Le général Jack O’Neill détestait les rapports. Il détestait les réunions. Il détestait les formulaires administratifs. Il détestait, de façon générale, tout ce qui impliquait de rester assis derrière un bureau pendant plus de vingt minutes. Mais depuis qu’il avait pris la tête du SGC, il avait découvert une nouvelle catégorie de choses qu’il détestait encore davantage : les départs.
Il fixa le projet de mission posé devant lui.
« Lieutenant-colonel Samantha Carter. »
Il relut la première ligne. Puis la deuxième. Puis il revint à la première.
— Trois mois ?
Hammond n’était plus là pour lui répondre. Il n'y avait plus que lui dans le bureau. Jack se renfonça dans son fauteuil.
Trois mois !
« Mission scientifique.
Planète désignée P3X-774.
Étude géophysique et énergétique.
Présence de naquadriah.
Etude de faisabilité d’un forage.
Équipe scientifique internationale.
Durée prévue : quatre-vingt-dix jours. »
Il relut encore. Comme si les mots allaient soudain changer. Ils ne changèrent pas.
— Génial.
Il prit le téléphone. Le reposa. Le reprit. Le reposa encore. C'était ridicule.
Carter était lieutenant-colonel. Elle était parfaitement capable de partir trois mois sans demander la permission à son supérieur pour respirer. Et lui était son supérieur.
Son supérieur. Pas son ami. Pas son partenaire. Pas... OK, peut être son ami, quand même
Jack ferma les yeux.
— Bon sang, Carter.
Trois mois.
Pourquoi est-ce que ça lui faisait cet effet ? La réponse lui vint immédiatement.
Parce que, depuis plusieurs années, Sam Carter était devenue une constante.
Une présence. Quelqu'un dont il savait qu'elle serait là, quelque part dans le bâtiment.
Quelqu'un qu'il pouvait apercevoir dans la salle de contrôle, penchée sur un écran. Quelqu'un qui entrerait dans son bureau sans frapper pour lui annoncer qu'elle avait trouvé une solution à un problème que personne d'autre ne comprenait. Quelqu'un qui levait les yeux au ciel lorsqu'il faisait une blague idiote. Quelqu'un qui souriait malgré elle.
Et maintenant, elle voulait partir.
Il se leva brusquement. Il allait lui parler. C'était tout.
Une conversation professionnelle.
Il lui demanderait pourquoi elle avait accepté cette mission. Il vérifierait que tout était en ordre.
Et ensuite...
Ensuite, il la laisserait partir. Comme un général raisonnable.
Il sortit de son bureau.
Sam Carter était dans le laboratoire. Elle avait passé la majeure partie de la journée à travailler. Travailler était plus facile.
Les chiffres ne demandaient pas pourquoi elle avait pleuré la veille. Les équations ne lui demandaient pas si elle allait bien. Le naquadriah ne lui demandait pas pourquoi elle avait passé trois nuits presque sans dormir. Toute sa vie était chamboulée. Son père venait de mourir. Elle venait de rompre avec Pete. C’était déjà deux raisons suffisantes pour expliquer ses insomnies, ses pleurs. La troisième portait certainement le nom de Kerry Johnson, une belle rousse, agente de la CIA qu’elle avait aperçue chez Jack. Au domicile de Jack, bon sang ! Alors qu’elle avait enfin eu le courage de venir chez lui pour parler de ses sentiments, de ce qui se passait entre eux deux, il avait fallu que Kerry Johnson sorte de la maison et interrompe le discours qu’elle avait préparé. Bien sûr, elle était restée très professionnelle, mais son malaise intérieur lui retournait le cœur ! Elle s’était sentie complètement idiote face à eux. Elle ne pouvait même pas en vouloir à cette Kerry qu’elle avait d’ailleurs trouvée fort sympathique. Elle s’en voulait à elle-même. Qu’espérait-elle ? Que Jack allait la regarder se marier avec Pete sans vivre sa propre vie ? Qu’attendait-elle ? Que Jack lui avoue que ses sentiments sont toujours partagés ? Que le règlement change ?
Elle était à un moment charnière de sa vie, elle devait faire le point sur toutes ses émotions qui l’envahissaient, se reprendre en main et prendre des décisions. Donc elle allait partir pour cette mission scientifique et faire son travail. Car là au moins, elle ne se sentirait plus complètement idiote !
Elle ajusta les paramètres d'une simulation. La porte s'ouvrit. Elle n'eut pas besoin de se retourner. Au frisson qui parcourut son dos, elle savait qui était là..
— Général.
— Carter.
La voix de Jack lui fit quelque chose au ventre. Elle détestait ça. Elle détestait encore plus le fait qu'il puisse toujours lui faire ça.
Elle se retourna. Il se tenait dans l'embrasure de la porte. Uniforme impeccable. Expression indéchiffrable. Comme toujours.
— Vous avez vu le projet de mission
Ce n'était pas une question.
— Oui.
— Des objections ?
Jack hésita.
— Plusieurs.
Elle attendit.
— Professionnelles, évidemment.
Quelque chose dans son regard la fit presque sourire. Presque.
— Évidemment.
Il entra dans le laboratoire.
— Trois mois, Carter.
— Je sais.
— C'est long.
— C'est le but.
Il fronça les sourcils. Elle retourna à son écran.
— J'ai besoin de m'éloigner.
Jack resta silencieux.
— Du SGC ?
Sam inspira profondément.
— De tout.
Il comprit immédiatement qu'il ne s'agissait pas uniquement de son travail. Et soudain, il regretta d'être venu. Il n’était pas doué pour ces choses là.
— Vous savez que je suis là, si vous avez besoin de parler. On est tous là, Daniel, Teal’c… Ce n’est pas facile ce que vous vivez Carter…. Cela ne fait que quelques jours que Jacob est parti…
Sam ne répondit pas.
Alors il demanda stupidement
— Vous êtes sûre que c'est une bonne idée ?
Sam se tourna vers lui. Son regard était fatigué.
— Pour la première fois depuis longtemps, oui.
Jack sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— Carter, je…
— J'ai besoin de partir, mon général.
Son ton était doux. Mais définitif.
Trois mois. Il détestait décidément cette expression.
— Très bien.
Il hocha la tête.
— Faites attention à vous.
Elle acquiesça. Il fit demi-tour.
— Général ?
Il s'arrêta.
— Oui ?
Elle hésita.
Pendant une seconde, Jack crut qu'elle allait dire quelque chose. Quelque chose d'important.
Mais elle se contenta de sourire tristement.
— Rien.
Il partit. Sam attendit que la porte se referme. Puis elle s'assit lentement. Elle posa ses mains sur son visage. Elle avait pris la bonne décision. Elle devait s'éloigner. Parce qu'elle était fatiguée d'attendre. Fatiguée de se demander. Fatiguée d'espérer. Et surtout...Fatiguée d'aimer un homme qui ne lui avait jamais demandé de rester.
Deux jours plus tard, la porte des étoiles s'activa. Sam traversa avec son équipe. Jack était dans la salle de contrôle. Il aurait pu rester dans son bureau. Il aurait peut-être dû. Mais il était là. Il la regarda franchir la Porte des étoiles. Elle se retourna juste avant de disparaître.
Leurs regards se croisèrent.
Une seconde.
Deux.
Puis elle disparut. La porte s'éteignit.
Le silence retomba.
— Eh bien, dit Daniel derrière lui. Ça va être joyeux.
Jack ne bougea pas.
— De quoi tu parles ?
Daniel regarda la porte. Puis Jack.
— sans Sam
Teal'c, à côté de lui, leva un sourcil.
— Vous êtes triste, O'Neill.
— Je ne suis pas triste.
— Votre comportement indique le contraire.
— Merci, Teal'c.
Daniel soupira.
—Sam est partie pour trois mois.
Et Jack vient de réaliser que trois mois, c'est très long.
Jack lui lança un regard noir.
— Je suis juste préoccupé par les aspects opérationnels.
Daniel sourit.
Jack regarda une dernière fois la porte des étoiles.
Puis il murmura, presque pour lui-même :
— Trois mois...
Et, pour la première fois depuis qu'il avait accepté de devenir général, Jack O'Neill comprit une chose. Il pouvait commander le SGC. Il pouvait prendre des décisions qui engageaient des mondes entiers. Il pouvait envoyer des équipes traverser la galaxie. Mais il était absolument incapable de supporter l'idée de passer trois mois sans Samantha Carter.
Et ça...
Ça risquait de devenir un sérieux problème.