~ Chapitre 3 ~
Entre deux alarmes
Laboratoire de Sam – début d’après-midi.
Le laboratoire de Samantha Carter baignait dans une semi-obscurité familière, uniquement troublée par les halos bleutés des écrans de contrôle et les voyants lumineux des appareils d’analyse disposés autour de l’artefact extraterrestre. Le bourdonnement grave des générateurs vibrait doucement dans les murs métalliques, presque rassurant à force d’habitude.
Assise devant sa console principale, Sam fixait une série de courbes énergétiques qui défilaient lentement sur son écran sans réellement les voir. Cela devait faire bien dix minutes qu’elle lisait et relisait exactement les mêmes données, sans vraiment s’en rendre compte.
À vrai dire, son esprit allait et venait entre sa recherche sur cet objet qui ressemblait plus à une couronne de cérémonie extraterrestre qu’à arme de destruction Goa’uld et la scène matinale.
Le conflit entre Cassandra et sa mère
Joan qui observait tout.
La « plaisanterie » de Cassie.
Et surtout… la réaction de Janet.
Elle revoyait parfaitement l’instant précis où Cassie avait décoché sa flèche, le téléphone suspendu dans la main de Janet, son immobilité soudaine et cette fraction de seconde où son expression avait littéralement changé. Ce n’était pas de la gêne, pas de la honte, ni même de la colère vis-à-vis de sa fille.
Non. C’était quelque chose de beaucoup plus compliqué.
Et tellement simple à la fois.
Elle connaissait Janet depuis suffisamment longtemps pour savoir lire derrière ses réactions or, Janet était rarement déstabilisée. Encore moins par une plaisanterie ou une pique mesquine d’une adolescente.
Alors pourquoi cette remarque avait-elle eu autant d’effet ?
Sam poussa un léger soupir en se passant une main sur le visage, fatiguée par ses réflexions. Elle ferma les yeux un instant, gardant la tête dans sa main même lorsque la porte sécurisée de son laboratoire s’ouvrit dans un léger bip métallique.
« Si c’est vous, mon Colonel, je précise que je refuse catégoriquement toute discussion impliquant les mots "panne", "voiture" ou "Daniel". »
En guise de réponse, elle n’eut le droit qu’à un bref silence, puis :
« Dommage. J’avais préparé tout un discours. »
Reconnaissant la voix, Sam releva aussitôt la tête. Janet se tenait dans l’embrasure de la porte, un sourire amusé sur les lèvres. Elle portait toujours sa blouse blanche, légèrement froissée et ses cheveux bruns paraissaient avoir été attachés à la va-vite, témoignages d’une matinée mouvementée à l’infirmerie.
Sam lui adressa immédiatement un sourire, un peu confuse de sa réaction.
« Janet… Désolée, je croyais que… » Elle secoua la tête. « Enfin... peu importe »
« Dois-je en déduire que la matinée fut riche en plaisanterie ? »
« Tu n’as pas idée » soupira Sam.
Janet laissa échapper un petit rire amusé avant de refermer la porte derrière elle. Elle traversa le laboratoire avec cette aisance tranquille de quelqu’un qui connaissait déjà les lieux par cœur. Immédiatement son regard balaya la pièce, les écrans, les notes éparpillées, la tasse de café à moitié vide. Un bazar qui ne laissait aucun doute à l’agitation matinale.
Sans attendre elle posa sur la paillasse le plateau qu’elle tenait dans ses mains, contenant deux sandwichs, une coupe de gelée bleue et deux cafés.
« Tu n’as pas mangé. »
Sam ouvrit la bouche pour s’en défendre.
« J’ai… »
« Le café ne compte pas comme un repas, Sam. »
Le ton du médecin n’était ni sévère, ni réprobateur. Juste… doucement affectueux, comme si cette situation était devenue une habitude. Sam n’aurait su dire depuis combien de temps Janet avait pris ce pli. Peut-être depuis Edora.
Depuis que le Colonel s’était retrouvé coincé sur cette planète et que Sam avait purement et simplement oublié de vivre pour elle-même. Quoi qu’il en soit, dès qu’ils n’étaient pas en mission et qu’elle commençait à passer trop de temps dans son labo, Janet venait vérifier qu’elle mangeait réellement ou prenait un instant pour se reposer. Ce n’était ni une surveillance médicale, ni militaire, rien d’imposé par des ordres. Janet trouvait toujours une petite excuse, innocente : faire une pause entre deux services, parler de Cassandra, de Joan, d’un week-end, etc.
Au début Sam avait protesté, puis discuté, minimisé, et finalement… Elle avait abandonné la partie. Au fond d’elle-même, elle aimait ces petits moments… Plus qu’elle ne voulait l’admettre.
« Je n’ai pas pris le temps de déjeuner non plus » admit Janet en guise d’excuse. « L’équipe SG-8 est revenue de mission et le sergent Siler a eu la bonne idée de renverser un bidon d’huile dans le couloir central. »
Elle secoua la tête en riant « Imagine donc la belle pagaille à l’infirmerie »
Sam ne put retenir un léger sourire à cette image mentale.
« Laisse-moi deviner… Siler a essayé d’aider à nettoyer ? »
Janet eut un rire fatigué.
« Siler a surtout réussi à transformer le couloir du niveau 23 en patinoire militaire. J’ai eu trois contusions, une entorse légère et un technicien couvert d’huile jusqu’aux cheveux qui jurait très sérieusement que “la gravité avait changé de direction”. »
Sam secoua doucement la tête avec amusement tandis que Janet s’installait sur le tabouret à côté d’elle avec un geste tellement naturel comme si cette place lui appartenait depuis toujours. Et honnêtement… c’était presque le cas.
Pendant quelques instants, seules les machines remplirent le silence entre elles. Les écrans diffusaient leurs lueurs mouvantes sur les murs métalliques du laboratoire tandis que Janet retirait finalement le couvercle de son café.
Sam l’observa discrètement du coin de l’œil. La fatigue était visible maintenant que Janet relâchait un peu la tension de sa journée. Dans la légère raideur de ses épaules. Dans sa façon de masser brièvement sa nuque avant de prendre une gorgée de café. Et pourtant, malgré ça, elle avait quand même trouvé le temps de venir jusqu’ici.
Pour elle.
Cette pensée provoqua chez Sam cette chaleur familière, douce et troublante à la fois, qu’elle associait depuis longtemps à Janet sans vraiment chercher à l’analyser davantage.
« Merci » souffla-t-elle finalement en prenant son sandwich.
Janet releva les yeux vers elle, sincèrement surprise. « Pour quoi ? »
« Pour… ça. » Sam désigna vaguement le plateau, le laboratoire, leur présence à toutes les deux.
Le regard de Janet s’adoucit presque immédiatement et son sourire se posa sur Sam. Un sourire calme, comme une lumière discrète dans la pénombre du laboratoire. Il n’avait rien d’éclatant, ni de forcé, au contraire, il semblait né d’une compréhension silencieuse, de celles qui n’ont pas besoin de mots pour apaiser.
« Sam… quelqu’un doit bien s’assurer que tu ne te nourris pas exclusivement de caféine et de mauvaises décisions scientifiques. »
« Hé. »
« Tu as branché un générateur naquadah sur un toaster l’année dernière. »
« C’était dans un but expérimental. »
« Le grille-pain a explosé. »
« Techniquement, il a implosé. »
Janet leva lentement les yeux au ciel avec un sourire amusé. « Et après on se demande d’où vient la répartie de Joan »
Et cette fois, Sam éclata d’un rire franc et cristallin, approuvant immédiatement les paroles de son amie. Et pendant quelques minutes, tout sembla incroyablement simple dans ce laboratoire. Pas de menace Goa’uld. Pas d’artefact potentiellement dangereux. Pas de monde à sauver. Pas de responsabilités écrasantes. Juste elles deux et une discussion autour d’un déjeuner tournant sur des sujets anodins : les examens de Cassandra, ses choix d’universités, Joan et son sens de la repartie, les projets du week-end, l’organisation de la soirée à venir, et puis… le petit déjeuner mouvementé.
Sam prit une bouchée de son sandwich avant de reporter son regard sur Janet. Puis, presque sans transition :
« Daniel avait l’air particulièrement traumatisé ce matin »
Janet leva immédiatement les yeux au ciel, dans un réflexe automatique. Défense immédiate. Réaction incontrôlée à la plaisanterie encore fraîche de sa fille.
« Oh mon dieu… Jack ne l’a vraiment pas lâché ? »
« Pas une seule seconde »
« Pauvre Daniel… » répondit Janet avec un petit sourire qui lui revint immédiatement aux lèvres.
Petit. Rapide. Instinctif. Presque tendre.
Mais Sam le remarqua aussitôt.
Attrapant son café avec un calme volontairement innocent, Sam jeta un petit regard vers le docteur et lança presque naturellement.
« Tu souris »
Janet arqua un sourcil. « Et ? »
« Et tu souris seulement quand tu trouves quelque chose attendrissant ou médicalement intéressant. »
« Major Carter, est-ce que vous analysez psychologiquement les gens maintenant ? »
« Seulement mes amis. » répondit alors Sam en prenant une cuillère de sa gelée bleue.
Janet secoua doucement la tête avec amusement avant de reprendre une bouchée de son sandwich. Un léger silence s’installa entre les deux femmes, tout juste ponctué par les grésillements des appareils disposés sur la paillasse.
« Tu sais. Il était surtout inquiet de t’avoir mise mal à l’aise. » Déclara Sam après quelques secondes d’hésitation.
Cette fois, Janet ne répondit pas immédiatement, laissant son regard poser sur le rebord de son gobelet. Et Sam sentit immédiatement quelque chose changer dans l’atmosphère. Pas brutalement. Juste… subtilement. Comme si cette conversation venait soudainement de quitter le terrain confortable des plaisanteries pour s’approcher d’autre chose.
Quelque chose de plus vrai.
Quelque chose qu’elle avait déjà perçu.
Un sentiment de… déjà vu.
Devant le silence inhabituel de Janet, Sam continua. Doucement.
« Il faut croire que Cassie a réussi son coup, finalement… »
« Je crois que c’est justement ça le problème. » murmura alors Janet dans un soupir.
Lentement, Sam tourna la tête vers elle, lui laissant le temps, sans la brusquer, sans la presser, sans la questionner. Le médecin eut alors un petit rire nerveux, presque embarrassé par ses propres mots.
« Ce matin, quand Cassie a sorti cette absurdité… J’aurais dû trouver ça ridicule immédiatement. » Elle marqua une pause, gardant les yeux baissés sur son café quelques secondes supplémentaires. Comme si le simple fait de formuler cette pensée à voix haute la surprenait elle-même.
Sam retint son souffle, inconsciemment, craignant de briser cette chose si fragile qui planait au-dessus d’elles.
Quelques secondes supplémentaires. Qui parurent interminables.
Et puis enfin, les lèvres de Janet remuèrent, presque comme un aveu.
« Et ce n’est pas ce qui s’est passé… »
Un petit sourire se dessina sur le visage de Samantha Carter, faisant briller ses pupilles d’une légère satisfaction, tandis que le silence retombait doucement autour d’elles. Au loin, quelque part dans la base, une alarme étouffée retentit brièvement avant de disparaître presque aussitôt dans le bourdonnement des générateurs. Mais ici, dans ce laboratoire perdu au milieu du SGC, le reste du monde semblait soudain très loin.
A des années lumières de la terre.
Sam observa Janet quelques secondes sans parler. Parce qu’elle la connaissait presque parfaitement, et comprenait exactement ce que cette confession représentait pour elle. Janet Fraiser ne laissait pas facilement de place à ce genre de sentiments. Ni dans sa vie, ni avec son travail, et encore moins avec quelqu’un comme Daniel.
Alors le simple fait qu’elle admette ne serait-ce qu’un doute…
C’était déjà énorme.
Une nouvelle alarme retentit dans les couloirs, bien plus forte cette fois, plus proche également, venant définitivement briser cette bulle hors du temps dans lequel elles s’étaient toutes les deux plongées.
Une voix dans les haut-parleurs appela une équipe médicale dans les niveaux inférieurs rappelant douloureusement le médecin et la scientifique à la réalité.
Machinalement, Sam leva la tête vers les couloirs tandis que Janet se dirigeait déjà vers la porte. Elle offrit un sourire chaleureux à son amie.
« On se retrouve chez toi ce soir. »
Sam hocha doucement la tête « Avec les pizzas ! »