la porte derrière lui.
« Oui, mais avec une multitude de recommandations. En particulier vous concernant, mon Colonel » répondit Sam en souriant.
« Je proteste ! N’écoutez pas ce qu’on vous dira sur moi, c’est forcément faux ! »
Sam pencha légèrement la tête sur le côté avec un petit sourire. Ce genre de petit sourire qu’elle avait lorsqu’elle faisait semblant de le croire. Celui-là même qu’elle gardait quand il faisait l’idiot dans son laboratoire.
Ce petit sourire qu’il aimait.
« Vraiment, monsieur ? Donc ce qu’elle m’a racontée sur PX9-757 n’était pas vrai ? » poursuivit-elle
« PX9… chose ? »
« Voyons monsieur, vous ne vous souvenez pas de la mission pour détruire le nouveau vaisseau mère d’Apophis ? »
Jack la regarda incrédule. Se pouvait-il que…
« Vous vous souvenez ? »
« Pas de tout, hélas… Janet m’a raconté ce qui me manquait… les bracelets, et comment vous avez refusé de me laisser lorsque nos bracelets ont cessé de fonctionner. Je vous ai, peut-être sauvé la vie en Antartique, mais vous aviez oublié de me dire que vous avez sauvé la mienne également. »
Jack ne répondit pas immédiatement, au lieu de cela, il prit une chaise et vint s’installer juste en face d’elle. Il ne savait pas ce qui avait poussé Janet à lui parler de cette mission, ni même si cela avait été fait exprès. Mais Janet connaissait parfaitement Sam, elle le connaissait aussi très bien. Et surtout… elle était là.
« Je ne vous ai pas vraiment sauvé la vie Carter, pas de la même façon en tout cas… À vrai dire, je n’ai rien fait du tout, nous avons surtout eu de la chance que le C4 explose à ce moment-là et que le champ de force disparaisse. »
« Mais… »
Sam fronça immédiatement les sourcils, cherchant, une fois encore à comprendre et faire le lien entre ses souvenirs et ce qu’on venait de lui raconter.
« Janet a dit la vérité lorsqu’elle vous a dit que j’avais refusé de vous laisser… Mais je n’aurais pas pu vous sauver si le C4 n’avait pas explosé. »
« Mais pourquoi êtes-vous resté alors ? »
« Ça… c’est une autre histoire » déclara Jack en s’affalant dans sa chaise, et croisant les bras sur son ventre. « Vous vous souvenez de ce qui a suivi ? Ce qui est arrivé au Major Graham et au lieutenant Astor ? »
« Oui… C’étaient des Zatark… »
« Et des tests sur Sg-1 également ? »
Sam secoua la tête, attendant la suite.
Comme il s’y attendait, Jack se redressa légèrement et lui raconta. Les doutes d’Anise, ses tests sur tous les membres du SGC, y compris sur SG-1, l’interrogatoire et la machine qui les avait identifiés, tous les deux, comme des Zatark.
Sam écoutait, silencieusement, se contentant de reconstituer les faits avec la précision d’un rapport de mission.
« Oui… cela me revient. Je me souviens de la salle d’isolement, de Janet et Daniel et de l’incompréhension de tous… » Elle s’arrêta un instant. « Je me souviens aussi que Janet et Daniel voulait m’endormir pour éviter que je ne réponde à la programmation ou que je subisse la déprogrammation expérimentale d’Anise…. Si je me souviens bien cela s’était mal passé pour Astor. »
« Exact oui »
« Et vous dites que nous étions tous les deux, Monsieur ? » demanda alors Sam en relevant les yeux sur lui.
« Oui… ils m’avaient proposé la même chose également. Mais j’ai refusé. Je leur ai demandé de tester sur moi leur truc deprogrammable. »
Sam ouvrit grand les yeux, effrayé par ce qu’elle entendait, mais avant qu’elle n’ait pu lui poser d’autres questions, Jack enchaîna.
« Mais vous avez trouvé la faille. Encore une fois, Carter. Alors que tout le monde cherchait à comprendre comment nous avions pu être programmés sans nous en rendre compte, vous aviez compris que le problème venait de l'interprétation des résultats. »
« La machine s’était trompée… » murmura-t-elle, faisant écho aux révélations de son supérieur.
« Alors même que Janet commençait à vous endormir » poursuivit Jack, « vous avez compris que les résultats pouvaient être faussés par des sentiments profondément enfouis et interprétés comme des signes de conditionnement. »
« Nous mentions… alors même que nous ne le savions pas… » acheva Sam, presque machinalement.
Jack la regarda un instant, à la fois surpris par ses paroles et plein d’espoir. Se rappelait-elle ?
Enfin ?
Aucun rapport ne mentionnait cette partie des tests. Pour le SGC et les autorités, la machine Tok’ra n’était pas fiable, mais la vérité, celle qu’il avait osé avouer devant elle et devant Janet et Teal’c était tout autre. Cette vérité-là, se trouvait enfermée à jamais dans une pièce.
« Et… vous vous souvenez de ce qu’on s’est dit, après ? » demanda-t-il, presque timidement.
Le visage de Sam se crispa légèrement tandis qu’elle cherchait, encore et encore. C’était là. Quelque part. Dans un coin de son esprit.
Elle cherchait sincèrement. Jack le savait. Il reconnaissait cette expression concentrée, cette façon qu’elle avait de reprendre chaque élément, de tenter de les assembler jusqu’à ce que tout s’éclaire. Il l’avait vue faire des dizaines de fois, dans son laboratoire comme sur le terrain.
Mais cette fois, il n’y avait aucune équation à résoudre, aucune faille à identifier. Et il ne pouvait pas lui donner la réponse sans lui révéler, par la même occasion, ce qu’ils avaient passé tant de temps à dissimuler.
Sam baissa les yeux, puis secoua lentement la tête.
« Je… Je… Non. Je suis désolée colonel… »
Jack sentit son cœur se serrer. Pendant une fraction de seconde, il y avait cru. Il avait espéré qu’elle se souviendrait de ce qu’ils s’étaient avoués, de cette vérité qu’ils avaient enfin cessé de fuir, ne serait-ce qu’un instant.
Et cette promesse…
Mais rien ne revint.
« Colonel ? » demanda Sam, inquiète du silence de son supérieur. « Dites-moi… »
Jack releva les yeux vers elle et la regarda longuement. Il aurait voulu lui répondre simplement et sans détour. Lui faire comprendre que derrière toutes ces années de missions, de plaisanteries, de silence, il y avait bien plus que ce qu’ils avaient laissé paraître. Que cette machine leur avait finalement permis de reconnaître, ce qu’ils savaient déjà tous les deux.
Presque malgré lui, sa main se tendit vers elle. Il désirait la toucher, sentir sa peau, sa chaleur, comme si le simple contact de leurs mains pouvait faire renaître ce qu’aucun récit ne parviendrait jamais à lui rendre.
Mais il se rappela où il était. Et surtout… Il se rappela qui il était.
Qui ils étaient censés être l’un pour l’autre.
« J’aimerais Carter… » souffla-t-il. « Mais… Je ne peux pas. »
« Pourquoi ? Mon colonel ? Pourquoi ? » La voix de Sam avait quelque chose d’inhabituel. Jack y ressentait l’inquiétude, quelque chose de pressant, urgent même. Comme si la vie de Carter pouvait en dépendre.
Il fronça d’abord les sourcils, et posa doucement une main sur son genou pour tenter de l’apaiser.
« Je ne peux pas Carter, parce que… Nos grades, et notre relation de travail nous en empêchent. C’est une chose que nous ne pouvons toujours pas reconnaître et que nous avons préféré laisser enfoui quelque part dans une salle de cette base. »
Sam resta silencieuse, assimilant les paroles de son supérieur comme si elle pouvait analyser les données d’un problème. Elle cherchait encore et encore et pas seulement des images. Cette fois, il s’agissait de quelque chose de plus profond. Elle comprenait que ce n’étaient pas seulement ses souvenirs avec cet homme qu’elle avait perdu, mais aussi tout ce qui était « eux ». Leur relation, leur complicité, leur… sentiment ?
Il tenait à elle, elle le sentait.
Mais elle ?
Le visage de Sam se crispa soudainement et elle se pencha légèrement vers l’avant en gémissant.
En une fraction de seconde, Jack fut auprès d’elle, une main sur son genou, l’autre sur son épaule, prêt à la soutenir si elle venait à s’effondrer.
« Carter ? » appela-t-il en tentant de masquer son inquiétude.
« Je… Ce… Ce n’est rien. » balbutia-t-elle en portant une main à sa tempe. « J’ai juste… mal à la tête »
« D’accord… J’appelle Janet. »
Sans attendre, une main toujours sur l’épaule du Major, Jack contourna légèrement le fauteuil pour appuyer sur le bouton d’appel dans l’espoir de voir apparaître le docteur rapidement.
« Non… monsieur... Ce n’est pas la pei… mmmm » Un nouveau gémissement l’empêcha de finir sa phrase. Sam grimaça de plus belle et manqua de perdre l’équilibre vers l’avant.
« Je suis là, Sam...» Jack eut juste le temps de la rattraper. Il glissa une main derrière sa nuque et posa l’autre derrière son dos pour la retenir contre lui. Sam reposait maintenant entièrement contre lui son torse, la tête nichée au creux de son épaule.
« Je suis là » répéta-t-il doucement en la sentant se crisper une nouvelle fois.
Sam reposait toujours dans ses bras, inspirant et soufflant pour tenter de calmer la douleur quand la porte de la chambre s’ouvrit avec force et rapidité.
Janet…
En quelques secondes à peine, le médecin évalua la situation. Le regard de Jack, la position de Sam, son visage crispé, Janet n’eut pas besoin de demander ce qu’il se passait, elle le comprit tout de suite.
« Aidez-moi à la remettre au lit Colonel. »
Jack s’exécuta, sans un mot, et tenant fermement Sam par la taille, il lui faire les quelques pas qui la séparait du lit avant de l’aider à s’installer. Puis il se recula, légèrement pour laisser la place nécessaire au médecin.
Janet posa quelques questions à sa patiente, puis se retourna vers Jack, toujours planté devant le lit.
« Je pense que les visites sont terminées pour aujourd’hui, Colonel. Elle a besoin de repos. »
Jack hocha la tête, et recula encore de quelques pas. Hésitant.
En temps normal, il aurait purement et simplement refusé d’obéir et serait resté planté dans la pièce pour veiller sur Carter.
En temps normal…
Mais là… Là, tout était différent.
Avait-il encore le droit de rester auprès d’elle ?
Il quitta la pièce à regret, non sans un dernier regard vers Sam.