~ Prologue ~
Début de journée ordinaire dans la vie de gens extraordinaire
Le jour se levait sur Colorado Spring, effleurant doucement le sommet des montagnes, timidement comme si sa lumière risquait de réveiller les monstres endormis par la nuit. La ville émergeait peu à peu des entraves du sommeil, les fantômes nocturnes cédaient leur place aux premiers acteurs de la journée. Ses rues, encore déserte quelques instants plus tôt commençaient à s’animer : ici le moteur froid d’une voiture qui démarre, là la sonnette d’un livreur de journaux, une porte qui claque, un chien qui aboie.
Pas de doute, la vie reprenait ses droits annonçant le début d’une nouvelle journée.
Dans un quartier tranquille, non loin de la montagne, une douce agitation régnait déjà dans la maison du Major Samantha Carter, levée depuis un bon moment. L’avantage - ou le désavantage- de servir dans l’armée lui permettait d'être debout avant l’aurore et prête à prendre son service rapidement. Un avantage certain depuis qu’elle avait accueilli sous son toit une petite tornade d’à peine un mètre cinquante.
Une délicieuse odeur de pancakes s'échappait de la cuisine, Sam, qui d’ordinaire ne cuisinait pas et préférait prendre son petit déjeuner au mess avec le reste de l’équipe, avait dû modifier quelque peu ses habitudes et se mettre aux fourneaux. Et contre toute attente, cela ne lui déplaisait pas.
Depuis quelque temps, Janet Fraiser et sa fille Cassandra passaient presque chaque matin. Les hommes de l’équipe n’étaient pas en reste non plus, il y en avait toujours un pour venir pointer le bout de son nez dès le début de la journée, quand ce n’était pas toute l’équipe qui débarquait pour la soirée.
De nouveaux petits rituels. Des amis. Une famille. Que demander de plus ?
« Joan ! Le petit déjeuner est prêt ! » appela Sam en déposant l’assiette de pancakes sur le comptoir séparant la cuisine du salon.
« J'arrive ! » répondit d’abord une voix enfantine depuis le fond du couloir avant que n’apparaisse la petite frimousse d’une jeune adolescente, le nez plongé dans un manuel de physique quantique.
« Dis Sam ? Tu savais que chez les minéraux, la phosphorescence était beaucoup moins fréquente que la… » Elle interrompit brusquement sa phrase en apercevant l’assiette. « Ohhh Sam ! Tu as fait des pancakes ! » s’écria-t-elle en posant rapidement son livre pour se mettre à table.
Sam ne put s’empêcher de sourire attendri devant la spontanéité innocente de sa pupille.
Joan Carter n’avait rien d’une enfant ordinaire de 13 ans. Son visage encore enfantin, aux traits délicats et presque trop harmonieux pour son âge, encadré par de courtes mèches claires, presque dorés et que le vent semblait toujours décoiffer. Ses yeux clairs, d’un vert noisette changeant, possédaient cette intensité troublante que l’on rencontre parfois chez ceux qui observent davantage qu’ils ne parlent. Ils donnaient l’impression de sonder le monde avec une maturité silencieuse, comme si Joan portait déjà en elle des pensées trop lourdes pour une adolescente.
Son nez fin se constellait de quelques taches de rousseur discrètes laissées par le soleil, tandis que ses lèvres pâles, souvent immobiles, esquissaient rarement de véritables sourires. Pourtant, quelque chose dans son expression retenue attirait immédiatement l’attention : une douceur mêlée de défi, une fragilité qui semblait constamment lutter contre une volonté farouche.
Même immobile, Joan dégageait cette étrange présence que possèdent certains êtres que l’on remarque sans comprendre pourquoi, comme si derrière son apparente jeunesse se cachait déjà une histoire plus vaste que celle des autres enfants de son âge.
Face à elle, Joan avait déjà repris le fil de sa pensée et bombardait sa tutrice de questions entre deux bouchées. Mais Sam ne l’écoutait déjà plus vraiment. Elle connaissait la curiosité insatiable de l’adolescente, tout comme les limites qu’elle devait parfois lui imposer.
Et justement, ce matin faisait partie de ces moments-là.
Dans quelques instant, Janet et Cassandra franchiraient cette porte. Dans quelques instants il serait temps pour chacune d’elles d’affronter sa journée.
Affectueusement, Sam tendit la main pour retirer la casquette bleu marine de l’US Air Force que Joan portait presque constamment : dernier vestige de son ancienne vie, dernier souvenir de son père disparu.
« Je te promet que je répondrais à toute tes questions sur le principe de la luminescence, mais pas maintenant. » Tout en parlant, Sam déposa la casquette sur le rebord de la table avant d’attraper deux crayons et un bloc note. « Pour l’instant, jeune fille… es-tu prête pour notre défi du jour ? »
Joan plissa les yeux et posa sa fourchette, abandonnant au même instant l’innocente gamine qu’elle semblait être quelques secondes auparavant.
« Prête, et crois moi, ce matin je vais te faire ta fête ! »
L’astrophysicienne et la lycéenne se dévisagèrent un long moment, telles deux duellistes au beau milieu du Far West. Puis, dans un accord tacite, elles se jetèrent simultanément sur le bloc-notes afin de résoudre une équation mathématique qui aurait fait trembler plus d’un lycéen.
D’autre habitude, d’autre rituels.
Là où certains lisaient le journal ou faisaient des mots croisés au réveil… elles se lançaient des défis à coups de mathématiques.
o-O-o
Sam venait à peine de poser son crayon et de lever les bras en signe de victoire que les voix de Cassandra et de Janet retentirent sous le porche une demi seconde avant qu’elles ne passent la porte.
« Je t’assure, maman, que ce ne sont pas deux petites heures au centre commercial qui vont me faire rater mes examens ! » S’exclama la voix de Cassandra en passant la porte. « Je ne vois vraiment pas pourquoi tu flippes comme ça ! »
« Cassie… Nous en avons déjà discuté. Pas de sortie avant la fin de tes examens. Tu auras tout le temps ensuite. »
« Mais maman ! » protesta une nouvelle fois la jeune fille en s’approchant de Sam pour l’embrasser. « Dis-lui Sam que j’ai raison ! »
Sam détourna brièvement les yeux vers sa tasse de café, comme si la surface sombre pouvait lui fournir une réponse moins dangereuse que celle qu’attendaient les deux femmes devant elle.
Elle détestait ce genre de situation.
Affronter des Goa’ulds, désamorcer une technologie Ancienne instable ou calculer une trajectoire hyperspatiale sous pression lui paraissait infiniment plus simple que d’avoir à choisir entre Janet et Cassandra.
Parce qu’au fond, elle comprenait les deux.
Janet voyait les risques partout. C’était devenu une seconde nature. Des années passées à soigner des soldats blessés et à attendre le retour d’équipes qui parfois ne revenaient jamais avaient fait d’elle quelqu’un d’excessivement prudent avec les personnes qu’elle aimait.
Et Cassandra… Cassandra voulait simplement respirer.
Sam comprenait cette frustration brûlante, ce besoin d’indépendance, cette envie d’être considérée autrement que comme une enfant fragile qu’il fallait protéger.
Cassie avait grandi au milieu des militaires, des missions secrètes et des catastrophes galactiques. Forcément qu’un simple après-midi au centre commercial lui semblait dérisoire face à tout ce qu’elle avait déjà traversé
.
Et c’était précisément ce qui rendait la situation si inconfortable pour Sam.
Janet était sa meilleure amie. La personne qui l’avait soutenue dans les moments où le SGC avait failli l’écraser sous son poids. Celle qui l’avait encouragée et épaulée lorsqu’elle avait accueilli Joan. Celle qui lui avait offert une forme de famille quand elle-même ne savait plus très bien où était la sienne.
Mais Cassandra…
Cassandra occupait une place différente. Une place impossible à définir clairement.
Sam se souvenait encore de la petite fille effrayée qu’elles avaient ramenée de Hanka, des nuits passées à craindre pour sa vie, de cette promesse silencieuse qu’elle s’était faite alors : quoi qu’il arrive, elle serait là pour elle.
Avec les années, sans même qu’elle s’en rende compte, Cassie avait fini par devenir un peu la petite sœur qu’elle n’avait jamais eue. Ou peut-être quelque chose d’encore plus compliqué.
Alors prendre parti revenait toujours à trahir l’une d’elles, même un peu.
Et Sam commençait sérieusement à penser qu’aucun entraînement de l’US Air Force ne préparait à survivre à une dispute mère-fille dans la cuisine de Janet Fraiser. Inconsciemment, peut-être, espérait-elle ne jamais avoir à vivre ce genre de situation avec sa pupille.
En pesant le pour et le contre, elle aurait presque flanché en la faveur de Cassie, mais ses pensées se tournèrent vers Joan. Comment aurait-elle réagi si les rôles avaient été inversé. Si cela avait été Joan à la place de Cassie ? Qu’aurait-elle dit ?
Et finalement, la réponse arriva d’elle-même.
« Tu sais… je crois que ta mère a raison ! Tu auras tout le temps qu’il faut après les examens. »
Sam sentit immédiatement son regard.
Celui de Janet.
Pas un regard accusateur. Pire. Un regard de complicité silencieuse. Comme si son soutien allait de soi. Comme si, désormais, elles appartenaient au même camp.
Le camp des mères.
Cette pensée provoqua chez Sam un léger vertige.
Pendant des années, elle avait été celle vers qui Cassandra se tournait pour contourner les règles, chercher une validation ou simplement trouver une oreille plus compréhensive que celle de Janet. Sam avait toujours occupé cette place confortable : suffisamment proche pour conseiller, suffisamment distante pour ne jamais avoir à imposer de limites.
Mais Joan avait changé l’équation.
Seulement quelques mois auparavant, Sam aurait juré qu’elle savait parfaitement comment gérer une adolescente. Après tout, elle connaissait Cassie depuis des années. Elle avait participé à son éducation, l’avait aidée à faire ses devoirs, avait écouté ses peines de cœur et ses colères contre Janet.
Puis Joan était entrée dans sa vie.
Et soudain, Sam avait découvert ce que signifiait réellement être responsable de quelqu’un.
Les nuits à rester éveillée en se demandant si elle faisait les bons choix.
La peur constante qu’un simple mauvais jugement puisse blesser quelqu’un qu’elle aimait.
Cette nécessité épuisante de fixer des limites, même lorsqu’on savait qu’elles vous feraient détester.
Elle comprenait Janet maintenant.
Peut-être un peu trop.
« Forcément ! » Cassandra afficha une moue contrariée en tournant le dos à Sam avant de s’installer à coté de Joan.
Sam suivit un instant du regard l’adolescente, sachant qu’elle aussi l’avait remarqué.
Ces derniers temps, chaque fois que Sam donnait raison à Janet, même sur des détails insignifiants, Cassie lui lançait ce regard mêlé de déception et d’incompréhension qui lui serrait le cœur.
Comme si elle perdait peu à peu une alliée.
Ou pire.
Comme si Sam était devenue une adulte comme les autres.
Son regard dériva vers Joan, toujours installée à table, silencieuse derrière son verre de jus d’orange. L’adolescente observait toute la scène avec cette prudence discrète que Sam commençait à reconnaître.
Elle observait.
Elle analysait.
Elle apprenait.
Probablement en train de découvrir exactement jusqu’où elle pourrait pousser Sam avant qu’elle aussi ne commence à dire non.
Et franchement ?
Cette réalisation était presque plus terrifiante qu’une invasion Goa’uld.
« Fin de la discussion ! » déclara alors Janet avec un sourire triomphant en attrapant la tasse de café que lui tendait Sam.
Consciente d’avoir perdue son alliée de toujours et la bataille, Cassandra poussa un long soupir et se retourna vers Joan et son regard se posa sur la casquette et le livre qui avait été abandonnée quelques instants plutôt.
« La luminescence… des…? » Cassandra arqua un sourcil en regardant Joan. « De la physique quantique au p’tit dej’ ? »
« La luminescence des matériaux irradiés. Et techniquement, c’est de la physique nucléaire. Essaie de suivre, Cass. »
« Nan mais Jo… Franchement, je me demande vraiment qui est l’extraterrestre ici. T’es sûre que tu viens de cette planète ? »
« Aucune preuve formelle pour l’instant. Mais si un jour je développe des pouvoirs psychiques ou une envie soudaine d’envahir la galaxie, je te préviens. »
La tension perçue quelque instant plus tôt retomba aussitôt. Sam manqua de recracher son café. Janet éclata de rire. Joan afficha un petit sourire en coin et Cassandra lui adressa un large sourire amusé avant de lui enfoncer sa casquette sur le crâne.
« T’es pas une Carter pour rien toi »
Le téléphone sonna brusquement, interrompant les rires et la bonne humeur qui flottaient encore autour de la table.
Cassandra attrapa aussitôt le combiné avant de laisser le temps à Sam ou Joan de réagir.
« Résidence Carter »
Une légère hésitation se fit entendre au bout du fil.
« Cassie ? Salut, c’est Daniel. Euh… Sam est là ? »
« Oui, elle est là. Pourquoi ? »
Un soupir embarrassé traversa la ligne.
« Ma voiture refuse de démarrer. Et comme Jack est probablement déjà parti au SGC… je me demandais si ça dérangerait Sam et Janet de passer me prendre. »
« Oh ? »
Le sourire qui étira lentement les lèvres de Cassandra avait quelque chose de franchement dangereux.
Oh. Voilà qui tombait merveilleusement bien.
Sans répondre, elle tourna lentement la tête vers sa mère, qui s’était rapprochée de Samantha dans la cuisine.
Puis, avec le plus grand sérieux du monde, elle tendit le téléphone à sa mère.
« C’est Daniel. »
Janet leva distraitement les yeux.
« Merci. »
Mais Cassandra ajouta aussitôt, parfaitement innocente :
« Il veut te faire le coup de la panne. »
Un silence de mort s’abattit dans la cuisine.
Sam s’étrangla avec son café. Joan tourna brusquement la tête vers Cassandra avec un intérêt scientifique évident. Et Janet resta figée, le téléphone à mi-chemin entre la table et son oreille.
« Cassan— ! » Tenta Janet, entre surprise et exaspération, mais… Cassandra, elle, avait déjà attrapé son sac avec un sourire victorieux.
« Tu viens Jo ? On va être en retard à l’école »
Joan hésita un instant, techniquement, elle aurait bien aimé rester juste pour écouter la discussion qui allait suivre. Un sujet scientifique à étudier qui aurait pu se révéler passionnant. Mais… Elle n’était pas sûre de vouloir assister à la tempête Fraiser si elle et Cassandra restaient à proximité du volcan. Elle opta donc pour la fuite, dans les règles de l’art.
Casquette sur la tête, sac sur le dos et skateboard sous le bras, Joan rattrapa l’adolescente sur le pas de la porte et après un rapide signe de la main à Samantha, toutes deux disparurent dans la rue.
Dans le même temps, Janet soupira, espérant que tout ceci passerait inaperçu.
Trop tard.
À l’autre bout du fil, Daniel venait manifestement d’entendre.
« Je… quoi ?! Non ! Enfin ce n’est pas— ma voiture est vraiment en panne ! »
« Bien sûr Daniel. Évidemment. »
Janet pinça l’arête de son nez en fermant les yeux quelques secondes.
« Désolée Daniel… Ignore-la. »
« J’essaie, » répondit-il avec le désespoir d’un homme qui savait déjà que Jack finirait tôt ou tard au courant de cette histoire.
Daniel comprit aussitôt, au silence gêné de Janet, qu’il était probablement déjà trop tard.
Aucun doute, c’était bel et bien un début de journée tout à fait ordinaire dans la vie de gens… extraordinaire.