Ce vendredi soir, Daniel et Teal'c avaient finalement réussi à traîner Jack dans un bar de Colorado Springs.
Jack avait protesté pendant tout le trajet.
— Je vous rappelle que j'ai encore du travail.
— Tu as passé toute la semaine à travailler, répondit Daniel.
— C'est mon métier.
— Ton métier n'est pas de vivre dans ton bureau.
Teal'c, assis à l'arrière, avait simplement ajouté :
— Le docteur Jackson a raison.
Jack avait soupiré.
— Je déteste quand vous faites équipe, tous les deux.
Quelques minutes plus tard, ils étaient installés au comptoir, chacun devant un verre.
Jack commençait presque à se détendre lorsqu'une conversation à la table voisine attira son attention.
Trois militaires venaient manifestement de rentrer de mission. Leurs uniformes avaient disparu sous des vêtements civils, mais leurs conversations ne laissaient aucun doute.
— Je te dis que c'est la meilleure scientifique avec laquelle j'ai travaillé.
Jack releva légèrement les yeux.
Daniel le remarqua.
— Quoi ?
Jack fit un signe discret de la tête en direction de la table voisine.
— Rien.
Les militaires poursuivirent leur conversation.
— Carter ?
— Ouais. Le colonel Carter.
—Elle était avec vous sur cette mission ?
—c’est elle qui la dirige plutôt
Le premier militaire sourit.
— Sacrément brillante.
— Et sacrement canon, ajouta le second.
Jack vida son verre d’un trait. Il fit signe au barman.
—Un autre
Daniel regarda immédiatement son ami.
Jack ne réagit pas.
Du moins, extérieurement.
— Compétente, intelligente et canon. Ça commence à faire beaucoup.
Les trois hommes rirent.
Jack resta parfaitement silencieux.
À la table voisine, l'un des militaires reprit :
— En tout cas, si j'étais célibataire...
Il laissa sa phrase en suspens.
Son camarade éclata de rire.
— Toi ? Avec Carter ? Bonne chance.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle ne te regarderait même pas.
— Tu n'en sais rien.
— N’empêche qu’à moi… elle m'a souri.
Jack releva légèrement les yeux de son verre. Il connaissait ce sourire. Il connaissait tous ses sourires. Celui professionnel, qu'elle adressait à quelqu'un lorsqu'elle voulait simplement être aimable. Mais il se souvenait des vrais sourires de Carter. Ceux qui apparaissaient malgré elle lorsqu'il disait quelque chose d'idiot. Ceux qui illuminaient son visage avant qu'elle ne cherche à les dissimuler.
À la table voisine, son camarade éclata de rire.
— Elle sourit à tout le monde. Elle est sympa avec tout le monde.
— Peut-être, mais elle m'a souri à moi.
— T'emballe pas, bro. La place est prise.
Jack ne bougea plus.
Son verre resta suspendu entre ses doigts.
Il attendit.
Une seconde.
Puis deux.
La place était prise.
Il ne savait même pas pourquoi cette phrase venait de lui serrer l'estomac.
Il attendit malgré lui la suite.
— Par Ethan Miller.
Jack baissa lentement son verre.
Daniel, à côté de lui, n'avait pas manqué sa réaction.
Teal'c non plus.
À la table voisine, la conversation continuait tranquillement.
— Ils sont toujours ensemble sur P3…. Le militaire toussota, en se rendant compte qu’il en disait trop.
— Ouais. Depuis le début de la mission.
— Ils travaillent ensemble
— Tout le temps. Il est son assistant. Un militaire scientifique, comme elle. Ils passent leurs journées dans le laboratoire.
Jack fixa son verre.
Il ne disait toujours rien.
Daniel prit une gorgée de bière.
— Ça va ?
— Très bien.
— Tu as l'air ravi.
Jack lui lança un regard noir.
— Je suis ravi.
Teal'c inclina légèrement la tête.
— Votre expression faciale indique le contraire.
— Merci, Teal'c.
Un silence.
Puis la voix du militaire leur parvint de nouveau :
— Ils sont souvent ensemble le soir aussi. Elle travaille énormément, mais lui aussi. Ils forment une bonne équipe.
Jack serra légèrement la mâchoire. Une bonne équipe. Bien sûr.
C'était tout ce qu'il y avait à savoir.
Carter appréciait certainement quelqu'un capable de suivre son rythme.
Quelqu'un qui comprenait ses recherches.
Quelqu'un qui travaillait avec elle jusqu'à tard dans la nuit.
Quelqu'un qui pouvait la faire sourire.
Jack vida son verre d'une traite.
Daniel le regarda faire.
— Tu avais dit un verre.
Jack posa le verre sur le comptoir.
— J'ai changé d'avis.
Daniel esquissa un sourire.
— Je crois qu'on va finir par le sortir, le dossier personnel d'Ethan Miller.
Jack lui lança un regard d'avertissement.
— Tais toi. Ne commence pas.
— Je n'ai rien dit.
— Ton visage dit beaucoup de choses.
Teal'c observa Jack quelques secondes avant d'ajouter calmement :
— Vous savez comment se comporte le colonel Carter lorsqu'elle est plongée dans ses recherches. Elle travaille sans relâche et n'a généralement pas de temps à consacrer à … autre chose.
Jack hocha lentement la tête.
— Oui… Je sais.
Daniel échangea un regard avec Teal'c.
Jack reprit son calme, comme si cette explication suffisait à le rassurer.
Elle était là-bas pour travailler. Rien de plus.
Du moins, c'est ce qu'il choisit de croire.
Jack regarda droit devant lui.
Il n'était pas jaloux.
Il était simplement… informé.
Très, très bien informé.
Le lendemain matin, le rapport de SG-3 attendait Jack sur son bureau.
Il le parcourut une première fois.
Puis une seconde.
Sécurité du camp : satisfaisante.
Relève avec SG-7 : effectuée sans incident.
État du matériel : conforme.
Conditions de vie : normales dans de telles circonstances
Jack s'arrêta sur cette dernière ligne.
Conditions de vie : normales dans de telles circonstances
Il prit le téléphone et composa le numéro de Reynolds.
Le colonel décrocha après quelques sonneries.
— Reynolds.
— Colonel, c'est O'Neill.
— Mon général.
— Désolé de vous déranger pendant votre week-end.
— Aucun problème, mon général.
Jack consulta de nouveau le rapport.
— J'ai quelques questions concernant le camp.
— Je vous écoute.
— Les rations alimentaires sont suffisantes ?
Un court silence.
— Oui, mon général.
— Personne ne saute de repas ?
— Pas à ma connaissance.
— L'eau ? Le matériel médical ?
— Tout est en ordre.
Jack hocha la tête, même si Reynolds ne pouvait pas le voir.
— Et les scientifiques ?
— Les scientifiques ?
— Ils mangent correctement ? Ils dorment ?
— Euh…que voulez vous savoir ?
— Je veux savoir si l'équipe scientifique respecte les temps de repos.
— Bien sûr.
Un silence.
— Toute l'équipe est très investie dans la mission, reprit Reynolds. Le colonel Carter travaille beaucoup.
Jack eut un léger soupir.
— On connaît tous Carter. On sait qu'elle ne sait pas s'arrêter de travailler.
Reynolds hésita un instant.
— Pour être honnête, mon général… elle en oublie parfois de manger.
Jack releva les yeux vers le rapport posé devant lui.
— Elle oublie de manger ?.
Je le savais, pensa t’il
— Quand elle est concentrée sur ses recherches, oui. Alors je veille à ce qu'on lui apporte son repas au laboratoire.
Jack secoua légèrement la tête.
— Évidemment.
Reynolds poursuivit :
— Je lui ai déjà fait remarquer qu'elle devait dormir davantage. Elle passe parfois une partie de la nuit à travailler sur les relevés.
Jack ferma les yeux une seconde.
— Je m'en doutais.
Sa voix était presque résignée.
Reynolds eut un léger sourire.
— Elle m'a répondu que tout allait bien et qu'elle dormirait lorsqu'elle aurait terminé.
Jack laissa échapper un soupir.
— Oui. C'est bien Carter.
Un bref silence s'installa.
— Mais je garde un œil sur elle, mon général, reprit Reynolds. Et je ne suis pas le seul. L'équipe scientifique commence à avoir l'habitude. Le lientenant Ethan Miller ….
— Très bien, le coupa t’il.
Encore lui, pensa t’il.
Jack se redressa dans son fauteuil.
— Merci, colonel. Profitez de votre week-end.
— Merci, mon général.
La communication s'interrompit.
Jack resta quelques secondes avec le téléphone à la main.
Puis il le reposa.
Il regarda une nouvelle fois le rapport. Reynolds venait de confirmer ce qu’il savait déjà à propos de Carter. Elle travaillait trop. Elle oubliait de manger. Elle dormait trop peu.
Il prit immédiatement le téléphone.
— Walter ?
— Oui, mon général ?
— Est-ce qu'on a un MALP disponible ?
—Euh, je peux chercher mon général.
— Trouvez en un ! Je voudrais qu'il parte avec l'équipe scientifique lundi, lorsqu'ils retourneront sur P3X-774.
— Pour surveiller la zone nord ?
— Entre autres. Si on peut obtenir des relevés supplémentaires et une liaison vidéo depuis le camp, ce sera plus efficace que de simples rapports audio.
— Très bien, mon général. Je vais faire mon possible.
— Merci, Walter.
Jack allait raccrocher lorsque Walter reprit :
— Euh… mon général ?
— Oui ?
— Vous avez raté le rapport de ce matin.
Jack resta silencieux.
— Le rapport de P3X-774, reprit Walter.
Tout va bien, mon général ?
Jack regarda le rapport de SG-3 posé devant lui.
— Oui. J'avais… un coup de fil important à donner. Tout va bien sur la planète ?
Walter ne répondit pas immédiatement.
— Très bien, mon général. Je vous envoie le rapport dès que je l'aurai retranscrit.
— Parfait.
Jack raccrocha.
Il resta quelques secondes silencieux.
Puis il reprit son rapport.
Il avait peut-être raté Sam… Mais c'était pour la bonne cause.
Le déploiement d’un MALP était une décision parfaitement raisonnable.
Une mission de trois mois méritait bien un suivi un peu plus précis.
Et il n'y avait absolument aucune autre raison à cette décision.
Du moins, c'est ce que le général O'Neill choisit de croire.