Wendy s’est cachée derrière le bar, elle est tétanisée ! Elle entend les grognements de ces monstres et les bruits de chair voler dans tous les sens. Des giclures de sang éclaboussent les bouteilles sur le mur qui lui fait face.
La peur la paralyse tellement qu’elle est même incapable de crier. Les larmes coulent abondamment sur ses joues et des « non, non, non » murmurés accompagnent ses gémissements.
Au-delà de la peur qui l’interdit, Wendy ne tient pas à se faire repérer. Pourtant, elle commence à apprécier sincèrement ses nouveaux compagnons, mais elle préfère que ce soient eux plutôt qu’elle en première ligne ! Si ses amis meurent tous, avec un peu de chance, les créatures ne penseront pas à venir fouiller cette cachette.
Wendy n’est pas croyante pour un sou, mais elle commence à prier et implorer une divinité quelconque. Dans ce contexte, espérer que les trois autres abattent des vampires ne paraît pas spécialement plus absurde que le fait de demander l’intervention d’une force occulte !
La jeune femme ne peut pas se battre. Elle ne pourra jamais être une « dernière fille » comme dit Laure. Ce n’est pas pour elle. Si elle survit, ce sera par chance. Si elle survit, elle le devra à Tom, Bruce et Laure, ce ne sera pas de son fait. Elle n’a rien d’héroïque.
L’influenceuse a toujours été trouillarde. Aucune once de courage ne l’habite. Dans la maison du précédent monde, elle était aussi restée immobile lors de l’assassinat de Franck et quand l’agresseur est entré pour attaquer Laure. Elle était restée terrée sous le lit.
Avant de mourir, Franck avait pensé à protéger les filles. Le jeune garçon avait vu Wendy et lui avait fait comprendre qu’elle devait rester tapie, pour sa propre sécurité. Elle avait obéi. Elle culpabilise car elle aurait pu protéger Franck en retour… Elle avait deviné les pieds du meurtrier derrière son ami, elle aurait pu l’avertir du potentiel danger. Si elle avait crié, peut-être que Franck serait toujours en vie. Mais si elle avait crié, le tueur aurait su où la chercher.
Quant à Laure, Wendy n’a même pas été fichue de se retourner, pourtant, le lit était suffisamment haut et large pour lui permettre de manœuvrer. Elle aurait pu se tourner et suivre l’assassin des yeux. Avec bravoure, elle aurait pu lui attraper les pieds et le faire chuter. Mais non, elle s’était contentée de rester immobile, la main sur la bouche pour faire le moins de bruit possible. Wendy savait que son amie était visée par un malade et elle n’a rien fait pour l’aider.
Wendy soigne son image et ne vit que dans la superficialité. Là, elle se moque totalement de l’avis des autres. Tant pis s’ils comprennent qu’elle n’est dotée d’aucun sens de la débrouillardise. Peu importe si elle passe pour quelqu’un de lâche, égoïste et peureux. Elle est incapable de faire ce qu’ils font et c’est tout, qu’ils l’acceptent ou non, cela ne changera pas ses actes.
Wendy a toujours visé la gloire facile et factice. Cela ne lui a jamais posé de problème jusqu’à présent. D’ailleurs, même si elle a été un peu gênée par la question portant sur la capoeira de Tom, elle a rapidement osé avouer la vérité. Certes, elle s’est sentie un peu honteuse. Oui, elle a lu la déception dans le regard de Tom. Mais selon Wendy, dans le monde actuel, vivre dans le mensonge n’est pas un problème, c’est même plutôt une façon intelligente d’agir. Ainsi, elle prouve sa capacité d’adaptation.
Pour elle, la célébrité repose sur le fait de faire croire que l’on est doté de certaines capacités. Avoir réalisé des exploits pour de vrai est secondaire, ce qui compte c’est l’image. Sur les réseaux, les followers ne voient que ce qu’elle décide de leur montrer.
Seulement voilà, ce maquillage du réel n’est pas efficace ici. Depuis le début de cette aventure, le vernis craque. Wendy a bien compris qu’il était inutile de se donner la peine de continuer à jouer la comédie. La peur est trop grande.
La blonde est prostrée. Si elle le pouvait, elle ne ferait qu’un avec le meuble. Ses jambes sont fléchies, ses genoux n’ont jamais été aussi proches de son menton. Droit devant elle, elle tient religieusement sa lame. Ses deux mains moites et tremblantes serrent aussi fermement que possible le manche.
Le problème, c’est que si une créature la débusque, Wendy ne saurait même pas quoi faire de cette arme. Dans la cuisine de la précédente maison, elle avait choisi une poêle comme outil de défense, cela avait dû amuser Laure. Mais Wendy n’avait jamais vu une arme de sa vie. Au moins, une poêle, même si elle n’en utilise jamais, elle sait ce que c’est.
Manier une lame comme celle qu’elle tient actuellement nécessite adresse et assurance. Deux facultés qu’elle n’a pas. Si un monstre l’attaque, elle n’oserait pas le blesser.
Wendy ignore si elle admire Laure d’avoir abattu l’assassin de Franck, ou si désormais, elle a peur de son amie. Tuer un être humain, même en état de légitime défense, même si c’est une ordure, ce n’est jamais anodin. Pourtant, Wendy s’était voulue douce et rassurante à l’égard de Laure. Ils sont tous dans la même galère, inutile d’émettre des critiques ou jugements inutiles qui pourraient conduire à des divisions ou disputes. Et puis… Mieux vaut garder comme alliée une personne qui a été capable d’exterminer quelqu’un !
Laure n’est pas la seule battante. Tom et Bruce sont aussi de cette trempe. Les trois sont des gagnants. Wendy, elle n’a jamais rien remporté. Elle a construit sa popularité en nourrissant ses fans de ce qu’ils voulaient entendre. Elle était belle, sa voix suave et son corps de mannequin à la diète ont fait le reste.
Après un combat de quelques minutes qui semblait violent, plus un seul bruit dans la pièce. Le calme est revenu. Wendy n’ose pas encore se relever.
Bruce l’appelle ! Ils doivent s’inquiéter et la croire morte. Wendy inspire, souffle un grand coup et se relève. Elle voit ses trois compagnons, ces héros qui ont triomphé du Mal. Laure, Bruce et Tom sont tachés de sang ne leur appartenant pas. Ces sauveurs viennent de la protéger d’infâmes créatures et ils sont sains et saufs. Tous ont le regard tourné vers elle.
Wendy n’avait pas anticipé un tel accueil. Non seulement ils ont l’air heureux et soulagés de la voir, mais en plus, ils la regardent avec compassion.
La blonde a l’habitude d’être considérée comme la petite fille fragile qu’il faut protéger. C’est d’ailleurs une image qu’elle cultive. Elle sait que les êtres naïfs et doux attirent beaucoup plus la sympathie. Mais cette fois-ci, elle n’a pas eu besoin de le surjouer…
Bruce, Tom et Laure sont de vrais gentils. Ils pourraient s’agacer, s’énerver, l’insulter, lui reprocher de ne pas les avoir soutenus. Mais non, rien de tout cela. Au contraire : ils la rassurent ! Laure pousse même le vice de la gentillesse en allant jusqu’à avoir un geste tendre envers elle ! La trentenaire lui caresse délicatement la main ! Wendy n’a pas l’habitude de recevoir autant de douceur.
Quand elle était jeune, Wendy fut très vite balancée dans le monde des adultes. Sa mère l’avait inscrite à divers concours de mini Miss, elle en avait gagné quelques-uns. Puis, ses parents l’ont poussée à continuer vers les podiums et shootings pour des publicités. Wendy a toujours eu le sentiment que ses parents ne l’aimaient que pour sa beauté, alors elle a tout donné pour obtenir leur reconnaissance.
Toujours ultra maquillée, bien habillée, c’est son reflet avant tout ! Pour autant, hormis pour vanter son physique, ses parents ne l’ont jamais complimentée. Elle n’a même pas le souvenir d’avoir déjà été encouragée. Alors, recevoir autant de gentillesse aujourd’hui, elle ne sait pas trop comment réagir, mais elle admet que cela est plutôt agréable.
Si Laure reste auprès d’elle, Wendy demeure perplexe quant à l’attitude des garçons. Tous les deux semblent en pleine réflexion. Ces gars viennent de se battre contre des créatures imaginaires réelles et ils réfléchissent ! Elle serait bien curieuse de savoir ce qui nourrit l’esprit de ses compagnons de route !
Wendy aimerait savoir si tout ce cirque est terminé. Malheureusement, elle n’aura pas de réponse. Le répit est de courte durée ! Les monstres sont derrière la grosse porte ! Tom suggère de monter sur la scène et de rester soudés.
La blonde quitte son bar et suit le mouvement. De toute façon, si plus de vampires débarquent dans cette nouvelle vague, sa cachette ne sera sûrement plus du tout efficace ! De plus, elle n’a pas intérêt à s’éloigner de ses bienfaiteurs.
Sur la scène, Wendy crie en voyant un serpent ! Fort heureusement, cet animal est mort, mais cela accentue l’aspect cauchemardesque du lieu !
L’esprit de Wendy se recentre vite sur la menace immédiate. Les monstres ne tambourinent plus à la porte ! Ou ils sont partis, ou ils ont changé de stratégie ! La deuxième option est tristement la bonne : de nouveaux bruissements d’ailes et caquètements résonnent dans la pièce. Quoi que ce soit, c’est toujours là …
Ça y est ! Des poules débarquent ! Elles sont beaucoup plus nombreuses cette fois-ci ! Il en sort de partout !
Wendy tremble comme une feuille et recommence à pleurer. Tom, Bruce et Laure se sont placés en arc-de-cercle devant elle, comme pour former un bouclier afin de la protéger.
Wendy est émue par cette initiative, même dans un moment aussi effroyable, ils ne pensent pas à leur propre personne et sont prêts à l’aider ! Elle n’a jamais côtoyé des gens aussi altruistes !
Comme les précédents, ces emplumés se transforment en monstres humanoïdes ! Encore ces blouses bleues ! Qu’ils sont laids et effrayants ! Cette apparence répugne autant Wendy qu’elle la terrifie. Et ces bruits rauques et gras ! Des grognements monstrueux qui glacent le sang ! Si Wendy est aussi apeurée par ces sons, c’est parce qu’ils s’apparentent à des appels à l’aide ! Ces créatures gémissent, elles souffrent ! Ce ne sont pas des bruits de créatures affamées, mais plutôt d’êtres désespérés ! En même temps, si Wendy devenait aussi affreuse, elle aussi demanderait de l’aide !
Wendy n’a aucune pitié pour ces monstres. Surtout lorsqu’elle distingue au loin les dents acérées de ces derniers ! Imaginer un seul instant qu’une de ces mâchoires puisse la toucher lui donne la nausée.
Soudain, alors que ces monstres sont encore à quelques mètres de la troupe, Bruce saute de la scène ! Tom et Laure hurlent son prénom et lui demandent ce qu’il fait ! Mais Bruce ne leur répond pas, il fonce dans le tas !
Tom semble prêt à partir aider son ami mais des vampires contournent Bruce pour rejoindre la scène !
Laure et Tom se battent vaillamment ! Wendy se voûte et suit les mouvements de Tom et de Laure. Elle se comporte comme leur ombre. Ces derniers sont très doués, aucun monstre ne passe la barrière formée par eux !
Au loin, Wendy entend les râles de Bruce. La blonde essaye de regarder, elle voit le quarantenaire enseveli sous un tas de monstres ! Elle parvient à distinguer la jambe de son ami sous le tas informe. Bruce est mordu ! Le pauvre est perdu ! Mais il continue de se battre et il lance même un objet !
Une poignée de secondes plus tard, deux explosions consécutives éclatent près de la porte d’entrée ! Les monstres sont abasourdis et baissent la garde, facilitant le travail de Laure et de Tom sur la scène où les cadavres s’accumulent !
En se battant, Laure et Tom appellent Bruce et tentent d’avoir une réponse. Wendy n’ose pas leur dire que leur ami ne pourra pas revenir.
Wendy voit Bruce se débattre avec un monstre. La sacoche de munitions tombe à quelques pas de Bruce, il pourrait encore largement la récupérer, encore lui faudrait-il savoir où elle est.
Bruce hurle, les créatures le recouvrent totalement à présent ! Impossible de le voir ! Bruce crie de nouveau avant qu’une ultime explosion perce les tympans de la jeune femme !
Wendy vacille. Un sifflement persiste dans ses oreilles. Tous les sons lui parviennent comme un écho lointain. De la fumée dissimule le centre de la pièce. Dans les poussières volantes, de timides rais de lumière sont perceptibles. Serait-ce du soleil ?
Wendy lève les yeux et voit un vampire ensanglanté boitiller vers elle ! Mais fort heureusement, Laure sort de nulle part et tranche la tête de la créature. C’était la dernière menace présente sur la scène. Plus aucun râle. C’est terminé.
La fumée se dissipe. Le champ de bataille est désormais visible. Des rayons de soleil provenant de la porte d’entrée illuminent la salle. Laure explique que les explosions ainsi que la lumière auront eu raison de ces monstres. C’est vrai, Wendy se souvient que ses amis avaient évoqué que la lumière était néfaste pour les vampires.
Plusieurs dizaines de créatures sont mortes, déchiquetées. Parmi les nombreux corps, Wendy devine celui de son ami. Elle a reconnu le visage de Bruce dans les décombres. Elle n’ose pas regarder davantage.
Tom ne semble pas apeuré par la possibilité de voir son compagnon éparpillé. Il saute de la scène et s’approche de Bruce. Avant même que Tom ait un pied sur le champ de bataille, Laure l’intercepte. Avec douceur, elle lui explique que tout est fini pour Bruce, mais que des monstres peuvent peut-être avoir encore la capacité de mordre dans ce tas. Tom hésite à répondre, il fixe méchamment Laure mais il se résigne, il doit penser que la trentenaire a raison. Puis, le docteur serre Laure dans ses bras. Cette dernière lui caresse le dos. Wendy croit entendre Tom sangloter.
Laure salue le courage de leur défunt ami qui vient de donner sa vie pour eux. Bruce aura lancé des grenades afin d’ouvrir la porte et, se sachant perdu, il aura dégoupillé une dernière bombe afin de mourir en beauté. L’explosion aura également fait péter les autres munitions qu’il avait dans son sac, ce qui explique la violence de cette ultime charge, ainsi que l’apparition de la fumée. Ces propos rationnels et explicatifs ne semblent pas spécialement consoler Tom qui continue de pleurer.
Mal à l’aise devant les effusions d’un homme qui lui semblait invulnérable, Wendy détourne le regard et préfère observer la salle.
Tout cela est si surréaliste… Elle est contente de voir de la lumière, les rayons du soleil rendent l’atmosphère plus agréable.
Wendy se souvient alors que cette porte d’entrée était lourdement verrouillée. Puis elle comprend qu’en jetant ses grenades, Bruce est parvenu à l’ouvrir ! Il a créé des brèches ! Elle descend de la scène et court jusqu’à la porte. Les failles sont suffisamment grandes pour passer ! Elle appelle ses amis puis, sans les attendre, elle jette son arme au sol et se faufile entre deux planches de bois. Elle est trop pressée de sortir !
Le soleil ! Quel plaisir de sentir cette chaleur se poser délicatement sur son visage ! Wendy ferme les yeux et incline sa tête vers le ciel. Que cela soit dans la forêt, dans le magasin ou dans le quartier pavillonnaire, le soleil était le grand absent. Comme il lui avait manqué !
Wendy entend ses amis derrière elle. Elle ouvre les yeux et se retourne : Laure aide Tom à passer à travers la porte. Il faut dire que si elle est toute maigrichonne et que Laure est relativement fine, ce brave docteur a une certaine masse musculaire à faire passer !
Une fois tous les trois réunis, les regards échangés mélangent soulagement, tristesse et joie. Bien sûr, ils sont heureux de se voir en vie, mais tous ont compris que Bruce s’est sacrifié pour eux.
Peut-être auraient-ils pu survivre sans le décès de leur ami, mais le quarantenaire a fait un choix. Sur le moment, il a dû estimer que c’était la meilleure des options, peut-être la seule… Désormais, ils ne sont plus que trois.
Wendy retire ses protections. Ses compagnons font de même. Tom explique qu’il vaut mieux voyager léger. Le docteur précise qu’ils ne savent pas ce que l’avenir leur réserve, mais qu’à chaque fois, ils trouvent dans les lieux des équipements utiles à leur survie. Alors autant laisser ces protections ici. De toute manière, rien ne leur permet d’affirmer qu’ils voyageraient avec ces équipements, si toutefois un nouveau tableau les guettait.
Même avec ce qu’il faut, au fur et à mesure des tableaux, l’équipe se restreint. Les quatre membres morts sont partis de façons atroces et différentes. L’effectif se réduit, ils sont donc de moins en moins nombreux pour réfléchir à une explication quant à tout cela. Ils ignorent encore ce qu’ils font ici et où ils sont d’ailleurs.
Avec le temps, Wendy constate que tous se sont résignés. Ils ont fini par adopter une posture fataliste. Elle s’est faite à l’idée qu’elle ne sait pas quelle sera la prochaine étape, mais elle suit le mouvement. Si elle ne sera jamais capable de se battre, ses deux amis ne se laisseront pas faire et seront là pour la protéger. Elle a confiance en eux.
Brusquement, sans aucune raison apparente, Tom se met à rire. Wendy croise le regard de Laure, cette dernière est aussi surprise qu’elle. Puis le médecin essuie les larmes qu’il a au bord des yeux, avant de râler gentiment sur Bruce.
Les filles fixent Tom, impatientes de connaître le fond de sa pensée, mais elles n’osent pas l’interrompre. Le médecin pense être le prochain sur la liste. En tant que noir dans un film d’horreur, il se considère déjà chanceux d’avoir tenu jusqu’ici et se dit en sursis !
Tom regarde ensuite Laure et Wendy et ajoute qu’il ne peut rien face à des femmes dans de tels scénarii. Laure lève les yeux au ciel. Wendy se contente de sourire, gênée. Elle se l’avoue secrètement, elle préfèrerait que Tom ait raison, mais elle est persuadée que ce sera elle la prochaine… Si un autre décès venait à arriver…
Laure fait signe à Tom de se calmer puis elle ouvre en grand ses bras, pour l’inciter lui et Wendy à regarder le paysage.
Ils sont sur une sorte de parking, peuplé par des camions en tout genre. Citernes, bétonneuses, transporteurs de troncs et rondins, tous grillent sous un soleil de plomb. … Une fois calmé, Tom se lève et fait justement remarquer qu’il est étonné de ne pas mourir de chaud. Avec un tel ciel sans l’ombre d’un nuage, cette absence de vent, ce sol sableux et la réverbération sur les poids-lourds, l’endroit devrait être une véritable fournaise, pourtant, il se sent bien. Wendy est d’accord avec les propos du docteur, d’ailleurs, cela l’arrange de ne pas suer à grosses gouttes.
Laure se dirige vers un camion, elle monte sur les marches pour accéder à la cabine. Wendy l’interpelle, interloquée. Son amie lui indique qu’en l’absence de détonation et de lumière aveuglante, le tableau continue et qu’elle refuse l’immobilité.
Comme pour chercher son approbation, Wendy capte le regard de Tom. Ce dernier ne semble pas contre cette initiative et fait un signe de main à Wendy en montrant le camion élu par Laure.
Laure s’exclame que les clefs sont sur le contact. Tom et Wendy prennent place dans le véhicule.
- Quelqu’un a déjà conduit ça ? demande Laure.
- Ma belle, tu viens de voir des gens mourir, de croiser des oiseaux géants, d’assassiner un tueur sanguinaire et de te battre contre une armée de vampires, alors ne me dis pas que conduire un camion t’effraie ! répond Tom ironiquement.
- Je n’ai pas peur de l’accident, mais avoue que ce serait bête de se faire arrêter maintenant pour défaut de permis !
Wendy et Tom rient de manière complice, alors que Laure reste sérieuse. Puis, pour rassurer Laure, Tom se propose de prendre la responsabilité du volant. Il aurait déjà conduit plusieurs fois de gros camions de déménagement et des camping-cars, il n’a pas peur de s’attaquer à plus imposant. Quant à l’absence de ses papiers, il fait un clin d’œil à Laure en se disant prêt à courir ce risque.
Laure se glisse sur la banquette pour se mettre à côté de Wendy, Tom se faufile au-dessus de Laure et s’installe aux commandes.
Le docteur suggère de conduire tout droit. De toute façon, ils ignorent où ils sont et quelle direction prendre. Les filles valident cette idée. Tom démarre. Les voilà partis !
Wendy découvre l’autoradio, elle n’en avait jamais vu d’aussi vintages ! Il y a même une fente pour introduire des disques ! Elle aimerait beaucoup écouter de la musique, certaine que cela détendrait l’atmosphère. Malheureusement, pas de disques, la boîte-à-gants et autres rangements sont désespérément vides.
Qu’à cela ne tienne ! Wendy ne se laisse pas abattre et tente la radio ! Bonne nouvelle : ils captent depuis ce désert ! Mais sur toutes les stations qu’elle trouve, elle tombe sur une unique musique. La mélodie est angoissante en soi, mais le fait qu’elle soit parfaitement audible sur toutes les fréquences accentue le stress de la blonde. Frénétiquement, Wendy s’acharne sur le bouton « suivant » à la recherche d’une autre musique !
Laure éteint l’autoradio d’un geste brutal. Puis dans un regard empli de douceur, elle explique à Wendy qu’elle ne trouvera certainement rien d’autre. Cette dernière s’interroge et demande à ses amis s’ils connaissaient cet air. Tom répond en disant qu’il s’agissait de la musique du film Alien[1], composée par Jerry Goldsmith. Laure précise que cela confirme leurs craintes : peu importe vers où ils roulent, ils ne trouveront rien de bon. Selon elle, ce n’est qu’une question de minutes avant qu’un changement de tableau ne s’opère et elle espère ne pas se retrouver dans l’espace en compagnie d’un huitième passager ! Wendy ne comprend pas cette référence mais garde pour elle son ignorance. Tom et Laure se comprennent, c’est le principal.
Le trajet continue, sans musique. Wendy rêve à la fenêtre. Les paysages n’évoluent pas. Tout est plat, du désert partout à l’horizon, à perte de vue. Le camion ne croise aucun autre véhicule. Ils sont seuls au monde.
Ce silence est propice à la réflexion. Laure rompt la monotonie et en profite d’ailleurs pour chercher des réponses quant à leur situation, en posant diverses questions à Tom et Wendy.
Ø Ont-ils remarqué de nouveaux détails intéressants dans ce tableau ?
Ø Sont-ils sûrs de ne pas avoir d’ennemis dans la vraie vie ?
Ø N’avaient-ils vraiment jamais rencontré Hélèna, Johnny, Franck et Bruce avant ?
Ø Ont-ils un aveu sur le cœur à confesser ?
Tom ne répond pas, ou timidement en restant évasif. Wendy joue plus le jeu. Elle n’a rien de particulier à avouer, elle ne cache rien. Elle n’est pas physionomiste, si elle avait déjà vu l’un d’entre eux, elle ne s’en souviendrait pas. Encore une fois, elle avoue n’avoir pas que des amis mais ne voit pas qui pourrait lui en vouloir à ce point !
Consciente que sa contribution est inutile sur ces interrogations, pour la première question, Wendy réfléchit un peu plus longuement. Elle souligne la tenue des vampires. Ces blouses bleues constituaient des uniformes surprenants. Laure se dit avoir été étonnée aussi par cet accoutrement. Pour Tom, cela faisait blouse de patient d’hôpital, mais il ne va pas plus loin dans sa réflexion. Il dit préférer se concentrer sur la route.
Laure allait certainement poser davantage de questions à Tom mais Wendy lui coupe la parole. La blonde demande si ces poules étaient dans le film que Tom et Laure pensent avoir identifié. Unanimement, Laure et Tom rient et disent que des chauves-souris auraient été plus logiques dans ce contexte. Ce détail est donc potentiellement important, toutefois, aucun des trois ne sait quoi en faire.
En riant, Wendy conclut que des coqs dans un film d’horreur ne doit pas être un fait si fréquent que cela ! Laure regarde alors la blonde, aurait-elle une idée en tête ?
Mais Wendy n’a pas le temps de creuser plus longtemps la question ! Une détonation retentit ! Ça y est ! Laure avait raison, ils vont changer de paysage !
Wendy espère qu’elle va bientôt se réveiller dans son lit, chez elle, bien au chaud, dans son propre pyjama, mais malheureusement, elle n’y croit pas une seule seconde.
Laure demande à Tom d’accélérer, ce dernier écrase le champignon mais dans les rétros, la lumière aveuglante arrive et les rattrape !
Alors, dans un geste désespéré, tentant le tout pour le tout, Tom donne un brusque coup de volant pour faire sortir le camion de la route !
Les filles crient, le camion bascule et se renverse ! Wendy se cogne à la vitre de sa fenêtre et ne voit plus rien. Un grand noir remplace la lumière extrême.
Sonnée, Wendy finit par ouvrir les yeux. Elle est toute groggy, se frotte la nuque et étire ses bras.
Elle est couchée sur du bois humide. Il fait nuit. Elle se redresse lentement, elle craint de glisser sur ce sol.
Wendy observe autour d’elle. La route, le désert, le camion, ses amis, tout a disparu. Ils ont changé d’endroit !
Ici, pas d’éclairages artificiels, seule la Lune et les étoiles illuminent le paysage. Wendy ne trouve pas ce décor désagréable. Si elle n’y était pas seule, elle ne le trouverait pas angoissant du tout. Seulement, le fait est que Tom et Laure ne sont pas là.
Elle est seule sur un ponton, au bord d’un lac. Un bateau de plaisance est à quai. Au loin, de l’autre côté de la rive, Wendy devine des maisons. Les demeures semblent grandes et luxueuses. Ces habitations sont éclairées.
Bizarrement, à part des engourdissements légers, elle n’a mal nulle part. Pourtant, la violence de l’accident aurait dû laisser des séquelles ! Elle est persuadée d’avoir vécu pour de vrai ces tonneaux en camion… Pendant un instant, elle s’est vu mourir. Visiblement, son heure n’a pas encore sonné.
Laure avait évoqué la possibilité d’être propulsé à nouveau dans un autre « tableau » comme elle dit. Il faut croire qu’elle avait raison.
Mais Wendy a un secret espoir dans ce tableau-ci : avec un peu de chance, ils ne seront pas seuls… Ces maisons sont peut-être habitées ? Cela pourrait être bon signe. Ils peuvent être de retour à la civilisation ? Reprendre une vie normale ?
Wendy déchante un peu lorsqu’elle regarde ses habits. Elle porte toujours ces vêtements blancs qui, même customisés, restent affreux. Mais cette tenue ne signifie peut-être pas qu’ils sont toujours pris au piège dans cette machination stupide. Si elle a été enlevée et changée, ses ravisseurs pourraient très bien décider de l’abandonner quelque part une fois leur jeu machiavélique terminé.
Derrière elle, des escaliers montent jusqu’à une maison, perchée dans les hauteurs. S’ils sont encore dans un tableau et non dans la vraie vie, alors ses amis sont ici avec elle. Dans ce cas, il y a de fortes chances pour qu’ils soient dans cette maison. Elle doit les retrouver. Seule, Wendy n’est pas rassurée. Elle sait qu’elle n’a aucune chance de survie sans eux.
La blonde n’a aucune idée de là où elle se trouve. Cet endroit ne lui rappelle rien. Elle sourit en pensant que ses amis auraient déjà des hypothèses quant aux références cinématographiques liées à ce lieu.
Wendy commence à monter les marches. Des clapotis résonnent derrière elle. Inquiète, elle se retourne et regarde le ponton.
Quelqu’un est debout sur le quai ! Cette personne devait être cachée dans le bateau, sinon, elle l’aurait vue !
Fébrile, Wendy demande au nouvel arrivant de décliner son identité. Pas de réponse. Elle tremble, tout cela la terrifie.
L’individu ne bouge pas et reste droit, solide, imperturbable. Son absence de réaction accentue la peur de la jeune femme.
Wendy tente une approche, tout doucement. La curiosité est trop forte. Et puis, si cette personne est hostile, mieux vaut ne pas lui tourner le dos. Fuir serait stupide. Elle ne connaît pas les lieux, elle pourrait glisser, tomber, se blesser. Wendy serait bien trop vite rattrapée. Non, dans un premier temps, autant sonder cette personne.
L’individu est habillé en kaki : une combinaison assez ample. Impossible de discerner des formes féminines ou masculines avec un vêtement aussi peu flatteur pour la silhouette.
La personne porte une espèce de casque sur la tête. Wendy est formelle, c’est une protection de cyclistes. Un couvre-chef plutôt étrange au bord d’un lac…
Wendy s’approche encore un peu, elle commence à deviner les traits du visage… Mais c’est Franck ! Pas de doutes ! Sous ce casque, Wendy reconnaît son ami qu’elle a pleuré plus tôt !
Elle n’a pas été assez tendre avec Franck durant les autres tableaux. Pourtant, ce dernier avait été le premier à la reconnaître, il se décrivait comme un véritable fan.
Dans ces univers effrayants, Franck était le pilier qui ramenait Wendy à la réalité. Il était la preuve qu’elle n’avait pas fantasmé sa vie de vedette, il était la stabilité dans le chaos. Et elle, son unique réaction avait été d’être méfiante envers le jeune homme ! Elle avait même cru qu’il pouvait être complice de cette cruelle blague !
Wendy avait tellement culpabilisé après la mort de Franck, elle n’espérait pas pouvoir avoir une seconde chance avec lui !
L’influenceuse n’est plus seule ! Son ami sera là pour la protéger ! Et si Franck est ici, cela signifie que tout ce cirque est terminé et qu’ils sont de retour dans leur vraie vie !
Avec Franck à ses côtés, elle saura retrouver plus facilement le chemin pour rentrer chez elle ! Peut-être leur faudra-t-il tout de même passer à une quelconque gendarmerie avant. Initialement, Wendy ne voulait pas porter plainte, mais elle commence à changer d’avis !
Emue et heureuse, Wendy se jette sur son ami et l’enlace ! Celui-ci ne bouge pas et reste debout, les bras le long du corps, le regard dans le vide. Peut-être lui en veut-il pour ses comportements odieux envers lui… Il en aurait le droit…
Wendy lâche son camarade et fait un pas en arrière. Le sourire de la jeune femme laisse peu à peu place à un visage effrayé.
Il s’agit bien de Franck mais il semble différent… Le visage du fan n’a plus la même expression. Ses yeux sont neutres, aucune lueur. Wendy se trouve face à une statue de cire de son ami.
Soudain, les yeux de Franck bougent enfin ! Il fixe Wendy. Toujours aucune expression n’émane de lui ! C’est Franck, sans être Franck !
La blonde commence à penser qu’elle devrait finalement s’enfuir mais elle n’a pas le temps de réagir que ce Franck la saisit ! Violemment, il la met à terre et lui plonge la tête dans l’eau !
Maintenue sous l’eau, Wendy se débat mais elle manque d’air ! A bout de forces, la jeune femme ne voit qu’une seule issue : basculer tout son corps en avant ! Se faisant, elle tombe dans l’eau et entraîne son agresseur dans sa chute !
Un bruit sourd accompagne le plongeon des deux. Du sang obscurcit l’eau. Wendy comprend que le crâne de Franck a violemment percuté l’ancre du bateau ! L’objet contondant a cogné le front du jeune homme, son casque ne lui aura été d’aucun secours.
Le corps du jeune homme inanimé est lourd et bloque Wendy qui est emportée par le fond avec lui. Exténuée, maigre, dépourvue de muscle, Wendy ne parvient pas à lutter. Elle suffoque, sent ses poumons se remplir d’eau et la lueur de la Lune disparaît peu à peu.
[1] Goldsmith, J. (1979). Alien, le huitième passager, bande-originale [Album] Intrada