Épilogue — Celle qui entend le silence
Le matin où les Jedi vinrent chercher Vyze, le domaine Polaekys était plus silencieux qu’à l’ordinaire.
Le vent s’était levé avant l’aube, un souffle léger descendant des collines vers les jardins. Il faisait frissonner les cyprès, soulevait parfois quelques feuilles sèches le long des allées de pierre, puis retombait comme s’il hésitait à troubler la journée.
Liora était éveillée depuis longtemps.
Elle avait préparé les vêtements de son fils elle-même, malgré les domestiques. Une tunique simple, des bottes de marche, le petit manteau bleu qu’il portait lorsqu’ils descendaient jusqu’aux bassins du domaine. Rien de cérémoniel. Elle n’avait pas voulu de cette solennité.
Parce que si elle acceptait le cérémonial, elle admettait que son fils partait réellement.
Teren, lui, avait trouvé refuge dans ce qu’il connaissait : l’organisation. Il vérifiait pour la troisième fois les documents transmis par le Temple, les autorisations, les protocoles. Les sceaux. Les copies. Les formulaires.
Ses mains étaient stables.
Seulement ses mains.
Dans le jardin, Vyze jouait déjà.
Comme si cette journée n’avait rien de différent.
Assis devant la vieille cible de Kashyyyk, il faisait flotter de petits galets devant lui. Ils tournaient doucement dans l’air, hésitaient, puis frappaient le bois sombre dans de petits claquements réguliers.
Il ne semblait pas inquiet.
Pas triste, simplement attentif, comme s’il attendait quelqu’un qu’il connaissait déjà.
La navette se posa en milieu de matinée.
Aucune escorte. Aucun déploiement. Seulement un appareil discret aux lignes sobres, qui descendit dans le pré au sud des jardins.
La passerelle s’ouvrit.
Yaddle descendit seule.
Sa silhouette menue avançait lentement sur l’herbe humide. Sa robe claire frôlait les feuilles tombées, et son visage ridé portait cette expression paisible qu’on ne pouvait pas interpréter.
Teren s’inclina avec respect.
Liora fit de même.
Yaddle salua simplement d’un mouvement de tête, puis elle regarda autour d’elle, vers les jardins… Vers les arbres anciens… Vers la cible en bois… Vers l’enfant.
Vyze avait cessé de jouer, il l’observait déjà.
Leurs regards se croisèrent.
Yaddle s’immobilisa une fraction de seconde.
Liora le vit.
Un battement presque imperceptible dans son calme.
Comme si quelque chose avait confirmé une intuition.
La maîtresse Jedi s’approcha de l’enfant, mais ne parla pas immédiatement. Elle s’arrêta près de la vieille cible et posa sa main sur le bois usé de Kashyyyk.
Ses doigts suivirent les marques anciennes.
Puis elle leva les yeux vers Vyze.
L’enfant ne recula pas.
Il la regardait avec ce sérieux silencieux qui mettait toujours les adultes mal à l’aise.
Et Yaddle sourit, pas un sourire amusé, quelque chose de plus discret. Presque mélancolique.
Elle comprenait déjà… Pas toute l’histoire. Pas l’origine. Pas les fils invisibles tendus entre les Sith, Dathomir et Naboo.
Mais elle percevait l’essentiel : cet enfant ne suivait pas le courant habituel de la Force.
Il ne brillait pas comme les jeunes initiés qu’elle avait déjà vus… Il n’était pas une flamme… Il était une brèche.
Une nuance qu’aucune doctrine du Temple n’enseignait.
Elle se tourna enfin vers les parents.
— Il est prêt ?
La voix était douce. Ancienne.
Teren inspira profondément.
Il regarda son fils, puis la navette… Puis les collines.
Il pensait à l’éducation du Temple. À l’honneur. À la formation. Aux opportunités. À tout ce qu’un enfant sensible à la Force ne pourrait jamais recevoir sur Naboo.
Il hocha la tête.
— Oui.
Le mot sortit plus vite qu’il ne l’aurait voulu… Comme un devoir récité.
Liora, elle, ne répondit pas.
Elle regardait Vyze… Et quelque chose en elle savait, une certitude sans raison… Cet enfant reviendrait… Mais plus tard… Beaucoup plus tard.
Pas avant que sa voix ait changé. Pas avant que ses yeux aient appris à cacher ce qu’ils voyaient déjà.
Elle comprit qu’elle ne reverrait pas son fils avant qu’il soit presque un homme.
Et cette connaissance silencieuse fut plus douloureuse que des adieux.
Yaddle tendit la main, Vyze baissa les yeux vers cette petite paume ridée.
Puis posa ses doigts dans les siens sans hésiter.
La maîtresse Jedi le contempla quelques secondes.
Et murmura :
— Certains enfants suivent la Force.
Elle leva les yeux vers les plaines de Naboo, comme si elle écoutait quelque chose derrière le vent.
Puis termina :
— Celui-ci… la Force l’a choisi sans demander.
Personne ne répondit.
Même Teren n’osa rien dire.
Ils marchèrent vers la navette, Vyze se retourna une seule fois pour regarder sa mère.
Liora sourit.
Un sourire qu’elle tint par pure volonté jusqu’à ce que la passerelle se referme.
La navette s’éleva dans un souffle grave, soulevant l’herbe, la poussière, quelques feuilles mortes.
Elle monta lentement au-dessus des jardins, puis s’éloigna vers le ciel clair.
Liora resta immobile jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Ensuite seulement, elle rentra. Sans parler.
La chambre de Vyze était encore ouverte, son lit défait… Quelques jouets en bois sur le sol.
Le petit manteau bleu posé au pied du lit.
Elle le prit entre ses mains, le plia soigneusement, et resta assise longtemps sans réussir à quitter la pièce.
À l’extérieur, Teren demeurait sur les marches du domaine, les mains croisées derrière le dos.
Le regard fixé vers l’horizon vide… Comme il l’avait fait toute sa vie en attendant des décisions venues d’ailleurs.
Mais cette fois, aucune décision ne lui appartenait plus.
Très haut, alors que la navette franchissait la couche nuageuse, Vyze regardait encore par le hublot, ses petites mains posées contre la vitre.
Au-dessous, les plaines de Naboo s’étendaient comme un souvenir déjà lointain.
Le vent souleva alors un cercle de feuilles mortes dans le jardin du domaine.
Elles tournèrent quelques secondes autour de l’endroit où l’enfant jouait chaque jour.
Puis retombèrent une à une.
À cet instant, sur Coruscant, Sheev Palpatine gravissait une nouvelle marche vers le pouvoir.
Le premier pas vers l’Empire venait d’être accompli.
Et sans le savoir, les Sith avaient déjà laissé naître, dans l’ombre de leur propre ambition, la seule présence issue de leur œuvre qui ne leur appartiendrait jamais.
FIN
Note de l'auteur : Merci d'avoir lu. La suite dans Les Chroniques d'un Jedi, Tome 1 Les premiers pas.